PREMIER TABLEAU
Le salon d’une maison de province très cossue, avec une large vue sur un jardin à la française. Au lever du rideau la scène est vide, puis le maître d’hôtel introduit la duchesse Dupont-Dufort, Mr. Huspar et Gaston.
LE MAÎTRE D’HÔTEL
Qui dois-je annoncer, Madame ?
LA DUCHESSE
La duchesse Dupont-Dufort, Mr. Huspar, avoué, et Monsieur…
Elle hésite.
Monsieur Gaston.
À Huspar.
Nous sommes bien obligés de lui donner ce nom jusqu’à nouvel ordre.
LE MAÎTRE D’HÔTEL, qui a l’air au courant.
Ah ! Madame la duchesse voudra bien excuser Monsieur et Madame, mais Madame la duchesse n’était attendue par Monsieur et Madame qu’au train de 11 h 50. Je vais faire prévenir immédiatement Monsieur et Madame de la venue de Madame la duchesse.
LA DUCHESSE, le regardant s’éloigner.
Parfait, ce maître d’hôtel !… Ah ! mon petit Gaston, je suis follement heureuse. J’étais sûre que vous étiez le fis d’une excellente famille.
HUSPAR
Ne vous laissez pas emporter par l’enthousiasme. N’oubliez pas qu’en plus de ces Renaud nous avons encore cinq familles possibles.
LA DUCHESSE
Ah ! non, maître… Quelque chose me dit que Gaston va reconnaître ces Renaud pour les siens ; qu’il va retrouver dans cette maison l’atmosphère de son passé. Quelque chose me dit que c’est ici qu’il va retrouver sa mémoire. C’est un instinct de femme qui m’a rarement trompée.
HUSPAR s’incline devant un tel argument.
Alors…
Gaston s’est mis à regarder les tableaux sans s’occuper d’eux, comme un enfant en visite.
LA DUCHESSE l’interpellant.
Eh bien, Gaston, vous êtes ému, j’espère ?
GASTON
Pas trop.
LA DUCHESSE soupire.
Pas trop ! Ah ! mon ami, je me demande parfois si vous vous rendez compte de ce que votre cas a de poignant ?
GASTON
Mais, Madame la duchesse…
LA DUCHESSE
Non, non, non. Rien de ce que vous pourrez me dire ne m’ôtera mon idée de la tête. Vous ne vous rendez pas compte. Allons, avouez que vous ne vous rendez pas compte.
GASTON
Peut-être pas très bien, Madame le duchesse.
LA DUCHESSE, satisfaite.
Ah ! vous êtes tout au moins un charmant garçon et qui sait reconnaître ses erreurs. Cela, je ne cesse de le répéter. Mais il n’en demeure pas moins vrai que votre insouciance, votre désinvolture sont extrêmement blâmables. N’est-ce pas, Huspar ?
HUSPAR
Mon Dieu, je…
LA DUCHESSE
Si, si. Il faut me soutenir, voyons, et lui faire comprendre qu’il doit être ému.
Gaston s’est remis à regarder les œuvres d’art.
Gaston !
GASTON
Madame la duchesse ?
LA DUCHESSE
Êtes-vous de pierre ?
GASTON
De pierre ?
LA DUCHESSE
Oui, avez-vous le cœur plus dur que le roc ?
GASTON
Je… je ne le crois pas, Madame la duchesse.
LA DUCHESSE
Excellente réponse ! Moi non plus, je ne le crois pas. Et pourtant, pour un observateur moins averti que nous, votre conduite laisserait croire que vous êtes un homme de marbre.
GASTON
Ah ?
LA DUCHESSE
Gaston, vous ne comprenez peut-être pas la gravité de ce que je vous dis ? J’oublie parfois que je parle à un amnésique et qu’il y a des mots que vous avez pu ne pas réapprendre depuis dix-huit ans. Savez-vous ce que c’est que du marbre ?
GASTON
De la pierre.
LA DUCHESSE
C’est bien. Mais savez-vous encore quelle sorte de pierre ? La pierre la plus dure, Gaston. Vous m’entendez ?
