La route que nous suivions en remontant le cours de la majestueuse Salouen – appelée, ici, Giamo nou tchou – passe alternativement à travers des gorges profondes et de larges vallées. Le paysage, quelque aspect qu’il revête, y demeure à la fois grandiose et charmant.
La crainte d’être reconnue, qui m’avait tant fait trembler au début de mon voyage, s’était passablement atténuée ; cependant elle demeurait toujours tapie en un coin de mon cœur, prête à se lever à la moindre alerte… Nous nous étions trop attardés à Lhakhangra, pensai-je, c’était une regrettable imprudence. Le sacristain du petit temple n’avait-il point conçu de doute sur notre identité ?… J’observais les rares voyageurs qui apparaissaient derrière nous. Ce cavalier qui accourait dans notre direction n’était-il pas un soldat envoyé à notre poursuite pour nous ramener vers la frontière ?… Et ce piéton qui semblait flâner le long du chemin n’avait-il pas bien l’air de nous épier ?…
Cependant l’agitation due à ces soucis ne parvenait point à troubler, de façon durable, la joie de mon délicieux voyage, ses vagues retombaient à peine soulevées et je sombrais de nouveau dans une quiétude charmée…
Quelques jours après avoir passé à Lhakhangra une tragique rencontre nous attrista. Sur le bord du chemin en face de la Salouen aux claires eaux vertes hivernales, dans un paysage splendide, rayonnant de lumière, un homme âgé, au regard fiévreux, déjà un peu trouble, était couché, la tête reposant sur un sac de cuir. En nous voyant il fit un effort et se souleva sur un coude. Le malheureux semblait près de sa fin. Yongden lui demanda comment il se trouvait là, tout seul.
L’histoire était simple. Le vieux paysan avait quitté son village avec une bande d’amis pour faire, en pèlerinage, le tour du Kha-Karpo. Une maladie qu’il ne s’expliquait pas l’avait privé de ses forces, il ne pouvait plus se traîner. Ses compagnons avaient ralenti le pas pendant quelques jours, ils s’étaient même arrêtés une journée entière… Et puis ils avaient continué leur route. Telle est la coutume thibétaine même au désert, où, s’il ne se rétablit pas promptement, le retardataire, ayant épuisé ses provisions, meurt de faim… sans parler des ours et des loups qui rôdent{41}.
— Vais-je mourir ? demanda anxieusement le vieillard à Yongden. Lama, consultez le sort pour le savoir, je vous prie.
Mon jeune compagnon accomplit rapidement les rites usités et répondit, essayant de rassurer le pauvre homme :
— Non, non, je vois que vous ne mourrez pas.
Son intention était bonne, mais je songeai que la lueur d’espoir qu’il avait fait naître dans l’esprit de l’abandonné s’évanouirait vite si, le lendemain matin, celui-ci se sentait plus faible encore ou si, même plus tôt, dans les ténèbres de la nuit prochaine, il devinait les approches de la mort.
Alors il me fut impossible de me tenir, comme la prudence me l’ordonnait, à mon rôle de vieille mère un peu simple d’esprit. En quelques mots je rappelai au malade les croyances de la religion qu’il avait pratiquée depuis son enfance et lui promis, non point cette vie seulement, mais la renaissance heureuse dans le royaume de Tchenrézigs{42}, qui attend ceux qui meurent sur le chemin d’un pèlerinage. Puis, après des milliers d’années passées, là, dans le repos et la béatitude, d’autres vies encore et encore, jusqu’à ce qu’il ait atteint la suprême illumination de l’esprit qui délivre des liens de la vie comme de ceux de la mort.
Le vieillard m’écouta attentivement, pieusement et, quand j’eus terminé, courba le front et toucha le bas de ma robe avec son front, ainsi que le font les Thibétains aux lamas qu’ils vénèrent. Peut-être imaginait-il qu’une khandoma{43} ou une déesse compatissante, ayant vu sa détresse, avait revêtu la forme d’une pèlerine pour passer sur sa route et le consoler… Qu’importait, si cette illusion enchantait ses dernières heures.
— Puis-je vous être utile d’une façon quelconque ? demandai-je encore.
— Non, répondit-il, j’ai des provisions et de l’argent dans mon sac. Je suis bien ici, avec les dieux. Kalé péb !{44}
— Kalé jou ! {45} répondons-nous, Yongden et moi. Et nous nous éloignons.
Je comprenais que Noub déwa tchen, le séjour de la béatitude, resplendissait maintenant devant ces yeux qui ne distinguaient plus que vaguement les choses de notre monde. Le mourant était transporté par la vision que j’avais évoquée, et tous désirs pour cette vie au sujet de laquelle il avait d’abord si anxieusement interrogé le lama, s’étaient éteints en lui.
Nous goûtâmes ensuite quelques jours de tranquillité relative, flânant le long de la belle vallée de la Salouen. La région que nous traversions ne ressemblait plus aux forêts solitaires du Kha-Karpo, les villages se trouvaient assez rapprochés les uns des autres, et, jugeant encore prudent d’éviter d’être vus par beaucoup de gens, nous nous efforcions de traverser ces petites agglomérations au lever du jour ou même un peu avant l’aube. Cette façon de voyager entraînait, forcément, de longs arrêts dans des endroits retirés, hors des routes et hors de vue, tandis que nous attendions le moment propice pour nous aventurer plus loin. Favorisé par un temps splendide, ce vagabondage paresseux, parmi de beaux sites, n’avait rien de désagréable ; son seul défaut était de rendre notre progrès très lent.
Un matin, alors qu’imprudemment nous prenions notre repas matinal dans une petite caverne près de la route, une passante réveilla la peur assoupie dans notre cœur.
C’était une dame de qualité, élégamment vêtue et couverte de bijoux ; trois servantes la suivaient. Elle s’arrêta devant nous et s’enquit de notre pays natal.
À cette époque nous nous disions dopkas mongols des pâturages du Koukou nor{46} septentrional, et Yongden répondit :
— Nous sommes des gens d’au-delà du lac Bleu (tso ñeunpo partcho la).
— Êtes-vous des philings ? {47} répliqua-t-elle.
Je jouai l’amusement et me mis à rire, comme si l’idée d’être prise pour une étrangère me semblait excessivement drôle et Yongden se leva, attirant l’attention de la dame sur lui afin qu’elle pût se convaincre, par l’examen, de ses traits bien authentiquement mongoliens, qu’il n’y avait rien d’occidental en lui. « C’est ma mère », déclara-t-il en me désignant. Alors, après quelques autres questions, la femme poursuivit son chemin.
Peu après, son mari, montant un superbe cheval très richement harnaché, passa à son tour. Une douzaine de domestiques l’accompagnaient, quelques-uns d’entre eux conduisant les chevaux de la dame et de ses servantes parties en avant.
Le riche voyageur ne daigna point nous honorer même d’un seul regard. Yongden apprit d’un domestique suivant à quelque distance avec les mules portant les bagages, que son maître résidait à un endroit situé au-delà de Menkong, et ce fait renforça ma résolution d’éviter cette petite ville, capitale de la province de Tsarong et siège d’un gouverneur.
La question posée par cette femme me laissa très préoccupée. Ainsi, en dépit de la peine que j’avais prise de me poudrer avec du cacao mélangé de braise pilée, malgré mes jolies nattes en crin de yak, je ne ressemblais pas suffisamment à une Thibétaine. Que pouvais-je inventer de mieux ? Mais, après tout, ma figure n’était peut-être pour rien dans la question de la passante ; des rumeurs avaient pu circuler à mon sujet de l’autre côté de la frontière et être colportées à Lhakhangra. Ne nous étions-nous pas aussi arrêtés trop longtemps dans cet endroit, le sacristain avait-il conçu des doutes sur notre personnalité ?… Yongden et moi ne savions que penser.
