À Gênes, le 3 avril 1666

Pendant cinq mois j’ai relaté chaque jour, ou presque, les péripéties du voyage, et je n’ai plus la moindre trace de tout ce que j’ai écrit. Un premier cahier est resté chez Barinelli, à Constantinople ; et le deuxième au couvent de Chio. Je l’avais laissé à l’aube dans ma chambre, encore ouvert à la dernière page pour que mon encre ait le temps de sécher. Je me promettais de revenir avant le soir pour rendre compte de ce qui devait se passer au cours de cette journée décisive. Je ne suis jamais revenu.

Décisive, cette journée l’aura été, hélas, bien plus que je ne l’attendais, et dans un tout autre sens que celui que j’avais espéré. Je me retrouve séparé de tous ceux que j’aime, de tous les miens, et malade. Dieu merci, la Fortune qui m’a abandonné d’une main m’a rattrapé de l’autre. Dépouillé, oui, mais comme un nouveau-né sur le sein de sa mère. Ma mère retrouvée. Ma terre-mère. Ma rive-mère.

Gênes, ma cité-mère.

Depuis que j’y suis, je songe chaque jour à écrire, pour raconter mon voyage, pour rendre compte de mes sentiments, qui hésitent sans arrêt entre le découragement et l’exubérance. Si je n’ai rien écrit avant ce jour, c’est surtout à cause de la perte de mon cahier. Je n’ignore pas que mes mots finiront un jour dans l’oubli, toute notre existence est adossée à l’oubli, mais il nous faut au moins un semblant de durée, une illusion de permanence, pour entreprendre. Comment pourrais-je noircir ces pages, me préoccuper encore de décrire les événements et les sentiments avec les mots les plus justes, si je ne puis y revenir dans dix ans, dans vingt ans, pour y retrouver ce que fut ma vie ? Et pourtant, j’écris, j’écris encore et j’écrirai. L’honneur des mortels est peut-être dans leur inconstance.

 

Mais j’en reviens à mon histoire. Ce matin-là, à Chio, après une nuit d’attente, j’avais résolu d’aller retrouver Marta, quoi qu’il m’en coûtât. Écrivant cela, je me fais l’impression de parler d’une vie antérieure, ayant dérivé, depuis le départ de la femme que j’aime, vers une sorte d’au-delà frelaté. Son ventre a déjà dû s’arrondir quelque peu, j’imagine, et je me demande si je verrai un jour l’enfant qui va naître de ma semence. Mais il faudrait que je cesse de gémir, il faudrait que je me ressaisisse, que je me redresse. Il faudrait que les mots que j’écris éteignent ma mélancolie au lieu qu’ils ne la ravivent, pour que je puisse tout raconter sereinement comme je me l’étais promis.

Donc, après m’être assoupi une petite heure dans l’auberge-couvent des moines de Katarraktis, je m’étais levé en sursaut, décidé à me rendre chez le mari de Marta. Renonçant à me raisonner, Hatem n’eut d’autre choix que de me suivre.

Je frappai à la porte, un garde nous ouvrit. Un géant à la tête rase, abondamment moustachu et barbu, qui nous demanda ce que nous voulions sans nous inviter à entrer. Il s’était adressé à nous dans un grec de pirates, sans la moindre formule de politesse, sans un sourire, la main tapotant un manche de poignard courbe. Derrière lui, à quelques pas, deux autres énergumènes du même acabit, moins hauts sur pattes mais leurs visages tout aussi grimaçants. Je fulminais, tandis que mon commis gardait un flegme de subalterne. Tout sourire, tout salamalecs, plus qu’il n’en fallait, à mon sens, pour de tels malotrus, il leur expliqua que nous venions de Gibelet, du pays de leur maître, et que ce dernier serait heureux de nous savoir de passage dans son île.

“Il n’est pas là !”

L’homme s’apprêtait à refermer la porte, mais Hatem ne se laissa pas décourager.

“S’il est absent, nous pourrions peut-être saluer son épouse, qui est notre parente…”

“Quand il est absent, sa femme ne reçoit personne !”

Cette fois la porte se rabattit, nous eûmes juste le temps de dérober nos têtes, nos pieds et nos doigts.

Un comportement de chacal, mais aux yeux de la loi, c’était moi, l’honnête commerçant, qui étais dans l’erreur, tandis que le voyou et ses sbires étaient dans leur droit. Marta a épousé cet homme, et puisqu’il n’a pas eu l’élégance de la rendre veuve, elle demeure sa femme ; rien ne m’autorise à la lui prendre, ni même à la revoir s’il ne souhaite pas me la montrer. Je n’aurais jamais dû la laisser se livrer ainsi et se mettre sous sa coupe. J’ai beau me répéter qu’elle a fait ce qu’elle a voulu faire, et que je n’avais aucun argument pour l’en empêcher, mon sentiment de remords ne s’en atténue guère. Cela dit, si j’ai commis une faute de jugement, et si j’ai conscience de devoir l’expier, je ne me résigne pas pour autant. Payer ma faute, oui, mais d’un prix raisonnable ! Il n’était pas question de laisser Marta croupir à jamais chez cet homme. Je l’avais mise dans cet embarras, il fallait que je trouve le moyen de l’en dégager.

Un moyen, lequel ? Dans les brumes de mon esprit, épaissies par une nuit sans sommeil ou presque, je ne voyais qu’une faille dans la cuirasse de l’ennemi : son deuxième mariage. Ç’avait été ma toute première idée. Laisser craindre à Sayyaf que son puissant et riche beau-père local puisse apprendre la vérité ; et l’amener ainsi à composer…

Je pourrais raconter sur des pages entières comment j’aurais voulu que les choses se dénouent, et comment elles se sont nouées, mais je suis encore trop affaibli et je crains de retomber dans ma mélancolie. Alors j’abrège, me contentant de relater en quelques mots la suite de cette journée de détresse.

En revenant vers l’auberge après notre brève expédition, nous aperçûmes au loin la chemise verte du dénommé Drago, qui semblait nous attendre à l’ombre d’un mur. Mais lorsque Hatem lui fit signe de s’approcher, il se retourna et détala à toutes jambes. Nous fûmes tellement surpris de son comportement que nous n’essayâmes même pas de courir à ses trousses. D’ailleurs, dans les dédales du village, nous ne l’aurions jamais retrouvé.

En un instant, tout devint limpide dans mon esprit : il n’y a jamais eu de deuxième épouse, ni de beau-père notable local, le mari de Marta s’était constamment joué de nous. Lorsqu’il avait appris que nous le recherchions, il avait dépêché auprès de nous l’un de ses acolytes, ce Drago, pour nous faire mordre à l’hameçon. En nous laissant miroiter un arrangement facile à notre avantage, il avait endormi notre méfiance. J’avais laissé partir mon amie, persuadé qu’elle allait obtenir, sans trop avoir à parlementer, l’accord de Sayyaf pour dire que le mariage n’a jamais été consommé, et demander son annulation.

L’un des moines aubergistes, à qui nous n’avions rien dit jusque-là pour ne pas trop ébruiter nos projets, partit d’un grand éclat de rire : son voisin le Gibeletais vivait notoirement avec une ribaude ramassée dans un port de Candie, et qui n’était en rien, mais en rien, la fille d’un notable de Chio.

Que pouvais-je faire encore ? Je me souviens d’avoir passé le reste de cette maudite journée et une partie de la nuit sans bouger, sans manger, feignant de chercher encore dans les recoins de ma tête de marchand génois quelque ultime parade au malheur, alors que je ne faisais que me morfondre et que me flageller.

À un moment, vers le crépuscule, mon commis vint me dire, d’un ton à la fois contrit et ferme, qu’il était temps que j’admette l’évidence, qu’il n’y avait plus rien à tenter, et que toute nouvelle démarche ne pourrait que rendre notre situation et celle de Marta plus embarrassante encore, et plus périlleuse.

Sans même relever les yeux, je rétorquai :

“Hatem, jusqu’ici, t’ai-je jamais battu ?”

“Mon maître a toujours été trop bon !”

“Si tu oses me conseiller une fois encore d’abandonner Marta et de partir, je te battrai si fort que tu oublieras à jamais que j’ai pu être bon !”

“Alors mon maître ferait mieux de me battre tout de suite, car tant qu’il n’aura pas renoncé à défier la Providence, je ne renoncerai pas à le mettre en garde.”

“Va-t’en ! Disparais de ma vue !”

 

Parfois la colère est accoucheuse d’idées ; pendant que je chassais Hatem, que je le menaçais, que je le faisais taire, une étincelle m’éclaira l’esprit. Elle allait bientôt confirmer les pires prévisions de mon commis, mais sur le moment elle me parut ingénieuse.

Mon dessein était d’aller voir le commandant des janissaires, pour lui faire part de certaines craintes que j’avais. L’épouse de cet homme est ma cousine, prétendrais-je, et j’ai eu vent de rumeurs selon lesquelles il l’aurait étranglée. J’y allais fort, je le sais, mais parler de meurtre était la seule manière de faire intervenir les autorités. Et puis, surtout, mes frayeurs n’étaient pas feintes. J’avais vraiment peur qu’il soit arrivé malheur à Marta. Sinon, me disais-je, pourquoi nous aurait-on empêchés d’entrer dans cette maison ?

L’officier écouta mes explications, d’autant plus alambiquées que je les exprimais dans un mélange de mauvais grec et de mauvais turc, avec çà et là quelques mots d’italien et d’arabe. Lorsque je parlai de meurtre, il me demanda si c’étaient seulement des rumeurs ou bien si j’étais sûr. Je dis que j’étais sûr, sans quoi je ne serais pas venu le déranger. Il me demanda aussitôt si je serais prêt à en répondre sur ma tête. Je pris peur, évidemment. Mais j’étais décidé à ne pas renoncer. Alors, plutôt que de répondre à sa dangereuse question, je défis ma bourse et en retirai trois belles pièces, que je posai sur la table devant lui. Il les happa d’un geste d’habitué, coiffa son bonnet à plumes, et ordonna à deux de ses hommes de l’accompagner.

“Pourrais-je venir aussi ?”

Je n’avais pas demandé cela sans hésiter. D’un côté, je n’avais pas trop envie de montrer à Sayyaf à quel point j’étais intéressé par le sort de sa femme, de peur qu’il ne découvrît ce qu’il y avait eu entre elle et moi. Mais, d’un autre côté, l’officier ne connaissait pas Marta, et on aurait pu lui désigner n’importe quelle femme en lui disant que c’était elle et qu’elle se portait bien ; et elle-même n’oserait rien dire si elle ne me voyait pas.

“Je ne devrais pas vous emmener avec moi, je pourrais avoir des ennuis si cela se savait.”

Il n’avait pas dit non, et sur ses lèvres un sourire entendu s’était dessiné, tandis que ses yeux lorgnaient la table à l’endroit où j’avais déposé les pièces décisives. Je défis ma bourse pour un cadeau supplémentaire, que je mis cette fois directement dans sa main. Pendant que ses hommes observaient le manège, qui ne semblait pas les surprendre ni les perturber.

L’escouade s’ébranla, trois militaires et moi. Sur le chemin, je vis Hatem derrière un mur qui me faisait des signes, je fis mine de ne l’avoir pas remarqué. En passant devant le couvent-auberge, je crus apercevoir à une fenêtre deux des moines ainsi que leur vieille servante, que le spectacle semblait amuser.

Nous pénétrâmes dans la maison du mari de Marta avec autorité. L’officier avait tambouriné à la porte, et hurlé un ordre, le géant chauve lui ouvrit, puis s’écarta sans rien dire pour le laisser passer. Au bout d’un moment, Sayyaf accourut, empressé, tout sourire, comme si ses amis les plus chers étaient venus lui rendre une visite impromptue. Plutôt que de demander ce que nous venions faire chez lui, il n’avait à la bouche que des mots de bienvenue. D’abord pour l’Ottoman, puis pour moi. Il se dit enchanté de me revoir, m’appela ami et cousin et frère, ne laissant deviner en rien la rage qu’il pouvait nourrir à mon endroit.

Depuis l’époque où je le voyais au pays, il avait pris de l’épaisseur sans devenir plus digne, un gros porc barbu en babouches, jamais je n’aurais reconnu sous sa graisse luisante sous ses étoffes et ses ors le garnement qui courait pieds nus dans les ruelles de Gibelet.

Par politesse, et aussi un peu par souci d’habileté, je fis mine d’apprécier ces retrouvailles, ne me dérobai pas à ses embrassades, et lui donnai même, ostensiblement, du “mon cousin”. Ce qui me permit, dès que nous fûmes installés dans le salon, de demander des nouvelles de “notre cousine, son épouse, Marta khanum”. J’avais fait l’effort de m’exprimer en turc, pour que l’officier ne perdît rien de notre conversation. Sayyaf me dit qu’elle se portait bien, malgré les fatigues du Voyage, et expliqua à l’Ottoman qu’en épouse dévouée, elle avait traversé les mers et les montagnes pour rejoindre celui auquel le Ciel l’a donnée.

“J’espère, dis-je, qu’elle n’est pas trop fatiguée pour venir saluer son cousin.”

Le mari eut l’air embarrassé ; dans ses yeux je lisais qu’il s’était rendu coupable d’un acte abominable. Et lorsqu’il dit : “Si elle se sent mieux, elle se lèvera pour venir vous saluer ; hier soir, elle était incapable de redresser la tête”, je fus persuadé sans le moindre doute qu’il était arrivé un malheur. De rage, d’inquiétude, de désespoir, je bondis de ma place, prêt à empoigner ce criminel par la gorge ; seule la vue du représentant de l’ordre me dissuada de me jeter sur lui. Je retins donc mes gestes ; pas mes paroles, qui déversèrent sur cet individu et son engeance tout ce que j’avais depuis bien longtemps sur le cœur. Je l’appelai de tous les noms qu’il méritait, voyou et malfaiteur et brigand et pirate, coupeur de routes, coupeur de gorges, mari fuyard, mari indigne, qui n’aurait même pas mérité d’épousseter les escarpins de celle qui s’était donnée à lui, et lui souhaitai de mourir empalé.

L’homme me laissa dire. Il ne répondit pas, ne protesta pas de son innocence. Seulement, pendant que je m’enflammais et m’enflammais encore, je le vis faire signe à l’un de ses sbires, qui s’éclipsa. Sur le moment, je n’y prêtai guère attention, et poursuivis ma diatribe en haussant encore le ton, et en mélangeant toutes les langues, au point que l’officier, excédé, m’ordonna de me taire enfin. Il attendit que j’aie obtempéré, et que je me sois rassis, pour demander à l’autre :

“Où est ta femme, je veux la voir. Va l’appeler !”

“La voici, justement.”

Et Marta fit son entrée, suivie du sbire qui s’était éclipsé. C’est alors que je compris que son mari s’était joué de moi, une fois de plus. Il tenait à ce qu’elle se montrât au bon moment, c’est-à-dire pas avant que je me fusse déconsidéré, et amplement trahi.

De toutes les erreurs que j’ai commises, c’est de celle-là que je me repens le plus, aujourd’hui encore ; j’en conserverai du remords, je crois, toute ma vie. À vrai dire, je ne sais pas vraiment jusqu’à quel point j’ai pu me trahir, la trahir, trahir notre amour et notre connivence. C’est que je ne sais plus ce que j’ai pu dire sous l’effet de la rage. J’étais persuadé que ce malfaiteur l’avait tuée, tout dans son comportement semblait l’attester, et je n’entendais même plus les paroles qui sortaient de ma gorge. Lui, à l’inverse, les écoutait bien, placide et hautain, comme un juge écoutant les aveux d’une femme adultère.

 

Pardonne-moi, Marta, tout le mal que j’ai pu te faire ! Moi, jamais je ne me le pardonnerai. Je te revois, les yeux baissés, n’osant regarder ni ton mari ni celui qui avait été ton amant. Contrite, lointaine, résignée, sacrifiée. Ne songeant plus, j’imagine, qu’à l’enfant que tu portes, souhaitant seulement que cette mascarade s’achève et que ton mari te reprenne au plus vite dans son lit pour que tu puisses le convaincre dans quelques mois que ta grossesse est de lui. Je n’aurais été dans ton existence qu’un moment de malheur, un moment d’illusion et de tromperie et de honte, mais par Dieu, femme, je t’ai aimée, et je t’aimerai jusqu’à mon dernier jour. Et je ne trouverai la paix ni dans ce monde ni dans l’autre tant que je n’aurai pas réparé les fautes que j’ai commises. Sur le moment, dans cette maison du traquenard où j’étais venu en justicier pour me retrouver en habit de coupable, j’aurais voulu, de quelque manière, revenir sur mes dires, pour éviter que ce soit toi, Marta, qui paies pour mon bavardage. Mais je me suis tu, de peur qu’en essayant de te disculper, je ne t’accable davantage. Je me suis levé, hagard, somnambule, et je suis sorti sans un mot pour toi, sans un regard d’adieu.

 

En revenant vers le couvent, je vis au loin le minaret du quartier turc, et l’idée m’effleura de marcher jusque-là, de grimper les marches en courant et de me lancer dans le vide. Mais la mort ne se donne pas ainsi par impulsion soudaine, moi qui ne suis ni soldat ni tueur je ne me suis jamais laissé apprivoiser par l’idée de mourir, je n’ai jamais nourri ce courage-là, et j’ai peur. Peur de la mort inconnue, peur de la peur au moment où je devrais sauter, peur de la douleur aussi quand ma tête viendrait heurter le sol, et que mes os se briseraient. Je n’aurais pas voulu non plus que mes proches soient humiliés, tandis que Sayyaf ferait la fête et boirait et danserait en obligeant Marta à taper des mains.

Non, je ne me tuerai pas, murmurai-je. Ma vie ne se termine pas encore, mais mon voyage est désormais terminé. Le livre du Centième Nom est perdu, Marta est perdue, je n’ai plus aucune raison ni d’ailleurs la force de parcourir le monde, je m’en vais récupérer mes neveux à Smyrne, puis, sans plus tarder, je rentrerai chez moi, à Gibelet, dans ma bonne boutique de négociant en curiosités, pour y attendre patiemment que s’écoule l’année maudite.

À mon commis, qui m’accueillit devant l’auberge, j’annonçai tout de suite mes intentions, et lui demandai d’être prêt à partir avant la fin de la journée. Nous passerions la nuit dans la ville de Chio, d’où nous repartirions dès demain pour Smyrne. De là, après avoir fait nos adieux à Maïmoun, au pasteur Coenen, et à quelques autres, nous nous embarquerions sur le premier navire en partance pour Tripoli.

Hatem aurait dû s’en montrer ravi, au lieu de quoi je vis se dessiner sur son visage les signes de la plus grande terreur. Je n’eus pas le loisir de lui en demander la raison, une voix cria derrière moi :

“Toi, le Génois !”

Je me retournai et vis l’officier avec ses hommes. Il me fit signe de venir à lui. Je m’approchai.

“À genoux, devant moi !”

Là ? Au milieu de la rue ? Avec tous ces gens qui se rameutaient déjà derrière les murets, les fenêtres, derrière les troncs d’arbres, pour ne rien manquer du spectacle ?

“Tu m’as fait perdre la face, chien de Génois, et c’est maintenant à moi de t’humilier ! Tu m’as menti, tu t’es servi de moi et de mes hommes !”

“Je vous jure que tout ce que je vous ai dit, j’en étais convaincu !”

“Silence ! Toi et les tiens, vous vous croyez toujours tout permis, vous êtes persuadés qu’il ne vous arrivera rien parce qu’au dernier moment votre consul viendra vous sauver. Eh bien, pas cette fois ! D’entre mes mains, aucun consul ne te sauvera ! Quand finirez-vous par comprendre que cette île n’est plus à vous, et qu’elle appartient désormais, et pour toujours, au sultan padishah notre maître ? Ôte tes chaussures, pose-les sur tes épaules, et marche derrière moi !”

Des deux bords de la route fusaient les rires des va-nu-pieds. Et quand notre misérable cortège s’ébranla, il y eut comme une atmosphère de foire dont tout le monde, hormis Hatem, semblait se réjouir, à commencer par les janissaires. Des quolibets, des you-you, et encore des rires. Pour tenter de me consoler, je me disais que j’avais de la chance de ne pas être humilié de la sorte dans les rues de Gibelet, mais en ce lieu où personne ne me connaît et où plus jamais je n’aurais à croiser le regard d’un de ces gens qui me voyaient ainsi.

À notre arrivée au poste, on m’attacha les mains derrière le dos à l’aide d’une cordelette, puis on me fit descendre dans une espèce de fosse peu profonde, creusée dans le sol du bâtiment, et si étroite qu’on aurait pu se dispenser de m’attacher pour m’empêcher de bouger.

Au bout d’une heure ou deux, on vint me chercher, on me détacha les mains et me conduisit chez l’officier. Qui semblait apaisé, et encore ravi du tour qu’il venait de me jouer. Et qui, aussitôt, me proposa implicitement un marché.

“J’hésite sur ce que je devrais faire de toi. Je devrais te faire condamner pour fausse accusation de meurtre. Le fouet, la prison, et pire encore si on ajoute l’adultère.”

Il se tut. Quant à moi, je me gardai bien de répondre, mes protestations d’innocence n’auraient convaincu personne, pas même ma propre sœur. De fausse accusation de meurtre, j’étais coupable, et d’adultère, coupable aussi. Mais l’homme m’avait dit qu’il hésitait entre deux attitudes. Je le laissai poursuivre.

“Je pourrais aussi me laisser attendrir, fermer les yeux sur tout ce que tu as commis, et me contenter de t’expulser vers ton pays…”

“Je saurai me montrer reconnaissant.”

Par “reconnaissant”, j’entendais plutôt “persuasif”. L’officier était à vendre, mais il fallait que je me comporte comme si c’était moi la marchandise dont le prix devait être déterminé. Je ne nierai pas que, lorsque les choses en arrivent à ce stade, je reprends courage. Face à la loi, celle des hommes ou du Ciel, je me sens démuni. C’est quand on commence à fixer un prix que je retrouve la parole. Dieu m’a fait riche dans une terre d’injustice, je suscite l’avidité des puissants mais j’ai aussi de quoi l’apaiser.

Nous convînmes d’un prix. Je ne sais si “convînmes” est le mot qui convient. À vrai dire, l’officier me demanda simplement de poser ma bourse sur la table. Ce que je fis sans rechigner, et je lui tendis aussitôt la main comme font les marchands lorsqu’ils veulent sceller un accord. Il hésita un moment, puis accepta de la serrer en arborant une moue hautaine. L’instant d’après, il quitta la pièce, où entrèrent ses hommes pour m’attacher à nouveau et me reconduire au cachot.

À l’aube, alors que je ne m’étais toujours pas endormi, on me banda les yeux, m’enveloppa dans une pièce de jute comme dans un linceul, et me coucha sur une brouette que l’on tira par des sentiers abrupts jusqu’à un endroit où l’on me déversa à terre sans ménagement. Je devinais que j’étais sur la plage parce que le sol n’était pas dur, et parce que j’entendais le son des vagues. Puis l’on me hissa sur un bateau à dos d’homme comme si j’étais une malle ou un ballot ficelé.

À Gênes, le 4 avril

Je m’apprête à reprendre le fil de mon histoire, assis sur la terrasse d’une maison amie, respirant les odeurs printanières, prêtant l’oreille aux doux bruits de la ville, à cette langue de miel qui est la langue de mon sang. Et cependant, au sein de ce paradis je pleure en songeant encore à celle qui est là-bas, prisonnière au ventre lourd, coupable d’avoir voulu être libre et de m’avoir aimé.

 

C’est bien après l’embarquement que je sus ma destination. J’avais été couché à fond de cale, et le capitaine avait reçu l’ordre de me garder le bandeau sur les yeux tant que la côte de Chio n’aurait pas disparu à l’horizon, ordre qu’il respecta scrupuleusement. Ou presque – quand il me laissa monter sur le pont, on devinait encore les crêtes des montagnes ; des marins me désignèrent même, au loin, la silhouette d’un château, qu’on me dit s’appeler Polienou ou Apolienou. En tout cas nous étions très loin de Katarraktis, et en route vers le ponant.

La manière dont j’avais été expulsé par les autorités me valut, curieusement, la confiance du capitaine, un Calabrais d’une soixantaine d’années aux longs cheveux blancs, nommé Domenico, maigre comme un chien sans maître et toujours le juron à la bouche – “Ancêtres miens !” –, toujours en train de menacer ses matelots de les pendre ou de les jeter aux poissons, mais qui se prit d’affection pour moi au point de me raconter ses rapines.

Son bateau – un brigantin – s’appelle Charybdos. S’il avait jeté l’ancre à Katarraktis, dont la crique n’est guère fréquentée que par les barques des pêcheurs, c’est qu’il se livre à une contrebande des plus lucratives. Je compris tout de suite qu’il s’agissait du mastic, qui n’est produit nulle part au monde excepté à Chio, et que les autorités turques réservent entièrement à l’usage du harem sultanien, où il est de mode que ces nobles dames mastiquent du matin au soir afin de se donner dents blanches et haleine parfumée. Les paysans de l’île qui cultivent cet arbre précieux que l’on nomme lentisque – et qui ressemble à s’y méprendre au pistachier d’Alep – ont l’obligation de le livrer aux autorités contre une rétribution fixée par celles-ci ; ceux qui ont un surplus cherchent à le vendre pour leur bénéfice propre, ce qui peut leur valoir de longues années de prison ou de galère, et quelquefois la mort. Mais, en dépit de cette menace, l’appât du gain demeure le plus fort, et la contrebande s’est installée, où trempent souvent douaniers et autres représentants de la loi.

Le capitaine Domenico s’est vanté devant moi d’être le plus habile et le plus téméraire des trafiquants. Au cours des dix dernières années, me jura-t-il, il n’est pas venu moins de trente fois sur les côtes de l’île pour charger la marchandise interdite, sans jamais se laisser prendre. Il me dit clairement que les janissaires bénéficiaient de ses largesses, ce qui ne me surprit guère vu la manière dont je fus expulsé.

Pour le Calabrais, défier ainsi la barbe du sultan dans son propre royaume et lui arracher les gâteries qu’il destine à ses favorites n’est pas seulement un gagne-pain, c’est un acte de bravoure, et quasiment un acte de piété. Au cours de nos longues veillées en mer, il me raconta dans le détail chacune de ses aventures, surtout celles où il avait failli être pris, dont il riait plus fort que pour les autres, et buvait des gorgées d’eau-de-vie pour se rappeler qu’il avait eu peur. Sa façon de boire m’amusait. Il posait les lèvres sur le goulot d’une gourde en peau de bête qu’il gardait toujours à portée de main, la soulevait très haut et restait un long moment ainsi, bouche en l’air, comme s’il tenait un hautbois et qu’il s’apprêtait à souffler sa musique.

Parfois, lorsqu’il parlait des mille ruses auxquelles recourent les paysans pour échapper aux lois ottomanes, le capitaine m’apprenait des choses. D’autres fois, il ne m’apprenait rien. Je ne me rappelle plus si j’ai déjà dit que notre famille, avant de revenir à Gibelet, s’était établie à Chio, et s’était adonnée justement au commerce du mastic. Tout cela s’est arrêté du temps de mon arrière-arrière-grand-père, mais le souvenir en est resté. Les Embriaci n’oublient rien et ne renient jamais rien ; exploits guerriers ou négoce, gloires et malheurs, leurs vies successives s’ajoutent les unes aux autres comme les cernes s’ajoutent chaque année au tronc d’un chêne ; les feuilles meurent à l’automne et quelquefois les branches cassent, sans que le chêne cesse d’être lui-même. Mon grand-père me parlait du mastic comme il me parlait des croisades, il m’expliquait comment on recueillait ces précieuses larmes en incisant l’écorce du lentisque, reproduisant devant moi, lui qui n’avait jamais vu cet arbre, les gestes que son grand-père lui avait enseignés.

 

Mais j’en reviens au capitaine contrebandier, et au commerce périlleux auquel il s’adonne, pour dire que ses meilleures clientes sont les dames de Gênes. Non qu’elles soient plus soucieuses de leur haleine ou de la blancheur de leurs dents que les Vénitiennes, les Pisanes ou les Parisiennes. Seulement, Chio a longtemps été génoise, des habitudes ont été prises. Et bien que les Ottomans se soient emparés de l’île il y a cent ans, nos dames n’ont jamais voulu renoncer à leur mastic. Leurs hommes non plus, qui mettent un point d’honneur à se procurer l’irremplaçable denrée, comme s’il s’agissait d’une revanche sur le destin, et sur le sultan qui l’incarne. Déplacer la mâchoire de haut en bas, de bas en haut, serait-il devenu un acte de fierté ? Vu le prix que ces dames paient pour leur gomme, ce mouvement de bouche est censé révéler leur rang plus sûrement que la plus coûteuse des parures.

