XI
COMPARUTION
C’est dans la personne seule de Sa Majesté que
réside la plénitude de la Justice, et les magistrats ne tiennent
que d’Elle leur état et le pouvoir de la rendre à ses sujets.
Maupeou
Mardi 6 juin 1770
Nicolas se leva de bon matin. Il souhaitait
s’isoler un moment afin de rédiger un court mémoire explicatif dont
deux exemplaires seraient portés l’un au lieutenant général de
police et l’autre au lieutenant criminel. Il occupa une bonne
partie de la matinée la bibliothèque de M. de Noblecourt et, vers
onze heures, sa tâche accomplie, il décida de prendre l’air afin de
réfléchir à la séance décisive de la soirée. La marche déterminait
toujours chez lui une exaltation de pensée à la fois passionnée et
inconsciente, dont les résultats ne devaient pas être utilisés
sur-le-champ mais délibérément emmagasinés, prêts à resurgir à la
moindre injonction, comme des munitions de réserve disponibles à
tout moment dans le terrible travail qui conduisait à confondre le
crime. Il se dirigea à grands pas vers les Tuileries, laissant
jouer une imagination que favorisait le spectacle varié de la
rue.
Le jardin offrait un coup d’œil agréable par ce
beau jour de juin. La grande allée était bordée de deux rangées de
jeunes femmes en tenues claires avec, çà et là, des enfants qui
jouaient à se poursuivre. Depuis peu, les policiers du bureau des
mœurs observaient les filles publiques qui occupaient sur les
chaises louées des points stratégiques. De là, elles raccrochaient
le passant par des regards qui faisaient baisser les yeux aux plus
hardis comme aux plus pudiques. Elles attendaient avant midi que
quelqu’un leur offrît à dîner, et elles manquaient rarement leur
coup. Le commissaire du quartier s’en était ouvert à Nicolas, tout
en lui précisant que l’enclave des Tuileries échappait à sa
juridiction, les jardins royaux dépendant de la prévôté de l’Hôtel.
Or, les agents de cette institution paraissaient infiniment moins
sévères que les hommes de la police. Le bruit courait en effet
qu’ils se laissaient facilement corrompre et ne dédaignaient pas de
prélever leur tribut de plaisir gratuit en acceptant de fermer les
yeux sur la coupable industrie des servantes de Vénus.
Ces réflexions le ramenèrent à ses conversations
avec Restif de la Bretonne et à son étonnante confession. Ainsi,
Mme Galaine en était venue à se livrer, elle aussi, à ce
commerce ! L’honorable épouse d’un maître marchand pelletier
n’avait trouvé que cet expédient déshonorant pour sauver l’avenir
de son enfant du naufrage attendu de sa maison. Nicolas ne
parvenait pas à s’en persuader, et pourtant, son informateur, que
des liens si étroits attachaient à la police, se révélait, par ses
habitudes et ses vices, un témoin qu’on ne pouvait récuser. Nicolas
soupçonna sa propre candeur native, pourtant battue et rebattue
depuis des années par le contact obscène avec la réalité, de lui
jouer un de ces tours où elle misait sur sa petite part d’innocence
préservée. Mais le fait était que Mme Galaine, fraîche encore,
pouvait en une industrie régulière et paisible, procurer des
plaisirs à toute une foule de bons bourgeois tranquilles que le
tapage et la vulgarité de ses consœurs rebutaient. Elle devait
rassembler de la sorte une clientèle d’habitués et, semaine après
semaine, arrondir benoîtement son bas de laine. Le couple Galaine
allait d’évidence à vau-l’eau ; le mari ne prêtait guère
attention aux absences régulières de sa femme. Des sorties au
théâtre ou à l’Opéra, dont les débours ne l’inquiétaient pas
puisqu’on ne lui demandait rien, permettaient de justifier les
absences nocturnes de l’épouse. Quant à Dorsacq, le commis dont il
faudrait éclaircir le rôle dans tout cela, au mieux il jouait le
rôle ingrat d’un sigisbée, au pire, maquereau mondain, il racolait
pour la belle moyennant finances et peut-être faveurs. Il résultait
de cette nouvelle étonnante que Mme Galaine, l’un des
suspects, possédait pour le coup un alibi, mais celui-ci
n’impliquait pas forcément que la boutiquière fût pour autant
innocente des crimes perpétrés rue Saint-Honoré. Il y avait des
complicités pires que des actes.
La pensée de Nicolas continuait à vagabonder,
entraînée par les petits nuages blancs qui filaient vers les
boulevards au-dessus de la place Louis XV où les vestiges de
l’incendie du pavillon des artifices avaient presque disparu. La
forme d’un nuage, plus effilé que les autres, ramena sa pensée à
l’attentat commis sur Naganda. Il revit l’arme précautionneusement
retirée par Semacgus du dos de l’Indien, un de ces couteaux de
cuisine appelés « eustaches », comme on en vendait par
centaines autour de la Halle ; son manche de bois et son
unique rivet étaient reconnaissables. Dans le désordre de cette
nuit insensée, il se reprochait de ne pas avoir enquêté plus avant
sur un acte qui, bien que sans conséquence pour la vie de Naganda,
n’en constituait pas moins un crime, et s’inscrivait dans la suite
des actes commis chez les Galaine depuis la disparition
d’Élodie.
À y bien réfléchir et sous réserve de
vérifications, Nicolas jugeait que la tentative de meurtre devait
être concomitante avec l’arrêt du tambour servant aux curieuses
cérémonies du Micmac. Mais il ne parvenait pas à déterminer
clairement la place des uns et des autres à ce moment-là. Après le
premier exorcisme au rez-de-chaussée, le père Raccard avait
recommandé à chacun de regagner sa « chacunière » :
l’expression, peu usuelle, avait alors frappé Nicolas. Ainsi, une
fois de plus, tous les membres de la famille Galaine pouvaient être
soupçonnés d’une incursion fugitive dans le grenier et, pendant que
lui-même, Semacgus et l’exorciste entouraient la possédée,
n’importe lequel d’entre eux avait pu poignarder Naganda. L’arme
provenant sûrement de la cuisine, il faudrait interroger Marie
Chaffoureau afin de vérifier ce point particulier.
La préparation de la séance au Grand Châtelet le
préoccupait. Il ne suffisait pas de faire comparaître les
suspects ; il fallait également veiller à la mise en scène des
pièces à conviction. Cela nécessiterait quelques courses, le
recours aux bons soins du père Marie, l’huissier, et à Bourdeau.
