TROISIÈME TABLEAU
La chambre de Jacques Renaud et les longs couloirs sombres de la vieille maison bourgeoise qui y aboutissent. D’un côté un vestibule dallé où vient se terminer un large escalier de pierre à la rampe de fer forgé. Mme RENAUD, Georges et Gaston apparaissent par l’escalier et traversent le vestibule.
Mme RENAUD
Pardon, je vous précède. Alors, ici, tu vois, c’est le couloir que tu prenais pour aller à ta chambre.
Elle ouvre la porte.
Et voici ta chambre.
Ils sont entrés tous les trois dans la chambre.
Oh ! quelle négligence ! J’avais pourtant demandé qu’on ouvre ces persiennes…
Elle les ouvre ; la chambre est inondée de lumière ; elle est de pur style 1910.
GASTON, regardant autour de lui.
Ma chambre…
Mme RENAUD
Tu avais voulu qu’elle soit décorée selon tes plans. Tu avais des goûts tellement modernes !
GASTON
J’ai l’air d’avoir aimé d’un amour exclusif les volubilis et les renoncules.
GEORGES
Oh ! tu étais très audacieux, déjà !
GASTON
C’est ce que je vois.
Il avise un meuble ridicule.
Qu’est-ce que c’est que cela ? Un arbre sous la tempête ?
GEORGES
Non, c’est un pupitre à musique.
GASTON
J’étais musicien ?
Mme RENAUD
Nous aurions voulu te faire apprendre le violon, mais tu n’as jamais accepté. Tu entrais dans des rages folles quand on voulait te contraindre à étudier. Tu crevais tes instruments à coups de pied. Il n’y a que ce pupitre qui a résisté.
GASTON sourit.
Il a eu tort.
Il va à un portrait.
C’est lui ?
Mme RENAUD
Oui, c’est toi, à douze ans.
GASTON
Je me voyais blond et timide.
GEORGES
Tu étais châtain très foncé. Tu jouais au football toute la journée, tu cassais tout.
Mme RENAUD, lui montrant une grosse malle.
Tiens, regarde ce que j’ai fait descendre du grenier…
GASTON
Qu’est-ce que c’est ? ma vieille malle ? Mais vous allez finir par me faire croire que j’ai vécu sous la Restauration…
Mme RENAUD
Mais non, sot. C’est la malle de l’oncle Gustave et ce sont tes jouets.
GASTON ouvre la malle.
Mes jouets !… J’ai eu des jouets, moi aussi ? C’est pourtant vrai, je ne savais plus que j’avais eu des jouets…
Mme RENAUD
Tiens, ta fronde.
GASTON
Une fronde… Et cela n’a pas l’air d’une fronde pour rire…
Mme RENAUD
En tuais-tu, des oiseaux, avec cela, mon Dieu ! Tu étais un vrai monstre… Et tu sais, tu ne te contentais pas des oiseaux du jardin… J’avais une volière avec des oiseaux de prix ; une fois, tu es entré dedans et tu les as tous abattus !
GASTON
Les oiseaux ? Des petits oiseaux ?
Mme RENAUD
Oui, oui.
GASTON
Quel âge avais-je ?
Mme RENAUD
Sept ans, neuf ans peut-être…
GASTON secoue la tête.
Ce n’est pas moi.
Mme RENAUD
Mais si, mais si…
GASTON
Non. À sept ans, j’allais dans le jardin avec des mies de pain, au contraire, et j’appelais les moineaux pour qu’ils viennent picorer dans ma main.
GEORGES
Les malheureux, mais tu leur aurais tordu le cou !
Mme RENAUD
Et le chien auquel il a cassé la patte avec une pierre ?
GEORGES
Et la souris qu’il promenait au bout d’une ficelle ?
Mme RENAUD
Et les écureuils, plus tard, les belettes, les putois. En as-tu tué, mon Dieu, de ces petites bêtes ! tu faisais empailler les plus belles ; il y en a toute une collection là-haut, il faudra que je te les fasse descendre.
Elle fouille dans la malle.
Voilà tes couteaux, tes premières carabines…
GASTON, fouillant aussi.
Il n’y a pas de polichinelles, d’arche de Noé ?
Mme RENAUD
Tout petit, tu n’as plus voulu que des jouets scientifiques. Voilà tes gyroscopes, tes éprouvettes, tes électroaimants, tes cornues, ta grue mécanique.
GEORGES
Nous voulions faire de toi un brillant ingénieur.
GASTON, pouffe.
De moi ?
Mme RENAUD
Mais, ce qui te plaisait, c’était tes livres de géographie ! Tu étais d’ailleurs toujours premier en géographie…
GEORGES
À dix ans, tu récitais tes départements à l’envers !
GASTON
À l’envers… Il est vrai que j’ai perdu la mémoire… J’ai pourtant essayé de les réapprendre à l’asile. Eh bien, même à l’endroit… Laissons cette malle à surprise. Je crois qu’elle ne nous apprendra rien. Je ne me vois pas du tout comme cela, enfant.
Il a fermé la malle, il erre dans la pièce, touche les objets, s’assoit dans les fauteuils. Il demande soudain.
Il avait un ami, ce petit garçon ? Un autre garçon qui ne le quittait pas et avec lequel il échangeait ses problèmes et ses timbres-poste ?
Mme RENAUD, volubile.
Mais naturellement, naturellement. Tu avais beaucoup de camarades. Tu penses, avec le collège et le patronage !…
GASTON
Oui, mais… pas les camarades. Un ami… Vous voyez, avant de vous demander quelles femmes ont été les miennes…
Mme RENAUD, choquée.
Oh ! tu étais si jeune, Jacques, quand tu es parti !
GASTON, sourit.
Je vous le demanderai quand même… Mais, avant de vous demander cela, il me paraît beaucoup plus urgent de vous demander quel ami a été le mien.
Mme RENAUD
Eh bien, mais tu pourras voir leurs photographies à tous sur les groupes du collège. Après, il y a eu ceux avec lesquels tu sortais le soir…
GASTON
Mais celui avec lequel je préférais sortir, celui à qui je racontais tout ?
Mme RENAUD
Tu ne préférais personne, tu sais.
Elle a parlé vite, après un coup d’œil furtif à Georges. Gaston la regarde.
GASTON
Votre fils n’avait donc pas d’ami ? C’est dommage. Je veux dire, c’est dommage si nous découvrons que c’est moi. Je crois qu’on ne peut rien trouver de plus consolant, quand on est devenu un homme, qu’un reflet de son enfance dans les yeux d’un ancien petit garçon. C’est dommage. Je vous avouerai même que c’est de cet ami imaginaire que j’espérais recevoir la mémoire – comme un service tout naturel.
GEORGES, après une hésitation.
Oh ! c’est-à-dire… un ami, tu en as eu un et que tu aimais beaucoup. Tu l’a même gardé jusqu’à dix-sept ans… Nous ne t’en reparlions pas parce que c’est une histoire si pénible…
GASTON
Il est mort ?