Que je me montre ingrat avec mon persiflage ! N’est-ce pas grâce à ces dames et à leur cher mastic que je me retrouve en cet instant sur cette terrasse de Gênes au lieu de m’assécher dans une oubliette ottomane ? Mâchez, dames, mâchez !

 

Le capitaine n’a voulu faire aucune escale dans les îles grecques, de peur que les douaniers ottomans ne songent à monter à bord. Il a cinglé droit vers la Calabre, vers une crique proche de Catanzaro, sa ville natale, où il s’est juré, me dit-il, de faire une offrande à son saint patron chaque fois qu’il revient du Levant sain et sauf. Je l’accompagnai à l’église San Domenico, ayant plus que lui encore des raisons de prier. À genoux, dans une salle froide et peu éclairée, au milieu des odeurs d’encens, je murmurai, sans grande conviction, un serment peu coûteux : si je récupérais Marta avec l’enfant qu’elle porte, je l’appellerais Domenico si c’était un garçon, et Domenica si c’était une fille.

Après cette escale, nous en fîmes trois autres en remontant le long de la botte, pour nous abriter des tempêtes et aussi pour nous ravitailler en eau, en vin, et en victuailles, avant d’atteindre Gênes.

Le 5 avril

Je m’étais toujours dit que je pleurerais un jour devant Gênes, mais les circonstances des retrouvailles n’auront pas été celles que j’avais imaginées. C’est dans cette ville que je suis né bien avant ma naissance, et de ne l’avoir jamais vue la rendait plus chère à mon cœur, comme si je l’avais abandonnée et que je devais l’aimer davantage pour qu’elle me pardonne.

Personne n’appartient à Gênes comme lui appartiennent les Génois d’Orient. Personne ne sait l’aimer comme ils savent l’aimer. Qu’elle tombe, ils la voient debout ; qu’elle s’enlaidisse, ils la voient belle ; qu’elle soit ruinée et bafouée, ils la voient prospère et souveraine. De son empire il ne reste rien, rien que la Corse, et puis cette maigre, république côtière où chaque quartier tourne le dos à l’autre, où chaque famille souhaite la peste à l’autre, et où tous maudissent le roi catholique tout en se bousculant dans l’antichambre de ses représentants ; alors que dans le ciel des Génois de l’exil brillent encore les noms de Caffa, de Tana, de Yalta, de Mavocastro, de Famagouste, de Ténédos, de Phocée, de Péra et Galata, de Samothrace et Kassandreia, de Lesbos, de Lemnos, de Samos, d’Icarie, comme de Chio et de Gibelet, – tant d’étoiles, de galaxies, tant de routes illuminées !

Mon père me disait toujours que notre patrie n’était pas la Gênes d’aujourd’hui, c’était la Gênes éternelle. Mais il ajoutait aussitôt qu’au nom de la Gênes éternelle je me devais de chérir celle d’aujourd’hui, si diminuée soit-elle, et même que je devais l’affectionner à la mesure de sa détresse, comme une mère devenue impotente. Il me conjurait surtout de ne pas en vouloir à notre ville si, au moment où je la visiterais, elle ne me reconnaissait pas. J’étais encore bien jeune et ne comprenais pas vraiment ce qu’il voulait me dire. Comment Gênes pourrait-elle me reconnaître, ou ne pas me reconnaître ? Pourtant, au moment où, à l’aube du dernier jour en mer, j’aperçus au loin la ville en ses collines, les flèches tendues, les toits pointus, les étroites fenêtres, et d’abord les tours crénelées, carrées ou rondes, dont je savais que l’une portait encore le nom des miens, je ne pus m’empêcher de penser que Gênes me regardait aussi, et je me demandai, justement, si elle allait me reconnaître.

Le capitaine Domenico, lui, ne m’avait pas reconnu. Lorsque j’avais décliné mon nom, il n’avait pas réagi. À l’évidence, il n’avait jamais entendu parler des Embriaci, ni de leur rôle dans les croisades ni de leur seigneurie à Gibelet. S’il m’a fait confiance, au point de me raconter ses exploits dans la contrebande, c’est parce que je suis génois, et que je me suis fait chasser de Chio où je me garderais bien, se dit-il, de remettre les pieds. Tel ne fut pas le cas de son commanditaire génois, le sieur Gregorio Mangiavacca, qui était venu prendre livraison de la marchandise, un géant à la barbe rousse, habillé de jaune, de vert et de plumes tel un perroquet des îles, et qui eut, en entendant prononcer mon nom, un geste que je n’oublierai pas. Un geste plein d’emphase dont je faillis sourire, mais dont je finis par pleurer d’émotion.

Encore maintenant, en me remémorant cette scène, mes mains tremblent et mes yeux s’embuent.

Nous n’avions pas encore débarqué, le négociant était monté à bord avec deux douaniers, je venais de me présenter à lui, “Baldassare Embriaco, de Gibelet”, je m’apprêtais à lui expliquer dans quelles circonstances je m’étais trouvé sur ce bateau, lorsqu’il m’interrompit, me prit les deux épaules dans ses mains, en me secouant comme s’il me cherchait querelle.

“Baldassare Embriaco… fils de qui ?”

“Fils de Tommaso Embriaco.”

“Tommaso Embriaco, fils de qui ?”

“Fils de Bartolomeo”, fis-je à voix basse, de peur de pouffer de rire.

“Fils de Bartolomeo Embriaco, fils d’Ugo, fils de Bartolomeo, fils d’Ansaldo, fils de Pietro, fils de…”

Et il énuméra ainsi, de mémoire, toute ma généalogie jusqu’à la neuvième génération, comme je n’aurais moi-même pas su le faire.

“Comment connaissez-vous mes ancêtres ?”

Pour toute réponse, l’homme me saisit par le bras en demandant :

“Me ferez-vous l’honneur d’habiter sous mon toit ?”

N’ayant aucun endroit où aller, et pas la moindre pièce de monnaie, fût-elle génoise ou ottomane, je ne pouvais que voir dans cette invitation l’œuvre de la Providence. Aussi évitai-je de recourir aux politesses convenues, aux “je ne voudrais pas…”, aux “je ne devrais pas…”, aux “j’ai honte de vous importuner ainsi…” ; à l’évidence j’étais le bienvenu dans la demeure du sieur Gregorio, j’avais même l’étrange sentiment que, depuis des âges, il attendait mon retour sur ce quai du port de Gênes.

Il appela deux de ses hommes, me présenta à eux en prononçant Embriaco avec toujours autant d’emphase. Ils se découvrirent pieusement, et se courbèrent jusqu’au sol ; puis, se relevant, me prièrent de bien vouloir avoir l’obligeance de leur désigner mes bagages, afin qu’ils puissent s’en charger. Le capitaine Domenico qui, depuis le début, assistait à la scène, fier d’avoir convoyé un si noble personnage, mais quelque peu confus de n’avoir pas réagi de lui-même lorsque j’avais décliné mon nom, expliqua à voix basse que je n’avais aucun bagage, vu que j’avais été expulsé manu militari par les janissaires ottomans.

Interprétant l’épisode à sa manière, le sieur Gregorio n’en eut que plus d’admiration pour mes veines où coulait, selon lui, le sang le plus noble ; il informa ses hommes – et tous ceux qui se trouvaient à deux cents pas de nous – que j’étais ce héros qui avait bravé les lois du sultan infidèle et forcé les lourdes portes de ses geôles. Les héros comme moi ne sillonnent pas les mers avec des bagages comme de vulgaires négociants en curiosités !

 

Émouvant Gregorio, j’ai un peu honte de moquer ainsi sa ferveur. Cet homme n’est que mémoire, et que fidélité, et je m’en voudrais de le peiner. Il m’a installé dans sa maison comme si elle était mienne, et comme s’il devait à mes ancêtres tout ce qu’il possède et tout ce qu’il est devenu. Alors qu’il n’en est rien, bien évidemment. La vérité, c’est que les Mangiavacca faisaient partie, jadis, du clan que dirigeaient mes ancêtres. Une famille cliente, alliée, traditionnellement la plus dévouée de toutes. Puis il y avait eu, hélas, des revers de fortune pour le clan des Embriaci – mon père et mon grand-père disaient simplement “l’albergo”, comme s’il s’agissait d’une vaste maison commune. Appauvris, éparpillés dans les comptoirs de l’Outremer, décimés par les guerres, les naufrages, la peste, privés de descendance, concurrencés par des familles plus neuves, les miens perdirent peu à peu de leur influence, leur voix n’était plus entendue, leur nom n’était plus vénéré, et toutes les familles clientes les abandonnèrent pour suivre d’autres maîtres, notamment les Doria. Presque toutes, insiste mon hôte, puisque les Mangiavacca se sont transmis de père en fils, depuis des générations, le souvenir de l’époque heureuse.

Aujourd’hui, le sieur Gregorio est l’un des hommes les plus riches de Gênes. En partie grâce au mastic importé de Chio, qu’il est le seul à vendre dans toute la chrétienté. Il possède le palais où je me trouve en cet instant, près de l’église Santa Maddalena, sur les hauteurs qui dominent le port. Et un autre, plus vaste encore, semble-t-il, au bord de la rivière Varenna, où résident sa femme et ses trois filles. Les navires qu’il affrète sillonnent toutes les mers, les plus proches comme les plus périlleuses, jusqu’à la côte des Malabars et jusqu’aux Amériques. Il ne doit rien de sa fortune aux Embriaci, mais il s’obstine à honorer la mémoire de mes ancêtres comme s’ils étaient encore ses bienfaiteurs. Je me demande si, en agissant ainsi, il n’obéit pas à une sorte de superstition qui lui fait croire qu’il perdrait la protection du Ciel s’il se détournait du passé.

Quoi qu’il en soit, les choses se sont inversées, et c’est lui à présent qui nous comble de ses bienfaits. Je suis arrivé dans cette ville comme le fils prodigue, ruiné, perdu, désespéré, et c’est lui qui m’a accueilli comme un père et qui a fait tuer le veau gras. J’habite sa maison comme si j’étais dans la mienne, je me promène dans son jardin, je m’assieds sur sa terrasse ombragée, je bois son vin, je commande à ses serviteurs, je trempe mes pointes dans ses encres. Et il trouve encore que je me comporte comme un étranger parce que hier, il m’a vu approcher d’une rose précoce et respirer son parfum sans la cueillir. Je dus lui jurer que dans mon propre jardin de Gibelet, je ne l’aurais pas cueillie non plus.

 

Si l’hospitalité de Gregorio a rendu ma détresse plus supportable, elle n’a pu me la faire oublier. Depuis cette maudite nuit passée dans le cachot des janissaires, à Chio, il ne s’écoule pas un jour où je n’éprouve à nouveau cette douleur à la poitrine que j’avais déjà ressentie à Smyrne. Ce n’est là, pourtant, de toutes mes souffrances, que la plus légère, je ne m’en préoccupe qu’au moment où elle me saisit, et dès qu’elle me lâche je l’oublie. Alors que la souffrance qui a pour nom Marta ne me quitte jamais, de jour ni de nuit.

Elle qui avait entrepris ce voyage pour obtenir la preuve qui la rendrait libre, la voilà désormais prisonnière. Elle s’était mise sous ma protection et je ne l’ai pas protégée.

Et ma sœur Plaisance, qui m’avait confié ses deux fils en me faisant promettre de ne jamais m’éloigner d’eux, ne l’ai-je pas trahie ?

Et Hatem, mon commis si fidèle, ne l’ai-je pas abandonné lui aussi, d’une certaine manière ? Il est vrai que je me fais moins de souci pour lui, je l’imagine parfois comme ces poissons agiles qui, pris dans les filets des pêcheurs, trouvent encore la force de s’échapper de la barque pour sauter à la mer. J’ai confiance en lui, et sa présence à Chio est plutôt rassurante. S’il ne peut rien pour Marta, il reviendra à Smyrne pour m’y attendre avec mes neveux ou pour les ramener à Gibelet.

Mais elle, Marta ? Avec cet enfant dans son ventre elle ne pourra jamais s’échapper !

Le 6 avril

Aujourd’hui, j’ai passé la journée à écrire, mais pas sur ce nouveau cahier. Une longue lettre à ma sœur Plaisance, et une autre plus courte à mes neveux et à Maïmoun pour le cas où ils seraient encore à Smyrne. Je ne sais pas encore comment faire parvenir ces missives à leurs destinataires, mais Gênes est une ville que traversent sans arrêt marchands et voyageurs, et je trouverai bien un moyen avec l’aide de Gregorio.

À ma sœur, j’ai demandé qu’elle m’écrive dès qu’elle le pourrait pour me rassurer sur le sort de ses fils et de Hatem ; je lui ai un peu raconté mes mésaventures, sans trop insister sur ce qui a trait à Marta. En revanche, j’ai consacré une bonne moitié des pages à Gênes, à mon arrivée, à l’accueil de mon hôte, et à tout ce qu’il a dit à la gloire des nôtres.

À mes neveux, j’ai surtout recommandé de rentrer à Gibelet au plus vite, s’ils ne l’ont déjà fait.

J’ai également insisté auprès de tous pour qu’ils m’écrivent des lettres détaillées. Mais serai-je encore ici quand arriveront leurs réponses ?

Le 7 avril

Je suis à Gênes depuis dix jours et c’est la première fois que je me promène à travers la ville. Jusqu’ici je n’avais pas quitté la résidence de mon hôte et le jardin qui l’entoure, prostré, quelquefois alité, me traînant péniblement d’une chaise à l’autre, d’un banc à l’autre. C’est lorsque j’ai fait l’effort de me remettre à écrire que j’ai recommencé à vivre. Les mots sont redevenus des mots, et les roses des roses.

Le sieur Mangiavacca, qui s’était montré si emphatique sur le bateau le premier jour, s’est révélé par la suite un hôte délicat. Se doutant bien qu’après les épreuves que j’avais traversées, il me fallait une convalescence, il s’était bien gardé de me bousculer. Aujourd’hui, me sentant d’aplomb, il me proposa pour la première fois de l’accompagner au port, où il se rend chaque jour pour ses affaires. Il demanda à son cocher de nous faire passer par la place San Matteo, où se trouve le palais Doria, puis devant la haute tour carrée des Embriaci, avant de prendre la corniche jusqu’aux quais, où une foule de commis l’attendaient. Au moment de me quitter pour vaquer à ses affaires, il ordonna à son cocher de me reconduire en passant par certains lieux qu’il lui énuméra. Notamment la rue Balbi, où l’on devine encore ce que fut la munificence de Gênes. Devant chaque monument ou lieu de mémoire, le cocher se tournait vers moi pour m’entretenir et m’expliquer ce que l’on voyait. Il a le même sourire que son maître, et le même enthousiasme à parler de nos gloires passées.

Je hochais la tête, je lui souriais et, en un sens, je l’envie. Je l’envie et j’envie son maître de poser sur tout ce paysage un regard empli de fierté. Alors que je ne puis éprouver, quant à moi, que de la nostalgie. J’aurais tant voulu vivre à l’époque où Gênes était la plus resplendissante des villes, et ma famille la plus resplendissante de ses familles. Je ne me console pas de n’être venu au monde qu’aujourd’hui. Qu’il est tard, mon Dieu ! Que cette terre est fanée ! J’ai le sentiment d’être né au crépuscule des temps, incapable d’imaginer ce que fut le soleil de midi.

Le 8 avril

J’ai emprunté aujourd’hui à mon hôte trois cents livres de bonne monnaie. Il ne voulait pas que je lui rédige une reconnaissance de dette, mais je l’ai tout de même écrite et datée et signée en due forme. Lorsque l’échéance sera venue, il faudra encore que je me querelle avec lui pour qu’il accepte de se faire rembourser. Ce sera en avril 1667, l’année de la Bête sera passée, nous aurons déjà eu tout loisir de vérifier si ses effrayantes promesses ont été tenues. Que deviendront alors nos dettes ? Oui, que deviendront les dettes quand le monde se sera éteint avec ses hommes et ses richesses ? Seront-elles simplement oubliées ? ou bien seront-elles prises en compte pour fixer le sort ultime de chacun ? Les mauvais payeurs seront-ils punis ? Ceux qui paient leur dû à l’échéance gagneront-ils plus facilement le paradis ? Les mauvais payeurs qui respectent le carême seront-ils jugés avec plus de clémence que les bons payeurs qui ne le respectent pas ? Voilà bien des préoccupations de marchand, me dira-t-on ! Sans doute, sans doute. Mais j’ai bien le droit de me poser ces questions puisque c’est de mon sort qu’il s’agit. Cela me vaudra-t-il quelque clémence aux yeux du Ciel d’avoir été, ma vie entière, un commerçant honnête ? Serai-je jugé plus sévèrement que tel autre, qui a constamment trompé ses clients et ses associés, mais qui n’a jamais convoité la femme de son prochain ?

Que le Très-Haut me pardonne si je dis les choses ainsi : je regrette mes erreurs, mes imprudences, et nullement mes péchés. Ce n’est pas d’avoir pris Marta qui me tourmente, mais de l’avoir perdue.

Que me voilà éloigné de ce que j’étais en train de dire ! J’avais commencé à parler de ma dette, lorsqu’un enchaînement d’idées m’a conduit à Marta, et à mes remords si brûlants. L’oubli est une grâce que je n’obtiendrai pas. Et que, d’ailleurs, je ne demande pas. Je demande réparation, je songe sans arrêt à la revanche qu’un jour je saurai prendre. Je pense et repense à l’épisode lamentable qui m’a fait expulser de Chio, j’essaie d’imaginer ce que j’aurais dû faire, comment j’aurais pu déjouer ruses et fourberies. Comme un amiral au lendemain d’une défaite, je ne cesse de déplacer dans ma tête les bâtiments, les escadres, les canonnières, pour trouver la conjonction qui m’aurait permis de triompher.

Aujourd’hui, je ne dirai plus rien de mes projets, plus rien sinon qu’ils respirent en moi et me font vivre.

 

En fin de matinée, j’ai porté le mandat à la piazza Banchi, où je l’ai déposé auprès des frères Baliani, dont Gregorio m’avait fait l’éloge. J’ai ouvert un compte sur lequel j’ai laissé presque toute la somme, ne prenant en monnaie qu’une vingtaine de florins, de quoi faire quelques petits achats et distribuer des pourboires aux domestiques de mon hôte, qui me servent de si bon cœur.

En revenant à pied vers la maison, j’avais l’étrange sensation de commencer une nouvelle vie. Dans un autre pays, entouré de gens que je n’avais jamais vus avant ces derniers jours. Et dans ma poche des pièces neuves. Mais c’est une vie à crédit où je dispose de tout sans que rien m’appartienne.

Le 9 avril

Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi la famille de Gregorio ne vit pas avec lui. Qu’il possède deux palais ou trois ou quatre, cela ne m’étonne guère, c’est une habitude déjà ancienne chez les Génois les plus fortunés. Mais qu’il vive ainsi séparé de sa femme m’intriguait. Il vient de m’en dévoiler la raison, non sans un bégaiement de timidité bien qu’il ne soit pas de ces gens qui rougissent d’un rien. Sa dame, me dit-il, qui a pour prénom Orietina, et qui est d’une grande piété, s’éloigne de lui chaque année pendant tout le carême, de peur qu’il ne soit tenté d’enfreindre auprès d’elle l’obligation de chasteté.

Je le soupçonne de l’enfreindre tout de même, car il revient parfois de certaines visites diurnes ou nocturnes avec, dans le regard, des étincelles qui ne trompent pas. Il ne cherche d’ailleurs pas à nier la chose. “L’abstinence ne convient point à mon tempérament, mais il vaut mieux que le péché ne se commette pas sous le toit de cette maison bénie.”

Je ne puis qu’admirer cette manière de composer avec les rigueurs de la Foi, moi qui feins d’ignorer les préceptes mais qui hésite toujours au seuil des transgressions majeures.

Le 10 avril

On m’a rapporté aujourd’hui des nouvelles étonnantes concernant Sabbataï et son séjour à Constantinople. Elles ressemblent à des fables mais, pour ma part, je les crois volontiers.

Ma source est un religieux originaire de Lerici, qui a passé ces deux dernières années dans un couvent de Galata, un proche cousin de mon hôte qui l’a invité à souper pour me le faire connaître, et me faire écouter son récit. “Le très vénérable frère Egidio, le plus saint, le plus érudit…”, s’est enflammé Gregorio. Des “frères”, des “pères” et des “abbés”, j’en ai rencontré de toutes sortes, parfois des saints et souvent des filous, parfois des puits de savoir et souvent l’ignorance sans fond, depuis longtemps j’ai appris à ne les vénérer que sur pièces. J’ai donc écouté celui-ci, je l’ai observé, questionné sans préjugé, et à la fin il a su m’inspirer confiance. Il ne raconte rien qu’il n’ait vu de ses yeux, ou qui ne lui ait été certifié par des témoins irréprochables. Il se trouvait en janvier dernier à Constantinople, où la population entière était en émoi, pas seulement les juifs, même les Turcs et les divers chrétiens, étrangers ou sujets ottomans, qui s’attendaient tous aux événements les plus extraordinaires.

Le récit que nous a fait le frère Egidio pourrait se résumer comme suit. Lorsque Sabbataï arriva en mer Propontide à bord du caïque qui l’amenait de Smyrne, il fut appréhendé par les Turcs avant même d’avoir pu accoster, et ceux de son peuple qui s’étaient rassemblés pour l’acclamer furent affligés de le voir empoigné par deux officiers comme un malfaiteur. Mais lui-même n’en semblait nullement affecté et criait à ceux qui se lamentaient de n’avoir aucune crainte, car leurs oreilles allaient bientôt entendre ce qu’elles n’avaient jamais entendu.

Ces paroles redonnèrent confiance à ceux qui vacillaient ; ils oublièrent ce que voyaient leurs yeux pour s’accrocher seulement à leur espoir, lequel semblait d’autant plus déraisonnable que le grand vizir voulait en personne s’occuper de cette grave affaire. On lui avait rapporté ce qui se disait parmi les fidèles de Sabbataï, à savoir que celui-ci était venu à Constantinople dans le but de s’y faire proclamer roi, et que le sultan lui-même allait se prosterner devant lui ; on lui avait rapporté aussi que les juifs ne travaillaient plus, que les changeurs faisaient sabbat tous les jours, et que le commerce de l’Empire en subissait un préjudice considérable. Nul ne doutait du fait qu’en l’absence de son souverain qui se trouvait à Andrinople, le grand vizir allait prendre les mesures les plus rigoureuses, et que la tête du soi-disant messie serait promptement détachée de son tronc et exposée sur un socle haut, pour que nul ne se hasarde plus jamais à défier la dynastie ottomane, et pour que les affaires reprennent leur cours.

Mais il arriva à Constantinople ce qui était arrivé à Smyrne, et dont j’avais été témoin. Introduit auprès du personnage qui est le plus puissant de l’Empire après le sultan, Sabbataï ne fut pas accueilli par des gifles, ni par des remontrances, ni par une promesse de châtiment. Comprenne qui pourra, le grand vizir lui fit bon accueil, demanda aux gardes de détacher ses liens, le fit asseoir, conversa patiemment avec lui de choses et d’autres, et certaines personnes jurent les avoir vus rire ensemble et s’appeler “mon ami respecté”.

Quand vint le moment de prononcer la sentence, ce ne fut ni la mort ni le fouet, mais une peine si légère qu’elle parut comme un hommage : Sabbataï est à présent détenu dans une citadelle, où on l’autorise à recevoir ses fidèles du matin au soir, à prier et chanter avec eux, à leur adresser sermons et recommandations, sans que ses gardiens s’interposent en aucune manière. Plus incroyable que cela encore, dit le frère Egidio, le faux messie demande parfois aux soldats de l’emmener au bord de mer pour qu’il fasse ses ablutions rituelles, et ils lui obéissent comme s’ils étaient à ses ordres, le conduisent là où il désire se rendre et attendent qu’il ait fini pour le ramener. Le grand vizir lui aurait même alloué cinquante aspres qui lui sont versées chaque jour en prison afin qu’il ne manque de rien.

Que dire de plus ? N’est-ce pas là un prodige considérable, qui défie le bon entendement ? Un être sensé ne mettrait-il pas en doute pareille fable ? J’aurais moi-même, assurément, pesté contre la crédulité des hommes si je n’avais assisté à Smyrne, en décembre, à des événements comparables. Il est vrai qu’il s’agit cette fois du grand vizir, non d’un cadi de province, et l’exploit en est d’autant plus incroyable. Mais c’est le même prodige, et je ne puis en douter.

 

Ce soir, dans la paix de ma chambre, écrivant à la lumière d’un candélabre, je pense à Maïmoun, et je me demande comment il aurait réagi s’il avait entendu ce récit. Aurait-il fini par donner raison à son père, et rejoint comme lui ceux qui se nomment “les croyants” et qui nomment les autres juifs “infidèles” ? Non, je ne pense pas. Il se veut homme de raison, et pour lui un prodige ne remplace pas un bon argument. S’il avait été parmi nous ce soir, il aurait retroussé les lèvres, j’imagine, et détourné le regard, comme je l’ai vu faire plus d’une fois quand la conversation ambiante l’incommodait.

De tout mon être je souhaite que ce soit lui qui ait raison, et moi qui aie tort ! Pourvu que tous ces prodiges s’avèrent mensongers ! que tous ces signes s’avèrent trompeurs ! que cette année s’avère une année comme les autres, ni la clôture des temps révolus, ni l’ouverture des temps inconnus ! Puisse le Ciel ne pas confondre les êtres de bon sens ! Puisse-t-Il faire en sorte que l’intelligence triomphe de la superstition !

Je me demande parfois ce que pense le Créateur de tout ce que disent les hommes. J’aimerais tant savoir de quel côté penche Sa bienveillance. Du côté de ceux qui prédisent au monde une fin brusque, ou du côté de ceux qui lui prédisent encore une longue route ? Du côté de ceux qui s’appuient sur la raison, ou du côté de ceux qui la méprisent et l’avilissent ?

Avant de refermer ce cahier, je me dois de signaler sous la date d’aujourd’hui que j’ai donné au frère Egidio les deux lettres que j’ai écrites. Il repart bientôt pour l’Orient, et il a promis de les faire parvenir à leurs destinataires, sinon de ses propres mains, du moins par l’entremise d’un autre ecclésiastique.

Le 11 avril

Gregorio, mon hôte, mon bienfaiteur, songerait-il donc à me faire épouser sa fille ?

C’est son aînée, elle a treize ans, et s’appelle Giacominetta. Ce soir, alors que nous nous promenions dans son jardin, il m’a parlé d’elle, me disant qu’elle était d’une grande beauté, et que son âme était plus blanche encore que son visage. Et ajoutant soudainement que si je voulais demander sa main, je ferais mieux de ne pas trop attendre, vu que les demandes allaient bientôt pleuvoir. Il riait fort, mais je sais reconnaître ce qui est rire et ce qui ne l’est pas. Je suis sûr qu’il y a longuement réfléchi, et qu’en habile négociant il a déjà son plan en tête. Je ne suis pas le jeune et beau parti dont rêvent les jeunes filles, et ma fortune ne peut guère se mesurer à la sienne. Mais je m’appelle Embriaco, et je ne doute pas qu’il serait ravi de donner un tel patronyme à sa fille. Ce serait même pour lui, je suppose, l’apogée d’une laborieuse ascension.

À moi également, une telle union n’aurait pu que sourire s’il n’y avait Marta et l’enfant qu’elle porte !

 

Ainsi donc, je m’interdirais de me marier par fidélité à une femme dont la vie m’a déjà séparé, et qui demeure, devant Dieu et devant les hommes, l’épouse d’un autre ?

Présentée ainsi, mon attitude paraît déraisonnable, je sais. Mais je sais aussi que telle est l’inclination de mon cœur, et qu’il serait déraisonnable d’aller à son encontre.

Le 12 avril

Gregorio s’est montré, tout au long de la journée, sombre, accablé, très peu loquace contrairement à ses habitudes, au point que je craignis de l’avoir offensé par la manière peu enthousiaste dont j’avais répondu hier lorsqu’il m’avait parlé de sa fille. Mais il ne s’agissait pas de cela. C’est tout autre chose qui l’inquiétait, des rumeurs provenues de Marseille, selon lesquelles une bataille gigantesque se préparerait entre, d’un côté les flottes française et hollandaise, de l’autre la flotte anglaise.

J’avais appris en arrivant à Gênes que le roi de France avait déclaré la guerre à l’Angleterre en janvier, mais l’on disait qu’il l’avait fait à son corps défendant, pour respecter dans les formes les clauses d’un pacte, et personne ici ne semblait croire que l’on irait jusqu’à l’affrontement. À présent, les augures ne sont plus les mêmes, on parle de vraie guerre, on parle de dizaines de bâtiments qui convergent vers la mer du Nord, transportant des milliers de soldats, et nul n’est plus inquiet que Gregorio. Il pense avoir sept ou huit navires dans les parages, certains même déjà au-delà de Lisbonne, en route vers Bruges, Anvers, Amsterdam et Londres, et qui tous pourraient être arraisonnés ou détruits. C’est le soir qu’il s’en est ouvert à moi, et je l’ai vu griffonner sur une feuille des dates, des noms, et des chiffres, anéanti comme en d’autres circonstances il a pu être exubérant.