Nicolas répertoria les pièces à exposer, elles participeraient de
la grand messe judiciaire qu’il entendait organiser et dont l’effet
sur les assistants n’était pas à négliger. Il faudrait tout d’abord
rassembler les effets d’Élodie Galaine : sa robe de satin
jaune à dos flottant, son corsage jaune paille, son corset en soie
blanche, deux jupons, des bas de fil gris, ainsi que la perle noire
trouvée dans sa main et des vestiges de foin. À quoi il
conviendrait d’ajouter les deux tenues de sortie de Naganda, le
flacon d’apothicaire, les bandages trouvés sous le lit des deux
sœurs Galaine, le mouchoir aux initiales CG découvert dans la
grange du couvent des Filles de la Conception, la lettre de Claude
Galaine à son frère, le testament, le collier de pierres noires
renfilé et, enfin, le couteau de cuisine ayant servi à blesser
Naganda. Il réfléchit qu’un ou deux mannequins de couturière
apporteraient une touche incongrue, une fois revêtus des tenues de
la jeune femme et de l’Indien, et concourraient à ébranler les
caractères les mieux trempés.
Pour la première fois depuis l’exorcisme, le
souvenir des manifestations insensées dont il avait été le témoin
s’imposa à Nicolas. Jusque-là, il avait tenté de le refouler, de
faire comme si rien de tout cela n’appartenait au monde réel. Une
partie de lui-même refusait l’existence de ces manifestations, dont
la seule évocation risquait de rallumer la hantise. Le risque
existait aussi de voir la Miette retomber dans son état précédent.
À quelle force ou influence s’était-il donc trouvé confronté ?
Ce qu’il avait ressenti dans sa chambre, rue Saint-Honoré, lui
semblait être associé à un avertissement, à une incitation à
poursuivre son enquête, alors que les manifestations de possession
de la Miette révélaient de manière plus évidente la présence du mal
et ne visaient en rien la résolution de l’énigme. Preuve en était,
d’ailleurs, qu’une fois l’exorcisme accompli, c’est une Miette
apaisée, libérée et somnambule — état étrange, certes, mais naturel
— qui d’elle-même les avait entraînés dans la cave vers l’endroit
où était dissimulé le nouveau-né assassiné.
Peu à peu, le soleil de juin pénétrait Nicolas. Il
s’était assis sur la terrasse des Feuillants. Une commère joufflue
était venue exiger les deux sols de la location de sa chaise.
Maintenant, il s’engourdissait, les yeux fermés, dans le
roucoulement des pigeons des grands marronniers et les cris aigus
des enfants couvrant le bruit lointain des équipages qui
traversaient à grand trot la place Louis XV. Cet état, qui
exprimait aussi la fatigue accumulée de journées sans relâche et de
nuits sans sommeil, le conduisit bien au-delà de la méridienne. Il
retraversa les jardins pour rejoindre les quais et gagna le Grand
Châtelet.
Il retrouva le père Marie dans sa soupente du
vieux palais médiéval, dînant seul d’une pièce de veau entourée
d’un fricot fumant d’œufs au lard dont il étalait les ingrédients
sur de larges tranches de pain frais. Il engagea le commissaire à
partager son repas, ajoutant, pour l’appâter, qu’il serait arrosé
d’une bière nouvelle qu’une buvette des alentours venait de
recevoir. Nicolas se laissa vite convaincre et s’amusa à écouter
les doléances de son hôte, persuadé que la longe de viande, portée
le matin même dans son plat de terre au four du boulanger voisin,
avait perdu en poids et quantité et qu’il soupçonnait la fraude en
cette affaire. Nicolas le rassura, se rappelant que sa nourrice
Fine, à Guérande, disait la même chose chaque fois qu’elle portait
cuire, dans les mêmes conditions, son plat fameux de canard aux
pommes. Il consola le vieil homme en observant que rien ne valait,
pour ces plats rustiques, la chaleur intense mais régulière du four
à pain et que le résultat méritait bien quelques inconvénients au
reste largement imaginaires. Ils évoquèrent leur Bretagne natale et
le père Marie voulut, à tout prix, qu’ils trinquent avec son fameux
contrecoup, ce « lambig » vénérable qui titrait fort,
enflammait les entrailles et réveillait les morts. Nicolas ne put
qu’accepter, de peur de le vexer ; il réussit cependant à en
renverser subrepticement une partie sur une tranche de pain. Il
prit ensuite les dispositions nécessaires avec l’huissier pour que
les pièces à conviction, entreposées dans une armoire du bureau de
permanence, fussent disposées comme il le souhaitait. Le père Marie
connaissait un petit atelier de travailleuses à la toilette qui
accepteraient moyennant une honnête rétribution de leur prêter deux
mannequins.
Bourdeau survint à l’improviste. Nicolas l’informa
des derniers éléments de l’enquête et le pria de faire conduire à
l’audience le fripier chez lequel des pièces à conviction avaient
été mises en gage. Puis, son petit carnet noir à la main, il alla
méditer dans la salle d’audience du lieutenant général. Il
souhaitait réfléchir sur la manière d’aborder la séance et
d’aboutir à un résultat. Sa croyance en la raison lui donnait la
certitude que la clé de l’affaire surgirait du déploiement des
résultats de l’enquête. Toutefois, il était conscient que le cadre
étroit des investigations ne permettait pas d’enfermer les nuances
du vivant et de l’humaine condition. Il le savait : seule
l’intuition — ce qu’il éprouvait comme une personnelle et
particulière connaissance des suspects qui n’excluait pas sympathie
et compréhension — pourrait apporter la vérité.
Vers la demie de quatre heures, on vint allumer
les flambeaux dans la grande salle gothique où le jour ne parvenait
que par d’étroites verrières. Une vieille tapisserie usée figurait
les armes de France et, sur une estrade, deux fauteuils attendaient
les magistrats. Gardés par des exempts, les suspects prendraient
place sur le côté gauche. Nicolas, en robe noire et perruque, se
tiendrait face à eux, devant une table rassemblant les pièces à
conviction, entouré de deux mannequins portant les défroques de
Naganda et d’Élodie. Les ombres mouvantes de ces silhouettes
épousaient les vacillements des flammes, offrant une image
inquiétante.
Les prévenus arrivèrent, l’air morne et
silencieux. Seules les deux sœurs paraissaient outrées de se
trouver là et arboraient un air de suffisance. Une fois assises,
elles ne cessèrent de toiser Nicolas tout en pérorant à voix basse
comme s’il s’était agi de le provoquer. Mme Galaine promenait
son air d’indifférence habituel avec le sérieux d’une croyante
écoutant un sermon ennuyeux. Les Galaine père et fils baissaient la
tête, accablés. La Miette, presque belle, qui se déplaçait seule
désormais, souriait comme un séraphin avec un visage restauré dans
sa simplicité, et sur lequel l’empreinte du mal avait disparu.