La belle vallée que nous suivions avait perdu son charme. Je commençai de nouveau à entrevoir un espion derrière chaque buisson, et des eaux tumultueuses de la Salouen des voix me parurent s’élever, proférant des paroles menaçantes ou railleuses.
Alors il nous vint à l’idée que, peut-être, nous avions nous-mêmes provoqué la question de la voyageuse. Quand Yongden avait dit : « Par-delà le lac Bleu{48} », elle avait probablement confondu tso (lac) avec Gya tso (océan) et compris que nous venions de « par-delà l’océan bleu », ce qui équivalait à dire que nous n’étions pas Asiatiques. Cette façon d’envisager les choses nous rassura, mais nous rayâmes pour toujours de notre vocabulaire de route les mots tso partcho la (par-delà le lac), et nous transportâmes notre patrie à près de trois degrés de latitude, plus au sud devenant natifs d’Amdo, des environs de Lhabrang.
Nous approchions maintenant de Thana où, d’après ce qui m’avait été dit, existait un poste-frontière. Me fiant aux cartes et à quelques récits de voyage que j’avais lus, je me figurais que la route du pèlerinage autour du Kha-Karpo y tournait à l’est, montant vers le col dénommé Tchou la, qui conduit en territoire chinois, sur le versant du Mékong. En réalité, la seule route de Menkong diverge à cet endroit, continuant le long de la Salouen, tandis que le sentier des pèlerins se prolonge vers le nord jusqu’à Wabo. J’ignorais alors ce détail et j’étais extrêmement préoccupée par l’invention d’une nouvelle histoire concernant le but de notre voyage. Nous allions laisser derrière nous la montagne sainte qui, jusque-là, nous avait fourni le prétexte plausible et respectable d’accomplir un exercice religieux, et le chef du poste de Thana devait, pensai-je, être spécialement chargé de surveiller et d’interroger ceux qui, délaissant la route circulaire, se dirigeaient vers l’intérieur du Thibet.
Nous nous arrangeâmes pour arriver à Thana à la nuit. Cette fois, notre plan réussit. Il réussit même trop bien, car si nous étions parfaitement invisibles, le paysage et la route devant nous l’étaient également et nous eûmes grand’peine à nous orienter. Enfin, nous arrivâmes près d’un temple où se trouvaient de nombreux chiens de garde qui aboyèrent furieusement à notre approche. Heureusement ils étaient enfermés dans une cour entourée de murailles et ne pouvaient nous attaquer, mais je craignais que des gens ne vinssent s’assurer que ceux qui provoquaient ce tapage n’étaient pas des voleurs. Il y avait aussi à redouter que le passage de voyageurs mystérieux, errant dans la nuit, ne fût, même indirectement, rapporté au poste et qu’une enquête s’ensuivît. Pour éviter ce risque, Yongden appela très haut le sacristain, le suppliant d’accorder l’hospitalité, pour la nuit, à un ardjopa exténué qui pouvait à peine se traîner à cause de douleurs dans une jambe.
La requête de mon compagnon était conçue dans le langage le plus pathétique et s’exprimait assez bruyamment pour être entendue dans tous les bâtiments du temple.
Durant qu’il jouait sa comédie, je m’étais retirée hors de vue. Nous étions bien certains que le sacristain ne se lèverait pas à cette heure tardive pour ouvrir à un mendiant. Lorsqu’il eut attendu assez longtemps, Yongden s’en alla en se lamentant à haute voix : « Oh ! qu’il est peu charitable de laisser un pauvre malade passer la nuit au froid ! » pleurnichait-il. « Quel manque de pitié ! »… « Quels cœurs durs !… » et ainsi de suite.
Ses plaintes allèrent graduellement decrescendo, comme à l’Opéra le chœur de passants supposés se perdant dans les coulisses. L’effet était assez joli. Je faillis applaudir.
Nous avions dépassé le temple dans de bonnes conditions. Nul de ceux : lamas, ou laïcs, qui pouvaient s’y trouver n’accorderait, le lendemain, une seule pensée au mendiant entendu la nuit précédente. Mais où, maintenant, se trouvait le village ? La nuit complètement noire ne nous permettait pas de l’apercevoir, et eussions-nous même entrevu des maisons, nous n’aurions guère osé nous risquer dans leur direction de crainte de rencontrer, libres cette fois, des chiens pareils à ceux qui gardaient le lhakhang.
Yongden insistait pour que nous dormions pendant quelques heures sur le sentier même. Pour ma part, je préférais m’éloigner davantage et trouver un endroit plus confortable. Nous étions arrivés près d’un ruisseau. Distinguant des pierres permettant de le traverser à pied sec, je m’en allai, en éclaireur, sur l’autre bord où je découvris deux cavernes. Nous avions un asile pour le reste de la nuit !… un « chez nous » où nous allions reposer, avec un toit au-dessus de notre tête. Les dieux du pays nous comblaient.
Je courus informer mon compagnon de notre bonne fortune. Nous nous établîmes immédiatement dans la plus vaste des cavernes où nous soupâmes, enfin, arrosant notre tsampa avec quelques gorgées de l’eau glacée du ruisseau, nous nous endormîmes du profond et calme sommeil des pieux néskorpas{49} thibétains, harassés et heureux.
Le jour se levait lorsque nous nous éveillâmes.
Un groupe de maisons était maintenant visible, proche de l’endroit où nous avions passé la nuit. Les paysans déjà tous levés vaquaient à leurs besognes matinales, récitant, tout en allant et venant, les diverses formules mystiques qui, dans les pays lamaïstes, tiennent la place que les prières occupent en d’autres contrées. Un bourdonnement semblable à celui que pourraient produire quelques centaines de ruches, s’élevait du village.
Des femmes nous regardèrent distraitement de leurs fenêtres ou du haut des toits en terrasse, tandis que nous traversions les ruelles, la tête courbée, pour dissimuler notre visage et bourdonnant pieusement comme tout le monde. Yongden s’enquit de la route à suivre… Quelques minutes plus tard, nous étions hors du hameau, en pleins champs.
Des gens portant des instruments aratoires s’en allaient à leur travail, d’autres étaient déjà occupés à distribuer l’eau dans les divers canaux d’irrigation. Bien que nous fussions en novembre, la température était douce. Ce pays riant n’a rien de commun avec les régions thibétaines arides et glaciales qui s’étendent immédiatement au nord de l’Himâlaya et, si l’âpre majesté de ces dernières lui fait défaut, la vie y est, par contre, facile et agréable.
Tout en gravissant la montagne nous causâmes avec plusieurs travailleurs occupés dans les champs voisins du chemin, puis, après quelques heures de marche en forêt, nous franchîmes un col nommé Tondo la, dont l’altitude approximative est de 3360 mètres.
Ce même soir, pour la première fois depuis que nous avions quitté le Yunnan, nous nous hasardâmes à planter notre petite tente.
Le lendemain matin, nous apercevions le Nou tchou coulant rapidement dans une gorge profonde pour se jeter dans la Giamo nou tchou (Salouen) et le traversions sur un pont « cantilever » bien construit.
À ce moment de nombreux pèlerins nous rejoignirent et assiégèrent mon jeune compagnon pour qu’il leur prédît l’avenir concernant certaines questions qui les préoccupaient. Repousser une requête de ce genre est considéré comme un coupable manque de bienveillance de la part d’un lama jugé capable de l’exaucer. Yongden devait souvent se plier à la coutume, mais il ne manquait point d’intercaler parmi les rites habituels quelques discours très simples sur la véritable doctrine bouddhiste, s’efforçant ainsi d’ébranler quelque peu les croyances superstitieuses profondément enracinées dans l’esprit de ses auditeurs. Lorsqu’on le consultait à propos de malades, il ajoutait encore de bons conseils touchant la propreté et l’hygiène.
