CHAPITRE VIII
Quand il s’éveilla, il était étendu nu sur les dalles, au milieu des sacs à dos renversés. Ses vêtements ne lui avaient pas été retirés, mais fendus à l’aide d’un scalpel – c’est du moins la conclusion à laquelle il arriva en examinant les coupures nettes, d’une rectitude parfaite, qui sectionnaient les étoffes.
Son premier réflexe fut de palper son corps car il était terrifié à l’idée qu’on ait pu l’opérer pendant son sommeil. Rapidement, il se toucha la poitrine et le ventre, à la recherche d’une incision, mais il était intact. La chose qui était venue dans la nuit l’avait ausculté par conscience professionnelle, sans rien trouver qui motivât une intervention.
Il se frictionna les épaules. Il avait froid mais il était soulagé. L’anesthésie emplissait sa tête de vapeurs qui brouillaient ses idées. Comme il était en bonne santé, on ne lui avait administré aucune injection, c’était sans doute ce qui expliquait qu’il avait pu reprendre conscience ce matin, à la différence des autres patients sur lesquels on avait encore « travaillé » jusqu’au matin.
Il tenta de se redresser mais retomba sur les fesses car ses jambes n’avaient pas encore retrouvé leur vigueur.
La lumière du jour, entrant par la fracture de la voûte, éclairait la rotonde d’une lumière grise, affaiblie. Une souris trottinait sur les dalles, grignotant les débris de jambon et les miettes de pain mêlés aux cailloux du sol. David eut la certitude qu’il s’agissait de la souris qu’il avait trouvé endormie sur une pierre, la veille. Celle dont le ventre s’ornait d’une minuscule suture parfaitement réalisée. Quel organe défectueux avait-on réparé à l’intérieur de cette bestiole ? Si elle avait repris conscience, c’est que le grand guérisseur l’estimait tirée d’affaire. Il n’en allait pas de même des malades toujours prisonniers des sacs de couchage. Mais les bêtes récupèrent plus vite que les humains, c’est bien connu.
Au deuxième essai, il parvint à se redresser. Le gaz – du protoxyde d’azote ? lui avait laissé un goût désagréable dans la bouche. Il fit quelques pas sur les dalles glacées. Ses vêtements étaient irrécupérables, et par-dessus tout il enrageait de s’être laissé surprendre par la chose. Grand guérisseur, homme-médecine ou maître des organes, la créature l’avait bel et bien berné en se faisant précéder d’un nuage de gaz anesthésiant.
Il ne pouvait pas rester ainsi sous peine d’attraper une pneumonie. Il lui fallait trouver d’autres habits au plus vite, car il devait garder présent à l’esprit que s’il tombait malade en ces lieux, le médecin de nuit viendrait personnellement s’occuper de lui… Et il ne tenait guère à bénéficier de son savoir-faire.
Il eut l’idée de fouiller dans les sacs à dos, mais les adolescents ne s’étaient pas chargés et il eut du mal à rassembler de quoi se vêtir à peu près correctement.
Les allées et venues de la petite souris le fascinaient. Le rongeur, nullement effrayé, zigzaguait entre les gravats, grignotant avec ardeur. Quand il se redressait sur ses pattes de derrière, on apercevait la tonsure laissée par l’opération sur son abdomen, toutefois, la cicatrice, elle, avait déjà complètement disparu. Quand les poils auraient repoussé, il ne subsisterait plus trace de l’opération.
De nouveau, David se demanda ce qu’on s’était senti forcé de réparer à l’intérieur de cette minuscule carcasse. Un cœur défaillant ? Un rein nécrosé ? Que devait-on penser d’une telle conscience professionnelle ? Ne fallait-t-il pas plutôt y voir une sorte de maniaquerie pathologique confinant à la démence ?
Une greffe du cœur sur une souris grise… Une greffe du cœur effectuée dans l’obscurité d’une crypte, sans bloc opératoire et sans appareillage de pointe. Aucun médecin militaire n’aurait pu accomplir un tel prodige de microchirurgie. L’esprit de David tournait en rond, prisonnier de cette évidence.
Mal à l’aise dans ses vêtements trop étroits, il alla visiter les malades endormis. Certaines cicatrices avaient disparu mais de nouvelles entailles les remplaçaient, comme si le chirurgien des ténèbres fignolait à loisir, en artiste qui prend son temps, retouchant son travail pour aboutir à la perfection absolue. À ce train-là, aurait-il un jour fini de charcuter ses patients ? On pouvait raisonnablement en douter. Ou bien… Ou bien, ayant résolu les problèmes de santé des adolescents, n’essayait-il pas d’améliorer ces derniers ? À la façon d’un sculpteur revenant sans cesse sur un modelage de glaise ?
Cette hypothèse effraya David qui allait d’un malade à l’autre, tâtant le front ou prenant le pouls des garçons et des filles endormis. Ils souffraient tous d’une légère fièvre qui n’avait rien d’alarmant.
