cule des doses supérieures à mes sujets d'expériences et que la singularité

de mes résultats tient, justement à ce dosage. Je pressens cette vérité : j'ai franchi un seuil, et ce seuil a révélé le pouvoir de la substance.

Il est trop tôt pour publier quoi que ce soit. Je me contente de rédiger un rapport à l'intention de mes bailleurs de fonds, le Commissariat à

l'Energie Atomique, dressant le bilan de la saison écoulée. Dans une note annexe, à la derniére page, je mentionne la répétition des faits originaux remarqués au cours des tests. Des faits qui concernent l'influence indirecte de PO-15 sur le cerveau humain, et qui mériteraient, sans aucun doute, de faire l'objet d'un programme spécifique.

La réaction est immédiate. Je suis convoqué au siége du CEA, au mois de mai. Je suis attendu, dans une vaste salle de conférences, par une dizaine de spécialistes. Coupes en brosse, formules rigides : je les reconnais au premier coup d'oil. Ce sont les militaires qui m'ont reçu deux ans plus tôt, lorsque j'ai présenté pour la premiére fois mon programme de recherches.

Je commence mon exposé, en bon ordre :

- Le principe de la TEP (Tomographie par Emission de Positons) consiste à

injecter un traceur radioactif dans le sang du sujet. Ainsi radioactive celui-ci émet des positions que la caméra capte en temps réel, ce qui permet de localiser l'activité cérébrale. Pour ma part, j'ai choisi un isotope radioactif classique, l'Oxygéne-15, et...

Une voix m'interrompt :

- Dans votre note, vous évoquez des anomalies. Venez-en au fait : que s'est-il passé ?

- J'ai constaté que les sujets, aprés les tests, confondaient leurs propres souvenirs avec les anecdotes qui leur avaient été soumises durant la séance.

- Soyez plus précis.

- Plusieurs exercices de mon protocole consistent à diffuser des histoires imaginaires, des petites fictions que le sujet doit ensuite résumer oralement. Aprés les tests, les sujets évoquaient ces histoires comme des faits véridiques. Ils étaient tous convaincus d'avoir vécu, réellement, ces fictions.

246

L'EMPIRE DES LOUPS

- Vous pensez que c'est l'utilisation de PO-15 qui a provoqué ce phénoméne ?

- Je le suppose. La caméra à positons ne peut avoir d'effet sur la conscience : c'est une technique non invasive. L'O-15 est le seul produit administré aux sujets-témoins.

- Comment expliquez-vous cette influence ?

- Je ne l'explique pas. Peut-être l'impact de la radioactivité sur les neurones. Ou un effet de la molécule elle-même sur les neurotransmetteurs.

Tout se passe comme si l'expérience exaltait le systéme cognitif, le rendait perméable aux informations rencontrées durant le test. Le cerveau ne sait plus faire la différence entre les données imaginaires et la réalité vécue.

- Pensez-vous qu'il soit possible, gr‚ce à cette substance, d'implanter dans la conscience d'un sujet des souvenirs, disons... artificiels ?

- C'est beaucoup plus complexe que cela, je...

- Pensez-vous que cela soit possible, oui ou non ?

- Il serait envisageable de travailler dans ce sens, oui. Silence. Une autre voix :

- Durant votre carriére, vous avez travaillé sur les techniques de lavage de cerveau, non ?

J'éclate de rire, vaine tentative pour désamorcer l'atmosphére d'inquisition qui régne ici :

- Il y a plus de vingt ans. C'était dans ma thése de doctorat !

- Avez-vous suivi les progrés effectués dans ce domaine ?

- Plus ou moins, oui. Mais dans ce secteur, il y a beaucoup de recherches non publiées. Des travaux classés Secret Défense. Je ne sais pas si...

- Des substances pourraient-elles être utilisées efficacement comme paravent chimique occultant la mémoire d'un sujet ?

- Il existe plusieurs produits, oui.

- Lesquels ?

- Vous êtes en train de parler de manipulations de...

- Lesquels ?

Je réponds à contrecour :

- On parle beaucoup actuellement de substances comme le GHB, le gamma-hydroxybutyrate. Mais pour atteindre ce type L'EMPIRE DES LOUPS

247

d'objectifs, il vaudrait mieux encore utiliser un produit plus courant : le Valium, par exemple. - Pourquoi ?

- Parce que le Valium, à certaines doses infra-anesthésiques, provoque non seulement une amnésie partielle, mais aussi des automatismes. Le patient devient perméable à la suggestion. De plus, on posséde un antidote : le sujet peut ensuite retrouver la mémoire.

Silence. La premiére voix :

- En admettant qu'un sujet ait subi un tel traitement, peut-on imaginer de lui injecter, ensuite, de nouveaux souvenirs gr‚ce à l'Oxygéne-15 ?

- Si vous comptez sur moi pour...

- Oui ou non ?

- Oui.

Nouveau silence. Tous les regards sont verrouillés sur moi.

- Le sujet ne se souviendrait de rien ?

- Non.

- Ni du premier traitement au Valium, ni du second à l'Oxygéne-15 ?

- Non. Mais il est trop tôt pour...

- A part vous, qui connaît ces effets ?

- Personne. J'ai contacté les laboratoires qui utilisent l'isotope mais ils n'ont rien remarqué et...

- Nous savons qui vous avez contacté.

- Vous... Je suis surveillé ?

- Avez-vous parlé de vive voix aux responsables de ces laboratoires ?

- Non. Tout s'est passé par e-mail. Je...

- Merci, professeur.

A la fin de l'année 1994, un nouveau budget est voté. Un programme entiérement dédié aux effets de l'Oxygéne-15. Telle est l'ironie de l'histoire : moi qui ai rencontré tant de difficultés pour obtenir les fonds d'un programme que j'avais conçu, présenté, défendu, on m'alloue maintenant des moyens financiers pour un projet que je n'ai même pas envisagé. t 248

L'EMPIRE DES LOUPS

Avril 1995.

Le cauchemar commence. Je reçois la visite d'un policier, protégé par deux nervis habillés en noir. Un colosse à moustache grise, vêtu de gabardine de laine. Il se présente : Philippe Charlier, commissaire. Il paraît jovial, souriant, débonnaire, mais mon instinct d'ancien hippie me souffle qu'il est dangereux. Je reconnais en lui le casseur de gueules, le briseur de révolte, le salopard s˚r de son droit.

- Je suis venu te raconter une histoire, annonce-t-il. Un souvenir personnel. A propos de la vague d'attentats qui a semé la panique en France, de décembre 1985 à septembre 1986. La rue de Rennes, tout ça, tu te souviens ? Au total, treize morts et deux cent cinquante blessés.

ª A l'époque, je travaillais pour la DST (Direction de la Surveillance du Territoire). On nous a accordé tous les moyens. Des milliers de gars, des systémes d'écoute, des gardes à vue illimitées. On a retourné les foyers islamistes, secoué les filiéres palestiniennes, les réseaux libanais, les communautés iraniennes. Paris était entiérement sous notre contrôle. On a même proposé une prime d'un million de francs à quiconque pourrait nous renseigner. Tout ça pour que dalle. On n'a pas dégoté un indice, une information. Rien. Et les attentats continuaient, tuant, blessant, démolissant, sans qu'on puisse empêcher le massacre.

ª Un jour, en mars 86, un petit quelque chose a changé et on a arrêté d'un coup tous les membres de la filiére : Fouad Ali Salah et ses complices. Ils stockaient leurs armes et leurs explosifs dans un appartement de la rue de la Vo˚te, dans le 12e arrondissement. Leur point de ralliement était un restaurant tunisien de la rue de Chartres, dans le quartier de la Goutte d'Or. C'est moi qui ai dirigé l'opération. On les a tous chopes, en quelques heures. Du boulot propre, net, sans bavure. Du jour au lendemain, les attentats ont cessé. Le calme est revenu sur la ville.

ª Tu sais ce qui a permis ce miracle ? Le "petit quelque chose" qui a modifié toute la donne ? Un des membres du groupe, Lotfi ben Kallak, avait simplement décidé de retourner sa veste. Il nous L'EMPIRE DES LOUPS

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a contactés, a balancé ses complices en échange de la récompense. Il a même accepté d'organiser le piége, de l'intérieur.

ª Lotfi était fou. Personne ne renonce à la vie pour quelques centaines de milliers de francs. Personne n'accepte de vivre comme une bête traquée, de s'exiler au bout du monde en sachant que, tôt ou tard, le ch‚timent viendra. Mais j'ai pu mesurer l'impact de sa trahison. Pour la premiére fois, on était à l'intérieur du groupe. Au cour du systéme, tu piges ? Dés cet instant, tout est devenu clair, facile, efficace. C'est la morale de mon histoire. Les terroristes n'ont qu'une force : le secret. Ils frappent n'importe o˘, quand ça leur chante. Il n'y a qu'un seul moyen de les stopper : pénétrer leur réseau. Pénétrer leur cerveau. Alors seulement, tout devient possible. Comme avec Lofti. Et gr‚ce à toi, on va y arriver pour tous les autres.

Le projet de Charlier est limpide : retourner des hommes proches des réseaux terroristes gr‚ce à POxygéne-15, leur injecter des souvenirs artificiels - par exemple un motif de vengeance - afin de les convaincre de coopérer et de trahir leurs fréres d'armes.

- Le programme s'appellera Morpho, explique-t-il. Parce qu'on va changer la morphologie psychique des bougnoules. On va modifier leur personnalité, leur géographie cérébrale. Ensuite, on les rel‚chera dans leur milieu d'origine. Des putains de chiens contaminés dans la meute.

Il conclut, d'une voix à vitrifier le sang :

- Ton choix est simple. D'un côté, des moyens illimités, des sujets à

volonté, l'occasion de diriger une révolution scientifique en toute confidentialité. De l'autre, le retour à l'existence merdi-que de chercheur, la course au fric, les labos en faillite, les publications obscures. Sans compter que nous ménerons, de toute façon, le programme ; avec d'autres, à qui nous refilerons tes travaux, tes notes, tout. Tu peux compter sur ces scientifiques pour exploiter l'influence de l'Oxygéne-15 et s'en attribuer la paternité.

Dans les jours qui suivent, je me renseigne. Philippe Charlier est l'un des cinq commissaires de la Sixiéme Division de la Direction centrale de la Police judiciaire (DCPJ). Un des meneurs de la lutte antiterroriste internationale, agissant sous les ordres de Jean-Paul Magnard, le directeur du Śixiéme Bureau ª.

250

L'EMPIRE DES LOUPS

Surnommé dans les services le ´ Géant Vert ª, il est réputé pour son obsession de l'infiltration, et aussi pour la violence de ses méthodes. Il est même réguliérement écarté par Magnard, connu lui-même pour son intransigeance, mais fidéle aux méthodes traditionnelles, allergique à

toute expérimentation.

Pourtant, nous sommes au printemps 95, et les idées de Charlier ont pris une résonance particuliére. La menace d'un réseau terroriste pése sur la France. Le 25 juillet, une bombe éclate dans la station de RER Saint-Michel, tuant dix personnes. On soupçonne des membres du GIA mais il n'existe pas l'ombre d'une piste pour enrayer la vague d'attentats.

Le ministére de la Défense, associé au ministére de l'Intérieur, décide de financer le projet Morpho. Même si l'opération ne permettra pas d'être efficace sur ce dossier spécifique - ´ trop court ª -, il est temps d'utiliser des armes nouvelles contre le terrorisme d'Etat.

A la fin de l'été 1995, Philippe Charlier me rend une nouvelle visite et évoque déjà la sélection d'un cobaye, parmi les centaines d'islamistes arrêtés dans le cadre du plan Vigipirate.

C'est à ce moment que Magnard remporte une victoire décisive. Alors qu'une bouteille de gaz a été retrouvée sur la ligne du TGV et que les gendarmes lyonnais s'apprêtent à la détruire, Magnard exige l'analyse de l'objet. On y découvre les empreintes d'un suspect, Khaled Kelkal, qui s'avére être l'un des auteurs des attentats. La suite appartient à l'histoire, aux médias : Kelkal, traqué comme une bête dans les bois de la région lyonnaise, est abattu le 29 septembre, puis le réseau démantelé.

C'est le triomphe de Magnard et des bonnes vieilles méthodes à l'ancienne.

Fin du dossier Morpho.

Exit Philippe Charlier.

Pourtant, le budget perdure. Les ministéres chargés de la sécurité du pays m'allouent des moyens importants pour poursuivre mes travaux. Dés la premiére année, mes résultats démontrent que j'ai vu juste. C'est bien POxygéne-15, injecté selon des doses significatives, qui rend les neurones perméables aux souvenirs artiL'EMPIRE DES LOUPS

251

ficiels. Sous cette influence, la mémoire devient poreuse, elle laisse filtrer des éléments de fiction et les intégre comme réalité.

Mon protocole s'affine. Je travaille sur plusieurs dizaines de patients, tous fournis par l'armée, des soldats volontaires. Il s'agit de conditionnements de trés faible envergure. Un seul souvenir artificiel chaque fois. J'attends ensuite plusieurs jours pour m'assurer que la ´

greffe ª a pris.

Il reste à tenter l'expérience ultime : occulter la mémoire d'un sujet puis lui implanter des souvenirs tout neufs. Je ne suis pas pressé de tenter une telle lessive. D'autant plus que la police et l'armée semblent m'oublier.

Durant ces années-là, Charlier est rélégué à des enquêtes de terrain, coupé

des sphéres du pouvoir. Magnard régne sans partage, avec ses principes traditionnels. J'ai l'espoir qu'on me l‚che définitivement la bride. Je rêve d'un retour à la vie civile, d'une publication officielle de mes résultats, d'une application saine de mes expériences...

Tout cela serait possible sans le 11 septembre 2001.

Les attentats des Twin Towers et du Pentagone.

Le souffle de l'explosion pulvérise toutes les certitudes policiéres, toutes les techniques d'investigation et d'espionnage, à l'échelle du monde entier. Les services secrets, les agences de renseignements, les polices et les armées des pays menacés par Al-qaÔda sont sur les dents. Les responsables politiques sont effarés. Une nouvelle fois, le danger terroriste a démontré sa force majeure : le secret.

On parle de guerre sainte, de menace chimique, d'alerte atomique...

Philippe Charlier revient en premiére ligne. Il est l'homme de la rage, de l'obsession. Une figure de force, aux méthodes obscures, violentes - et efficaces. Le dossier Morpho est exhumé. Des mots honnis reviennent sur toutes les lévres : conditionnement, lavage de cerveau, infiltration...

Au milieu du mois de novembre, Charlier débarque à l'institut Henri-Becquerel. Il annonce avec un large sourire :

- Les barbus sont de retour.

Il m'invite au restaurant. Un bouchon lyonnais : saucisson 252

L'EMPIRE DES LOUPS

L'EMPIRE DES LOUPS

253

chaud et vin de Bourgogne. Le cauchemar recommence, dans les relents de graisse et de sang cuits.

- Est-ce que tu connais le budget annuel de la CIA et du FBI ? demande-t-il.

Je réponds par la négative.

- Trente milliards de dollars. Les deux agences possédent des satellites, des sous-marins espions, des engins automatiques de reconnaissance, des centres d'écoute mobiles. La technologie la plus fine dans le domaine de la surveillance électronique. Sans compter la NSA (National Security Agency) et son savoir-faire. Les Américains peuvent tout écouter, tout percevoir.

Il n'existe plus de secret sur terre. On en a beaucoup parlé. Le monde entier s'est inquiété. On a même évoqué Big Brother... Seulement, il y a eu le 11 septembre. quelques gars, armés de couteaux en plastique, ont réussi à détruire les tours du World Trade Center et un bon morceau du Pentagone, atteignant un score de prés de trois mille morts. Les Américains écoutent tout, captent tout, sauf les hommes qui sont vraiment dangereux.

Le Géant Vert ne rit plus. Il tourne lentement ses paumes vers le plafond, au-dessus de son assiette :

- Tu imagines les deux plateaux de la balance ? D'un côté, trente milliards de dollars. De l'autre, des couteaux en plastique. qu'est-ce qui a fait la différence à ton avis ? qu'est-ce qui a fait pencher cette putain de balance ? (Il frappe la table avec violence.) La volonté. La foi. La folie. Face à l'armada de technologie, aux milliers d'agents américains, une poignée d'hommes déterminés a pu se soustraire à toute surveillance.

Parce qu'aucune machine ne sera jamais aussi forte qu'un cerveau humain.

Parce que jamais aucun fonctionnaire, menant une existence normale, possédant des ambitions normales, ne pourra coincer un fanatique qui se contrefout de sa propre vie, qui s'incarne totalement dans une cause supérieure.

Il s'arrête, reprend sa respiration, puis poursuit :

- Les pilotes-kamikazes du 11 septembre s'étaient épilé le corps. Tu sais pourquoi ? Pour être parfaitement purs au moment d'entrer au paradis. On ne peut rien contre de tels salopards. Ni les espionner, ni les acheter, ni les comprendre.

Ses yeux brillent d'un éclat ambigu, comme s'il avait prévenu tout le monde de l'imminence de la catastrophe :

- Je te le répéte : il n'y a qu'un seul moyen pour choper ces fanatiques.

Retourner l'un d'entre eux. Le convertir pour lire l'envers de leur folie.

Alors seulement, on pourra se battre.

Le Géant Vert plante ses coudes sur la nappe, arrondit ses lévres sur son ballon de rouge, puis reléve sa moustache d'un sourire :

- J'ai une bonne nouvelle pour toi. A compter d'aujourd'hui, le projet Morpho repart. Je t'ai même trouvé un candidat. (Le rictus poivré

s'accentue.) Je devrais plutôt dire : une candidate.

41

MOI. La voix d'Anna claqua sur le ciment comme une balle de ping-pong. Eric Ackermann lui adressa un faible sourire, presque un sourire d'excuse. Voilà

prés d'une heure qu'il parlait sans discontinuer, assis dans la Volvo Break, portiére ouverte, les jambes déroulées au-dehors. Il avait la gorge séche et aurait donné n'importe quoi pour un verre d'eau.

Contre la colonne, Anna Heymes demeurait immobile, aussi fine qu'un graffiti à l'encre de Chine. Mathilde Wilcrau ne cessait d'aller et venir, actionnant la minuterie lorsque les néons s'éteignaient.

Tout en parlant, il les observait l'une et l'autre. La petite, p‚le et noire, lui paraissait, malgré sa jeunesse, empreinte d'une raideur trés ancienne, presque minérale. La grande, au contraire, était végétale, vibrante d'une fraîcheur intacte. Toujours cette bouche trop rouge, ces cheveux trop noirs, ce heurt de couleurs crues, comme sur un étal de marché.

Comment pouvait-il avoir de telles idées en cet instant ? Les hommes de Charlier devaient maintenant sillonner le quartier, escortés par les flics de l'arrondissement, tous à sa recherche. Des bataillons de policiers armés qui voulaient lui faire la peau. Et ce besoin de drogue qui montait, s'associant à sa soif, irritant la moindre parcelle de son corps...

Anna répéta, quelques notes plus bas :

- Moi...

L'EMPIRE DES LOUPS

255

Elle tira de sa poche un paquet de cigarettes. Ackermann risqua :

- Je... Je peux en avoir une ?

Elle alluma d'abord sa Marlboro puis, aprés une hésitation, lui en offrit une. Lorsqu'elle fit jouer son briquet, l'obscurité s'abattit. La flamme perça la nuit et imprima la scéne en négatif.

Mathilde actionna de nouveau le commutateur.

- La suite, Ackermann. Il nous manque la donnée principale : qui est Anna ?

Le ton était toujours menaçant mais dénué de colére ou de haine. Il savait maintenant que ces femmes ne le tueraient pas. On ne s'improvise pas assassin. Sa confession était volontaire, et le soulageait. Il attendit que le go˚t du tabac br˚lé emplisse sa gorge pour répondre :

- Je ne sais pas tout. Loin de là. D'aprés ce qu'on m'a dit, tu t'appelles Sema Gokalp. Tu es turque, ouvriére clandestine. Tu viens de la région de Gaziantep, dans le sud de PAnatolie. Tu travaillais dans le 10e arrondissement. Ils t'ont amenée à l'institut Henri-Becquerel le 16

novembre 2001, aprés une bréve hospitalisation à l'hôpital Sainte-Anne.

Anna demeurait impassible, toujours plaquée contre la colonne. Les mots semblaient la traverser sans effet apparent, comme un bombardement de particules, invisible mais mortel.

- Vous m'avez enlevée ?

- Trouvée plutôt. J'ignore comment ça s'est passé. Un affrontement entre Turcs, un saccage dans un atelier de Strasbourg-Saint-Denis. Une sombre histoire de racket, je ne sais pas au juste. quand les flics sont arrivés, il n'y avait plus personne dans l'atelier. Sauf toi. Tu étais planquée dans un réduit...

Il inhala une bouffée. Malgré la nicotine, l'odeur de peur persistait.

- L'affaire est revenue aux oreilles de Charlier. Il a tout de suite compris qu'il tenait là un sujet idéal pour tenter le projet Morpho.

- Pourquoi ídéal ª ?

- Sans papiers, sans famille, sans attaches. Et surtout, en état de choc.

256

L'EMPIRE DES LOUPS

Ackermann lança un regard à Mathilde ; un regard de spécialiste. Puis il revint à Anna :

- Je ne sais pas ce que tu as vu cette nuit-là, mais cela devait être quelque chose d'atroce. Tu étais totalement traumatisée. Trois jours aprés, tes membres étaient encore ankylosés par la catalepsie. Tu sursautais au moindre bruit. Mais le plus intéressant, c'est que le trauma avait brouillé

ta mémoire. Tu paraissais incapable de te souvenir de ton nom, de ton identité, des quelques informations inscrites sur ton passeport. Tu ne cessais de murmurer des paroles incohérentes. Cette amnésie me préparait le terrain. J'allais pouvoir t'implanter plus rapidement de nouveaux souvenirs. Un cobaye parfait.

Anna cria :

- Salopard !

Il acquiesça en fermant les yeux puis se ravisa ; prenant conscience de son attitude, il ajouta avec cynisme :

- En plus, tu t'exprimais dans un français impeccable. C'est ce détail qui a donné l'idée à Charlier.

- quelle idée ?