GASTON
Oui.
LA DUCHESSE
Et cela ne vous fait rien que je compare votre cœur à la pierre la plus dure ?
GASTON, gêné.
Ben, non…
Un temps.
Ça me ferait plutôt rigoler.
LA DUCHESSE
Avez-vous entendu, Huspar ?
HUSPAR, pour arranger les choses.
C’est un enfant.
LA DUCHESSE, péremptoire.
Il n’y a plus d’enfants : c’est un ingrat.
À Gaston.
Ainsi, vous êtes un des cas les plus troublants de la psychiatrie ; une des énigmes les plus angoissantes de la grande guerre – et, si je traduis bien votre grossier langage, cela vous fait rire ? Vous êtes, comme l’a dit très justement un journaliste de talent, le soldat inconnu vivant – et cela vous fait rire ? Vous êtes donc incapable de respect, Gaston ?
GASTON
Mais puisque c’est moi…
LA DUCHESSE
Il n’importe ! Au nom de ce que vous représentez, vous devriez vous interdire de rire de vous-même. Et j’ai l’air de dire une boutade, mais elle exprime le fond de ma pensée : quand vous vous rencontrez dans une glace, vous devriez vous tirer le chapeau, Gaston.
GASTON
Moi… à moi ?
LA DUCHESSE
Oui, vous à vous ! Nous le faisons bien tous, en songeant à ce que vous personnifiez. Qui vous croyez-vous donc pour en être dispensé ?
GASTON
Personne, Madame la duchesse.
LA DUCHESSE
Mauvaise réponse ! Vous vous croyez quelqu’un de très important. Le bruit que les journaux ont fait autour de votre cas vous a tourné la tête, voilà tout.
Il veut parler.
Ne répliquez rien, vous me fâcheriez !
Il baisse la tête et retourne aux œuvres d’art.
Comment le trouvez-vous, Huspar ?
HUSPAR
Lui-même, indifférent.
LA DUCHESSE
Indifférent. C’est le mot. Je l’avais depuis huit jours sur le bout de la langue et je ne pouvais pas le dire. Indifférent ! C’est tout à fait cela. C’est pourtant son sort qui se joue, que diable ! Ce n’est pas nous qui avons perdu la mémoire, ce n’est pas nous qui recherchons notre famille ? N’est-ce pas, Huspar ?
HUSPAR
Certainement non.
LA DUCHESSE
Alors ?
HUSPAR, haussant les épaules, désabusé.
Vous avez encore les illusions d’une foi neuve. Voilà des années qu’il oppose cette inertie à toutes nos tentatives.
LA DUCHESSE
Il est impardonnable en tout cas de ne pas reconnaître le mal que mon neveu se donne pour lui. Si vous saviez avec quel admirable dévouement il le soigne, quel cœur il met à cette tâche ! J’espère qu’avant de partir il vous a confié l’événement ?
HUSPAR
Le docteur Jibelin n’était pas à l’asile lorsque je suis passé prendre les dossiers de Gaston. Je n’ai malheureusement pas pu l’attendre.
LA DUCHESSE
Que me dites-vous, Maître ? Vous n’avez pas vu mon petit Albert avant votre départ ? Mais vous ne savez donc pas la nouvelle ?
HUSPAR
Quelle nouvelle ?
LA DUCHESSE
Au dernier abcès de fixation qu’il lui a fait, il a réussi à le faire parler dans son délire. Oh ! il n’a pas dit grand-chose. Il a dit : « Foutriquet. »
HUSPAR
Foutriquet ?
LA DUCHESSE
Foutriquet, oui. Vous me direz que c’est peu de chose, mais ce qu’il y a d’intéressant, c’est que c’est un mot, qu’éveillé, personne ne lui a jamais entendu prononcer, un mot que personne ne se rappelle avoir prononcé devant lui, un mot qui a donc toutes chances d’appartenir à son passé.
HUSPAR
Foutriquet ?
