CHAPITRE VI

À sa grande surprise, en dépit du climat d’étrangeté qui régnait sur la lande, il dormit d’un sommeil sans rêve – sans doute parce que son inconscient estimait que les parois métalliques de la roulotte le protégeaient de ses vieux démons ? Dans son esprit, le tigre ne pouvait voyager qu’au travers de la pierre, à l’intérieur de l’ancien camion frigorifique, David se sentait donc comme dans un coffre-fort.

Jenny se leva très tôt, s’occupa de la toilette de son père puis fit du café, puis ils mangèrent de la soupe, du pain et du fromage. David dévora cette nourriture grossière mais saine, comme s’il n’avait pas mangé depuis une semaine.

— Je sens bien que tu ne me crois pas, dit l’adolescente en essuyant sa bouche d’un revers de main. Tu as tort. Si tu veux rester ici, tu dois savoir ce que tu risques. Viens, nous allons faire une promenade.

Elle jeta à David une vieille veste de chasse rapiécée, et ouvrit la porte arrière du camion. David enfila le vêtement qui était confortable et chaud. La brume stagnait sur la plaine, et, à perte de vue, les champs semblaient recouverts d’une neige fumeuse qui se convulsait au moindre souffle d’air. Jenny descendit l’escalier de bois dont les marches, gorgées d’humidité, ployèrent en souplesse. David la suivit à travers le cimetière de voitures. Il appréhendait de quitter cette enclave au sein de laquelle il s’était bizarrement senti à l’abri l’espace d’une nuit.

Marchant côte à côte, ils franchirent la ceinture de barbelés et s’enfoncèrent dans la lande. La brume leur mangeait les jambes jusqu’à la hauteur des genoux, elle était si dense qu’on ne pouvait voir le sol.

« C’est comme si je marchais dans du lait… » pensa David en essayant désespérément de distinguer ses pieds. N’importe quoi aurait pu se cacher sous cette fumée. N’importe qui… Un serpent…, des bêtes rampantes… Un assassin se déplaçant à plat ventre, le couteau entre les dents…

Il chassa ces pensées et remonta le col de la veste de chasse. Il avait froid. Jenny avait pris la direction du village des animaux. Lorsqu’ils s’engagèrent dans la rue principale de la cité miniature les bêtes sortirent des maisons, espérant sans doute une distribution de nourriture. L’adolescente s’agenouilla devant la maisonnette où David avait trouvé refuge la veille. Le cochon emmitouflé dans son ciré jaune se tenait là, les bras ballants.

— Regarde, dit Jenny en désignant l’animal. Tu ne lui trouves rien de changé ?

David retint un juron. Le groin de l’animal avait disparu… Ou plutôt il s’était transformé en un nez humain, parfaitement dessiné. Un nez grec qu’aurait envié n’importe quel chirurgien esthétique. Et il avait suffi d’une nuit pour que s’accomplisse ce prodige. En dépit de l’aversion que lui inspirait cet être trafiqué, David s’approcha de lui pour mieux l’observer. Le porc renifla avec méfiance et recula en titubant, mais David avait eut le temps de voir que l’opération n’avait presque pas laissé de cicatrices. En plissant les yeux, on distinguait une vague rougeur, l’ombre d’une couture, la trace déjà gommée d’une entaille. Les chairs n’étaient nullement tuméfiées, œdémateuses comme au sortir d’une intervention classique. Et pourtant le groin s’était changé en un nez d’homme, aux narines bien formées.

Ce n’est pas possible, grogna David. C’est comme si on l’avait modelé… pas opéré. Non, modelé… comme lorsqu’on pétrit de la glaise pour lui donner une nouvelle forme.

C’est toujours comme ça que ça se passe, observa Jenny. Il n’y a pas de sang, presque pas d’entailles, et quand il y en a, elles disparaissent en quelques heures, ne laissant aucune cicatrice. Pendant cinq ou six jours ça paraît magnifique…, c’est ensuite que ça se gâte.

Maintenant, elle était pressée de s’en aller. Elle se redressa d’un coup de reins et sortit de la cité lilliputienne d’un pas rapide.

