CHAPITRE III : À LA BELLE FERRAILLE !
Véga, imposante étoile de type AO, entraîne avec elle dans son orbite autour du Centre galactique quarante-deux planètes, dont la plus petite, le numéro IV, n’est pas plus grosse que la Lune, tandis que la plus volumineuse, la quinzième, possède un diamètre trois fois plus important que celui de Jupiter. Il existe également trois ceintures d’astéroïdes, les Belges, les Suisses et les Québécois, autrefois occupées par les populations dont elles portent les noms – populations déportées sur Mortes Steppes par les Clowns Gris – et quelques nuages de rocs épars, notamment au-delà de la trentième planète.
Dès la réémersion d'Isadora au large de ce système gigantesque, je sus que la nouvelle de la destruction du croiseur envoyé à ma rencontre était parvenue aux Clowns Gris ; les abords de Véga grouillaient de vaisseaux. Ganja assura en avoir repéré plusieurs centaines en un seul coup de sonde, tous dans un rayon de trois milliards de kilomètres.
Je me félicitai de ne pas avoir rallumé les propulseurs einsteiniens dès ma sortie de l’hyperespace ; leur flamme nucléaire m’aurait immédiatement fait repérer. Tant qu’ils se contentaient de tomber en chute libre à l’extérieur du système, Isadora et le générateur à collapsar demeuraient en effet parfaitement indécelables. Pour le trou noir, c’était on ne peut plus normal ; sa terrifiante pesanteur avalait goulûment lumière et ondes radio. Seul un gravimètre aurait pu déceler sa présence, mais les plus perfectionnés ont une portée inférieure à une heure de lumière. Quant au vaisseau, l’alliage spécial de sa coque et sa silhouette modifiée lui donnaient une image radar très voisine de celle d’un astéroïde de faibles dimensions. Seule sa vitesse, voisine de 0,3 lumière, pouvait paraître anormale à un éventuel observateur, mais la trajectoire que j’avais choisie me permit de la réduire lors de la traversée d’un nuage de poussière interstellaire, dont la luminosité masqua le scintillement de la contre-poussée. J’émergeai de la nébulosité à quelque chose comme dix mille kilomètres par seconde, une vélocité bien moins suspecte pour le roc errant qu’était censé être mon navire.
L’espace était littéralement pourri d’ondes radio, sur toutes les fréquences. Pendant que Ganja et moi nous occupions du pilotage, Isadora se chargea de capter et de décoder un maximum de messages. Le compte rendu qu’elle me transmit au bout de quelques heures me laissa rêveur. Apparemment, les Clowns Gris s’étaient affolés en apprenant l’échec de leur croiseur. Je ne comprenais pas pourquoi, mais le résultat était là, devant moi : des milliers de navires sillonnaient le système géant de Véga, et tous me cherchaient.
— Quel effet ça te fait d’être un ennemi public ? me lança Ganja alors que nous franchissions l’orbite de la quarante-deuxième planète, une minuscule boule de roc gelé où la température ne dépassait jamais les quatre ou cinq degrés absolus.
— Je m’en serais bien passé. Quand j’ai accepté l’offre du Gaalaanol, je croyais que c’était une mission secrète. Comment voulais-tu que je devine que la moitié de la Galaxie serait au courant avant même mon départ ?
— Ça n’en est que plus excitant.
Je foudroyai du regard la petite biopuce bariolée.
— Tu peux mourir dans cette affaire, Ganja.
— Les I.A. ne meurent pas, Viper !
— Mourir, répétai-je. Et pas question de copie de sauvegarde, cette fois-ci.
— La S.T.P. en possède au moins trois.
— Qui commencent à dater. Le logiciel n’est pas tout. Il y a aussi les banques de données.
— Je les sauvegarde tous les jours.
— Tes sauvegardes peuvent être détruites. Ton corps peut être détruit. La version actuelle de ton logiciel peut être détruite. Que restera-t-il de toi, à ce moment-là ?
Ganja me donna un coup de patte sur la joue. Elle avait de petits coussinets rose tendre disposés comme ceux d’un chat, mais pas de griffes. Leur contact était aussi doux que celui d’un plumage d’oxiunxulitaire néphromsolé.
— Bon, on va continuer à jouer les météores pendant combien de temps ? reprit la biopuce, de l’agacement dans la voix.
— Patience, plus que quelques heures. Tu vois ce gros nuage d’astéroïdes, un peu en dehors du plan de l’écliptique ? Il nous masquera assez longtemps pour qu’on puisse décélérer encore un peu et modifier la trajectoire.
— Je croyais que tu allais sur la neuvième planète ?
Je lui adressai un sourire excédé.