À un moment, dans la soirée, il m’a demandé, sans relever les yeux :

“Crois-tu que le Ciel est en train de me punir parce que je ne respecte pas le carême ?”

“Tu veux dire que le roi de France aurait dirigé sa flotte contre l’Angleterre parce que le signor Gregorio Mangiavacca n’aurait pas fait table maigre au carême ? Je suis persuadé que les plus grands historiens se pencheront demain sur cette grave question.”

Il demeura un moment interloqué, avant de partir d’un long éclat de rire.

“Vous, les Embriaci, vous n’avez jamais été d’une grande piété, mais le Ciel ne vous abandonne pas !”

Déridé, mon hôte, mais nullement réconforté. Parce que la perte de ses navires et de leur chargement, si elle survenait, voudrait justement dire que sa bonne étoile l’aurait abandonné.

Le 13 avril

Les rumeurs se mêlent aux nouvelles, les bruits de guerre se mêlent au vacarme de l’apocalypse attendue. Gênes s’affaire et somnole sans joie comme par temps de peste. Le printemps attend aux portes de la ville que le carême soit écoulé. Les fleurs sont encore rares, les nuits sont moites, et les rires sont étouffés. Est-ce ma propre angoisse que je contemple dans le miroir du monde ? Est-ce l’angoisse du monde qui se reflète à la surface de mes yeux ?

Gregorio m’a encore parlé de sa fille. Pour dire que celui qui l’épousera sera pour lui bien plus qu’un gendre, un fils. Le fils que le Ciel n’a pas voulu lui donner. D’ailleurs, ce fils, s’il l’avait eu, n’aurait eu sur ses sœurs que l’avantage du muscle et de la témérité. Pour l’intelligence subtile, pour le courage réfléchi, Giacominetta ne lui laisse rien regretter, sans parler évidemment de la tendresse filiale ni de la piété. Tout compte fait, il s’accommode bien de l’arrêt de la Providence, à condition toutefois que l’absence de fils soit compensée le jour où ses filles devront se marier.

J’ai écouté son discours comme peut l’écouter un ami, intervenant à chaque silence par des formules de bon souhait, sans rien dire qui puisse m’engager, mais sans rien non plus qui dénote la réticence ou l’embarras. S’il n’a pas cherché à en savoir plus sur mes dispositions, je ne doute pas qu’il reviendra encore et encore à la charge.

Devrais-je songer à m’enfuir ?

Je pose la question d’une manière désobligeante, et ingrate, je sais. Cet homme est mon bienfaiteur, il est apparu dans ma vie au moment de la pire épreuve, pour me la rendre plus douce, pour transformer l’humiliation en bravoure et l’exil en retour. Si je crois un tant soit peu aux signes de la Providence, Gregorio en est un. Le Ciel l’a placé sur ma route pour me soustraire aux griffes du monde et d’abord à mes propres errements. Oui, c’est bien cela qu’il a entrepris, et c’est bien cela que je lui reproche. Il voudrait me détourner d’un chemin sans issue, d’une poursuite sans objet. En somme, il me propose de plier ma vie abîmée, pour en endosser une autre. Une maison nouvelle, une femme ingénue, un pays retrouvé, où je ne serais plus jamais l’étranger, l’infidèle… C’est la proposition la plus sage et la plus généreuse qu’on puisse faire à un homme. Je devrais courir à l’église la plus proche pour m’agenouiller et rendre grâce. Et pour murmurer à l’intention de mon père, dont l’âme n’est jamais loin, que je vais finalement épouser une fille de Gênes, comme il me l’a toujours demandé. Au lieu de quoi je me rebiffe, je m’estime bousculé, je me dis embarrassé, je projette de fuir. Pour aller où ? Pour aller disputer à un malfaiteur sa femme légitime ?

Mais je n’aime qu’elle !

Que le Ciel et Gregorio et mon père me pardonnent, je n’aime qu’elle !

Marta… C’est auprès d’elle que je voudrais m’étendre en cet instant, et la serrer, et la consoler, et caresser lentement le ventre qui porte mon enfant.

Le 15 avril

Mon hôte devient chaque jour un peu plus insistant, et ce séjour chez lui, qui avait commencé sous les meilleures étoiles, me pèse maintenant.

Aujourd’hui, les nouvelles du Nord étaient mauvaises, et Gregorio se lamentait. On lui avait raconté que les Anglais avaient arraisonné des navires qui faisaient cap sur les ports de Hollande ou qui les quittaient, et que les Hollandais à leur tour, ainsi que les Français, arraisonnaient tous les navires qui fréquentaient les ports d’Angleterre. “Si tout cela est vrai, ma fortune entière va être engloutie. Je n’aurais jamais dû m’engager dans tant d’entreprises à la fois. Je ne me le pardonnerai jamais, parce qu’on m’avait averti des risques de guerre, et je n’avais rien voulu entendre !”

Je lui dis que s’il pleurait ainsi pour de simples rumeurs, il n’aurait plus suffisamment de larmes lorsque les mauvaises nouvelles arriveraient pour de vrai. C’est ma manière de consoler, et elle lui soutira un bref sourire, et une remarque affectueuse et admirative sur le flegme des Embriaci.

Mais il revint aussitôt à ses jérémiades. “Si j’étais ruiné, complètement ruiné, est-ce que tu renoncerais à demander la main de Giacominetta ?”

Là, il allait trop loin. J’ignore si c’est l’angoisse qui l’égarait ainsi, ou s’il tirait profit de son drame pour m’arracher une promesse. En tout cas il parlait comme si mon union avec sa fille était une chose déjà convenue entre nous, au point que toute hésitation que je pourrais manifester s’apparenterait à une renonciation, et au pire moment, comme si j’abandonnais le navire par crainte du naufrage. J’étais outré. Oui, en moi-même, je bouillonnais. Mais que faire ? J’habite sous son toit, je suis à plus d’un titre son débiteur, et il traverse une épreuve, comment pourrais-je l’humilier ? De plus, ce n’est pas une faveur qu’il me demande, c’est un cadeau qu’il me fait ou croit me faire, et le peu d’enthousiasme que j’ai manifesté jusqu’à présent est déjà presque une insulte.

Je répondis d’une manière qui pouvait le consoler un peu sans me compromettre : “Je suis persuadé que dans trois jours, des nouvelles rassurantes seront venues dissiper tous ces nuages.”

Interprétant mes propos comme une dérobade, il crut bon de faire, en soupirant de ses rousses narines, cette réflexion qui me parut déplacée : “Je me demande combien d’amis j’aurais encore si j’étais ruiné…”

Je rétorquai alors, en soupirant moi aussi : “Tu voudrais que je prie le Ciel de me donner l’occasion de te prouver ma gratitude ?”

Il ne réfléchit qu’un instant.

“Tu peux t’en dispenser”, dit-il avec un petit toussotement d’excuse.

Puis il me prit par le bras, et m’entraîna vers le jardin où nous recommençâmes à parler comme des amis.

 

Mais mon irritation ne s’est pas apaisée, et je me dis qu’il est temps pour moi de songer à partir. Vers quelle destination ? Smyrne, pour le cas où les miens y seraient encore ? Non, plutôt pour Gibelet. Sauf qu’à Smyrne, avec l’aide du greffier Abdellatif, je pourrais peut-être entreprendre quelque chose pour Marta. J’y songe quelquefois, et des idées me viennent…

Je me berce d’illusions, sans doute. En moi-même je sais qu’il est trop tard pour la sauver. Mais n’est-il pas aussi trop tôt pour renoncer ?

Le 17 avril

Je me suis informé ce matin sur les bateaux en partance pour Smyrne. J’en ai trouvé un qui lève l’ancre dans dix jours, le mardi qui suit Pâques. La date me convient. Je pourrai ainsi rencontrer brièvement l’épouse de Gregorio et ses filles sans trop m’attarder au milieu de la famille rassemblée.

Je n’ai encore rien dit à mon hôte. Je le ferai demain, ou après-demain. Rien ne presse, mais il serait grossier que j’attende jusqu’à la veille de ma “désertion”…

Le 18 avril

En ce jour des Rameaux, alors qu’on fête déjà sans l’avouer la fin proche du carême, mon hôte s’est montré un peu plus rassuré sur le sort de ses navires et de leurs cargaisons. Non qu’il ait reçu des nouvelles fraîches, mais il s’est levé de meilleure humeur.

L’occasion était propice, je la saisis. Avant de lui annoncer mon départ, je lui racontai par le menu les circonstances de mon voyage, que jusqu’ici j’avais tues, ou travesties. Il faut dire que ce qui m’est arrivé ne peut être dévoilé qu’aux plus intimes des intimes. Mais il faut dire aussi que chaque fois que nous étions ensemble, il s’emparait de la conversation et ne la lâchait plus. À présent, je savais tout de lui, de ses ancêtres et aussi des miens, de sa femme et de ses filles, de ses affaires ; quelquefois il avait le bavardage jovial, et quelquefois affligé, mais jamais il ne se taisait, au point que lorsqu’il me posait une question, j’avais à peine le temps d’entamer ma phrase qu’il reprenait déjà la parole. Je ne cherchais d’ailleurs pas à la lui disputer, et encore moins à m’en plaindre. Je n’ai jamais été loquace. J’ai toujours préféré écouter, et réfléchir ou faire mine, plutôt ; car, à dire vrai, je rêvasse bien plus souvent que je ne réfléchis.

Aujourd’hui, pourtant, j’ai bousculé mes habitudes et les siennes. Refusant par mille ruses de me laisser interrompre, je lui racontai tout, ou du moins tout l’essentiel et une bonne partie du superflu. Le livre du Centième Nom, le chevalier de Marmontel et son naufrage, mes neveux et leurs travers, Marta la fausse veuve, l’enfant qu’elle attend – oui, même cela, il fallait que j’en parle –, ainsi que mes pâles aventures en Anatolie, à Constantinople, en mer, à Smyrne, puis à Chio. Jusqu’à mes remords actuels, et mes restes d’espoir.

Plus j’avançais dans mon récit, plus mon hôte paraissait accablé, sans que je sache vraiment si c’étaient mes malheurs qui l’affectaient ainsi ou bien leurs conséquences sur ses projets. Car, sur ce point, il ne fut pas dupe. Je ne lui avais pas encore dit que je comptais partir, j’avais seulement expliqué les raisons pour lesquelles je n’étais pas en état d’épouser sa fille, ni de m’éterniser à Gênes, lorsqu’il me demanda, laconique pour une fois :

“Quand nous quittes-tu ?”

Sans irritation apparente ni grossièreté, non, il ne me chassait pas. Si j’avais eu le moindre doute à ce sujet, j’aurais quitté sa maison dans la minute. Non, sa question était une simple constatation, triste, amère et affligée.

Je murmurai ma vague réponse, “Dans quelques jours”, et voulus aussitôt enchaîner sur des remerciements, sur ma gratitude, ma dette envers lui. Mais il me tapota l’épaule et s’en alla déambuler seul dans son jardin.

Suis-je plus soulagé que honteux ? Suis-je plus honteux que soulagé ?

Le 19 avril

Le jour se lève et je n’ai pas fermé l’œil. Tout au long de la nuit j’ai mâchonné des idées inutiles qui m’ont épuisé sans m’avancer en rien : j’aurais dû lui dire ceci, plutôt que cela ; ou cela plutôt que ceci ; et puis ma honte de l’avoir blessé. J’ai déjà oublié son insistance, ses manœuvres de rustre, pour ne plus songer qu’à mes propres remords.

Ai-je vraiment trahi sa confiance ? Je ne lui avais pourtant rien promis. Mais il a su me persuader que j’avais été ingrat envers lui.

Je songe tellement à la réaction de Gregorio, au souvenir qu’il gardera de moi, que j’en oublie de me poser les seules questions qui comptent : Ai-je pris la bonne décision ? Ai-je raison de partir, plutôt que d’accepter la vie nouvelle qu’il m’offrait ? Que vais-je faire à Smyrne ? Quel mirage vais-je poursuivre ? Comment puis-je croire que je vais récupérer Marta, et récupérer mon enfant ? Si je ne cours pas vers le précipice, je cours vers le pied de la falaise, où mon chemin s’arrêtera.

 

Aujourd’hui, je souffre d’avoir froissé mon hôte. Demain, je pleurerai de ne pas lui avoir obéi.

Le 20 avril

Je suis atteint d’une frénésie de confidences, comme une jeune fille à ses premières amours. Moi, d’ordinaire silencieux, réputé taciturne, qui parle à l’économie et ne me confie qu’en ces pages, j’ai déjà raconté par deux fois ma vie, dimanche à mon hôte pour me justifier à ses yeux, et aujourd’hui à un parfait inconnu.

Je m’étais levé ce matin avec une idée fixe : faire à Gregorio un cadeau somptueux qui lui fasse oublier nos amertumes et nous permette de nous quitter en amis. Je n’avais aucune idée précise, mais j’avais repéré dans une ruelle voisine du port un immense magasin de curiosités que je m’étais promis de visiter “en collègue”, et où j’étais persuadé de trouver l’objet idoine – peut-être une grande et belle statue antique qui prendrait place dans le jardin de la maison Mangiavacca et y rappellerait à jamais mon passage.

D’emblée, la boutique me parut familière. La disposition des marchandises y est à peu près la même que chez moi : les vieux livres couchés sur les étagères ; tout en haut, les oiseaux empaillés ; par terre, dans les coins, de grands vases ébréchés que l’on ne se résigne pas à jeter et qu’on garde, d’une année sur l’autre, en sachant bien que personne ne les achètera… Le maître des lieux me ressemble aussi, un Génois d’une quarantaine d’années, glabre, plutôt corpulent.

Je me suis présenté, et l’accueil fut des plus chaleureux. Il avait entendu parler de moi – pas seulement des Embriaci, mais de moi en particulier, certains de ses clients étant déjà passés par Gibelet. Avant même que je dise ce que je cherchais, il m’invita à m’asseoir dans une courette ombragée et fraîche, commanda à une servante des sirops glacés, et vint s’asseoir en face de moi. Lui aussi, me dit-il, les siens ont longtemps vécu outre-mer, dans diverses villes. Mais ils s’étaient rapatriés depuis soixante-dix ans et lui-même n’a jamais quitté Gênes.

Quand je lui racontai que j’étais dernièrement à Alep, à Constantinople, à Smyrne et à Chio, il eut les larmes aux yeux. Disant qu’il m’enviait d’être ainsi allé “partout”, alors que lui-même rêve chaque jour des destinations les plus lointaines sans avoir jamais eu le courage de s’aventurer.

“Deux fois par jour je vais jusqu’au port, j’observe les bateaux qui partent ou qui arrivent, je parle avec les marins, avec les armateurs, je m’en vais boire avec eux dans les tavernes pour les entendre prononcer les noms des villes où ils se sont arrêtés. Tous me connaissent, maintenant, et ils doivent chuchoter dans mon dos que je suis fou. Il est vrai que je m’enivre à l’écoute des noms étranges, mais je n’ai jamais été assez sage pour partir.” “Assez fou, vous voulez dire !”

“Non, j’ai bien dit pas assez sage. Car parmi les ingrédients qui composent la vraie sagesse, on oublie trop souvent la lampée de folie.”

En parlant, il avait les larmes aux yeux, alors je lui dis : “Vous auriez voulu être à ma place, et moi j’aurais voulu être à la vôtre.”

C’est pour alléger ses remords que je l’ai dit, mais – par tous les saints ! – je le pensais, je le pense. J’aurais voulu, en cet instant, être assis dans mon magasin, une boisson fraîche à la main, n’ayant jamais songé à entreprendre ce voyage, n’ayant jamais rencontré la femme dont j’ai fait le malheur et qui a fait le mien, n’ayant jamais entendu parler du Centième Nom.

“Pourquoi cela ?” demanda-t-il, pour me faire raconter mes voyages. Et je me mis à parler. De ce qui m’a conduit sur les routes, de mes joies brèves, de mes mésaventures, de mes regrets. J’ai seulement omis d’évoquer mon différend avec Gregorio, me contentant de dire qu’il m’avait généreusement recueilli à mon arrivée, et qu’avant de le quitter je tenais à lui montrer toute ma reconnaissance par un cadeau digne de sa générosité…

À ce point de notre conversation, mon collègue – je n’ai pas encore dit qu’il s’appelait Melchione Baldi – aurait dû, en bon commerçant, m’inciter à dire quel cadeau j’avais à l’esprit. Mais il faut croire que notre conversation lui plaisait, puisqu’il revint sur mes voyages pour me poser diverses questions sur ce que j’avais vu en tel endroit ou en tel autre, puis m’interrogea sur le livre de Mazandarani dont il n’avait jamais entendu parler. Après m’avoir laissé expliquer un long moment, il me demanda où je comptais aller maintenant.

“Je ne sais pas encore si je devrais rentrer directement à Gibelet, ou m’arrêter d’abord à Smyrne.”

“Ne m’avez-vous pas dit que le livre qui vous a fait entreprendre ce voyage se trouve à Londres maintenant ?”

“Est-ce une raison pour que je le poursuive jusque là-bas ?”

“Oh non ! Moi qui ai les deux pieds plantés dans le sol, de quel droit pourrais-je vous conseiller d’entreprendre un tel voyage ? Mais si jamais vous décidiez d’y aller, repassez chez moi au retour pour me raconter ce que vous auriez vu !”

Nous nous levâmes ensuite, pour aller voir dans une deuxième cour, de l’autre côté du magasin, quelques statues antiques ou récentes. L’une d’elles, découverte du côté de Ravenne, me parut convenir au jardin de mon hôte. Elle représente Bacchus, ou peut-être un empereur au moment des agapes, tenant une coupe et entouré de tous les fruits de la terre. Si je ne trouve rien qui me plaise davantage, je la prendrai.

En revenant à pied chez Gregorio, j’avais le pas léger, et je me promis de repasser encore chez ce collègue si accueillant. De toute manière, il faudra bien que je revienne, pour la statue.

Faut-il que je l’offre telle quelle, ou bien devrais-je la faire construire sur un socle ? Il faudrait que je demande cela à Baldi, qui doit connaître l’usage en la matière.

Le 21 avril

Gregorio m’a fait promettre de ne pas partir de chez lui sans l’en avoir averti plusieurs jours à l’avance. Je voulus en connaître la raison, mais il se fît mystérieux.

Il me demanda ensuite si j’avais opté pour une destination quelconque. Je lui répondis que j’hésitais toujours entre Gibelet et Smyrne ; et’qu’il m’arrive de me demander pourquoi je n’irais pas à Londres.

Il se montra surpris de cette nouvelle lubie, mais après quelques minutes, il revint me dire que ce n’était peut-être pas une mauvaise idée. Je répondis que c’était une idée parmi d’autres, et que je n’avais encore pris aucune décision. Ce à quoi il rétorqua que je ne devais surtout pas me presser, et que lui-même serait l’homme le plus heureux au monde si mon hésitation se prolongeait encore “jusqu’à Noël”.

Brave Gregorio, je crois bien qu’il pense chaque mot qu’il m’a dit.

Je crois aussi que le jour où je m’en irai de chez lui, je regretterai cette étape paisible. Pourtant, il me faut repartir sur les routes, et bien avant Noël.

Le 22 avril

La femme de Gregorio et ses trois filles sont arrivées aujourd’hui, ayant visité sept églises sur leur chemin comme l’exige la tradition du jeudi saint. La dame Orietina est maigre et sèche et toute vêtue de noir. Je ne sais si elle est ainsi pour cause de carême, mais il me semble que pour elle c’est carême toute l’année.

Elle ne devait revenir que samedi, veille de Pâques, mais elle a choisi de braver l’intempérance de son mari deux jours plus tôt. Si c’était moi son mari, à Dieu ne plaise, elle n’aurait rien eu à craindre de mes ardeurs ni pendant le carême, ni le reste du temps.

Pourquoi je parle d’elle avec tant de férocité ? Pour la raison que, dès l’instant où elle est arrivée, et alors que je m’étais joint à son mari et aux gens de la maison pour lui souhaiter bon retour, elle m’a lancé un regard qui voulait dire que je n’étais pas le bienvenu chez elle, et que je n’aurais même jamais dû franchir le seuil.

M’aurait-elle pris pour le compagnon de débauche de Gregorio ? Aurait-elle appris, au contraire, les projets de ce dernier pour moi et pour leur fille, et chercherait-elle à montrer son désaccord avec une telle initiative, ou, au contraire, son dépit pour ma réaction trop peu empressée ? En tout cas, depuis l’instant où elle est arrivée, je me suis senti étranger dans cette maison. J’ai même songé à partir sur-le-champ, mais je me suis retenu. Je ne voulais pas faire un affront à celui qui m’a accueilli comme un frère. J’ai fait semblant de croire que sa femme s’est comportée ainsi à cause de la fatigue, à cause du carême et des souffrances endurées par Notre Seigneur en cette semaine, et qui interdisent les débordements de joie. Mais je ne m’attarderai plus ici. Ce soir, déjà, je ne suis pas resté à dîner, prétextant une visite chez un collègue.

Quant à la fameuse Giacominetta que son père m’a tant vantée, je ne l’ai, pour ainsi dire, pas vue. Elle a couru vers sa chambre sans saluer personne, je soupçonne sa mère de l’avoir délibérément cachée.

Il est temps, il est grand temps que je m’en aille.

Je passe la nuit la plus pénible alors que je ne souffre de rien. De rien ? Si, je souffre de n’être plus le bienvenu dans cette maison. J’ai du mal à m’endormir, comme si mon sommeil lui-même était volé, ou mendié à mes hôtes. La moue qui s’est formée sur le visage de la femme de Gregorio n’a fait que s’amplifier au cours de la nuit, et s’enlaidir. Je ne peux plus rester ici. Ni jusqu’à Noël, ni même jusqu’à Pâques, qui n’est que dans deux jours. Ni même jusqu’au matin. Je vais laisser une note polie, et m’en aller sur le bout des pieds. Je dormirai dans une auberge près du port, et dès qu’il y aura un bateau, je m’embarquerai.

Pour l’Orient ou pour Londres ? J’ai toujours les mêmes hésitations. Retrouver le livre, d’abord ? Ou l’oublier et tenter plutôt de sauver Marta – mais par quel moyen ? Ou encore oublier toutes mes folies et revenir auprès des miens à Gibelet ? Plus que jamais, j’hésite.

Le 23 avril, vendredi saint

Je suis dans ma nouvelle chambre, à l’auberge dite La Croix de Malte. De ma fenêtre, je vois le bassin du port, des dizaines d’embarcations aux voiles ramenées. Peut-être ai-je déjà sous les yeux le navire qui me portera. Je suis encore à Gênes mais je l’ai déjà quittée. C’est sans doute pour cela que, déjà, elle me manque, et que je retrouve ma nostalgie d’émigré.

J’ai donc mis ma menace à exécution, j’ai fui la maison de Gregorio, malgré les imprévus qui, au dernier moment, se sont élevés sur ma route. De bon matin, de très bon matin, j’ai rassemblé mes rares bagages, j’ai laissé une note brève le remerciant de son hospitalité, une note dont j’ai banni tout sous-entendu malveillant, ou même ambigu, rien que des remerciements, des mots de gratitude et d’amitié. Pas même une promesse de rembourser les trois cents livres que je lui dois, ce qui l’aurait froissé. J’ai posé la lettre bien en évidence, lestée par quelques pièces pour les gens de maison ; j’ai remis la chambre en ordre comme si je ne l’avais jamais habitée ; je suis sorti.

Dehors, il commençait à faire jour, mais la maison restait sombre. Et silencieuse. Si les domestiques devaient être levés, ils se gardaient bien de faire du bruit. La chambre où je dormais se trouve à l’étage, au haut d’un escalier de bois que je me promettais de descendre avec précaution de peur qu’il ne crissât trop.

J’étais encore sur la marche du haut, tenant bien la rampe pour ne pas trébucher dans le noir, lorsqu’une lumière apparut. Sortie de je ne sais où, une jeune fille, qui ne pouvait être que Giacominetta. Elle portait un bougeoir à deux branches, qui éclaira soudain les marches de l’escalier ainsi que son propre visage. Elle souriait. D’un sourire amusé, complice. Il n’était pas question de battre en retraite. Elle m’avait vu, portant mon bagage, et je n’eus d’autre choix que de poursuivre mon chemin. En souriant comme elle, et en clignant de l’œil comme pour lui faire partager mon secret. Elle était aussi rayonnante que sa mère était terne, et je ne pus que me demander si la fille était différente par nature, ayant acquis la jovialité de son père, ou bien si c’était l’âge seul qui expliquait le comportement de chacune.

Arrivé en bas, je la saluai simplement de la tête, sans un mot, puis me dirigeai vers la porte, que j’ouvris, puis refermai doucement derrière moi. Elle m’avait suivi avec la lumière, mais n’avait rien dit, rien demandé, ni cherché à me retenir. Je traversai l’allée jusqu’à la grille, que le jardinier m’ouvrit. Je lui glissai une pièce dans la main, et m’éloignai.

De peur que Gregorio, averti par sa fille, ne cherchât à me rattraper, j’empruntai les ruelles les plus obscures, en marchant vite, droit devant moi, jusqu’au port. Jusqu’à l’auberge dite, dont j’avais repéré l’enseigne la semaine dernière.

Ayant écrit ces quelques lignes, je vais rabattre les tentures, me déchausser, et m’étendre sur ce lit. Dormir, ne serait-ce qu’une poignée de minutes, me ferait le plus grand bien. Il règne ici une odeur de lavande sèche, et les draps semblent propres.

 

Il était midi, j’avais dormi deux ou trois bonnes heures lorsque je fus réveillé dans un vacarme de damnation. C’était Gregorio qui tambourinait à ma porte. Il avait écumé, m’a-t-il dit, toutes les auberges de Gênes pour me retrouver. Il pleurait. À l’en croire, je l’avais trahi, je l’avais poignardé, je l’avais humilié. Depuis trente-trois générations, les Mangiavacca sont unis aux Embriaci comme la main est soudée au bras, et en un moment d’irritation, j’avais tranché d’un coup sec les nerfs, les veines et les os. Je lui dis de se calmer, de s’asseoir, qu’il n’y avait ni trahison, ni amputation, ni rien de la sorte, ni même de l’amertume. Au début, je me retins de lui dévoiler mes véritables sentiments, la vérité se mérite, et en se comportant ainsi il ne la méritait pas. Je prétendis donc que je voulais le laisser avec sa famille retrouvée, et que je partais de chez lui avec le meilleur souvenir qui soit. Ce n’est pas vrai, me dit-il, c’est la froideur de sa femme qui m’avait fait partir. Las de nier, je finis par admettre que oui, c’est vrai, l’attitude de son épouse ne m’avait pas encouragé à rester. Alors il s’assit sur le lit, et pleura comme je n’avais jamais vu un homme pleurer.

“Elle est ainsi avec tous mes amis, dit-il enfin, mais ce n’est qu’une apparence. Quand tu auras appris à mieux la connaître…”

Il insista et insista pour que je revienne. Mais je tins bon. Je ne me voyais pas rentrer tout penaud au bercail après un tel départ, je me serais déconsidéré aux yeux de tous. Je promis seulement d’aller prendre le repas de Pâques à leur table, et c’est un honorable compromis.

Le 24 avril, samedi saint

Je suis repassé aujourd’hui chez Melchione Baldi, pour lui confirmer mon choix de la statue de Bacchus, et lui demander s’il pouvait la faire livrer chez Gregorio. Il m’invita à m’asseoir, mais il y avait dans son magasin une personne de haut rang – une dame Fieschi, je crois – avec sa nombreuse suite ; je préférai donc m’éclipser en promettant de revenir à un autre moment, et en laissant à mon collègue le nom de mon auberge, qui se trouve à deux pas de chez lui, pour le cas où il souhaiterait me rendre visite.

J’aurais voulu que le cadeau parvienne à mes hôtes demain en fin d’après-midi, en guise de remerciement après le déjeuner de fête que j’aurai passé en leur compagnie. Mais Baldi n’est pas sûr de trouver des livreurs le dimanche de Pâques, et m’a prié de patienter jusqu’au lundi.

Le 25 avril, jour de Pâques

Croyant aller au-devant de mes désirs, Melchione Baldi m’a mis aujourd’hui dans la honte et dans l’embarras.

Ne lui avais-je pas demandé de faire porter la statue à mes hôtes dimanche en fin d’après-midi ? J’espérais ainsi qu’au moment où j’aurais quitté leur demeure, en ayant partagé leur repas pascal, ils recevraient le cadeau par lequel j’exprimerais ma reconnaissance. Comme la livraison ne semblait pas possible un tel jour, je m’étais dit que mon geste pourrait parfaitement avoir lieu le lendemain, et que ce serait même plus délicat ainsi. La politesse s’accommode bien d’une certaine lenteur.