- Au départ, nous voulions simplement injecter des fragments artificiels dans la tête d'un sujet étranger, d'une culture distincte. Nous voulions voir ce que cela donnerait. Par exemple, modifier la conviction religieuse d'un musulman. Ou lui instiller un motif de ressentiment. Mais avec toi, d'autres possibilités se profilaient. Tu parlais parfaitement notre langue.

Ton physique était celui d'une Européenne bon teint. Charlier a placé la barre plus haut : un conditionnement total. Effacer ta personnalité et ta culture au profit d'une identité d'Occidentale.

Il s'arrêta. Les deux femmes conservaient le silence. Une invite tacite à

poursuivre :

- J'ai d'abord approfondi ton amnésie en t'injectant un surdosage de Valium. Puis j'ai attaqué le travail de conditionnement proprement dit. La construction de ta nouvelle personnalité. Sous Oxygéne-15.

Mathilde demanda d'une voix intriguée :

- Cela consistait en quoi ?

EMPIRE DES LOUPS

257

Une nouvelle bouffée, puis il répondit, sans pouvoir quitter Anna des yeux :

- Principalement à t'exposer à des informations. Sous toutes les formes.

Des discours. Des images filmées. Des sons enregistrés. Avant chaque séance, je t'injectais la substance radioactive. Les résultats étaient incroyables. Chaque donnée se transformait dans ton cerveau en souvenir réel. Tu devenais chaque jour un peu plus la véritable Anna Heymes.

La petite femme se décolla du pylône :

- Tu veux dire qu'elle existe vraiment ?

L'odeur intérieure était de plus en plus forte, virant au pourrissement.

Oui, il était en train de pourrir sur place. Alors que le manque d'amphétamines levait une lente panique au fond de son cr‚ne.

- Il fallait remplir ta mémoire avec un ensemble cohérent de souvenirs. Le meilleur moyen était de choisir une personnalité existante, d'utiliser son histoire, ses photos, ses films vidéo. Voilà pourquoi nous avons choisi Anna Heymes. Nous possédions ce matériel.

- qui est-elle ? O˘ est la véritable Anna Heymes ? Il recala ses lunettes sur son nez, avant de l‚cher :

- A quelques métres sous terre. Elle est morte. La femme de Heymes s'est suicidée il y a six mois. La place était libre, en quelque sorte. Tous tes souvenirs appartiennent à son histoire. Les parents décédés. La famille dans le Sud-Ouest. Le mariage à Saint-Paul-de-Vence. La licence de droit.

A cet instant, la lumiére s'éteignit. Mathilde ralluma. Le retour de sa voix coÔncida avec celui de la lumiére :

- Vous auriez rel‚ché une telle femme dans les milieux turcs ?

- Non. «a n'aurait eu aucun sens. C'était une opération à blanc. Juste une tentative de conditionnement... total. Pour voir jusqu'o˘ nous pouvions aller.

- A terme, demanda Anna, qu'est-ce que vous auriez fait de moi ?

- Aucune idée. Ce n'était plus de mon ressort.

Un mensonge de plus. Bien s˚r qu'il savait ce qui attendait cette femme.

que faire d'un cobaye aussi gênant ? Lobotomie ou 258

L EMPIRE DES LOUPS

élimination. quand Anna reprit la parole, elle paraissait avoir perçu cette sinistre réalité. Sa voix avait la froideur d'une lame :

- qui est Laurent Heymes ?

- Exactement ce qu'il dit : le directeur des études et bilans du ministére de l'Intérieur.

- Pourquoi s'est-il prêté à cette mascarade ?

- Tout est lié à sa femme. Elle était dépressive, incontrôlable. Les derniers temps, Laurent avait tenté de la faire travailler. Une mission particuliére, au ministére de la Défense, qui concernait la Syrie. Anna a volé des documents. Elle a voulu les monnayer auprés des autorités de Damas, pour s'enfuir on ne sait o˘. Une dingue. L'affaire a été découverte.

Anna a flanché et s'est suicidée.

Mathilde tiqua :

- Et cette histoire demeurait un moyen de pression sur Laurent Heymes, même aprés sa mort ?

- Il a toujours eu peur du scandale. Sa carriére aurait été anéan tie. Un haut fonctionnaire mariée à une espionne... Charlier posséde un dossier complet là-dessus. Il tient Laurent comme il tient tout le monde.

- Tout le monde ?

- Alain Lacroux. Pierre Caracilli. Jean-François Gaudemer. (Il se tourna encore vers Anna.) Les soi-disant hauts fonctionnaires qui partageaient tes dîners.

- qui sont-ils ?

- Des clowns, des tricards, des policiers corrompus, sur lesquels Charlier posséde des informations et qui étaient obligés de se prêter à ces réunions de carnaval.

- Pourquoi ces réunions ?

- Une idée à moi. Je voulais confronter ton esprit au monde extérieur, observer tes réactions. Tout était filmé. Les conversations étaient enregistrées. Il faut que tu comprennes que ton existence entiére était fausse : l'immeuble de l'avenue Hoche, la concierge, les voisins... Tout était sous notre contrôle.

- Un rat de laboratoire.

Ackermann se leva et voulut faire quelques pas, mais il se retrouva aussitôt bloqué entre la portiére ouverte et le mur du parking. Il s'affaissa sur son siége :

L'EMPIRE DES LOUPS

259

- Ce programme est une révolution scientifique, répliqua-t-il d'un ton rauque. Il n'y avait pas de considérations morales à avoir.

Au-dessus de la porte, Anna lui tendit une nouvelle cigarette. Elle paraissait prête à lui pardonner, à condition qu'il donne tous les détails :

- La Maison du Chocolat ?

En allumant la Marlboro, il s'aperçut qu'il tremblait. Une onde de choc s'annonçait. Le manque allait bientôt hurler sous sa peau.

- Cela a été un des problémes, dit-il dans un nuage de fumée. Ce job nous a pris de vitesse. Il a fallu resserrer notre surveillance. Des flics t'observaient en permanence. Le voiturier d'un restaurant, je crois...

- La Marée.

- La Marée, c'est ça.

- quand je travaillais à la Maison du Chocolat, un client venait souvent.

Un homme que j'avais l'impression de connaître. C'était un flic ?

- Possible. Je ne connais pas les détails. Tout ce que je sais, c'est que tu nous échappais.

De nouveau, l'obscurité tomba. Mathilde réveilla les rampes de néon.

- Mais le vrai probléme, c'était les crises, enchaîna-t-il. J'ai tout de suite pressenti qu'il y avait une faille. Et que cela allait empirer. Le trouble concernant les visages n'était qu'un signe avant-coureur : ta vraie mémoire était en train de refaire surface.

- Pourquoi les visages ?

- Aucune idée. Nous sommes dans la pure expérimentation. Ses mains tremblaient de plus en plus. Il se concentra sur son discours :

- quand Laurent t'a surprise à l'observer en pleine nuit, on a compris que tes troubles s'accentuaient. Il fallait t'interner.

- Pourquoi voulais-tu faire une biopsie ?

- Pour en avoir le cour net. Peut-être que l'injection massive d'Oxygéne-15 a provoqué une lésion. Il faut que je comprenne ce phénoméne !

Il s'arrêta net, regrettant d'avoir crié. Il avait l'impression que des courts-circuits faisaient crépiter sa peau. Il balança sa cigarette 260

L'EMPIRE DES LOUPS

et coinça ses doigts sous ses cuisses. Combien de temps allait-il tenir encore ?

Mathilde Wilcrau passa à la question cruciale :

- Les hommes de Charlier : o˘ cherchent-ils ? Combien sont-ils ?

- Je ne sais pas. Je suis sur la touche. Laurent aussi. Je n'ai même plus de contact avec lui... Pour Charlier, le programme est clos. Il n'y a qu'une urgence : te récupérer et te retirer de la circulation. Vous lisez les journaux. Vous savez ce qui se passe dans les médias, dans l'opinion publique, pour une malheureuse écoute téléphonique non autorisée. Imaginez ce qui arriverait si le projet était connu.

- Je suis donc la femme à abattre ? demanda Anna.

- La femme à soigner, plutôt. Tu ne sais pas ce que tu as dans la tête. Tu dois te rendre, te remettre entre les mains de Charlier. Entre nos mains.

C'est la seule solution pour que tu guérisses, et qu'on ait tous la vie sauve !

Il leva les yeux au-dessus de l'arc de ses lunettes. Il les voyait floues, et c'était mieux comme ça. Il renchérit :

- Bon Dieu, vous ne connaissez pas Charlier ! Je suis certain qu'il a agi en toute illégalité. Maintenant, il fait le ménage. A l'heure qu'il est, je ne sais même pas si Laurent est encore vivant. Tout est foutu, à moins qu'on puisse encore te traiter...

Sa voix mourut dans sa gorge. A quoi bon poursuivre ? Lui-même ne croyait plus à cette éventualité. Mathilde énonça de sa voix basse :

- Tout ça ne nous dit pas pourquoi vous avez changé son visage.

Ackermann sentit un sourire monter à ses lévres : il attendait cette question depuis le début.

- Nous n'avons pas changé ton visage.

- quoi ?

Il les observa de nouveau à travers ses carreaux. La stupéfaction figeait leurs traits. Il planta ses yeux dans les pupilles d'Anna :

- Tu étais comme ça quand nous t'avons trouvée. Dés les premiers scanners, j'ai découvert les cicatrices, les implants, les pivots. C'était incroyable. Une opération esthétique compléte. Un truc L'EMPIRE DES LOUPS

261

qui a d˚ co˚ter une fortune. Pas le genre d'intervention que peut se payer une ouvriére clandestine.

- qu'est-ce que tu veux dire ?

- que tu n'es pas une ouvriére. Charlier et les autres se sont trompés.

Ils ont cru enlever une Turque anonyme. Mais tu es beaucoup plus que ça.

Aussi dingue que cela puisse paraître, je crois que tu te cachais déjà dans le quartier turc quand ils t'ont découverte.

Anna éclata en sanglots :

- C'est pas possible... C'est pas possible... quand tout cela s'arrêtera-t-il ?

- En un sens, continua-t-il avec un étrange acharnement, cette vérité

explique le succés de la manipulation. Je ne suis pas un magicien. Je n'aurais jamais pu transformer à ce point une ouvriére débarquée d'Anatolie. Surtout en quelques semaines. Il n'y a que Charlier pour gober un truc pareil.

Mathilde s'arrêta sur ce dernier point :

- qu'a-t-il dit quand tu lui as annoncé que son visage était modifié ?

- Je ne lui ai pas dit. J'ai caché à tout le monde ce fait délirant. (Il regarda Anna.) Même le dernier samedi, quand tu es venue à Becquerel, j'ai substitué les radios. Tes cicatrices apparaissaient sur tous les clichés.

Anna essuya ses larmes :

- Pourquoi tu as fait ça ?

- Je voulais achever l'expérience. L'occasion était trop belle... Ton état psychique était idéal pour tenter l'aventure. Seul comptait le programme...

Anna et Mathilde demeuraient interdites. quand la petite Cléop‚tre reprit, sa voix était aussi séche qu'une feuille d'encens.

- Si je ne suis pas Anna Heymes, ni Sema Gokalp, qui suis-je ?

- Pas la moindre idée. Une intellectuelle, une immigrée politique... Ou une terroriste. Je...

Les néons s'éteignirent encore une fois. Mathilde n'esquissa pas un geste.

L'obscurité parut s'approfondir comme une coulée de 262 L EMPIRE DES LOUPS

goudron. Un bref instant, il se dit : ´ Je me suis trompé, elles vont me tuer. ª Mais la voix d'Anna résonna dans les ténébres :

- Il n'y a qu'un seul moyen pour le savoir.

Personne ne rallumait la lumiére. Eric Ackermann devinait la __________________

suite. Anna murmura, soudain prés de lui :

- Tu vas me rendre ce que tu m'as volé. Ma mémoire.

HUIT

I

42

IL S'…TAIT D…BARRASS… du môme, et c'était déjà ça. Aprés la corrida de la gare et ses révélations, Jean-Louis Schiffer avait emmené Paul Nerteaux dans une brasserie, en face de la gare de l'Est, La Strasbourgeoise. Il lui avait de nouveau expliqué les vrais enjeux de l'enquête, qui se résumaient à ćherchez la femme ª. Pour l'heure, rien d'autre ne comptait ; ni les victimes ni les tueurs. Il leur fallait débusquer la cible des Loups Gris ; celle que ces derniers cherchaient depuis cinq mois dans le quartier turc et qu'ils avaient manquée jusqu'ici.

Enfin, au bout d'une heure de discussion serrée, Paul Nerteaux avait capitulé et pris un virage à cent quatre-vingts degrés. Son intelligence et sa capacité d'adaptation ne cessaient d'étonner Schiffer ; le môme avait alors défini lui-même la nouvelle stratégie à suivre.

Premier point : élaborer un portrait-robot de la Proie en se fondant sur les photographies des trois mortes, puis diffuser cet avis de recherche dans le quartier turc.

Deuxiéme point : renforcer les patrouilles, multiplier les contrôles d'identité, les fouilles à travers la Petite Turquie. Un tel ratissage pouvait paraître dérisoire mais, selon Nerteaux, on pouvait aussi tomber sur la femme par hasard. «a s'était déjà vu : aprés vingt-cinq ans de cavale, Toto Riina, le chef suprême de Cosa Nostra, avait été arrêté à la suite d'un banal contrôle d'identité, en plein Palerme.

Troisiéme point : retourner chez Marius, le patron de PIskele, 266

L'EMPIRE DES LOUPS

et étudier ses fichiers afin de voir si d'autres ouvriéres ne correspondaient pas à ce signalement. Cette idée plaisait à Schiffer, mais il ne pouvait débarquer là-bas aprés le traitement qu'il avait infligé au marchand d'esclaves.

Il se réservait en revanche le quatriéme point : rendre visite à Talat Gurdilek, chez qui travaillait la premiére victime. Il fallait terminer le boulot d'interrogatoire auprés des employeurs des femmes assassinées, et il était candidat.

Enfin, cinquiéme point, le seul orienté vers les tueurs eux-mêmes : lancer une recherche du côté de l'Immigration et des visas au cas o˘ des ressortissants turcs connus pour leurs relations avec l'extrême droite ou la mafia seraient arrivés en France depuis le mois de novembre 2001. Ce qui supposait d'éplucher toutes les arrivées en provenance d'Anatolie depuis cinq mois, les confronter aux fichiers d'Interpol, et aussi les soumettre aux services de police turcs.

Schiffer ne croyait pas à cette piste, il connaissait trop bien les liens étroits existant entre ses collégues turcs et les Loups Gris, mais il avait laissé parler le jeune flic, tout feu tout flamme.

En vérité, il ne croyait à aucune de ces manouvres. Mais il s'était montré

patient, parce qu'il avait une nouvelle idée derriére la tête...

Alors qu'ils étaient en route vers l'île de la Cité, o˘ Nerteaux comptait présenter son nouveau plan au juge Bomarzo, il avait tenté sa chance. Il lui avait expliqué que le meilleur moyen d'avancer maintenant serait de séparer les équipes. Pendant que Paul diffuserait les portraits-robots et qu'il ´ brieferait ª les troupes des commissariats du 10e arrondissement, il pourrait, lui, filer chez Gurdilek...

Le jeune capitaine avait réservé sa réponse aprés sa visite au magistrat.

Il l'avait fait poireauter plus de deux heures dans un troquet en face du palais de justice, le plaçant même sous la surveillance d'un planton. Puis il était sorti de son rancart gonflé à bloc : Bomarzo lui laissait les coudées franches pour son petit plan Vigipirate. A l'évidence, cette perspective l'exaltait, il était maintenant d'accord sur tout.

Il l'avait déposé à 18 heures boulevard de Magenta, prés de la L'EMPIRE DES LOUPS

267

gare de l'Est et lui avait donné rendez-vous à 20 heures au café Sancak, rue du Faubourg-Saint-Denis, afin de faire le point.

Schiffer marchait maintenant dans la rue de Paradis. Enfin seul ! Enfin libre... A respirer le go˚t acide du quartier, à sentir la force magnétique de śon ª territoire. La fin de journée ressemblait à une fiévre, p‚le et engourdissante. Le soleil déposait sur chaque vitrine des particules de lumiére, une sorte du talc doré, qui possédait une gr‚ce macabre, un vrai maquillage d'embaumeur.

Il avançait d'un pas rapide, se conditionnant pour affronter celui qui était un des caÔds majeurs du quartier : Talat Gurdilek. Un homme qui avait débarqué à Paris dans les années 60, à dix-sept ans, sans le moindre sou, sans le moindre atout, et qui possédait maintenant une vingtaine d'ateliers et d'usines de confection, en France et en Allemagne, ainsi qu'une bonne dizaine de pressings et de laveries automatiques. Un cador qui régnait sur tous les étages du quartier turc, officiels ou officieux, légaux ou illégaux. quand Gurdilek éternuait, c'était tout le ghetto qui s'enrhumait.

Au 58, Schiffer poussa une porte cochére. Il s'engagea dans une impasse noir‚tre traversée par un caniveau central, encadrée d'ateliers et d'imprimeries bourdonnants. Au bout de la ruelle, il atteignit une cour rectangulaire, dallée de losanges. Sur la droite se trouvait un escalier minuscule, qui descendait dans une longue douve surplombée de jardinets à

moitié pelés.

Il adorait ce repli du quartier, caché aux regards, inconnu même de la plupart des habitants du bloc ; un cour dans le cour, une tranchée qui faussait tous les repéres, verticaux et horizontaux. Une paroi de métal rouillé fermait le passage. Il posa sa main sur la cloison : elle était tiéde.

Il sourit puis frappa avec violence.

Au bout d'un long moment, un homme vint ouvrir, libérant un nuage de vapeur. Schiffer se fendit de quelques explications en langue turque. Le portier s'effaça pour le laisser entrer. Le flic remarqua qu'il était pieds nus. Nouveau sourire : rien n'avait changé. Il plongea dans la touffeur.

La lumiére blanche lui révéla le tableau familier : le couloir de faÔence, les gros tuyaux calorifuges suspendus au plafond, revêtus 268

L'EMPIRE DES LOUPS

de tissu chirurgical vert p‚le ; les ruisseaux de larmes sur les carreaux ; les portes de fer bombées qui ponctuaient chaque sas et ressemblaient à des parois de chaudiére, blanchies à la chaux vive.

Ils marchérent ainsi pendant plusieurs minutes. Schiffer sentait ses chaussures clapoter dans les flaques. Son corps était déjà moite de transpiration. Ils obliquérent dans un nouveau boyau en carrelage blanc, empli de brouillard. A droite, une embrasure s'ouvrit et dévoila un atelier d'o˘ s'échappait un bruit de respiration géante.

Schiffer prit le temps de contempler le spectacle.

Sous un plafond de canalisations et de gaines éclaboussées de lumiére, une trentaine d'ouvriéres, pieds nus, portant des masques blancs, s'acharnaient sur des cuves ou des tables à repasser. Des jets de vapeur chuintaient selon une cadence réguliére, des odeurs de détergent et d'alcool saturaient l'atmosphére.

Schiffer savait que l'usine de pompage du hammam se trouvait à proximité, quelque part sous leurs pieds, puisant l'eau à plus de huit cents métres de profondeur, circulant dans les conduits, déferrisée, chlorée, chauffée, avant d'être canalisée soit vers le hammam proprement dit, soit vers cette teinturerie clandestine. Gurdilek avait eu l'idée de jouxter un atelier de nettoyage à ses propres bains-douches, afin d'exploiter un seul systéme de canalisations pour deux activités distinctes. Une stratégie économe : pas une goutte d'eau n'était perdue.

Au passage, le flic se rinça l'oil, observant les femmes masquées de coton, au front verni de sueur. Les blouses détrempées leur moulaient les seins et les fesses, larges et l‚ches comme il les aimait. Il s'aperçut qu'il était en érection. Il prit cela comme un bon présage.

Ils reprirent leur marche.

La chaleur, l'humidité s'accentuaient toujours. Un parfum particulier se fit sentir, puis disparut, au point que Schiffer crut l'avoir rêvé. Mais quelques pas plus loin, il réapparut et se précisa.

Cette fois, Schiffer en était s˚r.

Il se mit à respirer à bas régime. Des picotements ‚pres lui attaquaient les narines et la gorge. Des sensations contradictoires assaillaient son systéme respiratoire. Il avait l'impression de sucer L'EMPIRE DES LOUPS

269

un glaçon alors que sa bouche était en flammes. Cette odeur rafraîchissait et br˚lait à la fois, attaquait et purifiait dans le même souffle.

La menthe.

Ils avancérent encore. L'odeur devint une riviére, une mer dans laquelle Schiffer s'immergeait. C'était pire encore que dans son souvenir. A chaque pas, il se transformait un peu plus en sachet d'infusion au fond d'une tasse. Une froideur d'iceberg figeait ses poumons alors que son visage lui faisait l'effet d'un masque de cire br˚lante.

Lorsqu'il parvint au bout du couloir, il était au bord de l'asphyxie, ne respirant plus que par bréves bouffées. Il se dit qu'il avançait maintenant dans un inhalateur géant. Sachant qu'il n'était pas loin de la vérité, il pénétra dans la salle du trône.

C'était une piscine vide, peu profonde, encadrée de fines colonnes blanches qui se découpaient sur le fond flou de la vapeur ; des carreaux bleu de Prusse en marquaient le bord, dans le style des anciennes stations de métro. Des paravents en bois tapissaient la paroi du fond et s'ajouraient en ornements ottomans : des lunes, des croix, des étoiles.

Au centre du bassin, un homme se tenait assis sur un bloc de céramique.

Lourd, épais, une serviette blanche nouée autour de la taille. Son visage était noyé de ténébres.

Dans la fumigation br˚lante, son rire résonna.

Le rire de Talat Gurdilek, l'homme-menthe, l'homme à la voix grillée.

43

DANS LE qUARTIER TURC, tout le monde connaissait son histoire. Il était arrivé en Europe en 1961, dans le double fond d'un camion-citerne, selon la méthode classique. En Anatolie, on avait fermé sur lui et ses compagnons de voyage une paroi de fer qu'on avait ensuite boulonnée. Les passagers clandestins devaient rester allongés ainsi, sans air ni lumiére, durant tout le temps du périple, environ quarante-huit heures.

