CHAPITRE XII
Assis au sommet de la montagne de voitures embouties, David put voir les gens du village se rassembler sur la place. Ils étaient tous agenouillés, hommes, femmes, enfants, et priaient, les yeux tournés vers le sol comme s’ils craignaient de regarder en face ce qui était en train de naître de l’autre côté du brouillard, cet animal impossible au squelette de pierre et dont toute la vie se réduirait à une suite de mouvements rudimentaires.
David reporta son attention sur l’abbaye. Le protoplasme avait fini d’escalader la tour. Tout en haut de la construction, il s’était mis à bourgeonner, formant une espèce de protubérance qui pouvait passer pour une tête… Mais une tête sans yeux ni bouche. Toutefois, avec la distance et le voile de brume, l’illusion était parfaite et l’on avait l’impression de contempler l’interminable cou d’un dinosaure pour l’heure immobile.
Mais quelle bête de la préhistoire avait été aussi grosse ? Même les brontosaures auraient eu l’air de simples lézards à côté de cette masse énorme qui ferait trembler la terre du pays tout entier lorsqu’elle se mettrait en marche.
David se demanda une fois de plus s’il n’aurait pas dû prévenir l’armée, la télévision…
« Non, pensa-t-il, ils ne te croiraient pas. Et de toute manière, il y a fort à parier que le conseil des anciens ne te laisserait pas quitter le village… »
Jusqu’au soir il demeura à son poste, surveillant les progrès de la pellicule de chair qui enveloppait le dôme. Elle était encore trop mince pour arracher la maçonnerie du sol, mais elle allait épaissir en proliférant, et cela ne lui prendrait pas une éternité.
Pendant la nuit, Jenny se recroquevilla contre lui, et ils firent l’amour en tendant l’oreille, terrifiés à l’idée d’entendre résonner tout à coup le premier pas de l’animal fabuleux enfin sorti de sa gangue. Quand la jeune fille le mordit à l’épaule, David sentit que ses joues étaient trempées de larmes.
— Ça va venir nous prendre, sanglota-t-elle. Oh ! que j’ai peur. Serre-moi ! Serre-moi fort !
Ils restèrent ainsi, dans les bras de l’un de l’autre, les yeux grands ouverts à écouter les bruits de la nuit.
Au matin, Jenny acheva de réparer le camion de remorquage et fit le plein. Elle avait le visage gris et les yeux cernés. Elle s’activait en conservant la tête baissée, de manière à ne pas voir ce qui se construisait là-bas au milieu de la lande.
« Finalement le tigre sera sorti des pierres, songea David avec fatalisme, pas comme tu l’imaginais, soit, mais il aura tout de même traversé le mur. Et il est bien plus gros que dans tes cauchemars… Bien plus gros. »
— Tu viens ? fit Jenny en lançant le moteur.
Il acquiesça, l’estomac noué. C’était la première fois de sa vie qu’il ne prenait pas la fuite devant la bête qui sortait de la muraille. C’était la première fois qu’il allait délibérément à sa rencontre au lieu de déménager en hâte. Est-ce qu’il ne commettait pas une folie ?
Il se hissa dans le camion, sur le siège maculé de taches d’huile. Jenny était au volant, la tête rentrée dans les épaules, les doigts crispés sur le cercle de bakélite.
— On y va ? interrogea-t-elle. Tu es sûr de savoir ce que tu fais ?
Non, il n’était sûr de rien, mais il irait tout de même. Il en avait assez de fuir droit devant lui. Et tant pis si le tigre le mangeait.
Jenny démarra. Le camion de remorquage brinquebalait affreusement à chaque chaos et une fumée suspecte s’échappait du moteur, comme si un incendie couvait sous le capot. David s’attendait à ce que le véhicule explose avant d’avoir atteint le centre de la lande mais rien de semblable n’arriva.
— Est-ce que tu m’aideras ? demanda-t-il en se tournant vers Jenny.
L’adolescente ne lui offrit qu’un profil buté, refusant de rencontrer son regard.
— Je ne descendrai pas dans le jardin, dit-elle d’une voix sourde. Je resterai sur le mur, pour t’aider à faire sortir tes amis, mais c’est tout. Ne me force pas à faire davantage.
— Je ne te forcerai pas, soupira-t-il. Mais tu as tort, vous avez tous tort. Il faudrait détruire le robot sans attendre.
La jeune fille ne répondit pas.
