DU M ME AUTEUR Aux …ditions Albin Michel
Jean-Christophe Grange
LE VOL DES CIGOGNES, 1994 LES RIVI»RES POURPRES, 1998 LE CONCILE DE PIERRE, 2000
L'Empire des Loups
ROMAN
Albin Michel
Pour Priscilla
© …ditions Albin Michel S.A., 2003 22, rue Huyghens, 75014 Paris www.albin-michel.fr ISBN 2-226-13624-X
I
UN
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OUGE.
Anna Heymes se sentait de plus en plus mal à l'aise.
L'expérience ne présentait aucun danger mais l'idée qu'on puisse lire à cet instant dans son cerveau la troublait en profondeur.
- Bleu.
Elle était allongée sur une table en inox, au centre d'une salle plongée dans la pénombre, sa tête insérée dans l'orifice central d'une machine blanche et circulaire. Juste au-dessus de son visage, était fixé un miroir incliné, sur lequel étaient projetés des petits carrés. Elle devait simplement reconnaître à voix haute les couleurs qui apparaissaient.
- Jaune.
Une perfusion s'écoulait lentement dans son bras gauche. Le Dr Eric Ackermann lui avait briévement expliqué qu'il s'agissait d'un traceur dilué, permettant de localiser les afflux de sang dans son cerveau.
D'autres couleurs défilérent. Vert. Orange. Rosé... Puis le miroir s'éteignit.
Anna demeurait immobile, les bras le long du corps, comme dans un sarcophage. Elle distinguait, à quelques métres sur sa gauche, la clarté
vague, aquatique, de la cabine vitrée o˘ se tenaient Eric Ackermann et Laurent, son mari. Elle imaginait les deux hommes face aux écrans d'observation, scrutant l'activité de
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ses neurones. Elle se sentait épiée, pillée, comme violée dans son intimité
la plus secréte.
La voix d'Ackermann retentit dans l'écouteur fixé à son oreille :
- Trés bien, Anna. Maintenant, les carrés vont s'animer. Tu décriras simplement leurs mouvements. En utilisant un seul mot chaque fois : droite, gauche, haut, bas..
Les figures géométriques se déplacérent aussitôt, formant une mosaÔque bigarrée, fluide et souple comme un banc de poissons minuscules. Elle prononça dans le micro relié à son oreillette :
- Droite.
Les carrés remontérent vers le bord supérieur du cadre.
- Haut.
L'exercice dura plusieurs minutes. Elle parlait d'une voix lente, monocorde, se sentant gagnée par la torpeur ; la chaleur du miroir renforçait encore son engourdissement. Elle n'allait pas tarder à sombrer dans le sommeil.
- Parfait, dit Ackermann. Je vais te soumettre cette fois une histoire, racontée de plusieurs maniéres. Tu écoutes chacune des versions trés attentivement.
- qu'est-ce que je dois dire ?
- Pas un mot. Tu te contentes d'écouter.
Aprés quelques secondes, une voix féminine retentit dans l'écouteur. Le discours était prononcé dans une langue étrangére ; des consonances asiatiques peut-être, ou orientales.
Bref silence. L'histoire recommença, en français. Mais la syntaxe n'était pas respectée : verbes à l'infinitif, articles non accordés, liaisons non appliquées...
Anna tenta de décrypter ce langage bancal mais une autre version débutait déjà. Des mots absurdes se glissaient maintenant dans les phrases...
qu'est-ce que tout cela signifiait ? Le silence emplit tout à coup ses tympans, l'enfonçant davantage dans l'obscurité du cylindre.
Le médecin reprit, aprés un temps :
- Test suivant. A chaque nom de pays, tu me donnes sa capitale.
Anna voulut acquiescer mais le premier nom sonna à son oreille : L'EMPIRE DES LOUPS
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- Suéde.
Elle prononça sans réfléchir :
- Stockholm.
- Venezuela.
- Caracas.
- Nouvelle-Zélande.
- Auckland. Non : Wellington.
- Sénégal.
- Dakar. >"
Chaque capitale lui venait naturellement à l'esprit. Ses réponses tenaient du réflexe, mais elle était heureuse de ces résultats ; sa mémoire n'était donc pas totalement perdue. qu'est-ce qu'Acker-mann et Laurent voyaient sur les écrans ? quelles zones étaient en train de s'activer dans son cerveau ?
- Dernier test, avertit le neurologue. Des visages vont apparaître. Tu les identifies à voix haute, le plus rapidement possible.
Elle avait lu quelque part qu'un simple signe - un mot, un geste, un détail visuel - déclenchait le mécanisme de la phobie ; ce que les psychiatres appellent le signal de l'angoisse. Signal : le terme était parfait. Dans son cas, le seul mot ´ visage ª suffisait à provoquer le malaise. Aussitôt, elle étouffait, son estomac devenait lourd, ses membres s'ankylosaient - et ce galet br˚lant dans sa gorge...
Un portrait de femme, en noir et blanc, apparut sur le miroir. Boucles blondes, lévres boudeuses, grain de beauté au-dessus de la bouche. Facile :
- Marilyn Monroe.