Je vais te faire rencontrer quelqu’un du village, dit-elle d’un ton décidé. Fergus Borgsôn, un cinglé de Suédois qui s’est mis en tête de vivre avec un membre métamorphosé, en faisant comme si de rien n’était. Il avait perdu le bras gauche dans un accident, à la menuiserie. Une scie à ruban le lui avait tranché au ras du coude. Le miracle le lui a rendu, bien sûr, mais au bout de trois mois la métamorphose a commencé. Au lieu de s’amputer une fois de plus, pour se débarrasser de cette chose, il s’est entêté à vivre avec, à l’apprivoiser… Il vit à l’écart. Comme tu peux t’en douter, il n’a pas très bonne réputation dans le village.

Elle marchait vite et ils mirent peu de temps pour rejoindre l’agglomération. C’était une bourgade austère et vide. Aucune antenne de télévision ne se dressait sur les toits des maisons. Aucune affiche publicitaire ne salissait les murs. Il était manifeste que les gens qui vivaient là avaient décidé de se couper du monde moderne une fois pour toutes. Pendant qu’ils remontaient la grand-rue, David et Jenny croisèrent deux femmes et un vieil homme. Vêtus d’étoffes sombres et râpées, ils avançaient tête basse, comme s’ils ruminaient une prière. Ils adressèrent à Jenny un salut réticent. Il y avait quelque chose de démodé dans leur mise, comme s’ils vivaient encore au XIXe siècle. Sur la place du village, se dressait la statue de bronze dont David avait pu voir le modèle réduit dans la cité des animaux. Les deux agglomérations étaient parfaitement identiques. Jenny avait pressé l’allure. Elle avançait sans regarder autour d’elle, mais David voyait s’écraser des visages gris contre les carreaux. Des rideaux s’entrebâillaient, laissant deviner la figure d’une commère ou d’un enfant à face lunaire.

— Ne les regarde pas, ordonna Jenny. Ils se demandent si tu es un pèlerin. Ils n’oseront pas te parler mais ils ordonneront aux gamins de te lancer des pierres si tu t’attardes ici. Les mômes seraient capables de te lapider sans se poser de question.

Ils traversèrent le hameau en diagonale, en direction d’une petite bâtisse de pierre entourée d’une haute palissade. Jenny cogna à la porte en appelant Fergus. Le Suédois vint ouvrir, c’était un colosse au poil blanchi par les années et à la peau laiteuse. Ses sourcils étaient si épais qu’ils paraissaient découpés dans de la fourrure d’hermine. Il portait une chemise de bûcheron, à carreaux rouges et noirs, pâlie par l’usure et les lavages répétés. Son bras gauche paraissait plus développé que le droit, et la main disparaissait dans un gros gant de travail en cuir usé, serré à la hauteur du poignet par un lacet. Il les fit entrer sans hésiter, et Jenny présenta David comme un « étranger qui s’intéressait au miracle ». Fergus déboucha une bouteille, sortit des verres. David remarqua qu’il ne se servait que de sa main droite. Le bras gauche, ballant, pendait le long de son corps, parcouru de brèves crispations. Le tissu de la chemise contenait à grand peine la musculature puissante de ce membre étrange, et David nota que des taches d’humidité en maculaient l’étoffe, ici et là.

Jenny parlait des animaux, du cochon dont on avait opéré le nez au cours de la nuit. Fergus s’esclaffait d’un bon gros rire, comme si c’était là une blague sans conséquence. Et comment était-il, ce nez ? Est-ce que la bestiole allait finir par ressembler à quelqu’un du village ?

— Vrai, c’est ça qui aurait été rigolo, hein ? David les écoutait, interdit ; ce qui était pour lui un phénomène terrifiant se réduisait pour eux à un prodige mineur dont ils s’amusaient.

La maison était biscornue, moitié faite de rondins, moitié de torchis. Il y régnait une tenace odeur d’oignons frits. Jenny parlait de son père qui refusait de guérir et « d’aller au miracle ».