Ils avaient atteint le mur, et, dès qu’il ouvrit la portière pour mettre pied à terre, David vit que la consistance de la muraille d’enceinte avait changé du tout au tout. Les grosses pierres enchâssées dans la chair rose du ciment ressemblaient à des écailles monstrueuses. La paroi avait maintenant l’aspect d’une queue d’alligator. Cela trépidait d’impatience, cela frémissait comme si un tremblement de terre travaillait la maçonnerie par en dessous. Jenny avait quitté son siège. À l’arrière du camion, elle prit une grande échelle de bois. David alla lui prêter main-forte. À eux deux ils la dressèrent contre le mur qui tressaillit à ce contact.
— Ça vit, constata Jenny avec une sorte de frayeur extatique.
David ne voulait pas s’attarder, il empoigna les barreaux et se hissa rapidement au sommet du mur. La paroi ondulait sur la lande, à la manière d’un serpent. Le mouvement reptilien devenait évident dès qu’on l’observait d’en haut. Il sentit sa résolution s’affaiblir à ce spectacle effrayant, et s’il avait eu « de la religion », il se serait signé pour attirer sur lui la protection divine. Mais il était seul, seul contre la chose monstrueuse qui s’élaborait là, entre les quatre murs du jardin, et il ne pouvait compter que sur lui-même.
La géographie du lieu s’était considérablement modifiée depuis sa dernière visite. Ainsi les arbres vivants s’étaient-ils répartis deux par deux de chaque côté de la coupole. Le protoplasme qui les enveloppait ne formait plus qu’un avec celui recouvrant le dôme.
« Les pattes, constata David. Quatre arbres, quatre pattes… »
Il avait vu juste, le robot avait tout réutilisé, ne laissant rien perdre. Bientôt le mur d’enceinte se scinderait pour se « déplier ». La longue muraille perdrait ses quatre coins pour devenir une sorte de reptile de pierres et de chair mêlées, et ce serpent irait se coller au dôme, de manière à former la queue du dinosaure. Où le robot médecin avait-il trouvé cette image primitive ? Dans la mémoire de l’ordinateur de bord ? Dans une encyclopédie zoologique de la Galaxie ? Ou bien ne faisait-il que modeler un animal existant sur sa planète d’origine ? Un saurien monstrueux dont il avait cru identifier la carcasse dans les ruines de l’abbaye ?
Après avoir assujetti son masque à gaz, David se laissa tomber de l’autre côté du mur. Il se demandait si le robot était capable de détecter sa présence et de lire ses intentions dans le faisceau de ses ondes cérébrales. Allait-il se défendre ? Dépêcher contre l’intrus la légion des statues recouvertes de peau ? David ne se voyait pas affronter ces colosses.
Comme il remontait l’allée ouverte au milieu des ronces, il s’arrêta ; l’entrée du dôme avait disparu. Toutes les fenêtres, toutes les ouvertures de la construction avaient été obturées par la croissance du protoplasme. La chair avait poussé, se tendant sur chaque orifice comme un tissu cicatriciel sur une calotte crânienne trépanée. Il n’y avait plus d’accès, plus de trous. L’abbaye se présentait sous la forme d’un corps parfait, ovoïde, et totalement enveloppé de chair pâle.
David se précipita vers la porte… ou plutôt vers l’endroit où s’ouvrait encore la porte vingt-quatre heures auparavant. Il se heurta à la consistance élastique de la viande artificielle. C’était tiède et résistant. Levant les deux poings, il tapa sur la paroi molle sans produire le moindre bruit. À travers la pellicule translucide du protoplasme, il vit une silhouette s’avancer à sa rencontre, une silhouette qui poussait elle aussi de toutes ses forces pour essayer de déchirer l’obstacle. Il ne s’agissait pas du robot. C’était l’un des malades qui s’était enfin réveillé. Le malheureux gesticulait de l’autre côté de la paroi molle, tapant des poings et essayant d’enfoncer ses ongles dans la chair pour y ouvrir un passage.
David se rappela qu’il avait un couteau à la ceinture, un gros couteau de chasse emprunté à Jenny le matin-même. D’une main tremblante, il arracha la lame de l’étui et la tint brandie sans parvenir à se décider à frapper.
Le contact du fer creusant son chemin dans la viande le faisait par avance frissonner de dégoût, pourtant il ne pouvait reculer. Il devait libérer ces gens, leur permettre de sortir du « ventre » de la bête.