Une gravure succéda à la photographie. Regard sombre, m‚choires carrées, cheveux ondulés :
- Beethoven.
Un visage rond, lissse comme une bonbonniére, fendu de deux yeux bridés.
- Mao Tsé-toung.
Anna était surprise de les reconnaître aussi facilement. D'autres suivirent : Michael Jackson, la Joconde, Albert Einstein... Elle avait l'impression de contempler les projections brillantes d'une 14
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lanterne magique. Elle répondait sans hésitation. Son trouble reculait déjà.
Mais soudain, un portrait la tint en échec ; un homme d'une quarantaine d'années, à l'expression encore juvénile, aux yeux proéminents. La blondeur de ses cheveux et de ses sourcils renforçait son air indécis d'adolescent.
La peur la traversa, comme une onde électrique ; une douleur pesa sur son torse. Ces traits éveillaient en elle une réminiscence mais qui n'appelait aucun nom, aucun souvenir précis. Sa mémoire était un tunnel noir. O˘
avait-elle déjà vu cette tête ? Un acteur ? Un chanteur ? Une connaissance lointaine ? L'image céda la place à une figure tout en longueur, surmontée de lunettes rondes. Elle prononça, la bouche séche :
- John Lennon.
Che Guevara apparut, mais Anna articula :
- Eric, attends.
Le carrousel continua. Un autoportrait de Van Gogh, aux couleurs acidulées, scintilla. Anna saisit la hampe du micro :
- Eric, s'il te plaît !
L'image s'éternisa. Anna sentait les couleurs et la chaleur se réfracter sur sa peau. Aprés une pause, Ackermann demanda :
- quoi >
- Celui que je n'ai pas reconnu : qui était-ce ?
Pas de réponse. Les yeux vairons de David Bowie vibrérent sur le miroir orienté. Elle se redressa et dit plus fort :
- Eric, je t'ai posé une question : qui-é-tait-ce ?
La glace s'éteignit. En une seconde, ses yeux s'habituérent à l'obscurité.
Elle capta son reflet dans le rectangle oblique : livide, osseux. Le visage d'une morte.
Enfin, le médecin répondit :
- C'était Laurent, Anna. Laurent Heymes, ton mari.
COMBIEN DE TEMPS souffres-tu de ces
absences ?
Anna ne répondit pas. Il était prés de midi : elle avait subi des examens toute la matinée. Radiographies, scanners, IRM, et, pour finir, ces tests dans la machine circulaire... Elle se sentait vidée, épuisée, perdue. Et ce bureau n'arrangeait rien : une piéce étroite, sans fenêtre, trop éclairée, o˘ s'entassaient des dossiers en vrac, dans des armoires en ferraille ou posés à même le sol. Des gravures aux murs représentaient des cerveaux à
nu, des cr‚nes rasés portant des pointillés, comme prédécoupés. Tout ce qu'il lui fallait...
Eric Ackermann répéta :
- Depuis combien de temps, Anna ?
- Il y a plus d'un mois.
- Sois précise. Tu te souviens de la premiére fois, non ?
Bien s˚r qu'elle s'en souvenait : comment aurait-elle pu oublier cela ?
- C'était le 4 février dernier. Un matin. Je sortais de la salle de bains.
J'ai croisé Laurent dans le couloir. Il était prêt à partir pour le bureau.
Il m'a souri. J'ai sursauté : je ne voyais pas de qui il s'agissait.
- Pas du tout ?
- Dans la seconde, non. Puis tout s'est replacé dans ma tête.
- Décris-moi exactement ce que tu as ressenti à cet instant. Elle esquissa un mouvement d'épaules, un geste d'indécision sous son ch‚le noir et mordoré :
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- C'était une sensation bizarre, fugitive. Comme l'impression d'avoir déjà
vécu quelque chose. Le malaise n'a duré que le temps d'un éclair (elle claqua des doigts) puis tout est redevenu normal.
- qu'est-ce que tu as pensé à ce moment-là ?
- J'ai mis ça sur le compte de la fatigue.
Ackermann nota quelque chose sur un bloc posé devant lui, puis reprit :
- Tu en as parlé à Laurent, ce matin-là ?
- Non. «a ne m'a pas paru si grave.
- La deuxiéme crise, quand est-elle survenue ?
- La semaine suivante. Il y en a eu plusieurs, coup sur coup.
- Toujours face à Laurent ?
- Toujours, oui.
- Et tu finissais chaque fois par le reconnaître ?
- Oui. Mais au fil des jours, le déclic m'a paru... Je ne sais pas... de plus en plus long à survenir.
- Tu lui en as parlé alors ?
- Non.
- Pourquoi ?
Elle croisa les jambes, posa ses mains frêles sur sa jupe de soie sombre -
deux oiseaux aux plumes p‚les :
- Il me semblait qu'en parler aggraverait le probléme. Et puis... Le neurologue releva les yeux ; ses cheveux roux se reflétaient sur l'arc de ses lunettes :
- Et puis ?
- Ce n'est pas une chose facile à annoncer à son mari. II... Elle sentait la présence de Laurent, debout derriére elle, adossé
aux meubles de fer.
