Chapitre 35
Les chiens fous se préparent à mourir
Ce voyage au royaume des Disparus avait ôté à Sam ses derniers espoirs de revoir un jour Calliope vivante. Il se sentait comme un nerf à vif. Toujours nu, il sortit en courant de la hutte pour plonger dans le feu où Harlan avait chauffé les pierres de la cérémonie.
— Arrête ! lui cria Pokey.
Sam prit de la cendre pour se l’écraser sur le visage et la poitrine. Puis il traversa la cour et entra dans la maison, Coyote et Pokey sur les talons.
Ils le trouvèrent dans le salon en train de décrocher la lance à bison de son support mural. Les femmes et les enfants s’étaient retranchés dans les chambres. Pokey les entendaient pleurer. Coyote prit Sam par les épaules.
— Arrête ! S’il te plaît.
Sam hurla et tourna sur lui-même, la lance à la main. Il fit une belle estafilade avec la pointe d’obsidienne dans la poitrine de Coyote. Le Roublard tomba à la renverse. Le sang se mit à couler de sa blessure. Sam quitta la maison en courant.
Coyote se remit debout. Il se rua jusqu’à la porte et vit Sam enjamber la clôture du champ voisin. Puis Sam sauta sur le dos de l’alezan et lui empoigna fermement la crinière. Il piqua des deux et frappa la croupe du cheval avec la lance. L’animal partit d’un coup, sauta la clôture, emportant le barbelé avec ses antérieurs.
— Sam, reviens ! gueulait Coyote.
Sam fit cabrer le cheval et regarda le Roublard. Pokey avait rejoint Coyote sur le seuil de la maison.
— Sam, fais pas le con ! cria Pokey.
— J’en ai marre de toujours avoir peur. Ceci est un bon jour pour mourir.
Sam frappa les flancs du cheval avec son arme et partit au galop sur la route.
— Pokey, va à la barrière, cria Coyote qui courait déjà vers le champ.
Il sauta la clôture à son tour. L’appalousa, mort de trouille, se réfugia à l’autre extrémité du pré.
— Allez viens, petit, lui dit Coyote.
Le cheval s’arrêta net, comme capturé par un lasso invisible. Il fit demi-tour et galopa vers le Roublard qui prit le temps de le calmer avant de l’enfourcher.
Pokey ouvrit la barrière et Coyote se lança à la poursuite de Sam.
*
Avait-on jamais croisé un tel aréopage de psychopathes obtus, bornés et aussi repoussants que ce matin-là ? Que cette double colonne, composée d’une quarantaine d’individus aux instincts les plus pervers, montés sur des Harley Davidson vrombissantes, qui pénétraient sur la réserve crow ? Après avoir quitté la nationale 90 à la hauteur de la station-service du père
Wiley, ils avaient obliqué en direction du village. Lonnie Ray Inmam roulait en tête, immédiatement suivi de Bonner Newton et de Bricolo. Derrière, venaient la bande de Santa Barbara au grand complet puis d’autres Hell’s Angels issus de clans rencontrés lors de la concentration, tous mus par la même idée de vengeance.
Une fois en ville, certains commencèrent déjà à perdre de leur superbe, échangeant des regards inquiets. S’ils connaissaient tous le but de leur venue dans la réserve, à savoir récupérer le fils de l’un d’eux, aucun ne savait, maintenant qu’ils étaient à pied d’œuvre, comment s’y prendre. De n’apercevoir âme qui vive sur les trottoirs à cette heure matinale les dérangea. Qui impressionnaient-ils puisqu’il n’y avait personne à impressionner ? L’ambiance tourna rapidement à l’angoisse collective, notamment pour ceux d’entre eux peu habitués à porter un holster à l’épaule et que la chose irritait sous les bras.
A l’entrée du village, près du bureau de tabac, Lonnie fit signe à la colonne de stopper. Son regard parcourut la rue principale. Il était toujours à la recherche de la Datsun de Calliope. Suite au bruit assourdissant des pétarades exagérées des motos quelques lumières s’étaient allumées derrière les rideaux et des visages inquiets étaient apparus aux fenêtres. C’est lorsque Bonner Newton arrivait à la hauteur de Lonnie pour discuter de la suite immédiate à donner aux événements qu’ils entendirent le cri de guerre.
