Chapitre 10

Super-facile et politiquement correct

Santa Barbara

Sam passa le plus clair de sa soirée à nettoyer les dégâts causés par les exploits de tireur de Josh Spagnola. Il alla se coucher tôt, surtout fatigué par la tournure étrange des choses qui lui étaient arrivées dans la journée. Il resta cependant éveillé jusqu’après minuit. D’abord soucieux, puis cherchant à comprendre le pourquoi de tant d’agitation inexplicable, il finit par fantasmer sur Calliope. Sans trop comprendre pourquoi, il ne parvenait pas à être totalement triste. Qu’avait cette fille de plus que les autres ? Le fait d’être un peu fofolle ? L’idée qu’il la reverrait bientôt lui arracha un sourire avant de l’emporter dans les bras de Morphée.

Quand il ouvrit l’œil le lendemain matin, il eut le sentiment que tout allait mieux, comme si au cours de la nuit les calamités de la veille avaient pris le large. L’ordre des choses reprenait la place qu’il n’aurait jamais dû quitter. Autrefois, il aurait salué le jour nouveau et remercié le Grand Esprit de l’avoir remis en harmonie avec le monde, tout comme Pokey le lui avait appris. Il aurait scruté le ciel à la recherche de nuages gorgés d’eau, humé le vent, senti la rosée du matin et les feuilles de sauge, écouté le cri de l’aigle, cherché les signes porte-bonheur et conclu après tout cela que l’univers et lui ne faisaient plus qu’un.

Mais aujourd’hui il avait raté l’aube de trois bonnes heures. Il gagna la douche et se lava les cheveux avec un shampooing qu’on avait sûrement pas testé sur les yeux de lapins et dont dix pour cent du bénéfice irait au sauvetage des baleines.

Il se badigeonna le visage de crème à raser garantie sans chlorofluocarbones et supposée préserver la couche d’ozone. Il petit-déjeuna d’œufs pondus exclusivement par des poules sexuellement satisfaites, vivant en semi-liberté et auxquelles on diffusait du Brahms à longueur de temps. Il mangea des petits pains faits à partir de blé cultivé sans adjonction de pesticides, de sorte que la coque des œufs des oiseaux de proie qui en picoraient dans les champs ne souffrait pas de carence vitaminée. Il utilisa de la margarine sans adjonction d’huiles en provenance des pays tropicaux, de sorte qu’il apporta ainsi sa contribution quotidienne à la préservation de la forêt amazonienne. Il but du lait de ferme à la fraîcheur garantie par la petite exploitation qui le produisait et conditionné dans du carton recyclable. Après avoir siroté sa deuxième tasse de café (dont le prix avait sûrement contribué à l’éducation des rejetons d’un péon sud-américain), Sam était à deux doigts de penser que rien qu’en se levant chaque matin, il sauvait la planète. Mais quelle tête aurait-il faite si on lui avait dit que depuis deux ans il n’avait jamais posé le pied sur un sol qui ne fût pas recouvert de béton ou d’asphalte ?

Il rédigeait un nouveau message subliminal pour son portable, sauvez la planète, contractez cette police, quand Spagnola l’appela :

— Salut Sam. As-tu pris connaissance du vote de la réunion des copropriétaires d’hier soir ?

— Non. Je suis resté à nettoyer l’appartement.

— L’appartement ? C’est bien. Tu n’as pas dit « mon appartement ».

— Ah ? Tu veux dire que je suis viré ? Sans même pouvoir dire un mot pour me défendre ? J’arrive pas à y croire.

— J’ai été le premier surpris. Mais ces gens semblent te haïr au-delà du possible. Je crois que l’épisode du chien, ça été le révélateur d’un profond ras-le-cul de ta personne.

— Tu leur as dit que le chien ne m’appartenait pas ?

— Bien sûr ! Mais ça n’a servi à rien. Ces gens te haïssent pour de bon, Sam. Les toubibs et les bavards parce que tu ramasses assez de pognon pour habiter ici, les mecs mariés parce que t’es célibataire et les femmes mariées parce que leurs maris te jalousent. Les vieux peuvent pas te blairer parce que t’es jeune et tous les autres parce que t’es pas japonais. Ah si ! J’oubliais. Y a un chauve qui peut pas t’encadrer parce que t’as encore des cheveux. Pour un mec qu’avait adopté un profil bas, je trouve que t’as su accumuler un sacré paquet de ressentiments contre toi.

Sam n’avait jamais accordé la moindre attention à ses voisins, il ne leur disait même jamais bonjour, bonsoir. De réaliser combien ils pouvaient le haïr au point de lui ravir son logement lui fit un sacré choc :

— Mais j’ai jamais eu la moindre anicroche avec qui que ce soit depuis que j’habite ici…

— Ça n’a peut-être pas grand-chose à voir avec toi personnellement. Tu sais, y a rien qui unit plus les gens que l’idée du profit. Et tu pouvais pas lutter contre leur plan de courts de tennis en terre battue.

