La voix était chantante. A des années-lumière du cauchemar.

-Toujours, murmura Karim. Sauf que je voyage, de trou en trou.

Le technicien éclata de rire.

- Comme les taupes?

- Comme les taupes. Mosset, je te pose un problème, 307

apparemment insoluble. Tu me donnes ton avis, non officiel. Et tout de suite, OK?

- T'es sur une enquête ? Pas de problème. Je t'écoute.

-Je possède des empreintes digitales identiques. D'un côté, celles d'une petite fille morte voilà quatorze ans. De l'autre, celles d'une suspecte inconnue, qui datent d'aujourd'hui. qu'en dis-tu ?

- Tu es s˚r que ta petite fille est morte ?

- Certain. J'ai interrogé l'homme qui a tenu le bras du cadavre, au-dessus de l'encreur.

-Alors je dis: erreur de protocole. Toi ou tes collègues, vous avez fait une fausse manip' dans les relevés d'empreintes, sur les lieux du crime. Il est impossible que deux personnes distinctes possèdent les mêmes empreintes digitales. IM-POS-SI-BLE.

- Ne peut-il s'agir de membres d'une même famille ? De jumeaux? Je me souviens de ton programme et...

- Seules les empreintes de jumeaux homozygotes comportent des points de ressemblance. Et les lois génétiques sont infiniment complexes: il existe des milliers de paramètres qui influent sur le dessin final des sillons dactylaires. Il faudrait un hasard fou pour que les dessins se ressemblent au point de...

Karim l'interrompit

- Tu as un fax chez toi ?

-Je ne suis pas chez moi. Je suis encore au labo. (Il soupira.) Il n'y a pas de pitié pour les scientifiques.

-Je peux t'envoyer mes fiches ?

-Je ne te dirai rien de plus.

Le lieutenant garda le silence. Mosset soupira encore

- OK. Je me poste à côté de la télécopie. Rappelle-moi aussitôt après.

Karim ressortit du petit bureau o˘ il s'était isolé, envoya ses deux fax puis retourna dans son box et appuya sur la touche bis de son téléphone.

Des gendarmes allaient et venaient. Dans la cohue, personne ne prêtait attention àlui.

308

- Impressionnant, murmura Mosset. Tu es certain que la première fiche porte les empreintes d'une décédée ?

Karim revit les photographies noir et blanc de l'accident. Les frêles membres de la petite fille jaillir du chaos de carrosserie froissée. II revit le visage du vieil agent routier qui avait conservé la fiche dactylaire.

- Certain, répliqua-t-il.

- Il doit y avoir un pataquès dans les identités, dans les relevés d'empreintes. «a arrive souvent, tu sais, nous...

- Tu n'as pas l'air de piger, murmura Karim. Peu importe l'identité

inscrite sur la fiche. Peu importent les noms et les écritures. Ce que je veux te dire, c'est que la main de l'enfant broyée porte les mêmes sillons que la main qui a serré l'arme cette nuit. C'est tout. Bon Dieu: je me fous de son identité. Il s'agit simplement de la même main !

Il y eut un silence. Un suspens dans la nuit électrique, puis Mosset éclata de rire.

-Ton truc est impossible. C'est tout ce que je peux te dire.

-Je t'ai connu plus inspiré. Il doit bien y avoir une solution.

- Il y a toujours une solution. Nous le savons toi et moi. Et je suis s˚r que tu vas la trouver. Rappelle-moi quand ton affaire sera éclaircie.

J'aime les histoires qui finissent bien. Avec une explication rationnelle.

Karim promit et raccrocha. Des rouages à vide s'acharnaient sous son cr‚ne.

Dans les couloirs de la brigade, il croisa de nouveau Marc Costes et Patrick Astien Le médecin légiste portait une sacoche de cuir, à encoches carrées, et affichait une mine livide.

-Je pars au CHU d'Annecy, expliqua-t-il. (Il lança un regard incrédule à

son compagnon.) Nous... nous venons d'apprendre qu'il y a deux corps.

Merde. Le petit flic y est

309

passé aussi... …ric joisneau... Ce n'est plus une enquête. C'est un jeu de massacre.

-Je suis au courant. Pour combien de temps en as-tu ?

-Jusqu'à l'aube, au moins. Mais un autre légiste est déjà là-bas. L'affaire prend de l'ampleur.

Karim fixait le docteur aux traits effilés, à la fois juvéniles et fuyants.

L'homme avait peur mais Abdouf sentait que sa propre présence le mettait en confiance.

- Costes, j'ai pensé à un truc... Je voudrais te demander un détail.

-Je t'écoute.

- Dans ton premier rapport, à propos des filins métalliques utilisés par le tueur, tu parles de c‚ble de frein ou de corde de piano. A ton avis, c'est le même c‚ble qui a tué Sertys ?

- Le même, oui. Même fibre. Même épaisseur.

- S'il s'agissait d'une corde de piano, pourrais-tu en déduire la note ?

- La note ?

- Ouais. La note de musique. En mesurant le diamètre d'une corde, peux-tu déduire la note exacte à laquelle elle correspond sur l'échelle des octaves Costes sourit, incrédule.

-Je vois ce que tu veux dire. Je possède ce diamètre. Tu voudrais que je...

-Toi ou un assistant. Mais cette tonalité m'intéresse.

- Tu es sur une piste ?

- Je ne sais pas.

Le médecin légiste tripotait ses lunettes.

- O˘ puis je te joindre ? Tu as un cellulaire ?

- Non.

- Si.

Astier venait de planter dans la main de Karim un téléphone portable, un modèle minuscule, noir et chromé. Le Beur ne comprit pas. L'ingénieur sourit.

-J'en possède deux. Je pense que tu en auras besoin dans les heures qui viennent.

310

Les coordonnées s'échangèrent. Marc Costes disparut. Karim se tourna vers Astier

- Et toi, que vas-tu faire ?

- Pas grand-chose. (Il ouvrit ses grandes mains vides.) Je n'ai plus rien à

mettre dans les crocs de mes machines.

D'un trait, Karim proposa à l'ingénieur de l'aider dans sa propre enquête et de réaliser pour lui deux missions.

- Deux missions ? répéta Astier, enthousiaste. Autant que tu voudras.

- La première, c'est d'aller consulter les registres de naissance, au CHRU

de Guernon.

- Pour y dégoter quoi ?

- A la date du 23 mai 1972, tu trouveras le nom de Judith Hérault. Vois si elle n'avait pas une sueur ou un frère jumeau.

- C'est la môme des empreintes ?