— Bien sûr, que j’y vais ! Mais je ne me vois pas débarquer comme ça, tout souriant, en leur disant : « Salut, les Clowns, j’viens d’Stellara avec tout plein d’films pornos ! »
— Alors ?
— Alors, on va passer voir un vieux copain à moi.
À cinquante-trois milliards de kilomètres de Véga, un planétoïde sans nom, simplement répertorié sous le numéro d’ordre VEG – 45.997 I, suit paresseusement une ellipse inclinée de vingt-huit degrés sur l’écliptique, qu’il met plusieurs milliers d’années T.C.U. à boucler. C’est un caillou oblong à la surface constellée de cratères, sans le moindre intérêt à première vue. Un bloc de roche dépourvu de toute valeur, si éloigné de son soleil tutélaire que celui-ci n’est qu’une étoile à peine plus grosse que les autres dans son ciel glacé.
Pourtant, c’est là que Max s’est installé.
Afin de comprendre qui est Max et ce qu’il fait là, il faut remonter aux premières décennies de la colonisation, quand l’Homme se croyait encore le maître de la Création, l’héritier désigné de cette Galaxie qu’il avait à peine commencé à explorer. Car la Dame aux Étoiles, que j’avais emmenée dès 2311 vers Capella, n’était que le premier voilier d’une fort longue série. À cette bouteille à la mer qu’était mon navire avaient succédé les volumineux cargos interstellaires de la classe du Robida, puis du Spinrad, conçus pour emporter des dizaines de millions de colons en hibernation et des quantités impressionnantes de matériel le long des routes de l’espace.
Véga avait reçu la visite de trois de ces mastodontes. Le premier, le Del Rey, avait déposé plusieurs centaines de milliers de Néerlandais sur la septième planète, le Mayflower, avait littéralement vomi vingt-cinq millions de sarcophages dans une plaine fertile du neuvième monde, le 3 mai 2417, puis était reparti précipitamment, avant même l’éveil du premier colon. Le troisième, enfin, se nommait le Joan D. Vinge ; victime d’importantes avaries, il avait dû larguer à cinq années de lumière de là une partie du train de containers qu’il traînait derrière lui, et s’était avéré si difficile à manœuvrer en présence de puits de gravité importants que son capitaine avait décidé de l’ancrer en plein espace, à la lisière du système, le liant gravitationnellement à VÉG – 45.997 I. Les dormeurs qu’il emportait, pour la plupart d’origine japano-américaine, avaient été accueillis à bras ouverts sur Spirit of America, qui avait un besoin urgent de leur capital génétique, tandis que les Clowns Gris pillaient sa carcasse, armés de chalumeaux et de torches laser.
Le capitaine avait eu le tort de vouloir s’opposer au désossement de son navire, qu’il espérait peut-être remettre un jour en état. Lors d’une brève échauffourée, il avait été si gravement brûlé par l’arc incandescent d’un poste à souder qu’il avait fallu l’amputer de son corps tout entier. Il était dès lors devenu un Enchâssé : un cerveau humain serti dans un organisme artificiel. La technique était encore neuve, à l’époque, et les Clowns Gris la maîtrisaient plutôt mal. Max avait passé deux siècles fort inconfortables à l’intérieur d’un robot fourmillant d’erreurs de conception, avant qu’un Blurchlème de passage ne lui fasse cadeau de son enveloppe actuelle : un centaure biotronique, capable de supporter le vide de l’espace comme une pression de mille atmosphères, le zéro absolu comme les flots de lave d’un volcan.
Mais que ce soit sous la forme d’un tas de ferraille ou d’une créature mythologique, Max n’avait pas changé de profession depuis son accident.
Max est garagiste.
Le meilleur garagiste du Radian terrien, paraît-il. Il faut dire cependant qu’il n’a guère de concurrence : les grosses compagnies possédant leurs propres ateliers de réparations et les transporteurs indépendants comme moi se contentant en général des installations sises près des astroports, la profession n’a connu qu’un développement restreint.
Pourtant, les affaires de Max ont toujours été florissantes.
Suite à l’accident qui avait fait de lui un Enchâssé, les Clowns Gris – lesquels devaient avoir à l’époque des positions plus modérées – lui avaient accordé la propriété entière et totale du Joan D. Vinge. Une fois confortablement indemnisé, il avait trouvé le moyen de faire fortune en vendant très cher ce qui restait à vendre sur l’épave démantibulée.
Quelques lustres plus tard, quand les Ssellnoorr avaient cédé le gausstwist à la Terre, Max avait très vite su s’adapter. Durant la période d’expansion anarchique qui avait suivi, son garage n’avait pas désempli. Les vaisseaux arrivaient par dizaines dans le système Véga, complètement déréglés par des années de lumière de sarabande endiablée. Et comme ni Spirit of America, ni bien évidemment Nieuw-Amsterdam ne possédaient de techniciens formés à ce type de propulsion, tout ce joli monde faisait un détour par VEG – 45.997 I.
