Chapitre 4

Les tranches de vie sont nos mentors

Santa Barbara

Nous connaissons tous de ces moments ou de ces jours, où, sans aucune explication, notre perception des choses se transcende, où le banal rejoint le sublime. Sam Hunter s’apprêtait à connaître de tels instants.

Tout avait débuté avec l’apparition de la fille et le désir qu’elle avait su éveiller en lui. Puis l’intervention de l’Indien l’avait tellement désarçonné qu’il accordait maintenant à chaque chose une attention quasi maladive. En entrant dans son bureau, il s’attarda à espionner Gabrielle Snow, sa secrétaire. Il réalisa combien elle pouvait être moche.

Il y a celles qui, peu gâtées par la nature, savent néanmoins développer la beauté de l’esprit et ainsi gommer leurs défauts. Elles finissent par se marier. Et par amour s’il vous plaît ! Incroyablement fidèles, elles élèvent des nuées d’enfants toujours prompts à rigoler et lambins à réfléchir. Mais Gabrielle n’était pas du lot. Eût-elle été la plus jolie des filles qu’elle n’eût rien eu d’intéressant à présenter à part être efficace au téléphone. Sam la gardait parce qu’elle était si moche que certains clients, préférant abréger le supplice, signaient leur contrat pour quitter le bureau au plus vite.

Il l’avait recrutée trois ans plus tôt suite à une candidature spontanée qu’elle lui avait adressée. Gabrielle était surdiplômée pour le travail qu’on exigeait d’elle et Sam s’était toujours demandé pourquoi elle avait accepté ce job. Pendant trois ans Sam avait papillonné autour d’elle sans jamais la regarder. Mais aujourd’hui que tout allait de travers, la repoussante laideur de sa secrétaire l’entraînait à avoir une âme de poète. Que pouvait-on bien faire rimer avec Gabrielle ?

Elle lui dit :

— Monsieur Hunter, M. Aaron souhaite vous voir tout de suite. C’est très urgent.

— Gabrielle. Vous êtes ici depuis trois ans. Vous savez, vous pourriez m’appeler par mon prénom.

Sam cherchait toujours une rime : Salmonelle ?

— Ça me touche beaucoup, monsieur Hunter, mais je préfère ne pas mélanger les genres. Je m’excuse d’insister mais M. Aaron souhaite vous voir dès maintenant.

Gabrielle lut le message qui traînait sur son bureau :

— Il a dit : « Dites-lui qu’il se remue le cul de venir me voir dès son retour ou j’l’encule à sec comme un rat mort. »

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Sam.

— Je présume, Monsieur, que M. Aaron est extrêmement pressé de vous voir.

— J’avais deviné, répondit Sam. Ce que je saisis mal c’est l’expression « je l’encule à sec comme un rat mort ». Que pensez-vous qu’il voulût dire par là, Gabrielle ?

 

« Gabrielle, Gabrielle,

Aussi bandante qu’une salmonelle. »

 

— Franchement Monsieur, je ne vois pas. Vous devriez lui demander.

— Ça, c’est pas bête ! répliqua Sam.

Il gagna le couloir qui conduisait au bureau d’Aaron tout en composant la suite de son poème.

 

« Je ne serais pas plus surpris que cela Si chacun te prenait pour un rat. »

 

Aaron Aaron n’était pas le véritable nom d’Aaron. Il avait choisit celui-là pour figurer en tête de la liste dans les pages jaunes. Sam n’avait jamais osé demander à Aaron son véritable nom. À quoi bon ? Après tout, Sam Hunter n’était pas non plus son vrai nom, alors ? Et sur un plan alphabétique nettement moins pratique.

Julia, une ancienne danseuse, ex-mannequin, ex-actrice, ma foi encore très présentable, qui considérait les coiffeurs comme des génies, servait de secrétaire à Aaron. Elle accueillit Sam avec un sourire qui avait dû faire la fortune des orthodontistes et des fabricants de résine synthétique de toute la Basse-Californie :

— Salut Sam. Qu’est-ce que vous lui avez fait à Aaron ? Il est pas à prendre avec des pincettes.

— Comment ça, « fait » ?

— Oui, au sujet du dossier de la Motion Marine. Ils ont appelé y a pas cinq minutes et il s’est mis en rogne juste après.

— Mais j’ai rien fait du tout, répondit Sam.