GEORGES
Non, non. Il n’est pas mort, mais vous vous êtes quittés, vous vous êtes fâchés… définitivement.
GASTON
Définitivement, à dix-sept ans !
Un temps.
Et vous avez su le motif de cette brouille ?
GEORGES
Vaguement, vaguement…
GASTON
Et ni votre frère ni ce garçon n’ont cherché à se revoir depuis ?
Mme RENAUD
Tu oublies qu’il y a eu la guerre. Et puis, tu sais… Voilà. Vous vous étiez disputés pour une chose futile, vous vous étiez même battus, comme des garçons de cet âge… Et sans le vouloir, sans doute, tu as eu un geste brutal… un geste malheureux surtout. Tu l’as poussé du haut d’un escalier. En tombant, il a été atteint à la colonne vertébrale. On a dû le garder dans le plâtre très longtemps et depuis il est resté infirme. Tu comprends maintenant comme il aurait été difficile, pénible, même pour toi, d’essayer de le revoir.
GASTON, après un temps.
Je comprends. Et où cela s’est-il passé, cette dispute, au collège, dans sa maison ?
Mme RENAUD, vite.
Non, ici. Mais ne parlons plus d’une chose aussi affreuse, une de celles qu’il vaut mieux ne pas te rappeler, Jacques.
GASTON
Si j’en retrouve une, il faut que je les retrouve toutes, vous le savez bien. Un passé ne se vend pas au détail. Où est-il, cet escalier, je voudrais le voir ?
Mme RENAUD
Là, près de ta chambre, Jacques. Mais à quoi bon ?
GASTON, à Georges.
Vous voulez me conduire ?
GEORGES
Si tu veux, mais je ne vois vraiment pas pourquoi tu veux revoir cette place…
Ils ont été jusqu’au vestibule.
Mme RENAUD
Eh bien, c’est là.
GEORGES
C’est là.
GASTON, regarde autour de lui, se penche sur la rampe.
Où nous battions-nous ?
GEORGES
Tu sais, nous ne l’avons pas su exactement. C’est une domestique qui a raconté la scène…
GASTON
Ce n’est pas une scène courante… J’imagine qu’elle a dû la raconter avec beaucoup de détails. Où nous battions-nous ? Ce palier est si large…
Mme RENAUD
Vous deviez vous battre tout au bord. Il a fait un faux pas. Qui sait, tu ne l’as peut-être même pas poussé.
GASTON, se retournant vers elle.
Alors, si ce n’était qu’un incident de cette sorte, pourquoi n’ai-je pas été lui tenir compagnie chaque jour dans sa chambre ? Perdre avec lui, pour qu’il ne sente pas trop l’injustice, tous mes jeudis sans courir au soleil ?
GEORGES
Tu sais, chacun a donné son interprétation… La malignité publique s’en est mêlée…
GASTON
Quelle domestique nous avait vus ?
Mme RENAUD
As-tu besoin de savoir ce détail ! D’abord, cette fille n’est plus à la maison.
GASTON
Il y en a sûrement d’autres à l’office qui étaient là à cette époque. Je les interrogerai.
Mme RENAUD
J’espère que tu ne vas pas aller ajouter foi à des commérages de cuisine. Ils t’en diront de belles, bien sûr, les domestiques, si tu les interroges. Tu sais ce que c’est que ces gens-là…,
GASTON, se retournant vers Georges.
Monsieur, je suis sûr que vous devez me comprendre, vous. Je n’ai rien reconnu encore chez vous. Ce que vous m’avez appris sur l’enfance de votre frère me semble aussi loin que possible de ce que je crois être mon tempérament. Mais – peut-être est-ce la fatigue, peut-être est-ce autre chose – pour la première fois un certain trouble me prend en écoutant des gens me parler de leur enfant.
Mme RENAUD
Ah ! mon petit Jacques, je savais bien…
GASTON
Il ne faut pas s’attendrir, m’appeler prématurément mon petit Jacques. Nous sommes là pour enquêter comme des policiers – avec une rigueur et, si possible, une insensibilité de policiers. Cette prise de contact avec un être qui m’est complètement étranger et que je serai peut-être obligé dans un instant d’accepter comme une partie de moi-même, ces bizarres fiançailles avec un fantôme, c’est une chose déjà suffisamment pénible sans que je sois obligé de me débattre en outre contre vous. Je vais accepter toutes les épreuves, écouter toutes les histoires, mais quelque chose me dit qu’avant tout je dois savoir la vérité sur cette dispute. La vérité, si cruelle qu’elle soit.
Mme RENAUD commence, hésitante.
Eh bien, voilà : pour une bêtise de jeunes gens, vous avez échangé des coups… Tu sais comme on est vif à cet âge…
GASTON l’arrête.
Non, pas vous. Cette domestique est encore ici, n’est-ce pas, vous avez menti tout à l’heure ?
GEORGES, soudain, après un silence.
Oui, elle est encore à la maison.
GASTON
Appelez-la, s’il vous plaît, Monsieur. Pourquoi hésiter davantage, puisque vous savez bien que je la retrouverai et que je l’interrogerai un jour ou l’autre ?
GEORGES
C’est si bête, si affreusement bête.
GASTON
Je ne suis pas là pour apprendre quelque chose d’agréable. Et puis, si ce détail était celui qui peut me rendre ma mémoire, vous n’avez pas le droit de me le cacher.
GEORGES
Puisque tu le veux, je l’appelle.
Il sonne.
Mme RENAUD
Mais tu trembles, Jacques. Tu ne vas pas être malade, au moins ?
GASTON
Je tremble ?
Mme RENAUD
Tu sens peut-être quelque chose qui s’éclaire en ce moment en toi ?
GASTON
Non. Rien que la nuit, la nuit la plus obscure.
Mme RENAUD
Mais pourquoi trembles-tu alors ?
GASTON
C’est bête. Mais, entre des milliers de souvenirs possibles, c’est justement le souvenir d’un ami que j’appelais avec le plus de tendresse. J’ai tout échafaudé sur le souvenir de cet ami imaginaire. Nos promenades passionnées, les livres que nous avions découverts ensemble, une jeune fille qu’il avait aimée en même temps que moi et que je lui avais sacrifiée, et même – vous allez rire – que je lui avais sauvé la vie un jour en barque. Alors, n’est-ce pas, si je suis votre fils, il va falloir que je m’habitue à une vérité tellement loin de mon rêve…
Juliette est entrée.
JULIETTE
Madame a sonné ?
Mme RENAUD
Monsieur Jacques voudrait vous parler, Juliette.
JULIETTE
À moi ?
GEORGES
Oui. Il voudrait vous interroger sur ce malheureux accident de Marcel Grandchamp dont vous avez été témoin.
Mme RENAUD
Vous savez la vérité, ma fille. Vous savez aussi que si Monsieur Jacques était violent, il ne pouvait avoir une pensée criminelle.