Mais Baldi ne voulait point courir le risque de me décevoir. Aussi s’arrangea-t-il pour trouver quatre jeunes porteurs qui vinrent frapper à la porte de mes hôtes alors que nous étions encore au milieu du repas. Tout le monde se leva, on se mit à courir dans tous les sens, et il en résulta un tel branle-bas, une telle cohue… Je ne savais plus sous quelle nappe dissimuler mon visage, surtout lorsque les porteurs, tous inexpérimentés et peut-être un peu saouls, renversèrent dans le jardin un banc de pierre qui se fendit en deux, et se mirent à piétiner les parterres de fleurs comme une horde de sangliers.

Ma honte !

Gregorio rougissait de rage contenue, sa femme persiflait, et leurs filles riaient. Ce qui devait être un geste élégant s’était transformé en une bruyante bouffonnerie !

 

Cette journée m’avait déjà réservé quelques autres étonnements.

Dès que j’eus franchi, vers l’heure de midi, – et pour la dernière fois, peut-être – le seuil de la maison Mangiavacca, Gregorio m’avait reçu comme un frère, et m’avait pris par le bras pour m’entraîner dans son cabinet, où nous avions devisé en attendant que sa femme et ses filles fussent prêtes. Il me demanda si j’avais pris une décision concernant mon départ, et je répondis que j’étais toujours déterminé à m’en aller dans les jours suivants, et que je penchais toujours pour un retour vers Gibelet, même s’il m’arrivait encore d’hésiter sur ma destination.

Il me répéta alors qu’il souffrirait de mon départ, que je serais toujours le bienvenu chez lui, et que si je décidais malgré tout de rester à Gênes, il ferait en sorte que je n’aie jamais à le regretter ; puis il me demanda si j’excluais désormais de me rendre à Londres. Je répondis que je ne l’excluais pas encore, mais qu’en dépit de l’attirance qu’exerçait sur moi le livre du Centième Nom, la sagesse me commandait de revenir vers l’Orient, pour reprendre en main mon commerce délaissé depuis trop longtemps, et pour m’assurer que ma sœur avait bien retrouvé ses enfants.

Gregorio, qui ne semblait m’écouter qu’à moitié, se mit à faire cependant l’éloge des villes par lesquelles je passerais si jamais je prenais le bateau pour l’Angleterre, telles Nice ou Marseille ou Agde, Barcelone ou Valence, et surtout Lisbonne.

Puis il me demanda, sa main lourdement posée sur mon épaule :

“Au cas où tu changerais d’avis, pourrais-tu me rendre un service ?”

Je lui répondis, en toute sincérité, que rien ne me ferait plus plaisir que de lui rembourser un peu de ma dette morale après tout ce qu’il avait fait pour moi. Il m’expliqua alors que la situation qui s’était créée ces derniers temps à cause de la guerre anglo-hollandaise avait quelque peu perturbé ses affaires, et qu’il aurait eu un message important à faire parvenir à son agent à Lisbonne, un certain Cristoforo Gabbiano. Il sortit alors de son tiroir une lettre déjà écrite, et cachetée à son sceau.

“Prends-la, me dit-il, et garde-la précieusement. Si tu choisis de partir pour Londres par voie de mer, tu passeras forcément par Lisbonne. Et alors, je te serais infiniment reconnaissant de porter cette lettre à Gabbiano en mains propres. Tu me rendrais un immense service ! En revanche, si tu optais pour une autre destination, et que tu ne trouvais pas le temps de me rendre cette lettre, promets-moi de la brûler sans même l’avoir décachetée !”

Je le lui promis.

 

Une autre surprise, plutôt agréable, ce fut lorsque, peu avant que nous ne nous mettions à table, Gregorio invita sa fille aînée à me faire faire le tour du jardin. Ces quelques minutes confirmèrent mes meilleures impressions au sujet de cette jeune fille. Toujours souriante, marchant avec grâce, et qui connaissait le nom de chaque fleur. Je l’écoutais parler en me disant que si ma vie s’était déroulée autrement, si je n’avais pas rencontré Marta, si je n’avais pas ma maison, mon commerce et ma sœur à l’autre bout de la mer, j’aurais pu être heureux avec la fille de Gregorio… Mais il est trop tard, et je lui souhaite d’être heureuse sans moi.

 

Je ne sais si, pour conclure cette énumération des vaines péripéties de ma journée pascale, je devrais signaler le fait que l’épouse de mon ami, la vertueuse dame Orietina, m’a accueilli aujourd’hui avec le sourire, et une certaine manifestation de joie. C’est sans doute parce qu’elle me sait sur le point de partir pour ne plus revenir.

Le lundi 26 avril 1666

J’étais assis dans ma chambre, devant la fenêtre, mon regard au loin, lorsque ma porte s’ouvrit brusquement. Je me retournai. Il y avait dans l’embrasure un très jeune marin qui me demandait en haletant, sans lâcher la poignée, si je voulais partir pour Londres. Grisé, dans l’instant même, par ce qui m’apparut comme un appel du destin, je dis oui. Il me supplia alors de me dépêcher, parce qu’on allait bientôt retirer l’échelle. Je rassemblai vite mes maigres bagages en deux ballots qu’il emporta sous les bras comme des ailes d’ange. Le garçon – avait de longues mèches blondes que retenait un bonnet mou. Je le suivis dans les escaliers, puis dans le vestibule, m’arrêtant juste pour lancer à la femme de l’aubergiste quelques pièces et un mot d’adieu.

Nous courûmes ensuite par les ruelles, puis sur le quai, jusqu’à la passerelle, que je montai la langue à terre. “Ah, vous voilà enfin, me lança le capitaine, nous allions partir sans vous.” J’étais trop essoufflé pour lui poser la moindre question, seuls mes yeux s’arrondirent d’étonnement, mais personne ne s’en aperçut.

 

J’écris ces lignes à bord du Sanctus Dionisius. Oui, je suis déjà en mer.

Arrivé à Gênes sans l’avoir projeté, je la quitte un mois plus tard de la même manière, ou presque. J’en étais encore à peser les inconvénients et les avantages d’un retour rapide vers Gibelet, et ceux d’un passage, d’abord, par Smyrne, ou par Chio, ou par quelque autre détour, alors que ma route était déjà tracée par la Providence à mon insu.

 

Affalé sur une caisse pour reprendre mon souffle, je n’arrêtais pas de me demander si c’était bien moi qu’on attendait. N’était-ce pas plutôt un autre voyageur que le jeune matelot avait mission de quérir à l’auberge de La Croix de Malte ? Je me levai donc, et balayai des yeux le quai sur toute sa longueur, m’attendant à voir un homme accourir en criant, en agitant les mains. Mais aucun homme ne courait. Il n’y avait là que des porteurs voûtés, des douaniers tranquilles, des commis, des badauds, des promeneurs endimanchés.

Parmi ces derniers je reconnus un visage familier. Baldi. Melchione Baldi. Que j’ai cent fois maudit hier chez Gregorio. Adossé à un mur, il me faisait signe. Son visage luisait de sueur et de contentement. Il m’avait bien dit qu’il passait ses dimanches, ses jours de fête et toutes ses heures oisives sur le port, à voir arriver et repartir les navires, et à faire parler les marins. Commerçant et rêveur, “voleur” ou plutôt “receleur de voyages”… Après l’embarras qu’il m’a causé hier, j’aurais eu envie de lui adresser des reproches plutôt que des sourires, et je faillis détourner les yeux pour éviter qu’ils ne croisent les siens. Mais c’eût été mesquin d’agir de la sorte, alors que je m’apprête à quitter Gênes pour toujours. L’homme croyait me faire plaisir, et il doit encore s’imaginer, à l’heure qu’il est, que tout s’est bien passé avec la statue de Bacchus, et que je lui en sais gré. Alors, oubliant mon ressentiment, je lui adressai un signe d’amitié, chaleureux et empressé comme si je venais tout juste de le reconnaître de loin. Il s’anima, s’agita de tous ses membres, manifestement heureux de cette ultime rencontre. Moi aussi – et c’est un trait que je me suis souvent reproché – j’étais soulagé de cette muette réconciliation.

Lentement, le navire commença à s’éloigner du quai. Baldi me faisait encore des signes avec un mouchoir blanc, et je lui faisais aussi, par intermittence, un petit signe de la main. Dans le même temps, je regardais un peu partout autour de moi, cherchant toujours à comprendre par quel prodige je me retrouvais sur ce bateau. Je n’étais, et ne suis encore à l’instant où j’écris ces lignes, ni triste ni joyeux. Seulement intrigué.

Peut-être serait-il sage d’écrire au bas de cette page “Que Sa volonté soit faite !”, puisque de toute manière elle le sera…

En mer, le 27 avril

J’ai parlé hier de Providence, parce que c’est ainsi que j’ai vu écrire les poètes et les grands voyageurs. Mais je ne suis pas dupe. Sauf à considérer que nous sommes tous – puissants ou faibles, habiles ou naïfs – ses instruments aveugles, la Providence n’est pour rien dans ce voyage ! Je sais parfaitement quelle main a tracé ma route, quelle main m’a conduit vers la mer, vers le ponant, vers Londres.

Sur le moment, dans l’essoufflement, dans la surprise, dans le brouhaha du départ, je n’avais pas compris. Ce matin, en revanche, tout est clair à mes yeux. En disant tout, je n’exagère qu’un peu. Je sais qui m’a ainsi poussé, je devine par quelles habiletés Gregorio m’a fait accepter l’idée de partir pour l’Angleterre, mais je ne discerne pas encore tous ses calculs. Je suppose qu’il cherche toujours à me faire épouser sa fille, et qu’il a voulu éviter que je ne reparte vers Gibelet, dont je ne serais probablement jamais revenu. Ce voyage de quelques mois de l’autre côté du monde lui donne peut-être le sentiment de me garder un peu encore dans son giron.

Mais je n’en veux pas à Gregorio, ni à qui que ce soit d’autre. Personne ne m’a forcé à partir. Il aurait suffi que je dise non à l’émissaire blond, et je serais encore à Gênes, ou bien en route vers l’Orient. Mais j’ai couru pour rattraper cette nave !

Si Gregorio est coupable, je suis au nombre de ses complices, comme le sont la Providence, l’année de la Bête, et Le Centième Nom.

En mer, le 28 avril

Hier soir, alors que je venais d’écrire mes quelques lignes résignées, je vis passer sur le pont le jeune marin blond qu’on avait envoyé me quérir à l’auberge. Je lui fis signe de s’approcher, avec l’intention de lui poser deux ou trois questions pressantes. Mais il y avait dans ses yeux une peur enfantine ; aussi me contentai-je de lui mettre dans la main un gros d’argent, sans dire mot.

 

La mer est calme, depuis notre départ, mais je n’ai pu m’empêcher d’être malade. À croire que c’est la contrariété qui me secoue en mer plus que les vagues.

En cet instant, ma tête ne tourne pas, et mes entrailles non plus. Mais je n’ose me pencher encore trop longtemps au-dessus de mes pages. L’odeur de l’encre, que d’ordinaire je ne sens pas, aujourd’hui m’incommode.

Je m’arrête sec.

Le 3 mai

Ce lundi matin, alors que, pour la première fois depuis une semaine, je marchais sur le pont d’un pied à peu près ferme, le chirurgien du bateau vint me demander si j’étais bien le futur gendre du sieur Gregorio Mangiavacca. Amusé de cette description plutôt abusive, et pour le moins prématurée, je répondis que j’étais en effet de ses amis mais nullement de sa parenté, et m’enquis de la manière dont il avait pu savoir que nous nous connaissions. Il se montra soudain gêné, comme s’il s’en voulait de m’avoir dit cela, et s’éclipsa aussitôt sous prétexte que le capitaine l’avait mandé.

Cet incident m’a révélé que bien des choses doivent se chuchoter dans mon dos. Peut-être même se gausse-t-on sur mon compte à l’heure de la soupe. Je devrais me fâcher, mais je dis : peu importe ! qu’on se moque ! Il ne coûte rien de railler le brave et bedonnant Baldassare Embriaco, négociant en curiosités. Alors qu’on risquerait le fouet si l’on raillait le capitaine. Pourtant, Dieu sait s’il mériterait les sarcasmes, et bien plus que cela !

Qu’on en juge : au lieu de suivre la route habituelle, s’arrêter à Nice et à Marseille, ou du moins dans l’un des deux ports, il a décidé de cingler droit vers Valence, en Espagne, sous prétexte que le vent du nord-est nous y porterait dans cinq jours. Mais le vent s’est avéré capricieux. Après nous avoir poussés jusqu’au large, il s’est essoufflé ; puis il a changé de sens chaque nuit. Si bien qu’au huitième jour du voyage, nous ne sommes encore nulle part ! Nous ne voyons ni la côte espagnole ni la côte française, ni même la Corse, la Sardaigne ou les îles Baléares. Où sommes-nous à présent ? Mystère ! Le capitaine prétend le savoir, et personne à bord n’ose le contredire. Nous verrons bien. Certains voyageurs n’ont plus de vivres, et la plupart n’ont presque plus d’eau.

Nous n’en sommes pas encore au désastre, mais nous y allons, toutes voiles déployées !

Le 5 mai

À bord du Sanctus Dionisius, lorsque deux personnes chuchotent en aparté, c’est qu’elles parlent du capitaine. Certains lèvent alors les yeux au ciel, d’autres osent maintenant rire. Mais pour combien de temps son inconscience nous fera-t-elle seulement rire et chuchoter ?

 

S’agissant de moi, je suis parfaitement rétabli, je me promène, je mange abondamment, je discute avec les uns et les autres, et je regarde déjà avec condescendance ceux qui, autour de moi, souffrent encore du mal de mer.

Pour mes repas, je n’ai rien prévu d’autre que d’acheter ce qui se vendrait ici. Je regrette de n’avoir pas engagé un cuisinier, ni fait de provisions, mais tout s’est passé tellement vite ! Je regrette surtout de n’avoir plus Hatem. Pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé malheur et qu’il se trouve sain et sauf à Gibelet…

… où, soit dit incidemment, j’aurais dû aller moi-même. Aujourd’hui, je le pense ; tant que je n’étais pas encore parti dans la direction opposée, je ne le pensais pas. C’est ainsi. Je hausse les épaules. J’évite de me lamenter. Je fredonne face à la mer une chanson génoise. Je consigne dans mon cahier, entre deux arrêts du destin, mes intenses tergiversations… Oui, c’est ainsi, je me résigne. Puisque de toute manière tout aboutit sous terre, qu’importe le chemin ! Et pourquoi devrais-je emprunter les raccourcis plutôt que les détours ?

Le 6 mai

“Un bon capitaine transforme l’Atlantique en Méditerranée ; un mauvais capitaine transforme la Méditerranée en Atlantique” – c’est ce qu’a osé dire aujourd’hui à voix haute l’un des passagers du navire, un Vénitien. Ce n’est pas à moi qu’il s’adressait mais à tous ceux qui étaient rassemblés près du bastingage. Si j’ai évité de lui parler, j’ai néanmoins retenu sa formule en me promettant de la reproduire dans ces pages.

Il est vrai que nous avons tous le sentiment d’être perdus au milieu de l’immensité marine, et que nous attendons avec angoisse l’instant où quelqu’un va crier : “Terre !” Alors que nous nous trouvons dans les eaux les plus familières, et à la meilleure saison.

Selon la dernière rumeur, nous devrions accoster demain soir entre Barcelone et Valence. On nous aurait dit “Ce sera Marseille”, ou “Aigues-Mortes”, ou “Mahon”, ou “Alger”, nous l’aurions cru, tant nous avons perdu tous nos repères.

Quelque part en Méditerranée, le 7 mai 1666

J’ai échangé aujourd’hui quelques phrases avec le capitaine. Il a quarante ans, il s’appelle Centurione, et je peux écrire en toutes lettres que c’est un fou !

Je n’écris pas “fou” en voulant dire téméraire, ou imprudent, ou lunatique, ou extravagant… J’écris “fou” en voulant dire fou. Il se croit poursuivi par des démons ailés, et pense leur échapper en suivant des routes sinueuses !

Si un passager m’avait tenu de semblables propos, ou un matelot, ou le chirurgien, ou le charpentier, j’aurais couru chez le capitaine pour qu’il le mette aux fers et le descende à terre dès la prochaine escale. Mais que faire quand c’est le capitaine qui est fou ?

Si au moins c’était un enragé, un furieux, un fou hurlant, un fou manifeste, nous nous serions rassemblés pour le maîtriser, nous aurions averti les autorités du port où nous allions faire relâche.

Mais rien de tout cela ! L’homme est un fou paisible, il déambule dignement, discute, plaisante, et distribue ses ordres avec l’assurance des chefs.

Jusqu’à ce jour, je ne lui avais presque pas adressé la parole. Juste deux mots, à Gênes, lorsque j’étais arrivé en courant et qu’il m’avait dit que le navire avait failli appareiller sans moi. Mais ce matin, alors qu’il déambulait sur le pont, il passa près de moi ; je le saluai poliment, et ses premières paroles furent des plus conventionnelles. Comme cela se fait entre Génois qui se respectent, nous avons d’abord parlé de nos familles, et il eut des paroles sensées pour évoquer la renommée des Embriaci et le passé de Gênes.

J’avais commencé à me dire que tous ces sarcasmes qui circulaient à son propos étaient injustes, lorsqu’un oiseau vint à voler très bas au-dessus de nos têtes. Son cri nous fit lever les yeux, et je remarquai que mon interlocuteur était inquiet.

“Quel oiseau est-ce ? demandai-je. Une mouette ? Un goéland ? Un albatros ?”

Le capitaine répondit, soudain nerveux : “C’est un démon !”

Je crus d’abord que c’était là une manière de maudire ce volatile, à cause des nuisances qu’il pourrait causer. Puis je me demandai s’il n’y avait pas une variété d’oiseaux que les gens de mer surnomment ainsi.

Cependant que l’homme enchaînait, de plus en plus agité :

“Ils me poursuivent ! Où que j’aille, ils me retrouvent ! Ils ne me laisseront jamais en paix !”

Il avait suffi d’un battement d’ailes pour qu’il sombrât dans son délire.

“Depuis des années, ils me poursuivent, sur toutes les mers…”

Ce n’était plus à moi qu’il parlait, il me prenait seulement à témoin dans son obscure conversation avec lui-même, ou avec ses démons.

Au bout de quelques secondes, il me quitta en marmonnant qu’il allait donner des ordres pour que nous changions de cap afin de dérouter nos poursuivants.

Dieu du Ciel, où cet homme nous conduira-t-il ?

 

De ce qui est arrivé, j’ai décidé de ne parler à personne, du moins pour le moment. À qui parler, d’ailleurs ? et pour quoi dire ? et quoi faire ? Fomenter une rébellion ? Propager sur le navire la peur, la suspicion, la sédition, et prendre la responsabilité du sang qui pourrait être versé ? Tout cela est bien trop grave. Et même si le silence n’est pas la solution la plus courageuse, il me semble que je dois attendre, observer, réfléchir, en gardant l’esprit en éveil.

Heureusement que j’ai ce cahier pour lui murmurer les choses que je dois taire.

Le 8 mai

J’ai eu ce matin une conversation avec le passager vénitien. Il s’appelle Girolamo Durrazzi. Ce fut bref, mais courtois. Si mon regretté père pouvait lire ces lignes, j’aurais écrit “ce fut courtois, mais bref”…

Il y a également avec nous un Persan que les gens du bateau surnomment à mi-voix “le prince”. Je ne sais s’il est prince, mais il en a la démarche, et deux hommes corpulents le suivent de près, qui surveillent à droite à gauche à droite à gauche comme s’ils craignaient pour sa vie. Il porte une courte barbe et un turban noir si mince, si aplati, qu’on dirait un simple bandeau de soie. Il ne parle à personne, même pas à ses deux gardes, se contente de marcher en regardant droit devant lui, et ne s’arrête parfois que pour contempler l’horizon, ou le ciel.

Le dimanche 9 mai 1666

Nous avons enfin jeté l’ancre. Ni à Barcelone, cependant, ni à Valence, mais sur l’île de Minorque, dans les Baléares, et plus précisément au port de Mahon. À relire mes dernières pages, je constate qu’il s’agit en effet de l’une des nombreuses destinations prévues par la rumeur. C’est un peu comme si ce nom était inscrit sur la face du dé lancé à notre intention par la Providence.

Plutôt que de chercher, au cœur de la folie, un dernier signe de cohérence, pourquoi ne pas quitter cette nave démente ? Je devrais dire : qu’ils aillent tous se perdre sans moi ! Le capitaine, le chirurgien, le Vénitien, et le “prince” persan ! Pourtant, je ne m’en vais pas. Pourtant, je ne m’échappe pas. La survie de ces inconnus m’importerait-elle encore ? Ou bien serait-ce ma propre survie qui ne m’importe plus ? Courage suprême ou suprême résignation ? Je ne sais, mais je reste.

Au dernier moment, voyant la cohue autour des barques, j’ai même décidé de ne point descendre à terre, d’appeler plutôt le jeune matelot blond et de le charger de faire les achats pour moi. Il se prénomme Maurizio, et il a le sentiment de me devoir quelque chose à cause du tour qu’il m’a joué. À dire vrai, je ne lui en veux plus du tout ; la vue de ses mèches blondes m’apporte même un certain réconfort – mais il vaut mieux qu’il ne le sache pas.

 

J’avais écrit pour lui la liste de tout ce que je voulais ; à son embarras, je compris qu’il n’avait jamais appris à lire. Je la lui fis donc retenir et réciter, et lui donnai largement de quoi payer. À son retour, je lui laissai le restant de la somme, ce dont il se montra comblé. Je crois qu’il viendra désormais chaque jour me demander si je n’ai besoin de rien, et se mettre à mon service. Il ne remplacera pas Hatem, mais il a l’air, comme lui, à la fois futé et honnête. Que demander de plus à un commis ?

 

Un jour je soutirerai à Maurizio le nom de la personne qui l’avait envoyé me quérir à l’auberge de La Croix de Malte. En ai-je vraiment besoin, alors que je sais exactement ce qu’il va me dire ? Oui, à y réfléchir, j’en ai besoin. Je veux entendre de mes propres oreilles que Gregorio Mangiavacca l’a payé pour qu’il m’appelle ce jour-là, et me fasse courir jusqu’au bateau qui m’emporte en cet instant vers l’Angleterre ! Vers l’Angleterre, ou vers Dieu sait où…

Cela dit, je ne suis aucunement pressé. Nous sommes ensemble sur ce bateau pour des semaines encore, et il suffira que je me montre patient et habile pour que ce gamin finisse par tout avouer.

Le 11 mai

Jamais je n’aurais cru que je deviendrais l’ami d’un Vénitien !

Il est vrai qu’en mer, lorsque deux négociants se rencontrent au cours d’une longue traversée, une conversation s’installe. Mais les choses avec lui sont allées au-delà, nous avons trouvé dès les premières phrases tant de préoccupations communes que j’en oubliai aussitôt toutes les préventions que mon père m’avait inculquées.

Sans doute le contact entre nous a-t-il été facilité par le fait que Girolamo Durrazzi, bien que né à Venise, a vécu depuis l’enfance sous divers cieux d’Orient. D’abord à Candie, puis à Tsaritsyne, sur le fleuve Volga. Et, depuis peu, à Moscou même, où il semble bénéficier d’un grand prestige. Il réside au Faubourg des Étrangers, qui devient, me dit-il, une ville dans la ville. On y trouve des traiteurs français, des pâtissiers viennois, des peintres italiens ou polonais, des militaires danois ou écossais, et bien entendu, des négociants et des aventuriers de toutes origines. On a même aménagé, à l’extérieur de la ville, un terrain où des équipes de joueurs s’affrontent, ballon au pied, à la façon d’Angleterre. Le comte de Carlisle, ambassadeur du roi Charles, y assiste parfois en personne.

Le 12 mai

Mon ami vénitien m’a invité à souper hier dans ses quartiers. (Je continue à hésiter et à sourire d’embarras chaque fois que j’écris “mon ami vénitien”, mais je continuerai à le faire, et un jour je m’y habituerai !) Il a avec lui un cuisinier, un valet et un autre serviteur encore. C’est ainsi que j’aurais dû m’équiper, plutôt que de m’embarquer seul, comme un vagabond, comme un banni !

 

Au cours du repas, mon ami m’a révélé les raisons de son voyage à Londres. Il a pour mission de recruter des artisans anglais pour qu’ils aillent s’établir à Moscou. Il n’est pas, à proprement parler, mandaté par le tsar Alexis, mais il a obtenu de lui protection et encouragements. Tous les hommes habiles seront les bienvenus, quel que soit leur métier, à la seule condition qu’ils ne s’adonnent pas au prosélytisme. Le souverain, qui est un sage, ne voudrait pas que sa ville devienne le repaire des fanatiques, adeptes de la république chrétienne, que l’on dit nombreux en Angleterre, mais qui se cachent ou s’exilent depuis le retour du roi Charles, il y a six ans.

Girolamo a essayé de me convaincre d’aller moi-même m’établir à Moscou. Il m’a encore fait une description attrayante de la vie au Faubourg des Étrangers. Je lui ai dit “peut-être”, par politesse, et pour l’encourager à poursuivre son récit, mais sa proposition ne m’a guère tenté. J’ai quarante ans, je suis trop vieux pour recommencer ma vie dans un pays dont j’ignore la langue et les usages. J’ai déjà deux patries, Gênes et Gibelet, et si je devais quitter l’une ce serait pour rejoindre l’autre.

De plus, j’ai l’habitude de contempler la mer, elle me manquerait si je devais un jour m’en éloigner. Il est vrai que je ne me sens pas à l’aise sur un bateau, je préfère que mes deux pieds se trouvent sur la terre ferme. Mais au voisinage de la mer ! J’ai besoin de ses odeurs âcres ! J’ai besoin de ses vagues qui meurent et naissent et meurent ! J’ai besoin que mon regard se perde dans son immensité !

Je conçois bien que l’on puisse s’accommoder d’une autre immensité, celle du sable du désert, ou celle des plaines enneigées, mais pas lorsqu’on a vu le jour où j’ai vu le jour, et que l’on a dans ses veines du sang génois.

 

Cela dit, je comprends aisément ceux qui quittent un jour leur pays et tous leurs proches, et qui changent même de nom, pour commencer une nouvelle vie dans un pays sans limites. Que ce soit dans les Amériques ou en Moscovie. Mes ancêtres n’ont-ils pas fait cela même ? Mes ancêtres, mais aussi tous les ancêtres de tous les humains. Toutes les villes ont été fondées et peuplées par des gens venus d’ailleurs, tous les villages aussi, la terre ne s’est remplie que par migrations successives. Si j’avais encore le cœur flottant et les jambes légères, je me serais peut-être détourné de ma mer natale pour rejoindre ce Faubourg des Étrangers dont le seul nom me tente.

Le 13 mai

Est-il vrai que le roi de France a formé le projet d’envahir les terres du sultan ottoman, et qu’il a même fait préparer par ses ministres un plan d’attaque détaillé ? Girolamo me l’assure, en citant à l’appui de ses dires divers témoignages que rien ne m’autorise à mettre en doute. Il affirme même que le roi a pris langue avec le sophi de Perse afin que celui-ci, grand ennemi du sultan, suscite des troubles à une date convenue pour attirer les armées turques vers la Géorgie, l’Arménie et l’Atropatène. Pendant ce temps, avec l’aide des Vénitiens, le roi Louis s’emparerait de Candie, des îles Égée, des Détroits, et peut-être même de la Terre Sainte.

Bien que la chose ne me paraisse nullement impensable, je m’étonne que mon Vénitien en parle aussi ouvertement à un homme qu’il a rencontré depuis peu. C’est un bavard, assurément, mais j’aurais tort de l’en blâmer, alors que grâce à lui j’apprends tant de choses, et alors que la seule raison de son indiscrétion est son amitié pour moi et la confiance qu’il me témoigne.

 

J’ai ressassé toute la nuit les projets du roi de France, et je ne peux guère m’en réjouir. Bien entendu, si le sort des armes lui était favorable, et s’il pouvait s’emparer durablement des îles, des Détroits, et de l’ensemble du Levant, je ne saurais m’en plaindre. Mais s’il se lançait avec les Vénitiens dans quelque entreprise téméraire et sans lendemain, c’est sur moi et mes semblables, oui sur nous les marchands d’Europe établis dans les Échelles, que s’abattrait la vengeance du sultan. Plus j’y pense plus je me persuade qu’une telle guerre serait, dès son déclenchement, une calamité pour moi et pour les miens. Veuille le Ciel qu’elle n’ait jamais lieu !