La chaleur, le manque d'air les avaient trés vite oppressés. Puis, lors de la traversée des cols montagneux, en Bulgarie, le froid, conduit par le métal, les avait transpercés jusqu'aux os. Mais le vrai calvaire avait commencé aux abords de la Yougoslavie, lorsque la citerne, remplie d'acide cadmiumnique, s'était mise à suinter.

Lentement, la cuve avait distillé ses vapeurs toxiques dans le cercueil de métal. Les Turcs avaient hurlé, frappé, secoué la paroi qui les écrasait, mais le camion poursuivait sa route. Talat avait compris que personne ne viendrait les libérer avant leur arrivée, et que crier ou bouger ne faisait qu'amplifier les ravages de l'acide.

Il s'était tenu tranquille, en respirant le plus faiblement possible.

A la frontiére italienne, les clandestins s'étaient donné la main et s'étaient mis à prier. A la frontiére allemande, la plupart étaient morts.

A Nancy, o˘ était prévu le premier débarquement, le chauffeur avait découvert trente cadavres alignés, trempés d'urine et d'excréments, la bouche ouverte sur un dernier spasme.

L'FMPIRE DES LOUPS

277

Seul un adolescent avait survécu. Mais son systéme respiratoire était détruit. Sa trachée, son larynx et ses fosses nasales étaient irrémédiablement br˚lés - le gamin n'aurait plus jamais d'odorat. Ses cordes vocales étaient calcinées - sa voix ne serait plus désormais qu'un grincement de papier de verre. quant à sa respiration, une inflammation chronique l'obligerait à inhaler en permanence des fumigations chaudes et humides.

A l'hôpital, le docteur fit venir un traducteur pour expliquer ce triste bilan au jeune immigré et lui signaler qu'il repartait dans dix jours, à

bord d'un vol charter en direction d'Istanbul. Trois jours plus tard, Talat Gurdilek s'échappait, le visage bandé comme une momie, et rejoignait la capitale à pied.

Schiffer l'avait toujours connu avec son inhalateur. Lorsqu'il n'était qu'un jeune chef d'atelier, il ne le quittait jamais et vous parlait entre deux vaporisations. Plus tard, il avait arboré un masque translucide qui emprisonnait sa voix éraillée. Puis son mal s'était encore aggravé, mais ses moyens financiers avaient augmenté. A la fin des années 80, Gurdilek s'était offert le hammam La Porte bleue, rue du Faubourg-Saint-Denis, et avait aménagé une salle à son usage personnel. Une sorte de poumon géant, un refuge carrelé aux vapeurs chargées de Balsofumine mentholée.

- Salacim aleikoum, Talat. Pardon de te déranger dans tes ablutions.

L'homme laissa échapper un nouveau rire, enveloppé d'un panache de vapeur :

- Aleikoum salacim, Schiffer. Tu reviens d'entre les morts ? La voix du Turc évoquait un sifflement de branches en

flammes.

- Ce sont plutôt les morts qui m'envoient.

- J'attendais ta visite.

Schiffer ôta son imperméable (il était trempé jusqu'à la moelle) puis il descendit les marches du bassin :

- Tout le monde m'attend, on dirait. Sur les meurtres, qu'est-ce que tu peux me dire ?

Le Turc poussa un profond soupir. Un raclement de ferraille :

- quand j'ai quitté mon pays, ma mére a versé de l'eau derriére mes pas.

Elle a dessiné la route de la chance, qui devait me faire 272

L'EMPIRE DES LOUPS

revenir. Je ne suis jamais revenu, mon frére. Je suis resté à Paris et je n'ai cessé de voir les choses empirer. Rien ne va plus ici.

Le flic n'était qu'à deux métres du nabab mais il ne discernait toujours pas son visage.

- ´ L'exil est un dur métier ª, dit le poéte. Et moi, j'ajoute qu'il devient de plus en plus dur. Jadis, on nous traitait comme des chiens. On nous exploitait, on nous volait, on nous arrêtait. Maintenant, on tue nos femmes. O˘ cela s'arrêtera-t-il ?

Schiffer n'était pas d'humeur à se farcir cette philosophie de bazar.

- C'est toi qui fixes les limites, rétorqua-t-il. Trois ouvriéres tuées sur ton territoire, dont une dans ton propre atelier : ça fait beaucoup.

Gurdilek esquissa un geste indolent. Ses épaules d'ombre rappelaient une colline carbonisée.

- Nous sommes sur le territoire français. C'est à votre police de nous protéger.

- Laisse-moi rire. Les Loups sont ici et tu le sais. qui cherchent-ils ?

Et pourquoi ?

- Je ne sais pas.

- Tu ne veux pas le savoir.

Il y eut un silence. La respiration du Turc labourait toujours dans les graves.

- Je suis maître de ce quartier, dit-il enfin. Pas de mon pays. Cette affaire prend ses racines en Turquie.

- qui les envoie ? demanda Schiffer plus fort. Les clans d'Istanbul ? Les familles d'Antep ? Les Lazes ? qui ?

- Schiffer, je sais pas. Je le jure.

Le flic s'avança. Aussitôt, un frémissement agita le brouillard au bord de la piscine : les gardes du corps. Il s'arrêta net, tentant encore de discerner les traits de Gurdilek. Il n'aperçut que des fragments d'épaules, de mains, de torse. Une peau mate, noire, fripée par l'eau comme du papier crépon.

- Alors tu comptes laisser se poursuivre le massacre ?

- Il s'arrêtera quand ils auront réglé cette affaire, quand ils auront trouvé la fille.

- Ou quand je l'aurai trouvée, moi.

L'EMPIRE DES LOUPS

273

Les épaules noires se secouérent :

- C'est à mon tour de rire. Tu n'es pas de taille, mon ami.

- qui peut m'aider sur ce coup ?

- Personne. Si quelqu'un savait quoi que ce soit, il l'aurait déjà dit.

Mais pas à toi. A eux. Le quartier n'aspire qu'à la paix.

Schiffer réfléchit un instant. Gurdilek disait vrai. C'était un des mystéres de l'histoire qui l'occupait. Comment cette femme, face à une communauté, avait-elle réussi à s'en sortir jusqu'à maintenant ? Et pourquoi les Loups cherchaient-ils encore dans le quartier ? Pourquoi étaient-ils s˚rs qu'elle se planquait toujours dans les parages ?

Il changea de chapitre .

- Dans ton atelier, comment ça s'est passé ?

- J'étais à Munich à ce moment-là et...

- Assez de connerie, Talat. Je veux tous les détails. Le Turc laissa échapper un souffle résigné :

- Ils ont déboulé ici, en plein atelier. La nuit du 13 novembre.

- quelle heure ?

- 2 heures du matin.

- Combien étaient-ils ?

- quatre.

- quelqu'un a vu leurs visages ?

- Ils portaient des cagoules. Selon les filles, ils étaient armés jusqu'aux dents. Des fusils. Des armes de poing. La totale.

La veste Adidas avait décrit le même tableau. Des guerriers en tenue commando, agissant en plein Paris. En quarante ans de carriére, il n'avait jamais entendu un truc aussi dingue. qui était cette femme pour mériter un tel escadron ?

- La suite, murmura-t-il.

- Ils ont embarqué la fille et se sont tirés, c'est tout. «a n'a pas duré

trois minutes.

- Dans l'atelier, comment Pont-ils repérée ?

- Ils avaient une photo.

Schiffer se recula et récita à travers la vapeur :

- Elle s'appelait Zeynep T˘tengil. Elle avait vingt-sept ans. Mariée à

Burba T˘tengil. Sans enfant. Elle créchait au 34, rue de 274

L'EMPIRE DES LOUPS

la Fidélité. Originaire de la région de Gaziantep. Installée ici depuis septembre 2001.

- Tu as bien bossé, mon frére. Mais cette fois, ça te ménera nulle part.

- O˘ est le mari ?

- Rentré au pays.

- Les autres ouvriéres ?

- Oublie cette affaire. Tu as la tête trop carrée pour ce genre de bourbier.

- Arrête de parler par énigmes.

- A notre époque, les choses étaient simples et franches. Les camps étaient clairement délimités. Ces frontiéres n'existent plus maintenant.

- Explique-toi, merde !

Talat Gurdilek marqua une pause. Des fumerolles enveloppaient toujours sa silhouette. Il cracha enfin :

- Si tu veux en savoir plus, demande à la police. Schiffer tressaillit.

- La police ? quelle police ?

- J'ai déjà raconté tout ça aux gars de Louis-Blanc. La br˚lure de menthe lui parut tout à coup plus aiguÎ.

- quand ?

Gurdilek se pencha sur son cube de faÔence :

- Ecoute-moi bien, Schiffer : je me répéterai pas. quand les Loups sont repartis cette nuit-là, ils ont croisé une voiture de patrouille. Il y a eu une poursuite. Les tueurs ont semé vos gars. Mais les flics sont ensuite venus jeter un coup d'ceil ici.

Schiffer écoutait cette révélation sans savoir sur quel pied danser. Un bref instant, il se dit que Nerteaux lui avait caché ce procés-verbal. Mais il n'y avait aucune raison pour imaginer cela. Le môme n'était pas au courant, tout simplement.

La voix de cratére continuait :

- Entre-temps, mes filles avaient pris la tangente. Les flics ont simplement constaté l'intrusion et les dég‚ts. Mon chef d'atelier n'a pas parlé de l'enlévement, ni des mecs en tenue commando. En vérité, il n'aurait rien dit du tout s'il n'y avait pas eu la fille.

Schiffer sauta sur ses pieds :

L'EMPIRE DES LOUPS

275

- La fille ?

- Les flics ont découvert une ouvriére, au fond du hammam, planquée dans le local des machines.

Schiffer n'en croyait pas ses oreilles. Depuis le début de cette affaire, une femme avait vu les Loups Gris. Et cette femme avait été interrogée par les condés du 10e ! Comment Nerteaux n'avait-il jamais entendu parler d'un truc pareil ? C'était maintenant une certitude : les flics du poste avaient enterré ce procés-verbal. Putain de Dieu.

- Cette femme : comment s'appelait-elle ?

- Sema Gokalp.

- quel ‚ge ?

- La trentaine.

- Mariée ?

- Non. Célibataire. Une fille étrange. Solitaire.

- D'o˘ venait-elle ?

- Gaziantep.

- Comme Zeynep T˘tengil ?

- Comme toutes les filles de l'atelier. Elle bossait ici depuis quelques semaines. Disons : le mois d'octobre.

- Elle a vu l'enlévement ?

- Elle était aux premiéres loges. Les deux filles faisaient un réglage de température dans le local des canalisations. Les Loups ont embarqué Zeynep.

Sema s'est planquée dans le réduit. quand les flics l'ont débusquée, elle était en état de choc. Morte de frousse.

- Ensuite ?

- Jamais eu de nouvelles.

- Ils l'ont renvoyée en Turquie ?

- Aucune idée.

- Réponds, Talat. Tu as d˚ prendre tes renseignements.

- Sema Gokalp a disparu. Le lendemain, elle était déjà plus à l'hôtel de police. Evaporée pour de bon. Temim ederim. Je le jure !

Schiffer transpirait toujours à grosses gouttes. Il s'efforça de contrôler sa voix :

- qui dirigeait la patrouille cette nuit-là ?

276

L'EMPIRE DES LOUPS

- Beauvanier.

Christophe Beauvanier était un des capitaines de Louis-Blanc. Un passionné

de gonflette qui passait ses journées dans les salles de sport. Pas le genre de flic à prendre une histoire pareille sous son bonnet. Il fallait remonter plus haut... Des frissons d'excitation secouaient ses frusques détrempées.

Le nabab parut suivre ses pensées :

- Ils couvrent les Loups, Schiffer.

- Tu dis n'importe quoi.

- Je dis la vérité et tu le sais. Ils ont effacé un témoin. Une femme qui avait tout vu. Peut-être le visage d'un des tueurs. Peut-être un détail qui aurait pu les identifier. Ils couvrent les Loups, c'est aussi simple que ça. Les autres meurtres ont été commis avec leur bénédiction. Alors, tu peux remballer tes maniéres de grand justicier. Vous valez pas mieux que nous.

Schiffer évita de déglutir pour ne pas aggraver la br˚lure de sa gorge.

Gurdilek se trompait : l'influence des Turcs ne pouvait monter aussi haut dans les réseaux de la police française. Il était bien placé pour le savoir : pendant vingt ans, il avait joué les tampons entre les deux mondes.

Il y avait donc une autre explication.

Pourtant, un détail lui trottait dans la tête. Un détail qui pouvait corroborer la version d'une machination en haut lieu. Le fait qu'on ait confié une enquête concernant trois homicides à Paul Nerteaux, capitaine sans expérience, débarqué de la Lune. Il n'y avait que le gosse pour penser qu'on lui faisait confiance à ce point. Tout ça ressemblait fort à une mise au rancart...

Les pensées couraient sous ses tempes br˚lantes. Si ce merdier était vrai, si l'affaire tournait à l'alliance franco-turque, si les pouvoirs politiques des deux pays avaient réellement travaillé à leurs intérêts au prix des vies de ces pauvres filles et des espoirs d'un jeune flic, alors Schiffer aiderait le gamin jusqu'au bout.

Deux contre tous : voilà un langage qui lui parlait.

Il recula dans la vapeur, salua le vieux pacha puis, sans un mot, remonta les marches.

Gurdilek br˚la un dernier rire :

- C'est l'heure de faire le ménage chez toi, mon frére.

44

D'UN COUP D'…PAULE, Schiffer poussa la porte du commissariat. Tous les regards se fixérent sur lui. Trempé jusqu'aux os, il les cadra en retour, savourant leurs expressions effarées. Deux groupes d'agents de la voie publique, en ciré, étaient sur le départ. Des lieutenants, blouson de cuir sur le dos, enfilaient leur brassard rouge. Les grandes manouvres avaient déjà commencé.

Sur le comptoir, Schiffer repéra une pile de portraits-robots. Il eut une pensée pour Paul Nerteaux qui distribuait ses affiches dans tous les hôtels de police du 10e arrondissement comme s'il s'agissait de tracts politiques, sans se douter une seule seconde qu'il était le pigeon de l'affaire. Une nouvelle suée de rage le saisit.

Sans un mot, il grimpa jusqu'au premier étage. Il s'engouffra dans un couloir percé de portes en contre-plaqué et alla droit à la troisiéme.

Beauvanier n'avait pas changé. Carrure gonflée, veste en cuir noir, baskets Nike surélevées. Le flic souffrait d'une affection étrange, de plus en plus répandue chez les condés : le jeunisme. Il approchait la cinquantaine mais s'obstinait à jouer encore au rappeur affranchi.

Il était en train de fixer son étui de ceinture, en vue de l'expédition nocturne.

- Schiffer ? s'étrangla-t-il. qu'est-ce que tu fous là ?

- Comment ça va, ma caille ?

278

L'EMPIRE DES LOUPS

Avant qu'il ait pu répondre, Schiffer l'empoigna par les revers de sa veste et le plaqua contre le mur. Des collégues arrivaient déjà à la rescousse.

Beauvanier leur adressa un geste d'apaisement, au-dessus de son agresseur :

- Pas de probléme, les gars ! C'est un pote ! Schiffer murmura, tout prés de son visage :

- Sema Gokalp. 13 novembre dernier. Le hammam de Gur-dilek.

Les pupilles s'écarquillérent. La bouche trembla. Schiffer lui cogna le cr

‚ne contre la cloison. Les flics se précipitérent. Il sentait déjà les poings se serrer sur ses épaules mais Beauvanier agita encore sa main, s'efforçant de rire :

- C'est un ami, j'vous dis. Tout va bien !

L'emprise se rel‚cha. Les pas reculérent. Enfin, la porte se referma, lentement, comme à regret. Schiffer desserra à son tour son étreinte et demanda d'un ton plus calme :

- qu'est-ce que t'as fait de ce témoin ? Comment Pas-tu fait disparaître ?

- Man, ça s'est pas passé comme ça. J'ai rien fait disparaître du tout...

Schiffer recula, pour mieux le contempler. Il avait un visage d'une douceur étrange. Un visage de fille, cerné par des cheveux trés noirs, aux yeux trés bleus. Il lui rappelait une fiancée irlandaise qu'il avait eue dans sa jeunesse : une ´ Black-Irish ª, qui jouait les contrastes en noir et blanc au lieu du classique ´ blanc et roux ª.

Le flic-rappeur portait une casquette de base-bail, visiére tournée sur la nuque, sans doute pour faire plus racaille.

Schiffer attrapa une chaise et l'assit de force :

- Je t'écoute. Je veux tous les détails.

Beauvanier tenta de sourire, mais sa tentative resta vaine.

- Cette nuit-là, une voiture-patrouille a croisé une BMW. Des mecs qui sortaient du hammam La Porte bleue et...

- Je sais tout ça. quand es-tu intervenu ?

- Une demi-heure aprés. Les gars m'ont appelé. Je les ai rejoints chez Gurdilek. Avec l'Unité de Police technique.

- C'est toi qui as découvert la fille ? -

L'EMPIRE DES LOUPS

279

- Non. Ils l'avaient trouvée entre-temps. Elle était trempée. Tu connais le boulot des nanas là-bas. C'est...

- Décris-la-moi.

- Petite. Brune. Maigre comme une arête. Elle claquait des dents. Elle murmurait des trucs incompréhensibles. Du turc.

- Elle vous a raconté ce qu'elle avait vu ?

- que dalle. Elle nous voyait même pas. Traumatisée, la nana, Beauvanier ne mentait pas : sa voix sonnait juste. Schiffer allait et venait dans la piéce, sans cesser de le dévisager.

- Selon toi, qu'est-ce qui s'est passé dans le hammam ?

- Je sais pas. Une histoire de racket. Des mecs venus jouer les gros bras.

- Un racket, chez Gurdilek ? qui se frotterait à lui ? L'officier rajusta sa veste en cuir, comme si son col le démangeait.

- On sait jamais avec les Turcs. Il y avait peut-être un nouveau clan dans le quartier. Ou alors un coup des Kurdes. Man, c'est leur bizness. Gurdilek a même pas porté plainte. On a fait une procédure à plat et...

Une nouvelle évidence le frappa. Les hommes de La Porte bleue n'avaient pas parlé de l'enlévement de Zeynep ni des Loups Gris. Beauvanier croyait donc vraiment à. son hypothése de racket. Personne n'avait établi de lien entre cette simple ´ visite ª dans le hammam et la découverte du premier corps, deux jours plus tard.

- qu'est-ce que t'as fait de Sema Gokalp ?

- Au poste, on lui a donné un survêtement, des couvertures. Elle tremblait de partout. On a trouvé son passeport cousu dans sa jupe. Elle avait pas de visa, rien. Du tout cuit pour l'Immigration. Je leur ai balancé un rapport par fax. J'en ai envoyé un aussi à Pétat-major, place Beauvau, histoire de me couvrir. Y'avait plus qu'à attendre.

- Ensuite ?

Beauvanier soupira, passant son index sous son col :

- Ses tremblements ont continué. C'est devenu carrément nippant. Elle claquait des dents, elle pouvait rien boire ni manger. A 5 heures du mat, je me suis décidé à l'emmener à Sainte-Anne.

- Pourquoi toi et pas les îlots ?

280

L'EMPIRE DES LOUPS

- Ces cons-là voulaient lui mettre la ceinture de contention. Et puis...

Je sais pas. Cette fille avait quelque chose... J'ai rempli un ´ 32 13 ª et j'I'ai embarquée.

Sa voix s'éteignit. Il ne cessait plus de se gratter la nuque. Schiffer aperçut des traces profondes d'acné. ´ Toxico ª, pensa-t-il.

- Le lendemain matin, j'ai appelé les mecs de la VPE. J'ies ai orientés sur Sainte-Anne. A midi, ils m'ont rappelé : ils n'avaient pas trouvé la fille.

- Elle s'était tirée ?

- Non. Des flics étaient déjà venus la chercher, à 10 heures du matin.

- quels flics ?

- Tu vas pas me croire.

- Essaie toujours.

- Selon le toubib de garde, c'étaient des gars de la DNAT.

- La division antiterroriste ?

- Je suis allé vérifier moi-même. Ils avaient présenté un ordre de transfert. Tout était en régle.

Pour son retour au bercail, Schiffer n'aurait pu rêver un plus beau feu d'artifice. Il s'assit sur un coin du bureau. Chacun de ses gestes dégageait encore une bouffée de menthe.

- Tu les as contactés ?

- J'ai essayé, ouais. Mais les mecs sont restés discrets. D'aprés ce que j'ai cru comprendre, ils avaient intercepté mon rapport, place Beauvau.

Ensuite, Charlier a donné des ordres.

- Philippe Charlier ?

Le capitaine hocha la tête. Toute cette histoire semblait le dépasser complétement. Charlier était un des cinq commissaires de la division antiterroriste. Un policier ambitieux que Schiffer connaissait depuis son passage à l'antigang, en 77. Un pur salopard. Peut-être plus malin que lui, mais pas moins brutal.

- Aprés ?

- Aprés, rien. J'ai plus jamais eu de nouvelles.

- Te fous pas de ma gueule.

Beauvanier hésita. La sueur perlait sur son front. Ses yeux demeuraient baissés.

- Le lendemain, Charlier en personne m'a appelé. Y m'a posé

L'EMPIRE DES LOUPS

281

un tas de questions sur l'affaire. O˘ la Turque avait été trouvée, dans quelles circonstances, tout ça.

- qu'est-ce que tu lui as répondu ?

- Ce que je savais.

Ć'est-à-dire rien, ducon ª, pensa Schiffer. Le flic à casquette acheva :

- Charlier m'a prévenu qu'il se chargeait du dossier. Le transfert au parquet, le Service de Contrôle des Etrangers, la procédure habituelle. Il m'a aussi fait comprendre que j'avais intérêt à la boucler.

- Ton rapport, tu l'as toujours ?

Un sourire s'insinua dans son visage effaré.

- A ton avis ? Y sont passés le prendre le jour même.

- Et la main courante ?

Le sourire se transforma en un rire :

- quelle main courante ? Man, ils ont tout effacé. Même l'enregistrement du trafic radio. Y z'ont fait disparaître le témoin \ Purement et simplement.

- Pourquoi ?