GASTON, la coupe encore.
Ne lui dites rien, s’il vous plaît. Où étiez-vous, Mademoiselle, quand l’accident s’est produit ?
JULIETTE
Sur le palier, avec ces Messieurs, Monsieur Jacques.
GASTON
Ne m’appelez pas encore Monsieur Jacques. Comment a commencé cette dispute ?
JULIETTE, un coup d’œil aux Renaud.
C’est-à-dire que…
GASTON va à eux.
Voulez-vous être assez gentils pour me laisser seul avec elle ? Je sens que vous la gênez.
Mme RENAUD
Je suis prête à tout ce que tu veux si tu peux nous revenir, Jacques.
GASTON, les accompagnant.
Je vous rappellerai.
À Juliette, quand ils sont seuls.
Asseyez-vous.
JULIETTE
Monsieur permet ?
GASTON, s’asseyant en face d’elle.
Et laissons de côté la troisième personne, je vous en prie. Elle ne pourrait que nous gêner. Quel âge avez-vous ?
JULIETTE
Trente-trois ans. Vous le savez bien, Monsieur Jacques, puisque j’avais quinze ans lorsque vous êtes parti au front. Pourquoi me le demander ?
GASTON
D’abord parce que je ne le savais pas ; ensuite, je vous répète que je ne suis peut-être pas Monsieur Jacques.
JULIETTE
Oh ! si, moi, je vous reconnais bien, Monsieur Jacques.
GASTON
Vous l’avez bien connu ?
JULIETTE, éclatant soudain en sanglots.
Ah ! c’est pas possible d’oublier à ce point-là !… Mais vous ne vous rappelez donc rien, Monsieur Jacques ?
GASTON
Exactement rien.
JULIETTE, braille dans ses larmes.
S’entendre poser des questions pareilles après ce qui s’est passé… Ah ! ce que ça peut être torturant, alors, pour une femme…
GASTON, reste un instant ahuri ; puis, soudain, il comprend.
Ah !… oh ! pardon. Je vous demande pardon. Mais alors, Monsieur Jacques…
JULIETTE, renifle.
Oui.
GASTON
Oh ! je vous demande pardon, alors… Mais quel âge aviez-vous ?
JULIETTE
Quinze ans, c’était mon premier.
GASTON, sourit soudain, détendu.
Quinze ans et lui dix-sept… Mais c’est très gentil cette histoire. C’est la première chose que j’apprends de lui qui me paraisse un peu sympathique. Et cela a duré longtemps ?
JULIETTE
Jusqu’à ce qu’il parte.
GASTON
Et moi qui ai tant cherché pour savoir quel était le visage de ma bonne amie ! Eh bien, elle était charmante !
JULIETTE
Elle était peut-être charmante, mais elle n’était pas la seule, allez !
GASTON, sourit encore.
Ah ! non ?
JULIETTE
Oh ! non, allez !
GASTON
Eh bien, cela non plus, ce n’est pas tellement antipathique.
JULIETTE
Vous, vous trouvez peut-être ça drôle ! Mais, tout de même, avouez que pour une femme…
GASTON
Bien sûr, pour une femme…
JULIETTE
C’est dur, allez, pour une femme, de se sentir bafouée dans son douloureux amour !
GASTON, un peu ahuri
Dans son doulou… ? Oui, bien sûr.
JULIETTE
Je n’étais qu’une toute petite bonne de rien du tout, mais ça ne m’a pas empêchée de la boire jusqu’à la lie, allez, cette atroce douleur de l’amante outragée…
GASTON
Cette atroce… ? Bien sûr.
JULIETTE
Vous n’avez jamais lu : « Violée le soir de son mariage »
GASTON
Non.
JULIETTE
Vous devriez le lire ; vous verrez, il y a une situation presque semblable. L’infâme séducteur de Bertrande s’en va lui aussi (mais en Amérique, lui, où l’appelle son oncle richissime) et c’est alors qu’elle le lui dit, Bertrande, qu’elle l’a bue jusqu’à la lie, cette atroce douleur de l’amante outragée.
GASTON, pour qui tout s’éclaire.
Ah ! c’était une phrase du livre ?
JULIETTE
Oui, mais ça s’appliquait tellement bien à moi !
GASTON
Bien sûr…
Il s’est levé soudain. Il demande drôlement.
Et il vous aimait beaucoup, Monsieur Jacques ?
JULIETTE
Passionnément. D’ailleurs, c’est bien simple, il me disait qu’il se tuerait pour moi.
GASTON
Comment êtes-vous devenue sa maîtresse ?
JULIETTE
Oh ! c’est le second jour que j’étais dans la maison. Je faisais sa chambre, il m’a fait tomber sur le lit. Je riais comme une idiote, moi. Forcément, à cet âge ! Ça s’est passé comme qui dirait malgré moi. Mais, après, il m’a juré qu’il m’aimerait toute la vie !
GASTON, la regarde et sourit.
Drôle de Monsieur Jacques…
JULIETTE
Pourquoi drôle ?
GASTON
Pour rien. En tout cas, si je deviens Monsieur Jacques, je vous promets de vous reparler très sérieusement de cette situation.
JULIETTE
Oh ! vous savez, moi je ne demande pas de réparation. Je suis mariée maintenant…
GASTON
Tout de même, tout de même…
Un temps.
Mais je fais l’école buissonnière et je ne serai pas reçu à mon examen. Revenons à cette horrible histoire qu’il serait si agréable de ne pas savoir et qu’il faut que j’apprenne de bout en bout.
JULIETTE
Ah ! oui, la bataille avec Monsieur Marcel.
GASTON
Oui. Vous étiez présente ?
JULIETTE, qui se rengorge.
Bien sûr, j’étais présente !
GASTON
Vous avez assisté à la naissance de leur dispute ?
JULIETTE
Mais bien sûr.
GASTON
Alors vous allez pouvoir me dire pour quelle étrange folie ils se sont battus aussi sauvagement ?
JULIETTE, tranquillement.
Comment une étrange folie ? Mais c’est pour moi qu’ils se sont battus.
GASTON se lève.
C’est pour vous ?
JULIETTE
Mais bien sûr, c’est pour moi. Ça vous étonne ?
GASTON répète, abasourdi.
C’est pour vous ?
JULIETTE
Mais, bien sûr. Vous comprenez, j’étais la maîtresse de Monsieur Jacques – je vous dis ça à vous, n’est-ce pas, parce qu’il faut bien que vous le sachiez, mais pas de gaffes, hein ? je ne tiens pas à perdre ma place pour une histoire d’il y a vingt ans ! Oui, j’étais la maîtresse de Monsieur Jacques et, il faut bien le dire, Monsieur Marcel tournait un peu autour de moi.
GASTON
Alors ?