— Mais de quoi tu parles ? On a pas de terrains en terre battue.

— Pour le moment ! Mais une fois qu’ils t’auront acheté ta villa-appartement au prix que tu l’as payée et revendue cinq fois plus cher à un gogo, il leur restera de quoi faire construire plusieurs courts en terre battue. Ce sera la seule résidence de tout Santa Barbara dotée de courts en terre battue. Ça fera monter le prix des apparts d’au moins dix pour cent. Je suis vraiment désolé d’avoir à t’apprendre tout ça.

— Y a donc rien à faire ? Je peux pas porter plainte ?

— Tu fais ce que tu veux, Sam. Cette conversation n’a rien d’officiel. Mais laisse-moi te dire ce que je pense au sujet d’un procès : ce serait du suicide. La moitié des types qui ont voté ton départ sont des avocats. Dans six mois, ils t’auront mis sur la paille et ils boiront à ta santé en jouant au backgammon. C’était il y a huit ans, quand tu as signé, que j’aurais dû te donner ces conseils.

— T’es sympa. Mais y a huit ans t’étais pas là.

— J’étais en train de te piquer ta Rolex.

— T’as volé ma Rolex ? C’était toi ? Ma Rolex en or ? Fumier !

— On se connaissait pas à l’époque. De toute façon, aujourd’hui y a prescription. C’est l’heure de l’oubli et du pardon.

— Va te faire enculer ! Attends-toi à recevoir la facture pour tout c’que t’as bousillé chez moi.

— Tu sais ce que j’en fais de ta facture de merde ? Je m’en tamponne le coquillard et j’m’en…

Sam raccrocha au nez du chef de la sécurité. Mais le téléphone résonna dans la seconde qui suivit. Ce ne pouvait être que Josh qui voulait avoir le dernier mot. Sam regarda un instant les vestiges de son poste de télé, décrocha le combiné et gueula :

— Espèce de gros enculé de ta mère, t’as du bol de pas être face à moi, sinon j’t’éclaterais ta sale gueule !

— Sam, fit une voix de femme, c’est Julia, de l’agence. J’ai Aaron pour vous en ligne.

— Excusez-moi Julia. Je croyais que c’était quelqu’un d’autre. Attendez une minute.

Sam s’assit sur le sofa et tint le combiné posé contre sa poitrine pendant qu’il essayait de reprendre ses esprits. Tout allait trop vite, beaucoup trop vite. Il n’y comprenait plus rien. Il ne fallait pas qu’il se lance dans une conversation avec Aaron la garde baissée. Aaron, son pote, son confident, son mentor. Josh Spagnola aussi était supposé être son pote. Que s’était-il passé avec lui ? Pourquoi un tel revirement en une nuit ? Pourquoi ? Sam alluma une cigarette et en tira une longue bouffée. Il souffla la fumée le plus lentement possible, en un long trait.

— Julia ?’scusez-moi, j’étais sous la douche. Dites à Aaron que je serai au bureau dans une petite heure. On pourra parler lui et moi.

Et il raccrocha avant qu’elle ait pu répondre quoi que ce soit. Puis il composa le numéro de la sécurité de la Résidence des Falaises. Josh Spagnola décrocha.

— Josh, c’est Sam Hunter.

— Vachement sympa Sam de me raccrocher au nez quand je suis juste en train de te dire que j’en ai rien à branler de tes histoires.

— C’est pour ça que je t’appelle. Je les connais tes expressions préférées. Ce que je voudrais savoir, c’est ce que t’as contre moi.

— Ah ! ben on voit que t’as pas lu le journal de ce matin.

— Je te l’ai déjà dit, je suis pas sorti, j’ai passé tout mon temps à réparer tes conneries. Qu’est-ce qu’il y a dans le journal ?

— Il semblerait que Jim Cable, t’sais ? le Kojak plongeur, il se soit fait attaquer par un Indien comme il sortait de son bureau et qu’il ait fait une crise cardiaque. Ils disent dans le journal qu’il venait juste d’avoir un entretien avec un placier en assurances.

— Où veux-tu en venir ?

— Où j’veux en venir ? Ben hier, quand je suis sorti de ton appart en cavalant comme un dératé, je suis passé dans l’appartement d’à côté pour pouvoir surprendre le chien à revers. Mais au moment même où j’entrais sur la terrasse de ton voisin, j’ai vu un Indien sauter par-dessus ta rambarde. Un type habillé tout en noir. Tout comme celui dont ils parlent dans le journal. C’est pas une drôle de coïncidence ?