— Il a p’t’être tort, dit Fergus. Moi j’ai pas eu à me plaindre de l’opération. Je n’ai été manchot qu’un mois, mais ça m’a suffi. Je voulais pas rester infirme, ça non, c’est pour ça que je suis allé au miracle, tout seul comme un grand. Ouais.

Il vida son verre d’un trait, le remplit une seconde fois. Des poils blancs et drus jaillissaient de ses joues mal rasées, de ses narines et de ses oreilles. David estima qu’il devait frôler les soixante-dix ans. Il était noueux et sec comme un vieil arbre desséché. Avec un faux air de Viking à la retraite.

— Un soir, marmonna-t-il, j’en ai eu assez de ce foutu moignon qui me démangeait, je suis parti sur la lande. En arrivant près du Grand Mur je me suis fichu tout nu, comme le veut la coutume, et pour me rendre aveugle j’ai mis sur ma tête un sac de grain vide. Ça faisait une espèce de cagoule bien noire, c’était suffisant. Puis je me suis allongé sur la terre, au pied du mur. J’ai cogné du poing sur les pierres et j’ai crié « Holà ! brancardier ! » comme dans l’armée. C’était une blague idiote, mais ça me donnait du courage. Et puis je me suis mis à attendre…

— Et alors ? demanda David.

— Alors rien, mon gars, grogna Fergus en haussant les épaules. Je me suis endormi… Un drôle de sommeil, pas naturel. Au moment de perdre pied, il me semble que j’ai entendu marcher dans la boue. Un pas lourd qui se répercutait dans le mur, et puis… et puis je me suis réveillé le lendemain matin avec un bras tout neuf, rose comme un cul de bébé. Ça avait repoussé durant la nuit. Une chair jeune et forte, semée de poils noirs. C’était rigolo d’ailleurs, j’avais le poil blanc sur tout le corps, sauf là.

En maugréant un peu il évoqua ce qui avait suivi : d’abord le retour à la vie normale, puis les changements progressifs, sournois – la couleur de la peau, sa texture, son odeur.

— Ma femme ne voulait plus que je la touche. Elle s’était mise à appeler ça : ma « mauvaise main ». Mais je suppose que vous voulez voir, hein ? Comme on dit, faut le voir pour le croire, eh bien, regardez…

Fergus dénoua le gant de cuir et retroussa sa manche. David réprima un sursaut en découvrant un membre supérieur qui aurait été plus à sa place sur un iguane que sur un homme. C’était une patte bizarrement contournée mais puissante, une peau écailleuse très sombre, hésitant entre le violet et le noir, qui se terminait en « main » griffue à quatre doigts. En la voyant, on songeait immédiatement au membre antérieur d’un crocodile ou d’un quelconque saurien. C’était humide et squameux, lourd et compact. On devinait sans peine que se cachait là, en réserve, une puissance formidable qui aurait pu décapiter un bœuf d’une simple gifle. Les griffes terminant les doigts étaient épaisses et pointues, et l’on avait du mal à imaginer une matière assez dure pour les émousser. Fergus regardait son bras comme il aurait contemplé un serpent venimeux dans un vivarium, avec un mélange d’excitation et de peur.

— C’est beau, hein ? chuchota-t-il comme si cette main étrangère, abominable, pouvait l’entendre. On dirait une arme. Chaque fois que je la regarde, ça me fait le même effet que lorsque mon père m’a donné ma première Winchester.

Il ne semblait ni horrifié ni honteux, et ses yeux bleu délavé brillaient d’une bizarre stupeur.

— C’est beau, répéta-t-il. Et ça a une force incroyable, c’est pour ça que je ne m’en sers pas pour la vie courante, ça écraserait les objets sans même s’en rendre compte. Vous savez que ça ne souffre pas ? Je peux la plonger dans le feu, et m’en servir comme d’un tisonnier pour retourner les bûches, sans avoir mal. En fermant le poing, je l’utilise comme un marteau, et j’enfonce des clous de dix centimètres d’un seul coup. Je fends les bûches d’un revers de la paume, sans me servir d’une hache. Je me fais l’impression d’être un de ces connards de karatékas des films qui passent dans les cinémas en plein air, vous voyez ?