Lorsqu’il se pencha sur Joke, il fut surpris de constater que l’ancien soldat paraissait plus jeune, comme si les opérations successives, en remplaçant ses organes usés, lui avaient rendu une vitalité perdue depuis longtemps. Est-ce que ses rides n’étaient pas moins profondes, moins nombreuses ? Est-ce que ses cheveux argentés ne redevenaient pas noirs ?
David savait qu’il ne fallait pas se réjouir de ces changements qui – comme l’avait bien précisé Jenny – ne duraient jamais. Le maître des organes essayait de faire de son mieux, mais ses travaux n’étaient pas stables. David songea au bras « reptilien » de Fergus le Suédois. Est-ce que les viscères neufs qu’on avait implantés dans le corps de Joke et des gosses allaient subir une métamorphose identique ? Comment un homme pouvait-il vivre avec un cœur de serpent ou de tortue ? Est-ce que cela affectait son comportement ?
Il se redressa, l’angoisse le faisait transpirer et il ne souffrait plus du froid matinal. Il enrageait de se découvrir impuissant, simple voyeur de mystères sur lesquels il n’avait pas prise. Maintenant il était certain que la créature se cachait dans le sous-sol du temple, au creux d’une niche secrète. Comment devait-il s’y prendre pour la trouver ? Ne disposant pas d’un masque à gaz, il risquait de sombrer dans l’inconscience chaque fois que la chose sortirait de son repaire. C’était là que se situait la difficulté stratégique incontournable.
Il décida d’aller faire un tour dans le jardin pour dissiper les miasmes de l’anesthésie qui lui embrumaient l’esprit car il souffrait de se sentir mentalement diminué.
Alors qu’il s’engageait dans le sentier ouvert au milieu des ronces, il s’immobilisa, frappé de stupeur.
Des momies se tenaient debout sur les socles des anciennes statues lapidées. Des momies couvertes de bandelettes propres, et dont l’aspect général était celui d’un grand brûlé emmailloté de la tête aux pieds dans des pansements stériles.
Tout d’abord il demeura bouche bée, incapable d’interpréter correctement ce que lui transmettaient ses nerfs optiques, puis l’embryon d’une explication se fraya lentement un chemin vers sa conscience. Il la repoussa, car elle était trop folle. Cependant, comme il n’en trouvait pas d’autre, il fut bien forcé de l’examiner. Elle tenait en un théorème aussi simple qu’impossible à admettre :
Poussant jusqu’au délire son obsession de réparation organique, la créature de la nuit avait entrepris de soigner tout ce qui, de près ou de loin, entretenait une ressemblance avec la forme humaine.
Elle s’était occupée des statues mutilées comme elle l’aurait fait des victimes d’une lapidation, avec le même souci de guérir leurs plaies. C’était fou mais logique.
David s’approcha doucement des piédestaux. Les statues couvertes de bandages étaient impressionnantes. Elles évoquaient des momies trop propres, en attente de sarcophage.
Bon sang ! Celui qui avait fait ça n’avait plus toute sa tête ! C’était sûr ! Non content de soigner les souris, voilà qu’il s’attaquait aux sculptures mal en point…
David leva la main. Une odeur médicamenteuse montait des bandages, comme si on avait étalé de la pommade ou du désinfectant sur la pierre grêlée. Il retint un rire nerveux en se représentant les statues barbouillées de mercurochrome. La curiosité eut raison de ses réticences. Il fallait qu’il voie cela de ses propres yeux. Du bout des doigts il écarta les pansements. À peine avait-il touché les bandelettes qu’il recula vivement. C’était tiède…
C’était chaud comme une chair enflammée, meurtrie. Et surtout c’était mou. Élastique.
« Tu perds la tête, songea-t-il. Ça ne peut être que du coton… ou des compresses imprégnées d’un produit quelconque. C’est de la pierre là-dessous, du granit. »
Dominant la panique qui montait en lui, il écarta franchement l’entrelacement des bandelettes au niveau de la cheville. Ce qu’il vit lui arracha un cri sourd et il dut faire un effort pour ne pas bondir en arrière.
Il y avait de la chair sous les pansements. Une chair tiède et frémissante qui avait servi à colmater toutes les blessures de la pierre. C’était comme un mastic vivant qu’on aurait tassé au fond des lézardes, des crevasses, partout où la sculpture avait été mutilée, et cela palpitait. C’était chaud, en proie à une légère inflammation, comme si la matière luttait pour parvenir à se greffer durablement sur le corps de pierre.
David s’obstinait à employer le mot « matière », mais il savait déjà qu’il s’agissait de chair vive. Une pellicule de derme rose qui transpirait un peu sous l’effet de la fièvre. Il n’était pas stupide au point de nier l’évidence, même si cette évidence relevait d’une logique étrangère.
S’il avait été plus courageux il aurait désemmailloté momie ; un scrupule absurde l’en empêchait. S’il avait arraché les bandelettes, il aurait eu l’impression s’acharner sur un malade plongé dans le coma.