Lonnie et Bonner aperçurent deux cavaliers qui fondaient sur eux, l’un agitant une lance au-dessus de sa tête. Bonner fut le plus rapide à réagir. Il fit un geste pour dégainer son pistolet mais un coup de feu partit sur sa gauche et le pauvre Ange de l’Enfer vit son compteur de vitesse exploser. Bonner reçut mille éclats de verre et de métal.
— Je serais toi, je laisserais c’t’engin là où il est, fit une voix qui venait du ciel. Et j’éviterais de bouger un seul poil du cul.
Bonner aperçut sur un toit un individu qui le tenait en joue avec un fusil à lunette. Et les cavaliers avançaient toujours vers la colonne de motards. Un des Hell’s chercha à dégainer son feu mais une balle pulvérisa son phare. Il y avait donc un second tireur embusqué de l’autre côté de la rue. Les motards levèrent tous les yeux au ciel. Quatre fusils à lunettes les observaient.
— Avec c’te flingue j’suis capable de volatiliser une puce sur le cul d’un moucheron à deux cents mètres, cria Harlan, alors vous laissez votre artillerie là où elle se trouve, d’accord ?
Sam poussa un nouveau cri de guerre, long et strident.
— Mais y va pas s’arrêter, ce con ? pesta Bricolo qui eut le temps de dégainer et tirer avant que Harlan le désarçonne de sa moto en lui collant une balle dans l’épaule.
Au loin Coyote porta la main à sa poitrine et glissa de sa monture, rebondissant sur le bord du fossé. Pris de panique Bonner Newton laissa choir sa bécane et plongea dans le caniveau les mains sur la tête. Lonnie vit le cavalier fou, couvert de cendres et de sueur, arriver droit sur lui. Sam n’était plus qu’à quelques mètres de lui lorsqu’il leva sa lance. Lonnie porta la main à son arme. Sam, accroché à la crinière, lança le cheval sur la moto. Un sabot atteignit Lonnie en pleine poitrine, un second lui emporta un morceau de l’oreille droite avant que le cheval n’atterrisse derrière lui au milieu des motards. Sam sauta de sa monture, fonça sur Lonnie et leva sa lance face à l’Ange aux yeux écarquillés par la peur.
— Samson, hurla Harlan, non !
Sam cria à s’en arracher les poumons. A la toute dernière seconde il dévia la trajectoire de sa lance. De l’extrémité aveugle de l’arme il frappa Lonnie à la poitrine.
— Tire-toi ! lui dit-il.
— Voilà, c’est ça, fit la voix de Harlan. Chacun va gentiment remonter sur sa moto et repartir là d’où il vient, c’est bien compris ? Le premier qui fait un geste déplacé, on le sèche. Pigé ?
Les motards étaient totalement désemparés. Festus, Harry et Billy Deux Fers à Repasser les tenaient toujours en joue. Bonner Newton se remit sur pied.
— Demi-tour ! ordonna-t-il.
Il jeta un œil à Lonnie.
— Assure-toi que Bricolo peut encore conduire et tirons-nous de ce putain de traquenard !
Sam redescendit la rue principale pour secourir Coyote. Le Roublard était vautré, nu, couvert de boue, dans le fossé, une jambe repliée sous lui. Du sang s’échappait d’une blessure à la poitrine. Il avait le souffle court et saccadé. Sam se pencha et lui tint la tête. Coyote ouvrit doucement les yeux.
— C’est le dernier coup, dit-il. Tu as compté le dernier coup. Maintenant une nouvelle ère va commencer.
Le Roublard toussa et du sang vint humecter ses lèvres.
Sam se sentait vidé de tout. Il entendit un klaxon au loin et Harlan qui disait :
— Allons le chercher.
— Qu’est-ce que je peux faire ? demanda Sam.