JULIETTE
Alors un jour qu’il essayait de m’embrasser derrière la porte… Je ne me laissais pas faire, hein ? mais vous savez ce que c’est qu’un garçon quand ça a cela en tête… Juste à ce moment, Monsieur Jacques est sorti de sa chambre et il nous a vus. Il a sauté sur Monsieur Marcel, qui a riposté. Ils se sont battus, ils ont roulé par terre…
GASTON
Où se trouvaient-ils ?
JULIETTE
Sur le grand palier du premier, là, à côté.
GASTON crie soudain comme un fou.
Où ? Où ? Où ? Venez, je veux voir la place exacte.
Il l’a traîne par le poignet jusqu’au vestibule.
JULIETTE
Mais vous me faites mal !
GASTON
Où ? Où ?
JULIETTE s’arrache de ses mains, se frotte le poignet.
Eh bien, là ! Ils sont tombés là, à moitié dans le vestibule, à moitié sur le palier. Monsieur Marcel était dessous.
GASTON crie.
Mais là ils étaient loin du bord ! Comment a-t-il pu glisser jusqu’au bas des marches ? Ils ont roulé tous les deux en luttant ?
JULIETTE
Non, c’est Monsieur Jacques qui a réussi à se relever et qui a traîné Monsieur Marcel par la jambe jusqu’aux marches…
GASTON
Et puis ?
JULIETTE
Et puis il l’a poussé, pardi ! En lui criant : « Tiens, petit salaud, ça t’apprendra à embrasser les poules des autres ! » Voilà.
Il y a un silence.
Ah ! c’était quelqu’un, Monsieur Jacques !
GASTON, sourdement.
Et c’était son ami ?
JULIETTE
Pensez ! depuis l’âge de six ans qu’ils allaient à l’école ensemble.
GASTON
Depuis l’âge de six ans.
JULIETTE
Ah ! c’est horrible, bien sûr !… Mais qu’est-ce que vous voulez ? L’amour, c’est plus fort que tout.
GASTON la regarde et murmure.
L’amour, bien sûr, l’amour. Je vous remercie, Mademoiselle.
GEORGES, frappe à la porte de la chambre, puis, ne les voyant pas, vient jusqu’au vestibule.
Je me suis permis de revenir. Vous ne nous rappeliez plus ; maman était inquiète. Eh bien, vous savez ce que vous voulez savoir ?
GASTON
Oui, je vous remercie, je sais ce que je voulais savoir.
Juliette est sortie.
GEORGES
Oh ! ce n’est pas une bien jolie chose, certainement… Mais je veux croire, malgré tout ce qu’on a pu dire, que ce n’était au fond qu’un accident et – tu avais dix-sept ans, il ne faut pas l’oublier – un enfantillage, un sinistre enfantillage.
Un silence. Il est gêné.
Comment vous a-t-elle raconté cela ?
GASTON
Comme elle l’a vu, sans doute.
GEORGES
Elle vous l’a dit, que cette bataille c’était pour votre rivalité de club ? Marcel avait démissionné du tien pour des raisons personnelles ; vous faisiez partie d’équipes adverses et, malgré tout, n’est-ce pas, dans votre ardeur sportive…
Gaston ne dit rien.
Enfin, c’est la version que, moi, j’ai voulu croire. Parce que, du côté des Grandchamp, on a fait circuler une autre histoire, une histoire que je me suis toujours refusé à accepter pour ma part. Ne cherche pas à la connaître, celle-là, elle n’est que bête et méchante.
GASTON le regarde.
Vous l’aimiez bien ?
GEORGES
C’était mon petit frère, malgré tout. Malgré tout le reste. Parce qu’il y a eu bien d’autres choses… Ah ! tu étais terrible.
GASTON
Tant que j’en aurai le droit, je vous demanderai de dire : Il était terrible.
GEORGES, avec un pauvre sourire à ses souvenirs.
Oui… terrible. Oh ! tu nous as causé bien des soucis ! Et, si tu reviens parmi nous, il faudra que tu apprennes des choses plus graves encore que ce geste malheureux, sur lequel tu peux conserver tout de même le bénéfice du doute.
GASTON
Je dois encore apprendre autre chose ?
GEORGES
Tu étais un enfant, que veux-tu, un enfant livré à lui-même dans un monde désorganisé. Maman, avec ses principes, se heurtait maladroitement à toi sans rien faire que te refermer davantage. Moi, je n’avais pas l’autorité suffisante… Tu as fait une grosse bêtise, oui, d’abord, qui nous a coûté très cher… Tu sais, nous, les aînés nous étions au front. Les jeunes gens de ton âge se croyaient tout permis. Tu as voulu monter une affaire. Y croyais-tu seulement, à cette affaire ? Ou n’était-ce qu’un prétexte pour exécuter tes desseins ? Toi seul pourras nous le dire si tu recouvres complètement ta mémoire. Toujours est-il que tu as ensorcelé – ensorcelé, c’est le mot – une vieille amie de la famille. Tu lui as fait donner une grosse somme, près de cinq cent mille francs. Tu étais soi-disant intermédiaire. Tu t’étais fait faire un faux papier à l’en-tête d’une compagnie… imaginaire sans doute… Tu signais de faux reçus. Un jour, tout s’est découvert. Mais il était trop tard.
Il ne te restait plus que quelques milliers de francs. Tu avais dépensé le reste, Dieu sait dans quels tripots, dans quelles boîtes, avec des femmes et quelques camarades… Nous avons remboursé naturellement.
GASTON
La joie avec laquelle vous vous apprêtez à voir revenir votre frère est admirable.
GEORGES baisse la tête.
Plus encore que tu ne le crois, Jacques.
GASTON
Comment ! il y a autre chose ?
GEORGES
Nous en parlerons une autre fois.
GASTON
Pourquoi une autre fois ?
GEORGES
Il vaut mieux. Je vais appeler maman. Elle doit s’inquiéter de notre silence.
GASTON l’arrête.
Vous pouvez me parler. Je suis presque sûr de n’être pas votre frère.
GEORGES le regarde un moment en silence. Puis, d’une voix sourde.
Vous lui ressemblez beaucoup pourtant. C’est son visage, mais comme si une tourmente était passée sur lui.
GASTON, souriant.
Dix-huit ans ! Le vôtre aussi, sans doute, quoique je n’aie pas l’honneur de me le rappeler sans rides.
GEORGES
Ce ne sont pas seulement des rides. C’est une usure. Mais une usure qui, au lieu de raviner, de durcir, aurait adouci, poli. C’est comme une tourmente de douceur et de bonté qui est passée sur votre visage.
GASTON
Oui. Il y a beaucoup de chances, je le comprends maintenant, pour que le visage de Monsieur votre frère n’ait pas été particulièrement empreint de douceur.
GEORGES
Vous vous trompez. Il était dur, oui, léger, inconstant… Mais… oh ! je l’aimais bien avec ses défauts. Il était plus beau que moi. Pas plus intelligent peut-être – de l’intelligence qu’il faut au collège ou dans les concours – mais plus sensible, plus brillant sûrement…
Il dit sourdement.