David voyait. Pour l’heure ils se tenaient tous penchés sur le membre comme s’il s’agissait d’une arme formidable et interdite. Une arme inconnue, prodigieuse… Un fusil laser tombé par mégarde d’une soucoupe volante ? Mais il ne s’agissait pas d’un objet manufacturé, c’était vivant, ça transpirait en laissant une marque un peu poisseuse sur le bois de la table. Ça bougeait tout seul, comme animé d’une vie propre. David réalisa tout à coup qu’il s’était lui aussi mis à dire « ça », à l’imitation de Fergus.

— Quand mon bras s’est transformé, chuchota le Suédois, j’ai d’abord pensé à la gangrène et j’ai failli le couper. Oh ! ç’aurait été vite fait : un coup de scie circulaire, et hop ! Mais j’ai attendu, je ne sais pas pourquoi… Ou plutôt si, je sais : à cause des écailles… et des ongles qui se changeaient en griffes. Ça m’a plu. Hein, c’est drôle ? J’ai senti que c’était plein de force, pas malade, non, non, au contraire. Plein d’une force sauvage, comme doit l’être une patte de tigre… Ça ne m’a pas fait peur, et même, ça m’a excité : j’avais hâte de voir ce que ça allait donner.

Il parlait très bas, comme s’il craignait de réveiller la main monstrueuse emmanchée au bout de son poignet. Il souriait en évoquant l’épisode de la métamorphose. Il était comme un gamin qui aurait trouvé dans les bois une arme jetée là par un gangster en fuite, une arme ayant servi à un hold-up ou à un crime effroyable. La possession de ce trésor interdit éveillait en lui un grand trouble qu’il ne savait analyser, une tempête de sentiments mêlés.

— Ici, reprit-il, ils voulaient tous que je me fasse amputer. Ma femme la première. Elle m’a quitté quand j’ai dit non. Elle avait peur de moi. Elle avait tort. Ça ne fait pas de mal… C’est fort mais ça ne cherche pas à détruire. Si ça venait du démon, comme ils disent tous, ça ne penserait qu’à tuer, qu’à saccager, ça me prendrait à la gorge pour m’étrangler… Au lieu de ça, ça reste sage, tranquille.

Il avait l’air heureux d’un collectionneur qui a réussi à caresser un cobra et s’étonne d’être toujours en vie.

— Je suis sûr que ça ne vient pas du diable, répéta-t-il. Je ne pourrais pas vous expliquer d’où ça sort, je ne suis pas assez intelligent, mais une chose est certaine : ça n’a pas été fabriqué en enfer.

Doucement, avec minutie, il entreprit de rabattre sa manche de chemise sur le membre reptilien, puis d’introduire la main à l’intérieur du gant.

— Je ne vous ferai pas de démonstration, s’excusa-t-il. Je n’aime pas la réveiller quand ce n’est pas nécessaire. Après, une fois qu’elle est chaude, elle s’agite pendant des heures, toute seule, et ça finit par me faire mal à l’épaule. Mais depuis qu’elle est là je n’ai plus besoin de personne pour m’aider. Je soulève des charges incroyables à la force du poignet, j’arrache les souches sans aucun outil.

Il fit une pause, grimaça avant d’ajouter :

— Bien sûr, pour pisser, je ne me sers que de la main droite. Je n’ai jamais pu me faire à l’idée de m’attraper la bite avec ce truc… Je me dis que si ça se mettait brusquement à serrer, à serrer… hein, je ferais une drôle de gueule ? Y a guère qu’à ce moment-là que ça me gêne, sinon je suis content d’elle, bien content…

On eût dit qu’il parlait d’une machine agricole ou d’une tronçonneuse. David inspira profondément, il avait la poitrine contractée et douloureuse. Quand il se passa la main sur le visage, il s’aperçut qu’il était en sueur.

— Hé, rigola Fergus, buvez donc un coup, ça vous redonnera des couleurs.

Ils vidèrent encore les gobelets ; peu habitué à cette eau-de-vie frôlant les soixante-dix degrés, David sentait la tête lui tourner.