- qu'est-ce que j'en sais ? Cette fille avait rien à dire. Elle était complétement fêlée.

- Et toi, pourquoi tu l'as fermée ? Le flic baissa la voix :

- Charlier me tient. Une vieille histoire-Schiffer lui balança un direct dans le bras, de maniére amicale,

puis se leva. Il digérait ces informations, marchant de nouveau dans la piéce. Aussi incroyable que cela puisse paraître, l'enlévement de Sema Gokalp par la DNAT appartenait à une autre affaire. Une affaire qui n'avait rien à voir avec la série des meurtres ni les Loups Gris. Mais cela ne remettait pas en cause l'importance du témoin dans son enquête. Il devait retrouver Sema Gokalp - parce qu'elle avait vu quelque chose.

- Tu reprends du service ? risqua Beauvanier.

Schiffer rajusta son froc trempé et ignora la question. Il remarqua un des portraits-robots de Nerteaux, posé sur le bureau. Il l'attrapa, à la maniére d'un chasseur de primes, et demanda : 282

L'EMPIRE DES LOUPS

- Tu te souviens du nom du toubib qui a pris en charge Sema à Sainte-Anne ?

- Je veux. Jean-François Hirsch. Y m'a arrangé un coup pour des ordonnances et...

Schiffer n'écoutait plus. Son regard revint se poser sur le portrait.

C'était une synthése habile des visages des trois victimes. Des traits larges et doux, rayonnant timidement sous une chevelure rousse. Un fragment de poéme turc lui revint en mémoire : ´ Le padichah avait une fille /

Semblable à la lune du quatorziéme jour... ª

Beauvanier hasarda encore :

- L'histoire de La Porte bleue, c'a un rapport avec cette bonne femme ?

Schiffer empocha le portrait. Il attrapa la visiére du policier et la remit à l'endroit :

- Si on te pose la question, tu trouveras bien quelque chose à nous rapper, ´ man ª.

45

HOPITAL SAINTE-ANNE, 21 heures. Il connaissait bien la place. Le long mur d'enclos, aux pierres serrées ; la petite porte, 17, rue Broussais, aussi discréte qu'une entrée des artistes ; puis la cité elle-même, vallonnée, alambiquée, immense. Un ensemble de blocs et de pavillons mêlant les siécles et les architectures. Une véritable forteresse, verrouillée sur un univers de démence.

Ce soir, pourtant, la citadelle ne semblait pas aussi bien surveillée que cela. Dés les premiers édifices, des banderoles annonçaient la couleur : Ś…CURIT… EN GR»VE ª, ´ L'EMBAUCHE ou LA MORT ! ª Plus loin, d'autres draps affichaient : ŃON AUX HEURES SUP ' ª,

´ RTT = ARNAqUE ª, ´ JOURS F…RI…S ENVOL…S ª...

L'idée du plus grand hôpital psychiatrique de Paris livré à lui-même, laissant les patients galoper en toute liberté, amusa Schiffer. Il imaginait déjà une nef des fous, un bordel généralisé o˘ les malades auraient pris la place des médecins le temps d'une nuit. Mais, pénétrant sur les lieux, il ne découvrit qu'une ville fantôme, totalement déserte.

Il suivit les panneaux rouges, la direction des urgences neurochirurgicales et neurologiques, et remarqua au passage les noms des allées. Il venait d'emprunter l'allée ´ Guy de Maupassant ª et remontait maintenant le sentier Édgar Allan Poe ª. Il se demanda s'il s'agissait d'un trait d'humour de la part des concepteurs de l'hôpital. Maupassant avait sombré

dans la folie avant de mourir, et l'auteur du Chat noir, alcoolique, n'avait pas d˚ finir

284

L'EMPIRE DES LOUPS

avec les idées trés claires non plus. Dans les villes communistes, les avenues s'appelaient ´ Karl Marx ª ou ´ Pablo Neruda ª. A Sainte-Anne, les allées portaient les noms des ténors de la folie.

Schiffer ricana dans son col, s'efforçant de jouer son rôle habituel de flic fort en gueule, mais il sentait déjà la trouille l'envahir. Trop de souvenirs, trop de blessures derriére ces murs...

C'était dans un de ces b‚timents qu'il avait échoué aprés l'Algérie, alors qu'il avait à peine vingt ans. Névrose de guerre. Il était resté interné

plusieurs mois, traqué par ses hallucinations, rongé par ses idées de suicide. D'autres, qui avaient travaillé à ses côtés à Alger, au sein des Détachements Opérationnels de Protection, n'avaient pas tant hésité. Il se souvenait d'un jeune Lillois qui s'était pendu aussitôt rentré chez lui. Et de ce Breton qui s'était coupé la main droite à la hache, dans la ferme familiale - la main qui avait branché les électrodes, qui avait appuyé les nuques dans les baignoires...

Le hall des urgences était désert.

Un grand carré vide, tapissé de carreaux grenat. La pulpe d'une orange sanguine. Schiffer appuya sur la sonnette, puis vit arriver une infirmiére à l'ancienne : blouse cintrée à cordon, chignon et lunettes double foyer.

La femme tiqua devant son allure dépenaillée, mais il montra sa carte d'un geste rapide et expliqua ce qui l'amenait. Sans un mot, l'infirmiére partit en quête du docteur Jean-François Hirsch.

Il s'assit sur un des siéges fixés au mur. Les parois de céramique lui parurent s'assombrir. Malgré ses efforts, il ne parvenait pas à endiguer les souvenirs qui sourdaient du fond de son cr‚ne.

1960.

quand il avait débarqué à Alger, pour devenir ágent de renseignements ª, il n'avait pas cherché à se défiler, ni à atténuer l'atrocité du boulot par l'alcool ou les cachets de l'infirmerie. Au contraire : il s'était mis à

pied d'ouvre, jour et nuit, se persuadant qu'il demeurait maître de son destin. La guerre l'avait acculé au grand choix, le seul, l'unique : le choix de son camp. Il ne pouvait

L'EMPIRE DES LOUPS

285

plus reculer, ni se retourner. Et il ne pouvait pas avoir tort, c'était cela ou se faire sauter le caisson.

Il avait pratiqué la torture jour et nuit, arrachant des aveux aux fellouzes. D'abord selon les méthodes habituelles : coups, électrocutions, baignoire. Puis il avait initié ses propres techniques. Il avait organisé

des simulacres d'exécution, emmenant des prisonniers cagoules hors de la ville, les regardant chier dans leur froc quand il écrasait son arme sur leur tempe. Il avait concocté des cocktails à l'acide, qu'il leur administrait de force, à coups d'entonnoir planté dans la gorge. Il avait volé des instruments médicaux à l'hôpital, afin de créer quelques variantes, comme cette pompe stomacale qu'il utilisait pour injecter de l'eau dans les narines...

La peur, il la modelait, la sculptait, lui donnait des formes, toujours plus intenses. Lorsqu'il avait décidé de saigner à blanc ses prisonniers, à

la fois pour les affaiblir et pour donner leur sang aux victimes des attentats, il avait ressenti une ivresse étrange. H s'était senti devenir un dieu, possédant le droit de vie et de mort sur les hommes. Parfois, dans la salle d'interrogatoire, il riait tout seul, aveuglé par son pouvoir, contemplant avec émerveillement le sang qui vernissait ses doigts.

Un mois plus tard, il avait été rapatrié en France, frappé de mutisme complet. Ses m‚choires étaient paralysées : impossible de dire un mot. Il avait été interné à Sainte-Anne, dans un b‚timent occupé exclusivement par des traumatisés de guerre. Ce genre de lieu o˘ les couloirs sourdaient de gémissements, o˘ il était impossible de finir son déjeuner sans être éclaboussé par le vomi d'un de ses voisins de table.

Claquemuré dans son silence, Schiffer vivait en pleine terreur. Dans les jardins, il souffrait de désorientation, ne sachant plus o˘ il se trouvait, se demandant si les autres malades n'étaient pas les détenus qu'il avait torturés. quand il marchait dans la galerie du pavillon, il rasait les murs pour ne pas ´ être vu par ses victimes ª.

La nuit, les cauchemars prenaient le relais des hallucinations. Des hommes nus révulsés sur leur chaise ; des testicules qui flambaient sous les électrodes ; des m‚choires qui se fracassaient contre l'émail des lavabos ; des narines qui saignaient, obstruées par la 286

L'EMPIRE DES LOUPS

seringue... En vérité, tout cela n'était pas des visions, mais des souvenirs. Il revoyait surtout cet homme, suspendu la tête en bas, dont il avait fait éclater le cr‚ne d'un coup de pied. Et il se réveillait noyé de sueur, s'imaginant encore éclaboussé de cervelle. Il scrutait l'intérieur de sa chambre et discernait autour de lui les murs lisses d'une cave, la baignoire fraîchement installée et, sur une table centrale, la génératrice de poste radio ANGRC 9 - la fameuse ´ gégéne ª.

Les médecins lui expliquérent qu'il était impossible de refouler de tels souvenirs. Ils lui conseillérent au contraire de les affronter, de leur consacrer chaque jour un moment d'attention volontaire. Une telle stratégie collait avec son caractére. Il ne s'était pas dégonflé sur le terrain ; il n'allait pas se liquéfier maintenant, dans ces jardins peuplés de fantômes.

Il avait signé son billet de sortie et plongé dans la vie civile.

Il avait postulé pour devenir flic, dissimulant ses antécédents psychiatriques, mettant en avant son grade de sergent et ses distinctions militaires. Le contexte politique jouait en sa faveur. Les attentats de l'OAS se multipliaient à Paris. On manquait de gars pour traquer les terroristes. On manquait de nez pour flairer le terrain... Et cela, il savait faire. Tout de suite, son sens de la rue avait fait merveille. Ses méthodes également. Il travaillait en solitaire, sans l'aide de personne, et ne visait que les résultats. qu'il obtenait à l'arraché.

Son existence serait désormais à cette image. Il parierait toujours sur lui-même, et seulement sur lui-même. Il serait au-dessus des lois, au-dessus des hommes. Il serait sa propre et seule loi, puisant dans sa volonté le droit d'exercer sa justice. Une sorte de pacte cosmique : sa parole contre le merdier du monde.

- qu'est-ce que vous voulez ?

La voix le fit sursauter. Il se leva et photographia le nouvel arrivant.

Jean-François Hirsch était grand - plus d'un métre quatre-vingts - et étroit. Ses longs bras étaient dotés de mains massives. Deux contrepoids, pensa Schiffer, qui donnaient un équilibre à sa silhouette longiligne. Il possédait aussi une belle tête, auréolée d'une chevelure brune et bouclée.

Un autre point d'équilibre... Il

L'EMPIRE DES LOUPS

287

ne portait pas de blouse mais un manteau de loden. A l'évidence, il était sur le départ.

Schiffer se présenta, sans sortir sa carte :

- Lieutenant principal Jean-Louis Schiffer. J'ai quelques questions à vous poser. «a ne prendra que quelques minutes.

- Je quitte le service. Et je suis déjà en retard. «a ne peut pas attendre demain ?

La voix était un autre contrepoids. Grave. Stable. Solide.

- Désolé, rétorqua le flic. L'affaire est importante.

Le médecin toisa son interlocuteur. L'odeur de menthe se dressait entre eux comme un paravent de fraîcheur. Hirsch soupira et s'assit sur un des siéges boulonnés :

- De quoi s'agit-il ? Schiffer demeura debout.

- Une ouvriére turque que vous avez examinée le 14 novembre 2001, au matin. Elle avait été amenée par le lieutenant Christophe Beauvanier.

- Et alors ?

- Cette affaire nous paraît comporter des irrégularités de procédure.

- Vous êtes de quel service au juste ? Le flic la joua au ventre :

- Enquête interne. Inspection Générale des Services.

- Je vous préviens. Je ne dirai pas un mot sur le capitaine Beauvanier. Le secret professionnel, ça vous dit quelque chose ?

Le toubib se trompait sur le mobile de l'investigation. A coup s˚r, il avait d˚ aider ´ Mister Man ª à décrocher d'un de ses problémes de drogue.

Schiffer prit son ton de grand seigneur :

- Mon enquête ne porte pas sur Christophe Beauvanier. Peu importe que vous lui ayez prescrit un traitement à la méthadone.

Le médecin haussa un sourcil - Schiffer avait visé juste - puis se radoucit :

- qu'est-ce que vous voulez savoir ?

- L'ouvriére turque. Je m'intéresse aux policiers qui sont venus la chercher, ensuite,

Le psychiatre croisa les jambes et lissa le pli de son pantalon :

- Ils sont arrivés environ quatre heures aprés son admission. Ils 288

L'EMPIRE DES LOUPS

avaient l'ordre de transfert, l'ordonnance d'expulsion. Tout était parfaitement en ordre. Presque trop, je dirais.

- Trop ?

- Les formulaires étaient tamponnés, signés. Ils émanaient directement du ministére de l'Intérieur. Tout cela à 10 heures du matin. C'était bien la premiére fois que je voyais autant de paperasses pour une simple irréguliére.

- Parlez-moi d'elle.

Hirsch observa le bout de ses chaussures. Il regroupait ses idées :

- quand elle est arrivée, j'ai cru à une hypothermie. Elle tremblait. Elle était à bout de souffle. Aprés l'avoir examinée, je me suis rendu compte que sa température était normale. Son systéme respiratoire n'était pas endommagé non plus. Ses symptômes étaient hystériques.

- qu'est-ce que vous voulez dire ? Il eut un sourire supérieur :

- Elle avait les signes physiques, mais aucune des causes physiologiques.

Tout venait d'ici. (Il pointa son index sur la tempe.) De la tête. Cette femme avait reçu un choc psychologique. Son corps réagissait en conséquence.

- quel genre de choc, à votre avis ?

- Une peur violente. Elle présentait les stigmates caractéristiques d'une angoisse exogéne. L'analyse de sang l'a confirmé. Nous avons détecté les traces d'une décharge importante d'hormones. Et aussi un pic de cortisol, trés significatif. Mais cela devient un peu technique pour vous...

Le sourire hautain s'accentua.

Ce type commençait à l'agacer avec ses grands airs. Il parut le sentir et ajouta sur un ton plus naturel :

- Cette femme avait subi un stress intense. A ce niveau, je parlerais même d'un trauma. Elle me rappelait les cas qu'on rencontre aprés les batailles, sur les fronts armés. Des paralysies inexplicables, des asphyxies subites, des bégaiements, ce type de...

- Je connais. Décrivez-la-moi. Je veux dire : physiquement.

- Brune. Trés p‚le. Trés maigre, à la limite de l'anorexie. Coif fée à la Cléop‚tre. Un physique trés dur, mais qui n'entamait pas, T

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289

bizarrement, sa beauté. Au contraire. De ce point de vue, elle était assez... impressionnante.

Schiffer commençait à bien cadrer la fille. D'instinct, il présageait que cette créature n'était pas une simple ouvriére. Ni un simple témoin.

- Vous l'avez soignée ?

- Je lui ai d'abord injecté un anxiolytique. Ses muscles se sont décontractés. Elle s'est mise à ricaner, à bredouiller. Une vraie bouffée délirante. Ses phrases n'avaient aucun sens.

- C'était du turc, de toute façon ?

- Non. Elle parlait français. Comme vous et moi.

Une idée complétement givrée lui traversa l'esprit. Mais il préféra la maintenir à distance afin de conserver son sang-froid.

- Vous a-t-elle dit ce qu'elle avait vu ? Ce qui s'était passé dans le hammam ?

- Non. Elle prononçait des bribes de phrases, des mots incohérents.

- Par exemple ?

- Elle disait que les loups s'étaient trompés. Oui, c'est ça... Elle parlait de loups. Elle répétait qu'ils avaient enlevé la mauvaise fille Incompréhensible.

Un flash éblouit sa conscience. Son idée revint en force Comment cette ouvriére avait-elle deviné que les intrus étaient des Loups Gris ? Comment savait-elle qu'ils s'étaient trompés de cible ? Il n'y avait qu'une seule réponse : la véritable Proie, c'était-elle-même.

Sema Gokalp était la femme à abattre.

Schiffer recollait les morceaux sans peine. Les tueurs avaient eu un tuyau : leur cible travaillait, de nuit, dans le hammam de Talat Gurdilek.

Ils avaient débarqué dans l'atelier et enlevé la premiére femme qui ressemblait à leur portrait photographique : Zeynep T˘tengil. Mais ils se trompaient : la rousse, la vraie, avait pris ses précautions et s'était teint les cheveux en noir.

Il lui vint une autre idée. Il tira de sa poche le portrait-robot .

- La fille, elle ressemblait à ça ? L'homme se pencha :

-a - Pas du tout. Pourquoi cette question ?

290

L'EMPIRE DES LOUPS

Schiffer empocha son affiche sans répondre.

Un deuxiéme flash. Une nouvelle confirmation. Sema Gokalp - la femme qui se cachait derriére ce nom - avait été plus loin dans la métamorphose : elle avait changé de visage. Elle avait fait appel à la chirurgie esthétique.

Une technique classique pour ceux qui larguent définitivement les amarres.

Surtout dans l'univers criminel. Puis elle avait endossé la peau d'une ouvriére anonyme, au fond des vapeurs de la Porte bleue. Mais pourquoi être restée à Paris ?

Durant quelques secondes, il tenta de se placer dans la peau de la Turque.

Lorsqu'elle avait vu, la nuit du 13 novembre 2001, débouler les loups cagoules dans l'atelier, elle avait pensé que tout était fini pour elle.

Mais les tueurs s'étaient précipités sur sa voisine de travail. Une rouquine qui ressemblait à celle qu'elle avait été jadis... Cette femme avait subi un stress intense. C'était le moins qu'on puisse dire.

- qu'a-t-elle raconté d'autre ? reprit-il. Essayez de vous souvenir.

- Je crois... (Il allongea les jambes et fixa encore ses lacets de chaussures.) Je crois qu'elle parlait d'une nuit étrange. Une nuit singuliére o˘ brilleraient quatre lunes. Elle parlait aussi d'un homme en manteau noir.

S'il avait eu besoin d'une derniére preuve, c'était celle-ci. Les quatre lunes. Les Turcs qui connaissaient la signification de ce symbole devaient se compter sur les doigts d'une main. La vérité dépassait l'imaginable.

Parce qu'il comprenait maintenant qui était cette Proie.

Et pourquoi la mafia turque avait l‚ché ses Loups sur elle.

- Passons aux flics du lendemain matin, lança-t-il en cherchant à

contrôler son excitation. qu'est-ce qu'ils ont dit en l'emmenant ?

- Rien. Ils ont juste montré leurs autorisations.

- quelle allure ils avaient ?

- Des colosses. Avec des costumes de prix. Le genre gardes du corps.

Les cerbéres de Philippe Charlier. O˘ Pavaient-ils emmenée ? Dans un Centre de rétention administrative ? L'avaient-ils réexpé-L'EMPIRE DES LOUPS

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diée dans son pays ? La Division antiterroriste savait-elle qui était réellement Sema Gokalp ? Non, aucun risque de ce côté-là. Ce rapt et ce mystére avaient d'autres raisons.

Il salua le toubib, traversa le carré rouge et se retourna sur le seuil :

- En admettant que Sema soit encore à Paris, o˘ la chercheriez-vous ?

- Dans un asile d'aliénés.

- Elle a eu le temps de se remettre de ses émotions, non ? Le grand mec se déplia :

- Je me suis mal exprimé. Cette femme n'avait pas eu peur. Elle avait rencontré la Terreur en personne. Elle avait dépassé le seuil de ce qu'un être humain peut supporter.

46

LE BUREAU de Philippe Charlier était situé au 133, rue du Faubourg-Saint-Honoré, non loin du ministére de l'Intérieur.

A quelques pas des Champs-Elysées, les immeubles de rapport aux allures tranquilles étaient en réalité des bunkers placés sous haute surveillance.

Des annexes du pouvoir policier à Paris.

Jean-Louis Schiffer franchit le portail et pénétra dans les jardins. Le parc traçait un grand carré de cailloux gris, lissé, aussi propre et net qu'un jardin zen ; des haies de troénes, taillées avec rigueur, formaient des parois inextricables ; des arbres dressaient leurs branches tronquées comme des moignons. Pas un lieu de combat, pensa Schiffer en traversant l'enceinte : un lieu de mensonge.

Au fond, l'hôtel particulier était un b‚timent au toit d'ardoises, orné

d'une véranda vitrée soutenue par des structures de métal noir. Au-dessus, la façade blanche exhibait ses corniches, ses balcons et autres ciselures de pierre. Émpire ª, décréta Schiffer en repérant les lauriers croisés sur les amphores rondes, au fond de niches. En réalité, il qualifiait ainsi toute architecture qui avait dépassé le stade des créneaux et des donjons.

Sur le perron, deux policiers en uniforme avancérent à sa rencontre.

Schiffer donna le nom de Charlier. A 22 heures, il était certain que le flic en col blanc échafaudait encore ses complots, à la lumiére de sa lampe de bureau.

L'un des plantons passa un appel, sans le quitter des yeux. Il L'EMPIRE DES LOUPS

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écouta la réponse, scrutant plus intensément son visiteur. Puis les hommes le firent passer dans un portique antimétal et le fouillérent.

Enfin, il put traverser la véranda et se retrouva dans une grande salle en pierre. ´ Premier étage ª, lui dit-on.

Schiffer se dirigea vers l'escalier. Ses pas résonnaient comme au fond d'une église. Entre deux flambeaux de fer forgé, des marches de granit usé

surplombées d'une rampe de marbre menaient à l'étage.

Schiffer sourit : les chasseurs de terroristes ne lésinaient pas sur le décor.

Le premier étage cédait à des critéres plus modernes : panneaux de bois cérusé, appliques d'acajou, moquette brune. Au fond du couloir, un dernier obstacle restait à franchir : le barrage de contrôle qui renseignait sur le véritable statut du commissaire Philippe Charlier.

Derriére un vitrage blindé, quatre hommes montaient la garde, vêtus de combinaisons noires en Kevlar. Ils portaient une chasuble d'intervention, dans laquelle étaient glissés plusieurs armes de poing, des chargeurs, des grenades et autres joyeusetés de même calibre. Chacun d'eux tenait un fusil mitrailleur à canon court, de marque H&K.