Il allait pénétrer dans le bureau d’Aaron quand il demanda à Julia :

— Hey ! Julia. ‘Savez ce que ça veut dire enculer à sec comme un rat mort ?

— Non, pas vraiment. Aaron a dit ça parce que vous lui avez gâché le moment où il venait juste de recevoir sa nouvelle tête.

— Il a une nouvelle tête ? Qu’est-ce que c’est que c’t’histoire ?

— Le sanglier qu’il a abattu l’année dernière. Il l’a fait empailler et le taxidermiste l’a livré ce matin.

— Ah ? Merci Julia. Je ferai attention.

— Bonne chance !

Julia sourit et tint la pose le temps nécessaire pour s’admirer dans le miroir de poche placé sur son bureau.

Pénétrer dans le bureau d’Aaron vous ramenait un bon siècle en arrière dans un club de gentlemen chasseurs : lambrissés de noyer, les murs s’ornaient de dizaines de trophées et de gravures de canards sauvages. Des fauteuils entièrement recouverts de cuir fauve entouraient un bureau de merisier libre de tout objet. Sam nota d’emblée la tête de sanglier.

— Magnifique, Aaron ! Cette tête est vraiment splendide.

Sam se tint un moment, bras tendus, face au trophée.

— Quel morceau ! ajouta-t-il.

Une fraction de seconde, juste histoire de titiller le secret penchant d’Aaron pour saint Hubert et la religion catholique tout entière, l’idée de tomber à genoux lui traversa l’esprit. Il y renonça de peur de paraître par trop hypocrite.

Court en jambes, chauve, flirtant avec la cinquantaine, les joues striées de veines que l’alcool faisait saillir, Aaron fit pivoter son immense fauteuil directorial et posa l’exemplaire de Vogue qu’il était en train de feuilleter. Aaron se foutait de la mode, c’était plutôt les mannequins qui l’intéressaient. À maintes reprises, pendant des après-midi entiers, Sam avait dû s’infuser ses lamentations de ne pouvoir s’offrir une femme superbement carrossée :

— Tu peux me dire comment j’aurais pu deviner que Katie deviendrait une grosse truie ? Et que de mon côté je réussirais dans les affaires ? Tu peux m’le dire ? J’avais à peine vingt ans quand je l’ai épousée. J’étais persuadé que de pouvoir baiser à un rythme de croisière me suffirait amplement. Tu sais ce qu’y’m’faudrait ? Une gonzesse pour aller avec ma Jag ! Pas un veau comme Katie qu’est tout juste bonne à se trimballer en jeep.

Généralement, à ce stade de la conversation, il montrait un top model dans un magazine de luxe :

— Tu te rends compte si je pouvais me balader avec une nana comme celle-là pendue à mon bras…

— Laisse-moi te dire qu’elle t’enverrait vite fait chez le chirurgien esthétique.

— Vas-y ! C’est ça ! Enfonce bien le clou ! T’as aucune idée de ce qu’un type comme moi peut endurer, de ce que ça lui coûte d’être légèrement différent. Forcément, toi, t’as tout ce qu’y faut.

— Arrête d’exagérer, Aaron, tu veux ? Et puis, t’as pas entendu ce qu’ils disent à la télé ? Il paraît que baiser, ça tue !

— C’est ça ! Achève ce qu’il me reste de rêve. Tu sais, avant, j’attendais la partie de jambes en l’air parce que pendant un quart d’heure je ne pensais plus ni aux impôts, ni à la mort.

— Si avant de t’y mettre tu penses vraiment aux impôts et à la mort, tu peux faire durer une bonne demi-heure…

— C’est ça que je voulais dire. Katie n’est pas foutue de me faire oublier les soucis. Et je suis sûr que t’as pas idée de ce qu’un type comme moi paye comme impôts ?

La question refaisait surface à chacune de leurs conversations. Ils travaillaient ensemble depuis vingt ans et Aaron continuait de traiter Sam comme s’il était encore en culotte courte.

— Je sais très exactement ce qu’un type comme toi devrait payer : à peu près dix fois ce que tu payes réellement !

— Et tu crois pas qu’un truc pareil peut me miner le moral ? Imagine que je sois l’objet d’un contrôle fiscal. Ils seraient capables de tout me prendre.

Sam aimait imaginer la scène : une équipe d’agents des impôts en train de charger tous les trophées de chasse dans le coffre de la Jaguar. Il les voyait s’éloigner avec les andouillers dépassant par les fenêtres au milieu des jérémiades de Katie restée sur le trottoir à gueuler « mais y en a la moitié qui m’appartient ! ». Sam imaginait la détresse d’Aaron face au spectacle insoutenable des contrôleurs du fisc déménageant son sanglier par les défenses.