Cette fois, il me fallut demeurer plus d’une demi-heure assise contre une falaise de terre jaunâtre sur laquelle le soleil dardait ses rayons brûlants. Le lama ne parvenait pas à se débarrasser des acharnés curieux. L’un le consultait sur la façon dont son bétail prospérait en son absence ; un autre, désireux de commémorer le souvenir de son pèlerinage en ajoutant quelques pierres gravées au mendong{50}, érigé à l’entrée de son village, voulait connaître quelles inscriptions lui rapporteraient la plus grande somme de mérites et de prospérité. Comme de coutume, les questions les plus saugrenues furent posées.
Enfin, une jeune fille exténuée par de longues marches s’approcha ; ses pieds étaient enflés, elle ne pouvait poursuivre sa route que très lentement et craignait d’être laissée en arrière. Elle souhaitait ardemment savoir si elle redeviendrait alerte et en état de marcher sans peine. Sa mère, elle, insistait pour qu’on lui dévoilât le nom du démon qui avait raidi les jambes de son enfant et causé l’enflure de ses pieds. Que cet accident fût un effet naturel de semaines de longues courses par des chemins difficiles, ni la vieille, ni sa fille, ni aucun de leurs compagnons n’eussent jamais voulu l’admettre.
Mon fils adoptif commença par officier de façon strictement orthodoxe. « Je comprends ce dont il s’agit, dit-il, après avoir terminé les gestes rituels. Il existe un moyen de délivrer cette fille du démon qui la tourmente, bien que ce dernier soit d’une espèce particulièrement maligne. »
— Écoutez-moi tous, très attentivement, afin de bien vous rappeler ce que je vais vous dire.
Les pèlerins entourèrent immédiatement mon sorcier, certains s’asseyant à ses pieds, d’autres demeurant debout, immobiles, le dos contre la falaise, tous tendant leur esprit avec un effort qui ridait leur front hâlé, afin de bien saisir ce que le ñeune chés{51} allait ordonner :
— Vous rencontrerez un chörten sur votre route, déclara Yongden – une prophétie qui ne pouvait manquer de se réaliser, car les chörtens sont nombreux au Thibet. Vous ferez halte à cet endroit et la fille malade demeurera assise près du chörten pendant trois jours, étant bien abritée de façon que les rayons du soleil ne touchent pas sa tête. Trois fois, chaque jour : à l’aurore, lorsque le soleil sera au milieu du ciel, et au crépuscule, vous vous réunirez pour réciter Dölma{52}. Ceux qui ne savent pas Dölma répéteront Mani.
« La malade tournera trois fois autour du chörten pendant cette récitation et, à part ces courtes promenades, elle ne bougera point durant les trois journées.
« Après avoir circulé ainsi, la jeune fille mangera un repas nourrissant ; ses pieds et ses jambes seront massés dans de l’eau chaude à laquelle vous ajouterez une pincée de sable provenant du très saint monastère de Samyé, que je vous donnerai. Lorsque ceci aura été fait, la terre qui aura été mouillée pendant l’opération devra être enlevée avec soin, jetée au loin, dans un trou profond, et recouverte avec d’autre terre ou des pierres, parce que le pouvoir du démon sera emporté avec cette eau consacrée et tombera avec elle sur le sol, près du chörten.
« Si le démon n’était point chassé, si la malade continuait à souffrir, cela signifierait que vous avez commis des erreurs dans l’accomplissement des rites. Il faudrait, dans ce cas, les recommencer auprès du chörten suivant que vous rencontreriez.
« Écoutez-moi encore. Nul de vous ne doit quitter ses compagnons avant que vous soyez arrivés tous ensemble dans votre pays. Je vois que le démon suivrait immédiatement celui qui se séparerait de la jeune fille, pour se venger de lui, d’avoir été empêché d’agir avec elle comme il lui plaisait.
« Je vais apprendre une dzoung{53}, à la mère de la malade, et celle-ci, en la répétant, protégera non seulement sa fille, mais vous tous, tant que vous voyagerez ensemble. »
Les pèlerins se sentaient transportés au ciel. Le lama avait parlé si longtemps et ils ne pouvaient ni bien comprendre, ni se rappeler ce qu’il avait dit, ce qui, sans le moindre doute, signifiait que son savoir était extraordinairement profond.
Alors Yongden les congédia tous, ne retenant auprès de lui que la vieille mère pour lui communiquer la syllabe magique.
— Bhhah !… exclama-t-il à son oreille avec le bruit d’un coup de tonnerre et en roulant des yeux terribles.
Tremblante, mais pleine de joie à la pensée qu’elle n’avait plus rien à redouter des mauvais esprits, la bonne femme se prosterna avec la plus sincère gratitude et s’en alla dans la direction où les pèlerins avaient disparu. Tout en montant le chemin elle essayait sotto voce d’imiter l’intonation de son initiateur.
— Bhhah !… bhhahh ! bhhah !… murmurait-elle mais bientôt a se changea en ê, en î et finit par demeurer une sorte de bêlement de chèvre angoissée par quelque souci : bêêê… bêêê…
Je fis semblant de rattacher ma jarretière pour rester en arrière et rire tout mon saoul, la tête enfouie dans les larges manches de mon épaisse houppelande.
— Quoi donc ? me dit Yongden en souriant, quand je le rejoignis. Cette pauvrette jouira de trois jours de repos, d’un peu de massage et de quelques bons repas, cela ne peut que lui faire du bien. Et puisque sa mère, qui ne l’abandonnera certainement pas, possède le secret de la précieuse Dzoung, les autres pèlerins ralentiront le pas s’il le faut et ne regagneront pas leur pays sans elle. C’est là une besogne honnête et, d’ailleurs, ne m’avez-vous pas donné l’exemple de ces ruses charitables ?
Je ne pouvais rien répliquer, il avait raison. Moi aussi, j’estimais qu’en s’y prenant de cette façon bizarre il avait rendu un réel service à la pauvre fille.
Lorsque nous eûmes gagné le sommet de la falaise, nous vîmes des champs dans toutes les directions et, tout près, un village dont nous sûmes, plus tard, le nom : il s’appelait Ké.
La plupart des pèlerins y étaient déjà arrivés, et quelques hommes revenant sur leurs pas accouraient vers nous.
— Oh ! lama, dirent-ils à Yongden. Quel savant nieunchés tchen vous êtes ! Vous avez bien dit que nous rencontrerions promptement un chörten. Le voici, et la fille est déjà assise à côté de lui. Faites-nous la grâce de boire du thé avec nous.
Je ne me rappelais point que Yongden eût dit qu’ils rencontreraient « promptement » un chörten. Mon fils laisse généralement à ses prophéties le caractère vague qui sied aux déclarations d’un oracle avisé ; mais les braves Thibétains avaient ajouté d’eux-mêmes de quoi augmenter la beauté du prodige.
Un petit chörten, enfin se trouvait là, et aussi une lamaserie campagnarde dont les quelques membres furent tôt mis au courant des talents déployés par leur remarquable collègue.
Nos pèlerins n’étaient point des mendiants, mais des cultivateurs aisés. Ils firent venir des pots d’eau-de-vie d’orge et, tout en buvant, se mirent à relater d’étranges miracles, soi-disant accomplis par mon innocent compagnon.
Chacun d’eux tenait à avoir remarqué un fait encore plus surprenant que ceux déjà décrits par ses camarades ; la grandeur et le pittoresque des merveilles imaginées croissaient de plus en plus. Enfin, l’un des voyageurs déclara qu’il avait clairement vu qu’en traversant la rivière le lama était point passé sur le pont, mais à côté de celui-ci, marchant dans le vide.