Karim acquiesça. Astier reprit

- Tu penses à un autre gosse, qui posséderait les mêmes empreintes ?

Le flic eut un sourire gêné.

-Je sais. «a ne tient pas debout. Mais fais-le.

- Et l'autre mission ?

- Le père de la môme a été tué dans un accident de voiture.

- Lui aussi ?

- Ouais, lui aussi. Sauf qu'il était à vélo et que je te parle d'une collision. En ao˚t 80. Le nom est Sylvain Hérault. Regarde ici, à la brigade. Je suis s˚r que tu trouveras le dossier.

- Et qu'est-ce que j'y cherche ?

- Les circonstances exactes de l'accident. Le mec a été écrasé par un chauffard, qui s'est volatilisé. …tudie chaque détail. Peut-être que quelque chose déconne.

- Du genre : accident volontaire ?

- De ce genre-là, ouais.

Karim tourna les talons. Astier le rappela

- Et toi, o˘ vas-tu ?

Il pivota, léger, délié, presque ironique face à la terreur des instants à

venir.

- Moi ? Je retourne à la case départ.

IX

47

'INSTITUT des aveugles était un b‚timent clair, non pas un vestige de clarté comme les maisons de Guernon,

~ mais un édifice resplendissant sous l'averse, au pied du massif des Sept Laux. Niémans s'achemina vers le portail.

Il était deux heures du matin. Aucune lumière n'était allumée. Le commissaire de police sonna, tout en apercevant de longues pelouses en pente autour de la b‚tisse. Il repéra des cellules photoélectriques, fées sur des petites bornes, à la limite de l'enclos. Des filins invisibles formaient donc un treillis d'alarmes, sans doute moins à l'attention des voleurs que pour prévenir les aveugles, lorsqu'ils s'éloignaient du bercail.

Niémans sonna de nouveau.

Un gardien éberlué lui ouvrit enfin et écouta ses explications, sans qu'aucune lueur vînt s'éclairer sous ses paupières. L'homme fit toutefois entrer le policier dans une grande salle et partit réveiller le directeur.

Le commissaire patienta. La pièce était éclairée seulement par la lampe du vestibule. quatre murs en ciment blanc, un sol nu, blanc lui aussi. Un double escalier, au

315

fond, qui s'élevait en pyramide, le long d'une rampe de bois brut et clair.

Des lampes intégrées au plafond de toile tendue. Des baies vitrées sans système d'ouverture, qui dévoilaient les montagnes du dehors. Tout cela évoquait un sanatorium d'un nouvel ‚ge, net et vivifiant, dessiné par des architectes à l'humeur évanescente.

Niémans remarqua de nouvelles appliques photoélectriques: les non-voyants se déplaçaient donc toujours dans un espace quadrillé. Sur chaque paroi se dessinaient à cet instant les infinies myriades de l'averse, coulant sur les vitres. Des odeurs de mastic et de ciment se promenaient dans l'air; le lieu, à peine sec, manquait singulièrement de chaleur.

Il fit quelques pas. Un détail l'intrigua: une partie de l'espace était ponctuée de chevalets, sur lesquels des dessins se déployaient en signaux énigmatiques. De loin, ces esquisses ressemblaient aux équations d'un mathématicien. De près, on reconnaissait des effigies fines et primitives, surmontées de visages hantés. Le policier s'étonnait de découvrir un atelier de dessin dans un centre pour enfants non voyants. Il éprouvait surtout un soulagement profond; il pouvait presque sentir les fibres de sa peau se détendre

depuis qu'il était dans ces lieux, il n'avait pas entendu un aboiement ni un frémissement animal. Se pouvait-il qu'il n'y e˚t aucun chien ici, dans un centre pour aveugles ?

Soudain des pas claquèrent sur le marbre. Le policier comprit la raison du dénuement des sols: c'était une architecture sonore, pour des êtres qui utilisaient chaque bruit comme repère. Il se retourna et découvrit un homme vigoureux, à la barbe blanche. Un genre de patriarche, aux joues rouges et aux yeux brouillés de sommeil, en cardigan couleur sable. Aussitôt, l'officier de police éprouva une intuition positive à l'égard de cet homme: il pouvait lui faire confiance.

-Je suis le Dr Champelaz, le directeur de l'institut, déclara le gaillard d'une voix basse. que diable pouvez-vous vouloir à cette heure ?

316

Niémans tendit sa carte aux bandes tricolores.

- Commissaire principal Pierre Niémans. Je viens vous voir au sujet des meurtres de Guernon.

- Encore ?

- Oui, encore. Je désire justement vous interroger sur cette première visite, celle du lieutenant …ric Joisneau. Je pense que vous lui avez donné

des informations capitales pour l'enquête.

Champelaz semblait tracassé. Les reflets de pluie, en minuscules cordages, serpentaient sur ses cheveux immaculés. L'homme observait les menottes, l'arme fixées à la ceinture. Il releva la tête.

- Mon Dieu... j'ai simplement répondu à ses questions.

-Vos réponses l'ont mené chez Edmond Chernecé.

- Oui, bien s˚r. Et alors ?

- Et alors les deux hommes sont morts.

- Morts ? Comment cela ? Ce n'est pas possible... Ce...

-Je suis désolé, mais je n'ai pas le temps de vous expliquer. Je vous propose de reprendre en détail vos propos. Sans le savoir, vous détenez des renseignements très importants sur cette affaire.

- Mais que voulez-vous...

L'homme s'arrêta net. Il frotta ses mains dans un geste brutal, mêlé de froid et d'appréhension.

- Eh bien... J'ai tout intérêt à achever de me réveiller, non ?

-Je pense, oui.

- Vous voulez un café ?

Niémans acquiesça. II emboîta le pas au patriarche, dans un couloir percé

de hautes fenêtres. Des éclairs décochaient de brusques aplats de lumière, puis la pénombre s'imposait de nouveau, lézardée seulement par les ficelles de pluie.

Le commissaire eut l'impression qu'il avançait dans une forêt de lianes phosphorescentes. Sur les murs, en face des fenêtres, il remarqua encore d'autres dessins. C'étaient cette fois des paysages. Des montagnes aux traits chaoti-

317

ques. Des rivières crayonnées au pastel. Des animaux géants, aux écailles grossières, aux vertèbres en surnombre, qui semblaient provenir d'un ‚ge de rocaille, de démesure, un ‚ge o˘ l'homme se faisait plutôt petit.

-Je croyais que votre centre ne s'occupait que d'enfants aveugles.