- Laurent devenait pour moi un étranger.
Le médecin parut percevoir son trouble ; il préféra changer de cap :
- Ce probléme de reconnaissance, le rencontres-tu avec d'autres visages ?
- Parfois, hésita-t-elle. Mais c'est trés rare.
- Face à qui, par exemple ?
- Chez les commerçants du quartier. A mon travail, aussi. Je ne reconnais pas certains clients, qui sont pourtant des habitués.
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- Et tes amis ?
Anna fit un geste vague :
- Je n'ai pas d'amis.
- Ta famille ?
- Mes parents sont décédés. J'ai seulement quelques oncles et cousins dans le Sud-Ouest. Je ne vais jamais les voir.
Ackermann écrivit encore ; ses traits ne trahissaient aucune réaction. Ils paraissaient figés dans de la résine.
Anna détestait cet homme : un proche de la famille de Laurent. Il venait parfois dîner chez eux mais il demeurait, en toutes circonstances, d'une froideur de givre. A moins, bien s˚r, qu'on n'évoqu‚t ses champs de recherche - le cerveau, la géographie cérébrale, le systéme cognitif humain. Alors, tout changeait : il s'emportait, s'exaltait, battait l'air de ses longues pattes rousses.
- C'est donc le visage de Laurent qui te pose le probléme majeur ? reprit-il.
- Oui. Mais c'est aussi le plus proche. Celui que je vois le plus souvent.
- Souffres-tu d'autres troubles de la mémoire ?
Anna se mordit la lévre inférieure. Encore une fois, elle hésita :
- Non.
- Des troubles de l'orientation ?
- Non.
- Des défauts d'élocution ?
- Non.
- As-tu du mal à effectuer certains mouvemeRts ? Elle ne répondit pas, puis esquissa un faible sourire :
- Tu penses à Alzheimer, n'est-ce pas ?
- Je vérifie, c'est tout.
C'était la premiére affection à laquelle Anna avait songé. Elle s'était renseignée, avait consulté des dictionnaires médicaux : la non-reconnaissance des visages est un des symptômes de la maladie d'Alzheimer.
Ackermann ajouta, du ton qu'on utilise pour raisonner un enfant :
- Tu n'as absolument pas l'‚ge. Et de toute façon, je l'aurais vu dés les premiers examens. Un cerveau atteint par une maladie 18
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neurodégénérative posséde une morphologie trés spécifique. Mais je dois te poser toutes ces questions pour effectuer un diagnostic complet, tu comprends ?
Il n'attendit pas de réponse et répéta :
- Tu as du mal à effectuer des mouvements ou non ?
- Non.
- Pas de troubles du sommeil ?
- Non.
- Pas de torpeur inexplicable ?
- Non.
- Des migraines ?
- Aucune.
Le médecin ferma son bloc et se leva. Chaque fois, c'était la même surprise. Il mesurait prés d'un métre quatre-vingt-dix, pour une soixantaine de kilos. Un échalas qui portait sa blouse blanche comme si on la lui avait donnée à sécher.
Il était d'une rousseur totale, br˚lante ; sa tignasse crépue, mal taillée, était couleur de miel ardent ; des grains d'ocré parsemaient sa peau jusque sur ses paupiéres. Son visage était tout en angles, aff˚té encore par ses lunettes métalliques, fines comme des lames.
Cette physionomie semblait le placer à l'abri du temps. Il était plus ‚gé
que Laurent, environ cinquante ans, mais ressemblait encore à un jeune homme. Les rides s'étaient dessinées sur son visage sans parvenir à
atteindre l'essentiel : ces traits d'aigle, acérés, indéchiffrables. Seules des cicatrices d'acné creusaient ses joues et lui donnaient une chair, un passé.
Il fit quelques pas dans l'espace réduit du bureau, en silence. Les secondes s'étirérent. N'y tenant plus, Anna demanda :
- Bon sang, qu'est-ce que j'ai ?
Le neurologue secoua un objet métallique à l'intérieur de sa poche. Des clés, sans doute ; mais ce fut comme une sonnette qui déclencha son discours :
- Laisse-moi d'abord t'expliquer l'expérience que nous venons de pratiquer.
- Il serait temps, oui.
- La machine que nous avons utilisée est une caméra à positons. Ce qu'on appelle chez les spécialistes un ´ Petscan ª. Cet L'EMPIRE DES LOUPS
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engin s'appuie sur la technologie de la tomographie à émission de positons : la TEP. Cela permet d'observer les zones d'activité du cerveau en temps réel, en localisant les concentrations sanguines de l'organe. J'ai voulu procéder avec toi à une sorte de révision générale. Vérifier le fonctionnement de plusieurs grandes zones cérébrales dont on connaît bien la localisation. La vision. Le langage. La mémoire.
Anna songea aux différents tests. Les carrés de couleur ; l'histoire racontée de plusieurs maniéres distinctes ; les noms de capitales. Elle n'avait aucun mal à situer chaque exercice dans ce contexte, mais Ackermann était lancé :
- Le langage par exemple. Tout se passe dans le lobe frontal, dans une région subdivisée elle-même en sous-systémes, consacrés respectivement à
l'audition, au lexique, à la syntaxe, à la signification, à la prosodie...