LA DUCHESSE
Foutriquet. C’est un très petit indice, certes, mais c’est déjà quelque chose. Son passé n’est plus un trou noir. Qui sait si ce foutriquet-là ne nous mettra pas sur la voie ?
Elle rêve.
Foutriquet… Le surnom d’un ami, peut-être. Un juron familier, que sais-je ? Nous avons au moins une petite base, maintenant.
HUSPAR, rêveur.
Foutriquet…
LA DUCHESSE répète, ravie.
Foutriquet. Quand Albert est venu m’annoncer ce résultat inespéré, il m’a crié en entrant : « Tante, mon malade a dit un mot de son passé : c’est un juron ! » Je tremblais, mon cher. J’appréhendais une ordure. Un garçon qui a l’air si charmant, je serais désolée qu’il fût d’extraction basse. Cela serait bien la peine que mon petit Albert ait passé ses nuits – il en a maigri, le cher enfant – à l’interroger et à lui faire des abcès à la fesse, si le gaillard retrouve sa mémoire pour nous dire qu’avant la guerre il était ouvrier maçon ! Mais quelque chose me dit le contraire. Je suis une romanesque, mon cher Maître. Quelque chose me dit que le malade de mon neveu était un homme extrêmement connu. J’aimerais un auteur dramatique. Un grand auteur dramatique.
HUSPAR
Un homme très connu, c’est peu probable. On l’aurait déjà reconnu.
LA DUCHESSE
Les photographies étaient toutes mauvaises… Et puis la guerre est une telle épreuve, n’est-ce pas ?
HUSPAR,
Je ne me rappelle d’ailleurs pas avoir entendu dire qu’un auteur dramatique connu ait été porté disparu à l’ennemi pendant les hostilités. Ces gens-là notifient dans les magazines leurs moindres déplacements, à plus forte raison leur disparition.
LA DUCHESSE
Ah ! Maître, vous êtes cruel ! Vous détruisez un beau rêve. Mais c’est tout de même un homme de race, cela j’en suis sûre. Regardez l’allure qu’il a avec ce costume. Je l’ai fait habiller par le tailleur d’Albert.
HUSPAR, mettant son lorgnon.
Mais, en effet, je me disais : « Je ne reconnais pas le costume de l’asile… »
LA DUCHESSE
Vous ne pensez pas tout de même, mon cher, que puisque j’avais décidé de le loger au château et de promener moi-même dans les familles qui le réclament le malade de mon neveu, j’allais le supporter vêtu de pilou gris ?
HUSPAR
Ces confrontations à domicile sont une excellente idée.
LA DUCHESSE
N’est-ce pas ? Mon petit Albert l’a dit dès qu’il l’a pris en main. Ce qu’il faut pour qu’il retrouve son passé, c’est le replonger dans l’atmosphère même de ce passé. De là à décider de le conduire chez les quatre ou cinq familles qui ont donné les preuves les plus troublantes, il n’y avait qu’un pas. Mais Gaston n’est pas son unique malade, il ne pouvait être question pour Albert de quitter l’asile pendant le temps des confrontations. Demander un crédit au ministère pour organiser un contrôle sérieux ? Vous savez comme ces gens-là sont chiches. Alors, qu’auriez-vous fait à ma place ? J’ai répondu : « Présent ! » Comme en 1914,
HUSPAR
Admirable exemple !
LA DUCHESSE
Quand je pense que du temps du docteur Bonfant les familles venaient en vrac tous les lundis à l’asile, le voyaient quelques minutes chacune et s’en retournaient par le premier train !… Qui retrouverait ses père et mère dans de telles conditions, je vous le demande ? Oh ! non, non, le docteur Bonfant est mort, c’est bien, nous avons le devoir de nous taire, mais le moins qu’on pourrait dire, si le silence au-dessus d’une tombe n’était pas sacré, c’est qu’il était une mazette et un criminel.