Naganda, lui aussi rétabli bien qu’un peu gêné dans sa démarche,
observait la scène avec la curiosité d’un voyageur qui découvre des
coutumes étrangères et incompréhensibles. Marie Chaffoureau se
serrait les mains d’angoisse, ses petits yeux se portant sur tous
les coins de ce théâtre sans jamais se fixer sur aucun. Dorsacq
tentait de s’éloigner des Galaine comme s’il voulait se
désolidariser de la famille. Bourdeau et Semacgus demeuraient
debout au fond de la salle, où ils furent bientôt rejoints par le
père Raccard.
Un peu avant cinq heures, les portes de la salle
furent closes. Le père Marie, en tenue noire d’huissier, annonça
les magistrats qui prirent place. Ils étaient tous les deux en
simarre, avec les bandes d’hermine dont Nicolas se rappela qu’elles
évoquaient, morceaux symboliques du manteau du sacre, l’autorité
royale. M. de Sartine, après un regard au commissaire, prit la
parole.
— Je déclare, au nom du roi, ouverte cette
séance d’enquête, convoquée devant ma cour, en présence du
lieutenant criminel de la vicomté et généralité de Paris. Cette
procédure exceptionnelle a été requise et ordonnée par Sa Majesté,
compte tenu des circonstances à bien des égards extraordinaires qui
ont entouré cette délicate affaire dans laquelle je rappelle qu’un
meurtre et une tentative d’homicide ont été commis. Monsieur le
commissaire au Châtelet, secrétaire du roi en ses conseils, vous
avez la parole.
Sartine avait soigneusement évité d’évoquer
l’infanticide, dont la nouvelle n’avait pas été répandue. Tous les
regards se tournaient déjà vers Nicolas quand, se levant tout à
trac, Charles Galaine prit la parole sur un ton strident.
— Monsieur le lieutenant général, je tiens à
présenter devant votre cour une solennelle protestation en mon nom
et en celui des miens, face à une procédure aberrante dans laquelle
ma famille, incarcérée sans raison, se voit appelée devant vous,
sans savoir ni comprendre ce qu’on lui reproche et sans pouvoir
espérer le recours et le secours d’aucun conseil. J’en appelle à la
justice du roi !
On sentait dans ces propos le caractère
procédurier d’un représentant d’un grand corps du négoce parisien,
habitué aux débats et procès des jurandes et soutien de la fronde
des parlements contre le pouvoir. Les deux sœurs se levèrent à leur
tour et vociférèrent en même temps, proférant des propos et des
menaces qu’on ne parvenait pas à comprendre. M. de Sartine frappa
du plat de la main sur l’accoudoir de son fauteuil. Son visage,
ordinairement pâle, s’était empourpré.
— Monsieur, répondit-il sur un ton égal,
votre protestation n’est pas recevable. Le roi agit par sa seule
justice, nous en sommes les garants et les exécuteurs. Les droits
que vous réclamez vous seront accordés à vous ou à ceux qui seront
convaincus des crimes dont il est question, lorsqu’une certitude
nous aura été apportée sur la culpabilité de l’un ou de l’autre
d’entre vous, ou lorsque votre innocence aura été prouvée. Ma
présence et celle du lieutenant criminel confirment suffisamment le
sérieux et l’équanimité de cette audience préliminaire. Le cours
naturel de la procédure reprendra à l’issue de cette séance et
tiendra compte de ses résultats.
Les deux sœurs Galaine continuaient de
hurler.
— Je vous prie, monsieur, reprit Sartine, de
bien vouloir calmer vos sœurs avant que je prenne d’autres mesures
pour rendre à cette audience le caractère de dignité qui
s’impose.
— Cependant…
— Il suffit, monsieur Galaine. La parole est
au commissaire Le Floch. Puissent les débats qui s’ouvrent nous
éclairer sur cette ténébreuse affaire.
Nicolas croisa les mains, prit son inspiration et
tourna la tête vers les deux magistrats.
— Nous comparaissons aujourd’hui,
commença-t-il, pour écrire le dernier acte d’une tragédie
domestique liée à la catastrophe de la place Louis XV. Aux
victimes innocentes de l’impéritie et de la fatalité s’est ajouté
le cas particulier d’Élodie Galaine, retrouvée morte parmi les
restes de tous les Parisiens péris dans la nuit du 30 au
31 mai 1770. Il s’agissait, à l’évidence, de maquiller un
crime. Reconnu par Charles Galaine, son oncle et par son cousin
germain, Jean Galaine, le corps fut porté sur mon ordre à la
Basse-Geôle, où des praticiens expérimentés constatèrent que la
jeune fille avait été étranglée et qu’elle venait de surcroît
d’enfanter. Immédiatement, sur ordre du lieutenant général de
police, une enquête commença à son domicile rue Saint-Honoré, où
son oncle possède une boutique de marchand pelletier. Dès l’abord,
il apparut qu’aucun des habitants de la maison, parents ou proches,
ne pouvait justifier de son emploi du temps à l’heure
approximativement fixée de l’assassinat. De ce fait, chacun d’eux
avait été en mesure d’attenter à la vie d’Élodie Galaine.
Une nouvelle fois, Charles Galaine se leva.
— Je réitère ma protestation. De la
déclaration même du commissaire Le Floch, il appert qu’il se trouve
dans l’incapacité de fixer de manière précise l’heure du meurtre
supposé de ma regrettée nièce. Dans ces conditions, comment cette
séance, hors du droit commun, pourrait-elle conduire à la vérité et
préserver les droits de ma famille ?
— Monsieur, fit Sartine, vous aurez toutes
occasions d’intervenir, d’interroger et d’être interrogé, de
prouver et de contre-prouver, d’attaquer et de contre-attaquer.
Pour le moment, je vous ordonne de laisser le commissaire Le Floch
exposer devant cette cour les éléments constitutifs d’un dossier
délicat et d’une enquête difficile.
Nicolas poursuivit en détaillant par le menu les
résultats de ses investigations. Sans se prononcer sur les
constatations énoncées, il les énumérait sur un ton régulier, comme
un triste inventaire des turpitudes humaines. L’information sur la
maternité récente d’Élodie, ou sur celle, présumée, de la Miette,
ne déclencha aucune réaction parmi les assistants. Les sœurs
Galaine s’étaient calmées et leur frère avait retrouvé son attitude
première après ses sursauts initiaux de révolte. Chacun écoutait
avec attention le long prologue dans un silence tel qu’on
entendait, lors des pauses de l’orateur, le grésillement des
torches et des chandelles dont les fumées noirâtres montaient en
volutes vers la voûte. Nicolas se garda bien de parler de la
possession de la Miette, dont l’évocation risquait de faire sortir
des voies de la raison la suite logique de cette audience.
— Messieurs, dit-il enfin, sur un ton plus
haut, je vais procéder avec votre permission à un ultime
interrogatoire des témoins et suspects.
— Procédez, monsieur le commissaire, répondit
Sartine après un coup d’œil de courtoisie au lieutenant
criminel.