Il leva la tête pour scruter les pansements. Est-ce qu’ avait également essayé de remodeler les traits du visage détruit à coups de pioche ? Sûrement. Dans ce cas, quelle figure se cachait à présent sous l’entrecroisement de rouleaux de tissu ? Un visage humain ou… une face gargouille ?
Qu’espérait donc le guérisseur nocturne ? Mais sans doute n’avait-il pas de projet précis ? Il soignait instinctivement tout ce qui ressemblait à un corps souffrant, sans chercher plus loin.
Le regard de David allait et venait, épiant les « momies » toujours immobiles au sommet de leur piédestal.
Ça ne pouvait pas marcher, n’est-ce pas ? C’était idiot, une excentricité sans conséquence, rien de plus.
Il se concentrait sur cette idée, travaillé par une angoisse secrète dont il ne cernait pas bien les données.
Les silhouettes emmaillotées de bandes l’effrayaient vaguement. Il avait peur de les voir se mettre à bouger. C’était bête. Il se contraignit à se pencher sur des problèmes plus concrets. D’où venait cette chair dont le chirurgien de la nuit usait comme d’un vulgaire mastic ?
Il aurait peut-être fallu effectuer des prélèvements – à l’exemple de ces héros de roman qui gardent toujours la tête froide en toute circonstance –, racler la pierre pour détacher quelques copeaux de cette substance animée d’une vie propre et incompréhensible.
« C’est avec ce truc qu’il modelait de nouveaux membres pour les amputés ! songea soudain David. Bien sûr ! Les bras coupés ne repoussaient pas par magie. Il les fabriquait, comme on fabrique un bras ou une jambe pour un mannequin de cire ! » Oui, c’était cela, à la différence que la cire utilisée par le mystérieux médecin était vivante, elle.
« Ça ne tiendra pas, pensa David en fixant les pansements. Ça va noircir, pourrir. Demain ce sera tombé… Ça ne peut pas prendre, c’est impossible ! »
Il s’éloigna des statues, fit quelques pas sur le sentier tapissé de ronces coupées.
Voilà donc comment Fergus le Suédois s’était vu octroyé un nouveau bras ! Voilà d’où venaient les mains des animaux habitant le village lilliputien. Quelque part à l’intérieur de l’abbaye, il y avait une réserve de chair en vrac capable de se greffer sur n’importe quel support, vivant ou inanimé. Une chair d’une vitalité sans pareille.
David marcha jusqu’au mur, fit demi-tour. Il se sentait dépassé par les événements. Il ne pouvait plus rien pour Joke, il en avait l’intuition. Le chirurgien des ténèbres l’avait soigné à sa manière : en remplaçant ses organes défaillants par d’autres qu’il avait modelés pour la circonstance. Les jeunes gens avaient bénéficié de la même technique. La créature les avait délestés de leurs reins abîmés, de leurs pancréas nécrosés, et elle avait enfoui dans le secret de leur corps des viscères de fantaisie.
C’était à en hurler de terreur !
David regagna précipitamment le bâtiment. Est-ce qu’on pouvait encore sauver tous ces gens ? Remettre de l’ordre dans leur anatomie bouleversée ? Non, sans doute qu’il était trop tard. Et comment expliquer décemment cela aux chirurgiens d’un centre médical, hein ? Comment leur dire : « Écoutez, mon copain s’est fait refiler des organes pas vraiment humains, ça m’embête. Pourriez-vous jeter un coup d’œil à l’intérieur de son corps pour vous assurer que tout va bien ? »
Au centre de la rotonde la souris gambadait toujours, pleine d’un insatiable appétit. Elle faisait plaisir à voir. Comme faisait plaisir à voir le visage rajeuni de Joke dont les cheveux repoussaient, plus noirs d’heure en heure.
Alors qu’il faisait le tour de la salle, David avisa un pansement collé sur la paroi, là où les chevrotines avaient creusé une myriade de trous. C’était un grand carré de sparadrap rose qui mesurait à peu près trente centimètres de côté. David le saisit par le coin supérieur gauche, et l’arracha d’un coup sec.
Chaque trou creusé par les plombs de chasse avait été soigneusement colmaté à l’aide de l’enduit vivant dont on s’était servi pour « soigner » les statues du jardin.
Cette fois le doute n’était plus permis : la créature nocturne traitait sans distinction tout ce qu’elle assimilait à une plaie : trou, fissure, lézarde. Tout se passait comme si elle analysait incorrectement les choses autour d’elle.
« Elle a commencé par soigner les gens, songea David. Puis son esprit s’est déréglé. Aujourd’hui elle n’arrive plus à reconnaître ce qui est vivant de ce qui ne l’est pas… »
Jusqu’où irait son dérèglement ? Il n’en savait rien, mais la technologie dont disposait la créature le laissait anéanti. Incapable de savoir ce qu’il convenait de décider, il regarda la souris grignoter une miette de pain entre ses pieds. Elle paraissait étrangement insouciante, ne pensant qu’à satisfaire son appétit.
David se demanda combien de temps elle survivrait à l’opération.