HUSPAR
Oh ! un criminel…
LA DUCHESSE
Ne me mettez pas hors de moi. Je voudrais qu’il ne fût pas mort pour lui jeter le mot à la face. Un criminel ! C’est sa faute si ce malheureux se traîne depuis 1918 dans les asiles. Quand je pense qu’il l’a gardé à Pont-au-Bronc pendant près de quinze ans sans lui faire dire un mot de son passé et que mon petit Albert qui ne l’a que depuis trois mois lui a déjà fait dire « Foutriquet », je suis confondue ! C’est un grand psychiatre, Maître, que mon petit Albert.
HUSPAR
Et un charmant jeune homme.
LA DUCHESSE
Le cher enfant ! Avec lui, heureusement tout cela est en train de changer. Confrontations, expertises graphologiques, analyses chimiques, enquêtes policières, rien de ce qui est humainement possible ne sera épargné pour que son malade retrouve les siens. Côté clinique également, Albert est décidé à le traiter par les méthodes les plus modernes. Songez qu’il a fait déjà dix-sept abcès de fixation !
HUSPAR
Dix-sept !… Mais c’est énorme !
LA DUCHESSE, ravie.
C’est énorme ! et extrêmement courageux de la part de mon petit Albert. Car il faut bien le dire : c’est risqué.
HUSPAR
Mais Gaston ?
LA DUCHESSE
De quoi pourrait-il se plaindre ? Tout est pour son bien. Il aura le derrière comme une écumoire sans doute, mais il retrouvera son passé. Et notre passé, c’est le meilleur de nous-mêmes ! Quel homme de cœur hésiterait entre son passé et la peau de son derrière ?
HUSPAR
La question ne se pose pas.
LA DUCHESSE, avisant Gaston qui passe près d’elle.
N’est-ce pas, Gaston, que vous êtes infiniment reconnaissant au docteur Jibelin de mettre – après tant d’années perdues par le docteur Bonfant – tout en œuvre pour vous rendre à votre passé ?
GASTON
Très reconnaissant, Madame la duchesse.
LA DUCHESSE à Huspar.
Je ne le lui fais pas dire.
À Gaston.
Ah ! Gaston, mon ami, comme c’est émouvant, n’est-ce pas, de se dire que derrière cette porte il y a peut-être un cœur de mère qui bat, un vieux père qui se prépare à vous tendre les bras !
GASTON, comme un enfant.
Vous savez, j’en ai tellement vu de vieilles bonnes femmes qui se trompaient et m’embrassaient avec leur nez humide ; de vieillards en erreur qui me frottaient à leur barbe… Imaginez un homme avec près de quatre cents familles, Madame la duchesse. Quatre cents familles acharnées à le chérir. C’est beaucoup.
LA DUCHESSE
Mais des petits enfants, des bambinos ! Des bambinos qui attendent leur papa. Oserez-vous dire que vous n’avez pas envie de les embrasser ces mignons, de les faire sauter sur vos genoux ?
GASTON
Ce serait mal commode, Madame la duchesse. Les plus jeunes doivent avoir une vingtaine d’années.
LA DUCHESSE
Ah ! Huspar… Il éprouve le besoin de profaner les choses les plus saintes !
GASTON, soudain rêveur.
Des enfants… J’en aurais en ce moment, des petits, des vrais, si on m’avait laissé vivre.
LA DUCHESSE
Vous savez bien que c’était impossible !
GASTON
Pourquoi ? Parce que je ne me rappelais rien avant le soir de printemps 1918 ou l’on m’a découvert dans une gare de triage ?
HUSPAR
Exactement, hélas !…
GASTON
Cela a fait peur aux gens sans doute qu’un homme puisse vivre sans passé. Déjà les enfants trouvés sont mal vus… Mais enfin on a eu le temps de leur inculquer quelques petites notions. Mais un homme, un homme fait, qui avait à peine de pays, pas de ville natale, pas de traditions, pas de nom… Foutre ! Quel scandale !
LA DUCHESSE
Mon petit Gaston, tout nous prouve, en tout cas, que vous aviez besoin d’éducation. Je vous ai déjà interdit d’employer ce mot.
GASTON
Scandale ?
LA DUCHESSE
Non…
Elle hésite.