— Continuer à colporter les légendes, murmura Coyote avant de fermer les yeux et de cesser de respirer.
Sam relâcha tout doucement la tête du Roublard et s’allongea à ses côtés dans le fossé. Il entendit la voiture qui s’arrêtait à leur hauteur mais ne bougea pas. Il y eut le bruit de la porte qu’on ouvre, des pas, des mains qui le soulevaient de terre. Quand il ouvrit les yeux il découvrit le visage salement amoché d’un géant noir au regard mordoré.
— Comment tu te sens ? lui demanda Menthol.
Sam ne répondit rien. Il sentit qu’on le chargeait dans une voiture.
— J’te ramène à la maison, précisa Menthol.
Sam se retrouva assis dans la limousine à fixer le tableau de bord. La porte était restée ouverte. Quelqu’un vint à sa hauteur et dit :
— Tu as bien belle allure, Chasseur Solitaire.
Sam leva les yeux et reconnut Billy, qui avait vieilli, certes, mais était resté mince et définitivement le même.
Sam laissa échapper un pâle sourire et dit :
— Tu n’as plus les traits du visage aussi tourmentés qu’avant.
— Je sais, répondit Billy, c’est parce que je ne suis plus puceau. C’est pas vieux, ça date de la semaine dernière seulement. Mais on s’en fout. Quand on a attendu ce moment pendant trente-cinq ans, tu sais, on finit par ne plus compter…
Sam tourna le regard pour cacher ses larmes. Billy lui dit :
— Le grand type, là, il va te ramener à la maison. Je passerai te voir quand les choses se seront tassées.
— C’était un bon jour pour mourir, répondit Sam en hochant la tête.
— Sacré Sam, on peut dire que t’as toujours su trouver les mots justes pour remonter le moral. Mais promets-moi d’arrêter de faire le con quand même, O. K. ?
Billy serra l’épaule de Sam, ouvrit la porte arrière de la limousine pour permettre à Menthol d’allonger Coyote sur la banquette, puis il referma la portière.
Menthol vint s’asseoir derrière le volant. Il mit la clé dans le contact et marqua un temps d’arrêt. Le regard dans le vague il dit à Sam :
— Je suis vraiment désolé. Ton oncle m’a dit pour la fille. Moi, ils m’ont salement tabassé. J’ai fini par leur avouer où vous alliez. J’ai merdé sur ce coup-là. Je m’en veux, tu sais. Si je pouvais faire quoi que ce soit pour réparer…
— Comment as-tu pu te libérer ?
— Ils ont trouvé ma carte professionnelle. Ce qui leur a foutu la trouille, c’est toutes ces histoires qu’on raconte, comme quoi les casinos seraient propriété de la Mafia en sous main, etc. Ils ont eu peur de représailles éventuelles. J’ai appelé le casino. Ils m’ont donné le numéro de ton boulot et ta secrétaire m’a donné celui de ta famille à la réserve. Je les ai prévenus dès que j’ai pu.
Sam ne fit aucun commentaire. Menthol se mit en route et partit en direction de la maison du clan des Chasseurs Solitaires.
Sam demanda enfin :
— Qu’est-ce que tu vas faire du corps de Coyote ?
— J’en sais rien. Mais je vais trouver une solution. Tu sais, depuis deux jours, j’ai dû en improviser des solutions…
Sam se tourna vers Menthol et vit le regard mordoré encadré au beurre noir.
— On t’a raconté ce qui s’est passé ? Qui on est ?
Menthol acquiesça.
— Qui on est ? Bonne question. Jusqu’à hier j’étais une espèce de médiateur dans un grand casino et aujourd’hui, que suis-je ? Un voleur de limousine ?
— Mais t’as guère eu le choix. N’y pense plus. C’est terminé à présent. T’es libre !
— Vas-y, c’est ça. Mets-moi tout sur le dos, fit Menthol en souriant.
Sam chercha au fond de lui-même et trouva qu’il lui restait un bout de sourire en magasin. Ils approchaient de la maison du clan des Chasseurs Solitaires. Menthol gara la limousine dans l’allée.