— Je vais naturellement commencer par Charles
Galaine, le chef de la famille et le tuteur d’Élodie, fille de son
frère aîné, Claude, disparu en Nouvelle France. Monsieur, avez-vous
des déclarations complémentaires à nous présenter sur votre emploi
du temps durant la nuit du 30 au 31 mai 1770 ?
Charles Galaine se leva lourdement.
— Je n’ai rien à ajouter ni à retrancher à
mes déclarations. Je persiste à protester sur ce qui m’est
imposé.
— Libre à vous. Reconnaissez-vous avoir été
informé des intentions de votre frère de prévoir la disposition de
sa succession par la lettre retrouvée et déposée parmi les pièces à
conviction ?
— Il s’agit d’une correspondance
privée.
— J’en prends donc acte ; vous les
connaissiez. Avez-vous lu le testament de votre frère et, si oui, à
quel moment et par qui en fûtes-vous informé ?
Galaine jeta un regard à sa femme et à ses
sœurs.
— Non.
— Savez-vous que votre nièce était
enceinte ?
— Jamais je ne m’en serais douté.
— Comment est-ce possible ?
— Les filles, de nos jours, sont capables de
bien des choses. Les mauvais exemples abondent. La vêture et la
toilette peuvent, je suppose, dissimuler ce qui autrement serait
évident.
— Et de l’état de votre servante ?
— Pas plus.
— Comment expliquez-vous leur
situation ?
— Pour l’une, par une éducation négligée dans
un pays à demi sauvage où elle fut sans doute livrée à tous les
mauvais exemples et aux plus fallacieuses influences.
— Vraiment ? Chez les religieuses qui
l’élevèrent à Québec ?
Le marchand ne répondit pas.
— Et l’autre ? poursuivit Nicolas.
— Elle ne sera pas la première servante à
avoir jeté sa vertu par-dessus les moulins. C’est chose
malheureusement fréquente de nos jours.
— Vous m’avez affirmé que vos sœurs avaient
accompagné Élodie à la fête. Maintenez-vous cette
déclaration ?
— Certes oui.
— Et pourtant, elles vous démentent.
— L’émotion, sans doute. La mort de leur
nièce les a beaucoup touchées.
— Ainsi, monsieur, point d’alibi. Une nuit où
personne n’est capable de témoigner en votre faveur, une nuit
environnée de mystères où nul ne vous a rencontré, où vous aviez
tout le loisir d’assassiner votre nièce, d’abandonner son corps
dans le désordre de la catastrophe, puis d’aller innocemment aux
nouvelles. Monsieur, vous êtes suspect à plus d’un titre. Vous, le
fils mal aimé, qui avez souffert de la préférence de votre père
pour votre aîné, plus brillant, plus entreprenant et plus
séduisant. Vous, le timide aux accès de violence, toujours dominé
par les femmes de votre entourage : mère, nourrice, vos deux
épouses successives. Vous qui m’avez dissimulé la lettre de votre
frère, ce frère détesté. Vous qui saviez, ou pressentiez, que
l’étui porté au cou par Naganda contenait une pièce importante.
Vous à qui votre petite fille Geneviève, l’esprit circulant de la
maisonnée, instrument innocent de la perversion, répétait ce
qu’elle voyait et entendait. Oui vraiment, tout vous accuse,
monsieur !
— Je proteste ! Quel mobile aurais-je eu
pour assassiner ma nièce ?
— Mais, justement, l’intérêt,
l’intérêt ! Voilà un marchand honorable d’un des grands corps,
réputé sur la place, lancé dans des spéculations hasardées avec la
Moscovie et sur le point de faire faillite, d’entraîner sa maison
et sa famille dans sa débâcle.
Charles Galaine tenta de protester.
— Taisez-vous, monsieur ! Informé que
votre frère a laissé en France fructifier une fortune importante et
qu’entre cet argent et vous-même seule une pauvre jeune fille fait
obstacle, résistez-vous à la tentation ? Elle est sans appui
ni conseil, quasiment entre vos mains. N’est-ce pas là un mobile
suffisant ? Nous savons, par le testament, que le premier
enfant mâle de cette fille sera l’héritier de Claude Galaine.
Galaine murmura.
— Mais si j’avais songé à cette fortune, il
aurait suffi que mon fils épouse Élodie !
— Épouser Élodie ! Fi ! monsieur,
Fi ! Vous faites bon marché des recommandations de notre
Sainte Mère l’Église. Un cousin germain ! Et de surcroît, une
fille mère qui allait accoucher…
— Et qui vous dit que cet enfant n’est pas
celui de mon fils ?
Jean Galaine se leva, blême.
— Non, mon père, pas ça, pas
vous !
— Voyez, dit Nicolas, même votre fils, que
j’ai toujours pensé être amoureux de votre nièce, proteste contre
cette idée. Et, de surcroît il ne vous est pas venu à l’esprit que
l’enfant à naître pouvait témoigner contre cette
proposition ?
M. de Sartine intervint.
— Que voulez-vous insinuer, monsieur le
commissaire ?
— Rien d’autre, monsieur, que le nouveau-né
ne pouvait témoigner de son origine, mais, qu’en grandissant, il
serait sûrement apparu comme ne pouvant pas avoir été engendré par
un Jean Galaine ou tout autre jeune homme de Paris.
— Et le pourquoi de cette
affirmation ?
Nicolas lança sa première carte dans le jeu
compliqué de l’audience.
— Parce que tout laisse présumer que l’enfant
d’Élodie était aussi celui de Naganda. Une enfance partagée, les
épreuves subies ensemble, une longue traversée de l’océan au milieu
des périls de la guerre et de la fortune de mer, puis l’hostilité
dont ils furent, sans relâche, entourés dans la maison Galaine, les
avaient rapprochés au point… Après tout, elle n’avait pas vingt ans
et lui en a trente-cinq. Y voyez-vous un obstacle dirimant ?
De plus vertueux n’y eussent pas résisté.
— Nicolas et les deux magistrats furent seuls
à remarquer les larmes qui coulaient sur le visage impassible de
l’Indien.
— Nous y reviendrons et nous aurons à
demander, à exiger même, des explications circonstanciées à
Naganda. Mais, pour le moment, attachons-nous à la famille Galaine.
Réservons pour la suite votre cas, monsieur. Considérons celui de
votre fils. Voici les mêmes enténébrements de raisons, la même
impossibilité de fournir un récit cohérent de cette nuit fatidique
où se bousculent les détails d’une aventure dans les bras d’une
fille galante, de rencontres imprévues avec des compagnons de
débauche, d’un trou de plusieurs heures et, enfin, d’un retour
tardif au logis. Que d’incertitudes, que de parts d’ombre qui ne
peuvent que susciter le doute et le soupçon ! Je vous entends
penser tout bas, messieurs : « Mais quel serait le mobile
de ce jeune homme, et quel motif aurait pu le conduire à vouloir
briser le destin de sa cousine ? » Est-il coupable d’un
tel acte ? Ces mobiles existent, bien forts et bien pesants.