Au travers des vapeurs de l’alcool, il se demanda si la métamorphose pouvait s’étendre progressivement, gagner le reste du corps ? Fergus n’allait-il pas un jour se transformer tout entier ? Le membre greffé n’entreprendrait-il pas un beau matin de modifier l’organisme étranger auquel il était rattaché ? On pouvait se poser la question, il y avait une telle puissance en lui qu’on l’imaginait volontiers colonisateur, s’emparant du métabolisme de Fergus pour le plier à sa loi propre.

David chassa cette pensée détestable. Jenny devina qu’il était au bord du malaise, car elle prit congé du Suédois. Le géant les raccompagna jusqu’à la porte en leur expédiant de grandes bourrades dans le dos, pas inquiet pour un sou. Il leur répéta qu’il était content de son affaire, juré ! Et qu’il n’aurait pour rien au monde échangé sa patte de monstre contre un vrai bras d’homme.

Y croyait-il ou essayait-il de se convaincre ? David ne chercha pas à le savoir. À présent il savait que l’adolescente n’était pas folle et qu’il se passait ici des choses dépassant l’entendement humain.

Au moment où ils se préparaient à quitter le Suédois, la jeune fille lui demanda de lui prêter une pelle, et le vieux bûcheron se fit un devoir de satisfaire ce souhait incongru. Ils s’en allèrent donc par un chemin creux, Jenny marchant devant, l’outil sur l’épaule.

— Je veux encore te montrer quelque chose, répondit-elle quand il l’interrogea.

David comprit bientôt qu’elle l’entraînait en direction du cimetière et il se mit à redouter quelque mauvaise surprise. Le champ du dernier repos n’était séparé des terres avoisinantes que par un petit muret en grande partie éboulé, et qu’on enjambait sans mal. Les tombes alignées là étaient austères, dépourvues du moindre ornement. Des rectangles de pierre grise jetés sur le sol. Les noms et les dates avaient été gravés de manière artisanale, en lettres mal dessinées, par des gens qui se souciaient peu d’esthétique. Nulle part on n’apercevait de fleurs ou de stèles dressées.

— Tu dois voir ça, murmura Jenny en s’arrêtant devant une bosse de terre retournée que surplombait une vulgaire croix de bois. Les gens qui sont enterrés ici faisaient partie des premiers pèlerins. Ceux qui sont allés au miracle du temps où tout marchait encore bien. À l’époque où les guérisons ne réservaient pas de mauvaises surprises.

Elle planta le fer de la pelle dans la terre gluante, et pesa dessus avec la semelle de sa chaussure. David réalisa qu’elle allait tout bonnement exhumer un cercueil, et il ébaucha un geste de protestation. Jenny n’en tint pas compte.

— Tu dois voir ! insista-t-elle. Le type qui est là-dessous, il s’appelait Jonas Dummy. Il s’était fait happer la main droite par une moissonneuse. Un accident assez fréquent dans le coin. On l’a emmené une première fois au miracle, et il en est revenu avec une main neuve. Quelques années plus tard, il a eu des problèmes d’estomac, un ulcère perforant qui le faisait vomir de pleines cuvettes de sang, et on l’a emmené une seconde fois au miracle. Il en est revenu avec un estomac de jeune homme… Il a fini par mourir, à l’âge de quatre-vingt quinze ans. C’était un tout vieux bonhomme, mais sa main n’avait pas vieilli. Elle était restée jeune et vigoureuse.

David se dandinait, mal à l’aise. Il avait eu son compte de spectacles horrifiants, et il ne tenait pas vraiment à contempler ce que l’adolescente se préparait à déterrer.

Elle pelletait avec ardeur, rejetant la terre alourdie par la pluie. Elle n’eut pas à creuser bien profond, tout de suite le tranchant de la pelle heurta le cercueil avec un bruit creux. Rapidement, d’un revers d’outil, elle dégagea le couvercle qui n’était pas cloué.

— Approche, commanda-t-elle en faisant basculer la planche qui fermait la boîte.