Sam ne trouvait plus ses mots. Pour diverses raisons, la moitié des résidents des Falaises mangeait dans la main de Spagnola. Mais Sam ignorait à quoi tant de petits secrets pouvaient bien servir à l’ancien cambrioleur : à seulement pouvoir être vulgaire avec tout le monde ? Sam ne souhaitait pas se retrouver l’objet d’un chantage de la part de Spagnola. Il se souvint d’avoir souvent joué au chat et à la souris avec certains de ses clients. Comment allait-il réagir dans la peau d’un dominé ? Il opta pour le style direct :

— O. K. Josh. Je suis fait aux pattes. Et maintenant ? Qu’est-ce que je fais ?

— Sammy, mon grand, tu sais que je t’aime bien, non ? Toi et moi, on est comme deux doigts de la même main. Enfin… toi, moi et ton pote Aaron.

— Tu connais Aaron ?

— Je suis tombé sur lui ce matin en appelant à ton boulot. Ta secrétaire m’a dit que tu faisais plus partie de la maison et que, jusqu’à nouvel ordre, c’était Aaron qui prenait personnellement tous tes appels. On a causé un bon moment.

— Tu lui as parlé de l’Indien ?

— Non, c’est lui qui m’en a parlé. Bizarrement il souhaiterait que tu ne fasses plus partie des meubles le plus tôt possible. Mais c’est pas pour une question de pognon. Je crois qu’il a une trouille bleue que le filet se resserre autour de toi et que ton nom soit associé à cette histoire d’Indien qu’a attaqué Jim Cable. Entre nous, lequel de vous deux aurait le plus à perdre dans cette histoire ?

— Mais personne n’a rien à perdre, Josh ! C’est rien qu’une sale méprise depuis le début. Je me fous totalement de ce que tu as pu voir ou ne pas voir sur ma terrasse. Je sais rien de cet Indien. Par contre je sens comme de la menace dans tes propos.

— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Je ne te menace pas. Je m’informe. C’est ce que je sais faire de mieux, tu sais. Pas d’empreintes, pas de fibres de tissu qui traînent, pas de numéro de série, rien ! Chez moi, cette discrétion, c’est devenu comme une seconde religion. Aujourd’hui les gens sont prêts à casquer pour des trucs qu’ils n’ont pas goûté, ni senti, pas plus que touché. Ça, c’est super. Tu crois pas ? J’aurais dû faire espion.

Sam perçut le soupir de Spagnola au bout du fil. À nouveau Sam se retrouvait mis à l’écart. Depuis toutes ces années combien de fois s’était-il senti menacé ? Combien de fois la peur d’être découvert l’avait-elle forcé à mentir de façon si minable ou à endosser le rôle de la victime ? Il avait tout fait pour fuir un passé qui, inlassablement, revenait à la charge.

De sa voix la plus douce, à peine audible, Sam dit :

— Mon vieux Josh, avant que tu commences trop à y croire et que le succès te monte à la tête, ne perds surtout pas de vue le renseignement qui te manque.

— Attends vieux frère, je comprends pas…

— Tu n’as aucune idée de qui je suis en réalité et de ce dont je suis capable.

Il y eut un long silence sur la ligne, comme si Josh réfléchissait à la dernière phrase que Sam venait de prononcer.

— Au revoir, Josh, murmura Sam.

Il raccrocha le téléphone, prit son trousseau de clés, sortit de chez lui et se dirigea vers sa Mercedes. Comme il neutralisait l’alarme et prenait place derrière le volant, il réalisa qu’il n’avait aucune idée de sa véritable personnalité et de ce qu’il était capable de faire. Pour la première fois de sa vie cela ne l’effrayait pas. En fait il se sentait presque bien.

 

Coyote reçoit ses pouvoirs magiques

 

Un jour, il y a très longtemps de cela, avant l’apparition des êtres humains et des postes de télé, seuls les humanimaux hantaient la Terre. Le Grand Esprit, alors le seul ouvrier de l’époque, décida de donner un nom à chacun. Il fit savoir aux humanimaux qu’ils devraient tous se présenter chez lui au lever du soleil et que chacun recevrait un nom et les pouvoirs magiques y afférant. « Pour pas faire de jaloux, avait précisé le Grand Esprit, ce seront les premiers arrivés les mieux servis. » En ce temps-là, la Terre était un chouette endroit… tant que vous arriviez à l’heure.

La méthode du Grand Esprit ne faisait pas l’affaire du Coyote. Il aimait se lever à midi et glander tout l’après-midi à rêvasser aux combines qu’il pourrait monter. D’avoir à se lever à l’aube lui posait un grave problème car par ailleurs il voulait à tout prix hériter d’un beau nom.