Schiffer se prêta à une nouvelle fouille. On prévint Charlier, par VHP

cette fois. Enfin, il put atteindre une double porte de bois clair surmontée d'une plaque de cuivre. Compte tenu de l'ambiance, il était inutile de frapper.

Le Géant Vert était assis derriére un bureau de chêne massif, en bras de chemise. Il se leva et se fendit d'un large sourire.

- Schiffer, mon vieux Schiffer...

Il y eut une poignée de main silencieuse, durant laquelle les deux hommes se jaugérent. Charlier était immuable. Un métre quatre-vingt-cinq. Plus de cent kilos. Un roc affable, au nez cassé et à la moustache de nounours, portant encore, en dépit de ses hautes responsabilités, une arme à la ceinture.

Schiffer remarqua la qualité de sa chemise - bleu ciel à col blanc, le célébre modéle signé Charvet. Mais malgré ses efforts d'élégance, le policier conservait dans sa physionomie quelque 294

L'EMPIRE DES LOUPS

L'EMPIRE DES LOUPS

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chose de terrible ; une puissance physique qui le plaçait sur une autre échelle que les autres humains. Le jour de l'Apocalypse, quand les hommes n'auraient plus que leurs mains pour se défendre, Charlier serait un des derniers à mourir...

- qu'est-ce que tu veux ? demanda-t-il en s'enfonçant à nouveau dans le cuir de son fauteuil. (Il toisait avec mépris son interlocuteur déguenillé.

Il agita les doigts au-dessus des dossiers qui encombraient son bureau.) J'ai pas mal de boulot.

Schiffer sentait que la décontraction était feinte : Charlier était tendu.

Il attaqua, ignorant le siége que le commissaire lui désignait :

- Le 14 novembre 2001, tu as fait transférer un témoin dans une affaire de violation d'entreprise privée. La Porte bleue, un hammam, dans le 10e arrondissement. Le témoin s'appelait Sema Gokalp. Le responsable de l'enquête était Christophe Beauvanier. Le probléme, c'est que personne ne sait o˘ tu as transféré la femme. Tu as effacé sa trace, tu l'as fait disparaître. Je me fous de connaître tes raisons. Je ne veux savoir qu'une chose : o˘ est-elle aujourd'hui ?

Charlier b‚illa sans répondre. C'était bien imité, mais Schiffer savait lire les sous-titres : l'ogre était sidéré. On venait de déposer une bombe sur son bureau.

- Je ne vois pas de quoi tu parles, fit-il enfin. Pourquoi tu cherches cette femme ?

- Elle est liée à une affaire sur laquelle je travaille. Le commissaire prit un ton raisonneur :

- Schiffer, t'es à la retraite.

- J'ai repris du service.

- quelle affaire ? quel service ?

Schiffer savait qu'il devait l‚cher du lest s'il voulait obtenir la moindre information :

- J'enquête sur les trois meurtres du 10e arrondissement. Le visage cabossé se contracta :

- C'est la DPJ du 10e qui s'en occupe. qui t'a mis sur le coup ?

- Le capitaine Paul Nerteaux, le responsable du dossier.

- quel rapport avec ta Sema quelque chose ?

- C'est la même affaire.!ª

*&

Charlier se mit à jouer avec un coupe-papier. Une sorte de poignard d'origine orientale. Chaque nouveau geste trahissait un peu plus sa nervosité.

- J'ai vu passer un procés-verbal sur cette histoire de hammam, admit-il enfin. Un probléme de racket, je crois...

Schiffer était capable de reconnaître la moindre nuance, la moindre vibration d'une voix - le résultat d'années d'interrogatoires. Charlier était sincére sur le fond : l'attaque de la Porte bleue n'était rien à ses yeux. Encore un peu d'app‚t pour le ferrer pour de bon.

- C'était pas un racket.

- Non?

- Les Loups Gris sont de retour, Charlier. Ce sont eux qui ont pénétré

dans le hammam. Cette nuit-là, ils ont enlevé une fille. Le cadavre qu'on a retrouvé deux jours plus tard.

Les sourcils touffus semblaient dessiner deux points d'interrogation :

- Pourquoi s'amuseraient-ils à trucider une ouvriére ?

- Ils ont un contrat. Ils cherchent une femme. Dans le quartier turc. Tu peux me faire confiance pour ces choses-là. «a fait déjà trois fois qu'ils se plantent.

- quel est le lien avec Sema Gokalp ? Le temps de mentir à demi :

- La nuit du hammam, elle a tout vu. C'est un témoin capital. Un trouble passa dans les yeux de Charlier. Il ne s'attendait pas à cela. Pas du tout.

- De quoi s'agit-il, à ton avis ? qu'est-ce qui est en jeu ?

- Je ne sais pas, mentit encore Schiffer. Mais je cherche ces tueurs. Et Sema peut me mettre sur leur piste.

Charlier se cala profondément dans son siége.

- Donne-moi une seule raison de t'aider.

Le flic s'assit enfin. La négociation commençait.

- Je suis d'humeur large, sourit-il, je vais t'en donner deux. La premiére, c'est que je pourrais révéler à tes supérieurs que tu subtilises les témoins dans une affaire d'homicide. «a fait désordre, -* Charlier lui rendit son sourire :

296

L'EMPIRE DES LOUPS

- Je peux fournir toute la paperasse. Son ordonnance d'expulsion. Son billet d'avion. Tout est en ordre.

- Ton bras est long, Charlier, mais il ne va pas jusqu'en Turquie. En un seul coup de fil, je prouve que Sema Gokalp n'est jamais arrivée là-bas.

Le commissaire semblait peser moins lourd dans son costume.

- qui croirait un flic corrompu ? Depuis l'antigang, tu n'as pas cessé de collectionner les casseroles. (Il ouvrit ses mains, désignant la piéce.) Et moi, je suis en haut de la pyramide.

- C'est l'avantage de ma position. J'ai rien à perdre.

- Donne-moi plutôt la seconde raison.

Schiffer appuya ses coudes sur le bureau. Il savait déjà qu'il avait gagné.

- Le plan Vigipirate de 1995. quand tu te laissais aller sur les suspects maghrébins au poste Louis-Blanc.

- Chantage à un commissaire ?

- Ou soulagement de conscience. Je suis à la retraite. Je pourrais avoir envie de vider mon sac. De nie souvenir d'Abdel Saraoui, mort sous tes coups. Si j'ouvre la marche, ils me suivront tous à Louis-Blanc. Les hurlements du mec cette nuit-là, crois-moi, ils les ont encore sur l'estomac.

Charlier observait toujours le coupe-papier entre ses mains énormes. quand il se remit à parler, sa voix avait changé :

- Sema Gokalp ne peut plus t'aider.

- Vous l'avez... ?

- Non. Elle a subi une expérience.

- quel genre d'expérience ? Silence. Schiffer répéta :

- quel genre d'expérience ?

- Un conditionnement psychique. Une technique nouvelle. C'était donc ça.

La manipulation psychique avait toujours été

l'obsession de Charlier. Infiltrer le cerveau des terrorises, conditionner les consciences, ce genre de conneries... Sema Gokalp avait été un cobaye, le sujet d'un délire expérimental.

Schiffer envisagea toute l'absurdité de la situation : Charlier n'avait pas choisi Sema Gokalp, elle lui était seulement tombée L'EMPIRE DES LOUPS

297

dans les mains. Il ignorait qu'elle avait changé de visage. Et à

l'évidence, il ignorait qui elle était vraiment. Il se remit debout, électrisé des pieds à la tête :

- Pourquoi elle ?

- A cause de son état psychique, Sema souffrait d'une amnésie partielle, qui la rendait plus apte à subir notre traitement.

Schiffer se pencha, comme s'il avait mal entendu :

- T'es pas en train de me dire que vous lui avez lavé le cerveau ?

- Le programme comporte un traitement de ce type, oui. Il frappa des deux poings sur la table :

- Bougre de con, c'était la derniére mémoire à effacer ! Elle avait des choses à me dire !

Charlier fronça un sourcil :

- Je ne comprends pas ton affaire. qu'est-ce que cette fille a de si important à révéler ? Elle a vu quelques Turcs enlever une femme, et alors ?

Arriére toute :

- Elle posséde des informations sur ces tueurs, l‚cha Schiffer en marchant dans le bureau comme un fauve en cage. Je pense aussi qu'elle connaît l'identité de la Proie.

- La proie ?

- La femme que les Loups cherchent. Et qu'ils n'ont toujours pas trouvée.

- Est-ce si important ?

- Trois meurtres, Charlier, ça commence à chiffrer, non ? Ils tueront jusqu'à ce qu'ils l'aient chopée.

- Et tu veux la livrer ? Schiffer sourit sans répondre.

Charlier fit un mouvement des épaules, à en craquer les coutures de sa chemise. Il finit par dire :

- De toute façon, je ne peux rien pour toi.

- Pourquoi ?

- Elle nous a échappé.

- Tu déconnes.

- J'en ai l'air ?

Schiffer ne sut s'il devait rire ou hurler. Il se rassit, attrapant le coupe-papier que Charlier venait de l‚cher : 298

L'EMPIRE DES LOUPS

- Toujours aussi cons dans la police. Explique-moi ça.

- Notre expérience visait à changer totalement sa personnalité. Du jamais vu. Nous avons réussi à la transformer en bourgeoise française, en épouse d'énarque. Une simple Turque, tu te rends compte ? Il n'y a maintenant plus aucune limite au conditionnement. Nous allions...

- Je me fous de ton expérience, trancha Schiffer. Dis-moi plutôt comment elle s'est barrée.

Le commissaire se renfrogna :

- Ces derniéres semaines, elle manifestait des troubles. Des oublis, des hallucinations. Sa nouvelle personnalité, celle qu'on lui avait injectée, se fissurait. On s'apprêtait à l'hospitaliser mais elle s'est tirée à ce moment-là.

- C'était quand ?

- Hier. Mardi matin.

Incroyable : la proie des Loups Gris était de nouveau dans la nature. Ni turque, ni française, avec le cerveau en passoire. Au fond de ce marasme, une lueur s'allumait :

- Sa mémoire initiale est donc en train de revenir ?

- On n'en sait rien. Elle se méfiait de nous, en tout cas.

- O˘ en sont tes gars ?

- Nulle part. On ratisse tout Paris. Pas moyen de la choper. C'était le moment de jouer son va-tout. Il planta le coupe-papier dans la surface de bois :

- Si elle a retrouvé la mémoire, elle va agir comme une Turque. C'est mon domaine. Je peux la pister mieux que personne.

L'expression du commissaire se modifia. Schiffer insista :

- C'est une Turque, Charlier. Un gibier trés particulier. T'as besoin d'un flic qui connaît ce monde-là et qui agira en toute discrétion.

Il pouvait suivre l'idée qui faisait son chemin dans la tête du colosse. Il se recula comme pour mieux ajuster le tir :

- Voilà le marché. Tu me laisses les coudées franches pendant vingt-quatre heures. Si je mets la main dessus, je te la livre. Mais avant ça, je l'interroge.

Nouveau silence, trés marqué. Enfin, Charlier ouvrit un tiroir et sortit une liasse de documents : .*-

L'EMPIRE DES LOUPS

299

- Son dossier. Elle s'appelle maintenant Anna Heymes et...

En un seul geste, Schiffer attrapa la chemise cartonnée et l'ouvrit. Il passa en revue les feuilles dactylographiées, les bilans médicaux, et tomba sur le nouveau visage de la cible. Exactement le portrait décrit par Hirsch. Aucun trait commun avec la rousse que les assassins recherchaient.

De ce point de vue, Sema Gokalp n'avait plus rien à craindre.

Le guerrier antiterroriste continuait :

- Le neurologue traitant s'appelle Eric Ackermann et...

- Je me fous de sa nouvelle personnalité et des mecs qui lui ont fait ça.

Elle va retourner vers ses origines. C'est ça l'important. qu'est-ce que tu sais sur Sema Gokalp ? Sur la Turque qu'elle était ?

Charlier s'agita dans son fauteuil. Des veines palpitaient à la base de sa gorge, juste au-dessus de son col de chemise :

- Mais... rien ! Juste une ouvriére amnésique et...

- T'as gardé ses fringues, ses papiers, ses effets personnels ? Il nia d'un revers de main :

- On a tout détruit. Enfin, je crois.

- Vérifie.

- Ce sont des trucs d'ouvriére. Il n'y a rien d'intéressant pour...

- Décroche ton putain de téléphone et vérifie.

Charlier attrapa son combiné. Aprés deux communications, il grogna :

- Je n'arrive pas y croire. Ces cons-là ont oublié de détruire ses fringues.

- Elles sont o˘ ?

- Au dépôt de la Cité. Beauvanier avait filé de nouvelles frusques à la fille. Les gars de Louis-Blanc ont renvoyé les vieilles à la préfecture.

Personne n'a pensé à les récupérer. Voilà ma brigade d'élite.

- Elles sont enregistrées sous quel nom ?

- Sema Gokalp, a priori. Chez nous, on fait pas les conneries à moitié.

Il saisit un nouveau formulaire, vierge cette fois, qu'il commença à

remplir. Le sésame pour la préfecture de police.

300

L'EMPIRE DES LOUPS

T

´ Deux prédateurs en train de se partager une proie ª, pensa Schiffer.

Le commissaire signa la feuille et la fit glisser sur la table :

- Je te donne la nuit. A la moindre embrouille, j'appelle l'IGS. Il empocha le laissez-passer et se leva :

- Tu scieras pas le plongeoir. On est assis sur le même.

47

IL ETAIT TEMPS d'affranchir le môme. Jean-Louis Schiffer remonta la rue du Faubourg-Saint-Honoré, emprunta l'avenue Matignon, puis repéra une cabine téléphonique sur le rond-point des Champs-Elysées. Son cellulaire était encore à plat. Aprés une seule sonnerie, Paul Nerteaux hurla :

- Bon Dieu, Schiffer, o˘ êtes-vous ? La voix tremblait de fureur.

- 8e arrondissement. quartier des huiles.

- Il est prés de minuit. qu'est-ce que vous avez foutu ? J'ai poireauté

chez Sancak et...

- Une histoire de cinglé, mais j'ai pas mal de nouveau.

- Vous êtes dans une cabine ? J'en trouve une et je vous rappelle : ma batterie est morte.

Schiffer raccrocha, se demandant si les forces de police ne rateraient pas un jour l'arrestation du siécle, faute de recharges d'ions-lithium. Il entrouvrit la porte de la cabine - il s'asphyxiait lui-même avec ses odeurs de menthe.

La nuit était douce, sans pluie ni souffle d'air. Il observa les passants, les galeries commerciales, les immeubles en pierre de taille. Toute une vie de luxe, de confort, qui lui avait échappé mais qui peut-être revenait à

portée de main...

La sonnerie retentit. Il ne laissa pas à Nerteaux le temps de parler : ´.-

O˘ en es-tu avec tes patrouilles ?

302

L'EMPIRE DES LOUPS

L'EMPIRE DES LOUPS

303

- J'ai deux fourgons et trois voitures-radio, répondit-il avec fierté.

Soixante-dix îlotiers et flics de la BAC sillonnent le quartier. J'ai déclaré toute la zone ćriminogéne ª. J'ai filé les portraits-robots à

tous les commissariats et les unités de police du 10e. Tous les foyers, bars et associations sont retournés. Y a pas un mec de la Petite Turquie qui n'ait pas vu le portrait. Je m'apprête à foncer à l'hôtel de police du 2e et...

- Oublie tout ça.

- quoi ?

- Il est plus temps de jouer au petit soldat. C'est pas le bon visage.

- qUOI?

Schiffer inspira a fond .

- La femme que nous cherchons a subi une opération de chirurgie esthétique. C'est pour ça que les Loups Gris ne la trouvent pas.

- Vous... Vous avez des preuves ?

- J'ai même son nouveau visage. Tout coÔncide. Elle s'est payé une opération de plusieurs centaines de milliers de francs pour effacer son ancienne identité. Elle a totalement changé son apparence physique : elle s'est teinte en brune et a perdu vingt kilos. Puis s'est planquée dans le quartier turc même il y a six mois.

Il y eut un silence. quand Nerteaux reprit la parole, sa voix avait perdu plusieurs décibels :

- qui... qui est-elle ? O˘ a-t-elle trouvé l'argent pour l'opération ?

- Aucune idée, mentit-il. Mais c'est pas une simple ouvriére.

- que savez-vous d'autre ?

Schiffer réfléchit quelques secondes. Puis il balança tout. La rafle des Loups Gris, qui s'étaient trompés de proie. Sema Gokalp en état de choc. Sa garde-à-vue à Louis-Blanc, puis son admission à Sainte-Anne. L'enlévement par Charlier et son programme à la con.

Enfin, la nouvelle identité de la femme : Anna Heymes.

quand il se tut, Schiffer crut entendre le cerveau du jeune flic tourner à

plein régime. Il l'imaginait, totalement sonné, perdu quelque part dans le 10e arrondissement, au fond de sa cabine

téléphonique. Comme lui-même. Deux pêcheurs de corail suspendus dans des cages solitaires, au milieu des grands fonds... Enfin, Paul demanda d'un ton sceptique :

- qui vous a raconté tout ça ?

- Charlier en personne.

- Il s'est mis à table ?

- On est de vieux complices.

- Foutaises. Schiffer éclata de rire :

- Je vois que tu commences à comprendre dans quel monde tu évolues. En 1995, aprés l'attentat du RER Saint-Michel, la DNAT - ça s'appelait encore la Sixiéme Division - était à cran. Une nouvelle loi permettait de multiplier les gardes à vue, sans motif précis. Un vrai bordel - j'y étais.

Il y a eu des rafles dans tous les sens, au sein des milieux islamistes, notamment dans le 10e arrondissement. Une nuit, Charlier a déboulé à Louis-Blanc. Il était persuadé de tenir un suspect, un homme du nom d'Abdel Saraoui. Il s'est acharné sur lui, à mains nues. J'étais dans le bureau d'à

côté. Le gars est mort le lendemain, d'un éclatement du foie, à Saint-Louis. Ce soir, je lui ai rappelé ces beaux souvenirs.

- Vous êtes tous tellement pourris que ça vous donne une sorte de cohérence.

- qu'est-ce que ça change si on obtient des résultats ?

- J'imaginais ma croisade d'une maniére différente, c'est tout. Schiffer ouvrit de nouveau la porte de sa cabine et aspira une goulée d'air du dehors.

- Maintenant, demanda Paul, o˘ se trouve Sema ?

- C'est la cerise sur le g‚teau, garçon. Elle vient de se faire la malle.

Elle leur a faussé compagnie hier, dans la matinée. A priori, elle a deviné

leur combine. Elle est même en train de retrouver la mémoire.

- Merde...

- Comme tu dis. Une femme court en ce moment dans Paris avec deux identités, deux groupes de salopards à ses trousses, et nous au milieu. A mon avis, elle est en train d'enquêter sur elle-même. Elle cherche à savoir qui elle est vraiment.

304

L'EMPIRE DES LOUPS

L'EMPIRE DES LOUPS

305

Une nouvelle pause, à l'autre bout du fil.

- qu'est-ce qu'on fait ?

- J'ai conclu un marché avec Charlier. Je lui ai vendu l'idée que j'étais le plus qualifié pour débusquer cette femme. Une Turque, c'est mon domaine.

Il m'a confié l'affaire, pour la nuit. Il est sur les dents. Son opération est illégale : ça pue le soufre à plein nez. J'ai le dossier de la nouvelle Sema, et deux pistes. La premiére est pour toi, si t'es toujours dans la course.

Il perçut des bruits de tissu, de papier. Nerteaux sortait son bloc:

- Allez-y.

- La chirurgie esthétique. Sema s'est offert un des meilleurs plasticiens de Paris. On doit le retrouver, ce type a eu un contact avec la vraie cible. Avant son changement de visage. Avant son lavage de cerveau. C'est sans doute le seul gars à Paris qui puisse nous dire quelque chose sur la véritable femme que les Loups recherchent. Tu prends ou non ?

Nerteaux ne répondit pas aussitôt, il devait être en train d'écrire.

- Ma liste va comporter des centaines de noms.

- Pas du tout. Il faut interroger les meilleurs, les virtuoses. Et parmi eux, ceux qui n'ont pas de scrupules. Refaire totalement un visage, c'est jamais innocent. T'as la nuit pour trouver le gars. A l'allure o˘ vont les choses, on va bientôt plus être seuls sur ce coup.

- Les mecs de Charlier ?

- Non. Charlier ne sait même pas que Sema a changé de visage. Je te parle des Loups Gris eux-mêmes. «a fait trois fois qu'ils se plantent. Ils vont finir par piger qu'ils ne cherchent pas la bonne gueule. Ils vont penser à

la chirurgie esthétique, ils vont chercher le toubib. On va se retrouver sur les mêmes rails, je le sens. Je te laisse le dossier de la fille rue de Nancy, avec la photo de son nouveau visage. Tu passes le chercher et tu commences le boulot.

- Le portrait : je le donne aux patrouilles ? Schiffer se prit une suée glacée :

- Surtout pas. Tu le montres seulement aux toubibs, associée à ton portrait-robot, compris ?

I

Le silence satura de nouveau la ligne.

Plus que jamais, deux plongeurs perdus dans les grands fonds.

- Et vous ? demanda Nerteaux.

- Je m'occupe de la deuxiéme piste. Les gars de la DNAT ont oublié de détruire les anciennes fringues de Sema. Un coup de bol. Ces vêtements contiennent peut-être un détail, un indice, quelque chose qui nous conduira à la femme initiale.

Il regarda sa montre : minuit. Le temps pressait, mais il voulait effectuer un dernier balayage.

- Rien de neuf de ton côté ?

- Le quartier turc est à feu et à sang mais maintenant...

-- L'enquête de Naubrel et de Matkowska, ça n'a rien donné ?

- Toujours rien, non.

Nerteaux paraissait étonné par la question. Le gosse devait penser qu'il ne s'intéressait pas à la piste des caissons à haute pression. Il avait tort.

Depuis le début, cette histoire d'azote l'intriguait.

quand Scarbon l'avait évoquée, il avait dit : ´ Je ne suis pas plongeur. ª

Mais Schiffer, lui, l'était. Il avait passé des années de sa jeunesse à

sonder la mer Rouge et la mer de Chine. Il avait même envisagé de tout plaquer pour ouvrir une école de plongée dans le Pacifique.