 

Je viens de relire ces dernières lignes, ainsi que celles qui précèdent, et je me demande soudain s’il n’est pas dangereux d’écrire de telles choses et de formuler de pareils souhaits. Bien entendu, j’écris tout avec mon charabia propre, que nul autre que moi ne pourrait déchiffrer. Mais cela ne vaut que pour mes écrits intimes, que je dissimule de la sorte à mes proches, et à d’éventuels fouineurs. Si les autorités s’en mêlaient un jour, si un wali quelconque, un pacha, un cadi, se mettait en tête de découvrir ce que j’y ai consigné, et qu’il me menaçait du pal ou me soumettait à la torture pour que je lui livre mes clefs, comment pourrais-je lui tenir tête ? Je lui dévoilerais le secret de mon code, et il pourrait alors lire que je serais bien aise si le roi de France venait à s’emparer du Levant.

Peut-être devrais-je déchirer cette page le jour où je reviendrai en Orient. Et éviter même, à l’avenir, de parler de choses semblables. Je fais preuve sans doute d’une prudence excessive, aucun wali ni aucun pacha ne va venir fouiller dans mes notes. Mais quand on est dans ma position, quand on est en pays étranger depuis tant de générations, à la merci de n’importe quelle avanie, de n’importe quelle dénonciation, la prudence n’est plus seulement une attitude, elle est l’argile dont je suis fait.

Le 14 mai

J’ai échangé aujourd’hui quelques mots avec le Persan qu’on surnomme le prince. Je ne sais toujours pas s’il est prince ou marchand, il ne me l’a pas dit.

Il se promenait, comme à l’ordinaire, et je me trouvais sur son chemin. Il me sourit, et je vis là un encouragement à l’aborder. Lorsque je fis un pas dans sa direction, ses hommes s’alarmèrent, mais d’un geste il leur intima de rester cois, et s’employa à me saluer d’une légère courbette. Je prononçai alors des paroles d’accueil en arabe, et il m’adressa les réponses adéquates.

À l’exception des formules consacrées que tout musulman connaît, l’homme parle l’arabe avec difficulté. Nous pûmes néanmoins nous présenter l’un à l’autre, et nous pourrons je crois, à l’occasion, avoir une conversation. Il me dit s’appeler Ali Esfahani et qu’il voyage pour ses affaires. Je doute que ce soit là son vrai nom. Ali est chez eux le prénom le plus répandu, et Ispahan est leur capitale. À vrai dire, ce “prince” ne m’a pas révélé grand-chose sur lui-même. Mais nous sommes maintenant présentés l’un à l’autre, et nous reparlerons.

 

Quant à Girolamo, mon ami vénitien, il continue à me vanter Moscou et le tsar Alexis, qu’il tient en grande estime. Il le décrit comme un souverain préoccupé du sort de ses sujets, et désireux d’attirer vers son royaume commerçants, artisans et hommes de savoir. Mais tout le monde en Russie ne regarde pas les étrangers avec autant de bienveillance. Si le tsar semble ravi de ce qui arrive dans sa capitale, qui n’avait été jusque-là qu’un vaste village morne, s’il pose volontiers pour les peintres, se met au courant des dernières excentricités, et souhaite avoir désormais sa propre troupe de comédiens, comme le roi de France, il y a à Moscou même, et surtout dans le reste du pays, des milliers de popes grincheux qui croient voir dans toutes ces nouveautés la marque de l’Antéchrist. Ce qui se passe au Faubourg des Étrangers n’est à leurs yeux que débauche, corruption, impiété et blasphème, tous signes annonciateurs du règne imminent de la Bête.

À ce propos, Girolamo m’a rapporté un incident des plus révélateurs. Une troupe de Napolitains était allée, l’été dernier, se produire à Moscou chez un cousin du tsar. Il y avait là des comédiens, des musiciens, des jongleurs, des ventriloques… À un moment, un homme nommé Percivale Grasso a présenté un spectacle fort impressionnant : un polichinelle à tête de loup, d’abord couché à terre, et qui s’est relevé, puis s’est mis à parler, à chanter, à marcher en se dandinant, à danser enfin, sans qu’on voie à un seul moment la main de l’homme qui l’animait du haut d’un escabeau caché par une tenture. Tout le monde dans l’assistance paraissait subjugué. Et soudain, un pope s’est levé, et a commencé à hurler que c’était le démon lui-même que l’on avait devant soi ; il citait des phrases de l’Apocalypse qui disaient “et il lui fut donné le pouvoir d’animer l’image de la bête, et de faire parler cette image”. Il sortit alors de sa poche une pierre, qu’il lança vers la scène. Quelques autres personnes, qui étaient venues avec lui, firent de même. Puis ils se mirent tous à proférer des imprécations contre les Napolitains, contre les étrangers, et contre ceux qui s’associaient, de quelque manière, à ce qu’ils estiment être des sataneries et des impiétés. Et à annoncer l’imminence de la fin des temps, et du Jugement dernier. Les spectateurs commencèrent à s’enfuir, les uns après les autres ; même le cousin du tsar n’osa pas s’opposer à ces enragés ; et la troupe dut quitter Moscou le lendemain à l’aube.

 

Pendant que mon ami me racontait tout cela, avec force détails, je me suis rappelé ce visiteur qui était venu chez moi à Gibelet, il y a quelques années, porteur d’un livre où l’on annonçait la fin du monde, justement, pour cette année même, pour 1666. Il s’appelait Evdokime. Je parlai de lui à Girolamo. Ce nom ne lui dit rien, mais il connaît bien Le Livre de la Foi une, véritable et orthodoxe, et il ne se passe pas un jour sans qu’on évoque devant lui cette prédiction. Lui-même la prend à la légère, parlant de sottise épaisse, d’ignorance et de superstition, ce qui m’a grandement réconforté ; mais il ajoute que là-bas, la plupart des gens y croient ferme. Certains avancent même une date précise. Ils prétendent, sur la foi de je ne sais quel comput, que le monde ne vivra pas au-delà de la Saint-Siméon, laquelle tombe le premier septembre, et qui est pour eux le jour de l’an.

Le 15 mai 66

Je crois avoir gagné aujourd’hui la confiance du “prince” d’Ispahan, ou plutôt, devrais-je dire, éveillé son intérêt.

Nous nous étions croisés, lors d’une promenade, et nous avions fait quelques pas ensemble, au cours desquels j’avais énuméré les diverses villes que j’ai traversées au cours des derniers mois. À chaque nom, il acquiesçait poliment de la tête, mais lorsque je mentionnai Smyrne, je remarquai un changement dans son regard. Pour m’inciter à en parler un peu plus, il répéta d’un ton évocateur “Izmir, Izmir”, qui est le nom turc de la ville.

Je lui dis que j’y ai passé quarante jours, et que j’y ai vu de mes propres yeux, et par deux fois, le juif qui se prétend messie. Mon interlocuteur me prit alors par le bras, m’appela son honorable ami, et m’avoua qu’on lui avait rapporté bien des choses contradictoires sur ce “Sabbataï Levi”.

Je rectifiai :

“Le nom, tel que j’ai entendu des juifs le prononcer, serait plutôt Sabbataï Zevi, ou Tsevi.”

Il me remercia d’avoir corrigé ainsi son erreur, et me pria de lui dire ce que j’avais exactement vu, afin qu’il sache distinguer, dans tout ce qu’on entend sur ce personnage, le fil noir du fil blanc.

Je lui racontai certaines choses et lui en promis davantage.

Le 16 mai

Hier, j’avais parlé de la confiance du “prince”, que j’aurais gagnée, puis je m’étais ravisé, pour parler plutôt de sa curiosité que j’avais éveillée. J’avais eu raison de faire cette distinction, mais aujourd’hui je peux reprendre le mot “confiance”. Car si, hier, l’homme m’avait seulement fait parler, aujourd’hui il a parlé lui-même.

Il ne m’a pas fait de véritables confidences, – pourquoi me les aurait-il faites, d’ailleurs ? Mais, venant de lui, je veux dire d’un personnage qui se trouve en pays étranger et qui, à l’évidence, cultive le secret, le peu qu’il m’a dit est un témoignage d’estime, et une marque de confiance.

Il m’a dit notamment qu’il ne voyageait pas pour affaires, au sens où on l’entend d’ordinaire, mais pour observer le monde, et pour se mettre au fait des choses étranges qui s’y produisent. Je suis persuadé, sans qu’il me l’ait dit, qu’il s’agit d’un très haut personnage, peut-être le propre frère du grand sophi, ou un cousin.

 

J’ai pensé le présenter à Girolamo. Mais mon ami vénitien est quelque peu volubile, l’autre pourrait s’en effrayer, et au lieu de s’ouvrir peu à peu comme une rose timide, il risque de se refermer sec.

Je les fréquenterai donc séparément, à moins qu’ils ne se rencontrent d’eux-mêmes, sans mon intermédiaire.

Le 17 mai

Le prince m’a invité aujourd’hui dans son “palais”. Le mot n’est pas excessif si l’on considère la relativité des choses. Les marins couchent dans une grange, moi dans une cabane, Girolamo et sa suite dans une maison, et Ali Esfahani, qui occupe toute une succession de pièces, et qui les a habillées de tapis et de coussins à la mode persane, est comme dans un palais. Il compte parmi ses gens un majordome, un traducteur, un cuisinier et son marmiton, un valet habilleur, et quatre hommes à tout faire, en plus des deux gardes qu’il appelle “mes fauves”.

Le traducteur est un ecclésiastique français, originaire de Toulouse, qui se fait appeler “père Ange”. Sa présence auprès d’Ali n’a pas manqué de m’étonner, d’autant qu’ils se sont parlé en persan. Je n’ai rien pu savoir de plus, car l’homme s’est éclipsé dès que son maître lui eut dit que nous pourrions nous comprendre’en arabe.

Au cours de la soirée, mon hôte me raconta une fable des plus étranges, selon laquelle chaque nuit, depuis le début de cette année, plusieurs étoiles disparaissent du ciel. Il suffirait, dit-il, que l’on observe la voûte dans l’obscurité, en fixant les endroits où il y a une grande concentration d’étoiles, pour constater que certaines d’entre elles s’éteignent soudain pour ne plus se rallumer. Il semble persuadé que le ciel va peu à peu se vider tout au long de l’année jusqu’à devenir entièrement noir.

Pour vérifier ses dires, je me suis assis sur le pont une bonne partie de la nuit, la tête en arrière, à observer le ciel. J’ai essayé de fixer des points précis, mais chaque fois mes yeux se brouillaient. Au bout d’une heure, j’ai eu froid et je suis parti me coucher avant d’avoir pu m’assurer de quoi que ce fût.

Le 18 mai

J’ai rapporté la fable des étoiles à mon ami vénitien, qui a éclaté de rire avant même que j’en eusse terminé. Heureusement que je ne lui ai pas dit de qui je tenais cette histoire. Et heureusement que j’ai eu la sagesse de ne pas présenter ces deux compagnons l’un à l’autre.

 

Tout en continuant à se moquer des rumeurs de fin du monde, Girolamo m’a appris des choses qui n’ont pas manqué de m’inquiéter. J’éprouve en sa compagnie ce même malaise que j’éprouvais naguère en conversant avec Maïmoun ; d’un côté, j’ai grande envie de partager sa sérénité, son mépris à l’égard de toute superstition, ce qui m’amène à approuver ostensiblement ses propos ; mais dans le même temps, je ne parviens pas à empêcher ces superstitions, même les plus aberrantes d’entre elles, de faire leur nid dans mon esprit. “Et si ces gens avaient raison ?”, “Et si leurs prédictions se vérifiaient ?”, “Et si le monde était vraiment à moins de quatre mois de son extinction ?” – de telles questions voltigent dans ma tête, malgré moi, et bien que je sois persuadé de leur inanité, je ne parviens pas à m’en défaire. Ce qui m’afflige et me fait honte, doublement honte. Honte de partager les frayeurs des ignorants, et honte d’adopter avec mon ami une attitude aussi fourbe, l’approuvant par des hochements entendus tout en le démentant dans mon cœur.

J’ai éprouvé ces mêmes sentiments une fois de plus hier, pendant que Girolamo me parlait de certains Moscovites que l’on appelle les Capitons, et qui aspirent à la mort, dit-il, “parce qu’ils sont persuadés que le Christ va revenir bientôt en ce monde pour y établir son royaume et qu’ils voudraient être au nombre de ceux qui apparaîtront avec lui, dans son cortège, plutôt qu’au milieu de la multitude des pécheurs qui subiront ses foudres. Ces gens vivent à l’écart de toute autorité, par petits groupes éparpillés dans l’immensité du territoire. Ils trouvent que le monde entier est à présent gouverné par l’Antéchrist, que la terre entière est peuplée de damnés, même la Moscovie, et même son Église dont ils ne reconnaissent plus les prières ni les rites. Leur chef leur recommande de se laisser mourir de faim, parce que ainsi ils ne se rendent pas coupables de suicide. Mais d’autres, se sentant pressés par le temps, n’hésitent plus à transgresser la loi divine de la pire manière. Il ne se passe plus une semaine sans qu’on rapporte, de telle ou telle région de ce vaste pays, les récits les plus effarants. Des groupes plus ou moins nombreux se rassemblent dans une église, ou même dans une vulgaire grange, bloquent les portes et mettent délibérément le feu, s’immolant ainsi par familles entières, au milieu des prières et des hurlements des enfants”.

Ces images me hantent depuis l’instant où Girolamo les a évoquées. J’y songe de jour comme de nuit, et je n’arrête pas de me demander s’il est concevable que tous ces gens meurent pour rien. Peut-on vraiment se tromper à ce point et sacrifier sa vie de manière aussi cruelle par simple erreur de jugement ? Je ne peux qu’avoir du respect pour eux, mais mon ami vénitien me dit qu’il n’en a aucun. Il les compare à des bêtes ignorantes, et juge leur comportement à la fois stupide, criminel et impie. Tout au plus ressent-il envers eux un peu de pitié, mais de cette pitié qui est seulement la croûte du mépris. Et lorsque je lui avoue que je trouve son attitude cruelle, il me rétorque qu’il ne sera jamais aussi cruel envers eux qu’ils le sont envers eux-mêmes, envers leurs femmes et envers leurs enfants.

Le 19 mai

Si l’extinction des étoiles me paraît difficile à vérifier, ce que la fable de mon ami persan démontre sans l’ombre d’un doute, c’est qu’il est préoccupé comme moi par tout ce qui se dit à propos de cette année maudite.

Non, pas comme moi, bien plus que moi. Moi je demeure partagé entre mes amours, mes affaires, mes rêves banals, mes soucis ordinaires, et dois faire violence chaque jour à mon tempérament apathique pour ne pas renoncer à poursuivre Le Centième Nom. Je pense à l’apocalypse par intermittence, je crois aux choses sans trop y croire, le sceptique que mon père a élevé en moi me préserve des grands débordements de Foi – ou peut-être devrais-je dire qu’il m’interdit toute constance, que ce soit dans le maintien de la raison ou dans la quête des chimères.

Mais pour en revenir à mon “prince” et ami, il m’a énuméré aujourd’hui les prédictions qu’il a recensées au sujet de l’année en cours. Venues de tous les coins du monde, elles sont fort nombreuses. Certaines que je connaissais, d’autres pas, ou imparfaitement. Il en sait bien plus que moi, mais je sais aussi des choses qu’il ignore.

Il y a avant tout, bien sûr, les prédictions des Moscovites et des juifs. Celles des sectateurs aleppins et des fanatiques anglais. Celles, toutes récentes, d’un certain jésuite portugais. Et puis celles – à ses yeux les plus inquiétantes – des quatre plus grands astrologues de Perse, qui ne s’accordent jamais d’ordinaire et se disputent les faveurs de leur souverain, et qui auraient tous affirmé d’une même voix qu’en cette année des hommes appelleront Dieu par son nom hébraïque, comme l’avait fait Noé, et que des choses se produiront qui ne s’étaient plus produites depuis Noé.

“Un nouveau déluge inonderait le monde ?” demandai-je.

“Oui, mais cette fois un déluge de feu !”

La manière dont mon nouvel ami a prononcé cette dernière phrase m’a rappelé mon neveu Boumeh. Ce ton triomphateur pour annoncer les pires calamités ! Comme si le Créateur, en les mettant dans la confidence, leur avait implicitement promis l’immunité.

Le 20 mai

J’ai repensé, pendant la nuit, aux paroles des astrologues persans. Pas tant la menace d’un nouveau déluge, qu’on rencontre dans toutes les prédictions sur la fin du monde, mais plutôt l’allusion au nom de Dieu, et singulièrement à son nom hébraïque. Je suppose que celui-ci est le tétragramme sacré que nul n’est censé prononcer – si j’ai correctement lu la Bible – à la seule exception du grand prêtre, et une seule fois par an, dans le Saint des Saints, au jour des Expiations. Que devrait-il se passer lorsque, à la demande de Sabbataï, des milliers d’hommes à travers le monde se mettront à articuler à voix haute le nom ineffable ? Le Ciel n’en sera-t-il pas courroucé, au point d’anéantir la terre et ceux qui l’ont peuplée ?

Esfahani, avec lequel j’ai longuement discuté aujourd’hui, ne voit pas du tout les choses de la même manière. Pour lui, si le nom ineffable est prononcé par les hommes, ce n’est pas pour défier les desseins de Dieu, mais au contraire pour hâter leur accomplissement, pour hâter la fin des temps, pour hâter la délivrance ; et il m’a semblé qu’il n’est nullement incommodé par le fait que le soi-disant messie de Smyrne préconise cette universelle transgression.

Je lui demandai alors si, à son avis, le tétragramme révélé à Moïse pourrait ne faire qu’un avec le centième nom d’Allah que recherchent certains exégètes du Coran. Ma question lui plut, à tel point qu’il m’entoura les épaules de sa main droite et me fit faire quelques pas ainsi, en me poussant presque, et cette sorte de familiarité, venant de lui, me fît rougir.

“C’est un plaisir, dit-il enfin avec une certaine émotion dans la voix, c’est un plaisir de voyager en compagnie d’un érudit.”

Je me gardai bien de le détromper, bien qu’à mes yeux, un érudit fût l’homme capable de répondre à une telle question, plutôt que l’homme qui la pose.

“Venez ! Suivez-moi !”

Il me conduisit vers une toute petite pièce qu’il appela “mon cabinet des secrets”. Je suppose qu’avant que ce personnage n’embarque sur cette nave, cet endroit n’avait même pas de nom, ni “cabinet” ni “chambre” ni “cabane”, juste un lieu vague pour y oublier quelques sacs éventrés. Mais les cloisons en bois sont maintenant couvertes de tentures, mais le sol est couvert d’un petit tapis à sa taille, mais l’air est couvert d’encens. Nous nous assîmes face à face sur deux coussins épais. Au plafond était suspendue une lampe à huile. On nous apporta du café et des sucreries, qu’on posa sur un coffre à ma gauche. De l’autre côté, il y avait une large ouverture irrégulière donnant sur l’horizon bleu. J’avais la douce impression d’avoir réintégré ma chambre d’enfant, là-bas, à Gibelet, face à la mer.

“Dieu a-t-il un centième nom, caché, qui viendrait s’ajouter aux quatre-vingt-dix-neuf que nous connaissons ? S’il en a un, quel est-il ? Est-ce un nom hébreu ? vin nom syriaque ? un nom arabe ? Comment le reconnaître si on le voyait dans un livre ou si on l’entendait ? Qui, par le passé, l’a connu ? Et quels pouvoirs ce nom confère-t-il à ceux qui le détiennent ?”

Mon ami s’était mis à aligner les questions sans hâte. Me regardant, parfois ; mais le plus souvent tourné vers le large. Je contemplais alors à loisir son profil d’aigle maigre et ses sourcils fardés.

“Depuis l’aube de l’islam, les savants débattent autour d’un verset du Coran, qui revient par trois fois dans des termes similaires, et qui souffre diverses interprétations.”

Esfahani le cita en égrenant soigneusement les syllabes : “fa sabbih bismi rabbika-l-azîm” ; ce qui pourrait être traduit dans notre langue par : “Glorifie le nom de ton Seigneur, le très-grand.”

L’ambiguïté vient du fait que, dans la construction de la phrase arabe, l’épithète “1-azîm”, “le très-grand”, pourrait se rapporter soit au Seigneur, soit à son nom. Dans le premier cas, il n’y aurait dans ce verset qu’une exhortation bien normale à glorifier le nom du Seigneur. Mais si c’est la deuxième interprétation qui est la bonne, le verset pourrait être compris comme s’il disait : “glorifie ton Seigneur par son nom le plus grand”, ce qui laisserait entendre qu’il existe, parmi les différents noms de Dieu, un nom majeur, supérieur à tous les autres, et dont l’invocation aurait des vertus particulières.

“Le débat se poursuivait ainsi depuis des siècles, les partisans de chaque interprétation trouvant ou croyant trouver dans le Coran, ou dans les divers propos attribués au Prophète, de quoi étayer leur thèse et infirmer celle des autres. Lorsqu’un nouvel argument, un argument puissant, fut avancé par un érudit de Baghdad, connu sous le nom de Mazandarani. Je ne dis pas qu’il a convaincu tout le monde, les gens demeurent aujourd’hui encore sur leurs positions divergentes, d’autant que cet homme n’était pas un personnage des plus recommandables, on disait de lui qu’il pratiquait l’alchimie, écrivait avec des alphabets magiques et cultivait diverses sciences occultes. Mais il avait de nombreux disciples, et sa maison ne désemplissait pas, dit-on ; aussi son argument a-t-il ébranlé les certitudes, et éveillé l’appétit des savants comme des profanes.”

D’après “le prince”, l’argument de Mazandarani pourrait se résumer comme suit : si le verset en question a pu être compris de deux manières différentes, c’est que Dieu – qui est, pour les musulmans, l’auteur même du Coran – a voulu cette ambiguïté.

“De fait, insista Esfahani sans pour autant indiquer clairement qu’il approuvait cette opinion, si Dieu a choisi cette formulation et pas une autre, et s’il l’a répétée par trois fois en des termes à peu près identiques, ce ne peut évidemment être par erreur ni par maladresse ni par inadvertance ni par méconnaissance de la langue – toutes ces hypothèses sont impensables s’agissant de Lui. S’il l’a fait, c’est forcément à dessein !

“Ayant ainsi transformé, en quelque sorte, le doute en certitude et l’obscurité en clarté, Mazandarani s’est demandé : pourquoi Dieu a-t-Il voulu cette ambiguïté ? pourquoi n’a-t-Il pas dit clairement à Ses créatures que le nom suprême n’existe pas ? Et il a répondu : si le Créateur a choisi de s’exprimer de manière ambiguë sur la question du nom suprême, ce n’est évidemment pas pour nous tromper, pour nous abuser – de tels desseins, venant de Sa part, seraient, encore une fois, impensables ; Il n’a pas pu nous laisser croire que le nom suprême pourrait exister alors qu’il n’existerait pas ! Par conséquent, le nom suprême existe, nécessairement ; et si le Très-Haut ne nous le dit pas de manière plus explicite, c’est que Son infinie sagesse Lui commande de montrer le chemin seulement aux hommes qui le méritent. À la lecture du verset déjà cité – ‘Glorifie le nom de ton Seigneur, le très-grand’ –, comme pour beaucoup d’autres versets coraniques, la multitude demeurera persuadée d’avoir compris tout ce qu’il y avait à comprendre ; alors que les élus, les initiés, pourront se glisser par la porte subtile qu’il aura entrouverte à leur intention.

“Estimant qu’il avait établi ainsi, sans l’ombre d’un doute, que le centième nom existe, et que Dieu ne nous interdit pas de chercher à le connaître, Mazandarani avait promis à ses disciples de dire dans un livre ce que ce nom n’est pas, et ce qu’il est.”

“Ce livre, l’a-t-il écrit ?” demandai-je, d’une voix un peu honteuse.

“Là encore, les opinions divergent. Certains prétendent qu’il ne l’a jamais écrit, d’autres affirment qu’il l’a écrit, et qu’il s’intitule Le livre du centième nom, ou Le Traité du centième nom, ou encore Le Dévoilement du nom caché.”

“J’ai vu passer dans mon magasin un livre qui s’intitule ainsi, mais je n’ai jamais su s’il était de la main de Mazandarani.” – C’était encore ce que je pouvais dire de moins faux sans me trahir.

“L’avez-vous encore ?”

“Non. Avant même d’avoir pu le lire, un émissaire du roi de France me l’a demandé, et je le lui ai donné.”

“À votre place, je n’aurais pas donné ce livre, pas avant de l’avoir lu. Mais ne regrettez rien, c’était certainement un faux…”

 

Je crois avoir reproduit assez fidèlement les propos d’Esfahani, du moins l’essentiel, car nous avons bien conversé pendant trois heures entières.

Il m’a parlé avec sincérité, je crois, et j’envisage de lui parler avec autant de sincérité lors de nos prochaines rencontres. Tout en continuant à l’interroger, car il sait, j’en suis sûr, infiniment plus de choses qu’il ne m’en a appris.

Le 21 mai

Mièvre, mièvre journée.

Autant celle d’hier m’avait apporté des joies, des connaissances, celle-ci ne m’a apporté que des déceptions et des raisons de m’irriter.

Au réveil, déjà, je me sentais l’humeur nauséeuse. Un retour du mal de mer, dû aux secousses du navire, ou peut-être avais-je abusé, la veille, des sucreries persanes à base de pignons, de pistaches, de pois chiches et de cardamome.

Ne me sentant point en forme ni en appétit, je décidai de faire la diète la journée entière dans mes étroits quartiers, à lire.

J’aurais aimé poursuivre avec “le prince” notre conversation, mais je n’étais pas en état de me présenter devant qui que ce fût ; je me dis, pour me consoler, qu’il valait peut-être mieux que je ne me montre pas trop pressant, trop curieux, comme si je voulais lui tirer les vers du nez.

Lorsque, en tout début d’après-midi, à l’heure où chacun fait la sieste, je décidai d’aller faire un tour, le pont était effectivement désert. Mais je vis soudain, à quelques pas de moi, le capitaine, adossé au bastingage, qui semblait plongé dans quelque méditation. Si je n’avais aucune envie de lui parler, je ne voulais pas non plus avoir l’air de le fuir. Alors je poursuivis ma promenade du même pas, et en arrivant à sa hauteur je le saluai courtoisement. Il fit de même, mais d’un air quelque peu absent. Pour ne pas trop prolonger le silence, je lui demandai quand nous allions accoster, et dans quel port.

C’était, me semble-t-il, la question la plus ordinaire, la plus banale qu’un passager puisse poser au capitaine. Mais le dénommé Centurione tourna vers moi un menton soupçonneux.

“Pourquoi, cette question ? Que cherchez-vous à savoir ?”

Pourquoi diable un voyageur voudrait-il savoir où va le navire sur lequel il est embarqué ? Mais je gardai le sourire pour expliquer, en m’excusant presque :

“C’est que je n’ai pas acheté suffisamment de vivres à notre dernière escale, je commence à manquer de certaines choses…”

“Vous avez eu tort ! Un voyageur doit se montrer prévoyant.”

Pour un peu, il m’aurait corrigé. Je rassemblai tout ce qu’il me restait de patience et de politesse pour prononcer une formule de congé, et m’éloigner.

Une heure plus tard, il m’envoyait avec Maurizio une soupe.

Même si je me sentais en parfaite santé, je ne m’en serais pas approché ; à plus forte raison aujourd’hui, alors que j’avais les entrailles fragiles.

Tout en demandant au jeune matelot de transmettre mes remerciements, je décochai à l’intention du capitaine quelques sarcasmes bien sentis. Mais Maurizio s’obstina à faire comme s’il n’avait rien entendu, et je n’eus d’autre choix que de faire comme si je n’avais rien dit.

Telle fut ma journée, et à présent je suis devant ma page, mon calame à la main, et dans mes yeux des larmes. Soudain, tout me manque, ici. La terre ferme et Gibelet et Smyrne et Gênes et Marta et même Gregorio.

Mièvre journée, mièvre.

Le 24 mai

Nous avons jeté l’ancre au port de Tanger, qui se trouve au-delà de Gibraltar et des Colonnes d’Hercule, et qui appartient depuis peu à la couronne d’Angleterre – ce que j’ignorais, je l’avoue, jusqu’à ce matin. Il est vrai qu’il a appartenu deux siècles durant au Portugal, qui l’avait conquis de haute main ; mais lorsque l’infante Catherine de Bragance fut mariée il y a quatre ou cinq ans au roi Charles, elle lui apporta deux places en guise de dot, l’une étant celle-ci, l’autre Bombay, dans les Indes. On me dit que les officiers anglais envoyés ici ne s’y plaisent guère, et tiennent des propos désobligeants sur ce qu’ils estiment être un cadeau sans valeur.