Il frappa, et la lame creva la peau avec un bruit mat. D’abord il crut qu’il avait réussi, puis il réalisa que le protoplasme se contractait tel un muscle strié et qu’il avait le plus grand mal à bouger son arme. Il ahanna, pesant de tout son poids sur le manche du couteau, s’y suspendant à deux mains comme un alpiniste accroché à un piton de fer. La lame ouvrit une plaie de trente centimètres, une plaie qui ne saignait pas mais dont les lèvres se convulsaient avec fureur. De l’autre côté, la silhouette s’approcha de cette fente et y engagea les doigts pour tenter de la dilater. La blessure s’ouvrit, lucarne palpitante où s’encadrait le visage incroyablement rajeuni de Joke Warkowsky.
— Joke ! hurla David. Joke ! Je vais te sortir de là ! Écarte-toi où je risque de te blesser !
— David ! cria l’ancien Marine, c’est toi ? Bon sang ! Mais qu’est-ce qui se passe ici ? Est-ce que je suis en train de délirer ou quoi ? Je suis défoncé, c’est ça, hein ? Ce n’est qu’un mauvais trip… Rien de tout ça n’existe…
Il n’y avait pas encore de panique dans sa voix, seulement l’incrédulité d’un homme qui se croit encore en train de rêver. David n’avait pas le temps de lui expliquer ! les prodiges du sanctuaire. Il haletait en remuant son couteau en tous sens. Il avait l’impression absurde et désespérante d’être un harponneur fou s’attaquant à une baleine avec pour seule arme un canif de boy-scout. Il en aurait pleuré de rage. Il pesa encore sur la lame, encore et encore, agrandissant l’orifice. Bientôt la blessure serait assez grande pour que Joke s’y engouffre… Bientôt…
Et c’est alors qu’il prit conscience que la plaie cicatrisait au fur et à mesure, se suturant d’elle même. Les lèvres de la blessure adhéraient sitôt qu’écartées, et là chair fendue reprenait son aspect lisse.
Il hurla et se mit à frapper la paroi élastique de façon désordonnée, cherchant un endroit plus vulnérable. Mais le protoplasme avait détecté l’agression et ses cellules s’organisaient déjà pour la riposte. Elles se contractaient, se resserraient, et la peau prenait de seconde en seconde ; une compacité accrue. L’épiderme se faisait carapace.
Et soudain, elle cicatrisa autour de la lame du couteau qui demeura enracinée en elle sans que David puisse l’en retirer. Il eut beau rassembler toute ses forces, prendre appui avec le pied sur la paroi, c’était trop tard. Le protoplasme se mobilisait contre l’agression, et Joke, prisonnier du dôme, ne réussissait plus qu’à se retourner les ongles sur cet obstacle qui, en quelques secondes, était passé du stade de la peau de tambour à celui du mur de corne. « Simple contraction de la matière », songea David en abandonnant le couteau qui paraissait scellé dans la pierre.
— Joke ! hurla-t-il. Joke ! Tu m’entends ?
Mais la paroi de chair durcie ne laissait pas passer les sons. Essayant de se ressaisir, David se mit à courir en cercle autour de l’abbaye. Il cherchait une brèche par où pénétrer à l’intérieur du bâtiment, un orifice que n’aurait pas encore recouvert le protoplasme, il ne trouva rien : le derme fantastique enveloppait tout. Les ruines étaient hermétiquement empaquetées dans cet emballage caoutchouteux dont la couche extérieure, à certains endroits, se piquetait déjà de minuscules écailles.
La chair, en s’épaississant, avait gommé les contours des constructions ou des arbres engloutis. On oubliait le matériau premier qui se cachait sous cette peau, le squelette aberrant constitué de bric et de broc, à la fois arbres, pierre, maçonnerie, pour ne plus voir que cette énorme bête aveugle dont le cou interminable dominait toute la lande, étirant son ombre menaçante jusqu’aux maisons du village. « Elle ne pourra pas s’arracher du sol ! songea David pour essayer de se rassurer. Elle est trop lourde, trop malhabile. Son squelette la tiendra le ventre collé à terre ! » Il s’arrêta de courir, à bout de souffle. Il était revenu à son point de départ. Le couteau était toujours fiché dans le flanc ( ?) du dôme, jusqu’à la garde. Il voulut s’en saisir, mais la chair se contracta dès qu’il effleura le manche du poignard, et la lame demeura prisonnière du protoplasme, inamovible.