Il savait donc que la haute pression ne provoque pas seulement des problémes de gaz dans le sang, mais produit aussi un effet hallucinogéne, un état délirant que tous les plongeurs connaissent sous le nom d'ivresse des profondeurs.

Au début de l'enquête, quand ils pensaient traquer un tueur en série, Schiffer s'était senti mal à l'aise face à cet indice il ne voyait pas pourquoi un assassin capable de tisonner un vagin avec des lames de rasoir s'emmerderait à produire des bulles d'azote dans les veines de ses victimes. Cela ne collait pas. En revanche, dans le cadre d'un interrogatoire, ce délire des profondeurs prenait un sens.

Un des fondements de la torture consiste à souffler alternativement le froid et le chaud sur le prisonnier. Filer des baffes puis offrir une cigarette. Envoyer des décharges électriques puis proposer un sandwich.

C'est dans ces moments de répit que l'homme craque le plus souvent.

306

L'EMPIRE DES LOUPS

Avec le caisson, les Loups n'avaient fait qu'appliquer cette alternance, en la portant à son paroxysme. Aprés les pires tourments, ils avaient soumis leur victime à une brutale décontraction, une euphorie soudaine, provoquée par la surpression. Ils espéraient sans doute que la violence du contraste ferait flancher leur prisonniére, ou simplement que son délire jouerait le rôle de sérum de vérité...

Derriére cette technique de cauchemar, Schiffer discernait la ligne implacable d'un maître de cérémonie. Un orfévre de la torture.

qui?

Il chassa sa propre trouille et marmonna :

- Un caisson à haute pression, ça doit pas courir les champs à Paris.

- Les OPJ ne trouvent rien. Ils ont visité les sites abritant ce type d'engins. Ils ont interrogé les industriels qui effectuent des tests de résistance. C'est l'impasse.

Schiffer sentit un trouble dans le ton de Nerteaux. Lui cachait-il quelque chose ? Il n'avait pas le temps de s'y attarder.

- Et les masques antiques ? enchaîna-t-il.

- «a vous intéresse aussi ?

Le scepticisme de Paul redoublait.

- Vu le contexte, rétorqua Schiffer, tout m'intéresse. Un des Loups a peut-être une obsession, une folie particuliére. O˘ tu en es là-dessus ?

- Nulle part. Je n'ai pas eu le temps d'avancer. Je sais même pas si mon gars a trouvé d'autres sites et...

Il coupa, en guise de conclusion :

- Le point dans deux heures. Et démerde-toi pour recharger ton portable.

Il raccrocha. En un éclair, la silhouette de Nerteaux lui passa devant les yeux. Des cheveux d'Indien, des yeux d'amandes grillées. Un flic au visage trop fin, qui ne se rasait pas et s'habillait en noir pour se donner l'air d'un dur. Mais aussi un policier-né, malgré sa naÔveté.

Il se rendit compte qu'il aimait bien ce gosse. Il se demanda même s'il n'était pas en train de se ramollir, s'il avait eu raison de T

L'EMPIRE DES LOUPS

307

l'associer à ce qui était devenu śon ª enquête. Lui en avait-il trop dit ?

Il sortit de la cabine et héla un taxi.

Non. Il avait gardé son atout maître.

Il n'avait pas révélé à Nerteaux le fait principal.

Il grimpa dans la voiture et donna l'adresse du quai des Orfévres.

Il savait désormais qui était la Proie et pourquoi les Loups Gris la cherchaient.

Pour la simple raison que lui-même la traquait depuis dix mois.

T

L'EMPIRE DES LOUPS

309

48

UNE BîTE rectangulaire en bois blanc, de soixante-dix centimétres de long, profonde de trente centimétres, frappée du sceau de cire rouge de la République. Schiffer souffla la poussiére sur le couvercle et se dit que les seules preuves d'existence de Sema Gokalp tenaient maintenant dans ce cercueil de nourrisson.

Il sortit son couteau suisse, glissa la lame la plus fine sous le sceau, fit sauter la cro˚te rouge et souleva la paroi. Une odeur de moisi lui jaillit aux narines. Dés qu'il aperçut les frusques, une certitude l'empoigna aux tripes : il y avait quelque chose pour lui là-dedans.

Machinalement, il jeta un coup d'oil par-dessus son épaule. Il se tenait dans les sous-sols du palais de Justice, dans l'isoloir au rideau sale o˘

les détenus libérés vérifient en toute discrétion les effets personnels qui leur sont rendus.

Le lieu idéal pour exhumer un cadavre.

Il trouva d'abord une blouse blanche et une charlotte de papier plissé -

l'uniforme réglementaire des ouvriéres de Gurdilek. Puis des vêtements civils : une longue jupe vert p‚le, un cardigan framboise tricoté au crochet, un chemisier bleu ardoise à col rond. Des étoffes à quatre sous, en provenance directe des magasins TATI.

Ces vêtements étaient occidentauxs mais leurs lignes, leurs couleurs, et surtout leur association, rappelaient l'allure des paysannes turques, qui portent encore des pantalons bouffants mauves et des chemisiers pistache ou citron. Il sentit monter en lui un désir sinistre, attisé encore par l'idée de mise à nu, d'humiliation, de pauvreté

asservie. Le corps p‚le qu'il imaginait sous ces étoffes lui écorchait les nerfs.

Il passa aux sous-vêtements. Un soutien-gorge couleur chair, petite taille ; une culotte noire, élimée, pelucheuse, dont la moire n'était qu'un effet de l'usure. Ces dessous suggéraient des mensurations d'adolescente.

Il songea aux trois cadavres : hanches larges, seins lourds. La femme ne s'était pas contentée de changer de visage : elle avait taillé sa silhouette jusqu'à l'os.

Il poursuivit sa fouille. Des chaussures ratatinées, des collants lustrés, un manteau de mouton r‚pé. Les poches avaient été vidées. Il palpa le fond de la boîte dans l'espoir que leur contenu aurait été regroupé ailleurs. Un sachet plastique confirma ses espérances. Un trousseau de clés, un carnet de tickets, des produits de maquillage importés d'Istanbul...

Il s'attacha au trousseau. Les clés étaient sa passion. Il en connaissait tous les types : clés plates, clés diamant, clés à pompe ou à branches actives... Il était également incollable sur les serrures. Des mécanismes qui lui rappelaient les rouages humains : ceux qu'il aimait violer, tordre, contrôler.

Il observa les deux clés de l'anneau. L'une ouvrait une serrure à gorges -

sans doute celle d'un foyer, d'une chambre d'hôtel ou d'un appartement miteux, investi depuis longtemps par d'autres Turcs. La seconde, une clé

plate, correspondait certainement au verrou supérieur de la même porte.

Aucun intérêt.

Schiffer étouffa un juron : son butin était nul. Ces objets, ces vêtements dessinaient le profil d'une ouvriére anonyme. Trop anonyme même. Tout cela puait la panoplie, la caricature.

Il était certain que Sema Gokalp possédait une planque. Lorsqu'on est capable de changer de visage, de perdre vingt kilos, d'adopter volontairement l'existence souterraine d'une esclave, on assure forcément ses arriéres.

Schiffer se souvint des paroles de Beauvanier. On a trouvé son passeport cousu dans sa, jupe. Il palpa chaque vêtement. Il s'attarda sur la doublure du manteau ; le long de l'ourlet inférieur, ses 310

L'EMPIRE DES LOUPS

doigts s'arrêtérent sur un renflement. Une bosse dure, allongée, crénelée.

Il déchira l'étoffe et secoua la pelure.

Une clé tomba dans sa paume.

Une clé à tige forée, frappée d'un numéro : 4C 32.

Il pensa : Á cent contre un, une consigne. ª

49

i

UNE CONSIGNE, non. Ils utilisent des codes maintenant.

Cyril Brouillard était un serrurier de génie. Jean-Louis Schiffer avait découvert son portefeuille sur les lieux d'un casse o˘ un coffre-fort réputé inviolable avait été ouvert avec virtuosité. Il s'était rendu chez le propriétaire des papiers d'identité et avait surpris un jeune type blond, hirsute et myope. Il l'avait prévenu en lui rendant ses documents : Ávec un nom pareil, tu devrais te concentrer davantage. ª Schiffer avait fermé les yeux sur le cambriolage en échange d'une lithographie originale de Bellmer.

- Alors quoi ?

- Du self-stockage.

- Du quoi ?

- Un garde-meuble.

Depuis cette nuit-là, Brouillard ne refusait rien à Schiffer. Ouverture de porte pour perquisitions sans mandat ; violation de serrures pour flagrant délit nocturne ; cassage de coffre pour dégoter des documents compromettants. Le voleur était une parfaite alternative aux autorisations légales.

Il logeait au-dessus de sa boutique, rue de Lancry - un atelier de serrurerie qu'il était parvenu à se payer avec les butins de ses virées nocturnes.

- Tu peux m'en dire plus ?

Brouillard inclina la clé sous la lampe directionnelle. Ce cambrioleur était unique en son genre : dés qu'il approchait une ser-312

L'EMPIRE DES LOUPS

rure, le miracle avait lieu. Une vibration, un toucher. Un mystére se mettait à l'ouvre. Schiffer ne se lassait pas de l'observer au travail. Il lui semblait surprendre un versant caché de la nature. L'essence même d'un don inexplicable.

- Surger, souffla le voyou. On voit les lettres en filigrane, là, sur la tranche.

- Tu connais ?

- Je veux. J'ai plusieurs planques là-bas. C'est accessible joui et nuit.

- O˘>

- Ch‚teau-Landon. Rue Girard.

Schiffer avala sa salive. Elle lui semblait en fusion.

- A l'entrée, y a un code ?

- AB 756. Ta clé porte le numéro 4C 32. quatriéme niveau L'étage des miniboxes.

Cyril Brouillard leva les yeux, toucha ses montures. Sa voix se fit chantante :

- L'étage des p'tits trésors...

50

LE B¬TIMENT dominait les rails de la gare de l'Est, imposant et solitaire comme un cargo entrant dans un port. Avec ses quatre étages, l'immeuble affichait un air rénové et fraîchement repeint. Un îlot de propreté

abritant des biens en transit.

Schiffer franchit la premiére barriére et traversa le parc de stationnement.

A 2 heures du matin, il s'attendait à voir surgir une sentinelle en combinaison noire marquée du logo SURGER, flanquée d'un clebs agressif et d'une matraque électrique.

Mais rien ne vint.

Il composa le code et franchit le portail vitré. Au bout du vestibule, plongé dans un étrange halo rouge, il découvrit un couloir de ciment, ponctué par une série de stores métalliques ; tous les vingt métres, des allées perpendiculaires croisaient l'axe principal et laissaient deviner un labyrinthe de compartiments.

Il avança droit devant lui, sous les veilleuses de secours, jusqu'à

atteindre, au fond, un escalier aux structures apparentes. Chaque pas provoquait un bruit mat, presque imperceptible, sur le ciment gris perle.

Schiffer savourait ce silence, cette solitude, cette tension mêlée de puissance de l'intrus.

Il parvint au quatriéme niveau et stoppa. Un nouveau couloir s'ouvrait, o˘

les boxes paraissaient plus resserrés. L}éta0e des p'tits trésors. Schiffer fouilla dans sa poche et en sortit la clé. Il lut les numéros des volets, se perdit, puis trouva enfin le 4C 32.

Avant d'actionner la serrure, il demeura immobile. Il pouvait 314 L'EMPIRE DES LOUPS

presque sentir la présence de l'Autre, derriére la cloison - celle qui n'avait pas encore de nom.

Il s'agenouilla, fit jouer la clé dans le mécanisme puis, d'un mouvement sec, remonta le rideau de fer.

Une cellule d'un métre sur un métre apparut dans la pénombre.

---------------------------

Vide. Pas d'affolement : il ne s'attendait pas à découvrir un box bourré de mobilier et de matériel hi-fi.

"KT ~C T T TJ

II attrapa dans sa poche la lampe qu'il avait piquée à

Brouillard.

.*- ^ -^ *-' .*.

Accroupi sur le seuil, il balaya lentement le cube de ciment, éclairant chaque recoin, chaque parpaing, jusqu'à repérer, tout au fond, un carton kraft.

L'Autre, de plus en plus proche.

Il s'enfonça dans l'obscurité et s'arrêta devant la boîte. Il cala la torche entre ses dents et commença sa fouille.

Des vêtements, uniformément sombres, signés par de grands couturiers. Issey Miyaké. Helmut Lang. Fendi. Prada... Ses doigts rencontrérent des sous-vêtements. Une clarté noire : ce fut l'idée qui lui vint. Les tissus étaient d'une douceur, d'une sensualité presque indécentes. Les moires semblaient retenir leurs propres reflets. Les dentelles frémir au contact de ses doigts... Cette fois, pas de désir, pas d'érection : la prétention de ces lingeries, l'orgueil sournois qu'on pouvait y lire lui coupaient la sauce.

Il poursuivit sa fouille et dégota, dans un carré de soie, une nouvelle clé.

Une clé bizarre, rudimentaire, à tige plate.

Encore du travail pour monsieur Brouillard.

Il lui manquait la derniére certitude.

Il t‚tonna encore, souleva, bouleversa.

Soudain, une broche en or, représentant les pétales d'un pavot, accrocha le faisceau de sa torche à la maniére d'un scarabée magique. Il l‚cha sa lampe trempée de salive, cracha, puis murmura dans les ténébres :

- Attaha s˘kiir1 \ Tu es revenue.

1. Dieu soit loué.

51

MATHILDE WILCRAU n'avait jamais approché d'aussi prés une caméra à

positons. De l'extérieur, l'engin ressemblait à un scanner traditionnel ; une roue large, blanche, au centre de laquelle s'encastrait une civiére d'inox dotée de différents instruments d'analyse et de mesure ; à

proximité, un portant soutenait une poche de perfusion ; sur une table à

roulettes s'alignaient des seringues sous vide et des flacons plastifiés.

Dans la pénombre de la salle, l'ensemble dessinait une construction étrange

- un hiéroglyphe grandiose.

Pour débusquer une telle machine, les fugitifs avaient d˚ se rendre au Centre Hospitalier et Universitaire de Reims, à cent kilométres de Paris.

Eric Ackermann connaissait le directeur du service de radiologie. Le médecin, appelé à son domicile, s'était aussitôt précipité et avait accueilli le neurologue avec effusion. Il ressemblait à un officier de poste-frontiére recevant la visite impromptue d'un général de légende.

Depuis six heures, Ackermann s'affairait autour de l'appareil. Dans la cabine de commande, Mathilde Wilcrau l'observait à l'ouvre. Penché au-dessus d'Anna allongée, la tête introduite dans la machine, il pratiquait des injections, réglait la perfusion, projetait des images sur un miroir oblique, situé à l'intérieur de l'arc supérieur du cylindre. Et surtout, il parlait.

En le regardant s'agiter comme une flamme, à travers la vitre, Mathilde ne pouvait se déprendre d'une certaine fascination. Ce grand mec immature, à

qui elle n'aurait pas prêté sa voiture, avait 318

L'EMPIRE DES LOUPS

réussi, dans un contexte de violence politique extrême, une expérience cérébrale unique. Il avait franchi un cap décisif dans la connaissance et le contrôle du cerveau.

Une avancée qui aurait pu ouvrir, dans d'autres circonstances, sur des développements thérapeutiques majeurs. De quoi inscrire son nom dans les manuels de neurologie et de psychiatrie. La méthode Ackermann aurait-elle une seconde chance ?

Le grand rouquin s'agitait toujours, à grand renfort de mouvements nerveux.

Mathilde savait lire entre ces gestes. Au-delà de la fébrilité de la séance, Ackermann était drogué jusqu'à l'os. Accro aux amphétamines ou à

d'autres excitants. D'ailleurs, aussitôt arrivé, il avait effectué une pause ´ ravitaillement ª à la pharmacie de l'hôpital. Ces drogues de synthése lui convenaient parfaitement : un homme à l'esprit br˚lé, qui avait vécu pour et par la chimie...

Six heures.

Bercée par le ronronnement des ordinateurs, Mathilde s'était endormie plusieurs fois. Lorsqu'elle se réveillait, elle tentait de rassembler ses pensées. En vain. Une seule idée l'aveuglait, à la maniére d'une lampe attirant une phaléne.

La métamorphose d'Anna.

La veille, elle avait recueilli une créature amnésique, vulnérable et nue comme un bébé. La découverte du henné avait tout changé. La femme s'était figée autour de cette révélation comme un cristal de quartz. Elle paraissait avoir compris à cet instant que le pire n'était plus à craindre, mais au contraire à envisager - et à affronter. C'était elle qui avait voulu marcher au-devant de l'ennemi et surprendre Eric Ackermann, malgré

les risques encourus.

C'était elle qui tenait désormais la barre.

Puis, à la faveur de l'interrogatoire du parking, Sema Gokalp était apparue. L'ouvriére mystérieuse, aux multiples contradictions. La clandestine venue d'Anatolie, qui parlait parfaitement le français. La prisonniére en état de choc, qui dissimulait derriére son silence et son visage modifié un autre passé...

qui se cachait derriére ce nouveau nom ? qui était la créature capable de se transformer à ce point pour devenir une autre ?

Réponse : quand elle retrouverait définitivement la mémoire.

L'EMPIRE DES LOUPS

319

Anna Heymes. Sema Gokalp... Elle était comme une poupée russe, aux identités ench‚ssées, dont chaque nom, chaque silhouette, abritait toujours un autre secret.

Eric Ackermann quitta son siége. Il ôta le cathéter du bras d'Anna, recula le pied de la perfusion et releva le miroir de l'arc. L'expérience était terminée. Mathilde s'étira, puis essaya, une derniére fois, de regrouper ses idées. Elle n'y parvint pas. Une nouvelle image oblitérait son esprit.

Le henné.

Ces lignes rouges qui marquent les mains des femmes musulmanes lui semblaient tracer une frontiére radicale entre son univers parisien et le monde lointain de Sema Gokalp. Un monde de déserts, de mariages organisés, de rites ancestraux. Un univers sauvage et effrayant, né à l'ombre des vents br˚lants, des rapaces et des rocailles.

Mathilde ferma les yeux.

Des mains tatouées ; des arabesques brunes qui s'enchevêtrent au creux de paumes calleuses, autour de poignets mats, de doigts musclés ; pas un seul centimétre de peau n'est vierge de ces traits ; In ligne rouge ne se rompt jamais : elle se lance, se déploie, revient sur elle-même, en boucles et ciselures, jusqu'à donner naissance à une géographie hypnotique...

- Elle s'est endormie.

Mathilde sursauta. Ackermann se tenait devant elle. Sa blouse flottait sur ses épaules comme un drapeau blanc. Des perles de sueur scintillaient sur son front. Des tics et des tremblements l'agitaient, mais une étrange solidité émanait aussi de sa silhouette, l'assurance du savoir sous la nervosité du drogué.

- Comment ça s'est passé ?

Il attrapa une cigarette sur la console informatique et l'alluma. Il prit le temps d'inhaler une profonde bouffée puis répondit, dans un tunnel de fumée :

- Je lui ai d'abord injecté du Flumazenil, l'antidote du Valium. Ensuite, j'ai effacé mon propre conditionnement, en sollicitant chaque zone de sa mémoire, sous Oxygéne-15. J'ai remonté, exactement, le même chemin. (Il dessinait un axe vertical avec sa cigarette.) Avec les mêmes mots, les mêmes symboles. Dommage

320

L'EMPIRE DES LOUPS

que je n'aie plus les photographies, ni les vidéos des Heymes. Mais je pense que le travail principal est accompli. Pour l'instant, ses idées sont confuses. Ses vrais souvenirs vont revenir peu à peu. Anna Heymes va s'effacer et céder la place à la premiére personnalité. Mais attention (il agitait sa cigarette), c'est de l'expérimental pur !

Un vrai cinglé, pensa Mathilde, un mélange de froideur et d'exaltation.

Elle ouvrit les lévres mais un nouvel éclair l'arrêta. Le henné, encore une fois. Les lignes sur les mains prennent vie ; des anses, des torsades, des volutes serpentent le long des veines, s'enroulent autour des phalanges, jusqu'à atteindre les ongles noircis de pigments...

- Au début, ça ne sera pas une partie de plaisir, poursuivit Ackermann en tirant sur sa cigarette. Les différents niveaux de sa conscience vont se télescoper. Parfois, elle ne saura plus distinguer ce qui est vrai de ce qui est artificiel. Mais progressivement, sa mémoire initiale reprendra le dessus. Il y a aussi des risques de convulsions, avec le Flumazenil, mais je lui ai donné un autre truc pour atténuer les effets secondaires...

Mathilde repoussa sa chevelure en arriére, elle devait avoir une tête de spectre.

- Et les visages ?

Il balaya la fumée d'un geste vague.

- «a devrait s'estomper aussi. Ses repéres vont s'affirmer. Ses souvenirs, ses références vont se clarifier, et partant, ses réactions vont s'équilibrer. Mais encore une fois, tout ça est trés nouveau et...

Mathilde perçut un mouvement de l'autre côté de la vitre. Elle fila aussitôt dans la salle d'imagerie médicale. Anna était déjà assise sur la table du Petscan, les jambes pendantes, les mains appuyées en arriére.

- Comment tu te sens ?

Un sourire flottait sur son visage. Ses lévres claires marquaient à peine sa peau. Ackermann revint et éteignit les derniéres machines.

- Comment tu te sens ? répéta-1-elle.

Anna lui lança un regard hésitant. A cet instant, Mathilde L'EMPIRE DES LOUPS

321

comprit. Il ne s'agissait plus de la même femme : les yeux indigo lui souriaient de l'intérieur d'une autre conscience.

- T'as une clope ? demanda-t-elle en retour, d'une voix qui cherchait son timbre.

Mathilde lui tendit une Marlboro. Elle suivit du regard la main frêle qui l'attrapait. En surimpression, les dessins au henné revinrent. Des fleurs, des pics, des serpents s'enroulent autour d'un poing serré. Un poing tatoué, fermé sur un pistolet automatique...

La femme à frange noire murmura, derriére la volute de sa cigarette .

- Je préférais être Anna Heymes.