Le directeur se retourna et s'approcha.

- Pas seulement. Nous soignons toutes sortes d'affections oculaires.

- Par exemple ?

- Rétinite pigmentaire. Cécité aux couleurs...

L'homme désigna de ses doigts puissants l'une des images.

- Ces dessins sont étranges. Nos enfants ne voient pas la réalité comme vous et moi, ni même leurs propres dessins, d'ailleurs. La vérité - leur vérité - n'est ni dans le paysage réel ni sur ce papier. Elle est dans leur esprit. Eux seuls savent ce qu'ils ont voulu exprimer, et nous ne pouvons qu'entrevoir cela, à travers leurs esquisses, avec notre vision ordinaire.

C'est troublant, n'est-ce pas ?

Niémans esquissa un geste vague. Il ne pouvait détourner les yeux de ces dessins singuliers. Des contours poudreux, comme écrasés de matière. Des couleurs vives, cassantes, accentuées. Comme un champ de bataille de traits et de tonalités, mais qui aurait dégagé une certaine douceur, une mélancolie de comptines anciennes.

L'homme le frappa amicalement dans le dos.

-Venez. Le café va vous faire du bien. Vous n'avez pas l'air dans votre assiette.

Ils pénétrèrent dans une vaste cuisine, dont le mobilier et les ustensiles étaient tous en acier inoxydable. Les parois brillantes rappelèrent à

Niémans les murs de morgues ou de chambres mortuaires.

Le directeur servait déjà deux chopes, provenant d'une cafetière étincelante, qui supportait un globe de verre, chauffé en permanence.

L'homme tendit une tasse au policier et s'assit sur l'une des tables d'inox. De nouveau, Nié-318

mans songea aux cadavres autopsiés, au visage de Caillois, de Sertys. Des orbites vides, brun‚tres, comme des trous noirs dans l'instant.

Champelaz déclara, sur un ton incrédule

-Je ne parviens pas à croire ce que vous me dites... Ces deux hommes, morts ? Mais comment ?

Pierre Niémans éluda la question.

- qu'avez-vous dit à joisneau ?

Le médecin haussa les épaules en faisant tourner son café dans sa chope.

- Il m'a interrogé sur les affections que nous soignons ici. Je lui ai expliqué qu'il s'agissait le plus souvent de maladies héréditaires, et que la plupart de mes patients provenaient de familles de Guernon.

-A-t-il eu des questions plus précises ?

- Oui. Il m'a demandé comment on pouvait contracter ces affections. Je lui ai expliqué brièvement le système des gènes récessifs.

-Je vous écoute.

Le directeur soupira, puis déclara, sans irritation

- C'est tout simple. Certains gènes sont porteurs de maladies. Ce sont des gènes déficients, des fautes d'orthographe du système, que nous possédons tous, mais qui ne suffisent pas, heureusement, à provoquer la maladie. En revanche, si deux parents sont porteurs du même gène, alors les choses se g

‚tent. L'affection peut se déclarer chez leurs enfants. Les gènes fusionnent et transmettent la maladie - comme deux prises, m‚le et femelle, qui feraient passer du courant, vous comprenez ? C'est pour cela qu'on dit que la consanguinité altère le sang. C'est une façon de parler, pour signifier que deux parents de sang proche ont des chances plus élevées de transmettre à leur progéniture une affection qu'ils partagent, d'une manière latente.

Chernecé avait déjà évoqué ces phénomènes. Niémans reprit

- Les affections héréditaires de Guernon sont-elles liées à une certaine consanguinité ?

319

- Sans aucun doute. Beaucoup d'enfants qui sont soignés dans mon institut, externes ou internes, viennent de cette ville. Ils appartiennent en particulier aux familles des professeurs et des chercheurs de l'université, qui constituent une société très sélecte, et donc très isolée.

- S'il vous plaît, soyez plus précis.

Champelaz croisa les bras, comme prenant son élan

- Il existe une très ancienne tradition universitaire àGuernon. La faculté

date du xviir siècle, je crois. Elle a été créée en association avec les Suisses. Jadis, elle était localisée dans les b‚timents de l'hôpital...

Bref, depuis près de trois siècles, les professeurs, les chercheurs du campus vivent ensemble et se marient ensemble. Ils ont donné naissance à

des lignées d'intellectuels très doués, mais aujourd'hui appauvries, épuisées génétiquement. Guernon était déjà une ville solitaire, comme tous les bourgs perdus au creux des vallées. Mais l'université a créé une sorte d'isolement dans l'isolement, vous comprenez ? Un véritable microcosme.

- Cet isolement suffit à expliquer cette résurgence de maladies génétiques ?

-Je le pense.

Niémans ne voyait pas comment ces informations pouvaient s'intégrer dans son enquête.

- qu'avez-vous dit d'autre à Joisneau ?

Champelaz regarda de biais le commissaire puis déclara, toujours dans les graves

-Je lui ai aussi parlé d'un fait particulier. Un détail bizarre.

- Racontez-moi.

- Depuis environ une génération, parmi ces familles au sang appauvri, des enfants très différents sont apparus. Des enfants brillants, mais possédant aussi une vigueur physique inexplicable. La plupart d'entre eux remportent tous les tournois sportifs et atteignent allégrement, dans chaque épreuve, les niveaux les plus hauts.

Niémans se souvint des portraits dans l'antichambre du 320

recteur, ces jeunes champions souriants, qui raflaient toutes les coupes, toutes les médailles. Il revit aussi les photographies des jeux Olympiques de Berlin, le lourd pavé de Caillois sur la nostalgie d'Olympie. Se pouvait-il que ces éléments tissent réellement une vérité spécifique ?

Le policier reprit, jouant les candides

- Tous ces enfants devraient plutôt être malades, c'est ça ?

- Ce n'est pas aussi systématique, mais disons que, logiquement, ces gamins devraient partager une faiblesse de constitution, certaines tares récurrentes, comme les enfants de l'institut par exemple. Or, ce n'est pas le cas. Au contraire. Tout se passe comme si ces petits surdoués avaient brutalement raflé tous les dons physiques de la communauté et laissé aux autres les faiblesses génétiques. (Champelaz lança un regard crispé à

Niémans.) Vous ne buvez pas votre café ?

Niémans se souvint de la chope qu'il tenait dans sa main. Il but une lampée br˚lante ; c'est tout juste s'il perçut la sensation. Comme si tout son corps n'était plus qu'une machine tendue vers le moindre signe, la moindre parcelle de lumière. Il demanda

-Vous avez d˚ étudier de plus près ce phénomène ?