L’autre.
GASTON, qui continue son rêve.
Pas de casier judiciaire non plus… Y pensez-vous, Madame la duchesse ? Vous me confiez votre argenterie à table ; au château ma chambre est à deux pas de la vôtre… Et si j’avais déjà tué trois hommes ?
LA DUCHESSE
Vos yeux me disent que non.
GASTON
Vous avez de la chance qu’ils vous honorent de leurs confidences. Moi, je les regarde quelquefois jusqu’à m’étourdir pour y chercher un peu de tout ce qu’ils ont vu et qu’ils ne veulent pas rendre. Je n’y vois rien.
LA DUCHESSE, souriant.
Vous n’avez pourtant pas tué trois hommes, rassurez-vous. Il n’est pas besoin de connaître votre passé pour le savoir.
GASTON
On m’a trouvé devant un train de prisonniers venant d’Allemagne. Donc j’ai été au front. J’ai dû lancer, comme les autres, de ces choses qui sont si dures à recevoir sur nos pauvres peaux d’hommes qu’une épine de rose fait saigner. Oh ! je me connais, je suis un maladroit. Mais à la guerre l’état-major comptait plutôt sur le nombre des balles que sur l’adresse des combattants. Espérons cependant que je n’ai pas atteint trois hommes…
LA DUCHESSE
Mais que me chantez-vous là ? Je veux croire que vous avez été un héros, au contraire. Je parlais d’hommes tués dans le civil !
GASTON
Un héros, c’est vague aussi en temps de guerre. Le médisant, l’avare, l’envieux, le lâche même étaient condamnés par le règlement à être des héros côte à côte et presque de la même façon.
LA DUCHESSE
Rassurez-vous. Quelque chose qui ne peut me tromper me dit – à moi – que vous étiez un garçon très bien élevé.
GASTON
C’est une maigre référence pour savoir si je n’ai rien fait de mal ! J’ai dû chasser… Les garçons bien élevés chassent. Espérons aussi que j’étais un chasseur dont tout le monde riait et que je n’ai pas atteint trois bêtes.
LA DUCHESSE
Ah ! mon cher, il faut beaucoup d’amitié pour vous écouter sans rire. Vos scrupules sont exagérés.
GASTON
J’étais si tranquille à l’asile… Je m’étais habitué à moi, je me connaissais bien et voilà qu’il faut me quitter, trouver un autre moi et l’endosser comme une vieille veste. Me reconnaîtrai-je demain, moi qui ne bois que de l’eau, dans le fils du lampiste à qui il ne fallait pas moins de quatre litres de gros rouge par jour ? Ou, bien que je n’aie aucune patience, dans le fils de la mercière qui avait collectionné et classé par familles douze cents sortes de boutons ?
LA DUCHESSE
Si j’ai tenu à commencer par ces Renaud, c’est que ce sont des gens très bien.
GASTON
Cela veut dire qu’ils ont une belle maison, un beau maître d’hôtel, mais quel fils avaient-ils ?
LA DUCHESSE, voyant entrer le maître d’hôtel.
Nous allons le savoir à l’instant.
Elle l’arrête d’un geste.
Une minute, mon ami, avant d’introduire vos maîtres. Gaston, voulez-vous vous retirer un moment au jardin, nous vous ferons appeler.
GASTON
Bien, Madame la duchesse.
LA DUCHESSE, le prenant à part.
Et puis, dites-moi, ne m’appelez plus Madame la duchesse. C’était bon du temps où vous n’étiez que le malade de mon neveu.
GASTON
C’est entendu, Madame.
LA DUCHESSE
Allez. Et n’essayez pas de regarder par le trou de la serrure !
GASTON, s’en allant.
Je ne suis pas pressé. J’en ai déjà vu trois cent quatre-vingt-sept.
LA DUCHESSE, le regardant sortir.
Délicieux garçon. Ah ! Maître, quand je pense que le docteur Bonfant l’employait à bêcher les salades, je frémis !
Au maître d’hôtel.
Vous pouvez faire entrer vos maîtres, mon ami.