Mais, au préalable, je voudrais poser une question au suspect. Jean
Galaine, étiez-vous amoureux de votre cousine, Élodie ? Ne
vous précipitez pas pour me répondre, car de votre sincérité
dépendra presque assurément votre salut, sauf, à ce que Dieu ne
plaise, je me sois fourvoyé.
Jean Galaine se dressa et répondit d’une voix
presque inaudible, qui finit par se briser tout à fait.
— Monsieur le commissaire, je dois
reconnaître en conscience que j’ai nourri depuis le premier jour
pour Élodie un amour démesuré, mais rien ni personne n’aurait pu me
conduire à lui vouloir du mal.
— Et pourtant, monsieur, repartit Nicolas,
quelle situation que la vôtre ! Fils aîné d’un premier lit,
vous détestez votre marâtre qui vous le rend bien, sous couvert de
son indifférence. Désespérément amoureux de votre cousine germaine,
cet amour impossible vous mine et vous détruit. Votre union, si
tant est qu’elle accepte de jeter un regard sur vous, exigerait une
dispense que l’on octroie quelquefois à de grandes et nobles
maisons qui ont un prince de l’Église dans leur manche. Amour
délirant qui se nourrit d’images et de frustrations ! Amour
d’autant plus douloureux que vous avez pu connaître ou deviner les
liens qui — supposons-le toujours — unissaient Élodie et
l’Indien. La passion peut mener au crime et quand, à ce puissant
mobile, s’ajoute celui de l’intérêt, car vous aviez, comme votre
père, le même avantage à la voir disparaître, tout est alors
possible. Mais, à votre décharge, je vous ai vu, avec un autre, le
seul dans cette maison vraiment touché par la mort de votre
cousine. J’ai même traversé votre esprit lorsque, regardant votre
père, vous l’avez soupçonné d’être le coupable de ce meurtre.
— Monsieur le commissaire, s’écria Sartine,
veuillez rester dans les limites de votre dossier, sans faire
intervenir l’intime conviction que vous pouvez nourrir.
— Je m’y attache, monsieur, mais la vérité ne
peut éclater que dans le croisement fécond des faits rationnels et
des intuitions incertaines. Ainsi, le doute demeure autour de Jean
Galaine.
Nicolas reprit son souffle, traversa la pièce et
s’approcha de Mme Galaine.
— Madame, vous compliquez la tâche ingrate
qui est la mienne. Quel destin que le vôtre ! Il semble que
cette maison de la rue Saint-Honoré favorise les fausses positions.
De fait, vous êtes la maîtresse de maison. Vous aidez et suppléez
votre époux dans les affaires de son négoce. Vous lui avez donné
une fille. Mais il paraît que vous êtes une étrangère dans votre
propre demeure. Vous ne bénéficiez ni de l’affection, ni même de
l’indulgence des autres membres de la famille. Votre
beau-fils ? Hostile. Vos belles-sœurs ? Haineuses.
Naganda ? Pour vous, c’est un meuble, vous ne le voyez même
pas. Dorsacq, le commis de boutique ? Vous menez avec lui un
jeu de coquetterie et de femme savante dont il paraît esclave. Que
d’angoisse pour vous, dans cette maison ! Vous songez chaque
jour à ce qui vous attend, auprès d’un mari incertain et veule, que
vous n’estimez point et qui reste soumis à l’influence pernicieuse
de ses sœurs. Vous avez découvert qu’il mène son affaire à la
ruine, menaçant votre survie mais surtout celle de votre fille,
Geneviève dont l’avenir vous tient à cœur, car vous êtes une bonne
mère. Il existe bien une espérance, celle de la fortune de Claude
Galaine. Or, il y a un obstacle entre celle-ci et votre mari :
la pauvre Élodie. Là encore, madame, que dire de votre obstination
à dissimuler sans raison ni prétexte l’emploi du temps d’une nuit
décisive ? Une dernière fois, je vous adjure solennellement de
décharger votre conscience.
Mme Galaine le regarda sans répondre.
— Madame, veuillez réveiller votre mémoire,
insista Nicolas. Il ne faut pas sortir du collège d’Harcourt
ou de Presles pour revivre un passé si
proche !
— Qu’est donc ce collège de Presles que je ne
connais point ? demanda le lieutenant criminel.
Mme Galaine se leva, empourprée ; le
subterfuge de Nicolas avait touché son but, et elle avait
immédiatement saisi ce que son propos énigmatique suggérait.
— Madame, il ne tient qu’à vous, reprit
Nicolas. Si vous souhaitez confier quelque chose à M. le lieutenant
général de police, plaise à lui de vous faire approcher et de vous
entendre.
Intrigué, M. de Sartine consulta son voisin et fit
signe à Nicolas d’approcher.
— Que signifie, monsieur le
commissaire ? Votre mémoire, pourtant si précis, ne laissait
pas attendre de telles ambiguïtés.
Nicolas se rapprocha encore des deux magistrats,
dont les têtes se penchèrent vers lui.
— Cela signifie, messieurs, que l’alibi de
cette femme tient à une pratique déshonorante qu’elle ne peut
avouer publiquement. C’est pour cette raison que je souhaite que
vous l’entendiez en confidence.
Le lieutenant général invita Mme Galaine à
s’approcher et celle-ci, les yeux gonflés de larmes, révéla à voix
basse ce que le commissaire avait déjà découvert lors de sa
rencontre avec Rétif de la Bretonne. Elle regagna sa place sous les
regards intrigués du mari et soupçonneux de ses belles-sœurs. Après
un encouragement de M. de Sartine, le commissaire reprit la
parole.
— Messieurs, vous jugerez après la confidence
que vous venez de recevoir que Mme Galaine ne saurait être
matériellement soupçonnée du meurtre de sa nièce par alliance, même
si rien ne l’exonère d’une éventuelle complicité dans la
préparation de cet acte criminel. Et puisque nous parlons de
Mme Galaine, ne serait-il pas opportun d’examiner le cas de
M. Dorsacq, commis de cette boutique de la rue
Saint-Honoré ? Il fait ouvertement profession d’être le
chevalier servant de la dame en question. Certes, il n’est pas de
la famille, mais son emploi l’entraîne à en être le commensal
obligé. Voilà un jeune homme qui, d’évidence, bénéficie de la
confiance de maître Galaine. Il peut nourrir de grandes espérances.