— Tu veux un coup de main ?
— Non, ça va aller, répondit Sam sans savoir de quelle aide il pourrait bien avoir besoin.
Il ouvrit la portière et demanda au géant :
— Où vas-tu aller maintenant ?
— J’en sais rien. Je vais laisser les événements me guider. Mais je crois que je vais aller du côté de San Diego.
— Tu peux rester ici si tu veux.
— Non merci. J’ai un truc à terminer.
— Quand tu en auras besoin : n’oublie pas que le chiffre sacré est quatre. Tu sauteras quatre fois au-dessus du corps.
— Et je suis supposé savoir de quoi tu parles ?
— Tu comprendras en temps voulu. Bonne chance !
Sam sortit de la voiture et, debout dans le milieu de l’allée, il regarda Menthol s’éloigner. Bon, ben voilà. Il avait survécu et n’avait nulle part où retourner. Il se sentit comme mort de l’intérieur.
Il fit demi-tour et prit le chemin de la maison. Sur le pas de la porte, Cindy et une autre femme l’attendaient. Étant donné l’horreur qui se lisait sur leurs visages il se dit qu’il devait vraiment être effrayant, tout nu, couvert de suie, de larmes et de traînées de sueur. Il les salua de la main puis il décida d’aller à l’arrière de la maison pour se décrasser dans le baquet situé près du sauna.
En passant près de la caravane il entendit la porte s’ouvrir et leva machinalement les yeux.
Calliope sortit de l’Airstream.
— Bonjour Sam. Tu sais que j’ai fait le plus étrange des rêves ?
La jeune femme jeta un regard circulaire.
— Tu crois vraiment que j’ai atterri chez la fée Carabosse ? ajouta-t-elle.
Sam ferma les yeux et enlaça Calliope. Il la tint longtemps serrée contre lui, passant du rire aux larmes et à nouveau au rire, heureux d’être, enfin, de retour parmi les siens.
Coyote et le cow-boy
Un jour, il y a très longtemps de cela, Coyote se promenait quand il rencontra un cow-boy. Assis sur son cheval l’homme se roulait une cigarette. Coyote le regarda sortir sa petite blague et du papier gommé de sa poche de poitrine. Le cow-boy versa un peu de tabac sur la feuille de papier, tira sur les cordons de la blague avec les dents et la remit dans sa poche de chemise. Puis il commença à rouler le tabac dans le papier, le lécha et se planta enfin entre les lèvres la cigarette qu’il alluma avec une allumette.
Coyote avait souvent fumé le calumet, mais il n’avait jamais rien vu de plus extraordinaire qu’un cow-boy roulant une cigarette.
— Je voudrais savoir faire ça, dit Coyote. Laisse-moi essayer.
— Impossible, répondit l’autre.
— Pourquoi c’est impossible ?
— Parce que tu n’as pas de poche de poitrine pour mettre ta blague à tabac.
En ces temps reculés Coyote, qui ne portait pas de chemise, regarda la chemise du cow-boy, puis sa poitrine nue.
— Mais je peux m’ouvrir la poitrine.
— Alors, qu’attends-tu ? dit le cow-boy en dépliant son couteau de poche qu’il tendit à Coyote. Coyote examina à nouveau la poche de la chemise afin de bien prendre la mesure de l’ouverture, et s’entailla la poitrine. Il fut très surpris de ce qu’il venait de faire et en mourut sur-le-champ. Le cow-boy récupéra son couteau et déguerpit au galop.
Quelque temps plus tard, le frère de Coyote trouva le Roublard aussi mort qu’on peut l’être. Il sauta à quatre reprises par-dessus le cadavre et Coyote se releva comme s’il ne lui était rien arrivé.
— T’as pas pu t’empêcher de recommencer, dit le frère de Coyote en secouant la tête. Si tu dois vivre au milieu de ces Blancs, il va falloir que tu apprennes beaucoup de choses. C’est pas parce que tu t’entiches de quelque chose que c’est nécessairement bon pour toi.
— Mais je sais tout ça, répondit Coyote.