Plus séduisant. Il m’aimait bien aussi, vous savez, à sa façon. Il avait même, au sortir de l’enfance du moins, une sorte de tendresse reconnaissante qui me touchait beaucoup. C’est pourquoi cela a été si dur quand j’ai appris.
Il baisse la tête comme si c’était lui qui avait tort.
Je l’ai détesté, oui, je l’ai détesté. Et puis, très vite, je n’ai plus su lui en vouloir.
GASTON
Mais de quoi ?
GEORGES, a relevé la tête, il le regarde.
Est-ce toi, Jacques ?
Gaston fait un geste.
J’ai beau me dire qu’il était jeune, qu’il était faible au fond comme tous les violents… J’ai beau me dire que tout est facile à de belles lèvres un soir d’été quand on va partir au front. J’ai beau me dire que j’étais loin, qu’elle aussi était toute petite…
GASTON
Je vous suis mal. Il vous a pris une femme ?
Un temps.
Votre femme ?
Georges fait« oui ». Gaston, sourdement.
Le salaud.
GEORGES, a un petit sourire triste.
C’est peut-être vous.
GASTON, après un temps, demande d’une voix cassée.
C’est Georges que vous vous appelez ?
GEORGES
Oui.
GASTON le regarde un moment, puis il a un geste de tendresse maladroite.
Georges…
Mme RENAUD paraît dans l’antichambre.
Tu es là, Jacques ?
GEORGES, les larmes aux yeux, honteux de son émotion.
Excusez-moi, je vous laisse.
Il sort rapidement par l’autre porte.
Mme RENAUD, entrant dans la chambre.
Jacques…
GASTON, sans bouger.
Oui.
Mme RENAUD
Devine qui vient de venir ?… Ah ! c’est une audace.
GASTON, las.
Je n’ai déjà pas de mémoire, alors… les devinettes…
Mme RENAUD
Tante Louise, mon cher ! Oui, tante Louise !
GASTON
Tante Louise. Et c’est une audace ?…
Mme RENAUD
Ah ! tu peux m’en croire… Après ce qui s’est passé ! J’espère bien que tu me feras le plaisir de ne pas la revoir si elle tentait de t’approcher malgré nous. Elle s’est conduite d’une façon !… Et puis d’ailleurs tu ne l’aimais pas. Oh ! mais quelqu’un de la famille que tu détestais, mon petit, tu avais pour lui une véritable haine, justifiée d’ailleurs, je dois le reconnaître, c’est ton cousin Jules.
GASTON, toujours sans bouger.
J’ai donc une véritable haine que je ne savais pas.
Mme RENAUD
Pour Jules ? Mais tu ne sais pas ce qu’il t’a fait, le petit misérable ? Il t’a dénoncé au concours général parce que tu avais une table de logarithmes… C’est vrai, il faut bien que je te raconte toutes ces histoires, tu serais capable de leur faire bonne figure, à tous ces gens, toi qui ne te souviens de rien !… Et Gérard Dubuc qui viendra sûrement te faire des sucreries… Pour pouvoir entrer à la Compagnie Fillière où tu avais beaucoup plus de chances que lui d’être pris à cause de ton oncle, il t’a fait éliminer en te calomniant auprès de la direction. Oui, nous avons su plus tard que c’était lui. Oh ! mais j’espère bien que tu lui fermeras la porte, comme à certains autres que je te dirai et qui t’ont trahi ignoblement.
GASTON
Comme c’est plein de choses agréables, un passé !…
Mme RENAUD
En revanche, quoiqu’elle soit un peu répugnante depuis qu’elle est paralytique, la pauvre, il faudra bien embrasser la chère Madame Bouquon. Elle t’a vu naître.
GASTON
Cela ne me paraît pas une raison suffisante.
Mme RENAUD
Et puis c’est elle qui t’a soigné pendant ta pneumonie quand j’étais malade en même temps que toi. Elle t’a sauvé, mon petit !
GASTON
C’est vrai, il y a aussi la reconnaissance. Je n’y pensais plus, à celle-là.
Un temps.
Des obligations, des haines, des blessures… Qu’est-ce que je croyais donc que c’était, des souvenirs ?
Il s’arrête, réfléchit.
C’est juste, j’oubliais des remords. J’ai un passé complet maintenant.
Il sourit drôlement, va à elle.
Mais vous voyez comme je suis exigeant. J’aurais préféré un modèle avec quelques joies. Un petit enthousiasme aussi si c’était possible. Vous n’avez rien à m’offrir ?
Mme RENAUD
Je ne te comprends pas, mon petit.
GASTON
C’est pourtant bien simple. Je voudrais que vous me disiez une de ces anciennes joies. Mes haines, mes remords ne m’ont rien appris. Donnez-moi une joie de votre fils, que je voie comment elle sonne en moi.
Mme RENAUD
Oh ! ce n’est pas difficile. Des joies, tu en as eu beaucoup, tu sais… Tu as été tellement gâté !
GASTON
Eh bien, j’en voudrais une…
Mme RENAUD
Bon. C’est agaçant quand il faut se rappeler comme cela d’un coup, on ne sait que choisir…
GASTON
Dites au hasard.
Mme RENAUD
Eh bien, tiens, quand tu avais douze ans…
GASTON l’arrête.
Une joie d’homme. Les autres sont trop loin.
Mme RENAUD, soudain gênée.
C’est que… tes joies d’homme… Tu ne me les disais pas beaucoup. Tu sais, un grand garçon !… Tu sortais tellement. Comme tous les grands garçons… Vous étiez les rois à cette époque. Tu allais dans les bars, aux courses… Tu avais des joies avec tes camarades, mais avec moi…
GASTON
Vous ne m’avez jamais vu joyeux devant vous ?
Mme RENAUD
Mais tu penses bien que si ! Tiens, le jour de tes derniers prix, je me rappelle…
GASTON la coupe.
Non, pas les prix ! Plus tard. Entre le moment où j’ai posé mes livres de classe et celui où l’on m’a mis un fusil dans les mains ; pendant ces quelques mois qui devaient être, sans que je m’en doute, toute ma vie d’homme.
Mme RENAUD
Je cherche. Mais tu sortais tellement, tu sais… Tu faisais tellement l’homme…
GASTON
Mais enfin, à dix-huit ans, si sérieusement qu’on joue à l’homme, on est encore un enfant ! Il y a bien eu un jour une fuite dans la salle de bains que personne ne pouvait arrêter, un jour où la cuisinière a fait un barbarisme formidable, où nous avons rencontré un receveur de tramway comique… J’ai ri devant vous. J’ai été content d’un cadeau, d’un rayon de soleil. Je ne vous demande pas une joie débordante… une toute petite joie. Je n’étais pas neurasthénique ?
Mme RENAUD, soudain gênée.