Il est intime avec sa patronne, il l’accompagne, l’escorte, sort au
spectacle et communie avec elle dans la chronique de la Cour de la
ville, et cela avec l’assentiment tacite du mari qu’il décharge
ainsi d’un rôle qui lui pèse. Nourrit-il quelques sentiments
indiscrets à l’égard de la maîtresse de maison ? Je ne le
crois pas. J’estime au contraire que leurs attitudes se complètent
naturellement et qu’elles participent de dissimulations. Ainsi,
feint-il de faire la cour à sa patronne…
— Monsieur, s’indigna Charles Galaine, vous
m’outragez. Comment pouvez-vous supposer…
— J’ai dit : il
paraît, répliqua Nicolas. Entre l’apparence et le fait
matériel, il y a une différence que vous franchissez bien aisément
— ce que moi, je ne fais pas. Il paraît, disais-je, faire la
cour à sa patronne, comme pour mieux dissimuler autre chose de
moins publiable. Je le suppose, à ses mauvais rôles, engagé dans
diverses aventures. Est-il amoureux d’Élodie, la jeune fille de la
maison ? Est-il conscient de l’intérêt à pousser sa cause de
ce côté là ? Cela lui permettrait de s’introduire dans la
famille, d’y faire sa place. A-t-il eu vent des espérances
d’Élodie ? Tout est possible et le soupçon pèse également sur
lui. En réponse à nos interrogations, il persiste à camper sur une
attitude affectée de souci de l’honneur d’une dame. Cela tient-il,
lorsqu’on se trouve sous la menace d’une inculpation pour un crime
capital dont la seule issue sera un supplice en place de
Grève ? Et pourtant, on ne veut pas révéler l’emploi de son
temps dans cette même nuit. Permettez-moi, messieurs, de me livrer
devant vous à une petite confrontation qui ouvrira, je l’espère, de
nouvelles perspectives à notre affaire.
Nicolas appela Bourdeau et lui donna ses
instructions. L’inspecteur se dirigea vers un exempt, le plus
jeune. Il lui fit ôter sa perruque et sa veste et le plaça sur le
parquet, face aux deux magistrats puis, il invita Jean Galaine et
Louis Dorsacq à se tenir de part et d’autre.
— Messieurs, reprit Nicolas, plaise à vous
d’autoriser la comparution d’un témoin.
La porte de la salle d’audience s’ouvrit et le
père Marie, tout pénétré de son importance, introduisit un petit
homme chétif, à moitié chauve. Il portait des besicles à monture
d’acier derrière lesquelles des yeux apeurés contemplaient la
solennité de l’assemblée. Un habit râpé de ratine noire, des
souliers trop grands, éculés et sans boucles offraient un ensemble
misérable.
— Approchez, dit Nicolas,
monsieur ?
— Robillard Jacques, monsieur, pour vous
servir.
— Indiquez-nous votre occupation.
— Je suis marchand fripier, rue du
Faubourg-du-Temple.
— Monsieur Robillard, vous avez bien déclaré
à l’inspecteur Bourdeau avoir, tôt le matin du 31 mai 1770,
reçu en gage pour une valeur de dix-huit livres, cinq sols, six
deniers, des vêtements et objets dont certains sont disposés dans
cette salle. Reconnaissez-vous le reçu et ceux-ci ?
— Je reconnais tout, monsieur, c’est la
vérité même. Deux tenues identiques avec manteau et chapeau, de
bonne qualité. L’homme m’a étonné d’accepter si peu. Et un flacon
d’apothicaire. Je n’ai pas discuté, vous pensez. Une bonne affaire
pour moi, parce qu’on les revoit jamais et qu’on peut disposer des
gages en garantie.
— Maintenant, monsieur Robillard, voyez ces
trois hommes de dos. Je vais vous inviter à défiler devant eux et à
me dire si vous reconnaissez votre client de l’autre jour.
Nicolas priait le ciel pour que le témoin n’ouvrît
pas la bouche pour répéter ce qu’il avait déjà confié à Bourdeau, à
savoir qu’il n’avait pas prêté attention aux traits de sa pratique
et qu’il n’en pouvait donner, de la sorte, aucun signalement
tangible. Il espérait qu’un détail lui reviendrait et estimait
devoir jouer cette carte, si incertaine fût-elle. Avant même que
Robillard ne se trouve devant les trois jeunes gens, Louis Dorsacq
se retourna et fit trois pas vers Nicolas.
— Monsieur le commissaire, dit-il à voix
basse, avant que cet homme ne me reconnaisse, je préfère indiquer
que c’est moi qui suis allé mettre ces objets en gage afin de payer
une dette de jeu.
Nicolas eut le sentiment qu’on tentait, une
nouvelle fois, d’égarer la justice.
— Voilà un bien intéressant revirement !
Toutefois, indiquez-nous précisément d’où vous sortez ce
bric-à-brac remis en gage, sans discussion ni marchandage,
abandonné pour la somme misérable de dix-huit livres. Et votre aveu
appelle d’autres questions. À qui devez-vous cette
somme ?
— À des joueurs de mes amis.
— Voilà qui est des plus précis ! Mais,
j’insiste, où avez-vous trouvé les objets mis en gage ?
De toute évidence, Dorsacq tentait avec désespoir
de construire des circonstances plausibles. Elles ne pouvaient pas
tromper Nicolas, informé des origines probables d’au moins une
tenue de Naganda et du flacon d’apothicaire.
— Dans l’office…
— Comment, dans l’office !
— Oui, je les ai trouvés, le matin, dans
l’office, déposés en désordre sur le sol…
— Quel matin ?
— Le matin de la catastrophe de la place
Louis XV. Ces objets, j’ai cru qu’on les voulait jeter. Je
m’en suis saisi, et je le regrette bien maintenant.
— Et le flacon d’apothicaire ?
— Lui aussi traînait là.
— Ainsi, quand les objets de vos maîtres
traînent, il vous paraît normal de les escamoter. Tout cela est
parfaitement vraisemblable et crédible ; la cour devrait s’en
trouver confondue ! Que faisiez-vous d’ailleurs si tôt à la
boutique ? Vous n’habitez pas là.
— J’étais venu pour l’inventaire d’été.
Nicolas ne souhaitait pas encore sortir de sa
manche les atouts dont il disposait. Pour le moment, il lui
suffisait de constater les mensonges patents de Dorsacq, qui
abandonnait l’un pour se jeter dans un autre. Il n’était pas
nécessaire de précipiter les choses avant la fin de
l’interrogatoire de tous les suspects. Il ne poussa donc point son
avantage, congédia le fripier qui sortit en multipliant les
révérences et saluts à la ronde. Les deux jeunes gens reprirent
leur place sur le banc et l’exempt se rhabilla. Après un très long
silence de réflexion, le commissaire se tourna vers Naganda.
— Monsieur, votre situation me plonge dans la
perplexité. Comme tous ceux-ci…
D’un geste large, il désigna les Galaine assis en
face de lui.
