CHAPITRE XIV
Il devint rapidement évident que personne aux alentours n’avait aperçu la bête entre le moment où elle s’était arrachée du sol et celui où elle était entrée dans la mer.
Ceux qui avaient eu le redoutable privilège de la voir s’approcher étaient tous morts. Seuls David et Jenny connaissaient la vérité sur l’étrange catastrophe qui avait bouleversé la région de Peregrine Junction, d’un commun accord ils choisirent de se taire.
La destruction des villages, les morts, les profondes crevasses ouvertes dans le sol furent mises sur le compte d’un séisme localisé. En balayant la terre avec sa queue, la bête avait effacé ses traces, si bien que David lui-même ne put relever aucune preuve de son cheminement.
À la télévision on évoqua en un communiqué de dix secondes la disparition de Joke Warkowsky – le romancier d’épouvante bien connu – et de ses étudiants, avalés par le tremblement de terre. Une caméra s’attarda sur le cratère béant qui marquait désormais l’emplacement de l’abbaye.
Il ne subsistait plus grand-chose de Peregrine Jonction, sinon des débris éparpillés dans un rayon de près d’un kilomètre, et même le village des animaux avait été rasé par la déambulation du monstre aveugle.
David s’attarda près d’une semaine au cimetière de voitures. Il s’y était barricadé avec Jenny quand les camions de la télévision avaient commencé à sillonner la campagne dévastée. Il opposa aux journalistes une trogne revêche qui découragea les questions. Plus tard, quand le calme fut revenu, Jenny tira la Benzler-Goddis du fossé au moyen du camion de remorquage.
— Tu vas partir, dit-elle en soulevant le capot du véhicule pour un examen de routine. Ça sert plus à rien que tu restes maintenant.
C’était une constatation, pas une interrogation.
David lui proposa de l’accompagner à Los Angeles, et même d’emmener son père, mais elle refusa d’un haussement d’épaule, comme si c’était là une chose invraisemblable.
— J’pourrais pas vivre là-bas, dit-elle simplement. C’est un monde de sauvages. Et toi, est-ce que tu reviendras ?
David promit, mais ils savaient tous deux qu’ils parlaient pour ne rien dire. On n’a jamais vraiment envie de revoir les gens avec qui on a partagé le même cauchemar. Ils savaient également qu’il leur faudrait essayer d’oublier au plus vite ce qu’ils venaient de vivre, sous peine de devenir fous, et que ce ne serait pas facile.
David reprit la route.
Dans les premiers temps, il crut qu’il pourrait exorciser les images qui le hantaient en les jetant sur le papier. Il s’arrêta dans un motel, à Laguna Beach, et entreprit de conter son aventure sous la forme d’un roman. Cela s’appelait De l’autre côté du mur des ténèbres. Il rédigea le premier jet en quatre jours, sans fermer l’œil ou presque. Puis il reprit le texte, page à page, se pressant la tête comme une éponge pour essayer d’exprimer toute l’épouvante dont son cerveau était gorgé.
Il vivait comme un clochard, transpirant dans la chaleur d’étuve du bungalow, ne se douchant pas et dormant le plus souvent tout habillé. Il se nourrissait de café très sucré et de beignets graisseux. Parfois, le soir, il allait engloutir un chili con carne à la confina du coin de la rue, et passait le reste de la nuit à essayer de calmer ses brûlures d’estomac en avalant du lait glacé. On le regardait comme un fou, un beatnik attardé, et l’on riait dans son dos.
Quand il eut achevé le roman, il remonta dans la Benzler-Goddis et reprit la route de Venice. Il déposa le manuscrit au siège des éditions du Chat Hurlant, et tourna les talons sans saluer personne. Il n’avait pratiquement pas ouvert la bouche depuis qu’il avait quitté Jenny, et il commençait à se demander s’il reparlerait même un jour.
Il passait beaucoup de temps au bord de la mer. Sur les plages, mais également sur les quais. Chaque fois qu’il traversait un pont, il s’arrêtait et s’accoudait au parapet pour regarder l’eau, interminablement.
Il savait que la bête était là, quelque part sous la surface. De plus en plus souvent, il essayait de se représenter son cheminement aquatique. Les jours d’euphorie, il se racontait qu’elle était tombée dans les profondeurs d’une fosse marine et qu’elle tournait en rond, à quatre mille pieds au-dessous du niveau de la mer. Oui, il voulait croire de toutes ses forces qu’elle avait été happée par le labyrinthe d’une faille abyssale, et qu’elle n’en sortirait jamais, qu’elle resterait là jusqu’à la fin des temps, revenant sans cesse sur ses pas à la recherche d’une sortie qui n’existait pas…
Mais les autres jours, quand son moral laissait à désirer, il imaginait d’autres scénarii. Il voyait le monstre cheminer à pas prudents, évitant soigneusement tous les pièges du terrain. Il le voyait ressortir, là-bas, en face… en Chine. Il le voyait émerger des flots noircis de pétrole, intact, inentamé. Il prenait pied sur le continent asiatique et entamait sa longue marche terrestre, traversant les steppes russes, progressant vers l’Europe, laissant derrière lui un sillage de décombres. Puis il enjambait la France, si petite, et replongeait dans la mer. Alors, pour de longs mois, il se réadaptait à la vie aquatique, se rapprochant des côtes américaines. Un jour il émergeait en Floride, à Miami peut-être, et tout recommençait, à l’infini…
Et les hommes devraient s’habituer à vivre avec ce fléau, apparaissant et disparaissant à date fixe, ce promeneur aveugle qui se moquait des obstacles et ne semblait avoir d’autre but que marcher, marcher, et marcher encore…
Ils essaieraient de prévoir sa trajectoire, de le suivre dans ses déplacements. Si on observait une constante dans son itinéraire, on lui aménagerait une voie, une route spéciale, une chaussée transcontinentale dont on aurait éloigné toute population. Ce serait la route du monstre, le boulevard du fléau…
Mais peut-être que la bête ne serait pas aussi aisément prévisible, peut-être bifurquerait-elle au hasard des accidents du relief sous-marin. Peut-être surgirait-elle là où on ne l’attendait pas ?