À travers la brume de confusion qui emplissait sa tête, il entendit Jenny qui l’appelait. Grimpée sur l’échelle, elle avait suivit toute la scène. Elle lui criait de revenir.
— Ça ne sert à rien ! disait-elle. Tu ne peux plus rien pour eux.
Elle avait raison, mais il refusait de l’admettre.
Combien de temps Joke et ses étudiants survivraient-ils dans le ventre de cette impossible baleine ? Maladroitement, il entreprit d’échafauder un théorème scientifique pour étayer sa réflexion. Puisque la « bête » n’avait pas de bouche, aucun souffle d’air ne viendrait ventiler les profondeurs du « squelette ». Cela impliquait à première vue que les prisonniers de la créature étaient condamnés à s’asphyxier tels les matelots d’un sous-marin échoué au fond de l’océan ? À moins… À moins que le protoplasme n’ait la faculté de transformer le gaz carbonique en oxygène, comme les feuilles des arbres ? Oui, oui ! Pourquoi pas ? Il voulait croire de toutes ses forces à cette éventualité. Dans ce cas, Joke et les gosses seraient protégés de l’étouffement. Quant à leur survie alimentaire, elle ne posait pas réellement problème. Manger ne serait pas la chose la plus compliquée puisqu’ils disposaient du protoplasme. Ils n’auraient qu’à en dévorer des morceaux, si toutefois la chair acceptait de se laisser mordre…
— Reviens ! hurlait Jenny.
David tressaillit, tiré de son rêve. Il ne se résolvait pas à battre en retraite. Il aurait tant voulu secourir Joke, le sortir de cette prison invraisemblable dans laquelle il devait avoir l’impression de devenir fou.
Une subite contraction du mur lui fit craindre que la muraille d’enceinte ne soit sur le point de se déchirer par le milieu, comme il le prévoyait. Il fallait fuir. Une fois que la paroi se serait changée en queue, plus personne ne pourrait s’approcher du saurien sans courir le risque d’être immédiatement balayé par cet interminable appendice.
La peur le contraignit à rejoindre Jenny. Les flancs de la bête frémissaient, des contractions puissantes ridaient leur chair comme si le protoplasme entamait d’ores et déjà des efforts pour arracher de terre la masse inerte de l’abbaye.
David se hissa en haut de l’échelle, et l’adolescente l’aida à redescendre sur la lande. Le mur d’enceinte se contractait hideusement. À certains endroits il ne touchait déjà plus le sol et ressemblait tout à fait à un reptile agité de convulsions.
La jeune fille poussa David dans le camion et fit marche arrière, oubliant l’échelle toujours dressée contre la muraille. Au moment où elle amorçait son virage, David vit apparaître une plaie dans la texture du rempart. La scission allait s’opérer d’une minute à l’autre, et, dès lors, le mur cesserait d’être un simple carré de maçonnerie. Déjà il s’arrondissait, prenant un aspect tubulaire. Le protoplasme qui avait remplacé tous les joints de ciment entre les grosses pierres, commandant désormais le moindre de ses mouvements. Et cet apparent chaos était dominé par une idée fixe : organiser un être cohérent, le rendre viable. Ressusciter coûte que coûte ce que le robot avait pris pour le squelette d’un reptile géant.
Jenny tourna le dos à l’abbaye. Elle roulait le pied au plancher.
— C’était trop tard, balbutia-t-elle pour consoler David. Tu ne pouvais plus rien pour eux.
Il allait répondre, mais, comme ils arrivaient à la hauteur du village des animaux, il surprit un spectacle effrayant.
Les bêtes à l’anatomie modifiée étaient sorties de leurs maisons pour capturer les deux vélos aveugles zigzaguant sur la plaine. Elles s’acharnaient sur les machines telle une meute de loups affamés, les mordant à belles dents pour essayer d’arracher la chair qui couvrait le métal.
Le protoplasme résistait, se contractant. Marbrés d’hématomes et de griffures, les bicyclettes se débattaient dans les mains de leurs bourreaux qui ne parvenaient pas à enfoncer véritablement leurs crocs dans cet épiderme impossible. Les vélos n’entendaient pas se laisser manger, et cette résistance mettait les bêtes au comble de l’exaspération.
Quand le camion dépassa enfin le village lilliputien, David sentit le regard des animaux truqués levé sur lui. Il brillait de haine et de désespoir.