— … Vous m’avez menti. Je sais
d’expérience qu’il existe des mensonges pour la bonne cause, de
pieux mensonges, mais il n’importe : vous m’avez menti. Vous
voilà, enfant d’un nouveau monde, déraciné, transporté, jeté sur
les rives d’un vieux royaume au milieu de gens curieux ou hostiles
ou qui entendent mal qu’on puisse être autre chose que Parisien,
sans appuis, sans amis, abandonné à vous-même. Vous voilà ensuite,
comme un criminel, enfermé, drogué, trompé, pour ce que vous nous
en dites, et pour finir, on tente de vous tuer. Comment
n’éprouverait-on pas pour vous et votre lamentable situation, la
plus élémentaire compassion ? Et pourtant, vous avez menti. Au
point où nous en sommes, je vous prie de mesurer ce qui vous reste
à sauver. Rappelez-vous que seule la vérité fonde la justice. Si,
comme vous le prétendez, le souvenir d’Élodie vous est cher, alors
franchissez ce dernier pas en souvenir d’elle. Autrement, persistez
dans votre aberration et vous nourrirez contre vous toutes les
préventions, ou plutôt, vous en augmenterez le poids, vous
accroîtrez le soupçon et, pour finir, je vous le prédis, la marche
inexorable de la loi vous écrasera. Ne croyez pas, en effet, qu’il
n’y ait pas de mobiles contre vous.
Nicolas répondait à un mouvement de dénégation de
l’Indien.
— Réfléchissons un moment. Élodie, cette
jeune femme, qu’on disait légère, inconséquente, coquette en un mot
et ne repoussant pas les hommages des jeunes gens, comment ses
attitudes n’auraient-elles pas provoqué l’amour qui pouvait exister
entre vous ? Peut-être, en effet, la
victime n’était-elle pas raisonnable. Il y a des
témoignages. Mes propos vous laissent indifférent, Naganda ?
Libre à vous. Songez toutefois que ces éléments peuvent expliquer
— je vous fais l’honneur d’écarter toute idée d’intérêt
personnel — la naissance d’un sentiment violent de jalousie,
d’autant plus violent que vous êtes issu d’une tribu guerrière où
ce genre d’affront, si l’on en croit les récits des voyageurs, se
règle dans le sang.
— Chez les miens, s’écria Naganda en dressant
la tête avec orgueil, on ne tue pas les jeunes filles !
— Remarque bienvenue, si elle était
accompagnée de la vérité que je vous réclame depuis tant de
jours.
— Monsieur le Commissaire, dit Naganda, je
vais répondre en toute clarté et remettre mon sort entre vos mains.
Vous m’avez toujours témoigné la considération que j’attendais des
habitants du pays du roi auquel j’avais rêvé toute mon enfance.
Interrogez-moi.
— Bien, sourit Nicolas. Vous m’avez bien dit
avoir été drogué et inconscient jusqu’au lendemain après-midi, soit
de l’après-midi du 30 mai à celle du 31. Confirmez-vous vos
déclarations ?
— Non. J’ai été drogué de bien méchante
manière par une boisson servie par la cuisinière dans l’après-midi
du 30. J’ai dormi très profondément durant plusieurs heures. Quand
je me suis éveillé, il faisait nuit, je n’avais plus mon talisman
ni le collier qui le portait, et la tête me faisait mal. J’étais
enfermé, on avait dérobé mes hardes. Je me suis enfui une première
fois par le toit. J’ai erré dans la nuit autour de la maison
pendant quelques heures. Les gens paraissaient insensés et ne
faisaient pas attention à moi. Ils criaient, ils couraient, des
voitures passaient au grand galop. J’ai soupçonné un grave
événement. J’étais d’autant plus inquiet que je savais qu’Élodie
devait aller à la fête, qu’elle en avait exprimé plusieurs fois le
désir et que sa délivrance était proche. Ne pouvant rien faire dans
mon état, je suis rentré au logis. Ce n’est que le lendemain que je
me suis enfui pour de bon, car je craignais pour ma vie.
— Soit. Vous reconnaissez par là même tous
les liens qui vous attachaient à Élodie Galaine qui, selon vous,
était enceinte de vos œuvres. N’aviez-vous pas appris sa
délivrance ?
— À aucun moment. Depuis quelques jours, on
m’empêchait de la voir en la disant souffrante. Je me rongeais,
rien que d’y penser. Je n’ai donc rien su sur cette naissance que
vous évoquez. J’aimais Élodie. Nous nous étions promis l’un à
l’autre sur le bateau qui nous conduisait en France. Depuis des
mois, elle dissimulait son état autant que faire se pouvait. La vie
devenait insupportable dans sa famille et nous comptions nous
enfuir dès la naissance pour retourner en Nouvelle France. Elle
avait mis en gage ses bijoux et les quelques objets précieux qui
provenaient de ses parents…
Nicolas comprit enfin pourquoi il n’avait rien
retrouvé des objets personnels de la jeune femme.
— Elle ignorait comme moi être l’héritière
d’une grande fortune, reprit l’Indien. Je vous dis la vérité comme
si je témoignais devant M. de Voltaire, l’apôtre de la justice. Je
ne sais rien d’autre. Pour le reste, j’ai pratiqué les rites de mon
peuple afin que les esprits apaisent l’âme d’Élodie et confondent
son meurtrier. J’ai parlé.
Le lieutenant général de police fit un signe
discret au commissaire d’avoir à passer outre sur ce point
particulier qui risquait de ramener trop directement le débat sur
la parenthèse démoniaque de la possession de la Miette.
— Quels sentiments vous inspirait la
réputation faite à Élodie ?
— Nous avions décidé de donner le change.
Ainsi, jouait-elle la comédie. Elle s’exerçait en lisant les
dialogues de M. de Marivaux. Nous riions ensemble des tentatives de
Jean Galaine et de Louis Dorsacq qui s’évertuaient à la séduire.
Élodie scandalisait aussi ses tantes par des propos légers et
ambigus qui confirmaient ce qu’elles pouvaient penser d’elle.
Derrière ce paravent de faux-semblants, nous étions — du
moins, nous avions la faiblesse de le croire — dissimulés et
protégés.
— Est-ce tout ? Avez-vous autre chose à
confier à la Cour ?
— Je veux bien tout révéler à celui qui m’a
sauvé la vie !
— Ne croyez pas cela, votre blessure n’était
pas mortelle.
— Si vous n’étiez pas monté, la vie allait
s’échapper avec mon sang.
Semacgus, sur lequel Nicolas jeta un œil,
approuvait.
— Soit, je vous écoute.
— Comme l’homme de la pierre m’a sauvé, j’ai
vu Élodie tuée par…
M. de Sartine s’agita à nouveau et interrompit
l’Indien au grand désespoir de Nicolas.
— Monsieur le commissaire, ne nous égarons
pas dans des voies traversières. Veuillez poursuivre.