- Il y a deux ans environ, j'ai mené ma petite enquête. J'ai d'abord vérifié si ces champions étaient bien issus des mêmes familles, des mêmes fratries. Je suis allé à l'état civil, à la mairie... Tous ces enfants appartiennent aux mêmes lignées.

" Ensuite, j'ai remonté plus précisément leur arbre généalogique. J'ai vérifié leur dossier médical, à la maternité. J'ai même consulté les dossiers de leurs parents, de leurs grands-parents, en quête de signes, d'indices particuliers. Je n'ai rien trouvé de déterminant. Au contraire, certains de leurs aÔeux étaient porteurs de tares héréditaires, comme dans les autres familles que je soigne... C'était décidément bizarre.

Niémans intégrait ces informations au détail près : il pres-321

sentait une nouvelle fois, sans encore l'expliquer, que ces données le rapprochaient d'un aspect essentiel de l'affaire.

Champelaz arpentait maintenant la cuisine, provoquant sur l'inox des ondulations glacées. Il poursuivit

-J'ai également interrogé les médecins, les obstétriciens du CHRU, et j'ai alors appris un autre fait qui a achevé de m'étonner. Depuis environ cinquante ans, il semble que les familles des villageois, celles qui vivent en altitude, autour de la vallée, connaissent un taux de mortalité

infantile anormal. Une mortalité subite, aussitôt après leur naissance. Or, ces enfants sont au contraire, par tradition, très vigoureux. On assiste à

une sorte d'inversion, vous comprenez ? Des enfants faméliques de l'université sont devenus, comme par magie, très solides, alors que la progéniture des paysans est en train de s'étioler...

" J'ai également étudié les dossiers de ces enfants d'éleveurs ou de cristalliers, frappés de mort subite. Je n'ai récolté aucun résultat. J'en ai parlé avec le personnel de l'hôpital et certains chercheurs du CHRU, des spécialistes en génétique. Personne ne peut expliquer ces phénomènes. Pour ma part, j'ai finalement abandonné, avec une impression de malaise. Comment dire ? Tout se passe comme si ces enfants de l'université avaient volé

l'énergie vitale de leurs petits voisins de maternité.

- Bon sang, que voulez-vous dire ?

Champelaz recula aussitôt sur ce terrain pour lui inconcevable.

- Oubliez ce que je viens de vous dire : ce n'est pas très scientifique. Et totalement irrationnel.

C'était peut-être irrationnel, mais la certitude de Niémans était acquise: le mystère de ces enfants surdoués ne pouvait être un hasard. Il s'agissait d'un des maillons du cauchemar. Il demanda d'une voix blanche

- C'est tout ?

Le docteur hésita. Le commissaire répéta, un ton plus fort .

- Est-ce bien tout ?

322

- Non, sursauta Champelaz. Il y a encore autre chose. Cet été, l'histoire a connu un étrange rebondissement, àla fois anodin et troublant... Au mois de juillet dernier, l'hôpital de Guernon a subi une remise à neuf générale, qui impliquait l'informatisation de ses archives.

" Des spécialistes sont venus visiter les sous-sols, qui regorgent de vieux dossiers poussiéreux, afin d'évaluer le travail de saisie à réaliser. Dans ce contexte, ils ont mené des recherches dans d'autres souterrains de l'hôpital: les caves de l'ancienne université, notamment de la bibliothèque d'avant les années soixante-dix.

Niémans se figea. Champelaz continuait

- Durant ces recherches, les experts ont effectué une curieuse découverte.

Ils ont retrouvé des fiches de naissance, les premières pages des dossiers internes de nourrissons, s'étalant sur une cinquantaine d'années. Ces pages étaient seules, sans le reste des dossiers, comme si... comme si elles avaient été dérobées.

- O˘ ont été découverts ces papiers ? Je veux dire: exactement ?

Champelaz traversa de nouveau la cuisine. Il s'efforçait de conserver une attitude détachée, mais l'angoisse transparaissait dans sa voix

- C'est cela qui était franchement bizarre... Ces fiches étaient remisées dans les casiers personnels d'un seul homme, un employé de la bibliothèque.

Niémans sentit le sang s'accélérer dans ses veines.

- Le nom de l'employé ?

Champelaz lança un regard craintif au commissaire. Ses lèvres tremblaient.

- Caillois. …tienne Caillois.

- Le père de Rémy ?

- Absolument.

Le policier se dressa.

- Et c'est maintenant que vous le dites ? Avec le corps qu'on a découvert hier?

Le directeur fit front.

323

-Je n'aime pas votre ton, commissaire. Ne me confondez pas avec vos suspects, je vous prie. Et d'abord, je suis en train de vous parler d'un détail administratif, d'une broutille. Comment voulez-vous y voir un rapport avec les meurtres de Guernon ?

- C'est moi qui décide des rapports entre les éléments.

- Soit. Mais de toute façon, j'ai déjà dit tout ça à votre lieutenant.

Alors calmez-vous. De plus, je ne vous révèle rien de secret. N'importe qui dans la ville pourrait vous raconter cette histoire. C'est de notoriété

publique. On en a même parlé dans les journaux régionaux.

A cet instant précis, Niémans n'aurait pas aimé rencontrer un miroir. Il savait que son expression était si dure, si tendue, que la glace elle-même ne l'aurait pas reconnu. Le policier se passa la manche sur le front et dit plus calmement

- Excusez-moi. Cette affaire est un vrai merdier. Le meurtrier a déjà

frappé trois fois, et il va continuer. Chaque minute, chaque information compte. Ces fiches anciennes, o˘ sont-elles maintenant ?

Le directeur leva les sourcils, se détendit légèrement et s'appuya de nouveau sur la table d'inox.

- Elles ont été réintégrées dans les sous-sols de l'hôpital. Tant que l'informatisation n'est pas terminée, les archives sont maintenues au complet.

- Et je suppose que, parmi ces fiches, il y en a qui concernaient les petits surdoués, c'est ça ?

- Pas eux directement - elles datent d'avant les années soixante-dix. Mais certaines fiches sont celles de leurs parents, ou de leurs grands-parents.

C'est ce détail qui m'a troublé. Parce que j'avais déjà consulté moi-même ces fiches, lors de mon enquête. Or, elles ne manquaient pas dans les dossiers officiels, vous comprenez ?

- Caillois aurait simplement dérobé des doubles ?

Champelaz marcha de nouveau. La singularité de son histoire paraissait l'électrifier.