David obéit à contrecœur. Le cercueil vermoulu avait pourri sous l’effet de l’humidité et c’était un miracle qu’il ne se fût pas démantibulé depuis longtemps. Un squelette reposait au fond. Un squelette jaune, ratatiné, dont la mâchoire inférieure s’était décrochée.

— Regarde sa main, ordonna Jenny. Tu vois ?

David se mordit la lèvre jusqu’au sang. Au bout du bras d’os s’emmanchait une main parfaitement conservée, rose, intacte, sans aucune trace de putréfaction. Une main qu’on aurait pu croire en cire.

— À l’époque le miracle fonctionnait bien, observa Jenny. C’était de la belle ouvrage. Regarde ça ! Pas de trace d’écailles ou de griffes, c’est une belle main, bien humaine. Et tu sais qu’elle vit encore ?

— Tu te fiches de moi ? grogna David.

— Pas du tout, protesta l’adolescente. Attends, je vais te montrer…

Et du bout de la pelle, elle entreprit d’agacer l’appendice de chair rose comme s’il s’agissait d’un rat prisonnier d’un piège. Aussitôt, la main, qui était restée jusque-là parfaitement immobile, sursauta et se mit à griffer le fond du cercueil, tel un animal mécontent d’être tiré du sommeil. David crut qu’il allait perdre l’équilibre et tomber dans le trou. Accrochée aux os d’un homme mort depuis vingt ou trente ans, la main vivait toujours, affranchie des lois de la biologie.

— Et son estomac, renchérit Jenny. Tu as vu son estomac ?

David plissa les yeux, tendant le cou au-dessus de la fosse. Sous le sternum du cadavre, quelque part entre les côtes flottantes et les os du bassin, un paquet caoutchouteux se convulsait, animé d’une vie propre. Les mâchoires serrées à s’en faire mal, David identifia l’organe échoué au fond de la caisse comme un estomac humain en parfait état de conservation.

— C’est celui que le miracle lui avait donné en remplacement de l’ancien, commenta Jenny. S’il se tortille comme ça c’est parce qu’il a faim. Normal, depuis le temps qu’il est là !

— Referme ça ! glapit David en reculant de trois pas.

L’adolescente haussa les épaules et remit le couvercle en place, puis elle recouvrit le cercueil de terre.

— Tu vois, dit-elle pendant qu’elle pelletait. Je ne t’ai pas raconté d’histoires. À l’époque, le miracle ne se fichait pas des gens, quand il vous donnait quelque chose, c’était pour la vie.

David enfonça les poings dans ses poches et respira profondément pour se débarrasser de l’angoisse qui lui comprimait la poitrine.

— Je pourrais ouvrir d’autres tombes, déclara Jenny. Ce serait pareil. Tu verrais des squelettes, et puis des organes bien roses, toujours frétillants, qui ont survécu à leurs propriétaires.

— Et tu ne trouves pas ça effrayant ? souffla David.

— Non, lâcha la jeune fille. Ça prouve simplement qu’ils étaient faits pour durer cent ans… ou même plus. C’était de la belle ouvrage. Tu comprends pourquoi les gens venaient nous voir de l’autre bout du pays, hein ? Quel chirurgien aurait pu leur faire une greffe de cette qualité ? Et puis ici, c’était gratis.

Du plat de la pelle, elle égalisa la terre recouvrant la tombe de Jonas Dummy. Elle ne semblait pas le moins du monde gênée par ce qu’elle venait de faire.

— Allons-nous-en ! souffla David qui craignait qu’elle ne se mette en tête d’ouvrir un nouveau cercueil à l’appui de sa démonstration.

— Il fallait que tu saches, dit-elle en jetant l’outil sur son épaule. Le miracle a sauvé la vie à des centaines de gens qui seraient morts sans lui.

David ne répondit pas. L’image de la main rose et bien portante griffant le bois du cercueil vermoulu dansait devant ses yeux.

Il se dépêcha de sortir du cimetière et enjamba le muret de pierre grise avec un réel soulagement.

Jenny lui désigna le chemin qu’ils devaient suivre pour rejoindre le cimetière de voitures. Il avançait comme un somnambule ou un boxeur sonné.