(Il pointait son doigt sur son cr‚ne.) C'est l'association de ces zones qui nous permet de comprendre et d'utiliser la parole. Gr‚ce aux différentes versions de mon petit conte, j'ai sollicité dans ta tête chacun de ces systémes.
Il ne cessait d'aller et venir dans la piéce exiguÎ. Les gravures au mur apparaissaient et disparaissaient au fil de ses pas. Anna aperçut un dessin étrange, représentant un singe coloré doté d'une grande bouche et de mains géantes. Malgré la chaleur des néons, elle avait l'échiné glacée.
- Et alors ? souffla-t-elle.
Il ouvrit ses mains en un mouvement qui se voulait rassurant :
- Alors, tout va bien. Langage. Vision. Mémoire. Chaque aire s'est activée normalement.
- Sauf quand on m'a soumis le portrait de Laurent. Ackermann se pencha sur son bureau et fit pivoter l'écran de
son ordinateur. Anna découvrit l'image numérisée d'un cerveau. Une coupe de profil, vert luminescent ; l'intérieur était absolument noir.
- Ton cerveau au moment o˘ tu observais la photographie de Laurent. Aucune réaction. Aucune connexion. Une image plate.
- qu'est-ce que ça veut dire ?
Le neurologue se redressa et fourra de nouveau ses mains dans 20
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ses poches. Il bomba le torse en une posture thé‚trale : c'était le grand moment du verdict.
- Je pense que tu souffres d'une lésion.
- Une lésion ?
- qui touche spécifiquement la zone de reconnaissance des visages.
Anna était stupéfaite :
- Il existe une zone des... visages ?
- Oui. Un dispositif neuronal spécialisé dans cette fonction, situé dans l'hémisphére droit, dans la partie ventrale du temporal, à l'arriére du cerveau. Ce systéme a été découvert dans les années 50. Des personnes qui avaient été victimes d'un accident vascu-laire dans cette région ne reconnaissaient plus les visages. Depuis, gr‚ce au Petscan, nous l'avons localisée avec plus de précision encore. On sait par exemple que cette aire est particuliérement développée chez les ´ physionomistes ª, les types qui surveillent l'entrée des boîtes, des casinos.
- Mais je reconnais la plupart des visages, tenta-t-elle d'argumenter.
Pendant le test, j'ai identifié tous les portraits...
- Tous les portraits, sauf celui de ton mari. Et ça, c'est une piste sérieuse.
Ackermann joignit ses deux index sur ses lévres, dans un signe ostentatoire de réflexion. quand il n'était pas glacé, il devenait emphatique :
- Nous possédons deux types de mémoires. Il y a ce que nous apprenons à
l'école et ce que nous apprenons dans notre vie personnelle. Ces deux mémoires n'empruntent pas le même chemin au sein du cerveau. Je pense que tu souffres d'un défaut de connexion entre l'analyse instantanée des visages et leur comparaison avec tes souvenirs personnels. Une lésion barre la route à ce mécanisme. Tu peux reconnaître Einstein, mais pas Laurent, qui appartient à tes archives privées.
- Et... ça se soigne ?
- Tout à fait. Nous allons déplacer cette fonction dans une partie saine de ta tête. C'est un des avantages du cerveau : sa plasticité. Pour cela, tu vas devoir suivre une rééducation : une
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sorte d'entraînement mental, des exercices réguliers, soutenus par des médicaments adaptés.
Le ton grave du neurologue démentait cette bonne nouvelle.
- O˘ est le probléme ? demanda Anna.
- Dans l'origine de la lésion. Là, je dois avouer que je cale. Nous n'avons aucun signe de tumeur, aucune anomalie neurologique. Tu n'as pas subi de traumatisme cr‚nien, ni d'accident vas-culaire qui aurait privé
d'irrigation cette partie du cerveau (il fit claquer sa langue). Il va falloir pratiquer de nouvelles analyses, plus profondes, afin d'affiner le diagnostic.
- quelles analyses ?
Le médecin s'assit derriére son bureau. Son regard laqué se posa sur elle :
- Une biopsie. Un infime prélévement de tissu cortical. Anna mit quelques secondes à comprendre, puis une bouffée
de terreur lui monta au visage. Elle se tourna vers Laurent mais vit qu'il lançait déjà un regard entendu à Ackermann. La peur céda la place à la colére : ils étaient complices. Son sort était réglé ; sans doute depuis le matin même. Les mots tremblérent entre ses lévres :
- Il n'en est pas question.
Le neurologue sourit pour la premiére fois. Un sourire qui se voulait réconfortant, mais apparaissait totalement artificiel :
- Tu ne dois avoir aucune appréhension. Nous pratiquerons une biopsie stéréotaxique. Il s'agit d'une simple sonde qui...
- Personne ne touchera à mon cerveau.
Anna se leva et s'enroula dans son ch‚le ; des ailes de corbeau doublées d'or. Laurent prit la parole :
- Tu ne dois pas le prendre comme ça. Eric m'a assuré que...
- Tu es de son côté ?