Je vais te dire, mon petit Jacques… J’aurais voulu t’expliquer cela plus tard, et plus posément… Nous n’étions plus en très bons termes à cette époque, tous les deux… Oh ! c’était un enfantillage !… Avec le recul, je suis sûre que cela va te paraître beaucoup plus grave que cela ne l’a été. Oui, à cette époque précisément, entre le collège et le régiment, nous ne nous adressions pas la parole.
GASTON
Mme RENAUD
Oui. Oh ! pour des bêtises, tu sais.
GASTON
Et… cela a duré longtemps, cette brouille ?
Mme RENAUD
Presque un an.
GASTON
Fichtre ! Nous avions tous deux de l’endurance. Et qui avait commencé ?
Mme RENAUD, après une hésitation.
Oh ! moi, si tu veux… Mais c’était bien à cause de toi. Tu t’étais entêté stupidement.
GASTON
Quel entêtement de jeune homme a donc pu vous entraîner à ne pas parler à votre fils pendant un an ?
Mme RENAUD
Tu n’as jamais rien fait pour faire cesser cet état de choses. Rien !
GASTON
Mais, quand je suis parti pour le front, nous nous sommes réconciliés tout de même, vous ne m’avez pas laissé partir sans m’embrasser ?
Mme RENAUD, après un silence, soudain.
Si.
Un temps, puis vite.
C’est ta faute, ce jour-là aussi je t’ai attendu dans ma chambre. Toi, tu attendais dans la tienne. Tu voulais que je fasse les premiers pas, moi, ta mère !… Alors que tu m’avais gravement offensée. Les autres ont eu beau s’entremettre. Rien ne t’a fait céder. Rien. Et tu partais pour le front.
GASTON
Quel âge avais-je ?
Mme RENAUD
Dix-huit ans.
GASTON
Je ne savais peut-être pas où j’allais. À dix-huit ans, c’est une aventure amusante, la guerre. Mais on n’était plus en 1914 où les mères mettaient des fleurs au fusil ; vous deviez le savoir, vous, où j’allais.
Mme RENAUD
Oh ! je pensais que la guerre serait finie avant que tu quittes la caserne ou que je te reverrais à ta première permission avant le front. Et puis, tu étais toujours si cassant, si dur avec moi.
GASTON
Mais vous ne pouviez pas descendre me dire : « Tu es fou, embrasse-moi ! »
Mme RENAUD
J’ai eu peur de tes yeux… Du rictus d’orgueil que tu aurais eu sans doute. Tu aurais été capable de me chasser, tu sais…
GASTON
Eh bien, vous seriez revenue, vous auriez pleuré à ma porte, vous m’auriez supplié, vous vous seriez mise à genoux pour que cette chose ne soit pas et que je vous embrasse avant de partir. Ah ! c’est mal de ne pas vous être mise à genoux.
Mme RENAUD
Mais une mère, Jacques !…
GASTON
J’avais dix-huit ans, et on m’envoyait mourir. J’ai un peu honte de vous dire cela, mais, j’avais beau être brutal, m’enfermer dans mon jeune orgueil imbécile, vous auriez dû tous vous mettre à genoux et me demander pardon.
Mme RENAUD
Pardon de quoi ? Mais je n’avais rien fait, moi !
GASTON
Et qu’est-ce que j’avais fait, moi, pour que cet infranchissable fossé se creuse entre nous ?
Mme RENAUD, avec soudain le ton d’autrefois.
Oh ! tu t’étais mis dans la tête d’épouser une petite couturière que tu avais trouvée Dieu sait où, à dix-huit ans, et qui refusait sans doute de devenir ta maîtresse… Le mariage n’est pas une amourette ! Devions-nous te laisser compromettre ta vie, introduire cette fille chez nous ? Ne me dis pas que tu l’aimais… Est-ce qu’on aime à dix-huit ans, je veux dire : est-ce qu’on aime profondément, d’une façon durable, pour se marier et fonder un foyer, une petite cousette rencontrée dans un bal trois semaines plus tôt ?
GASTON, après un silence.
Bien sûr, c’était une bêtise… Mais ma classe allait être appelée dans quelques mois, vous le saviez. Si cette bêtise était la seule qu’il m’était donné de faire ; si cet amour, qui ne pouvait pas durer, celui qui vous le réclamait n’avait que quelques mois à vivre, pas même assez pour l’épuiser ?
Mme RENAUD
Mais on ne pensait pas que tu allais mourir !… Et puis, je ne t’ai pas tout dit. Tu sais ce que tu m’as crié, en plein visage, avec ta bouche toute tordue, avec ta main levée sur moi, moi ta mère ? « Je te déteste, je te déteste ! » Voilà ce que tu m’as crié.
Un silence.
Comprends-tu maintenant pourquoi je suis restée dans ma chambre en espérant que tu monterais, jusqu’à ce que la porte de la rue claque derrière toi ?
GASTON, doucement, après un silence.
Et je suis mort à dix-huit ans, sans avoir eu ma petite joie, sous prétexte que c’était une bêtise, et sans que vous m’ayez reparlé. J’ai été couché sur le dos toute une nuit avec ma blessure à l’épaule, et j’étais deux fois plus seul que les autres qui appelaient leur mère.
Un silence, il dit soudain comme pour lui.
C’est vrai, je vous déteste.
Mme RENAUD crie, épouvantée.
Mais, Jacques, qu’est-ce que tu as ?
GASTON revient à lui, la voit.
Comment ? Pardon… Je vous demande pardon.
Il s’est éloigné, fermé, dur.
Je ne suis pas Jacques Renaud ; je ne reconnais rien ici de ce qui a été à lui. Un moment, oui, en vous écoutant parler, je me suis confondu avec lui. Je vous demande pardon. Mais, voyez-vous, pour un homme sans mémoire, un passé tout entier, c’est trop lourd à endosser en une seule fois. Si vous vouliez me faire plaisir, pas seulement me faire plaisir, me faire du bien, vous me permettriez de retourner à l’asile. Je plantais des salades, je cirais les parquets. Les jours passaient… Mais même au bout de dix-huit ans – une autre moitié exactement de ma vie – ils n’étaient pas parvenus, en s’ajoutant les uns aux autres, à faire cette chose dévorante que vous appelez un passé.
Mme RENAUD
Mais, Jacques.
GASTON
Et puis, ne m’appelez plus Jacques… Il a fait trop de choses, ce Jacques. Gaston, c’est bien ; quoique ce ne soit personne, je sais qui c’est. Mais ce Jacques dont le nom est déjà entouré des cadavres de tant d’oiseaux, ce Jacques qui a trompé, meurtri, qui s’en est allé tout seul à la guerre sans personne à son train, ce Jacques qui n’a même pas aimé, il me fait peur.
Mme RENAUD
Mais enfin, mon petit…
GASTON
Allez-vous-en ! Je ne suis pas votre petit.
Mme RENAUD
Oh ! tu me parles comme autrefois !
GASTON
Je n’ai pas d’autrefois, je vous parle comme aujourd’hui. Allez-vous-en !
Mme RENAUD se redresse, comme autrefois elle aussi.