Les éditions du Chat Hurlant publièrent De l’autre côté du mur des ténèbres après en avoir fait modifier le chapitre final par un employé du service des corrections. Dans la version commercialisée, la bête était avalée par l’une des crevasses du tremblement de terre qu’elle avait fait naître, au moment même où elle s’apprêtait à entrer à Los Angeles. La direction littéraire avait jugé cette chute beaucoup plus positive. Le roman se vendit bien, et l’on parla même d’une adaptation cinématographique. Toutefois, dans cette nouvelle mouture, le monstre devrait cracher le feu et pousser des hurlements effrayants.
David se désintéressa de l’affaire, au grand dam de ses éditeurs. Il savait, lui, que la vraie bête était toujours là, et chaque fois qu’il longeait une plage, il surveillait les vagues, terrifié à l’idée d’y voir soudain naître d’étranges remous. Il s’habituait à vivre dans l’antichambre de la fin du monde, dans ce silence trompeur qui précède toujours les grandes catastrophes. Il savait que le compte à rebours avait déjà entamé sa chanson menaçante.
Il négligeait son travail, refusait les interviews. Il avait peu à peu cessé d’écrire et son agent ne se donnait même plus la peine de le relancer. Il lui arrivait de marcher une journée entière le long d’une plage, à la lisière de l’eau. Les beach boys, les surfers et les culturistes le connaissaient bien, maintenant. Et comme il examinait fréquemment la surface des flots à l’aide d’une paire de jumelles, la légende commença à se répandre qu’il guettait le retour du Titanic. On voyait en lui un fou échappé de l’asile de Pescadero. Un gentil fou, mais un fou tout de même. Les joggers le saluaient de la main en l’appelant « Capitaine », il n’y prêtait pas garde.
Souvent, le soir, à cause des reflets de soleil sur les vagues, il souffrait de migraine ophtalmique que seule la codéine parvenait à calmer.
Il était devenu la sentinelle de Venice, de Redondo ou de Laguna Beach. Une sentinelle inutile puisque ses cris d’alarme, lorsqu’ils retentiraient, n’alarmeraient personne.
Les patrouilles de police l’arrêtèrent à plusieurs reprises pour vérifier son identité, mais dès qu’il fut établi que David Sarella était un romancier connu, on le laissa en paix. Certains touristes, le voyant arpenter la plage avec ses jumelles, croyaient dur comme fer qu’il avait pour mission de guetter les requins, et sollicitaient prudemment son avis avant de se mettre à l’eau.
Il les rassurait, le danger ne viendrait pas des squales…
De temps à autre il sursautait, alerté par une ombre, une bosse sur la mer, mais ces brèves paniques restaient sans objet, et résultaient, la plupart du temps, d’une attention trop soutenue.
Quand il ne fréquentait pas la plage, il dépouillait les journaux, cherchant tout ce qui avait trait aux séismes sous-marins. La disparition d’une petite île, dans l’archipel nippon, l’inquiéta une semaine durant car il était persuadé que ce naufrage était l’œuvre de la bête. Mais l’animal ne semblait pas décidé à refaire surface aussi rapidement, et David prit conscience que plusieurs années s’écouleraient peut-être avant que le mufle aveugle du dinosaure ne sorte des flots. Des années…
Alors il reprenait ses observations, les pieds dans l’écume. C’était là, quelque part, à l’insu de tout le monde, mais il était le seul à s’en préoccuper.
Un jour, n’en pouvant plus de solitude, il reprit la route de Peregrine Junction, pour rendre visite à Jenny. Hélas, le cimetière de voitures était vide, et des putois avaient fait leur nid dans la roulotte où l’adolescente vivait jadis avec son père. Elle était partie, ne supportant plus cette lande désertique et jonchée de débris que personne ne s’était donné la peine de ramasser. Elle n’avait pas laissé de message.
C’est à cette époque qu’il commença, toutes les nuits, à faire le même cauchemar. Il ne s’agissait plus du tigre se déplaçant à l’intérieur des murs, non, ça c’était du passé. Sa peur avait pris désormais un autre visage.
Dans le rêve, il se trouvait sur le pont promenade d’un paquebot, en pleine mer. Jenny, allongée sur un fauteuil de toile bronzait, les yeux clos. Elle était très jolie dans son bikini rouge vif, et elle paraissait curieusement plus âgée que dans son souvenir. Quel âge était-elle supposée avoir ? Vingt-cinq, trente ans ? La chaleur avait fini par l’endormir, et elle respirait doucement, la bouche entrouverte, une fine pellicule de sueur sur la lèvre supérieure. Puis le rêve devenait désagréable. Au bout d’un moment, David entendait des coups sourds frappés contre la quille. Il essayait d’attirer l’attention du commandant, de réveiller Jenny, mais personne ne voulait l’écouter. Alors il descendait dans la cale, une lampe-tempête brandie à bout de bras. C’est lorsqu’il entrait dans la soute, bien au-dessous de la ligne de flottaison, que la tête du monstre crevait la coque. Il la voyait surgir de la déchirure de tôle, à dix mètres de lui, toujours aveugle, toujours rose… Et il se mettait à hurler tandis que l’océan moussait dans la brèche, remplissant la soute à une vitesse effrayante.
C’est alors qu’il se réveillait. Il faisait souvent ce rêve. Bien trop souvent…