- Nous sommes tous de ton côté, assura Ackermann. Elle recula pour mieux englober les deux hypocrites.
- Personne ne touchera à mon cerveau, répéta-t-elle d'une voix qui s'affirmait. Je préfére perdre complétement la mémoire, ou crever de ma maladie. Je ne remettrai jamais les pieds ici.
Elle hurla soudain, prise de panique :
- Jamais, vous entendez ?
ELLE COURUT dans le couloir désert, dévala les escaliers, puis s'arrêta net sur le seuil de l'immeuble. Elle sentit le vent froid appeler son sang sous sa chair. Le soleil inondait la cour. Anna songea à une clarté d'été, sans chaleur ni feuilles aux arbres, qu'on aurait glacée pour mieux la conserver.
De l'autre côté de la cour, Nicolas, le chauffeur, l'aperçut et jaillit de la berline pour lui ouvrir la portiére. Anna lui fit un signe de tête négatif. D'une main tremblante, elle chercha dans son sac une cigarette, l'alluma, puis savoura la saveur acre qui emplissait sa gorge.
L'institut Henri-Becquerel regroupait plusieurs immeubles de quatre étages, qui encadraient un patio ponctué d'arbres et de buissons serrés. Les façades ternes, grises ou rosés, affichaient des avertissements vindicatifs : INTERDIT D'ENTRER SANS AUTORISATION ; STRICTEMENT R…SERV… AU PERSONNEL M…DICAL ; ATTENTION DANGER.
Le moindre détail lui semblait hostile dans ce foutu hôpital.
Elle aspira encore une bouffée de cigarette, de toute sa gorge ; le go˚t du tabac br˚lé l'apaisa, comme si elle avait jeté sa colére dans ce minuscule brasier. Elle ferma les paupiéres, plongeant dans le parfum étourdissant.
Des pas derriére elle.
Laurent la contourna sans un regard, traversa la cour puis ouvrit la portiére arriére de la voiture. Il l'attendait, battant le bitume de ses mocassins cirés, le visage crispé. Anna balança sa Marlboro et le rejoignit. Elle se glissa sur le siége en cuir. Laurent fit le tour L'EMPIRE DES LOUPS
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du véhicule et s'installa à ses côtés. Aprés ce petit manége silencieux, le chauffeur démarra et descendit la pente du parking, dans une lenteur de vaisseau spatial.
Devant la barriére blanche et rouge du portail, plusieurs soldats montaient la garde.
- Je vais récupérer mon passeport, prévint Laurent Anna regardait ses mains : elles tremblaient toujours. Elle extirpa un poudrier de son sac et s'observa dans le miroir ovale. Elle s'attendait presque à découvrir des marques sur sa peau, comme si son bouleversement intérieur avait eu la violence d'un coup de poing. Mais non, elle avait le même visage poli et régulier, la même p‚leur de neige, encadrée de cheveux noirs coupés à la Cléop‚tre ; les mêmes yeux étirés vers les tempes, bleu sombre, dont les paupiéres s'abaissaient lentement, avec la paresse d'un chat.
Elle aperçut Laurent qui revenait. Il s'inclinait dans le vent, relevant le col de son manteau noir. Elle ressentit tout à coup la chaleur d'une onde.
Le désir. Elle le contempla encore : ses boucles blondes, ses yeux saillants, ce tourment qui plissait son front... Il plaquait contre lui les pans de son manteau d'une main incertaine. Un mouvement de gamin craintif, précautionneux, qui ne cadrait pas avec sa puissance de haut fonctionnaire.
Comme lorsqu'il commandait un cocktail et qu'il décrivait à coups de petites pincées les dosages qu'il souhaitait. Ou lorsqu'il glissait ses deux mains entre ses cuisses, épaules relevées, pour manifester le froid ou la gêne. C'était cette fragilité qui l'avait séduite ; ces failles, ces faiblesses, qui contrastaient avec son pouvoir réel. Mais qu'aimait-elle encore chez lui ? De quoi se souvenait-elle ?
Laurent s'installa de nouveau à ses côtés. La barriére se leva. Au passage, il adressa un salut appuyé aux hommes armés. Ce geste respectueux agaça de nouveau Anna. Son désir s'évanouit. Elle demanda avec dureté :
- Pourquoi tous ces flics ?
- Des militaires, rectifia Laurent. Ce sont des militaires.
La voiture se glissa dans la circulation. La place du Général-Leclerc, à
Orsay, était minuscule, soigneusement ordonnée. Une 24
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église, une mairie, un fleuriste : chaque élément se détachait nettement.
- Pourquoi ces militaires ? insista-t-elle. Laurent répondit d'un ton distrait :
- C'est à cause de POxygéne-15.
- De quoi ?
Il ne la regardait pas, ses doigts tapotaient la vitre.
- L'Oxygéne-15. Le traceur qu'on t'a injecté dans le sang pour l'expérience. C'est un produit radioactif.
- Charmant.
Laurent se tourna vers elle ; son expression s'efforçait d'être rassurante mais ses pupilles trahissaient l'irritation :
- C'est sans danger.
- C'est parce que c'est sans danger qu'il y a tous ces gardes ?