- Des doubles... ou des originaux. Caillois avait peut-être 324

remplacé, dans les dossiers, les vraies fiches de naissance par des fausses. Dès lors, les vraies, les originales, auraient été celles qu'on a découvertes dans ses casiers.

- Personne ne m'a parlé de cette affaire. Les gendarmes n'ont pas mené une enquête ?

- Non. C'était une anecdote. Un détail administratif. De plus, l'éventuel suspect, …tienne Caillois, était déjà mort depuis trois ans. En fait, il n'y a que moi qui semble m'être intéressé à cette histoire.

-Justement. Vous n'avez pas été tenté d'aller consulter ces nouvelles fiches ? De les comparer avec celles que vous aviez consultées dans les dossiers officiels ?

Champelaz s'efforça de sourire.

- Si. Mais finalement le temps m'a manqué. Vous n'avez pas l'air de comprendre de quel genre de documents il s'agit. quelques colonnes photocopiées sur une feuille volante, indiquant le poids, la taille ou le groupe sanguin du nouveau-né... D'ailleurs, ces informations sont reportées dès le lendemain dans le carnet de santé de l'enfant. Ces fiches ne constituent qu'un premier maillon dans le dossier du nourrisson.

Niémans songea à joisneau qui avait voulu visiter les archives de l'hôpital. Ces fiches, même insignifiantes, l'intéressaient au plus haut point. Le commissaire changea brutalement de cap

- quel est le rapport entre Chernecé et toute cette affaire ? Pourquoi joisneau s'est-il directement rendu chez lui, en sortant d'ici ?

Le trouble du directeur revint aussitôt.

- Edmond Chernecé s'est beaucoup intéressé aux enfants dont je vous ai parlé...

- Pourquoi ?

- Chernecé est... enfin, il était le médecin officiel de l'institut. Il connaissait à fond les affections génétiques de nos pensionnaires. Il était donc bien placé pour s'étonner que d'autres enfants, des cousins au premier ou au deuxième degré de ses jeunes patients, soient si différents.

325

De plus, la génétique était sa passion. Il pensait que des faits génétiques pouvaient être perçus à travers la pupille des êtres humains. A certains égards, ce médecin était très spécial...

Le policier se remémora l'homme au front tavelé. " Spécial " : le terme lui convenait parfaitement. Niémans revit aussi le corps de joisneau, dévoré

par les torrents acides. Il reprit

-Vous ne lui avez pas demandé son avis médical ?

Champelaz se tordit bizarrement, comme si son cardigan le grattait.

- Non. Je... je n'ai pas osé. Vous ne connaissez pas le contexte de notre ville. Chernecé appartient à la crème de l'université, vous comprenez ? Il est l'un des ophtalmologues les plus réputés de la région. C'est un grand professeur. Alors que moi, je ne suis que le gardien de ces murs...

- Pensez-vous que Chernecé ait pu consulter les mêmes documents que vous.

les fiches officielles de naissance ?

- Oui.

- Pensez-vous qu'il ait pu les consulter, même avant vous ?

- Peut-être, oui.

Le directeur baissait les yeux. Ses traits étaient écarlates, inondés de sueur. Niémans insista

- Pensez-vous qu'il ait pu découvrir, lui, que ces fiches étaient falsifiées ?

- Mais... je ne sais pas! Je ne comprends rien à ce que vous racontez.

Niémans n'insista pas. Il venait de comprendre un autre aspect de l'histoire: Champelaz n'était pas retourné examiner les fiches volées par Caillois parce qu'il avait peur de découvrir une information sur les professeurs de l'université. Des professeurs qui régnaient en maîtres sur la ville, et qui tenaient dans leurs mains le sort d'hommes tels que lui.

Le commissaire se leva

- qu'avez-vous dit d'autre à joisneau ?

326

- Rien. Je lui ai raconté exactement ce que je viens de vous dire.

- Réfléchissez.

- C'est tout. Je vous assure.

Niémans se planta devant le médecin.

- Est-ce que le nom de Judith Hérault vous dit quelque chose ?

- Non.

- Celui de Philippe Sertys ?

- C'est le nom de la deuxième victime ?

-Vous ne l'aviez jamais entendu auparavant?

- Non.

- Est-ce que le terme de " rivières pourpres " éveille en vous quelque souvenir?

-Non. Vraiment, je...

- Merci, docteur.

Niémans salua le médecin abasourdi et tourna les talons. Il franchissait le pas de porte quand il jeta par-dessus son épaule

-Dernier détail, docteur: je n'ai pas vu ni entendu un seul chien, ici. Il n'y en a pas ?

Champelaz était hagard.

- Des... des chiens ?

- Oui. Des chiens pour aveugles.

L'homme comprit et trouva en lui quelques forces pour sourire.

- Les chiens sont utiles aux aveugles qui vivent seuls, qui ne bénéficient d'aucune aide extérieure. Notre centre est équipé de systèmes domotiques très élaborés. Nos patients sont prévenus au moindre obstacle, aiguillés, guidés... Pas besoin de chiens.

Dehors, Niémans se retourna vers l'édifice clair, qui étincelait sous la pluie. Depuis le matin, il avait évité cet institut au nom de clebs qui n'existaient pas. Il avait envoyé Joisneau ici par pure frousse, au nom de spectres qui n'aboyaient que dans son cerveau.

Il ouvrit sa portière et cracha dehors.

327

C'étaient ses propres fantômes qui avaient co˚té la vie au jeune lieutenant.

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NI…mANs descendait les hauteurs chavirées des Sept Laux. L'averse redoublait. Dans ses phares, le bitume éclatait en une vapeur cristalline.

De temps à autre, une flaque de limon se creusait, se froissant sous ses roues dans un bruissement de cataracte. Niémans, cramponné à son volant, tentait de maîtriser son véhicule qui dérivait à chaque fois vers le bord du précipice.

Soudain, son pager retentit dans sa poche. D'une main, l'officier cliqua l'écran: un message d'Antoine Rheims, de Paris. Dans le même geste, Niémans saisit son téléphone et sollicita le numéro mis en mémoire. Dès qu'il reconnut sa voix, Rheims annonça

- L'Anglais est mort, Pierre.

Totalement immergé dans son enquête, Niémans se concentra pour mesurer les conséquences de cette nouvelle. Mais il n'y parvint pas. Le directeur continua

- O˘ es-tu ?

-Dans les environs de Guernon.

- Tu es en état d'arrestation. En théorie, tu devrais te constituer prisonnier, rendre ton arme, et arrêter les frais.

- En théorie ?