C’est bien, Jacques ! Mais, quand les autres t’auront prouvé que je suis ta mère, il faudra bien que tu viennes me demander pardon.
Elle sort sans voir Valentine qui a écouté les dernières répliques du couloir.
VALENTINE s’avance quand elle est sortie.
Vous dites qu’il n’a jamais aimé. Qu’en savez-vous, vous qui ne savez rien ?
GASTON, la toise.
Vous aussi, allez-vous-en !
VALENTINE
Pourquoi me parlez-vous ainsi ? Qu’est-ce que vous avez ?
GASTON crie.
Allez-vous-en ! Je ne suis pas Jacques Renaud.
VALENTINE
Vous le criez comme si vous en aviez peur.
GASTON
C’est un peu cela.
VALENTINE
De la peur, passe encore. La jeune ombre de Jacques est une ombre redoutable à endosser, mais pourquoi de la haine et contre moi ?
GASTON
Je n’aime pas que vous veniez me faire des sourires comme vous n’avez cessé de m’en faire depuis que je suis ici. Vous avez été sa maîtresse.
VALENTINE
Qui a osé le dire ?
GASTON
Votre mari.
Un silence.
VALENTINE
Eh bien, si vous êtes mon amant, si je vous retrouve et que je veuille vous reprendre… Vous êtes assez ridicule pour trouver cela mal ?
GASTON
Vous parlez à une sorte de paysan du Danube. D’un drôle de Danube, d’ailleurs, aux eaux noires et aux rives sans nom. Je suis un homme d’un certain âge, mais j’arrive frais éclos au monde. Cela n’est peut-être pas si mal après tout de prendre la femme de son frère, d’un frère qui vous aimait, qui vous a fait du bien ?
VALENTINE, doucement.
Quand nous nous sommes connus en vacances à Dinard j’ai joué au tennis, j’ai nagé plus souvent avec vous qu’avec votre frère… J’ai fait plus de promenades sur les rochers avec vous. C’est avec vous, avec vous seul, que j’ai échangé des baisers. Je suis venue chez votre mère, ensuite, à des parties de camarades et votre frère s’est mis à m’aimer ; mais c’était vous que je venais voir.
GASTON
Mais c’est tout de même lui que vous avez épousé ?
VALENTINE
Vous étiez un enfant. J’étais orpheline, mineure sans un sou, avec une tante bienfaitrice qui m’avait déjà fait payer très cher les premiers partis refusés. Devais-je me vendre à un autre plutôt qu’à lui qui me rapprochait de vous ?
GASTON
Il y a une rubrique dans les magazines féminins où l’on répond à ce genre de questions.
VALENTINE
Je suis devenue votre maîtresse au retour de notre voyage de noces.
GASTON
Ah ! nous avons tout de même attendu un peu.
VALENTINE
Un peu ? Deux mois, deux horribles mois. Puis, nous avons eu trois ans bien à nous, car la guerre a éclaté tout de suite et Georges est parti le 4 août… Et après ces dix-sept ans, Jacques…
Elle a mis sa main sur son bras, il recule.
GASTON
Je ne suis pas Jacques Renaud.
VALENTINE
Quand bien même… Laissez-moi contempler le fantôme du seul homme que j’aie aimé…
Elle a un petit sourire.
Oh ! tu plisses ta bouche…
Elle le regarde bien en face, il est gêné.
Rien de moi ne correspond à rien dans votre magasin aux accessoires, un regard, une inflexion ?
GASTON
Rien.
VALENTINE
Ne soyez pas si dur, de quelque Danube infernal que vous veniez ! C’est grave, vous comprenez, pour une femme qui a aimé, de retrouver un jour, après une interminable absence, sinon son amant, du moins, avec la reconstitution du plus imperceptible plissement de bouche, son fantôme scrupuleusement exact.
GASTON
Je suis peut-être un fantôme plein d’exactitude, mais je ne suis pas Jacques Renaud.
VALENTINE
Regardez-moi bien.
GASTON
Je vous regarde bien. Vous êtes charmante, mais je ne suis pas Jacques Renaud !
VALENTINE
Je ne suis rien pour vous, vous en êtes sûr ?
GASTON
Rien.
VALENTINE
Alors, vous ne retrouverez jamais votre mémoire.
GASTON
J’en arrive à le souhaiter.
Un temps, il s’inquiète tout de même.
Pourquoi ne retrouverai-je jamais ma mémoire ?
VALENTINE
Vous ne vous souvenez même pas des gens que vous avez vus il y a deux ans.
GASTON
Deux ans ?
VALENTINE
Une lingère, une lingère en remplacement…
GASTON
Une lingère en remplacement ?
Un silence. Il demande soudain :
Qui vous a raconté cela ?
VALENTINE
Personne. J’avais – avec l’approbation de ma belle-mère d’ailleurs – adopté cette personnalité pour vous approcher librement. Regardez-moi bien, homme sans mémoire…
GASTON l’attire malgré lui, troublé.
C’était vous la lingère qui n’est restée qu’un jour ?
VALENTINE
Oui, c’était moi.
GASTON
Mais vous ne m’avez rien dit ce jour-là ?
VALENTINE
Je ne voulais rien vous dire avant… J’espérais, vous voyez comme je crois à l’amour – à votre amour – qu’en me prenant vous retrouveriez la mémoire.
GASTON
Mais après ?
VALENTINE
Après, comme j’allais vous dire, rappelez-vous, nous avons été surpris.
GASTON sourit à ce souvenir.
Ah ? l’économe !
VALENTINE sourit aussi.
L’économe, oui.
GASTON
Mais vous n’avez pas crié partout que vous m’aviez reconnu ?
VALENTINE
Je l’ai crié, mais nous étions cinquante familles à le faire.
GASTON a un rire nerveux, soudain.
Mais c’est vrai, suis-je bête, tout le monde me reconnaît ! Cela ne prouve en rien que je suis Jacques Renaud.
VALENTINE
Vous vous en êtes souvenu tout de même de votre lingère et de son gros paquet de draps ?
GASTON
Mais, bien sûr, je m’en suis souvenu. À part mon amnésie, j’ai beaucoup de mémoire.
VALENTINE
Vous voulez la reprendre dans vos bras, votre lingère ?
GASTON la repousse.
Attendons de savoir si je suis Jacques Renaud.
VALENTINE
Et si vous êtes Jacques Renaud ?
GASTON
Si je suis Jacques Renaud, je ne la reprendrai pour rien au monde dans mes bras. Je ne veux pas être l’amant de la femme de mon frère.
VALENTINE
Mais vous l’avez déjà été !…
GASTON
II y a si longtemps et j’ai été si malheureux depuis, je suis lavé de ma jeunesse.
VALENTINE a un petit rire triomphant.
Vous oubliez déjà votre lingère !… Si vous êtes Jacques Renaud, c’est il y a deux ans que vous avez été l’amant de la femme de votre frère. Vous, bien vous, pas un lointain petit jeune homme.