« Aigle, ça ce serait vraiment bath, pensa-t-il. Je serais rapide et puissant. Ou bien Ours, alors… Comme ça je foutrais la plumée à tous ceux qui me chercheraient noise. Faut absolument que j’aie un beau nom, même si je dois rester éveillé toute la nuit. »

Quand le soir descendit sur la Terre, Coyote chercha un bar où il pourrait boire un expresso bien serré. Mais déjà en ce temps-là, ce genre d’endroit était fréquenté par des pseudo-intellos d’humanimaux en mocassins complètement destroy qui s’asseyaient autour d’une table pour refaire ce monde de merde. Ce qu’il n’était pas encore.

« Non, j’aurai pas assez de cran pour entrer là-dedans, se dit le Coyote. Tout ce que j’ai à faire, c’est me dégoter de la poudre magique qui me tiendra éveillé jusqu’au matin. »

Il partit voir le Corbeau. Tout le monde savait que le Corbeau était en cheville avec un collègue vert d’Amérique du Sud, dealer de poudre magique qui empêchait de dormir.

— Je suis vraiment désolé Coyote, mais je ne peux plus te faire crédit. Pour avoir de cette poudre, faudrait que tu m’amènes trois chiens de prairie, là, maintenant, tout de suite. Et oublie pas que j’ies aime plats comme des limandes les chiens de prairie.

En fait, le Corbeau n’était qu’un sale petit enculé de sa mère qui croyait passer pour un type cool parce qu’il portait des lunettes de soleil, y compris la nuit. Mais pour qui se prenait-il pour agir de la sorte avec Coyote ?

–’coute-moi, mec, implora Coyote, demain c’est le jour de la distribution des noms. Y me faut l’Aigle. Tu m’avances le gramme que j’te demande, et demain, à la première heure, j’t’apporte six chiens de prairie. C’est pas un bon deal ?

Corbeau fit non de la tête et Coyote s’en alla, honteux.

« Bah ! Je suis sûr que je peux rester éveillé sans prendre de poudre. Suffit que je me concentre. »

Coyote fit tout son possible. Quand la lune atteignit le milieu de sa course, il commença à piquer du museau.

« ‘tain ! Ça marche pas. J’arrive pas à garder les yeux ouverts. »

Souvent, de soliloquer lui donnait des idées ; ce qui était une excellente chose car ils étaient bien peu à lui parler. Il cassa deux piquants de cactus qu’il coinça entre ses paupières pour garder les yeux ouverts.

« Je suis un génie », dit-il… juste avant de s’endormir.

Quand il se réveilla, le soleil était au zénith. Coyote se rua chez le Grand Esprit. Il cogna à la porte :

— L’Aigle ! Je veux l’Aigle ! brailla-t-il.

Ses yeux le faisaient atrocement souffrir et la peau de ses paupières était encore sanguinolente autour des marques laissées par les piquants de cactus.

— L’Aigle ? Tu plaisantes. Ç’a été le premier demandé. Mais qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? T’as fait la bamboula ?

— Sale nuit. M’en parle pas, répondit Coyote. Qu’est-ce qu’il te reste en magasin ? L’Ours. T’as encore ça ?

— Non, j’ai plus ça non plus. Il me reste plus qu’un nom. Personne en a voulu.

— C’est quoi ?

— Coyote.

— Tu te fous de ma gueule ?

— Apprends que le Grand Esprit ne se fout jamais de la gueule de qui que ce soit.

Coyote sortit et alla rejoindre la foule des humanimaux qui rigolaient comme des bossus en parlant de leurs nouveaux noms et de leurs pouvoirs magiques flambant neufs. Coyote essaya le troc mais même le bousier lui répondit « va chier ! ».

— Viens ici, mon garçon, lui dit le Grand Esprit. D’accord, tu te retrouves avec le plus moche des noms. Et tu pourras plus jamais en changer. Mais à compter d’aujourd’hui tu seras le chef des Sans-Foyer. Et à compter d’aujourd’hui, il te sera possible de prendre l’apparence de qui tu veux et de la conserver le temps qu’il te plaira.

Coyote réfléchit un instant : « Hé ! Pas mal ! Je devrais jouer les abrutis plus souvent quand on voit ce que ça rapporte. »

— Alors ça veut dire que les autres seront obligés de faire ce que je demande ?

— Parfois, répondit le Grand Esprit.

— Comment ça… parfois ?

Le Grand Esprit hocha la tête. Coyote pensa qu’il ferait mieux de foutre le camp avant que le Grand Esprit ne lui reprenne ce qu’il venait de lui donner.

— Merci G. E., faut que j’me casse. J’ai deux mots à dire à un mec qui porte des lunettes de soleil.

Et Coyote disparut d’un bond.