Yongden, bien qu’il n’eût point bu d’alcool, observant toujours très strictement la règle bouddhiste qui interdit les boissons fermentées, subit cependant la contagion de l’excitation générale. À son tour, il raconta des histoires entendues dans les pays lointains qu’il avait parcourus. Il dépeignit Riwotsé nga, le mont aux cinq pics, demeure de Jampéion{54}, le dieu du Savoir et de l’Éloquence, protecteur des Lettres, et la montagne sacrée de Kuntou Zangpo{55}, où ceux dont l’esprit est pur peuvent contempler Sangyais{56}, lui-même, dans une auréole aux couleurs de l’arc-en-ciel.
Je commençai à trouver que la plaisanterie allait trop loin. Tout le village et les trapas{57} locaux s’étaient assemblés autour du jeune homme et, lui, allait son train, prophétisant, donnant des avis sur mille sujets et dévoilant des choses cachées. Les gens lui apportaient de menus présents en nature, qu’il acceptait gracieusement. Cette trop grande célébrité m’inquiétait, mais, probablement, voyais-je mal les choses ; qui donc se fût avisé de penser que la mère de ce brillant magicien était une étrangère ?
Je parvins cependant à attirer l’attention de mon fils et, avec une ferveur quelque peu nerveuse, je prononçai : Karmapa Kiéno ! {58}. C’est là une sorte d’oraison jaculatoire, usitée parmi les fidèles de la secte des Kargyud-Karma, qui a pour but d’appeler sur eux la protection du chef de la secte, leur père spirituel, mais dans la pratique courante ces deux mots n’ont guère que la valeur d’une simple exclamation. En ce qui nous concernait, suivant le code secret que j’avais établi, de même que dans un de mes voyages précédents, ces pieuses paroles signifiaient très vulgairement : « Décampons au plus vite ! »
Quelque peu vexé d’abandonner son triomphe, Yongden déclara à son entourage qu’il allait prendre congé et continuer son chemin. Tous protestèrent, disant que le prochain village était situé trop loin pour être atteint avant la nuit et que, quant à camper en cours de route, il n’y fallait point songer, car nous ne trouverions nulle part d’eau pour faire notre thé du soir. Mieux valait, ajoutaient les excellents villageois, passer la nuit parmi eux qui nous donneraient un bon gîte. Mon lama était très tenté d’accepter, je le compris ; mais au regard implorant qu’il lança dans ma direction je répondis par un Karmapa Kiéno ! d’une ferveur plus ardente encore, dont l’accent émut quelques-uns de ceux qui nous entouraient et les fit répéter dévotieusement Karmapa Kiéno ! Karmapa Kiéno !…
Nous partîmes enfin et je me sentis soulagée en retrouvant le silence et la solitude de la campagne. Je grondai sévèrement Yongden pour la façon dont il se faisait remarquer, alors que je ne souhaitais rien tant que de passer sans attirer l’attention, et, mortifié par mes reproches, il bouda pendant plusieurs heures.
Vers le soir nous franchîmes un col dont l’altitude est d’environ 2200 mètres et, de là, descendîmes par un large chemin poussiéreux coupé à travers une chaîne de montagnes blanchâtres qui me rappelèrent celles du Kansou, dans la Chine septentrionale.
On nous avait exactement renseignés, pas le moindre ruisseau ne coulait sur notre parcours, et la perspective de n’avoir rien à boire, ni avant de s’endormir, ni le lendemain à son réveil, ajoutait à la mauvaise humeur de mon compagnon.
Un brillant premier quartier de lune éclairait le paysage et, si nous n’avions pas été fatigués, nous aurions pu aisément continuer à marcher pendant une partie de la nuit. Mais à la vue d’une minuscule caverne haut perchée au-dessus du chemin, le besoin de sommeil nous vainquit. Nous cédâmes d’autant plus facilement que nous avions mis deux chaînes de montagnes et une rivière entre nous et le tant redouté Thana et croyions n’avoir rien à craindre au prochain village. Combien nous nous illusionnions !
Le lendemain devait commencer une série de jours remplis d’incidents bien propres à ébranler sérieusement des nerfs moins solides que les miens.
Nous arrivâmes au village, qui est nommé Wabo, dans le milieu de la matinée, affamés et, surtout, altérés. Chose bien naturelle, puisque nous n’avions rien bu ni mangé depuis notre repas de midi avec les pèlerins près du chörten de Ké.
Nous nous étions tant moqués des démons, la veille que, peut-être, l’un d’entre eux souhaitant se venger en nous jouant un mauvais tour, nous suggéra une idée que nous n’aurions jamais dû concevoir : celle de nous arrêter au milieu du village et de faire du thé à un endroit où un aqueduc primitif amenait l’eau pour ses habitants.
Un peu de neige était tombée pendant la nuit, je ramassai de-ci de-là, sur la route blanche, les menues branches et le peu de bouse de vache à peu près sèche que je trouvai, puis Yongden alluma du feu. L’eau fut lente à bouillir, mon compagnon très lent à manger et à boire ; il s’ensuivit que des paysans, d’abord deux ou trois, puis une dizaine et, finalement, peut-être le double de ce nombre, s’assemblèrent pour nous regarder. Une femme charitable voyant la difficulté que j’avais à trouver de quoi alimenter le feu qui conservait le thé chaud, m’apporta un fagot pris chez elle.
Yongden eût-il alors prononcé la dixième partie seulement des « paroles ailées » par lesquelles, à l’instar d’Ulysse, il avait diverti et charmé les indigènes de Ké, cette halte se fût probablement terminée sans incidents, mais une statue ne pouvait être plus muette que le ci-devant orateur. Il ne disait pas un mot, ne faisait pas un geste : il mangeait et buvait, et buvait et mangeait alternativement et sans fin. Les gens le considéraient avec un étonnement profond. Les Thibétains sont généralement loquaces et le taciturne Yongden bouleversait toutes leurs idées concernant les ardjopas.
— Qui sont ces gens, d’où viennent-ils ? dit une femme, dans l’intention évidente que nous répondions à la question. Mais le lama persévéra dans le même extraordinaire mutisme.
Quelle misère ! Dans le code secret de formules pour toutes les occasions, que j’avais élaboré si soigneusement, croyant ne rien y oublier, j’avais omis de pourvoir à l’ordre : « Parlez ! » Maintenant, buvant mon thé humblement derrière mon fils assis sur un vieux sac que j’avais étendu pour lui servir de tapis, je n’avais aucun moyen de le tirer de son inexplicable inertie. Je crus prudent d’accentuer mes témoignages de respect et le servir ostensiblement de toutes façons pour parer aux soupçons que les assistants pourraient concevoir. Hélas ! cela aussi faillit tourner à ma perte.
J’avais emporté, pour la laver, notre unique marmite, dans laquelle le thé avait bouilli, mais le contact de l’eau eut le résultat naturel de me nettoyer les mains et avec ce commencement de propreté, leur blancheur apparut, Préoccupée par la conduite angoissante de Yongden, ce détail m’avait échappé quand une femme murmura à une autre de nos spectatrices :
— Ses mains ressemblent à celles d’une philing.
Avait-elle jamais vu des gens de race blanche ? C’était douteux, à moins qu’elle n’ait été à Bhatang ou ailleurs dans le Thibet chinois, ou bien à Gyantzé dans l’extrême sud du pays. Mais les Thibétains ont des idées fortement arrêtées en ce qui concerne le canon des traits et des particularités des Occidentaux. Ceux-ci doivent être de haute stature, avoir des cheveux blonds, la peau claire, les joues roses et les « yeux bleus », dénomination qui s’applique distinctement à toutes les nuances d’iris qui ne sont point noir ou brun foncé. Mig kar (yeux blancs) est une expression courante à tendance injurieuse, désignant les étrangers. Rien de plus horrible, au point de vue de l’esthétique des Thibétains, que des yeux bleus ou gris et ce qu’ils appellent des « cheveux gris », c’est-à-dire des cheveux blonds.