Pourtant, la ville m’est apparue coquette, ses principales rues sont droites et larges, et bordées de maisons solidement bâties. J’y ai vu également des champs d’orangers et de citronniers, qui dégagent un parfum des plus entêtants. Il règne ici une douceur liée à la proximité de la Méditerranée, de l’Atlantique, du désert qui n’est pas loin, et des montagnes de l’Atlas. Nulle autre contrée, me semble-t-il, ne se situe ainsi au carrefour de ces quatre climats. À mes yeux, c’est là une terre que n’importe quel roi serait heureux de posséder. En me promenant, j’ai rencontré un vieux bourgeois portugais qui est né dans cette ville et qui a refusé de la quitter avec les soldats de son roi. Il s’appelle Sebastiao Magalhaes. (Ne serait-il pas un descendant du célèbre navigateur ? Non, il me l’aurait dit, assurément…) C’est lui qui m’a rapporté ce qui se chuchotait, et il s’est dit persuadé que les persiflages des officiers anglais sont uniquement dus au fait que l’épouse de leur souverain est “papiste” ; certains d’entre eux pensent que le pape lui-même a favorisé ce mariage en sous-main pour tenter de ramener l’Angleterre à son giron.

Mais, s’il faut en croire mon interlocuteur, cette alliance s’expliquerait autrement : le Portugal est constamment en guerre contre l’Espagne, laquelle n’a pas renoncé à le reconquérir, et il cherche à renforcer ses liens avec les ennemis de son ennemi.

 

Je m’étais promis qu’à la première escale, j’inviterais royalement mes deux amis persan et vénitien, n’ayant pas la possibilité de les traiter à bord. Je pensais m’enquérir des meilleures tables de l’endroit, et lorsque j’eus la chance de rencontrer le sieur Magalhaes, je lui demandai conseil. Il répondit aussitôt que j’étais le bienvenu chez lui ; je l’en remerciai, et lui expliquai sincèrement que j’avais plusieurs invitations à rendre, et que je me sentirais mal à l’aise si je remontais à bord sans avoir remboursé ma dette envers mes amis. Mais il ne voulut rien entendre.

“Si vous aviez votre frère dans cette ville, ne les auriez-vous pas invités à sa table ? Considérez qu’il en est ainsi, et soyez sûr que nous serons bien mieux pour converser entre amis dans ma bibliothèque que dans une taverne du port.”

Le 25 mai

Je n’ai pu reprendre la plume hier soir. Au retour de chez Magalhaes, il faisait noir, et j’avais trop mangé et trop bu pour pouvoir me remettre à écrire.

Notre hôte avait même insisté pour que nous passions la nuit chez lui, ce qui n’aurait pas été de refus après tant de nuits passées sur des lits mouvants. Mais j’eus peur que le capitaine ne décide d’appareiller avant l’aube, et préférai prendre congé.

Il est midi à présent, et le bateau est toujours à quai. Tout paraît si paisible autour de nous. Il me semble que nous ne sommes pas sur le point de partir.

 

La soirée d’hier s’est passée agréablement, mais il n’y avait entre nous aucune langue commune, ce qui a ôté à notre réunion une partie de son intérêt. Bien sûr, le père Ange avait accompagné son maître pour lui servir d’interprète, mais il ne s’acquitta de sa tâche que paresseusement. Parfois, il était occupé à manger ; parfois, il n’avait pas écouté, et demandait que l’on répétât ; et parfois encore il traduisait en deux mots lapidaires une longue explication, soit parce qu’il n’avait pas tout retenu, soit parce que certaines choses qui s’étaient dites ne lui convenaient pas.

Ainsi, à un moment donné, Esfahani, qui avait montré un grand intérêt pour la Moscovie et tout ce que le Vénitien racontait de ses gens et de leurs habitudes, voulut s’enquérir des différences religieuses qui pouvaient exister entre les orthodoxes et les catholiques. Girolamo se mit à lui expliquer tout ce que le patriarche de Moscou reprochait au pape. Le père Ange n’appréciait guère d’avoir à répéter des choses pareilles, et lorsque Durrazzi eut dit que les Moscovites, comme les Anglais, se plaisaient à appeler le Saint-Père “antéchrist”, notre ecclésiastique se congestionna, lâcha bruyamment son couteau, et lança au Vénitien d’une lèvre tremblotante :

“Vous feriez mieux d’apprendre le persan pour dire ces choses de vous-même, moi je ne désire souiller ni ma bouche ni l’oreille du prince.”

La colère avait fait parler le père Ange en français, mais toutes les personnes présentes, quelles que soient leurs langues, avaient compris le mot “prince”. L’ecclésiastique eut beau tenter de se reprendre, le mal était fait. Je ne sais si c’est à un incident similaire qu’avait songé celui qui avait dit jadis “traducteur, traître”.

Ainsi, au bout d’un mois de navigation, je sais enfin qu’Esfahani est bien prince. Avant de débarquer à Londres, j’aurai peut-être fini par savoir qui il est exactement, et pour quelle raison il voyage.

Hier soir, à table, alors que nous venions de parler une fois encore de la cession de Tanger par les Portugais, il se pencha vers moi pour me demander de lui expliquer un jour, dans le détail, les affinités et les inimitiés entre les diverses nations chrétiennes. Je lui promis de lui dire le peu que je savais. Et, en manière d’avant-propos, je lui expliquai, en plaisantant à moitié, que si l’on voulait comprendre quoi que ce soit à ce qui se passe autour de soi, il fallait garder à l’esprit que les Anglais détestent les Espagnols, que les Espagnols détestent les Anglais, que les Hollandais détestent l’un et l’autre, que les Français les détestent abondamment tous les trois…

Soudain, Girolamo, qui avait compris Dieu sait comment ce que je venais de dire en aparté, et en arabe, me lança :

“Explique-lui aussi que les Siennois maudissent les Florentins, et que les Génois préfèrent les Turcs aux Vénitiens…”

Je traduisis fidèlement, avant de protester avec la plus hypocrite des véhémences.

“La preuve que nous n’avons plus aucun ressentiment contre Venise, c’est que nous nous parlons, toi et moi, comme des amis.”

“Maintenant, oui, nous nous parlons comme des amis. Mais au début, chaque fois que tu me saluais, tu regardais autour de toi pour t’assurer qu’aucun autre Génois ne t’avait vu.”

Je niai encore. Mais peut-être n’a-t-il pas tort. Sauf que je regardais moins autour de moi que vers le Ciel, où sont censés se trouver mes ancêtres, paix à leur âme.

J’ai traduit notre échange à “son altesse” mais je ne sais s’il l’a compris. Si, probablement, il a compris. N’y a-t-il pas du côté de la Perse des Gênes et des Venise, des Florence et des Sienne, des schismatiques, des fanatiques, ainsi que des royaumes et des peuples qui se querellent comme nos Anglais, nos Espagnols et nos Portugais ?

 

C’est seulement à la tombée du jour que le Sanctus Dionisius a appareillé. Nous aurions pu passer la nuit dernière dans les draps accueillants que nous proposait Magalhaes. C’eût été une nuit des plus réparatrices ! Mais j’ai tort de quitter Tanger en formulant des regrets au lieu de bénir le Ciel pour une rencontre inespérée qui a illuminé cette escale. J’espère que nous avons donné à notre hôte autant de bonheur qu’il nous en a donné. Et que notre passage a quelque peu atténué sa mélancolie. Du temps des Portugais, c’était un personnage respecté ; depuis que les Anglais ont pris possession de la place, il a le sentiment d’avoir perdu toute considération. Mais que faire, me dit-il ? Il ne peut tout de même pas, à soixante ans passés, quitter sa maison et ses terres pour aller recommencer sa vie ailleurs. D’autant que les Anglais ne sont pas des ennemis, mais des alliés, et que leur reine s’appelle Catherine de Bragance.

“Me voilà devenu exilé sans avoir quitté mon pays.”

Ce sont des propos qu’un Génois d’Outremer peut comprendre, n’est-ce pas ?

Béni sois-tu, Sebastiao Magalhaes, et que Dieu t’arme de patience !

Le 26 mai

Peut-être y a-t-il après tout une certaine cohérence dans la folie du capitaine.

À en croire Girolamo, si Centurione a choisi de s’arrêter à Tanger en évitant tous les ports de la côte espagnole, c’est parce qu’il transporte en Angleterre une cargaison importante et qu’il craint qu’elle ne soit saisie. C’est pour cette raison qu’il se dirige à présent vers Lisbonne, n’envisageant de s’arrêter ni à Cadix ni à Séville.

Je n’ai toujours pas raconté à Durrazzi – ni à qui que ce fût – l’épisode des démons volants, mais je veux bien supposer que la folie puisse être simulée par le capitaine pour masquer son itinéraire erratique.

Si je ne parviens pas encore à m’en persuader, j’aimerais tant que ce soit vrai. Je préfère savoir le navire commandé par un homme diaboliquement rusé, plutôt que par un pur aliéné.

 

Le prince Ali nous a invités aujourd’hui à sa table, Girolamo et moi. Je m’attendais à ce que le père Ange soit avec nous, mais notre hôte nous expliqua que son truchement avait fait vœu de jeûner toute cette journée et de garder le silence en se consacrant à la contemplation. Je crois surtout qu’il n’avait pas envie de traduire des propos impies. C’est donc à moi qu’il incomba de convertir l’italien en arabe, et l’arabe en italien. Je possède évidemment les deux langues et n’éprouve aucune gêne à passer de l’une à l’autre, mais je n’avais jamais eu à traduire ainsi, tout au long d’un repas, chaque mot qui se disait, et je trouvai la tâche épuisante. Je ne pus apprécier ni la cuisine ni la conversation.

En plus de l’effort lié à la traduction elle-même, je dus faire face, comme le père Ange, à l’embarras que Durrazzi s’ingénie à causer.

Il fait partie de ces hommes incapables de retenir les mots qui arrivent au seuil de leur langue. Ainsi, il ne put s’empêcher de reparler des projets du roi de France concernant la guerre contre le sultan, et du fait que le sophi de Perse se serait engagé à prendre les Ottomans à revers. Il voulait que notre hôte lui dise si une telle alliance avait bien été conclue. Je tentai de dissuader mon ami de poser cette trop délicate question, mais il s’entêta, d’une manière qui frisait la grossièreté, pour que je la traduise mot à mot. Par excès de politesse, ou par faiblesse, je le fis, et comme je m’y attendais, le prince refusa sèchement de répondre. Pire que cela, il se dit soudain fatigué, ensommeillé, et nous dûmes nous lever aussitôt.

J’ai le sentiment d’avoir été humilié, et d’avoir perdu d’une pierre deux amis.

 

Ce soir, je me demande si mon père n’avait pas raison, après tout, de détester les Vénitiens, de les dire arrogants et fourbes, et d’ajouter – surtout quand il avait chez lui d’autres visiteurs italiens – que c’est lorsqu’ils portent leurs masques qu’ils se dissimulent le moins !

Le 27 mai

Ce matin, lorsque j’ouvris les yeux, un des “fauves” du prince Ali se dressait devant moi. Je dus pousser un cri de frayeur, mais l’homme ne broncha pas. Il attendit que je me sois assis, et frotté les yeux, pour me tendre un mot où son maître me priait de venir boire le café chez lui.

J’espérais qu’il me parlerait encore du Centième Nom, mais je compris assez vite qu’il voulait seulement effacer l’impression que j’avais pu avoir hier lorsqu’il nous avait presque mis à la porte.

En m’invitant sans Girolamo, il voulait aussi marquer la différence.

Je ne prendrai plus l’initiative de les réunir…

Le 1er juin

Je viens de me souvenir de la prédiction faite par Sabbataï et selon laquelle l’ère de la Résurrection commencerait au mois de juin, dans lequel nous entrons ce matin même. Quel jour, en juin ? Je l’ignore. C’est le frère Egidio qui m’avait parlé de cette prédiction, et je ne crois pas qu’il m’ait précisé la date.

Je viens de relire la page concernée, celle du 10 avril, et je constate que je n’y ai pas parlé de cette prédiction. Pourtant, je me souviens de l’avoir entendue. Mais peut-être n’était-ce pas ce jour-là.

 

À présent, je m’en souviens, c’était à Smyrne peu après mon arrivée dans cette ville. Oui, j’en suis sûr, même s’il ne m’est pas possible de le vérifier, n’ayant plus mon cahier…

 

Durrazzi n’avait pas entendu parler d’une fin du monde annoncée pour juin. Il en rit, comme pour le premier septembre des illuminés moscovites.

“La fin du monde, pour moi, c’est si je tombe à la mer”, dit-il irrévérencieusement.

Une fois de plus, je me demande si c’est là sagesse, ou bien aveuglement…

À Lisbonne, le 3 juin

Après huit jours de navigation, le Sanctus Dionisius a jeté l’ancre ce midi en rade de Lisbonne. Et à peine étions-nous arrivés, je dus faire face à une grave déconvenue, qui faillit tourner au désastre. Je n’ai commis aucune faute, si ce n’est d’ignorer ce que d’autres savaient déjà ; mais il n’est pas de pire faute que l’ignorance…

 

Peu avant que nous n’allions à terre, et alors que je m’apprêtais à me rendre avant toute chose auprès du sieur Cristoforo Gabbiano, à qui je devais remettre la lettre dont m’a chargé Gregorio, Esfahani me fit parvenir un mot de sa belle écriture me priant de venir le voir dans ses appartements. Il était en colère contre le père Ange, qu’il accusait d’irrespect envers lui, d’étroitesse d’esprit et d’ingratitude. Peu après, je vis le religieux sortir à son tour d’une cabane, portant ses affaires, et se montrant tout aussi courroucé. La cause de leur querelle, c’est que le prince souhaitait se rendre auprès d’un jésuite portugais dont il m’avait déjà parlé au cours du voyage, le père Vieira, qui aurait fait certaines prophéties ayant trait à la fin du monde, et certaines autres qui annonçaient l’écroulement imminent de l’Empire ottoman. Depuis qu’il avait appris, il y a quelques mois, l’existence de ce prêtre, le Persan s’était promis de le rencontrer sans faute si jamais il passait par Lisbonne, et de lui demander plus de détails sur ces prédictions qui l’intéressaient au plus haut point. Mais lorsqu’il invita le père Ange à l’accompagner pour cette visite et à lui servir d’interprète, le religieux se rebiffa, affirmant que ce jésuite était un hérétique, un impie, qui avait péché par orgueil en prétendant connaître l’avenir, et qu’il refusait de le rencontrer. N’ayant pu lui faire changer d’avis, le prince espérait que je pourrais le remplacer. Je n’y vis aucun inconvénient, bien au contraire. J’étais tout aussi intéressé que lui par ce que pourrait nous dire cet homme. Tant sur la fin des temps que sur le sort de l’empire sur le territoire duquel je réside. Je m’empressai donc d’accepter, et profitai de la joie que j’avais ainsi causée à Esfahani pour lui faire promettre de ne point tenir rigueur au père Ange, qui se devait d’obéir à sa Foi et aux vœux qu’il avait prononcés, et de voir dans son attitude la preuve d’une loyauté rigoureuse plutôt qu’une trahison.

À peine avions-nous mis pied à terre, nous nous dirigeâmes, le prince, ses “fauves” et moi, vers une grande église du quartier du port. Devant laquelle je croisai un jeune séminariste, à qui je demandai si, par chance, il connaissait le père Vieira et s’il pouvait m’indiquer l’endroit où il résidait. Son regard s’assombrit un peu, mais il me pria de le suivre au presbytère. Ce que je fis, tandis que le prince et ses hommes demeurèrent dehors.

Une fois à l’intérieur, le séminariste m’invita à m’asseoir, et promit d’aller chercher un supérieur qui pourrait me renseigner plus convenablement. Il s’absenta quelques minutes, puis revint me dire que “le vicaire” allait arriver. J’attendis, j’attendis, puis je commençai à m’impatienter, d’autant que le prince était toujours dans la rue. À un moment, n’y tenant plus, je me levai, et ouvrit la porte par laquelle le jeune homme était sorti. Il se trouvait là, à m’épier par la fente, et il sursauta comme un damné en me voyant.

“Peut-être suis-je venu à un moment qui ne vous convient pas, lui dis-je poliment. Si vous voulez, je reviendrai demain. Notre bateau vient tout juste d’arriver, et nous restons à Lisbonne jusqu’à dimanche.”

“Êtes-vous des amis du père Vieira ?”

“Non, nous ne le connaissons pas encore, mais nous avons entendu parler de ses écrits.”

“Les avez-vous lus ?”

“Non, hélas, pas encore.”

“Savez-vous où il réside en ce moment ?”

Je commençais à le trouver irritant. Et à me dire que j’étais sans doute tombé sur un faible d’esprit.

“Si je savais où réside le père Vieira, je ne serais pas venu vous le demander !”

“Il est en prison, sur ordre du Saint-Office !”

Mon interlocuteur commença à m’expliquer pour quels motifs le jésuite avait été interné sur ordre de l’Inquisition, mais je prétextai la hâte pour quitter le bâtiment au plus vite, et priai Esfahani et ses hommes de presser le pas sans regarder en arrière. Je ne saurais pas dire de quoi au juste j’ai eu peur. Quoique persuadé qu’on ne pouvait rien me reprocher, je n’avais nullement envie, le jour même de mon arrivée dans cette ville, d’avoir à comparaître devant un vicaire, un évêque, un juge, ou quelque autre représentant de l’autorité, et surtout pas devant le Saint-Office !

 

Lorsque, de retour à bord, je racontai à Durrazzi ce qui nous était arrivé, il me dit qu’il savait, quant à lui, que l’Inquisition avait condamné Vieira, et qu’il se trouvait en prison depuis l’année dernière.

“Tu aurais dû me dire que tu voulais rencontrer ce prêtre, je t’aurais mis en garde. Si tu te montrais avec moi aussi bavard que je le suis avec toi, tu te serais évité cette déconvenue !” me sermonna-t-il.

Sans doute. Mais je m’en serais probablement attiré mille autres.

Par ailleurs – et pour évoquer un instant les bons côtés des voyages – je me suis informé ce soir sur les meilleures tables de Lisbonne, afin de pouvoir inviter mes amis demain soir, comme je n’avais pu le faire lors de notre escale à Tanger. On m’a parlé d’une taverne fort réputée où l’on accommode les poissons avec des épices venues de tous les coins du monde. Je m’étais promis ne ne plus réunir le Persan et le Vénitien, mais à présent le prince sait faire la différence entre Girolamo et moi, et je dois faire taire mes préventions et mes délicatesses. Nous ne sommes pas si nombreux à pouvoir deviser entre gentilshommes sur ce bateau !

En mer, le 4 juin 1666

Ce matin je suis allé de bonne heure chez le sieur Gabbiano, et cette visite qui aurait dû être brève, courtoise et somme toute banale a changé le cours de mon voyage – ainsi que celui de mes compagnons.

J’ai trouvé son adresse sans aucune difficulté, puisqu’il a ses bureaux au voisinage du port. Il est de père milanais et de mère portugaise, et réside à Lisbonne depuis plus de trente ans, où il s’occupe à présent des intérêts de nombreux négociants de toutes origines, en plus de ses propres affaires. Lorsque Gregorio m’avait parlé de lui, j’avais eu l’impression que c’était un agent à son service, et quasiment son commis ; mais peut-être avais-je mal interprété ses propos. L’homme, en tout cas, semble être un armateur prospère, et ses bureaux occupent tout un immeuble de quatre étages, où s’affairent en permanence une soixantaine de personnes. La chaleur était étouffante, malgré l’heure matinale, et Gabbiano se faisait éventer par une mulâtresse qui se tenait derrière lui ; et comme cela ne lui suffisait apparemment pas, il agitait de temps en temps les feuilles qu’il lisait pour qu’elles lui rafraîchissent les paupières.

Bien que sollicité par cinq autres visiteurs qui lui parlaient tous à la fois, il se montra empressé à l’énoncé de mon nom comme à celui de Mangiavacca, et décacheta immédiatement la lettre avant de la parcourir en silence, les sourcils froncés ; il appela aussitôt son secrétaire pour lui glisser gravement quelques mots à l’oreille, et s’excusa auprès de moi d’avoir à s’occuper un moment des autres personnes. L’employé s’absenta quelques minutes, puis revint porteur d’une somme considérable – près de deux mille florins.

Comme je manifestais ma surprise, Gabbiano me tendit la lettre, que j’avais reçue déjà cachetée. Outre les formules d’usage, Gregorio lui demandait seulement de me confier en mains propres ladite somme, que je devais lui rapporter à Gênes.

Que cherche à faire mon soi-disant “beau-père” ? Me contraindre à repasser chez lui en revenant de Londres ? Sans doute. De tels calculs lui ressemblent bien !

Je tentai d’expliquer à mon hôte que j’hésitais à porter sur moi une somme importante, d’autant que je n’avais aucunement l’intention de repasser par Gênes. Mais il ne voulut rien entendre. Il devait effectivement cette somme à Gregorio, et puisque celui-ci la lui réclamait, il n’était pas question de ne pas la lui envoyer. Après cela, m’a-t-il fait comprendre, libre à moi de passer par Gênes ou de trouver un autre moyen de faire parvenir cet argent à son destinataire.

“Mais je n’ai, sur le bateau, aucun endroit sûr…”

Tout en demeurant courtois, l’homme m’adressa un sourire légèrement agacé, et me montra d’un geste tous ces gens autour de lui, qui s’impatientaient. En clair, il ne pouvait, en plus de ses propres problèmes, s’encombrer des miens !

Je mis la lourde bourse dans mon sac en toile. Puis je me levai, résigné, soucieux, et lui lançai comme si je me parlais à moi-même :

“Dire que je vais transporter une telle somme jusqu’à Londres !”

Cette dernière flèche, lancée à l’aveuglette, fut celle qui porta.

“À Londres, dites-vous ? Non, croyez-moi, ce serait folie, n’y allez pas ! Je viens de recevoir des nouvelles très sûres selon lesquelles plusieurs navires qui se dirigeaient vers l’Angleterre ont été arraisonnés par les Hollandais. De plus, une grande bataille se déroule en mer, sur votre route. Ce serait folie d’appareiller maintenant.”

“Le capitaine a l’intention de partir après-demain, dimanche.”

“C’est bien trop tôt ! Allez lui dire de ma part qu’il ne faut pas y aller. Il mettrait son vaisseau en péril. Ou, mieux, dites-lui de venir me voir cet après-midi, sans faute, que je lui explique ce qu’il en est. Qui est votre capitaine ?”

“Il s’appelle Centurione, je crois. Capitaine Centurione.”

Gabbiano fit une moue qui signifiait qu’il ne le connaissait pas. Je faillis le prendre à part pour lui parler de la folie du capitaine, mais je sentis que ce serait maladroit. Les gens autour de nous s’agitaient, en me lançant des regards agacés ; ce que j’avais à dire était délicat ; et puis, si cet homme parlait directement à Centurione, nul doute qu’il percevrait de lui-même ce que j’allais m’efforcer de lui expliquer.

 

Je courus donc au bateau, où je me dirigeai droit vers les quartiers du capitaine. Il était seul, plongé dans quelque méditation, ou dans quelque conversation muette avec ses démons. Il me pria poliment de m’asseoir en face de lui, et leva la tête vers moi avec une lenteur de grand sage.

“Que se passe-t-il ?”

Pendant que je lui faisais part de ce que j’avais appris, il eut l’air de m’écouter intensément ; et quand je lui eus dit que le sieur Gabbiano souhaitait lui parler en personne pour l’informer de toutes les circonstances qui rendaient périlleux le voyage vers Londres, Centurione arrondit les yeux, se leva de son siège, me tapota l’épaule en me priant de l’attendre à ma place sans bouger, car il devait s’absenter pour donner quelques ordres à ses hommes, puis nous irions ensemble voir ce Gabbiano.

À un moment, tandis que j’étais encore à l’attendre, le capitaine repassa en coup de vent dans ses quartiers, juste pour m’assurer qu’il était en train de prendre toutes ses dispositions pour que nous puissions partir. J’étais convaincu qu’en disant cela, il entendait “pour que nous puissions partir lui et moi chez Gabbiano”. J’avais mal compris, ou alors il m’avait abusé. Ce qu’il venait de faire, pendant que je l’attendais, c’était d’ordonner à ses hommes de larguer les amarres et de déployer les voiles pour quitter Lisbonne au plus vite.

Il revint m’en informer cette fois sans ambiguïté aucune :

“Nous allons vers le large !”

Je sautai de mon siège comme un fou. Et l’autre, calmement, me pria de reprendre ma place afin qu’il puisse m’expliquer la vérité des choses.

“N’avez-vous rien remarqué chez cet individu que vous êtes allé voir ?”

J’avais remarqué bien des choses, mais je ne voyais pas à quoi il voulait faire allusion. Ni pourquoi il se permettait d’appeler un tel personnage “cet individu”.

Alors le capitaine reprit :

“N’avez-vous rien remarqué chez ce Gabbiano ?”

À la manière dont il venait de prononcer ce nom, je compris enfin. Et je fus horrifié. Si le fou que j’avais devant moi était entré dans son délire rien qu’en voyant passer une mouette ou un goéland, dans quelle démence n’allait-il pas sombrer en apprenant que l’homme qui lui demandait de retarder son voyage s’appelait justement “gabbiano 1” ? Encore heureux qu’il m’ait considéré comme un ami venant l’avertir du complot, plutôt que comme un démon déguisé en voyageur génois. Et heureusement que mon nom est Embriaco, plutôt que Marangone 2, comme s’appelait un marchand amalfitain avec lequel mon père, jadis, faisait affaires !

 

Ainsi, nous venions de quitter Lisbonne !

Ma première pensée ne fut pas pour moi et pour mes compagnons d’infortune, qui allions devoir naviguer au milieu des canonnières déchaînées, et qui risquions la mort ou la captivité ; non, ma première pensée fut – étrangement – pour plaindre les malheureux que nous venions d’abandonner à Lisbonne. Je trouvais inadmissible que le capitaine n’ait pas voulu attendre leur retour à bord, alors même que je savais que cette coupable négligence allait peut-être leur préserver la vie, et leur éviter les malheurs qui vont inexorablement s’abattre sur nous.

Je songeai en premier, bien évidemment, aux deux amis que je m’étais faits au cours de ce voyage, Durrazzi et Esfahani. Je les avais vus partir l’un et l’autre ce matin, en même temps que moi, et je pus vérifier, hélas, qu’ils n’étaient pas revenus à bord. Ils m’avaient promis d’être mes invités ce soir, et je me promettais de les traiter d’une manière qui fût digne de leur rang comme de notre amitié, et qu’ils n’oublieraient pas…

Mais tout cela était maintenant dépassé, moi je vogue vers l’inconnu sous la houlette d’un fou, et mes amis sont peut-être déjà à se lamenter sur le quai en voyant le Sanctus Dionisius s’éloigner inexplicablement.

 

Ce soir, à bord, je ne suis pas le seul à être désemparé. Les rares passagers, comme tous les membres de l’équipage, ont le sentiment d’être devenus des otages dont personne jamais n’acquittera la rançon. Otages du capitaine ou des démons qui le pourchassent, otages du destin, futures victimes de la guerre – nous avons le sentiment de n’être plus, tous, négociants ou mariniers, riches ou pauvres, nobles ou serviteurs, qu’un ramassis de vies perdues.

En cet instant, je ne redoute ni le naufrage ni la captivité, je redoute seulement le mal de mer.

Le 8 juin

Au soir du quatrième jour, le capitaine, estimant peut-être qu’il avait suffisamment dérouté les démons qui le traquent, vient de changer de cap pour retrouver le nord.

Quant à moi, je ne parviens pas encore à me défaire de mes vertiges ni de mes nausées. Je garde la chambre, et j’évite de trop écrire.

 

Maurizio m’a apporté ce soir l’ordinaire des marins. Je n’y ai pas touché.

Le 12 juin

En ce jour, le neuvième de notre voyage vers Londres, le Sanctus Dionisius s’est immobilisé pendant trois heures en haute mer – mais je serais incapable de dire en quel point de l’océan nous nous trouvions, et au large de quelles côtes.

Nous venions de croiser un autre navire génois, l’Alegrancia, qui nous avait fait des signes, et qui nous envoya un émissaire que l’on hissa à bord. Aussitôt, des rumeurs se sont répandues, qui confirment qu’une bataille acharnée se déroulerait entre Hollandais et Anglais, rendant hasardeuse la route que nous avons empruntée.

Le messager ne resta que quelques minutes dans les quartiers du capitaine. Après quoi ce dernier s’enferma un long moment, seul, ne donnant aucun ordre à ses hommes, tandis que notre nave était ballottée sur place, les voiles enroulées. Sans doute Centurione hésitait-il sur la décision à prendre. Fallait-il rebrousser chemin ? Fallait-il s’abriter quelque part et guetter les nouvelles ? Ou modifier la trajectoire pour contourner la zone des combats ?

D’après Maurizio, que j’ai interrogé ce soir, nous aurions repris quasiment le même cap, en nous rabattant très légèrement vers le nord-est. Je lui ai clairement dit que je trouvais déraisonnable, de la part du capitaine, qu’il prenne de tels risques, mais à nouveau le jeune matelot fit mine de ne pas m’avoir entendu. Cette fois encore, je n’insistai pas, ne voulant pas faire peser sur ses épaules de gamin d’aussi lourdes inquiétudes.