-J'ai parlé à Terpentes. Votre affaire piétine, et ça commence à ressembler au pire. Tous les médias sont dans votre bled. Demain matin, Guernon sera la ville la plus célèbre de France. (Rheims marqua un temps.) Et tout le monde te cherche

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Niémans gardait le silence. Il scrutait la route, qui tournait toujours, comme perçant les tourbillons de la pluie qui semblaient virer à

contresens. Ronde contre ronde. Colonne contre colonne. C'est Rheims qui reprit

- Pierre, es-tu sur le point d'arrêter le meurtrier ?

-Je ne sais pas. Mais je te répète que je suis sur la bonne voie, j'en suis certain.

-Alors nous réglerons nos comptes plus tard. Je ne t'ai pas parlé. Tu es introuvable, injoignable. Tu disposes encore d'une heure ou deux pour arrêter tout ce bordel Après ça, je ne pourrai plus rien pour toi. Excepté

te trouver un avocat.

Niémans bougonna quelques phrases et déconnecta son téléphone.

C'est à ce moment que la voiture jaillit dans ses phares, bondissant sur sa droite. Le policier mit une seconde de trop à réagir. Le véhicule heurta de plein fouet son aile droite. Le volant lui échappa des mains. La berline se fracassa contre la rocaille de la falaise. Le flic hurla et tenta de redresser le cap. En un éclair, il maîtrisait de nouveau son véhicule, lançant un regard tétanisé vers l'autre voiture. Un 4x4 sombre, phares éteints, qui attaquait à nouveau.

Niémans rétrograda. Le véhicule massif hoqueta à son tour, puis vira sur la gauche, forçant le policier à freiner d'un coup sec. Le policier accéléra de nouveau. Le 4x4 était maintenant devant lui et roulait à pleine vitesse, l'empêchant systématiquement de passer. Des cro˚tes de boue recouvraient sa plaque minéralogique. L'esprit à vide, le policier tentait d'accélérer et de doubler le 4x4 par l'extérieur. En vain. Le bloc noir rongeait le moindre espace, frappant l'aile gauche de la berline lorsqu'elle survenait, acculant Niémans vers la mort du précipice.

que voulait donc ce cinglé ? Soudain, Niémans ralentit, ménageant plusieurs dizaines de mètres entre lui et le véhicule meurtrier. Aussitôt, le 4x4

ralentit à son tour, forçant la berline à se rapprocher. Mais l'officier de police profita de ce changement de régime. Brutalement, il accéléra en 329

force et se glissa cette fois sur la gauche. In extremis, il parvint à

passer.

Le commissaire doubla la puissance, talon sur l'accélérateur. Dans son rétroviseur, il vit le véhicule tout terrain s'absorber dans les ténèbres.

Sans réfléchir, il maintint le cap et parcourut plusieurs kilomètres.

Il était de nouveau seul sur la route.

Il suivait maintenant à pleine vitesse le tracé d'asphalte, sinueux, confus, traversant des lames de pluie, perçant des vo˚tes de conifères. que s'était-il passé ? qui l'avait attaqué ? Et pourquoi ? que savait-il désormais qui vaille qu'on l'élimine ? L'assaut avait été si rapide que le policier n'était pas même parvenu à distinguer la silhouette au volant du véhicule.

Au terme d'un virage, Niémans aperçut la route suspendue de la Jasse : six kilomètres de pont bétonné, en équilibre sur des pylônes de plus de cent mètres de hauteur. Il n'était donc plus qu'à dix kilomètres de Guernon, le bercail.

Le policier accéléra encore.

Il s'engouffrait sur la passerelle quand un éclair blanc l'aveugla, inondant d'un coup sa vitre arrière. Des pleins phares. Le 4x4 était de nouveau sur son pare-chocs. Niémans baissa son rétroviseur éblouissant et fixa la voie de béton, en suspens dans la nuit. Il pensa distinctement: "

Je ne peux pas mourir. Pas comme ça. " Et il écrasa sa pédale d'accélérateur.

Les phares étaient toujours derrière lui. Arc-bouté sur son volant, il scrutait exclusivement les rails de sécurité qui brillaient sous ses propres lumières, embrassant la route dans une sorte de baiser fou, de halo bruissant, fulminant dans les vapeurs d'eau.

Des mètres gagnés sur le temps.

Des secondes volées à la Terre.

Niémans éprouva une idée étrange, une sorte de conviction inexplicable : tant qu'il roulerait sur ce pont, tant qu'il

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volerait dans l'orage, rien ne lui arriverait. Il était vivant. Il était léger. Invulnérable.

La collision lui bloqua la respiration.

Sa tête partit en un mouvement de fronde, cogna le pare-brise. Le rétroviseur vola en éclats. Sa tige de composite déchira la tempe de Niémans, comme un crochet. Le flic se cambra en grognant, les mains nouées au-dessus de sa tête. Il sentit sa voiture chasser sur la gauche, puis sur la droite, pivoter encore... Le sang inondait la moitié de son visage.

Un nouveau soubresaut, et soudain la gifle acérée de la pluie. La fraîcheur sans limite de la nuit.

II y eut un silence. Du noir. Des secondes.

quand Niémans ouvrit les yeux, il ne pouvait croire ce qu'il vit: du ciel et des éclairs, à l'envers. Il volait, seul, dans le vent et dans l'averse.

Sa voiture, en heurtant le parapet, l'avait expulsé et catapulté dans le vide, par-dessus le pont. Il était en train de plonger, lentement, silencieusement, battant mollement des bras et des jambes, s'interrogeant, d'une manière absurde, sur la sensation ultime que revêtirait sa mort.

Un déferlement de souffrances lui répondit instantanément. Des fouets d'aiguilles. Des branches craquantes. Et sa chair éclatant en mille étincelles de douleur, à travers les épicéas, les mélèzes...

Il y eut deux chocs, presque simultanés.

D'abord son propre contact avec le sol, amorti par les ramures innombrables des arbres. Puis un fracas d'apocalypse. Un heurt radical. Comme un énorme couvercle qui se serait abattu d'un coup sur son corps. L'instant explosa en un chaos de sensations contradictoires. Des m‚choires de froid. Des br˚lures de vapeur. De l'eau. De la pierre. Des ténèbres.

Du temps passa. Une éclipse.

Niémans rouvrit les yeux. Derrière ses paupières, d'autres paupières l'accueillirent - celles de l'obscurité, celles de la forêt. Peu à peu, tel un ressac d'outre-tombe,

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la lucidité lui revint. Progressivement il extirpa cette conclusion du tréfonds de son esprit: vivant, il était vivant.