GASTON
Je ne suis pas Jacques Renaud !
VALENTINE
Écoute, Jacques, il faut pourtant que tu renonces à la merveilleuse simplicité de ta vie d’amnésique. Écoute, Jacques, il faut pourtant que tu t’acceptes. Toute notre vie avec notre belle morale et notre chère liberté, cela consiste en fin de compte à nous accepter tels que nous sommes… Ces dix-sept ans d’asile pendant lesquels tu t’es conservé si pur, c’est la durée exacte d’une adolescence, ta seconde adolescence qui prend fin aujourd’hui. Tu vas redevenir un homme, avec tout ce que cela comporte de taches, de ratures et aussi de joies. Accepte-toi et accepte-moi, Jacques.
GASTON
Si j’y suis obligé par quelque preuve, il faudra bien que je m’accepte ; mais je ne vous accepterai pas !
VALENTINE
Mais puisque malgré toi c’est fait déjà, depuis deux ans !
GASTON
Je ne prendrai pas la femme de mon frère.
VALENTINE
Quand laisseras-tu tes grands mots ? Tu vas voir, maintenant que tu vas être un homme, aucun de tes nouveaux problèmes ne sera assez simple pour que tu puisses le résumer dans une formule… Tu m’as prise à lui, oui. Mais, le premier, il m’avait prise à toi, simplement parce qu’il avait été un homme, maître de ses actes, avant toi.
GASTON
Et puis, il n’y a pas que vous… Je ne tiens pas à avoir dépouillé de vieilles dames, violé des bonnes.
VALENTINE
Quelles bonnes ?
GASTON
Un autre détail… Je ne tiens pas non plus à avoir levé la main sur ma mère, ni à aucune des excentricités de mon affreux petit sosie.
VALENTINE
Comme tu cries !… Mais, à peu de choses près, tu as déjà fait cela aussi tout à l’heure…
GASTON
J’ai dit à une vieille dame inhumaine que je la détestais, mais cette vieille dame n’était pas ma mère.
VALENTINE
Si, Jacques ! Et c’est pour cela que tu le lui as dit avec tant de véhémence. Et, tu vois, il t’a suffi, au contraire, de côtoyer une heure les personnages de ton passé pour reprendre inconsciemment avec eux tes anciennes attitudes. Écoute, Jacques, je vais monter dans ma chambre, car tu vas être très en colère. Dans dix minutes, tu m’appelleras, car tes colères sont terribles, mais ne durent jamais plus de dix minutes.
GASTON
Qu’en savez-vous ? Vous m’agacez à la fin. Vous avez l’air d’insinuer que vous me connaissez mieux que moi.
VALENTINE
Mais bien sûr !… Écoute, Jacques, écoute. Il y a une preuve décisive que je n’ai jamais pu dire aux autres !…
GASTON recule.
Je ne vous crois pas !
VALENTINE sourit.
Attends, je ne l’ai pas encore dite.
GASTON crie.
Je ne veux pas vous croire, je ne veux croire personne. Je ne veux plus que personne me parle de mon passé !
LA DUCHESSE entre en trombe, suivie de Mr. HUSPAR, Valentine se cache dans la salle de bains.
Gaston, Gaston, c’est épouvantable ! Des gens viennent d’arriver, furieux, tonitruants, c’est une de vos familles. J’ai été obligée de les recevoir. Ils m’ont couverte d’insultes. Je comprends maintenant que j’ai été follement imprudente de ne pas suivre l’ordre d’inscription que nous avions annoncé par voie de presse… Ces gens-là se croient frustrés. Ils vont faire un scandale, nous accuser de Dieu sait quoi !
HUSPAR
Je suis sûr, Madame, que personne n’oserait vous suspecter.
LA DUCHESSE
Mais vous ne comprenez donc point que ces deux cent cinquante mille francs les aveuglent ! Ils parlent de favoritisme, de passe-droit. De là à prétendre que mon petit Albert touche la forte somme de la famille à laquelle il attribue Gaston il n’y a qu’un pas !
LE MAÎTRE D’HÔTEL entre.
Madame. Je demande pardon à Madame la duchesse. Mais voici d’autres personnes qui réclament Maître Huspar ou Madame la duchesse.
LA DUCHESSE
Leur nom ?
LE MAÎTRE D HOTEL
Ils m’ont donné cette carte que je ne me permettais pas de présenter dès l’abord à Madame la duchesse, vu qu’elle est commerciale.
Il lit, très digne.
Beurres, œufs, fromages.
Maison Bougran.
LA DUCHESSE, cherchant dans son agenda.
Bougran ? Vous avez dit Bougran ? C’est la crémière !
LE VALET DE CHAMBRE, frappe et entre.
Je demande pardon à Madame ; mais c’est un Monsieur, ou plutôt un homme, qui demande Madame la duchesse. Vu sa tenue, je dois dire à Madame que je n’ai pas osé l’introduire.
LA DUCHESSE, dans son agenda.
Son nom ? Legropâtre ou Madensale ?
LE VALET DE CHAMBRE
Legropâtre, Madame la duchesse.
LA DUCHESSE
Legropâtre, c’est le lampiste ! Introduisez-le avec beaucoup d’égards ! Ils sont tous venus par le même train. Je parie que les Madensale vont suivre. J’ai appelé Pont-au-Bronc au téléphone. Je vais tâcher de les faire patienter !
Elle sort rapidement, suivie de Mr. HUSPAR.
GASTON murmure, harassé.
Vous avez tous des preuves, des photographies ressemblantes, des souvenirs précis comme des crimes… Je vous écoute tous et je sens surgir peu à peu derrière moi un être hybride où il y a un peu de chacun de vos fils et rien de moi, parce que vos fils n’ont rien de moi.
Il répète.
Moi. Moi. J’existe, moi, malgré toutes vos histoires… Vous avez parlé de la merveilleuse simplicité de ma vie d’amnésique tout à l’heure… Vous voulez rire. Essayez de prendre toutes les vertus, tous les vices et de les accrocher derrière vous.
VALENTINE, qui est rentrée à la sortie de la duchesse.
Ton lot va être beaucoup plus simple si tu veux m’écouter une minute seulement, Jacques. Je t’offre une succession un peu chargée, sans doute, mais qui te paraîtra légère puisqu’elle va te délivrer de toutes les autres. Veux-tu m’écouter ?
GASTON
Je vous écoute.
VALENTINE
Je ne t’ai jamais vu nu, n’est-ce pas ? Eh bien, tu as une cicatrice, une toute petite cicatrice qu’aucun des médecins qui t’ont examiné n’a découverte, j’en suis sûre, à deux centimètres sous l’omoplate gauche. C’est un coup d’épingle à chapeau – crois-tu qu’on était affublée en 1915 ! – je te l’ai donné un jour où j’ai cru que tu m’avais trompée.
Elle sort. Il reste abasourdi un instant, puis il commence lentement à enlever sa veste.
LE RIDEAU TOMBE