T

L'EMPIRE DES LOUPS

323

52

LA GARE FERROVIAIRE de Falmiéres, à dix kilométres à l'ouest de Reims, était un bloc solitaire posé le long des rails en rase campagne. Une baraque en pierre meuliére coincée entre l'horizon noir et le silence de la nuit. Pourtant, avec sa petite lanterne jaune et sa marquise de verre feuilleté, l'édifice possédait une apparence rassurante. Son toit de tuiles, ses murs divisés en deux bandeaux, bleu et blanc, ses barriéres de bois lui donnaient un air de jouet verni - un décor de train électrique.

Mathilde stoppa la voiture sur l'aire de stationnement.

Eric Ackermann avait demandé à être déposé dans une gare. Ń'importe laquelle, je me débrouillerai. ª

Depuis qu'ils avaient quitté l'hôpital, personne n'avait dit un mot. Mais la qualité du silence avait changé. La haine, la colére, la défiance étaient retombées ; une forme de complicité, étrange, s'était même ébauchée entre les trois fuyards.

Mathilde éteignit le moteur. Elle aperçut dans son rétroviseur le visage blême du neurologue, assis à l'arriére. Une véritable lame de nickel. Ils sortirent dans le même mouvement.

Dehors, le vent s'était levé. De violentes bourrasques s'abattaient en plaques sonores sur le bitume. Au loin, des nuages acérés s'éloignaient comme une armée de sagaies, dévoilant une lune trés pure, un gros fruit à

pulpe bleue.

Mathilde ferma son manteau. Elle aurait donné cher pour un tube de créme hydratante. Il lui semblait que chaque rafale asséchait sa peau, creusait un peu plus les rides de son visage.

Ils marchérent jusqu'à la barriére fleurie, toujours sans un mot. Elle songea à un échange d'otages, à l'époque de la guerre froide, sur un pont de l'ancien Berlin - aucun moyen de se dire adieu.

Anna demanda soudain :

- Et Laurent ?

Elle avait déjà posé la question, dans le parking de la place d'Anvers.

C'était un autre versant de son histoire : la révélation d'un amour qui persistait, malgré la trahison, les mensonges, la cruauté.

Ackermann paraissait trop épuisé pour mentir :

- Honnêtement, il y a trés peu de chances pour qu'il soit encore vivant.

Charlier ne laissera aucune trace derriére lui. Et Heymes n'était pas fiable. Au moindre interrogatoire, il aurait craqué. Il aurait même été

foutu de se livrer lui-même. Depuis la mort de sa femme, il...

Le neurologue s'arrêta. Durant quelques instants, Anna parut tenir tête au vent, puis ses épaules s'affaissérent. Elle se détourna sans un mot et regagna la voiture.

Mathilde considéra une derniére fois le grand échalas à la tignasse carotte, noyé dans son imperméable.

- Et toi ? demanda-t-elle, presque avec pitié.

- Je pars en Alsace. Je vais me noyer dans la masse des Áckermann ª.

Un ricanement de canard secoua sa carcasse. Puis il ajouta, avec un lyrisme exagéré :

- Ensuite, je trouverai une autre destination. Je suis un nomade !

Mathilde ne répondit pas. Il se dandinait, serrant son cartable sur son torse. Exactement le même qu'à la fac. Il entrouvrit les lévres, hésita, puis chuchota :

- En tout cas, merci.

Il arma son index, en un salut de cow-boy, et tourna les talons vers la gare isolée, tendant ses épaules contre le vent. O˘ allait-il au juste ? ´

Je trouverai une autre destination. Je suis un nomade ! ª

Parlait-il d'un pays terrestre ou d'une nouvelle région du cerveau ?

53

- "y A DROGUE.

I Mathilde se concentrait sur les marques blanches de * J l'autoroute, que la vitesse saccadait. Les traits scintillaient devant ses yeux, comme certains planctons sous-marins brillent la nuit à l'étrave des navires. Au bout de quelques secondes, elle lança un regard à sa passagére. Un visage de craie, lisse, indéchiffrable.

- Je suis une trafiquante de drogue, reprit Anna d'un ton plat. Ce qu'on appelle, en français, un courrier. Un pourvoyeur. Un passeur.

Mathilde hocha la tête, comme si elle s'attendait à cette révélation. En fait, elle s'attendait à tout. Il n'y avait plus de limite à la vérité.

Cette nuit, chaque nouveau pas donnerait lieu à un vertige.

Elle focalisa de nouveau son attention sur la route. De longues secondes passérent avant qu'elle ne demande :

- quel genre de drogues ? De l'héroÔne ? De la cocaÔne ? Des amphétamines ? quoi ?

Sur les derniéres syllabes, elle avait presque crié. Elle fit jouer ses doigts sur le volant. Se calmer. Immédiatement. La voix reprit :

- HéroÔne. Exclusivement de l'héroÔne. Plusieurs kilos à chaque voyage.

Jamais plus. De la Turquie à l'Europe. Sur moi. Dans mes bagages. Ou par d'autres moyens. Il y a des astuces, des combines. Mon travail consistait à

les connaître. Toutes. >

L'EMPIRE DES LOUPS

325

Mathilde avait la gorge si séche que chaque respiration lui était une souffrance.

- Pour... Pour qui tu travaillais ?

- Les régles ont changé, Mathilde. Moins tu en sauras, mieux ça sera.

Anna avait pris un ton étrange, presque condescendant.

- quel est ton vrai nom ?

- Pas de vrai nom. Cela faisait partie du métier.

- Comment faisais-tu ? Donne-moi des détails.

Anna lui opposa un nouveau silence, dense comme du marbre. Puis, au bout d'un long moment, elle poursuivit :

- Ce n'était pas une existence trés grisante. Vieillir dans les aéroports.

Connaître les meilleurs lieux d'escale. Les frontiéres les moins bien gardées. Les correspondances les plus rapides, ou au contraire les plus compliquées. Les villes o˘ les bagages vous attendent sur la piste. Les douanes o˘ on vous fouille et celles o˘ on ne vous fouille pas. La topographie des soutes, des lieux de transit.

Mathilde écoutait, mais captait surtout le grain de la voix : jamais Anna n'avait parlé aussi vrai.

- Une activité de schizophréne. Parler sans cesse des langues différentes, répondre à plusieurs noms, posséder plusieurs nationalités. Avec comme seul foyer le confort standard des salons VIP des aéroports. Et toujours, partout, la peur.

Mathilde cligna des yeux pour chasser le sommeil. Son champ de vision perdait en netteté. Les traits de la route flottaient, se déchiquetaient...

Elle questionna encore :

- D'o˘ viens-tu exactement ?

- Pas encore de souvenir précis. Mais cela viendra, j'en suis s˚re. Pour l'heure, je m'en tiens au présent.

- Mais qu'est-ce qui s'est passé ? Comment t'es-tu retrouvée à Paris dans la peau d'une ouvriére ? Pourquoi avoir changé ton visage ?

- L'histoire classique. J'ai voulu garder le dernier chargement. Tromper mes employeurs.

Elle s'arrêta. Chaque souvenir semblait lui co˚ter un effort.

- C'était en juin de l'année derniére. Je devais livrer la drogue 326

L'EMPIRE DES LOUPS

à Paris. Un chargement spécial. Trés précieux J'avais un contact ici, mais j'ai choisi une autre voie. J'ai planqué l'héroÔne et j'ai consulté un chirurgien esthétique. Je crois, enfin... je pense qu'à ce moment-là, j'avais toutes mes chances... Mais pendant ma convalescence, quelque chose est arrivé que je n'avais pas prévu. que personne n'avait prévu : l'attentat du 11 septembre. Du jour au lendemain, les douanes sont devenues des murailles. Il y a eu des fouilles, des vérifications partout. Plus question pour moi de repartir avec la drogue, comme je l'avais prévu. Ni de la laisser à Paris. Je devais rester, attendre que la situation se calme, tout en sachant que mes commanditaires allaient tout faire pour me retrouver...

ª Je me suis donc planquée là o˘, a priori, personne ne chercherait une Turque qui se cache : chez les Turcs eux-mêmes. Parmi les ouvriéres clandestines du 10e arrondissement. J'avais un nouveau visage, une nouvelle identité. Personne ne pouvait me repérer.

La voix mourut, comme épuisée. Mathilde tenta de raviver la flamme :

- qu'est-ce qui s'est passé ensuite ? Comment les flics t'ont-ils trouvée ? Ils étaient au courant pour la drogue ?

- «a ne s'est pas passé de cette façon. C'est encore vague, mais j'entrevois la scéne... Au mois de novembre, je travaillais dans un atelier de teinture. Une sorte de pressing souterrain, dans un hammam. Un lieu comme tu n'en imagines pas. Du moins pas à un kilométre de chez toi. Une nuit, ils sont venus.

- Les flics ?

- Non. Les Turcs envoyés par mes employeurs. Ils savaient que j'étais planquée là. quelqu'un a d˚ me trahir, je ne sais pas... Mais à l'évidence, ils ignoraient que j'avais changé de visage. Ils ont enlevé, sous mes yeux, une fille qui me ressemblait. Zeynep quelque chose... Bon sang, quand j'ai vu débouler ces tueurs... Je ne garde le souvenir que d'un grand flash de peur.

Mathilde tentait de reconstituer l'histoire, de combler les lacunes :

- Comment as-tu atterri chez Charlier ?

- Je n'ai pas de souvenirs précis là-dessus. J'étais en état de L'EMPIRE DES LOUPS

327

choc. Les flics ont d˚ me découvrir dans le hammam. Je revois un commissariat, un hôpital... D'une façon ou d'une autre, Charlier a été

informé de mon existence. Une ouvriére amnésique. Sans statut légal en France. Le parfait cobaye. Anna parut soupeser sa propre hypothése, puis murmura :

- Il y a une ironie incroyable dans mon histoire. Parce que les flics n'ont jamais su qui j'étais vraiment. Malgré eux, ils m'ont protégée des autres, les Turcs.

Mathilde commençait à éprouver une douleur aux entrailles - la peur, aggravée encore par la fatigue. Sa vision s'obscurcissait. Les formes blanches de la route devenaient des mouettes, des oiseaux vagues aux envols convulsifs.

A cet instant, les panneaux du boulevard périphérique apparurent. Paris était à l'horizon. Elle se concentra sur la ligne d'asphalte et poursuivit :

- Ces hommes qui te cherchent, qui sont-ils ?

- Oublie tout ça. Je te répéte que moins tu en sauras, mieux tu te porteras.

- Je t'ai aidée, répliqua-t-elle les dents serrées. Je t'ai protégée.

Parle ! Je veux connaître la vérité.

Anna hésita encore. C'était son monde - un monde qu'elle n'avait sans doute jamais dévoilé à personne.

- La mafia turque a une particularité, dit-elle enfin. Elle utilise des hommes de main venus du front politique. On les appelle les Loups Gris. Des nationalistes. Des fanatiques d'extrême droite qui croient au retour de la Grande Turquie. Des terroristes entraînés dans des camps dés leur enfance.

Inutile de te dire qu'à côté d'eux, les sbires de Charlier ressemblent à

des scouts armés d'Opinel.

Les panneaux bleus grossissaient. PORTE DE CLIGNANCOURT. PORTE DE LA CHAPELLE. Mathilde n'avait plus qu'une idée en tête : larguer cette bombe à

la premiére station de taxis. Retrouver son appartement, renouer avec son confort, sa sécurité. Telle était sa voie : dormir vingt heures et se réveiller demain en se disant : ´ Juste un cauchemar. ª

Elle prit la sortie de la Chapelle et déclara :

- Je reste avec toi.

328

L'EMPIRE DES LOUPS

- Non. Impossible. J'ai une chose importante à faire.

- quoi ?

- Récupérer mon chargement.

- Je viens avec toi.

- Non.

Un noyau se durcit au fond de son ventre. Plutôt de l'orgueil que du courage.

- O˘ est-il ? O˘ est cette drogue ?

- Au cimetiére du Pére-Lachaise.

Mathilde lança un coup d'oil à Anna : elle lui parut ratatinée, mais aussi plus dure, plus dense - le cristal de quartz compressé sur ses strates de vérité...

- Pourquoi là-bas ?

- Vingt kilos. Il fallait trouver une consigne.

- Je ne vois pas le lien avec le cimetiére.

Sourire d'Anna, rêveur, comme tourné vers l'intérieur :

- Un peu de poudre blanche parmi la poudre grise...

Un feu rouge les arrêta. Aprés ce carrefour, la rue de la Chapelle devenait la rue Marx-Dormoy. Mathilde répéta plus fort :

- quel est le rapport avec le cimetiére ?

- C'est vert. Place de la Chapelle, tu prendras la direction de Stalingrad.

54

LA VILLE des morts. Des avenues amples et rectilignes, bordées d'arbres imposants qui savaient tenir leur rang. Des blocs massifs, des monuments élevés, des tombes lisses et noires.

Dans la nuit claire, cette partie du cimetiére distribuait ses parterres avec largesse - un luxe, une opulence d'espace.

Un parfum de NoÎl flottait dans l'air ; tout semblait cristallisé, enveloppé par le dôme de la nuit, comme sous ces petits globes qu'il faut agiter pour que la neige saupoudre le paysage.

Elles avaient attaqué la forteresse par l'entrée de la rue du Pére-Lachaise, prés de la place Gambetta. Anna avait guidé Mathilde le long de la gouttiére qui borde le portail, puis entre les pics de fer du mur de clôture. La descente, de l'autre côté, avait été plus facile encore : des c

‚bles électriques suivent les pierres à cet endroit.

Elles gravissaient maintenant l'avenue des Combattants-Etrangers. Sous la lune, les tombes et leurs épitaphes se dessinaient avec précision. Un bunker était dédié aux morts tchécoslovaques de la guerre de 14-18 ; un monolithe blanc rappelait la mémoire des soldats belges ; un épi colossal, multipliant les arêtes à la Vasarely, rendait hommage aux défunts arméniens...

quand Mathilde aperçut, en haut de la côte, le grand édifice surmonté de deux cheminées, elle comprit. Un peu de poudre blanche parmi la poudre grise. Le columbarium. Avec un cynisme

330

L EMPIRE DES LOUPS

étrange, Anna la trafiquante avait caché son stock d'héroÔne parmi les urnes cinéraires.

A contre-nuit, le b‚timent évoquait une mosquée, créme et or, coiffée d'une large coupole, dominée par ses cheminées comme par des minarets. quatre longs édifices le cernaient, disposés en quinconce.

Elles pénétrérent dans l'enceinte et traversérent des jardins alignés, aux haies carrées et drues. Au-delà, Mathilde distinguait les galeries constellées de casiers et de fleurs. Elle songea à des pages de marbre incrustées d'écritures et de sceaux colorés.

Tout était désert.

Pas un vigile en vue.

Anna gagna le fond du parc, o˘ l'escalier d'une crypte plongeait sous des buissons. En bas des marches, un portail de fonte noire était verrouillé.

Durant quelques secondes, elles cherchérent une voie d'entrée. En guise d'inspiration, un claquement d'ailes leur fit lever les yeux : des pigeons s'ébrouaient, blottis dans une lucarne grillagée, à deux métres de hauteur.

Anna se recula pour évaluer les dimensions de la niche. Puis elle cala ses pieds dans les ornements de métal de la porte et grimpa. quelques secondes plus tard, Mathilde perçut le raclement d'un grillage qu'on arrachait puis la gifle bréve d'une vitre brisée.

Sans même réfléchir, elle prit le même chemin.

Parvenue en haut, elle se glissa par le vasistas. Elle touchait le sol quand Anna actionna le commutateur.

Le sanctuaire était immense. Agencées autour d'un puits carré, ses galeries rectilignes, creusées dans le granit, s'étiraient à perte de ténébres. A intervalles réguliers, des lampes diffusaient quelques éclats de lumiére.

Elle s'approcha de la balustrade du puits : trois niveaux s'enfonçaient sous leurs pas, multipliant les tunnels. Au fond du gouffre, un bassin de céramique paraissait minuscule. On aurait pu se croire au cour d'une ville souterraine, construite au plus prés' d'une source sacrée.

Anna emprunta l'un des deux escaliers. Mathilde la suivit. A mesure qu'elles descendaient, le bourdonnement d'un systéme L'EMPIRE DES LOUPS

331

d'aération affirmait sa présence. A chaque palier, la sensation de temple, de tombeau géant, devenait plus écrasante.

Au deuxiéme sous-sol, Anna prit une allée sur la droite, ponctuée de centaines de casiers, dallée de carreaux blancs et noirs. Elles marchérent longtemps. Mathilde observait la scéne avec une distance étrange. Parfois elle remarquait un détail, au fil des lucarnes. Un bouquet de fleurs fraîches posé à terre, enveloppé dans du papier d'aluminium. Un ornement, une décoration, qui distinguait un casier cinéraire. Comme ce visage de femme noire, sérigraphié, dont les cheveux bouclés moussaient à la surface du marbre. L'épitaphe disait : TU …TAIS TOUJOURS L¿. TU SERAS TOUJOURS L¿.

Ou, plus loin, cette photographie d'enfant aux cernes gris, collée sur une simple plaque de pl‚tre. Dessous, on avait inscrit au feutre : ELLE N'EST

PAS MORTE MAIS ELLE DORT. SAINT-LUC.

- Ici, dit Anna.

Un casier plus large fermait le couloir.

- Le cric, ordonna-t-elle.

Mathilde ouvrit le sac qu'elle portait en bandouliére et sortit l'instrument. D'un geste, Anna le coinça entre le marbre et le mur, puis fit levier de toute sa force. Une premiére fissure traversa la surface.

Elle appuya encore à la base du bloc. La plaque s'écrasa à terre, en deux morceaux.

Anna replia le cric et l'utilisa comme un marteau contre la cloison de pl

‚tre, au fond de la niche. Des particules volérent, s'accrochant à ses cheveux noirs. Elle frappait avec obstination, sans se soucier de la résonance des chocs.

Mathilde ne respirait plus. Les coups lui semblaient retentir jusqu'à la place Gambetta. Combien de temps avant que les gardiens ne rappliquent ?

Le silence retomba. Dans un nuage blanch‚tre, Anna plongea dans le casier et dégagea les gravats. De grandes brassées de poussiére basculaient le long du mur.

Soudain, un tintement retentit dans leur dos.

Les deux femmes se retournérent.

A leurs pieds, une clé de métal luisait parmi les débris de pl‚tre.

- Essaie avec ça. Tu gagneras du temps.

Un homme coiffé en brosse se dressait sur le seuil de la galerie.

332

L'EMPIRE DES LOUPS

Sa silhouette se reflétait sur le damier du sol. Il paraissait se tenir debout sur l'eau.

Il demanda, en levant un fusil à pompe :

- O˘ est-elle ?

Il était vêtu d'un imper fripé qui tordait sa silhouette, mais cela n'altérait en rien l'impression de puissance qu'il libérait. Son visage surtout, flatté de côté par le rayon d'une lampe, dégageait une force de cruauté sidérante.

- O˘ est-elle ? répéta-t-il en avançant d'un pas.

Mathilde se sentit mal. Un point de douleur creusa son ventre, ses jambes s'affaissérent. Elle dut se cramponner à un casier pour ne pas tomber. On ne jouait plus. Il ne s'agissait pas de tir sportif, ni de triathlon, ni d'aucun risque calculé.

Elles allaient mourir, tout simplement.

L'intrus avança encore puis, d'un geste précis, arma son fusil :

- Bordel de Dieu : o˘ est la drogue ?

55

L'HOMME EN IMPERM…ABLE prit feu. Mathilde plongea à terre. Au moment o˘

elle touchait le sol, elle comprit que la flamme avait jailli de son fusil.

Elle roula dans les gravats de pl‚tre. A cet instant, une seconde vérité

éclata dans son esprit : c'était Anna qui avait tiré la premiére -elle avait d˚ cacher un pistolet automatique dans le casier.

Les détonations se multipliérent. Mathilde groupa son corps, les poings serrés sur sa tête. Des casiers explosérent au-dessus d'elle, libérant les urnes et leur contenu. Elle hurla quand les premiéres cendres la touchérent. Des nuages gris volérent, alors que les balles sifflaient, ricochaient. Dans un brouillard de poussiére, elle vit des étincelles jaillir des angles de marbre, des filaments de feu sautiller au-dessus des gravats, des vases rouler sur le sol, rebondir en lançant des reflets argentés. Le couloir ressemblait à un enfer sidéral, mêlé d'or et de fer...

Elle se recroquevilla encore. Les impacts fracassaient les cases. Les fleurs se déchiquetaient. Les urnes se brisaient, se vidaient alors que les balles cinglaient l'espace. Elle se mit à ramper, fermant les yeux, sursautant à chaque déflagration.

Soudain, le silence revint.

Mathilde s'arrêta net, et attendit plusieurs secondes pour ouvrir les paupiéres.

Elle ne vit rien.

La galerie était totalement obstruée par les cendres, comme 334

L'EMPIRE DES LOUPS

aprés une éruption volcanique. Une puanteur de cordite se mêlait aux scories, aggravant encore l'asphyxie.

Mathilde n'osait plus bouger. Elle faillit appeler Anna, mais se retint.

Pas question de se faire repérer par le tueur.

Tout en réfléchissant, elle palpa son corps, elle n'était pas blessée. Elle ferma de nouveau les paupiéres et se concentra. Pas un souffle, pas un frémissement autour d'elle, à l'exception de quelques gravats qui chutaient encore avec un bruit amorti.

O˘ était Anna ?

O˘ était l'homme ?

Etaient-ils morts tous les deux ?

Elle plissa les yeux pour tenter d'apercevoir quelque chose. Elle repéra enfin, deux ou trois métres plus loin, une lampe qui lançait un signal flou. Elle se souvenait que ces luminaires ponctuaient l'allée, tous les dix métres environ. Mais lequel était-ce ? Celui de l'entrée du couloir ?

De quel côté trouver une issue ? A droite ou à gauche ?

Elle réprima une toux, avala sa salive, puis, sans bruit, se leva sur un coude. Elle commença à avancer sur les genoux vers la gauche, évitant les gravats, les douilles, les flaques répandues par les vases...

Soudain, le brouillard se matérialisa devant elle.

Une forme entiérement grise : le tueur.