- Ne fais pas l'idiote. En France, toute opération impliquant un matériau nucléaire est supervisée par le CEA. Le Commissariat à l'Energie Atomique.
Et qui dit CEA, dit militaires, c'est tout. Eric est obligé de travailler avec l'armée.
Anna laissa échapper un ricanement. Laurent se raidit :
- qu'est-ce qu'il y a ?
- Rien. Mais il a fallu que tu trouves le seul hôpital d'Ile-de-France o˘
il y a plus d'uniformes que de blouses blanches.
Il haussa les épaules et se concentra sur le paysage. La voiture filait déjà sur l'autoroute, plongeant au fond de la vallée de la Biévre. Des forêts sombres, brun et rouge ; des descentes et des montées à perte de vue.
Les nuages étaient de retour ; au loin, une lumiére blanche peinait à se frayer un chemin parmi les fumées basses du ciel. Pourtant, il semblait qu'à tout moment le glacis du soleil allait prendre le dessus et enflammer le paysage.
Ils roulérent durant plus d'un quart d'heure avant que Laurent reprenne :
- Tu dois faire confiance à Eric.
- Personne ne touchera à mon cerveau.
- Eric sait ce qu'il fait. C'est un des meilleurs neurologues d'Europe...
- Et un ami d'enfance. Tu me l'as répété mille fois.
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- C'est une chance d'être suivie par lui. Tu...
- Je ne serai pas son cobaye.
- Son cobaye ? (Il détacha les syllabes.) Son-co-baye ? Mais de quoi tu parles ?
- Ackermann m'observe. Ma maladie l'intéresse, c'est tout. Ce type est un chercheur, pas un docteur.
Laurent soupira :
- Tu nages en plein délire. Vraiment, tu es...
- Cinglée ? (Elle eut un rire sans joie, s'abattant comme un rideau de fer.) Ce n'est pas un scoop.
Cet éclat de gaieté, lugubre, renforça la colére de son mari :
- Alors quoi ? Tu vas attendre les bras croisés que le mal gagne du terrain ?
- Personne ne dit que ma maladie va progresser. Il s'agita sur son siége.
- C'est vrai. Excuse-moi. Je dis n'importe quoi. Le silence emplit de nouveau l'habitacle.
Le paysage ressemblait de plus en plus à un feu d'herbes humides. Rouge
‚tre, renfrogné, mêlé de brumes grises. Les bois s'étendaient contre l'horizon, d'abord indistincts, puis, à mesure que la voiture se rapprochait, sous forme de griffes sanguines, de ciselures fines, d'arabesques noires...
De temps à autre, un village apparaissait, dardant un clocher de campagne.
Puis un ch‚teau d'eau, blanc, immaculé, vibrait dans la lumiére frémissante. Jamais on ne se serait cru à quelques kilométres de Paris.
Laurent lança sa derniére fusée de détresse :
- Promets-moi au moins d'effectuer de nouvelles analyses. Sans parler de la biopsie. Cela ne prendra que quelques jours.
- On verra.
- Je t'accompagnerai. J'y consacrerai le temps qu'il faudra. Nous sommes avec toi, tu comprends ?
Le ńous ª déplut à Anna : Laurent associait encore Ackermann à sa bienveillance. Elle était déjà plus une patiente qu'une épouse.
Tout à coup, au sommet de la colline de Meudon, Paris apparut dans un éclatement de lumiére. Toute la ville, déployant ses toits L'EMPIRE DES LOUPS
infinis et blancs, se mit à briller à la maniére d'un lac gelé, hérissé de cristaux, d'arêtes de givre, de mottes de neige, alors que les immeubles de la Défense simulaient de hauts icebergs. Toute la cité br˚lait au contact du soleil, ruisselante de clarté.
Cet éblouissement les plongea dans une stupeur muette ; ils traversérent le pont de Sévres puis sillonnérent Boulogne-Billancourt, sans un mot.
Aux abords de la porte de Saint-Cloud, Laurent demanda :
- Je te dépose à la maison ?
- Non. Au boulot.
- Tu m'avais dit que tu prendrais ta journée. La voix s'était teintée de reproche.
- Je pensais être plus fatiguée, mentit Anna. Et je ne veux pas l‚cher Clothilde. Le samedi, la boutique est prise d'assaut.
- Clothilde, la boutique..., répéta-t-il sur un ton sarcastique.
- Eh bien ?
- Ce boulot, vraiment... Ce n'est pas digne de toi.
- De toi, tu veux dire.
Laurent ne répondit pas. Peut-être n'avait-il même pas entendu la derniére phrase. Il tendait le cou pour voir ce qui se passait devant eux ; la circulation était au point mort sur le boulevard périphérique.
D'un ton d'impatience, il ordonna au chauffeur de les śortir de là ª.
Nicolas comprit le message. Il extirpa de la boîte à gants un gyrophare magnétique, qu'il plaqua sur le toit de la voiture. Dans un hurlement de siréne, la Peugeot 607 se dégagea du trafic et reprit de la vitesse.