Il rassembla quelques lambeaux de conscience et reconstitua ce qui était survenu.

Il s'était écrasé à travers les arbres et, par chance, encastré dans une travée d'écoulement emplie d'eaux de pluie, au pied d'un des pylônes. Dans le même élan, suivant exactement la même trajectoire, sa propre voiture avait basculé de la passerelle et s'était fracassée, tel un énorme char d'assaut, juste au-dessus de lui. Sans l'atteindre: le ch‚ssis de la berline, trop large, s'était bloqué sur les rebords de la canalisation.

Un miracle.

Niémans ferma les yeux. De multiples blessures torturaient son corps, mais une sensation plus ardente - une fluidité de feu - palpitait dans la région de sa tempe droite. L'officier devina que la tige du rétroviseur avait déchiré ses chairs en profondeur, au-dessus de l'oreille. En revanche, il pressentait que son corps avait été relativement épargné par la chute.

Menton collé au torse, il scruta au-dessus de lui la calandre fumante de sa voiture. Il était emprisonné sous un toit de tôles, encore bouillantes, au creux d'un sarcophage de ciment. Il tourna la tête de droite à gauche et s'aperçut qu'un lambeau de pare-chocs le retenait dans le conduit.

Dans un effort désespéré, le policier exerça un mouvement latéral dans le boyau. Les douleurs qui fourmillaient le long de son corps jouaient maintenait en sa faveur: elles s'annulaient les unes les autres, plongeant sa chair dans une sorte d'indifférence mortifiée.

Il parvint à se glisser sous le pare-chocs et à s'extirper de son cercueil.

Ses bras libérés, il plaqua aussitôt sa main sur sa tempe et sentit un flux épais qui coulait de ses chairs ouvertes. Il gémit en percevant la douce chaleur du sang filer entre ses doigts endoloris. Il songea à un bec d'oiseau englué, vomissant du mazout, et ses yeux s'emplirent de larmes.

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Il se redressa, s'appuyant d'un bras sur le rebord du conduit, puis roula sur le sol, tandis qu'à travers sa conscience chancelante une autre pensée le tenaillait.

Le tueur allait revenir. Pour l'achever.

S'agrippant à la carrosserie, il parvint à se placer debout. D'un coup de poing, il ouvrit le coffre cabossé et attrapa son fusil à pompe, ainsi qu'une poignée de cartouches, répandues à l'intérieur. En coinçant l'arme sous son bras gauche - il tenait toujours cette main sur sa plaie -, il réussit de sa main droite à remplir la chambre du fusil. Il effectuait ses manoeuvres à t‚tons, sans pratiquement rien voir: il avait perdu ses lunettes et la nuit était d'une profondeur d'entrailles.

Le visage barbouillé de sang et de boue, le corps chahuté de souffrances, le commissaire se retourna, balaya l'espace avec son arme. Pas un bruit.

Pas un mouvement. Un vertige l'assaillit. Il glissa le long de la voiture, puis tomba de nouveau dans la travée de ciment. Il sentit cette fois la morsure de l'eau froide et se réveilla. Il caracolait déjà contre les parois de ciment, en direction d'une rivière.

Pourquoi pas, après tout ?

Il serra son fusil contre son torse et se laissa dériver vers des eaux plus amples, tel un pharaon en route pour le fleuve des morts.

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NI…MANS flotta longtemps, au fil du courant. Les yeux ouverts, il apercevait, à travers les trouées des feuillages, les blocs mats du ciel sans étoiles. A gauche et à droite, il voyait des effondrements de glaise rouge, des

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accumulations de branches et de racines, formant une mangrove inextricable.

Bientôt, le ruisseau se rengorgea, gagna en force et en bruissements.

L'homme se laissait porter, la tête renversée. L'eau glacée provoquait une vasoconstriction le long de sa tempe et l'empêchait de perdre trop de sang.

Au fil des méandres, il espérait maintenant que le cours d'eau l'emmènerait vers Guernon et son université.

Très vite, il comprit que son espoir était vain. Cette rivière était une impasse: elle ne descendait pas vers le campus. L'affluent se nouait en S

de plus en plus serrés, à l'intérieur même de la forêt, et perdait de nouveau de sa force et de son élan.

Le courant s'immobilisa.

Niémans nagea vers la rive et s'extirpa des flots en ahanant. Les eaux étaient si chargées de particules, si lourdes de limons, qu'elles ne renvoyaient aucun reflet. Il s'écrasa sur le sol trempé, tapissé de feuilles mortes. Ses narines s'emplirent de relents fétides, cette odeur caractéristique, légèrement fumée, de la terre intime, mêlée de fibres et de brindilles, d'humus et d'insectes.

Il se tourna sur le dos et lança un regard vers les frondaisons de la forêt. Ce n'étaient pas des bois touffus, inextricables, mais au contraire des bosquets effilés, espacés, o˘ régnait une sorte de vacuité, de liberté

végétale. Pourtant, l'obscurité était si profonde qu'il était impossible d'apercevoir même les masses noires des montagnes au-dessus de lui. Et il ne savait pas combien de temps il avait dérivé, ni dans quelle direction.

Malgré la douleur, malgré le froid, il se traîna, recroquevillé, et s'adossa contre un tronc. Il s'efforça de réfléchir. Il tentait de se souvenir de la carte de la région sur laquelle il avait inscrit les lieux marquants de l'enquête. Il songeait plus précisément à la position de l'université de Guernon, située au nord des Sept-Laux.

Le nord.

En l'absence de toute information sur sa propre position, 334

comment trouver le nord ? Il ne disposait ni d'une boussole ni d'aucun instrument magnétique. De jour, il aurait pu s'orienter avec le soleil, mais la nuit ?

Il réfléchit encore. Avec le sang qui recommençait à couler de son cr‚ne et le froid qui lui rongeait déjà l'extrémité des membres, il n'avait plus que quelques heures devant lui.

Soudain, il eut une révélation. Même à cet instant, au coeur de la nuit, il pouvait déchiffrer l'orientation du soleil. Gr‚ce aux végétaux. Le commissaire ne connaissait rien au domaine de la flore, mais il savait ce que tout le monde sait: certaines espèces de mousses et de lichens, éprises d'humidité, ne poussent qu'à l'ombre et fuient toute exposition au soleil.

Ces plantes obscures devaient donc croître exclusivement au nord, au pied des arbres.