Naganda se rassit. Nicolas saisit le flacon
d’apothicaire, et, tenant l’objet au bout des doigts, le promena
sous le regard des suspects en observant leurs réactions. Ils
suivaient son manège du regard sans ciller.
— Qui d’entre vous connaissait ce
flacon ?
Les mains de Jean Galaine et de Charlotte, la sœur
aînée, se levèrent. Qui devait-il interroger en premier ? Il
se doutait de ce qu’allait révéler le fils Galaine, puisqu’il se
proposait de parler. Il avouerait sa visite chez l’apothicaire de
la rue Saint-Honoré. Nicolas se décida donc pour Charlotte.
— Mademoiselle, que pouvez-vous nous dire
là-dessus ?
— En toute franchise, monsieur le
commissaire, c’est ma sœur, ma sœur Camille. Elle n’a plus sa tête,
elle dort fort mal. Elle prend des potions dans des flacons
identiques, qu’on lui prépare chez l’apothicaire.
— C’est exact, monsieur le commissaire,
intervint la cadette, je dors mal et use de fleur d’oranger pour
m’inciter au sommeil.
— Puis-je vous faire observer qu’on achète ce
produit chez tous les épiciers. Pourquoi avoir recours à votre
apothicaire ?
— C’est l’habitude, et son efficacité est
plus grande ; je crains que les épiciers ne la coupent. Ainsi,
un jour…
Nicolas l’interrompit.
— Y a-t-il longtemps que vous en avez
acheté ?
— Trois semaines environ, peut-être plus. Je
donne du lait au chat et une petite cuillerée dans ma tasse en même
temps… et encore… pas tous les soirs.
— Vous êtes-vous procuré une autre potion ces
derniers jours ?
Charlotte reprit la parole devant l’hésitation de
sa sœur.
— Certes oui, Camille ! Décidément, tu
perds la tête avec tout ce charivari ! Jean est allé te
chercher un flacon chez Maître Clerambourg, notre voisin. Cela
avait bon goût et tu as voulu que j’en prenne aussi.
Camille, ahurie, regardait sa sœur sans savoir que
dire.
— Si tu le dis… Mais vraiment, je ne sais
plus et quelle importance d’ailleurs ?
Nicolas se tourna vers Jean Galaine.
— Monsieur, vous confirmez ?
— Tout à fait. Je suis allé, à la demande de
mes tantes, acheter un flacon de laudanum.
— Vos tantes, dites-vous ?
Laquelle ?
— Je l’ignore.
— Comment pouvez-vous l’ignorer ?
— La demande m’a été présentée par la
cuisinière, à qui, d’ailleurs, j’ai remis le flacon.
Enfin, songeait Nicolas, voilà un élément nouveau
de première main. Cette Marie Chaffoureau, à qui l’on eût donné le
Bon Dieu sans confession, avait dissimulé son rôle dans cette
affaire.
Il se tourna vers la cuisinière.
— Qu’est-ce à dire, Marie, et pourquoi
m’avoir caché ce point particulier ? Nous avions pourtant
longuement évoqué ensemble ce problème de flacon. Qui vous a
chargée de faire acheter ce laudanum, substance si
dangereuse ?
— Qu’on ne compte pas sur moi pour trahir la
confiance de mes maîtres, bougonna la cuisinière.
— Mauvaise réponse, Marie Chaffoureau. Alors,
qui de Camille ou de Catherine Galaine ?
— Y avait un papier à l’office.
— Et où se trouve ce papier ?
— Je l’ai jeté dans le potager ; il
n’est plus que cendres.
On s’enfonçait de plus en plus dans les arguties
de témoins qui pouvaient être des coupables et qui compliquaient à
plaisir la marche de la justice. Nicolas s’éloigna du banc des
témoins et resta un moment à contempler les deux mannequins et les
pièces à conviction : papiers, objets, vêtements, robe,
corsage et corset. Il réfléchit soudain au fait qu’on n’avait pas
retrouvé les chaussures d’Élodie Galaine. Il se rendit compte que
la perruque de M. de Sartine oscillait dangereusement d’avant en
arrière, signe, chez son porteur, de grande irritation. Il écarta
cette vision et s’attacha à chaque pièce.
C’est alors que le jour se fit. Oui, cela pouvait
être le chemin de la vérité, sauf à tomber, par une coïncidence
insensée, sur deux cas identiques. Une voix lui répétait le
témoignage opportunément resurgi et qui ne laissait plus aucun
doute. Il vit nettement le moyen à utiliser, risqué, certes, mais
décisif. Comme toutes les démarches ultimes, celle-ci
s’apparenterait à une espèce de jeu. Cela ne réglerait pas tout,
mais un grand pas aurait été fait. Nicolas redressa la tête et
appela Bourdeau qui s’approcha. Il lui parla à l’oreille, l’autre
acquiesça et sortit aussitôt de la salle d’audience. En attendant
son retour et pour occuper la galerie, Nicolas devait continuer à
interroger les témoins, resserrer peu à peu le cercle des
questions, sans éveiller par trop leur méfiance. Le lieutenant
général interrompit sa réflexion.
— Allons-nous attendre longtemps, monsieur le
commissaire, les conclusions de ces pauses par lesquelles vous
trouvez bon d’interrompre le cours languissant de cette
comparution ? Je suspends les débats quelques instants. Le
lieutenant criminel et moi-même souhaitons vous entretenir
sur-le-champ dans mon cabinet.
Les deux magistrats sortirent par le fond de la
salle, où un petit couloir conduisait au cabinet de Sartine ;
Nicolas les suivit. À peine entré, son chef, qui faisait les cent
pas, l’apostropha sur le ton froid et concentré qu’il affectionnait
quand il maîtrisait une colère.
— Il ne suffit pas, monsieur le commissaire,
de nous livrer des développements qui ne mènent à rien, avec ces
flacons, cet Indien qui divague et tous ces propos insensés. Chaque
suspect est un coupable ou un innocent en puissance. Or, jusqu’à
présent l’obscurité domine dans votre présentation des éléments
disparates de cette affaire. Où nous conduisez-vous ?
— Oui, appuya le lieutenant criminel, où nous
conduisez-vous ? Je vous croyais plus prompt, monsieur :
vous me décevez. Voilà bien les aléas d’une procédure détournée.
Ah ! je déplore les circonstances et les pressions qui m’ont
incité…
M. de Sartine, excédé, lui coupa la parole.
— M. Testard du Lys parle d’or. Ou vous
aboutissez céans et dans l’heure qui suit, ou nous renvoyons ces
gens au cachot et engageons une procédure plus convenue et
peut-être plus efficace.
— Messieurs, dit Nicolas, je suis désormais
assuré d’aboutir.
M. de Sartine le considéra avec un rien
d’attendrissement.
— Eu égard à votre passé, je veux bien vous
croire. Retournons en séance.