Pour la première fois depuis le lever du soleil il songea à Joke Warkowsky et à ses étudiants, là-bas, de l’autre côté du mur. Est-ce qu’ils avaient, eux aussi, rencontré le grand guérisseur ? La voix de Joke continuait à résonner à ses oreilles : Ça va sortir du mur… Bon sang ! Qu’est-ce qu’il avait voulu dire ? Et comment avait-il appelé ? Il n’y avait sûrement pas de cabine là-bas, à l’abbaye. Au moyen d’un téléphone cellulaire, sans doute, car il était grand consommateur de gadgets et aimait s’entourer d’objets électroniques fabuleux.

« Et s’il t’avait parlé par télépathie ? lui chuchota sa voix intérieure. Si ton esprit avait capté son S.O.S. mental au cœur même du cauchemar ? Tu as cru l’entendre parler au téléphone, mais ses paroles ne résonnaient que dans ta tête. »

David s’ébroua. Cette hypothèse rendait l’aventure plus sinistre encore, et il ne tenait pas à aller dans cette direction.

— Tu penses à tes amis ? demanda Jenny comme si elle lisait dans ses pensées. Tu veux vraiment leur venir en aide ?

— Oui, murmura David.

— Ce sont des imbéciles, siffla l’adolescente. Tu vas prendre des risques pour rien. C’est dangereux d’aller là-bas.

— Mais je ne suis pas malade, tu l’a dit. Si mon corps est sain, le guérisseur n’aura pas de raison de s’en prendre à moi.

— C’est vrai, admit la jeune fille. Mais ça ne sera vrai que tant que ton corps restera intact. À la moindre égratignure, le chirurgien de la nuit se mettra en marche. Il se lancera sur tes traces pour te soigner… à sa manière. Tu entends ? Il suffira d’une goutte de sang, d’une écorchure au doigt ou au genou, et tu deviendras une cible pour lui. Une cible prioritaire.

— Tu as une idée de ce qui a pu arriver à mes amis ?

— Oui, beaucoup d’entre eux n’étaient pas en bonne santé, je l’ai senti tout de suite. Il y avait plusieurs drogués, une fille très anémiée, un garçon qui souffrait d’une infection des intestins. Le plus vieux avait un tas de maladies, et des blessures aux organes profonds, des éclats de fer fichés en lui. Tous autant qu’ils étaient, ils constituaient un bon gibier pour le guérisseur. Il a dû les repérer dès qu’ils ont escaladé le mur, et il s’est occupé d’eux la nuit même.

— Qu’est-ce que tu crois qu’ils sont devenus ?

— Je n’en sais rien. Le miracle s’est détraqué. Les animaux qui se terrent dans les maisons de poupées ne survivent plus très longtemps aux manipulations qu’on leur fait subir. Très vite, ils deviennent… monstrueux, trop différents de ce qu’ils étaient à l’origine, et ils meurent d’épuisement, comme s’ils ne pouvaient plus supporter les interventions.

— Le cochon, murmura David. Le cochon à l’imperméable jaune…, est-ce qu’on va faire de lui un homme ?

Je ne sais pas, avoua Jenny. Le guérisseur commence toujours par leur donner une apparence humaine, mais les visages ne tiennent pas, ils se modifient très vite.

Elle fit une pause, le saisit par la main avant d’ajouter :

— Tu veux vraiment y aller ?

Il hocha la tête en un signe affirmatif. Cette main d’adolescente mal soignée, cramponnée à la sienne, l’émouvait soudain curieusement.

Ils étaient sortis du village et avançaient à travers la lande. David ne pouvait s’empêcher de scruter la brume. Où se cachait donc ce foutu mur d’enceinte ? Pourquoi se mêlait-il de ça, n’était-ce pas là le travail de la police après tout ?

— Il n’y a pas de shérif à Peregrine Junction ? demanda-t-il. Vous n’avez jamais eu d’ennuis avec les autorités ?

— Pas de shérif, et pas d’école non plus, répondit Jenny. L’église est fermée depuis soixante ans. Le dernier pasteur a fichu le camp quand il a compris que nous n’adorions pas Dieu. Il prétendait que les moines de l’abbaye appartenaient à un ordre impie et qu’ils célébraient le culte d’un démon descendu sur la Terre pour corrompre le genre humain.