Nicolas ne l‚cha plus l'accélérateur. Doigts crispés sur le dossier du siége avant, Laurent suivait chaque esquive, chaque coup de volant. Il ressemblait à un enfant concentré devant un jeu vidéo Anna était toujours étonnée de découvrir que, malgré ses diplômes, malgré son poste de directeur au Centre des études et bilans du ministére de l'Intérieur, Laurent n'avait jamais oublié l'excitation du terrain, l'emprise de la rue.
´ Pauvre flic ª, pensa-t-elle.
Porte Maillot, ils quittérent le boulevard périphérique et s'engagérent dans l'avenue des Ternes ; le chauffeur éteignit enfin sa siréne. Anna entrait dans son univers quotidien. La rue du Fau-L'EMPIRE DES LOUPS
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bourg-Saint-Honoré et ses chatoiements de vitrines ; la salle Pleyel et ses longues baies, au premier étage, o˘ s'agitaient des danseuses rectilignes ; les arcades d'acajou de la boutique Mariage Fréres o˘ elle achetait ses thés rares.
Avant d'ouvrir sa portiére elle dit, reprenant la conversation là o˘ la siréne l'avait interrompue :
- Ce n'est pas simplement un boulot, tu le sais. C'est ma façon de rester en contact avec le monde extérieur. De ne pas devenir totalement givrée dans notre appartement.
Elle sortit de la voiture et se pencha encore vers lui :
- C'est ça ou l'asile, tu comprends ?
Ils échangérent un dernier regard et, le temps d'un cillement, ils furent de nouveau alliés. Jamais elle n'aurait utilisé le mot ámour ª pour désigner leur relation. C'était une complicité, un partage, en deçà du désir, des passions, des fluctuations imposées par les jours et les humeurs. Des eaux calmes, oui, souterraines, qui se mêlaient en profondeur.
Ils se comprenaient alors entre les mots, entre les lévres...
Tout à coup, elle reprit espoir. Laurent allait l'aider, l'aimer, la soutenir. L'ombre deviendrait ambre. Il demanda :
- Je passe te chercher ce soir ?
Elle fit óui ª de la tête, lui souffla un baiser, puis se dirigea vers la Maison du Chocolat.
LE CARILLON DE LA PORTE tinta comme si elle était une cliente ordinaire.
Ces seules notes familiéres la réconfortérent. Elle s'était portée candidate pour ce travail le mois précédent, aprés avoir repéré l'annonce dans la vitrine : elle cherchait alors seulement à se distraire de ses obsessions. Mais elle avait trouvé beaucoup mieux ici.
Un refuge.
Un cercle qui conjurait ses angoisses.
quatorze heures ; la boutique était déserte. Clothilde avait sans doute profité de l'accalmie pour se rendre à la réserve ou au stock.
Anna traversa la salle. La boutique entiére ressemblait à une boîte de chocolats, oscillant entre le brun et l'or. Au centre, le comptoir principal trônait comme un orchestre aligné, avec ses classiques noirs ou créme : carrés, palets, bouchées... A gauche, le bloc de marbre de la caisse supportait les éxtras ª, les petits caprices qu'on cueillait à la derniére seconde, au moment de payer. A droite, se déployaient les produits dérivés : p‚tes de fruits, bonbons, nougats, comme autant de variations sur le même théme. Au-dessus, sur les étagéres, d'autres douceurs brillaient encore, enveloppées dans des sachets de papier cristal, dont les reflets brisés attisaient la gourmandise.
Anna remarqua que Clothilde avait achevé la vitrine de P‚ques. Des paniers tressés supportaient des oufs et des poules de toutes tailles ; des maisons en chocolat, au toit en caramel, étaient sur-l'EMPIRE DES LOUPS
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veillées par des petits cochons en p‚te d'amandes ; des poussins jouaient à
la balançoire, dans un ciel de jonquilles en papier.
- T'es là ? Super. Les assortiments viennent d'arriver. Clothilde jaillit du monte-charge, au fond de la salle, actionné
par une roue et un treuil à l'ancienne, qui permettait de hisser directement les caisses depuis le parking du square du Roule. Elle bondit de la plateforme, enjamba les boîtes empilées et se dressa devant Anna, radieuse et essoufflée.
Clothilde était devenue en quelques semaines un de ses repéres protecteurs.
Vingt-huit ans, un petit nez rosé, des méches blond ch‚tain voletant devant les yeux. Elle avait deux enfants, un mari ´ dans la banque ª, une maison à
crédit et un destin tracé à l'équerre. Elle évoluait dans une certitude de bonheur qui déconcertait Anna. Vivre auprés de cette jeune femme était à la fois rassurant et irritant. Elle ne pouvait croire une seconde à ce tableau sans faille ni surprise. Il y avait dans ce credo une sorte d'obstination, de mensonge assumé. De toute façon, un tel mirage lui était inaccessible : à trente et un ans, Anna n'avait pas d'enfant et avait toujours vécu dans le malaise, l'incertitude, la crainte du futur.
- C'est l'enfer, aujourd'hui. «a n'arrête pas.
Clothilde saisit un carton et se dirigea vers la réserve, au fond du magasin. Anna passa son ch‚le sur l'épaule et l'imita. Le samedi était un tel jour d'affluence qu'elles devaient profiter du moindre répit pour garnir de nouveaux plateaux.