Ainsi, la couleur de ma peau était sur le point de me trahir. Je ne manifestais par aucun signe que j’avais entendu la réflexion de la villageoise, mais tout en maniant la marmite, je m’arrangeai pour me frotter les mains sur son fond rendu noir et graisseux par la fumée.
Parmi ceux qui, rangés en demi-cercle, continuaient à nous examiner, je découvrais maintenant trois soldats. Bonté du ciel ! Il existait un poste dans ce village et, très probablement, il n’y en avait point à Thana que nous avions traversé avec un tel luxe de précautions. Qu’allait-il advenir ?… J’entendais vaguement un murmure courir parmi les paysans : « Sont-ce des philings ?… Et ce lama semblant pétrifié, qui continuait toujours à mastiquer sa tsampa !… Je n’osais même pas prononcer le Karmapa Kiéno traduisible par « Sauvons-nous en hâte », de crainte que ma voix, résonnant dans cet étrange silence, n’attirât davantage l’attention sur moi.
Enfin, Yongden se leva cependant et un homme s’aventura à lui demander où il se rendait. Je frémis, une réponse maladroite pouvait compromettre notre réussite, car c’était maintenant, devant tous ces yeux inquisiteurs, qu’il nous fallait quitter le chemin des pèlerins. Nous venions de le comprendre, nous nous étions arrêtés précisément à cette bifurcation de la route que nous avions cru, autrefois, exister à Thana. Des deux sentiers qui se séparaient devant nous, l’un conduisait en Chine en contournant au nord la chaîne du Kha Karpo, et l’autre menait à la vallée supérieure du Nou tchou. Le choix que nous allions faire équivaudrait à confesser que nous nous dirigions vers le centre du Thibet.
Yongden déclara avec calme qu’il avait accompli le pèlerinage du Kha Karpo et, l’ayant terminé, retournait, avec sa mère, dans son pays.
Il n’ajouta rien de plus, chargea son fardeau sur son dos, me fit signe de reprendre le mien et nous nous mîmes en marche.
Alors le miracle se produisit. L’esprit taquin qui s’amusait à nos dépens changea le thème de ses plaisanteries et les exerça en notre faveur. L’espèce de tension qui pesait sur chacun se relâcha ; j’entendis quelques hommes dire en badinant : « Des philings vont en pèlerinage. » Cette idée parut si comique et si invraisemblable que tous éclatèrent de rire.
— Ce sont des Sokpos (Mongols), déclara un autre d’un air entendu, et les hochements de tête affirmatifs qui lui répondirent ne me laissèrent aucun doute sur l’opinion conçue par les villageois quant à notre nationalité. Ainsi, toujours silencieux, marchant, il me semblait, dans un rêve, nous quittâmes le sentier ceinturant le Kha Karpo et, devant tous ces gens, nous prîmes la route de Lhassa.
Il nous fallait, encore une fois, franchir une chaîne de montagnes. Voyager au Thibet oblige à une véritable gymnastique des muscles et des poumons. Dans le cours d’une même journée, montant et descendant de vallées en cimes et de cimes en vallées, l’on passe par des altitudes très différentes. Cet exercice, peut-être excellent pour la santé, ne laisse pas que de fatiguer le piéton, surtout, comme c’était notre cas, lorsqu’il est lourdement chargé. Toutefois, le côté pénible de ces marches a sa contre-part dans la distraction procurée par la diversité des paysages que l’on contemple et, à tout prendre, je les préfère de beaucoup aux voyages plus aisés, mais monotones, à travers les grands steppes.
Après le passage du col, qui se nomme Tong la{59}, nous trouvâmes un excellent chemin en forêt qui conduisait tout droit à une large rivière s’enfonçant dans une belle gorge. À ma grande surprise, je constatai que l’eau coulait dans la direction de la Chine. Je n’avais point encore lu, à cette époque, les récits des rares explorateurs qui, avant moi, ont suivi le même chemin, alors que cette partie du Thibet n’avait point encore été soustraite à la suzeraineté de la Chine.
Tous avaient été intrigués par cette mystérieuse rivière qui semblait aller rejoindre le Mékong, alors qu’il était connu qu’une gigantesque chaîne de montagnes closait, dans cette direction, le bassin de la Salouen. Quant à moi, comme les informations que j’avais recueillies ne mentionnaient qu’un seul cours d’eau, le Nou tchou que je devais remonter, je conclus que ce dernier tournait autour de la chaîne que je venais de franchir et que la rivière que j’avais traversée au-dessous de Ké était la même que celle qui coulait maintenant devant moi.
Un homme que je croisai, plus bas dans la vallée, me confirma ce fait. Il nous expliqua aussi que nous rencontrerions bientôt un pont, et qu’il nous faudrait, à cet endroit, passer sur la rive opposée afin de nous rendre au monastère de Pedo où il nous serait possible d’acheter des vivres. Il nous dit encore qu’un chemin que nous apercevions de l’autre côté de la rivière conduisait à Atunzé (en territoire chinois), en traversant plusieurs cols.
Le pays était joli, bien cultivé dans le fond de la vallée et boisé sur la partie supérieure des versants de montagnes restés verts et feuillus, bien que nous fussions en hiver.
Le soleil se coucha comme nous traversions le pont. J’entendais passer devant le monastère pendant la nuit et me cacher ensuite un peu plus loin, laissant à Yongden le soin d’aller seul, dès l’aube, acheter des provisions.
J’aurais volontiers campé près de la rivière où se trouvait un charmant bosquet naturel arrosé par un ruisselet d’eau limpide, mais la lamaserie se trouvait encore loin et il était préférable de m’arrêter seulement lorsqu’elle serait en vue, afin de pouvoir mieux choisir le moment favorable pour la dépasser.
C’est à cet endroit que nous nous servîmes pour la première fois de nos bouteilles en caoutchouc. C’étaient de simples bouillottes, telles que les personnes frileuses en mettent dans leur lit pour se tenir chaud. Lorsque je me décidai à les inclure dans mes très sommaires bagages, je songeai qu’elles pourraient être utiles à des voyageurs manquant de couvertures, lorsqu’il leur faudrait passer les nuits d’hiver à de hautes altitudes, et qu’elles nous permettraient ainsi de transporter une petite provision d’eau lorsque nous traverserions des régions sèches. Malheureusement leur aspect étranger nous empêchait de les remplir en présence des Thibétains et, pour cette raison, nous souffrîmes plus d’une fois de la soif, alors qu’il nous aurait été facile d’emporter assez d’eau pour faire du thé.
Pedo-gön{60} se trouvait vraiment loin du pont. La nuit tomba avant que nous l’ayons même entrevue. Nous suivions un sentier montant en pente douce à travers des bois ; à l’un de ses tournants atteignant un endroit découvert, nous vîmes plusieurs feux brûlant sur la montagne. Probablement des voyageurs campaient là et il se pouvait que nous arrivions près d’eux si nous continuions notre marche. Cette perspective me déplaisait, mais d’autre part, attendre jusqu’au matin que ces gens fussent partis, bouleversait mes plans et m’obligerait à passer auprès du monastère dans le milieu de la matinée, ce qui me déplaisait bien davantage encore. L’on m’avait dit qu’un fonctionnaire de Lhassa y résidait et je désirais, absolument aussi, éviter d’être vue par les trapas du lieu.