Jenny chuchotait presque maintenant, David nota qu’elle avait ralentit l’allure.

— Une fois là-bas, dit-elle, tu ne pourras plus compter que sur toi. Je ne t’accompagnerai pas.

— Tu as peur ?

— Bien sûr. Personne n’est jamais entré dans les ruines sauf les gens des monuments historiques. Ils n’y sont restés qu’une heure ou deux, mais il faisait jour, et ils n’ont probablement fait que jeter un coup d’œil rapide. C’est la nuit que les choses arrivent. Tu te rappelleras ? Essaye de trouver un endroit sûr pour dormir, et surtout ne fais pas couler ton sang.

Elle parut réfléchir, puis ajouta précipitamment :

— Tu devrais peut-être emporter un leurre avec toi ?

— Un leurre ?

— Oui, un sac de mulots vivants par exemple. Si le guérisseur se rapproche de toi, il te suffira de prendre l’une des bestioles, de la faire saigner et de lui rendre la liberté. Elle attirera la menace sur elle en s’enfuyant.

David s’imagina, traînant un sac rempli de souris vivantes en bandoulière. Il grimaça.

— Non, dit-il. J’irai comme ça.

— Tu as tort, grogna Jenny en prenant un air buté. On dit que derrière le mur le jardin est rempli de ronces qui ont poussé en vrac, tu vas sûrement t’écorcher quand tu traverseras les broussailles.

— Je ferai attention, plaida David. Et je ne resterai pas longtemps.

— Comme tu veux, marmonna Jenny d’un ton boudeur.

D’un seul coup le mur jaillit de la brume, beaucoup plus proche que David ne le croyait. Brusquement il fut là, sous ses yeux, lui bouchant la ligne d’horizon, étrange muraille de Chine composée de grosses pierres grises juxtaposées. Jenny lui lâcha la main et fit un pas en arrière.

— Je ne vais pas plus loin, dit-elle. C’est trop dangereux.

Elle parut hésiter, puis se jeta au cou de David, l’embrassa maladroitement sur la bouche et s’enfuit en courant.

Il resta un moment immobile, ne sachant que faire et rassemblant son courage en vue de ce qui allait suivre. Cent mètres de terrain nu le séparaient de la muraille d’enceinte. Cent mètres d’une terre bouleversée, pleine de bosses et de creux, de ravines et de cairns émiettés. Il prit une inspiration et se mit en marche, le souffle court, la poitrine prise dans un étau. Comme il s’efforçait de descendre une petite pente sans déraper dans la caillasse, il poussa un cri de terreur.

Devant lui, à une cinquantaine de mètres du mur, des membres humains desséchés avaient été piqués sur des bâtons. Il y avait là des mains, des jambes, des bras et même des têtes coupées qui noircissaient dans le vent. Cette haie d’épouvante dressait sa herse en travers du chemin, et il réalisa qu’il serait forcé de s’y ouvrir un passage s’il voulait continuer.

Le cœur au bord des lèvres, il se força à poursuivre, les yeux fixés sur les débris corporels offerts au vent, telles des offrandes macabres. Dieu ! Jenny ne lui avait pas parlé de cela… Qui avait-on démembré ainsi, et pourquoi ?

Ce n’est qu’en arrivant à la hauteur des mains et des têtes noircies qu’il comprit qu’il s’agissait d’ex-votos en cire modelée, comme on peut en trouver dans tous les lieux de pèlerinage. Il y avait des mains de glaise ou de cire, des têtes de bois ou de plâtre que les pèlerins avaient déposées en offrande. Les modelages grossiers s’étaient ratatinés au fil du temps, prenant cet aspect de chair corrompue qui l’avait abusé. Il poussa un soupir douloureux et se traita d’idiot.

Cela devait lui servir d’avertissement, il était beaucoup trop perméable aux fantasmagories de la lande. S’il n’y prenait pas garde, il mourrait de peur avant même d’avoir franchi le Grand Mur.