— Très beau trophée, répéta Sam, j’dois avoir l’air d’un couillon face à un truc pareil.

— Je l’ai baptisé Gabrielle, dit fièrement Aaron, semblant oublier qu’il était supposé être en rogne. Mais dis-moi, qu’est-ce que c’est ce bordel que t’as foutu chez Motion Marine ? Tu sais que Frank Cochran parle de nous traîner en justice ?

— Pour un tout petit message subliminal de rien du tout ?

— Subliminal, mon cul ! Cable s’est trouvé mal à cause de ton cascadeur de merde. Ils savent même pas au juste ce qu’il lui est arrivé. Ils parlent de crise cardiaque. Mais nom de Dieu de bordel de merde, qu’est-ce que t’as dans le citron y a des jours ? Avec une merde comme ça, je pourrais perdre l’agence. Tu t’en rends compte ?

Sam voyait le sang affluer sur le crâne d’Aaron :

— Faudrait savoir. La semaine dernière tu disais encore que c’était une super-idée quand je t’ai fait une démonstration.

— Commence pas à vouloir me mêler à tes conneries, Sam. J’ai pris de mon temps pour mettre au point cette histoire mais j’ai jamais dit qu’il fallait faire attaquer les clients par des Indiens. Ça va pas la tête !

— Quel Indien ?

Sam reçut comme un coup sur le crâne. Il se laissa choir dans l’un des fauteuils de cuir.

— Mais de quel Indien tu parles ? ajouta-t-il.

— Te fous pas de ma gueule, Sam. Et renverse pas les rôles. Oublie pas que c’est moi qui t’ai tout appris dans l’art de se foutre de la gueule des gens. Juste après ton départ Jim Cable est sorti de l’immeuble de la Motion Marine et un type déguisé en Indien l’a attaqué. Avec un tomahawk. Si les flics chopent le gars et qu’il raconte que c’est Sam Hunter qui l’avait payé pour faire le boulot, toi et moi, on est bons comme la romaine.

Sam aurait aimé s’expliquer mais aucun son ne parvenait à sortir de sa gorge. Aaron avait été son Pygmalion, et un bon par-dessus le marché. Il était devenu son ami, puis son confident. Mais Aaron n’avait jamais rien compris aux peurs de son fils spirituel qui étaient au nombre de deux : les Indiens et les flics. Les premiers parce que lui, Sam, en était un et que si quelqu’un l’apprenait on finirait par remonter la piste jusqu’aux seconds, jusqu’à celui qu’il avait tué. Vingt ans plus tard, il portait toujours ses angoisses en sautoir.

Aaron fit le tour du bureau et empoigna Sam par les épaules :

— Tu vaux mieux que ça, Gamin, dit-il en se radoucissant. Je sais bien que la Motion Marine, c’était un gros contrat, mais y avait des tas d’autres combines à tenter avant celle-là. Faut jamais montrer que tu veux les bouffer : règle numéro un. C’est le tout premier truc que je t’ai appris. Tu t’souviens ?

Sam ne répondit pas. Il fixait la tête du daim suspendue au-dessus du bureau d’Aaron. Mais c’est l’Indien assis dans le café, en train de lui sourire, qu’il voyait à la place.

Aaron le secoua :

— Écoute petit, il reste peut-être une solution. Tu peux toujours signer un document qui stipule que tu me lègues toutes tes parts de l’agence et l’antidater de la semaine dernière. Tu bosseras en indépendant comme tous les autres placiers. Je peux te filer, allez ! disons trente pour cent de tes parts sous le manteau. T’auras comme ça suffisamment de biscuit pour te payer un avocat si tu y es contraint. Et s’ils te laissent ta licence, ben tu pourras toujours reprendre ton poste à l’Agence. Qu’est-ce t’en dis ?

Sam fixait toujours la tête de daim. La voix d’Aaron lui arrivait comme un très lointain murmure. Sam se revoyait vingt-six ans en arrière. Il était ailleurs, au sommet d’une colline de la réserve Crow du Montana. La voix qui lui parlait était celle de son premier maître, celle de son mentor, le frère de son père, son oncle du clan : un type à une seule dent qui s’était autoproclamé shaman et disait s’appeler Pokey Medicine Wing.