Les moines étaient beaucoup plus à redouter pour nous que les simples villageois, car tandis que ces derniers quittent rarement leur demeure et savent bien peu de chose concernant le monde au-delà des montagnes qui encerclent leur horizon, les lamas de tous rangs sont, eux, d’intrépides voyageurs. Durant leurs pérégrinations ils voient nombre de choses et nombre de gens – y compris des philings – et glanent maintes connaissances dont certaines pouvaient nous gêner. Bref, nous avions intérêt à nous méfier de leur perspicacité.
Continuant à avancer, nous gagnâmes la lisière des bois. Le sol y avait été défriché pour les cultures et notre sentier devint excessivement étroit, rasant à droite les haies des champs, tandis qu’il se terminait à pic, à notre gauche, au-dessus des terrains avoisinant la rivière, qu’il ne nous était pas possible de discerner dans la nuit.
Les feux avaient cessé de flamber, un vague rougeoiement nous permettait de constater qu’ils se trouvaient loin de notre route. Néanmoins, nous passâmes en grand silence.
De vagues silhouettes de murs se discernaient qui pouvaient être les bâtiments du monastère, nous crûmes sage de nous arrêter jusqu’aux premières lueurs du jour, de crainte de nous tromper de route aux environs de la gompa et de provoquer les aboiements des chiens si nous errions longtemps dans le voisinage.
Une bise piquante balayait la petite falaise sur laquelle nous étions perchés, nul abri n’apparaissait. La meilleure place que nous découvrîmes fut contre une roche debout qui nous protégeait quelque peu d’un côté.
Une poignée de tsampa arrosée d’une gorgée de l’eau que j’avais emportée composa notre souper.
Nous nous étendîmes, ensuite, pour prendre un peu de repos. Des pointes de rochers perçant, de-ci de-là, la terre durcie par le gel, rendaient notre couche vraiment ascétique. Je m’endormis pourtant bientôt, tenant ma bouteille en caoutchouc étroitement serrée entre mes bras, sous ma robe, non certes pour qu’elle me réchauffât, mais, par un renversement inusité de nos rôles, afin d’empêcher le liquide qu’elle contenait de geler et me réserver de quoi me désaltérer à mon réveil.
Aux premiers rayons du jour, nous vîmes le monastère à quelques pas de nous et dans une direction tout à fait différente de celle où nous avions cru l’entrevoir la veille. Nous passâmes en longeant les murailles, nous hâtant d’être hors de vue. Un chef indigène vêtu de beaux habits et montant un cheval élégamment harnaché, nous croisa à l’entrée de la route qui conduit vers Bhatang. Il nous regarda d’un air indifférent sans nous adresser la parole.
Nous nous rendions compte, maintenant, qu’il n’existait dans le voisinage immédiat de la gompa aucun endroit où je pusse demeurer cachée, tandis que Yongden ferait ses achats.
Notre chemin descendait dans une vallée étroite où coulait un petit affluent du Nou tchou. Plusieurs fermes et des moulins étaient bâtis sur ses bords.
Une caravane marchande, venant de Lhassa, arrivait en même temps que nous, emplissant le sentier de mules chargées de balles de marchandises. On voyait du monde de tous les côtés. Force nous fut de continuer notre route, bien que nous fussions extrêmement contrariés de nous éloigner du monastère, ayant un urgent besoin de renouveler nos provisions.
Enfin, après avoir traversé cette vallée, je découvris de vastes champs encore incultes et coupés par des buissons. Je demeurai là quelques heures, blottie parmi les broussailles, lisant un traité philosophique thibétain. Lorsque Yongden revint, chargé comme un mulet, nous fîmes un véritable déjeuner de Lucullus avec une soupe épaisse aux navets et à la farine de blé. Puis, remplissant notre ambag{61} d’abricots séchés, nous partîmes joyeusement en grignotant notre dessert.
Dans le courant de l’après-midi nous entrâmes de nouveau dans une région couverte de forêts où nous rencontrâmes des groupes de pèlerins flânant le long du chemin. Ils appartenaient à une bande nombreuse comptant au moins cinquante personnes. Nous trouvâmes, un peu plus loin, leur avant-garde qui faisait bouillir du thé dans des chaudrons de la dimension d’un tub.
Yongden fut retenu là pendant longtemps : requis par certains de leur prédire l’avenir, et par d’autres de les conseiller, touchant la conduite qu’ils devaient tenir pour amener la réussite d’entreprises diverses. Un grand nombre sollicitèrent sa bénédiction.
Assise par terre, je m’amusais à regarder les faits et gestes de ces grands enfants. Lama et croyants se comportaient avec une profonde gravité ; cependant des saillies soudaines, des réflexions subites faites à haute voix suffisaient à provoquer les rires, à déchaîner parmi toute la troupe cette bonne humeur rustique, cette communicative gaieté qui rendent la vie au Thibet si agréable.
Au coucher du soleil, nous nous trouvâmes parmi de sombres forêts peuplées d’arbres énormes. Le sentier continuait à être bon et, comme nous avions perdu beaucoup de temps avec les pèlerins, je désirais prolonger notre marche autant que possible.
Tandis que je descendais vers un ravin au fond duquel coulait un ruisseau, je remarquai quelque chose, semblable à un paquet, au milieu du chemin. En approchant, je vis que c’était un vieux bonnet en peau d’agneau comme en portent les femmes du pays de Kham.
Yongden le souleva avec le bout ferré de son bâton et le jeta de côté. Il n’alla pas loin, sembla voleter un instant, à la façon d’un oiseau et se posa, si je puis employer ce terme, sur le tronc renversé d’un arbre gigantesque.
Un pressentiment singulier me poussa : cette vilaine coiffure crasseuse allait me devenir très utile ; en vérité, elle m’avait été envoyée dans ce but, et obéissant à cette suggestion occulte, je quittai le sentier pour l’aller chercher.
Il déplaisait à Yongden d’emporter avec nous ce misérable et malodorant béguin. En général, les Thibétains, lorsqu’ils voyagent, ne ramassent pas leur propre chapeau s’il vient à choir sur le sol ; ils consentiraient encore bien moins à en ramasser un qui ne leur appartînt pas. Cet objet, croient-ils, leur porterait malheur. Au contraire, voir une vieille botte sur son chemin est un heureux présage, et souvent, quelque sale que puisse être celle qu’ils ont rencontrée, les voyageurs la placent un instant sur leur tête pour attirer la bonne chance.
Mon compagnon s’était affranchi de ces superstitions, mais cette fourrure malpropre le dégoûtait et il ne voyait rien de merveilleux dans notre trouvaille.
— Un pèlerin quelconque, me dit-il, a dû attacher ce bonnet à son khourga{62} et il est tombé sans qu’il s’en aperçoive, ou bien craignant qu’il ne lui porte malheur s’il le ramassait, il a préféré l’abandonner.
Les choses s’étaient, en effet, probablement passées ainsi. Je n’imaginais certainement pas qu’une déesse, assise sur un lotus paradisiaque, avait confectionné, à mon intention, ce piètre échantillon de l’art de la modiste. Évidemment, un voyageur ou une voyageuse l’avait perdu ; mais pourquoi précisément à cette place, sur notre route ?… Et pourquoi, à sa vue, la conviction que ce bonnet allait jouer un rôle important dans mon voyage avait-elle surgi si fortement dans mon esprit ?… L’Orient – surtout au Thibet – est la terre du mystère et des événements étranges. Pour peu que l’on sache regarder, écouter, observer attentivement et longuement l’on y découvre un monde au-delà de celui que nous sommes habitués à considérer comme seul réel, peut-être parce que nous n’analysons pas assez minutieusement les phénomènes dont il est tissu et ne remontons pas suffisamment loin l’enchaînement des causes qui les déterminent.
L’éducation lamaïste et monastique que Yongden avait reçue avant de s’initier aux enseignements de l’Occident ne lui permettait point de douter de l’existence d’êtres intelligents, invisibles pour la majorité des hommes et qui, cependant, vivent à côté d’eux ; mais ce jour-là il paraissait décidément réfractaire à la poésie de ce voisinage.