Ses lévres s'ouvrirent mais une main écrasa sa bouche. Mathilde lut dans les yeux injectés qui la regardaient : Tu cries, tu es morte. Le canon d'un revolver s'enfonçait dans sa gorge. Elle cligna furieusement les paupiéres en signe d'assentiment. Lentement, l'homme souleva ses doigts. Elle l'implora encore du regard, lui exprimant sa soumission totale.

A cette seconde, elle ressentit une sensation abjecte. Il était survenu quelque chose qui la terrassait plus encore que la peur de mourir : elle avait fait sous elle.

Ses sphincters s'étaient rel‚chés.

Urine et excréments s'écoulaient entre ses jambes, trempant ses collants.

L'homme l'empoigna par les cheveux et la traîna sur le sol. Mathilde se mordit les lévres pour ne pas hurler. Ils traversérent L'EMPIRE DES LOUPS

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les nappes de brume, parmi les vases, les fleurs et les cendres humaines.

Ils tournérent plusieurs fois dans les galeries. Toujours tirée brutalement, Mathilde glissait dans la poussiére dans un chuintement feutré. Elle battait des jambes mais ses mouvements ne produisaient aucun bruit. Elle ouvrait la bouche mais aucun son n'en sortait. Elle sanglotait, gémissait, sifflait entre ses lévres, mais le poussier absorbait tout. A travers sa douleur, elle comprenait que ce silence était son meilleur allié. Au moindre bruit, l'homme la tuerait.

La marche ralentit. Elle sentit la pression se rel‚cher. Puis l'homme l'empoigna de nouveau et attaqua l'ascension de plusieurs marches. Mathilde se cambra. Une onde de souffrance irradia de son cr‚ne jusqu'au bas de son échine. Il lui semblait que des clamps meurtriers lui tiraient la peau du visage. Ses jambes s'agitaient toujours, lourdes, humides, pourries par la honte. Elle sentait la boue immonde qui maculait ses cuisses.

Tout s'arrêta encore une fois.

Cela ne dura qu'une seule seconde, mais ce fut suffisant.

Mathilde se tordit sur elle-même pour voir ce qui se passait. L'ombre d'Anna se découpait dans le brouillard, alors que l'assassin braquait son revolver sans un bruit.

Dans un sursaut, elle se dressa sur un genou pour la prévenir.

Trop tard : il écrasa la détente, provoquant un fracas assourdissant.

Mais rien ne se passa comme prévu. La silhouette explosa en mille éclats, les cendres se transformérent en grêle blessante. L'homme hurla. Mathilde se libéra et partit à la renverse, dégringolant au bas des marches.

Dans sa chute, elle comprit ce qui s'était passé. Il n'avait pas tiré sur Anna mais sur une porte vitrée, maculée de poussiére, qui lui renvoyait son propre reflet. Mathilde s'écrasa sur le dos et découvrit l'impossible.

Alors que sa nuque frappait le sol, elle vit la véritable Anna, grise et minérale, accrochée aux lucarnes éven-trées. Elle les attendait là, comme en apesanteur au-dessus des morts.

A cet instant, Anna bondit. Cramponnée de sa main gauche à

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L'EMPIRE DES LOUPS

un casier, elle balança son corps de toutes ses forces. Elle tenait dans son autre main un cornet de verre brisé. La bordure tranchante vint se planter dans le visage de l'homme.

Le temps qu'il braque son revolver, Anna avait retiré sa lame. Le coup de feu traversa la poussiére. La seconde suivante, elle attaquait encore. Le tesson dérapa sur la tempe et crissa sur les chairs. Une autre balle se perdit dans l'air. Anna était déjà plaquée contre la paroi.

Front, tempes, bouche : elle revint plusieurs fois à la charge. La figure du tueur se déchira en giclées sanglantes. Titubant, il perdit son arme, battant maladroitement des bras, comme s'il était harcelé par des abeilles meurtriéres.

Enfin, Anna porta le coup de gr‚ce. De tout son poids, elle se lança sur lui. Ils roulérent sur le sol. Le cornet s'enfonça dans la joue droite.

Anna maintint sa pression, crochetant littéralement la peau, mettant à nu la gencive.

Mathilde rampait sur le dos, s'aidant des coudes Elle hurlait, sans pouvoir quitter des yeux le combat sauvage.

Anna l‚cha enfin sa lame et se redressa L'homme, gesticulant dans le bourbier de cendres, tentait d'extirper la coupe enfoncée dans son orbite.

Anna ramassa le revolver et écarta les mains de l'agonisant. Elle attrapa le goulot et opéra une torsion, l'arrachant de l'arcade - il contenait l'oil rougeoyant. Mathilde voulut encore détourner son regard mais n'y parvint pas. Anna enfonça le canon dans le trou béant et tira.

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DE NOUVEAU, le silence. De nouveau, l'odeur acre des cendres. Les urnes répandues, avec leurs couvercles ouvragés. Les fleurs de plastique, éparses et colorées. Le corps s'est abattu à quelques centimétres de Mathilde, l'aspergeant de sang, de cervelle et de débris d'os. Un des bras touche sa jambe mais elle n'a pas la force de s'en écarter. Les battements de son cour sont si l‚ches que l'intervalle entre deux pulsations lui semble être, chaque fois, le dernier.

- Il faut partir. Les gardiens vont rappliquer. Mathilde léve les yeux.

Ce qu'elle découvre lui déchire le cour.

Le visage d'Anna est devenu pierre. La poussiére des morts s'amasse au creux de ses traits, les transformant en sillons craquelés, en rides ravinées. Par contraste, ses yeux paraissent injectés, à vif.

Mathilde songe à l'oil qui a roulé dans le goulot : elle va vomir.

Anna tient à la main un sac de sport, sans doute récupéré dans le casier.

- La drogue est foutue, dit-elle. Plus le temps de pleurer là-dessus.

- qui es-tu ? Seigneur, qui es-tu ? Anna pose le sac à terre et l'ouvre :

!ª<- II ne nous aurait pas fait de cadeau, crois-moi.

338

L'EMPIRE DES LOUPS

Elle attrape des liasses de dollars et d'euros, les compte rapidement puis les replace à l'intérieur.

- C'était mon contact à Paris, reprend-elle. Celui qui devait répartir la drogue en Europe. S'occuper des réseaux de distribution.

Mathilde baisse les yeux vers le cadavre. Elle aperçoit une grimace brun

‚tre d'o˘ jaillit un oil fixe, rivé vers le plafond. Lui donner un nom, en guise d'épitaphe :

- Comment s'appelait-il ?

- Jean-Louis Schiffer. C'était un flic.

- Un flic, ton contact ?

Anna ne répond pas. Elle saisit au fond du sac un passeport, qu'elle feuillette rapidement. Mathilde revient au corps :

- Vous étiez... partenaires ?

- Il ne m'avait jamais vue, mais je connaissais son visage. Nous avions un signe de reconnaissance. Une broche en forme de fleur de pavot. Et aussi une sorte de mot de passe : les quatre lunes.

- qu'est-ce que ça veut dire ?

- Laisse tomber.

Un genou à terre, elle poursuit sa fouille. Elle découvre plusieurs chargeurs de pistolet automatique. Mathilde l'observe, incrédule. Son visage ressemble à un masque de boue séchée ; une figure rituelle, figée par la glaise. Anna n'a plus rien d'humain.

- qu'est-ce que tu vas faire ? demande Mathilde.

La femme se redresse et sort de sa ceinture une arme de poing - sans doute l'automatique qu'elle a trouvé dans le casier. Elle actionne le ressort de la crosse, expulse le chargeur vide. Son assurance trahit les réflexes de l'entraînement :

- Partir. Il n'y a plus d'avenir pour moi à Paris.

- O˘?

Elle glisse un nouveau chargeur dans le magasin.

- Turquie.

- Turquie ? Mais pourquoi ? Si tu vas là-bas, ils te trouveront.

- O˘ que j'aille, ils me trouveront. Je dois couper la source.

- La source ?

- La source de la haine. L'origine de la vengeance. Je dois L'EMPIRE DES LOUPS

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retourner à Istanbul. Les surprendre. Ils ne m'attendent pas là-bas.

- C'est qui : ils ?

- Les Loups Gris. Tôt ou tard, ils découvriront ma nouvelle tête.

- Et alors ? Il y a mille endroits o˘ te cacher.

- Non. quand ils connaîtront mon nouveau visage, ils sauront o˘ me débusquer.

- Pourquoi ?

- Parce que leur chef l'a déjà vu, dans un tout autre contexte.

- Je ne comprends rien.

- Je te le répéte : oublie tout ça ! Ils me poursuivront jusqu'à leur mort. Pour eux, ce n'est pas un contrat ordinaire. Ils en font une question d'honneur. Je les ai trahis. J'ai trahi mon serment.

- quel serment ? De quoi tu parles ?

Elle abaisse le cran de sécurité et glisse l'arme dans son dos.

- Je suis des leurs. Je suis une louve.

Mathilde sent sa respiration se figer, l'irrigation de son corps se ralentir. Anna s'agenouille et lui saisit les épaules. Son visage n'a plus de couleur mais quand elle parle, on aperçoit, entre ses lévres, sa langue rosé, presque fluorescente.

Une bouche de viande crue.

- Tu es vivante et c'est un miracle, dit-elle avec douceur. quand tout sera fini, je t'écrirai. Je te donnerai les noms, les circonstances, tout.

Je veux que tu connaisses la vérité, mais à distance. quand je serai prés d'en finir et que tu seras à l'abri.

Mathilde ne répond pas, hagarde. Durant quelques heures - une éternité -, elle a protégé cette femme comme sa propre chair. Elle en a fait sa fille, son bébé.

Et c'est en réalité un tueur.

Un être de violence et de cruauté.

Une sensation atroce se réveille au fond de son corps. Un remous de vase dans un bassin pourri. L'humidité glauque de ses entrailles rel‚chées, ouvertes.

A cette seconde, l'idée d'une grossesse lui coupe le souffle.

Oui : cette nuit, elle a accouché d'un monstre.

340

L EMPIRE DES LOUPS

Anna se reléve, attrapant le sac de sport :

- Je t'écrirai. Je te le jure. Je t'expliquerai tout.

Elle disparaît dans une éclipse de cendres.

Mathilde demeure immobile, les yeux fixés sur la galerie vide, Au loin, les sirénes du cimetiére retentissent.

DIX

57

C'EST PAUL. Un souffle à l'autre bout de la ligne, puis : - T'as vu l'heure ? Il regarda sa montre : à peine 6 heures du matin.

- Désolé. Je n'ai pas dormi.

Le souffle se transforma en soupir d'épuisement.

- qu'est-ce que tu veux ?

- Juste savoir : Céline, elle a bien reçu les bonbons ? La voix de Reyna se durcit :

- T'es un malade.

- Elle les a reçus ou non ?

- Tu m'appelles pour ça, à 6 heures ?

Paul frappa la vitre de la cabine téléphonique - son portable était encore à plat.

- Dis-moi seulement si ça lui a fait plaisir. Je ne l'ai pas vue depuis dix jours !

- Ce qui lui a fait plaisir, ce sont les mecs en uniforme qui les lui ont apportés. Elle n'a parlé que de ça toute la journée. Merde. Tout ce parcours idéologique pour en arriver là. Des flics comme baby-sitters...

Paul imaginait sa fille en admiration devant les galons d'argent, les yeux pétillants face aux friandises que les îlots lui donnaient. L'image lui chauffa le cour. Il promit tout à coup, sur un ton enjoué : 344

L'EMPIRE DES LOUPS

- Je rappellerai dans deux heures, avant qu'elle parte pour l'école !

Reyna raccrocha sans un mot.

Il sortit de la cabine et aspira une grande goulée d'air nocturne. Il se trouvait sur la place du Trocadéro, entre les musées de l'Homme et de la Marine et le thé‚tre de Chaillot. Une pluie fine piquetait le parvis central cerné de palissades, visiblement en pleine restauration.

Il suivit les planches qui formaient un couloir et traversa l'esplanade. La bruine posait un film d'huile sur son visage. La température, beaucoup trop douce pour la saison, le faisait transpirer sous sa parka. Ce temps poisseux s'accordait avec son humeur. Il se sentait sale, usé, vidé ; un go˚t de papier m‚ché sur la langue.

Depuis le coup de fil de Schiffer, à 23 heures, il suivait la piste des chirurgiens esthétiques. Aprés avoir admis le nouveau virage de l'enquête -

une femme au visage modifié, poursuivie à la fois par les hommes de Charlier et les Loups Gris -, il s'était rendu au siége du Conseil de l'Ordre des médecins, avenue de Friedland, dans le 8e arrondissement, en quête de toubibs qui auraient eu des problémes avec la justice. ´ Refaire un visage, c'est jamais innocent ª, avait dit Schiffer. Il fallait donc chercher un chirurgien sans scrupules. Paul avait eu l'idée de commencer par ceux qui possédaient un casier judiciaire.

Il avait plongé dans les archives, n'hésitant pas à convoquer, en pleine nuit, le responsable de ce service pour venir l'aider. Résultat : plus de six cents dossiers pour les seuls départements de l'Œle-de-France et les cinq derniéres années. Comment se sortir d'une telle liste ? A 2 heures du matin, il avait appelé Jean-Philippe Arnaud, le président de l'association des chirurgiens esthétiques pour lui demander conseil. En réponse, l'homme ensommeillé avait donné trois noms : des virtuoses à la réputation suspecte qui auraient pu accepter ce genre d'opération sans y regarder de trop prés.

Avant de raccrocher, Paul l'avait encore interrogé sur les autres chirurgiens réparateurs - les ´ figures respectables ª. Du bout des lévres, Jean-Philippe Arnaud avait ajouté sept noms, en précisant que ces praticiens - connus et reconnus - ne se seraient jamais L'EMPIRE DES LOUPS

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lancés dans une telle intervention. Paul avait écourté ses commentaires en le remerciant.

A 3 heures du matin, il tenait donc une liste de dix noms. La nuit ne faisait que commencer pour lui...

Il stoppa de l'autre côté de la terrasse du Trocadéro, entre les deux pavillons des musées, face à la vallée de la Seine. Assis sur les marches, il se laissa gagner par la beauté du spectacle. Les jardins déployaient paliers, fontaines et statues en une scénographie féerique. Le pont d'Iéna déposait ses touches de lumiére sur le fleuve, jusqu'à la tour Eiffel, sur l'autre rive, qui ressemblait à un gros presse-papiers de fonte. Tout autour, les immeubles obscurs du Champ-de-Mars dormaient d'un silence de temple. L'ensemble du tableau évoquait un royaume caché du Tibet, un Xanadu merveilleux, situé aux confins du monde connu.

Paul laissa affluer ses souvenirs des derniéres heures.

Il avait d'abord essayé de contacter les chirurgiens par téléphone. Mais dés le premier appel, il avait compris qu'il n'obtiendrait rien de cette maniére : on lui avait raccroché au nez. De toute façon, il devait leur soumettre en priorité les portraits des victimes et celui d'Anna Heymes, que Schiffer lui avait laissé au commissariat de Louis-Blanc.

Il s'était donc rendu chez le plus proche des chirurgiens śuspects ª, rue Clément-Marot. D'origine colombienne, milliardaire, l'homme, selon Jean-Philippe Arnaud, était soupçonné d'avoir opéré la moitié des ´ parrains ª

de Medellin et de Cali. Sa réputation d'habileté était immense. On disait qu'il pouvait opérer indifféremment de la main droite ou de la main gauche.

Malgré l'heure tardive, l'artiste n'était pas couché - du moins il ne dormait pas. Paul l'avait dérangé en pleins ébats intimes, dans la pénombre parfumée de son vaste loft. Il n'avait pas vu distinctement son visage mais il avait compris que les portraits ne lui disaient rien.

Le deuxiéme correspondait à une clinique, rue Washington, de l'autre côté

des Champs-Elysées.

Paul avait cueilli le chirurgien juste avant une intervention d'urgence sur un grand br˚lé. Il avait joué sa partie : carte tricolore, quelques mots sur l'affaire, les portraits plaqués sur une paillasse.

346

L'EMPIRE DES LOUPS

L'autre n'avait même pas abaissé son masque chirurgical. Il avait juste fait ńon ª de la tête avant de s'en aller vers ses chairs calcinées. Paul s'était souvenu alors des paroles d'Arnaud : l'homme cultivait artificiellement de la peau humaine. On prétendait qu'il pouvait, aprés br˚lure, modifier les empreintes digitales et peaufiner ainsi le changement d'identité de criminels en fuite...

Paul était reparti dans la nuit.

Il avait surpris le troisiéme plasticien en plein sommeil, dans son appartement de l'avenue d'Eylau, prés du Trocadéro. Une autre célébrité, à

qui on prêtait des interventions sur les plus grandes stars du spectacle.

Pourtant, personne ne savait śur qui ª, ni śur quoi ª. On murmurait que lui-même avait changé de visage, aprés des déboires avec la justice de son pays d'origine, l'Afrique du Sud.

Il avait reçu Paul avec défiance, les deux mains glissées dans ses poches de peignoir comme des revolvers. Aprés avoir observé les photographies, avec répugnance, il avait livré une réponse catégorique : ´ Jamais vu. ª

Paul était sorti de ces trois visites comme d'une apnée profonde. A 6

heures du matin, il s'était brusquement senti en manque de signes connus, de repéres familiers. Voilà pourquoi il avait appelé sa seule famille - ou du moins ce qu'il en restait. Le coup de téléphone ne l'avait pas réconforté. Reyna vivait toujours sur une autre planéte. Et Céline, au fond de son sommeil, se situait à des années-lumiére de son propre univers. Un monde o˘ des tueurs enfonçaient des rongeurs vivants dans le sexe des femmes, o˘ des flics coupaient des phalanges pour obtenir des informations...

Paul leva les yeux. Le spectre de l'aurore se détachait sur le ciel, comme la courbe d'un astre lointain. Une large bande mauve prenait peu à peu une teinte rosée et distillait, au sommet de son arc, une couleur de soufre, pigmentée déjà par des particules blanches et brillantes. Le mica du jour...

Il se remit debout et revint sur ses pas. quand il atteignit la place du Trocadéro, les cafés étaient en train d'ouvrir. Il repéra les lumiéres du Malakoff, la brasserie o˘ il avait donné rendez-vous à Naubrel et Matkowska, ses deux OPJ.

L'EMPIRE DES LOUPS

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Depuis la veille, il leur avait ordonné de l‚cher la piste des caissons à

haute pression pour récolter tout ce qu'ils pourraient trouver sur les Loups Gris et leur histoire politique. Si Paul se focalisait sur la ´ Proie ª, il voulait aussi connaître les chasseurs.

Sur le seuil du café-brasserie, il s'arrêta un instant, considérant le nouveau probléme qui le taraudait depuis quelques heures : la disparition de Jean-Louis Schiffer. Depuis l'appel de 23 heures, il n'avait plus donné

de nouvelles. Paul avait essayé de le contacter à plusieurs reprises, en vain. Il aurait pu imaginer le pire, s'inquiéter pour la vie du flic, mais non, il pressentait plutôt que le salopard l'avait doublé. Rendu à sa liberté, Schiffer avait sans doute découvert une piste fertile et la creusait en solitaire.

Maîtrisant sa colére, Paul lui accorda mentalement un dernier sursis : il lui donnait jusqu'à 10 heures pour se manifester. Passé ce délai, il lancerait un avis de recherche. Il n'était plus à cela prés.

Il poussa la porte de la brasserie, sentant à nouveau son humeur virer au noir.

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LES DEUX LIEUTENANTS étaient déjà installés au fond d'un box. Avant de les rejoindre, Paul se frotta le visage des deux mains et tenta de défroisser sa parka. Il voulait retrouver à peu prés l'apparence de ce qu'il était -

leur supérieur hiérarchique - et non pas ressembler à un clodo arraché à la nuit.

Il traversa le décor trop éclairé, trop rénové, o˘, des lustres aux dossiers de chaises, tout semblait faux. Simili-zinc, simili-bois, simili-cuir. Un troquet en toc, familier des vapeurs d'alcool et des ragots de comptoir, mais encore désert.

Paul s'assit face à ses enquêteurs et retrouva avec plaisir leurs visages enjoués. Naubrel et Matkowska n'étaient pas de grands flics, mais ils avaient l'enthousiasme de leur jeunesse. Ils rappelaient à Paul le chemin qu'il n'avait jamais su prendre : celui de l'insouciance, de la légéreté.

Ils commencérent par l'abreuver de détails sur leurs recherches nocturnes.

Paul les coupa, aprés avoir commandé un café :

- Okay, les gars. Venez-en au fait.

Ils échangérent un regard complice puis Naubrel ouvrit un épais dossier de photocopies :

- Les Loups Gris, c'est d'abord et avant tout une histoire politique.

D'aprés ce qu'on a compris, dans les années 60, les idées de gauche ont pris de l'importance en Turquie. Exactement comme en France. Par réaction, l'extrême droite est montée en fléche. Un homme du nom d'Alpaslan T˘rkes, un colonel qui avait fricoté avec les nazis, a formé un parti : le Parti d'action

L'EMPIRE DES LOUPS

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nationaliste. Lui et ses troupes se sont présentés comme un rempart face à

la menace rouge. Matkowska prit le relais :

- Dans la foulée de ce groupe officiel, des foyers idéologiques, destinés aux jeunes, se sont créés. D'abord dans les facs, puis dans les campagnes.

Les mômes qui y adhéraient s'appelaient eux-mêmes les Ídéalistes ª ou encore les ´ Loups Gris ª. (Il plongea dans ses notes.) ´ Bozkurt ª, en turc.

Ces renseignements corroboraient ceux de Schiffer.

- Dans les années 70, continua Naubrel, le conflit communistes/ fascistes est monté en régime. Les Loups Gris ont pris les armes. Dans certaines régions d'Anatolie, des centres d'entraînement se sont ouverts. Les jeunes Idéalistes y ont été endoctrinés, formés aux sports de combat, initiés au maniement des armes. Des paysans analphabétes se sont transformés en tueurs armés, entraînés, fanatisés.

Matkowska feuilleta une nouvelle liasse de photocopies :

- A partir de 77, les Loups Gris sont passés à l'action : attentats à la bombe, mitraillages de lieux publics, assassinats de personnalités connues... Les communistes ont riposté. Une vraie guerre civile s'est engagée. A la fin des années 70, quinze à vingt personnes étaient tuées chaque jour en Turquie. La terreur pure et simple.

Paul intervint :