Elle prend le bras d’Huspar.
Je suis terriblement émue, mon cher. J’ai l’impression d’entreprendre une lutte sans merci contre la fatalité, contre la mort, contre toutes les forces obscures du monde… Je me suis vêtue de noir, j’ai pensé que c’était le plus indiqué.
Entrent les Renaud. De grands bourgeois de province.
Mme RENAUD,sur le seuil.
Vous voyez, je vous l’avais dit ! Il n’est pas là.
HUSPAR
Nous lui avons simplement dit de s’éloigner un instant, Madame.
GEORGES
Permettez-moi de me présenter. Georges Renaud.
Présentant les deux dames qui l’accompagnent.
Ma mère et ma femme.
HUSPAR
Lucien Huspar. Je suis l’avoué chargé des intérêts matériels du malade. Madame la duchesse Dupont-Dufort, présidente des différentes œuvres d’assistance du Pont-au-Bronc, qui, en l’absence de son neveu, le docteur Jibelin, empêché de quitter l’asile, a bien voulu se charger d’accompagner le malade.
Saluts.
LA DUCHESSE
Oui, je me suis associée dans la mesure de mes faibles forces à l’œuvre de mon neveu. Il s’est donné à cette tâche avec tant de fougue, avec tant de foi !…
Mme RENAUD
Nous lui garderons une éternelle reconnaissance des soins qu’il a donnés à notre petit Jacques, Madame… Et ma plus grande joie eût été de le lui dire personnellement.
LA DUCHESSE
Je vous remercie, Madame.
Mme RENAUD
Mais je vous prie de m’excuser… Asseyez-vous. C’est une minute si émouvante…
LA DUCHESSE
Je vous comprends tellement, Madame !
Mme RENAUD
Songez, Madame, quelle peut être en effet notre impatience… Il y a plus de deux ans déjà que nous avons été à l’asile pour la première fois…
GEORGES
Et, malgré nos réclamations incessantes, il nous a fallu attendre jusqu’aujourd’hui pour obtenir cette seconde entrevue.
HUSPAR
Les dossiers étaient en si grand nombre, Monsieur. Songez qu’il y a eu en France quatre cent mille disparus. Quatre cent mille familles, et bien peu qui acceptent de renoncer à l’espoir, croyez-moi.
Mme RENAUD
Mais deux ans, Monsieur !… Et encore si vous saviez dans quelles circonstances on nous l’a montré alors… Je pense que vous en êtes innocente, Madame, ainsi que Monsieur votre neveu, puisque ce n’est pas lui qui dirigeait l’asile à cette époque… Le malade est passé près de nous dans une bousculade, sans que nous puissions même l’approcher. Nous étions près de quarante ensemble.
LA DUCHESSE
Les confrontations du docteur Bonfant étaient de véritables scandales !
Mme RENAUD
Des scandales !… Oh ! nous nous sommes obstinés… Mon fils, rappelé par ses affaires, a dû repartir ; mais nous sommes restées à l’hôtel avec ma belle-fille, dans l’espoir d’arriver à l’approcher. À force d’argent, un gardien nous a ménagé une entrevue de quelques minutes, malheureusement sans résultat. Une autre fois, ma belle-fille a pu prendre la place d’une lingère qui était tombée malade. Elle l’a vu tout un après-midi, mais sans rien pouvoir lui dire, n’ayant jamais eu l’occasion d’être seule avec lui.
LA DUCHESSE à Valentine.
Comme c’est romanesque ! Mais si on vous avait démasquée ? Vous savez coudre au moins ?
VALENTINE
Oui, Madame.
LA DUCHESSE
Et vous n’avez jamais pu être seule avec lui ?
VALENTINE
Non, Madame, jamais.
LA DUCHESSE
Ah ! ce docteur Bonfant, ce docteur Bonfant est un grand coupable !
GEORGES
Ce que je ne m’explique pas, étant donné les preuves que nous vous avons apportées, c’est qu’on ait pu hésiter entre plusieurs familles.