Max n’avait pas jugé bon de donner un nom plus poétique à son planétoïde, jusqu’au jour où il avait payé excessivement cher un Péteur flasque d’Ulcinkhia pour qu’il lui flatule une enseigne lumineuse garantie un million d’années. À la belle ferraille ! venait de naître.
Avec la fin du gausstwist et l’arrivée de l’hyperpropulsion, les affaires de Max avaient connu un fléchissement durable. Les nouvelles technologies qui affluaient de toute la Galaxie rendaient les vaisseaux plus fiables, moins sujets aux innombrables pannes qui frappaient sans cesse les gausstwisteurs. Seuls quelques contrebandiers et une poignée d’agences de voyage avaient encore recours aux services de Max.
Sans la dérive belliciste des Clowns Gris, celui-ci aurait fini par mettre la clef sous la porte, faute de clients. Mais les puritains qui peuplaient Spirit of America avaient décidé de dominer la totalité du système, de la boule de lave incandescente qui occupait la première orbite au caillou gelé portant le numéro XLII. À bord de leurs corvettes et de leurs croiseurs, des nautes fanatisés traquaient implacablement les navires étrangers – et notamment ceux qui transportaient de la sinsé. Par bonheur, les destructions totales restaient l’exception ; les Clowns Gris préféraient en effet confisquer les bâtiments qu’ils estimaient en situation irrégulière, ce qui leur avait d’ailleurs permis de se constituer une flotte aussi impressionnante qu’hétéroclite. Et tous ceux qui parvenaient à leur échapper venaient faire escale, éclopés, la coque pleine de trous et les antennes fondues, en orbite autour d’À la belle ferraille !
Max n’était pas près de faire faillite.
Je plaçai Isadora sur la même orbite que le garage, deux cents kilomètres après lui. Max n’avait apparemment que deux clients en ce moment : outre l’ossature métallique du Joan D. Vigne, les abords du planétoïde n’abritaient qu’un petit cargo mixte à la silhouette boursouflée et un curieux navire noir et or sans forme définissable, dont même Isadora fut incapable de déterminer l’origine.
Ganja sur l’épaule, je sautai dans la navette inconfortable censée me servir de canot de sauvetage et mis le cap sur le garage, dont l’enseigne haute de mille kilomètres étincelait devant moi. La biopuce surexcitée ne cessait de babiller à mes oreilles. Une vraie gosse. Je répondais distraitement à ses multiples questions, concentré que j’étais sur le pilotage du petit appareil.
— Et alors, Max, c’est un Enchâssé ? Un peu receleur sur les bords, non ? Il y a des pirates dans le coin – à part les Clowns Gris, je veux dire ? Et tu es souvent venu ici ? Tu connais bien Max ? Comment tu l’as rencontré ? Pourquoi Spirit of America lui fout la paix ? Et comment tu sais tout ça ? Et…
Pour la faire taire, je réalisai un atterrissage grand style : approche spiralée, décélération au dernier moment et, finalement, contact tout en douceur avec le rocher, à la lisière de la bulle énergétique sous laquelle s’étendaient les installations du garage. Quand le bourdonnement des propulseurs s’éteignit, Ganja poussa un soupir de soulagement.
J’enfilai une combinaison légère, où la biopuce se logea à la hauteur de mon ventre, et nous sortîmes dans le vide intégral qui régnait à la surface de VÉG 47.997 I.
Vingt pas plus loin, j’ôtai mon casque. L’air, sous la bulle, était tiède et sentait bon le printemps. J’ouvris ma combi pour permettre à Ganja de sortir. Elle s’ébroua dans l’herbe verte semée de pâquerettes, où paissaient quelques mammifères cornus, hybrides de yack et de charolaise. À gauche se dressaient une vedette einsteinienne comme en emportaient les voiliers des premiers âges de l’expansion, une micronav antigrav et un genre de grosse boule à demi dégonflée où passaient parfois des éclairs mordorés. En face, enfin, une série de constructions se déployait en arc de cercle le long de la paroi opposée de la bulle d’énergie. Celle du centre portait l’inscription HOTEL-RESTAURANT DE VÉGA LA BLEUE ; c’est vers elle que je me dirigeai.
Max m’accueillit à bras ouverts. C’est-à-dire qu’il se dressa sur ses pattes arrière et qu’il enserra mes reins de ses quatre membres antérieurs, tandis que sa tête venait se reposer sur ma poitrine.
Car si je vous ai signalé que Max est un centaure, j’ai oublié de vous dire qu’il mesure à peine quatre-vingt-dix centimètres. L’extraterrestre qui lui a fait cadeau de son corps a confondu pouces et centimètres. Ça arrive.