— Bon, bon, répondit-il, en m’entendant exprimer mes pensées, puisque vous ne croyez pas que le bonnet a été fait spécialement pour vous par une déité de vos connaissances, alors disons simplement que votre invisible ami l’a tout doucement tiré hors du Khourga d’un passant pour le faire choir sur notre route. Un magnifique cadeau vraiment !…
Je laissai le lama plaisanter sans lui répondre, mon idée concernant le bonnet n’était point ébranlée : je « devais » l’emporter. Je l’attachai solidement sur mon sac et nous continuâmes notre marche.
Ce fut Yongden qui eut tort. La minable coiffure me fut non seulement utile, mais je lui dois peut-être le succès de mon voyage. On le verra par la suite.
Il avait neigé dans la région où nous entrions, de larges taches blanches demeuraient parmi les feuilles rousses qui jonchaient le sous-bois. Fatigués, nous nous arrêtâmes à l’entrée d’une vallée transversale d’où descendait un large torrent tributaire du Nou-tchou, roulant des eaux écumeuses et bruyantes. Yongden découvrit une place où l’on pouvait camper tout à fait hors de vue du chemin, mais le vent balayait cet endroit que ne protégeait aucun arbre vert et nous préférâmes nous installer plus bas, sur le bord du sentier, contre un mur de roches, comptant que nul ne passerait là dans la nuit.
Notre petite tente nous avait été, jusqu’alors, très peu utile en tant que tente, mais elle nous avait rendu de précieux services comme couverture. Nous dormions à la manière des voyageurs thibétains, nos bagages serrés entre nous et disposés de telle façon qu’on ne pouvait rien en enlever, ni même les toucher, sans nous faire remuer et, par conséquent, nous éveiller. Nous gardions chacun un revolver à portée de notre main et, quant aux ceintures renfermant notre trésor de voyage, que nous portions sous nos robes, tantôt, nous les cachions ou les enterrions près de nous, tantôt, si le pays était tenu pour à peu près sùr, nous nous contentions de les placer sous notre tête. Finalement, la tente était étendue sur le tout : bagages et nous deux. Lorsque nous traversions des endroits où il avait neigé, ce morceau d’étoffe blanche étalé sur le sol et jonché de feuilles et de brindilles, ressemblait tout à fait, même d’assez près, à une tache de neige parmi les autres et nous dissimulait parfaitement.
Cette nuit-là, nous ne manquâmes pas de nous installer de cette manière, mais nous étions devenus trop confiants dans l’illusion que nous créions. Avant le lever du jour, quelques marchands vinrent à passer et l’un d’eux perçut quelque chose d’insolite dans notre « tache de neige ».
— Est-ce là de la neige où sont-ce des hommes ? demanda-t-il à ses compagnons.
— De la neige, répondit l’un d’eux qui n’avait probablement pas regardé de notre côté, mais voyait le sol blanc de toutes parts.
Le premier qui avait parlé émit un son inarticulé exprimant le doute. Nous riions en silence sous notre tente-couverture, mais comme nous savions que les Thibétains sont très prompts à jeter des pierres pour les motifs les plus divers et que nous avions lieu de craindre que le passant n’en lançât une sur nous pour se convaincre de la nature animée ou inanimée du « tas de neige », Yongden confirma d’une voix sépulcrale :
— C’est de la neige.
Les mules de la caravane qui cheminaient à moitié endormie firent un écart en entendant ce bruit insolite s’élever presque sous leurs pieds et les hommes, goûtant la plaisanterie, s’esclaffèrent. Le lama émergea alors de l’étoffe, me laissant cachée en dessous et bavarda quelques minutes avec les marchands qui se rendaient à Atuntzé, au Thibet chinois.
— Êtes-vous seul ? demandèrent-ils au jeune homme.
— Oui, répondit ce dernier.
Et ils passèrent leur chemin.
Dans la matinée suivante, nous traversâmes un village et montâmes, non loin de là, à un petit plateau d’où nous découvrîmes, en face de nous, une montagne que l’éloignement faisait paraître verticale. Une filiforme ligne jaune y marquait le chemin du col de To que nous devions franchir.
Les voyageurs désirant éviter la traversée de cette haute chaîne et d’une seconde située immédiatement derrière elle, peuvent suivre un sentier de chèvre le long de la rivière, mais comme j’avais appris que ce sentier était difficile et même périlleux en plusieurs endroits, qu’il fallait s’accrocher aux rochers, marcher à quatre pattes et se livrer à une série d’acrobaties que je ne me sentais aucun désir de tenter avec un fardeau sur le dos, je préférai la route la plus fatigante mais la plus sûre.
J’ignorais, en obéissant ainsi à des considérations touchant ma sécurité, que la sécurité que j’avais par-dessus tout à cœur : celle de mon incognito d’où dépendait la réussite de mon voyage, allait courir les plus grands dangers sur la route que je choisissais. L’eussé-je pu prévoir, j’aurais certainement, sans hésitation, adopté l’itinéraire où l’on ne risquait que de se casser le cou. Il fut heureux que l’avenir me demeurât alors voilé ; l’aventure ayant bien fini, je reste ravie de l’avoir vécue.
La descente, depuis ce plateau, jusqu’au fond de la vallée, s’effectua de la manière la plus agréable.
Après une promenade charmante entre les bois, nous découvrîmes en contre-bas du sentier, sur le bord d’une petite rivière, une jolie place bien abritée invitant à camper. Le beau temps et la paresse nous poussant, nous nous installâmes là et y passâmes le reste de l’après-midi à raccommoder nos hardes. Notre imprudence alla même jusqu’à planter notre tente à la nuit tombante, pour dormir plus confortablement, bien que nous fussions informés qu’un village existait à peu de distance, au-delà de la rivière.
Le lendemain, contrairement encore à notre habitude, nous ne nous pressâmes pas de partir. Nous nous régalions d’une bonne soupe thibétaine, faite d’un vieil os et de tsampa, lorsqu’un homme apparut et entama la conversation avec Yongden. Suivant l’usage qui veut que l’on offre de ce que l’on mange ou l’on boit à ceux qui entrent dans votre demeure ou s’arrêtent auprès de votre camp, mon fils invita le Thibétain à sortir son bol de son ambag{63} et à déguster un peu de notre potage. Au cours du long bavardage qui suivit, nous apprîmes que notre hôte était un soldat attaché à un fonctionnaire de Lhassa, habitant précisément en face de l’endroit que nous avions élu pour flâner.
Nous ne pouvions que maudire notre étourderie ; tout moyen de la réparer nous faisait défaut. Si l’homme qui s’était assis auprès de notre feu avait conçu des doutes au sujet de notre personnalité et s’il en faisait part à son chef, notre sort allait bientôt être réglé. Il ne servirait à rien, dans ce cas, de tenter de nous échapper en retournant sur nos pas ou en nous cachant dans la montagne car le pönpo{64} nous ferait rechercher si nous ne nous montrions point sur la route, et notre conduite insolite ne pourrait que transformer ses soupçons en certitude. Mais peut-être, après tout, le soldat n’avait-il rien remarqué de suspect en nous et ne parlerait-il point d’une rencontre aussi banale que celle des deux pauvres hères revenant d’un pèlerinage. Il était inutile de nous attarder à échafauder des conjectures ; ce qui nous attendait, nous le saurions avant une demi-heure.
Je suppose que lorsque nous nous mîmes en marche pour traverser le village, notre contenance devait quelque peu ressembler à celle des condamnés à mort, en route pour l’échafaud.
Le chemin du col longeant l’extrémité des champs se tenait assez loin des habitations, nous n’y rencontrâmes personne. Nous atteignîmes un chörten dont je fis trois fois le tour, de la manière la plus édifiante et que je touchai ensuite révérencieusement avec le front.