Elles pénétrérent dans la remise, une piéce aveugle de dix métres carrés.
Des amas de conditionnements et des planches de papier-bulles obstruaient déjà l'espace.
Clothilde déposa sa boîte et écarta ses cheveux d'un souffle, en avançant sa lévre inférieure :
- Je t'ai même pas demandé : comment ça s'est passé ?
- Ils m'ont fait des examens toute la matinée. Le médecin a parlé d'une lésion.
- Une lésion ?
- Une zone morte dans mon cerveau. La région o˘ on reconnaît les visages.
- C'est dingue. «a se soigne ?
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L'EMPIRE DES LOUPS
Anna posa son chargement et répéta machinalement les paroles d'Ackermann :
- Je vais suivre un traitement, oui. Des exercices de mémoire, des médicaments pour déplacer cette fonction dans une autre partie de mon cerveau. Une partie saine.
- Génial !
Clothilde arborait un sourire de liesse, comme si elle venait d'apprendre la rémission compléte d'Anna. Ses expressions étaient rarement adaptées aux situations et trahissaient une indifférence profonde. En réalité, Clothilde était imperméable au malheur des autres. Le chagrin, l'angoisse, l'incertitude glissaient sur elle comme des gouttes d'huile sur une toile cirée. Pourtant, à cet instant, elle parut saisir sa gaffe.
La sonnette de la porte vint à son secours.
- J'y vais, dit-elle en tournant les talons. Installe-toi, je reviens.
Anna écarta quelques cartons et s'assit sur un tabouret. Elle commença à disposer sur un plateau des Roméo - des carrés de mousse au café
frais. La piéce était déjà saturée par les effluves entêtants du chocolat.
En fin de journée, leurs vêtements, leur sueur même exhalaient cette odeur, leur salive était chargée de sucre. On racontait que les serveurs de bar étaient saouls à force de respirer les vapeurs d'alcool. Les marchandes de chocolat engraissaient-elles à force de côtoyer des friandises ?
Anna n'avait pas pris un gramme. En realité, elle ne prenait jamais un gramme. Elle mangeait comme on se purge et la nourriture elle-même semblait se méfier d'elle. Les glucides, les lipides et autres fibres passaient leur chemin à son contact...
Elle alignait les chocolats, et les paroles d'Ackermann lui revinrent à
l'esprit. Une lésion. Une maladie. Une biopsie. Non : jamais elle ne se laisserait charcuter. Et surtout pas par ce type, avec ses gestes froids et son regard d'insecte.
D'ailleurs, elle ne croyait pas à son diagnostic.
Elle ne pouvait y croire.
Pour la simple raison qu'elle ne lui avait pas dit le tiers du quart de la vérité.
L'EMPIRE DES LOUPS
31
Depuis le mois de février, ses crises étaient beaucoup plus fréquentes qu'elle ne l'avait avoué. Ses absences la surprenaient maintenant à tout moment, dans n'importe quel contexte. Un dîner chez des amis ; une visite chez le coiffeur ; un achat dans un magasin. Anna se retrouvait soudain entourée d'inconnus, de visages sans nom, au cour de l'environnement le plus familier.
La nature même de ces altérations avait évolué.
Il ne s'agissait plus seulement de trous de mémoire, de plages opaques, mais aussi d'hallucinations terrifiantes. Les visages se troublaient, tremblaient, se déformaient sous ses yeux. Les expressions, les regards se mettaient à osciller, à flotter, comme au fond de l'eau.
Parfois, elle aurait pu croire à des figures de cire br˚lante : elles fondaient et s'enfonçaient en elles-mêmes, donnant naissance à des grimaces démoniaques. D'autres fois, les traits vibraient, trépidaient, jusqu'à se superposer en plusieurs expressions simultanées. Un cri. Un rire. Un baiser. Tout cela agglutiné en une même physionomie. Un cauchemar.
Dans la rue, Anna marchait les yeux baissés. Dans les soirées, elle parlait sans regarder son interlocuteur. Elle devenait un être fuyant, tremblant, apeuré. Les áutres ª ne lui renvoyaient plus que l'image de sa propre folie. Un miroir de terreur.
A propos de Laurent, elle n'avait pas non plus décrit avec exactitude ses sensations. En vérité, son trouble n'était jamais clos, jamais totalement résolu aprés une crise. Elle en conservait toujours une trace, un sillage de peur. Comme si elle ne reconnaissait pas tout à fait son mari ; comme si une voix lui murmurait . Ć'est lui, mais ce n'est pas lui. ª
Son impression profonde était que les traits de Laurent avaient changé, qu'ils avaient été modifiés par une opération de chirurgie esthétique.
Absurde.
Ce délire avait un contrepoint plus absurde encore. Alors même que son mari lui apparaissait comme un étranger, un client de la boutique éveillait en elle une réminiscence familiére, lancinante. Elle était certaine de l'avoir déjà vu quelque part... Elle n'aurait su dire ni o˘ ni quand, mais sa mémoire s'allumait en sa présence ;