Le 22 juin

La nuit dernière, souffrant d’insomnie, et d’un retour du mal de mer, je sortis me promener sur le pont, et remarquai au loin, sur notre droite, une lumière suspecte, qui à mes yeux apparut comme un vaisseau en feu.

Au matin, je dus constater que personne d’autre que moi n’avait vu cela. J’en étais même à me demander si mes yeux ne m’avaient pas abusé lorsque, dans la soirée, j’entendis au loin le son des canonnières. Cette fois, tout le navire est en émoi. Nous allons allègrement vers le champ de bataille, et nul ne songe à raisonner le capitaine ni à contester son autorité.

Serais-je le seul à le savoir fou ?

Le 23 juin

Les bruits de guerre s’intensifient, devant nous et aussi derrière nous, mais nous avançons toujours, imperturbables, vers notre destination – vers notre destinée.

Je serais bien étonné si nous arrivions à Londres sains et saufs… Dieu merci, je ne suis ni astrologue ni devin, et je me trompe souvent. Pourvu que je me trompe cette fois encore. Je n’ai jamais demandé au Ciel qu’il me préserve de l’erreur, seulement qu’il me préserve du malheur.

J’aimerais que ma route soit encore longue et jalonnée d’égarements. Oui, que je vive longtemps et commette encore mille erreurs, mille fautes, et même un certain nombre de péchés mémorables…

 

C’est la peur qui me fait écrire ces lignes insensées. Je vais sécher mon encre et ranger mon cahier sans tarder pour écouter calmement comme un homme les bruits de la guerre proche.

Le samedi 26 juin 1666

Je suis encore libre, et je suis prisonnier.

 

Ce matin, à l’aube, une canonnière hollandaise est venue vers nous, et nous a ordonné de ramener nos voiles et de hisser le drapeau blanc, ce que nous avons fait.

Des soldats sont montés à bord, qui ont pris possession du navire et le conduisent à présent, me dit Maurizio, en direction d’Amsterdam.

Quel sort nous sera réservé là-bas ? Je l’ignore.

Je suppose que la cargaison entière sera confisquée, ce dont je me moque.

Je suppose également que nous serons détenus comme prisonniers, et que nos biens seront pris. Ainsi, je perdrai la somme que m’a confiée Gabbiano, de même que mon propre argent, de même que cet écritoire, de même que ce cahier…

Tout cela m’ôte l’envie d’écrire.

En captivité, le 28 juin 1666

Deux marins ont été jetés à la mer par les Hollandais. L’un était anglais mais l’autre sicilien. Il y a eu des cris de terreur, et un grand tumulte. J’avais couru aux nouvelles, puis, en voyant l’attroupement, et les soldats en armes qui gesticulaient et hurlaient dans leur langue, j’ai rebroussé chemin. C’est Maurizio qui m’a rapporté, un peu plus tard, ce qui était arrivé. Il tremblait de tous ses membres, et je m’efforçai de le consoler bien que je ne sois nullement rassuré moi-même.

Jusqu’ici, les choses s’étaient passées sans grande émotion. Nous étions tous résignés à ce détournement vers Amsterdam, d’autant que nous étions persuadés que la conduite du capitaine ne pouvait demeurer jusqu’au bout impunie. Mais la tuerie d’aujourd’hui nous a fait comprendre que nous étions bien prisonniers, que nous pourrions le rester indéfiniment, et que les plus imprudents parmi nous – ainsi que les plus malchanceux – pourraient subir le pire des sorts.

Imprudent, le matelot anglais, qui, ayant sans doute un peu bu, avait cru bon de dire aux Hollandais que leur flotte serait finalement vaincue. Et malchanceux le Sicilien, qui se trouvait là par hasard, et qui voulut intercéder en faveur de son camarade, que l’on s’apprêtait à tuer.

En captivité, le 29 juin

Désormais, je ne sors plus de ma cabane, et je ne suis pas le seul à réagir ainsi. Maurizio me dit que les ponts sont déserts, que seuls les Hollandais y déambulent, et que les membres de l’équipage ne quittent plus leurs quartiers que pour exécuter les ordres qui leur sont donnés. Le capitaine a maintenant à ses côtés un officier hollandais qui le surveille et lui commande – mais de cela, je ne me plaindrai pas.

Le 2 juillet

La nuit dernière, après avoir soufflé ma lampe, j’ai soudain eu froid, alors que j’étais aussi couvert que la veille et que l’avant-veille, et alors que la journée avait été plutôt douce. Peut-être était-ce, plus que le froid, la peur… Dans mon rêve, d’ailleurs, je me suis vu empoigné par les marins hollandais, traîné au sol, puis dépouillé et fouetté jusqu’au sang. Je crois bien que j’ai hurlé de douleur, et que c’est ce hurlement qui m’a réveillé. Je ne me suis plus rendormi. J’ai pourtant essayé de trouver le sommeil, mais ma tête était comme un fruit qui refuse de mûrir, et mes yeux ne se refermaient plus.

Le 4 juillet

Un marin hollandais a poussé aujourd’hui la porte de ma cabane, a inspecté les lieux d’un regard circulaire, puis s’en est allé sans dire mot. Un quart d’heure plus tard, un de ses collègues a fait exactement les mêmes gestes, mais ce dernier a marmonné un mot qui doit vouloir dire “bonjour”. Il m’a semblé qu’ils cherchaient quelqu’un, plutôt que quelque chose.

Nous ne devrions plus être très loin de notre destination, et je ne cesse de me demander quelle attitude adopter lorsque nous y serons. Que faire, surtout, de l’argent qu’on m’a confié à Lisbonne, de mon propre argent, et de ce cahier ?

À vrai dire, j’ai le choix entre deux attitudes.

Soit j’estime que je vais être traité comme un négociant étranger, avec des égards, et peut-être même la permission d’entrer aux Provinces-Unies – auquel cas je devrais porter tout mon “trésor” sur moi lorsque je descendrai à terre.

Soit j’estime que le Sanctus Dionisius sera traité comme une prise de guerre, que sa cargaison sera confisquée, que les hommes qui se trouvent à bord, dont moi-même, seront détenus quelque temps avant d’être chassés avec leur navire – auquel cas j’aurais intérêt à laisser mon “trésor” dans une cachette, en priant le Ciel que personne ne l’y découvre, et que je puisse le récupérer à la fin de cette épreuve.

 

Après deux heures d’hésitation, c’est pour la seconde attitude que je penche. Pourvu que je ne la regrette pas !

Je vais ranger dès à présent mon cahier et mon écritoire dans la cachette où se trouve déjà l’argent de Gregorio – dans la paroi, derrière une planche mal scellée. J’y déposerai également la moitié de l’argent qui me reste : il faut qu’on trouve sur moi une somme raisonnable, sinon on soupçonnera mon subterfuge, et on me contraindra à le dévoiler.

 

Je suis un peu tenté de garder mon cahier. L’argent se gagne ou se perd, mais ces pages sont la chair de mes jours, et surtout mon ultime compagnon. J’ai des scrupules à m’en séparer. Mais sans doute le faudra-t-il.

Le 14 août 1666

Depuis plus de quarante jours je n’avais pas écrit une ligne. J’étais à terre, séquestré, et mon cahier en mer dans sa cachette. Dieu soit loué ! nous sommes indemnes l’un et l’autre, et enfin réunis.

Aujourd’hui, je suis trop secoué pour écrire. Demain, ma joie sera domptée, et je raconterai.

 

Non. S’il m’est difficile d’écrire dans l’état où je suis, il m’est plus difficile encore de me retenir d’écrire. Je vais donc raconter cette mésaventure qui se termine au mieux. Sans trop de détails, mais seulement comme on traverse un ruisseau en sautant d’une pierre à l’autre.

 

Le mercredi 8 juillet, le Sanctus Dionisius entra au port d’Amsterdam la tête basse, comme une bête captive tirée par une corde au cou. J’étais sur le pont, mon sac de toile à l’épaule, mes mains appuyées sur le bastingage, mes yeux posés sur les murs rosâtres, les toits brunâtres, les chapeaux noirs sur le quai – cependant que toutes mes pensées étaient ailleurs.

Dès que nous eûmes accosté, on nous ordonna, sans violence mais sans égards, de quitter le navire, et de marcher jusqu’à un bâtiment au bout du quai où nous fûmes enfermés. Ce n’était pas à vrai dire une prison, juste un enclos à toiture, avec des hommes en faction devant les deux portes, qui nous interdisaient la sortie. Nous fûmes divisés en deux groupes, ou peut-être en trois. Avec moi il y avait les quelques rares passagers restants, et une partie de l’équipage, mais pas Maurizio, ni le capitaine.

Au troisième jour, un dignitaire de la ville vint inspecter les lieux, qui prononça, en me regardant, des paroles rassurantes ; cependant, son visage demeura sévère, et il ne formula aucune promesse précise.

Une semaine plus tard, je vis arriver le capitaine, accompagné de diverses personnes que je ne connaissais pas. Il appela par leur nom les marins les plus vigoureux, et je compris que c’était pour décharger la marchandise qui était à bord. On les ramena à “l’enclos” en fin de journée, pour revenir les chercher le lendemain, et encore le surlendemain.

Une question me brûlait les lèvres : au moment de vider le navire, avait-on fouillé aussi les cabanes des passagers ? Longtemps, je cherchai une manière de la poser qui pût satisfaire ma curiosité sans attirer les soupçons ; mais à la fin, j’y renonçai. Dans la situation où je me trouvais, l’impatience était la pire conseillère.

 

Au cours de ces longues journées d’angoisse et d’attente, que de fois j’ai pensé à Maïmoun, à tout ce qu’il me disait à propos d’Amsterdam, et à tout ce que j’avais pris l’habitude d’en dire moi aussi. Cette cité alors lointaine était devenue pour nous un lieu de rêverie complice, et un horizon d’espérance. Nous nous promettions quelquefois d’y venir ensemble, d’y vivre quelque temps, et peut-être Maïmoun s’y trouve-t-il, d’ailleurs, comme il le projetait. Quant à moi, je regrette à présent d’y avoir posé les pieds. Je regrette d’être venu en prisonnier au pays des hommes libres. Je regrette d’avoir passé à Amsterdam tant de nuits tant de jours sans avoir vu autre chose que l’envers de ses murs.

 

Deux semaines s’écoulèrent encore avant qu’on ne nous fît remonter sur le Sanctus Dionisius. Sans d’ailleurs nous autoriser encore à lever l’ancre. Nous étions toujours privés de liberté, mais à bord de notre navire, sur lequel patrouillaient à toute heure des détachements de soldats.

Pour mieux nous surveiller, on nous confina tous dans une partie du navire. Ma cabane était de l’autre côté, et par prudence je m’imposai de ne point m’y rendre pour ne pas trahir mon secret.

Et même lorsque le navire appareilla enfin, je me retins encore quelque temps d’aller dans mes anciens quartiers, vu qu’un détachement hollandais demeura à bord jusqu’à ce que nous ayons quitté le Zuiderzee, qui est une sorte de mer intérieure, pour atteindre la mer du Nord.

 

C’est seulement aujourd’hui que j’ai pu vérifier que mon trésor était encore intouché, dans sa cachette. Je l’y ai laissé, me contentant de reprendre mon écritoire et ce cahier.

Le 15 août

À bord, tous les marins s’enivrent, et moi-même j’ai un peu bu.

Curieusement, je n’ai pas eu le mal de mer, cette fois, en quittant le port. Et malgré tout ce que j’ai ingurgité, je marche sur le pont d’un pied ferme.

 

Maurizio, qui est aussi éméché que ses aînés, m’a appris que le capitaine, lorsque notre navire fut arraisonné, avait prétendu que le tiers seulement de sa cargaison était destiné à Londres, et les deux autres tiers à un marchand d’Amsterdam. Arrivé dans cette dernière ville, il aurait fait appeler l’homme, qu’il connaissait fort bien. Celui-ci n’étant pas en ville, il fallut attendre son retour. Après quoi les choses se dénouèrent très vite. Comprenant ce qui venait de se passer, et ne voyant que bénéfice à l’opération, le négociant confirma les dires de Centurione et prit livraison de la marchandise. Les autorités se contentèrent de saisir le tiers restant, avant de relâcher hommes et navire.

Fou – je n’en démords pas ! – mais apparemment habile, notre capitaine ! À moins qu’il n’y ait, dans cet homme, deux âmes superposées, qui tour à tour se cachent l’une l’autre.

Le 17 août

Selon Maurizio, notre capitaine aurait, encore une fois, trompé les Hollandais, leur faisant croire qu’il repartait pour Gênes, alors qu’il cingle maintenant droit sur Londres !

Le 19 août

Nous remontons l’estuaire de la Tamise, et je n’ai plus aucun compagnon à bord – je veux dire personne avec qui avoir une conversation d’honnête homme. N’ayant rien d’autre à faire, je devrais écrire, mais j’ai l’esprit vide, et ma main ne s’échauffe pas.

 

Londres, j’y arrive sans en avoir jamais rêvé.

Le lundi 23 août 1666

Nous avons atteint le débarcadère du pont de Londres aux premières lueurs de la journée, après avoir été interceptés par trois fois en remontant l’estuaire, tant les Anglais demeurent sur leurs gardes après leurs derniers affrontements avec les Hollandais.

 

À peine arrivé, j’ai déposé mes maigres affaires dans une auberge au bord de la Tamise, près des docks, pour partir à la recherche de Cornelius Wheeler. Je savais, par le pasteur Coenen, que son magasin était proche de la cathédrale Saint Paul, et il me suffît de poser quelques questions aux autres commerçants pour qu’ils m’y conduisent.

Lorsqu’en entrant je demandai à voir le sieur Wheeler, un jeune commis me conduisit à l’étage chez un très vieil homme au visage maigre et triste, qui s’avéra être le père de Cornelius. Celui-ci se trouve à Bristol, me dit-il, et il ne reviendra que dans deux ou trois semaines ; si j’avais besoin cependant d’un renseignement ou d’un livre, il serait heureux de me donner satisfaction.

Je m’étais déjà présenté, mais comme mon nom ne lui disait apparemment rien, je lui expliquai que j’étais ce Génois auquel Cornelius avait confié sa maison de Smyrne.

“J’espère qu’il n’est pas arrivé malheur”, s’inquiéta le vieil homme.

Non, la maison n’a souffert de rien, qu’il se rassure, je n’ai pas fait le voyage pour lui annoncer un sinistre, je suis à Londres pour mes propres affaires. Je lui parlai un peu de mon négoce, qui ne pouvait que l’intéresser puisqu’il s’apparente au sien. J’évoquai les ouvrages qui se vendent, et ceux qu’on ne me demande plus.

À un moment de la conversation, je glissai un mot sur le livre du Centième Nom, en laissant entendre que je n’ignorais pas que Cornelius l’avait rapporté de Smyrne. Mon interlocuteur ne sursauta pas ostensiblement, mais je crus deviner dans son regard une lueur de vive curiosité. Et peut-être de méfiance.

“Je ne lis pas l’arabe, hélas. Pour l’italien, le français, le latin, et le grec, je pourrais vous dire exactement quels livres nous avons sur ces étagères. Mais pour l’arabe et le turc, il faudra attendre Cornelius.”

Je lui décrivis avec insistance l’aspect de l’ouvrage, sa taille, les dorures en forme de losanges concentriques sur sa reliure de cuir vert… C’est alors que le jeune commis, qui traînait là à nous écouter, crut utile d’intervenir.

“Ne serait-ce pas le livre que le chaplain est venu prendre ?”

Le vieux Wheeler le transperça du regard, mais le mal, si je puis dire, était fait. Il ne servait à rien de dissimuler.

“En effet, ce doit bien être ce livre, nous l’avons vendu il y a quelques jours, mais regardez autour de vous, je suis sûr que vous trouverez de quoi vous intéresser.”

Il demanda à l’employé d’apporter tels et tels ouvrages, dont je n’ai même pas voulu retenir les noms ; il n’était pas question de lâcher prise.

“J’ai fait un long trajet pour acquérir ce livre, je vous serais reconnaissant de m’indiquer où je pourrais trouver ce chaplain, je vais essayer de le lui racheter.”

“Veuillez m’excuser, je ne suis pas censé vous dire qui a acheté quoi, ni surtout vous donner l’adresse de nos clients.”

“Si votre fils m’a fait suffisamment confiance pour me confier sa maison avec tout ce qu’elle contient…”

Je n’eus pas besoin de poursuivre.

“C’est bon, Jonas va vous conduire.”

En chemin, le jeune garçon, abusé sans doute par les quelques mots d’anglais qu’il avait entendus de ma bouche, déversa sur moi un flot de confidences dont je ne saisis presque rien. Je me contentais de hocher la tête en contemplant la cohue des ruelles. J’ai juste appris de lui que l’homme que nous allions voir avait été autrefois un aumônier dans l’armée de Cromwell. Jonas n’a pu me dire son vrai nom, il paraissait même ne pas comprendre ma question, il n’avait jamais entendu d’autre nom que chaplain.

Vu que l’acheteur de mon livre était un homme d’Église, j’étais persuadé que nous allions vers la cathédrale voisine, ou quelque chapelle, ou un presbytère. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque le commis s’arrêta devant la porte d’un débit de bière, – “ale house”, disait l’enseigne. Lorsque nous entrâmes, douze paires d’yeux embrumés nous dévisagèrent un long moment. Il faisait sombre comme au crépuscule alors qu’il n’était pas encore midi. Les conversations s’étaient muées en murmures dont j’étais indiscutablement l’unique sujet. On ne doit pas voir souvent dans ce lieu des vêtements génois. Je saluai de la tête, et Jonas demanda à la patronne, – une grande femme potelée à la chevelure chatoyante, aux seins à moitié découverts –, si le chaplain était là. Elle fit simplement un geste du doigt, indiquant l’étage. Nous empruntâmes aussitôt un couloir, au bout duquel se trouvait un escalier aux marches grinçantes. Puis, tout en haut, une porte close à laquelle le commis frappa, avant de tourner la poignée en appelant à mi-voix :

Chaplain !

Ledit chapelain n’avait, à mes yeux, rien d’un homme d’Église. En disant “rien”, j’exagère. Il avait, à n’en pas douter, une sorte de solennité naturelle. Sa haute taille, déjà, et aussi cette abondante barbe qui le faisait ressembler à un pope orthodoxe, sinon à un ecclésiastique anglais. Une mitre, une chasuble sur les épaules, une crosse à la main, et il serait devenu évêque au-dessus de ses ouailles. Mais il ne répandait autour de lui ni piété, ni parfum de chasteté, ni aucune tempérance. Bien au contraire, il m’apparut d’emblée comme un ripailleur païen. Sur la table basse, devant lui, il y avait trois chopes de bière, deux vides et une aux trois quarts pleine. Il venait sans doute de prendre une gorgée, puisqu’on voyait sur sa moustache quelques blanches bulles de mousse.

D’un large sourire, il nous invita à nous asseoir. Mais Jonas s’excusa, il devait revenir chez son maître. Je lui mis une pièce dans la main, et le chapelain le pria de nous commander deux pintes en sortant. Bientôt, la patronne monta elle-même les deux bières, fort empressée et respectueuse, et l’homme de Dieu la remercia d’une bonne tape sur les fesses, non une tape discrète, mais si ostensible qu’elle semblait seulement faite pour me choquer. Je ne cherchai pas à dissimuler mon embarras, je crois qu’ils auraient été fort vexés l’un et l’autre si j’avais trouvé la chose banale.

Avant qu’elle ne montât, j’avais eu le temps de me présenter, et de dire que je venais d’arriver à Londres. Je m’étais efforcé de parler en anglais, péniblement. Pour m’épargner d’autres souffrances, l’homme me répondit en latin. Un latin d’érudit qui résonnait étrangement en ce lieu. Je suppose même qu’il a voulu paraphraser Virgile ou quelque autre poète antique en me lançant :

“Ainsi, vous avez quitté un pays arrosé par la Grâce, pour venir dans cette contrée labourée par la Malédiction !”

“Le peu que j’en ai vu jusqu’ici ne me donne guère cette impression. Je constate, depuis que je suis arrivé, une certaine liberté d’attitude, et une indéniable jovialité…”

“C’est bien cela, un pays maudit ! On doit s’enfermer à l’étage, et boire dès le matin pour se croire libre. Si un voisin jaloux prétend que vous avez blasphémé, vous êtes fouetté en public. Et si vous paraissez trop bien-portant pour votre âge, on vous soupçonne de sorcellerie. J’aimerais mieux être prisonnier chez les Turcs…”

“Si vous dites cela, c’est que vous n’avez jamais goûté aux geôles du sultan !”

“Peut-être”, admit-il.

Après le passage de la patronne, et malgré l’embarras que j’avais éprouvé sur le moment, l’atmosphère s’était détendue, et je me sentis suffisamment en confiance pour avouer à ce personnage, sans détour, les raisons de ma visite. Dès que j’eus mentionné Le Centième Nom, son visage s’illumina et ses lèvres frémirent. Croyant qu’il s’apprêtait à me dire quelque chose à propos de ce livre, je me tus, le cœur battant, mais d’un geste de sa chope de bois il m’invita à poursuivre, tout en souriant de plus belle. Alors, jouant franc jeu, je lui dis exactement pour quelle raison je m’y intéressais. En cela, je prenais des risques. Si cet ouvrage contient effectivement le nom qui sauve, comment pourrais-je demander à ce saint homme de me le céder ? Et à quel prix ? Un meilleur commerçant aurait parlé de ce livre et de son contenu en termes plus mesurés, mais je sentais d’instinct qu’il eût été malhabile de jouer au plus fin. Moi qui cherche le livre du salut, comment pourrais-je, sous l’œil de Dieu, l’obtenir par la duperie ? Serai-je jamais plus rusé que la Providence ?

Je m’imposai donc de révéler clairement au chaplain la valeur de ce texte. Je lui parlai de tout ce qui se dit parmi les libraires à son propos, des doutes concernant son authenticité, et des diverses spéculations sur ses vertus supposées.

“Et vous, demanda-t-il, quel est votre sentiment ?”

Il conservait invariablement ce même sourire, que je ne parvenais pas à déchiffrer, et que je commençais à trouver irritant. Mais je m’efforçai de n’en rien laisser paraître.

“Mon opinion n’a jamais été tranchée. Un jour, je me dis que ce livre est la chose la plus précieuse au monde, et le lendemain j’ai honte d’avoir été si crédule et si superstitieux.”

Sur son visage, le sourire s’était effacé. Il souleva sa chope et la tendit vers moi en un geste d’encensoir, puis la vida d’une traite. Il voulait par ce geste, me dit-il, rendre hommage à ma sincérité, à laquelle il ne s’attendait pas.

“Je croyais que vous alliez me servir quelque boniment de marchand, prétendre que vous cherchiez ce livre pour un collectionneur, ou bien qu’il vous a été recommandé par votre père sur son lit de mort. Je ne sais si vous avez été honnête par nature ou par suprême habileté, je ne vous connais pas assez pour en juger, mais votre attitude me plaît.”

Il se tut. Empoigna sa chope vide, puis la reposa aussitôt sur la table basse avant de dire, abruptement :

“Écartez cette tenture, derrière vous ! Le livre est là !”

Je demeurai un moment hébété, à me demander si j’avais bien compris. Je m’étais tellement habitué aux embûches, aux déceptions, aux rebondissements, que de m’entendre dire aussi simplement que le livre était là me désemparait. Je me demandai même si ce n’était pas l’effet de la bière, que j’avais avalée d’une traite tant j’avais soif.

Néanmoins, je me levai. J’écartai cérémonieusement la tenture sombre et poussiéreuse qu’il m’avait désignée. Le livre était bien là. Le Centième Nom. Je me serais attendu à le voir dans une sorte d’écrin, entouré de deux cierges, ou bien ouvert sur un lutrin. Non, rien de tout cela, il était posé à plat sur une étagère, avec quelques autres ouvrages, ainsi que des plumes, deux encriers, une rame de feuilles blanches, une trousse d’épingles, et divers objets en pagaille. Je le pris d’une main hésitante, l’ouvris à la page de titre, m’assurai que c’était bien celui que m’avait offert le vieil Idriss l’année dernière, et que j’avais cru irrémédiablement englouti.

Surpris ? Oui, surpris. Et légitimement secoué. Tout cela tient du miracle ! C’est mon premier jour à Londres, mon pied s’est à peine habitué à la terre ferme, et le livre que je poursuis depuis un an est déjà dans mes mains ! Mon hôte m’accorda le temps de l’émotion. Il attendit que je sois revenu lentement m’asseoir, le livre serré contre mes battements de cœur. Puis il me dit, sans aucune intonation interrogative :

“C’est bien celui que vous cherchiez…”

Je dis oui. À vrai dire, je ne pouvais pas distinguer grand-chose, il ne faisait pas clair dans la pièce. Mais j’avais vu le titre, et avant cela même j’avais reconnu le livre de l’extérieur. Je n’avais pas une once de doute.

“Je suppose que vous lisez parfaitement l’arabe.”

Je dis encore oui.

“Alors j’ai un marché à vous proposer.”

Je relevai les yeux tout en me cramponnant au trésor retrouvé. Le chapelain avait l’air de cogiter intensément, et sa tête me sembla encore plus imposante, encore plus volumineuse, même en faisant abstraction de sa barbe et de sa crinière blanchissantes.

“J’ai un marché à vous proposer, répéta-t-il, comme pour se ménager encore quelques secondes de réflexion. Vous voulez ce livre, et moi je veux seulement comprendre ce qu’il contient. Lisez-le-moi, de bout en bout, ensuite vous pourrez l’emporter.”

Là encore, je dis oui, sans l’ombre d’une hésitation.

Que j’ai bien fait de venir jusqu’à Londres ! C’est ici que ma bonne étoile m’attendait ! Ma ténacité a payé ! L’entêtement que j’ai reçu en héritage de mes ancêtres m’a servi ! Je suis fier d’être de leur sang, et de n’avoir point démérité !

À Londres, le mardi 24 août 1666

Ma tâche ne sera pas facile, je le sais.

Il me faudra un certain nombre de séances pour lire ces quelque deux cents pages, pour les traduire de l’arabe au latin, et plus que tout pour les expliciter alors que l’auteur n’a jamais voulu être explicite. Mais j’ai tout de suite vu dans la proposition inattendue du chapelain une chance, pour ne pas dire un signe. Ce qu’il m’offre, ce n’est pas seulement de récupérer le livre de Mazandarani, c’est aussi de m’y plonger studieusement comme je ne l’aurais pas fait de moi-même. Devoir lire ce texte phrase après phrase, devoir le traduire mot après mot afin de le rendre intelligible pour un auditeur exigeant, voilà assurément la seule manière de savoir, une fois pour toutes, si une grande vérité secrète habite ses pages.

Plus j’y pense, plus je suis à la fois perplexe et exalté. Ainsi, il aura fallu que je suive ce livre de Gibelet jusqu’à Constantinople, puis de Gênes jusqu’à Londres, jusqu’à cette taverne, jusqu’à la tanière de ce curieux aumônier, pour m’atteler enfin à la tâche la plus nécessaire. J’ai presque l’impression que tout ce que j’ai vécu depuis un an n’était qu’un prélude, une série d’épreuves que le Créateur a voulu me faire traverser avant que je sois digne de connaître Son nom intime.

 

Au dernier paragraphe, j’ai écrit : “Depuis un an”. Ce n’est pas une approximation, cela fait exactement un an, jour pour jour, que mon voyage a commencé, puisque c’est le lundi 24 août de l’année dernière que j’ai quitté Gibelet. Je n’ai plus sous la main le texte que j’avais écrit à cette occasion – j’espère que Barinelli l’aura retrouvé, et conservé, et qu’il pourra un jour me le faire parvenir !

Mais je m’égare… Je disais donc que si j’avais sous les yeux les pages que j’avais écrites au commencement du voyage, je n’aurais pas trouvé grand-chose de commun entre mon projet initial et l’itinéraire que j’ai dû suivre. Je ne pensais pas aller au-delà de Constantinople, et certainement pas en Angleterre. Et je ne pensais pas me retrouver ainsi tout seul, sans aucune des personnes qui étaient parties avec moi, ne sachant même pas ce que les uns et les autres ont pu devenir. Au cours de cette année, tout a changé autour de moi et en moi. Seul n’a pas varié, me semble-t-il, mon désir de retrouver ma maison de Gibelet. Non, à y songer de plus près, je n’en suis pas si sûr. Depuis mon passage à Gênes, il m’arrive de penser parfois que c’est là que je devrais retourner. En un sens c’est de là que je suis parti. Sinon moi-même, du moins ma famille. En dépit de l’abattement qu’avait éprouvé mon lointain aïeul Bartolomeo lorsqu’il avait voulu s’y réinstaller, il me semble que c’est seulement là qu’un Embriaco peut se sentir chez lui. À Gibelet je serai toujours l’étranger… Pourtant, c’est au Levant que vit ma sœur, c’est là que sont enterrés mes parents, c’est là qu’est ma maison, c’est là qu’est le magasin qui assure ma relative prospérité. J’ai failli écrire que c’est là aussi que vit la femme que je me suis mis à aimer. Mon esprit s’embrouille, assurément. Marta n’est plus à Gibelet, je ne sais si elle pourra y revenir un jour, et je ne sais même pas si elle est encore en vie.