Nous nous élevions de plus en plus, la maison du pönpo se trouvait déjà loin derrière nous ; nul ne nous avait arrêtés, la lisière de la forêt était proche… Lha Gyalo{65} ! nous le proclamerions bien haut sur la prochaine cime, au-dessus du village. Une fois de plus nous avions échappé au danger.
— Oïe ! Oïe !…
Un paysan accourt à travers champs en nous appelant. Nous ne pouvons songer à fuir, il faut l’attendre. Il nous rejoint, du reste, en quelques instants.
— Il faut, explique-t-il, que vous alliez voir le fonctionnaire qui réside au village.
Je deviens froide, c’est avec ces mêmes mots que l’on m’a arrêtée il y a dix-huit mois au pays de Kham, après mon dur voyage à travers les neiges et le passage du « pont de fer{66} »
Avec un calme parfait, Yongden fait face au danger. Il dépose son sac par terre, pour éviter les effets de la curiosité du pönpo et de ses domestiques qui, s’ils le voyaient, ne manqueraient pas d’en inspecter le contenu. Puis, sans jeter un coup d’œil de mon côté, sans m’adresser un mot, comme si l’idée qu’une insignifiante petite vieille de mon espèce fût digne des regards d’un Koudag{67}, n’eût jamais pu naître en son esprit, il se tourne vers le paysan :
— Allons !… lui dit-il d’un air dégagé, et tous deux s’éloignent en bavardant ensemble.
Je m’accroupis sur le chemin près de nos bagages et enlevant le chapelet que je portais autour du cou, j’en fis glisser les grains entre mes doigts, simulant la récitation du mani.
— Il faut aller voir le pönpo ! Les paroles du paysan continuaient à résonner à mes oreilles… Je revivais la scène qui, au Kham, avait succédé à des mots identiques… mon dramatique voyage aboutissait à un lamentable échec. Et, très probablement, le même sort m’attendait aujourd’hui. Encore une fois, toutes les fatigues, tous les tourments d’esprit endurés depuis des mois et des mois l’auraient été en vain.
Je nous vis escortés jusqu’à la frontière la plus proche, traversant les villages, en proie à la curiosité des paysans… Cependant pas une minute la pensée de renoncer à la partie n’effleura mon esprit. Si par malheur ma tentative avortait de nouveau, j’en recommencerais une autre. J’avais juré de ne pas revoir mon pays tant que je n’aurais point réussi.
C’était une gageure, je la gagnerais, je passerais. Mais quand et comment si j’échouais aujourd’hui ?…
Une demi-heure peut-être s’écoula, puis j’entendis au loin une sorte de psalmodie… Le son devint plus distinct, c’était la voix de Yongden. Il revenait en chantant un hymne de la liturgie lamaïste. S’il revenait seul et en chantant, c’était donc que…
Un espoir soudain, mieux, une certitude surgit en moi : nous allions continuer notre route.
Le jeune lama m’avait rejoint ; un sourire narquois aux lèvres, il ouvrit sa main et me montra une pièce d’argent.
— Il m’a fait l’aumône d’une roupie, dit-il. Maintenant filons vite.
Pendant sa visite au fonctionnaire, Yongden avait appris que ce dernier était spécialement commis au soin de surveiller les voyageurs et de voir que nul ne pénètre plus avant dans l’intérieur du Thibet, par le chemin du col, sans avoir été interrogé et examiné. Nous pouvions nous féliciter de notre bonne chance, mais nous étions loin d’en avoir fini avec les incidents de ce genre. Nos nerfs allaient bientôt être mis à une plus rude épreuve encore.
Ce même matin, un peu plus haut sur la montagne, nous croisâmes un homme qui descendait précipitamment le sentier et nous dit qu’il allait préparer le relai pour un pönpo de Lhassa qui arrivait par le col de To.
Cette nouvelle nous terrifia. Le chemin était coupé dans un versant très raide et n’offrait aucun endroit où l’on puisse se cacher. Le fonctionnaire attendu, nous verrait tous les deux, cette fois, et sans nul doute, nous questionnerait.
Nous passâmes les heures qui suivirent dans les tourments de l’agonie, l’oreille aux aguets pour surprendre un bruit qui pût nous annoncer l’approche du personnage redouté, regardant désespérément à droite et à gauche si, comme dans les vieux contes, un rocher ou un arbre ne s’ouvriraient pas pour nous abriter. Mais, hélas ! aucun miracle ne se produisit. Les génies locaux restaient, en apparence, indifférents à notre misère.
Vers le milieu de l’après-midi, nous entendîmes soudain un tintement de clochettes. Immédiatement, au-dessus de nous, sur le sentier en lacets, nous aperçûmes un homme corpulent, habillé de façon cossue, suivi par quelques soldats et par des serviteurs conduisant les chevaux. Tous les voyageurs descendaient la montagne à pied.
Le gentilhomme s’arrêta, paraissant surpris à notre vue. Yongden et moi, conformément à l’étiquette thibétaine, nous nous précipitâmes vivement sur le bas-côté du chemin pour témoigner notre respect. Le fonctionnaire s’avança et s’arrêta de nouveau devant nous, entouré de sa suite.
Alors commencèrent les questions habituelles concernant notre pays natal, notre voyage et autres sujets. Et lorsque tout eut été dit et redit, le pönpo demeura sur place, continuant à nous regarder en silence, tous ceux de sa suite l’imitant.
Il me semblait que des aiguilles me transperçaient le cerveau tant la tension de mes nerfs était violente. Ces gens jugeaient-ils notre apparence ou nos réponses suspectes ? À quoi réfléchissaient-ils ? Ce silence devait être brisé ou quelque chose de mauvais pour nous allait en surgir. Comment y parvenir ?… Ah ! j’avais trouvé…
De la voix pleurnicharde des mendiants thibétains, un peu assourdie par ce qui devait paraître un sentiment de révérence, j’implorais une aumône.
— Koucho rimepotché, nga tso la sölra nang rogs nang ! (Noble sire, faites-nous la charité, s’il vous plaît !)
Le bruit rompit la concentration de pensées du groupe. Il me sembla sentir une détente physique. Les Thibétains avaient modifié leurs regards scrutateurs ; quelques-uns riaient tout haut. Le brave fonctionnaire tira une pièce de monnaie de sa bourse et la tendit à mon compagnon.
— Mère ! exclama ce dernier, feignant une joie extrême, regardez ce que le pönpo nous donne.
Je manifestai ma reconnaissance d’une manière seyant à la personnalité que j’avais adoptée, souhaitant – très sincèrement d’ailleurs – prospérité et longue vie à notre bienfaiteur. Celui-ci me sourit et moi, délivrée de ma frayeur, pour terminer la comédie en vrai style thibétain, je lui fis – avec quelle secrète gaieté – le plus respectueux des saluts du pays ! Je lui tirai la langue.
— Jétsunema{68} me dit Yongden quelques minutes plus tard, vous ne vous trompiez pas lorsque vous m’assuriez, dans les forêts du Kha-Karpo, que vous « leur enverriez des rêves et feriez voir des mirages ». Certainement ce gros homme et les gens de sa suite ont été ensorcelés.
Debout, près du cairn au sommet du col, nous exclamâmes joyeusement de toute la force de nos poumons :
— Lha gyalo ! Dé Tamtché pham !…
Les dieux triomphent, les démons sont vaincus !
Mais la mention des démons, dans la forme familière, ne devait point s’entendre comme une allusion aux deux pönpos généreux que nous avions rencontrés. Bien au contraire. Puissent le bonheur et la prospérité être leur lot jusqu’au dernier jour de leur vie terrestre et par-delà !