HUSPAR
C’est extraordinaire, oui, mais songez qu’après nos derniers recoupements, qui furent extrêmement minutieux, il reste encore – avec vous – cinq familles dont les chances sont sensiblement égales.
Mme RENAUD
Cinq familles, Monsieur, mais ce n’est pas possible !…
HUSPAR
Si, Madame, hélas !
LA DUCHESSE, lisant dans son agenda.
Les familles Brigaud, Bougran, Grigou, Legropâtre et Madensale. Mais je dois vous dire tout de suite que si j’ai voulu qu’on commence par vous, c’est que vous avez toute ma sympathie.
Mme RENAUD
Je vous remercie, Madame.
LA DUCHESSE
Non, non, ne me remerciez pas. Je vous le dis comme je le pense. Votre lettre m’a, dès l’abord, donné l’impression que vous étiez des gens charmants, impression que notre rencontre confirme en tous points… Après vous, d’ailleurs, Dieu sait dans quel monde nous allons tomber ! Il y a une crémière, un lampiste…
Mme RENAUD
Un lampiste ?
LA DUCHESSE
Un lampiste, oui, Madame, un lampiste ! Nous vivons à une époque inouïe ! Ces gens-là ont toutes les prétentions… Oh ! mais, n’ayez crainte, moi vivante on ne donnera pas Gaston à un lampiste !
HUSPAR, à Georges.
Oui, on avait annoncé que ces visites se feraient par ordre d’inscription – ce qui était logique – mais, comme vous auriez été ainsi les derniers, Madame la duchesse Dupont-Dufort a voulu, un peu imprudemment, sans doute, passer outre et venir chez vous en premier lieu.
Mme RENAUD
Pourquoi imprudemment ? J’imagine que ceux qui ont la charge du malade sont bien libres…
HUSPAR
Libres, oui, peut-être ; mais vous ne pouvez pas savoir, Madame, quel déchaînement de passions – souvent intéressées, hélas ! – il y a autour de Gaston. Sa pension de mutilé, qu’il n’a jamais pu toucher, le met à la tête d’une véritable petite fortune… Songez que les arrérages et intérêts composés de cette pension se montent aujourd’hui à plus de deux cent cinquante mille francs.
Mme RENAUD
Comment cette question d’argent peut-elle jouer dans une alternative aussi tragique ?…
HUSPAR
Elle le peut, malheureusement, Madame. Permettez-moi, à ce propos, un mot sur la situation juridique du malade…
Mme RENAUD
Après, Monsieur, après, je vous en prie…
LA DUCHESSE
Maître Huspar a un code à la place du cœur ! Mais comme il est très gentil…
Elle pince discrètement Huspar.
il va aller nous chercher Gaston tout de suite !
HUSPAR n’essaie plus de lutter.
Je m’incline, Mesdames. Je vous demande simplement de ne pas crier, de ne pas vous jeter à sa rencontre. Ces expériences qui se sont renouvelées tant de fois le mettent dans un état nerveux extrêmement pénible.
Il sort.
LA DUCHESSE
Vous devez avoir une immense hâte de le revoir, Madame.
Mme RENAUD
Une mère ne peut guère avoir un autre sentiment, Madame.
LA DUCHESSE
Ah ! je suis émue pour vous !…
À Valentine.
Vous avez également connu notre malade – ou enfin celui que vous croyez être notre malade – Madame ?
VALENTINE
Mais oui, Madame. Je vous ai dit que j’avais été à l’asile.
LA DUCHESSE
C’est juste ! Suis-je étourdie…
Mme RENAUD
Georges, mon fils aîné, a épousé Valentine toute jeune, ces enfants étaient de vrais camarades. Ils s’aimaient beaucoup, n’est-ce pas, Georges ?
GEORGES, froid.
Beaucoup, mère.
LA DUCHESSE
L’épouse d’un frère, c’est presque une sœur, n’est-ce pas, Madame ?
VALENTINE, drôlement.
Certainement, Madame.
LA DUCHESSE
Vous devez être follement heureuse de le revoir.