Peut-être devrais-je cesser d’écrire, pour ce soir…

Le 25 août

Au réveil je reprends mon cahier pour reparler de dates. Je m’apprêtais à en traiter hier soir, lorsque l’évocation de Marta me l’a fait oublier. C’était pour dire qu’à Londres, il existe une confusion que je ne soupçonnais pas avant d’arriver. Nous sommes aujourd’hui le 25 août, mais pour les gens d’ici c’est seulement le 15 ! Par haine du pape, que chacun ici est censé appeler “l’antéchrist”, les Anglais ont – comme les Moscovites – refusé de s’aligner sur le calendrier grégorien qui prévaut chez nous depuis plus de quatre-vingts ans.

J’aurais encore diverses choses à dire sur cette question, mais on m’attend au débit de bière. C’est là que se dérouleront nos séances de lecture, et c’est là que j’habiterai désormais. J’ai promis d’y porter mes bagages ce matin même.

À plusieurs reprises depuis lundi, le chapelain, ainsi que Bess, la tenancière, m’avaient invité à venir vivre sur place, afin d’éviter les va-et-vient que la police du roi pourrait trouver suspects. Au début, j’avais refusé, voulant un peu garder mes distances à l’égard de ces personnes fort accueillantes mais que je ne connais pas depuis assez longtemps pour partager toutes leurs journées et leurs nuits. Seulement, hier soir, lorsque après dîner je sortis pour rejoindre mon auberge, j’eus le sentiment d’être épié. C’était même plus qu’un sentiment, une certitude. Étaient-ce des voyous ? Étaient-ce des agents du gouvernement ? Dans l’un comme l’autre cas, je n’avais nulle envie de revivre la même épreuve chaque soir.

Je sais qu’il n’est pas prudent de côtoyer de si près un homme comme le chapelain, qui fut jadis un personnage influent, et dont les autorités continuent à se méfier. Si je ne songeais qu’à ma sécurité, j’aurais effectivement dû garder mes distances. Mais ma préoccupation première n’est pas la prudence, sinon, je ne serais pas venu jusqu’à Londres à la recherche du Centième Nom, et il y a bien d’autres choses que je me serais abstenu de faire. Non, mon souci aujourd’hui est de récupérer ce livre, et de partir d’ici dès que possible en l’emportant sous le bras. Et c’est en vivant au voisinage de cet homme, et en remplissant mon contrat envers lui, que je pourrai le plus rapidement atteindre mon objectif.

 

Après m’avoir installé dans une chambre au dernier étage, juste au-dessus de celle de l’aumônier et loin du vacarme de la grande salle, Bess a monté l’escalier par trois fois pour s’assurer que je ne manquais de rien.

Ces gens sont de commerce agréable, accueillants, généreux, aimant le rire et la bonne chère. Il me semble que le séjour ici sera fort agréable, mais je n’ai pas l’intention de m’y éterniser.

Le 26 août

J’aurais dû commencer aujourd’hui ma lecture à voix haute du Centième Nom. Mais j’ai dû m’interrompre très vite, pour une raison étrange qui m’inquiète et me perturbe au plus haut point.

Nous étions quatre dans la pièce où vit le chapelain, celui-ci ayant fait venir deux jeunes gens qui semblent être ses disciples et qui font office de scribes. L’un d’eux, nommé Magnus, devait s’occuper de transcrire soigneusement la traduction latine du texte ; l’autre, qui se prénomme Calvin, devait noter les commentaires.

J’écris “aurais dû”, “devait”, parce que les choses ne se sont pas passées comme nous le prévoyions. J’avais commencé par lire et traduire le titre intégral, Dévoilement du nom caché du Maître des créatures –, puis le nom complet de Mazandarani, Abou-Maher Abbas fils d’Untel, fils d’Untel, fils d’Untel… Mais à peine avais-je tourné la première page, la pièce s’est assombrie, comme si un nuage de suie était venu voiler le soleil, empêchant les rayons de parvenir jusqu’à nous. Jusqu’à moi, devrais-je dire, car les autres personnes dans la pièce ne semblaient pas avoir remarqué ce qui venait de se produire.

Au même moment, Bess poussa la porte pour nous apporter des bières, ce qui me donna un court répit. Mais aussitôt, les regards se tournèrent à nouveau vers moi, et le chapelain, intrigué par mon silence, me demanda ce que j’avais et pourquoi je ne poursuivais pas la lecture. Je répondis que j’étais en proie à la migraine, que j’avais l’impression d’avoir la tête dans un étau qui l’enserrait, et que mes yeux s’en trouvaient obscurcis. Il me conseilla d’aller me reposer, pour que nous puissions reprendre la lecture demain.

Dès qu’il prononça ces paroles, je refermai le livre et eus à l’instant même le sentiment d’être revenu à la lumière. J’éprouvai un immense bien-être, que je pris soin de dissimuler, de peur que mes hôtes ne s’imaginent que mon malaise était simulé.

Et à l’heure où j’écris ces lignes dans mon cahier, j’ai l’impression que cet obscurcissement n’a jamais eu lieu, que je l’ai seulement rêvé. Mais je sais, sans l’ombre d’un doute, qu’il n’en est rien. Quelque chose m’est arrivé, dont je ne sais quoi penser, ni quoi dire – c’est pour cela que je n’ai pas avoué la vérité au chapelain lorsqu’il m’a demandé pourquoi je m’étais interrompu. Quelque chose dont la nature m’échappe, mais qui ramène à mon souvenir un incident vieux de plus d’un an, qui ne m’avait semblé sur le moment contenir aucun mystère. J’étais revenu de chez le vieil Idriss avec le livre qu’il m’avait offert, et je l’avais feuilleté dans mon magasin ; il me semblait alors que la lumière était suffisante, mais je n’avais pas réussi à lire. La veille aussi, d’ailleurs, le même phénomène s’était produit, et il m’avait encore moins frappé. Lorsque je me trouvais chez Idriss, justement, dans sa masure. Bien sûr, celle-ci était fort sombre, mais pas au point de rendre les pages intérieures de ce livre totalement indéchiffrables, alors que j’avais pu lire sans problème la page de titre, dont les caractères n’étaient pas sensiblement plus gros.

Il y a là un phénomène que je ne m’explique pas, qui m’inquiète et me perturbe et m’effraie.

Serait-ce une malédiction liée à ce texte ?

Serait-ce ma propre terreur de voir se dessiner devant moi les caractères du nom suprême ?

Je me demande si tous ceux qui ont abordé Le Centième Nom n’ont pas éprouvé la même sensation, la même cécité. Peut-être ce texte est-il placé sous l’empire d’un charme protecteur, d’une amulette nouée, d’un talisman, – que sais-je ?

Si c’est le cas, je n’irai jamais jusqu’au bout. À moins que la malédiction ne soit, d’une façon ou d’une autre, levée, ou “dénouée”.

Mais la présence d’un tel nœud, d’une telle malédiction, n’est-elle pas aussi, en elle-même, la preuve qu’il ne s’agit pas là d’un livre comme les autres, et qu’il contient effectivement les vérités les plus précieuses, les plus indicibles, les plus redoutables, les plus interdites ?

Le 27 août 1666

Hier soir, pendant que j’écrivais mon journal de voyage à la lumière du jour, qui tombe ici très tard, j’eus la surprise de voir Bess entrer dans ma chambre. La porte était entrouverte, elle avait frappé, puis l’avait poussée du même mouvement. Je rangeai mon cahier sous le lit, sans avoir l’air de me hâter, et en me promettant de le reprendre quand elle serait partie. Mais elle resta un long moment, après lequel je n’avais plus à l’esprit ce que je m’apprêtais à écrire.

Elle se montra inquiète de ma migraine, dont elle se promettait, dit-elle, de me débarrasser. Elle parla de “dénouer” quelque chose dans mes épaules ou dans ma nuque, et ce mot a éveillé ma curiosité. Elle m’invita à m’asseoir sur une chaise basse, elle derrière moi qui, de ses doigts et de ses paumes, me pétrissait patiemment la chair et les os. N’ayant pas la douleur que je prétendais, mais un mal sournois et inavouable, je ne pus juger de l’efficacité de sa méthode. Son application était néanmoins émouvante, et pour ne point la froisser je lui dis que je me sentais soudain ragaillardi. Elle proposa alors de venir exercer son art de la même manière lorsque je serais plongé dans la lecture. Je m’empressai de refuser. Et dès qu’elle fut sortie de ma chambre, je me surpris à rire seul. Je m’imaginais en train de lire, de traduire, entouré du chapelain et de ses deux disciples, pendant qu’une brave femme me labourait les épaules et le dos et la nuque de ses mains guérisseuses. La sérénité de l’auditoire en pâtirait, j’imagine…

Cela dit, il faudra bien que je finisse par trouver un remède à mon infirmité, sans quoi ma lecture devra bientôt s’interrompre. Aujourd’hui, il y eut comme une brève éclaircie qui me permit de lire quelques lignes de la présentation de Mazandarani, puis l’obscurcissement revint. Je m’approchai un peu de la fenêtre, et j’eus l’impression que les pages étaient plus lisibles, mais cela ne dura guère, la lumière ne tarda pas à faiblir, et bientôt je ne vis plus rien. Enveloppés, mes yeux et moi, dans d’épaisses ténèbres. Le chapelain et ses disciples se montrèrent déçus, et agacés, mais ils ne m’accusèrent de rien, et acceptèrent de remettre la lecture à demain.

À présent, j’ai la certitude qu’une volonté puissante protège ce texte contre les regards avides. Le mien en fait partie. Je ne suis pas un être saint, je n’ai pas plus de mérite qu’un autre, et si j’étais assis à la place du Très-Haut, ce n’est certainement pas à un individu comme moi que j’aurais révélé le secret le plus précieux ! Moi, Baldassare Embriaco, négociant en curiosités, tout juste honnête mais sans grande piété, sans sainteté aucune, sans souffrances ni sacrifices à faire valoir ni pauvreté, pourquoi diable aurais-je le privilège d’être choisi par Dieu comme dépositaire de Son nom suprême ? Pourquoi me prendrait-Il ainsi dans son intimité à l’instar de Noé, d’Abraham, de Moïse ou de Job ? Il me faudrait beaucoup d’orgueil, et beaucoup d’aveuglement, pour m’imaginer un seul instant que Dieu pourrait voir en moi un être d’exception. Certaines de Ses créatures sont remarquables par leur beauté, par leur intelligence, par leur piété, par leur dévouement, par leur tempérament, Il pourrait se vanter, si j’ose dire, d’en être l’auteur. De m’avoir créé, moi, Il ne peut se vanter ni se lamenter. Il doit me contempler du haut de Son trône céleste sinon avec dédain, du moins avec indifférence…

Et pourtant me voici à Londres, ayant traversé la moitié du monde à la poursuite de ce livre, et l’ayant retrouvé contre toute attente ! Est-ce fou de penser que, malgré tout ce que je viens de dire, le Très-Haut me suit du regard, et qu’il me guide dans certaines voies que sans Lui je n’aurais pu connaître ? Chaque jour, je porte dans mes mains Le Centième Nom, j’y ai déjà débroussaillé quelques pages, j’avance pas à pas dans son labyrinthe. Seule cette étrange cécité retarde ma progression, mais ce n’est peut-être qu’un obstacle après d’autres, une épreuve après d’autres, que je finirai par franchir. Grâce à ma persévérance, à mon entêtement, ou par la volonté insondable du Maître des créatures…

Le 28 août 1666

Aujourd’hui encore, il y a eu une éclaircie, un peu moins brève que celle d’hier. Il me semble que ma persévérance porte des fruits. Tout au long, il y avait sur le livre ou sur mes yeux comme un voile d’ombre, mais qui n’obscurcissait pas les mots. Je pus donc lire trois pages entières avant que l’ombre ne s’épaississe, et que les lignes se brouillent.

Dans ces pages, Mazandarani s’efforce de réfuter l’opinion fort répandue selon laquelle le nom suprême, s’il existe, ne devrait pas être prononcé par les hommes, parce que les êtres et les objets que l’on peut nommer sont ceux sur lesquels on peut exercer une certaine autorité, alors que Dieu ne peut, de toute évidence, subir une quelconque domination. Pour écarter cette objection, l’auteur entreprend de comparer l’islam au judaïsme. Si la religion de Moïse sanctionne effectivement ceux qui prononcent le nom ineffable, et s’ingénie à trouver les moyens d’éviter toute mention directe du Créateur, la religion de Mahomet a pris résolument le contre-pied de cette attitude, exhortant les croyants à prononcer jour et nuit le nom de Dieu.

De fait, confirmai-je au chapelain et à ses disciples, il n’y a, en pays d’islam, pas une conversation où ne revienne dix fois le nom d’Allah, pas une tractation où les deux parties ne jurent sans arrêt par Lui, “wallah”, “billah”, “bismil-lah”, pas une formule d’accueil, ou d’adieu, ou de menace, ou d’exhortation, ou même de lassitude, dans laquelle Il ne soit explicitement invoqué.

Cet encouragement à répéter sans cesse le nom de Dieu ne s’applique pas seulement à Allah, mais aux quatre-vingt-dix-neuf noms qui lui sont attribués, ainsi qu’au centième pour ceux qui le connaîtraient. Mazandarani cite d’ailleurs le verset qui est à l’origine de tous les débats sur le nom suprême – “Glorifie le nom de ton Seigneur, le très-grand” – en faisant remarquer que le Coran ne se contente pas de nous apprendre qu’il existe un nom “très-grand”, mais nous appelle clairement à glorifier Dieu par ce nom…

En lisant ce passage, je me suis souvenu des propos que m’avait tenus, en mer, le prince Ali Esfahani, et je me suis dit qu’en dépit de ses dénégations, je suis persuadé qu’il a déjà eu l’occasion de lire l’ouvrage de Mazandarani. Je me suis alors demandé si, pendant qu’il le feuilletait, il avait éprouvé, comme moi, cette cécité passagère. Et c’est au moment précis où cette interrogation traversa mon esprit que l’obscurcissement revint, qui m’empêcha de poursuivre ma lecture… Je pris ma tête dans mes mains, simulant une forte migraine, et mes amis s’employèrent à me plaindre, à me rassurer et à me suggérer des remèdes. Le plus efficace, me dit Magnus, qui souffre parfois de ces douleurs, serait de me plonger… dans l’obscurité la plus totale. Ah, s’il savait !

 

Bien que la séance eût été courte, mes amis sont aujourd’hui moins déçus. Je leur ai lu, je leur ai traduit, je leur ai expliqué, et si je pouvais faire de même jour après jour, ce livre n’aurait bientôt plus aucun secret pour eux – ni pour moi.

Nous ne reprendrons pas la lecture demain, mais lundi. Pourvu que je puisse “officier” dans les mêmes conditions qu’aujourd’hui. Je ne demande pas au Ciel de déchirer une fois pour toutes ce voile qui obscurcit mes yeux, je Lui demande seulement de le lever un peu chaque jour. Est-ce encore trop demander ?

Dimanche, 29 août

Ce matin, ils sont tous allés de bonne heure à la messe, qui est ici obligatoire au point que les récalcitrants, fréquemment dénoncés par leurs voisins, sont punis de prison, du fouet parfois, et de tracasseries diverses. Moi-même, en tant qu’étranger et “papiste”, j’en suis dispensé. Mais j’ai intérêt, m’a-t-on dit, à ne pas trop pavaner ma tête d’impie dans les rues. Je suis donc resté dans ma chambre à me délasser, à lire et à écrire, à l’abri des regards. J’ai trop rarement l’occasion de paresser pour ne point l’apprécier.

Ma chambre est comme une tourelle au-dessus de la ville, donnant par la droite sur un alignement de toits, et par la gauche sur la cathédrale Saint Paul qui, en raison de ses dimensions, paraît toute voisine. L’espace aménagé autour de mon lit est réduit, mais il suffît d’enjamber quelques caisses et de se faufiler entre les poutres pour se retrouver dans de vastes combles où règne la fraîcheur. Je m’y suis assis dans la pénombre un long moment. Peut-être y a-t-il des rats et des punaises, mais je n’en ai pas vu. J’étais, tout au long de la matinée, d’humeur sereine, content qu’on m’ait oublié et souhaitant qu’on m’oublie encore longtemps longtemps, dussé-je jeûner jusqu’au soir.

Le 30 août

Nous devions reprendre la lecture, mais le chaplain s’est absenté ce matin sans m’avoir prévenu. Ses jeunes disciples aussi. Bess me dit qu’ils reviendront dans trois ou quatre jours. Bien qu’elle se soit montrée inquiète, elle ne m’a fait aucune confidence.

Encore une journée d’oisiveté, donc, et je ne m’en plains pas. Seulement, au lieu de paresser dans ma chambre ou dans ses dépendances, j’ai décidé de me promener à travers Londres.

 

Que je me sens étranger dans cette ville ! J’ai constamment l’impression d’attirer les regards, des regards sans aménité, nulle part les voyageurs ne sont épiés avec autant d’hostilité. Est-ce à cause de la guerre qui se poursuit encore avec les Hollandais et avec les Français ? Est-ce à cause des vieilles guerres intestines, qui ont dressé le frère contre son frère, le fils contre son père, et installé durablement dans les esprits l’amertume et la suspicion ? Est-ce à cause des Fanatiques, qui sont encore légion, et que l’on s’empresse de pendre dès qu’ils sont repérés ? Peut-être tout cela à la fois, au point que les ennemis – réels ou supposés – sont ici innombrables.

J’avais envie de visiter la cathédrale Saint Paul, mais j’y ai renoncé, de peur qu’un sacristain ne prenne la mouche et ne me dénonce. Tout “papiste” est suspect, surtout s’il est originaire d’Italie ; c’était du moins mon impression tout au long de ma promenade. J’ai dû lutter chaque instant avec moi-même pour surmonter le sentiment de malaise qui m’accompagnait à chaque pas.

Le seul endroit où je me sois senti en confiance, c’était chez les libraires qui tiennent boutique au voisinage du cimetière Saint Paul. Auprès d’eux, je n’étais plus un étranger, je n’étais plus un papiste, j’étais un confrère et un client.

Je l’ai toujours pensé, mais aujourd’hui je le pense encore plus : le négoce est la seule activité respectable, et les marchands sont les seuls êtres civilisés. Ce ne sont point les marchands que Jésus aurait dû chasser du Temple, mais les soldats et les prêtres !

Le 31 août

Je m’apprêtais à sortir pour aller refaire un tour du côté des libraires, lorsque Bess m’a invité à boire une bière en sa compagnie, et nous nous sommes attablés dans un coin de la taverne comme si nous étions l’un et l’autre des clients. Elle s’est levée à plusieurs reprises pour servir des boissons ou échanger quelques mots avec les habitués. Mais dans l’ensemble, il y eut peu de va-et-vient, et le bruit était juste ce qu’il fallait, ni trop bas pour que nous soyons contraints de chuchoter, ni trop haut pour que nous ayons à nous époumoner.

Certains des mots de Bess m’ont échappé, mais il me semble que j’ai presque tout saisi, et elle aussi m’a compris. Même lorsque, emporté par mon récit, je mettais dans mes phrases plus d’italien que d’anglais, elle hochait la tête de plus belle pour me signifier qu’elle avait tout compris. Je le crois volontiers. Tout être doué de raison et de bonne volonté peut comprendre un peu d’italien !

Nous avons bien bu deux ou trois pintes chacun, – elle, un peu plus peut-être ; mais ce n’était pas l’ivresse qui nous guidait. Ni l’ennui, d’ailleurs, ni la seule curiosité, ni le désir de bavardage. Nous avions l’un et l’autre besoin de retrouver une oreille amie, et une main amie. J’en parle avec émerveillement, parce que je viens seulement de découvrir, après quarante ans d’existence, quel sentiment de plénitude peuvent procurer quelques heures passées en communion intime et chaste avec une inconnue.

 

Au départ de notre longue conversation, il y eut une sorte de jeu d’enfants. Nous étions assis, nos chopes dans les mains, que nous venions d’entrechoquer en prononçant quelque formule ; elle souriait, et je me demandais déjà si nous aurions quelque chose d’autre à nous dire, lorsqu’elle sortit de la poche de son tablier un canif, avec lequel elle traça sur le bois un rectangle.

“C’est notre table”, dit-elle.

Elle dessina un petit rond de mon côté, un autre de son côté.

“C’est moi, c’est toi.”

J’avais deviné, j’attendais la suite.

Elle tendit la main jusqu’au bout de la table et creusa sans ménagement un sillon tortueux qui aboutit au petit rond qui me représentait ; puis, à partir du bout opposé, un sillon encore plus tortueux qui aboutit chez elle.

“Moi je suis arrivée d’ici, et toi de là. Aujourd’hui nous sommes assis à la même table. Je te raconterai mon chemin, tu me raconteras le tien ?”

Je ne pourrai jamais me remémorer avec suffisamment d’exactitude tout ce que Bess m’a appris aujourd’hui, sur elle-même, sur Londres et l’Angleterre de ces dernières années, – les guerres, les révolutions, les exécutions, les massacres, les Fanatiques, la grande peste… Avant de l’écouter, je croyais savoir des choses sur ce pays ; à présent je sais que je ne savais rien.

Que devrais-je consigner de tout cela dans ces pages ? D’abord ce qui concerne les personnes que je côtoie depuis mon arrivée. Et aussi ce qui se rapporte à l’objet de mon voyage, les rumeurs et les croyances qui prédisent la fin des temps. Rien d’autre.

Ce que je songe à rapporter, je ne l’écrirai pas ce soir. J’ai la tête lourde, soudain, et je ne me sens plus capable d’aligner les mots et les idées de façon cohérente. Je vais me mettre au lit, sans attendre qu’il fasse nuit. Demain, je me lèverai tôt, et je me remettrai à écrire, l’esprit clair.

Le mercredi 1er septembre 1666

Ce matin, je me suis réveillé en sursaut. Je venais de me souvenir de ce que m’avait dit mon ami vénitien sur le bateau qui nous convoyait de Gênes, et que j’ai dû rapporter dans ce même cahier. N’avait-il pas dit que les Moscovites attendaient la fin du monde pour ce jour, le premier de septembre, qui est pour eux le commencement de la nouvelle année ? C’est seulement après m’être aspergé le visage d’eau froide que je me suis rappelé qu’à Moscou, comme à Londres, la journée qui vient de commencer est celle du mercredi 22 août. Ce n’est donc qu’une fausse alerte. La fin du monde est seulement dans dix jours. J’ai encore le temps de me prélasser, de bavarder avec Bess, et de visiter les libraires.

J’espère que dans dix jours, je prendrai encore la chose d’un cœur aussi léger !

 

Mais trêve de rodomontades, il faudrait que je consigne sur-le-champ ce que j’ai appris de Bess, avant que je ne l’oublie. Déjà, après une journée et une nuit, certaines phrases s’embrouillent.

Elle m’a d’abord parlé de la peste. Un très jeune homme venait d’entrer dans la grande salle de la taverne, et elle me dit en le désignant du menton qu’il était le dernier survivant de sa famille. Et qu’elle-même avait perdu tel et tel de ses proches. Quand était-ce ? L’été dernier. Elle baissa la voix et se pencha à mon oreille pour chuchoter : “Aujourd’hui encore, des gens meurent de la peste, mais on vous cherche noise si vous le dites tout haut.” Le roi a même fait célébrer des messes pour remercier le Ciel d’avoir mis fin à l’épidémie. Quiconque oserait prétendre que ce n’est pas fini serait presque en train d’accuser de mensonge et le roi et le Ciel ! La vérité, cependant, c’est que la peste rôde encore dans la cité, et qu’elle tue. Une vingtaine de personnes chaque semaine, quand ce n’est pas deux ou trois vingtaines. Il est vrai que ce n’est pas grand-chose quand on pense qu’il y a un an, la peste tuait à Londres plus de mille personnes chaque jour ! Au début, on enterrait les victimes de nuit, pour éviter que la population n’en soit épouvantée ; lorsque les choses s’étaient aggravées, on ne pouvait même plus prendre cette précaution-là. On s’était mis alors à ramasser les cadavres de jour comme de nuit. Des tombereaux passaient même dans les rues, sur lesquels les gens balançaient les corps de leurs parents, ou de leurs enfants, ou de leurs voisins, comme s’il s’agissait de matelas pourris !

“Au début, on a peur pour ses proches, me dit Bess. Mais, à mesure que les gens meurent et meurent, on n’a plus qu’une seule idée en tête : se sauver ! survivre ! et que meure le monde entier ! Je n’ai pleuré ni ma sœur, ni mes cinq neveux et nièces, ni mon mari – Dieu me pardonne ! Je n’avais plus de larmes ! J’ai l’impression d’avoir traversé cette période les yeux hagards, comme une somnambule. En me demandant seulement si cela finirait un jour…”

Les riches et les puissants avaient déserté la ville, à commencer par le roi et les chefs de l’Église. Les pauvres étaient restés, parce qu’ils n’avaient nul endroit où aller ; ceux qui erraient sur les routes mouraient de faim. Mais il y eut aussi quelques êtres nobles qui s’obstinèrent à vouloir combattre le mal, ou tout au moins alléger les souffrances des autres. Quelques médecins, quelques hommes de religion. Notre chaplain en faisait partie. Il aurait pu s’en aller, lui aussi, m’expliqua-t-elle. Il n’est pas démuni, et l’un de ses frères possède une maison à Oxford qui a été, de toutes les villes du royaume, la plus épargnée. Il n’a pas voulu s’enfuir. Il est resté dans le quartier, s’obstinant à rendre visite aux malades, à les réconforter. Il leur disait que le monde était sur le point de s’éteindre, et qu’eux-mêmes s’en allaient un peu avant les autres ; dans quelque temps, lorsqu’ils seraient logés dans les jardins du paradis, entourés des fruits délicieux de l’Éden, ils verraient le reste des gens arriver, et ce serait à eux de les réconforter.

“Je l’ai vu au chevet de ma sœur, il lui tenait la main et parvenait à la rasséréner, et même à lui soutirer un sourire de béatitude. Il agissait de la même manière avec tous ceux qu’il visitait. Il ignorait les conseils de ses amis, et bravait même la quarantaine. Il fallait le voir, en ces temps de misère, marcher dans les rues quand les gens se terraient, une immense silhouette toute blanche, avec ses habits tout blancs, ses longs cheveux blancs, sa longue barbe blanche, on aurait dit Dieu le Père ! Quand les gens apercevaient une croix rouge dessinée sur une maison, ils se signaient et faisaient un détour pour l’éviter. Lui se dirigeait droit vers la porte, Dieu le récompensera un jour…”

Mais les autorités ne lui témoignèrent aucune gratitude pour tant de dévouement, et la populace encore moins. À la fin de l’été dernier, alors que la peste commençait à faiblir, il fut arrêté par un hallebardier qui l’accusa d’aider à la propagation du mal par les visites qu’il rendait aux pestiférés ; et lorsqu’il fut relâché huit jours plus tard, il trouva que sa maison avait été incendiée jusqu’au sol. On avait répandu le bruit qu’il avait une potion secrète lui permettant de survivre, mais qu’il refusait d’en faire bénéficier les autres. Pendant sa détention, une horde de va-nu-pieds entra dans sa maison pour retrouver la prétendue potion, saccagea tout, emporta tout ce qui pouvait être emporté, puis mit le feu à tout le reste, tant pour manifester sa rage que pour dissimuler son forfait.

On voulait le contraindre à quitter la ville, assure Bess. Mais elle lui a offert le logis, par reconnaissance, et elle en est fière. Pourquoi en veut-on au vieil homme ? À cause de ses activités passées. Elle m’en a longuement entretenu, en citant d’innombrables noms dont je ne connaissais pas la moitié ni le tiers ; aussi n’ai-je pas pu retenir grand-chose. Tout au plus que le chaplain, qui avait été aumônier dans l’armée de Cromwell, s’était ensuite querellé avec ce dernier, et avait tenté de fomenter une rébellion contre lui. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’à la restauration de la monarchie, il y a maintenant six ans, lorsque les dignitaires de la révolution furent tous persécutés, ou condamnés à l’exil, et que le cadavre de Cromwell lui-même fut déterré pour être pendu et brûlé en public, le chaplain fut relativement épargné. Mais nullement pardonné, comme ne sera jamais totalement pardonné quiconque s’est rebellé contre la monarchie, et quiconque a trempé, de près ou de loin, dans l’exécution du roi Charles. Le chaplain fait partie, et – aux dires de Bess – fera toujours partie, jusqu’à sa mort et au-delà, de ces mal-aimés.