Valentine, gênée, regarde Georges qui répond pour elle.
GEORGES
Très heureuse. Comme une sœur.
LA DUCHESSE
Je suis une grande romanesque… J’avais rêvé – vous le dirai-je ? – qu’une femme qu’il aurait passionnément aimée serait là pour le reconnaître et échanger avec lui un baiser d’amour, le premier au sortir de cette tombe. Je vois que ce ne sera pas.
GEORGES, net.
Non, Madame. Ce ne sera pas.
LA DUCHESSE
Tant pis pour mon beau rêve !
Elle va à la baie.
Mais comme Maître Huspar est long !… Votre parc est si grand et il est un peu myope : je gage qu’il s’est perdu.
VALENTINE, bas à Georges.
Pourquoi me regardez-vous ainsi ? Vous n’allez pas ressortir toutes vos vieilles histoires ?
GEORGES, grave.
En vous pardonnant, j’ai tout effacé.
VALENTINE
Alors ne me jetez pas un coup d’œil à chaque phrase de cette vieille toquée !
Mme RENAUD, qui n’a pas entendu et qui ne sait vraisemblablement rien de cette histoire.
Bonne petite Valentine. Regarde, Georges, elle est tout émue… C’est bien de se souvenir comme cela de notre petit Jacques, n’est-ce pas, Georges ?
GEORGES
Oui, mère.
LA DUCHESSE
Ah ! le voilà !
Huspar entre seul.
J’en étais sûre, vous ne l’avez pas trouvé !
HUSPAR
Si, mais je n’ai pas osé le déranger.
LA DUCHESSE
Qu’est-ce à dire ? Que faisait-il ?
HUSPAR
Il était en arrêt devant une statue.
VALENTINE crie.
Une Diane chasseresse avec un banc circulaire, au fond du parc ?
HUSPAR
Oui. Tenez, on l’aperçoit d’ici.
Tout le monde regarde.
GEORGES, brusquement.
Eh bien, qu’est-ce que cela prouve ?
LA DUCHESSE, à Huspar.
C’est passionnant, mon cher !
VALENTINE, doucement.
Je ne sais pas. Je crois me rappeler qu’il aimait beaucoup cette statue, ce banc…
LA DUCHESSE, à Huspar.
Nous brûlons, mon cher, nous brûlons.
Mme RENAUD
Vous m’étonnez, ma petite Valentine. Ce coin du parc faisait partie de l’ancienne propriété de Monsieur Dubanton. Nous avions déjà acheté cette parcelle, c’est vrai, du temps de Jacques, mais nous n’avons abattu le mur qu’après la guerre.
VALENTINE, se troublant.
Je ne sais pas, vous devez avoir raison.
HUSPAR
Il avait l’air si drôle en arrêt devant cette statue que je n’ai pas osé le déranger avant de venir vous demander si ce détail pouvait être significatif. Puisqu’il ne l’est pas, je vais le chercher.
Il sort.
GEORGES, bas à Valentine.
C’est sur ce banc que vous vous rencontriez ?
VALENTINE
Je ne sais pas ce que vous voulez dire.
LA DUCHESSE
Madame, malgré votre légitime émotion, je vous conjure de rester impassible.
Mme RENAUD
Comptez sur moi, Madame.
Huspar entre avec Gaston. Mme RENAUD murmure.
Ah ! c’est bien lui, c’est bien lui…
LA DUCHESSE, allant à Gaston dans un grand geste théâtral et lui cachant les autres.
Gaston, essayez de ne rien penser, laissez-vous aller sans chercher, sans faire d’efforts. Regardez bien tous les visages…
Silence, ils sont tous immobiles. Gaston passe d’abord devant Georges, le regarde, puis M Renaud. Devant Valentine, il s’arrête une seconde. Elle murmure imperceptiblement.
VALENTINE
Mon chéri…
Il la regarde, surpris, mais il passe et se retourne vers la duchesse, gentiment, écartant les bras dans un geste d’impuissance.
GASTON, poli.
Je suis navré…
LE RIDEAU TOMBE