Niémans s'agenouilla, tout en cherchant dans son manteau détrempé l'étui antichocs o˘ il conservait toujours une paire de lunettes de rechange.

Intactes. A travers ses nouveaux verres, il discerna avec précision son environnement immédiat.

II se mit en chasse, au pied des conifères, le long des talus. Au bout de quelques minutes, les doigts glacés et noircis de terre, il comprit qu'il avait raison. Près des souches, des petits bosquets d'émeraude, des pelotes de fraîcheur se tenaient toujours selon la même orientation. Le policier sentait les dômes minuscules, les surfaces filandreuses, les textures de douceur - toute une jungle miniature, qui lui indiquait maintenant la voie du nord.

Niémans se releva avec peine et suivit le chemin des mousses.

Il titubait, écrasant des glèbes, sentant son coeur battre à l'étouffée.

Les flaques, les écorces, les rameaux d'aiguilles défilaient. Ses pieds foulaient des caillebotis, des sanctuaires de silex, des trous d'épines, hérissés d'herbes légères

il suivait toujours les lichens. D'autres fois, ils s'enfonçaient dans des marécages crissants de glace, qui creusaient des sillons saum‚tres sur le dos des coteaux. Malgré sa fatigue,

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malgré les blessures, il prenait de la vitesse et puisait des forces dans les parfums tourbillonnants de l'air. Il lui semblait marcher dans l'haleine même de l'averse, qui venait de s'arrêter pour reprendre son souffle.

Enfin, une route apparut.

L'asphalte luisant, la voie du salut. De nouveau Niémans scruta les bulbes frileux, le long des graviers, pour définir la juste direction. Mais tout à

coup, une estafette de la gendarmerie surgit d'un virage, phares en tête.

Aussitôt, le véhicule stoppa. Des hommes bondirent pour aider Niémans, qui défaillait, cramponné toujours à son fusil.

Le policier exsangue sentit la poigne des gendarmes. Il entendit des murmures, des cris, des froissements de ciré. Les phares dansaient à

l'oblique. Dans la camionnette, l'un des hommes hurla au chauffeur

-A l'hôpital, magne-toi !

Niémans, à demi conscient, balbutia

- Non. A l'université.

- quoi ? Vous êtes salement amoché et...

-A l'université. Je... j'ai rendez-vous.

si belle, si unie, qu'elle transformait chaque matière, chaque vêtement en un privilège. Fanny b‚illa

-Vous êtes en retard, commissaire.

Niémans tenta de sourire.

-Vous... vous ne dormiez pas?

La jeune femme fit non de la tête et s'écarta. Il avança dans la lumière.

Le visage de Fanny se figea: elle venait d'apercevoir les traits ensanglantés du policier. Elle se recula, engloba en un seul regard la silhouette dévastée. Manteau bleu à éponger. Cravate déchirée. Tissus calcinés.

- que vous est-il arrivé ? Un accident?

Niémans acquiesça d'un bref signe de tête.

Il posa un regard circulaire sur la pièce principale du petit appartement.

A travers sa fièvre, à travers les à-coups de ses artères, il était heureux de découvrir ce lieu. Des murs immaculés, des couleurs douces. Un bureau enfoui sous un ordinateur, des livres, des papiers. Des pierres et des cristaux sur des étagères. Du matériel d'alpinisme, des vêtements fluorescents entassés. Un appartement de jeune fille. A la fois sédentaire et sportive, casanière et éprise d'aventures. En un instant, toute l'expédition dans les glaciers lui passa dans les veines. Un souvenir en forme d'éclat de givre.

Niémans s'écroula sur une chaise. Dehors, il pleuvait de nouveau. On entendait le martèlement des gouttes, quelque part, sur le toit, et aussi les bruits calfeutrés du voisinage. Une porte qui grinçait. Des pas. Une nuit dans le monde des étudiants, inquiets et confinés.

Fanny ôta le manteau de l'officier puis scruta la plaie ouverte avec attention, le long de la tempe. Elle ne semblait pas éprouver la moindre répulsion face au sang pétrifié, aux chairs retroussées et brun‚tres. Elle siffla même entre ses dents

-Vous êtes salement blessé. J'espère que l'artère temporale n'est pas touchée. C'est difficile de savoir: le cr‚ne pisse toujours le sang et...

Comment cela s'est-il passé ?

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Lporte s'ouvrit sur un sourire.

Pierre Niémans baissa les yeux. Il aperçut les poignets puissants et ombrés de la femme. Il scruta, juste au-dessus, les mailles serrées du gros pull, puis remonta vers le col, près de la nuque, o˘ les cheveux étaient si fins sous le volume du chignon qu'ils ne dessinaient qu'un halo, une brume. Il songea à la magie de cette peau,

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-J'ai eu un accident, répondit Niémans laconiquement. Un accident de voiture.

- Il faut que je vous emmène à l'hôpital.

- Pas question. Je dois continuer l'enquête.

Fanny disparut dans une autre pièce, puis revint les bras chargés de compresses, de médicaments, de sachets sous vide, contenant aiguilles et sérum. Elle ouvrit plusieurs enveloppes de brefs coups de dents. Puis elle vissa une aiguille dans le corps d'une seringue plastifiée. Niémans leva un oeil vers l'ampoule. Fanny aspirait son contenu en levant la pompe de la seringue. Il se contracta et saisit le conditionnement du produit.

- qu'est-ce que c'est ?

- Un anesthésiant. «a va vous calmer. N'ayez pas peur.

Niémans lui saisit le poignet.

- Attendez.

Le policier parcourut les caractéristiques du produit. De la xylocaine. Un anesthésiant adrénaliné qui, de toute évidence, allait permettre de réduire ses douleurs sans l'envoyer dans les vapes. En signe d'acquiescement, Niémans laissa retomber son bras.

- N'ayez pas peur, murmura Fanny. Ce truc va aussi réduire les saignements.

Tête baissée, Niémans ne pouvait apercevoir les gestes de la femme. Mais il lui semblait qu'elle piquait à répétition les bords de la plaie. En quelques secondes, la souffrance reculait déjà.

-Vous avez du matériel, pour recoudre ? marmonna-t-il.

-Bien s˚r que non. Il faut que vous alliez à l'hôpital. Vous n'allez pas tarder à saigner de nouveau et...

- Faites un garrot. N'importe quoi. Je dois continuer l'enquête, garder l'esprit clair.

Fanny haussa les épaules, puis elle humecta plusieurs compresses avec un aérosol. Niémans jeta un regard dans sa direction. Ses cuisses tendaient son jean, ses courbes se bombaient en des lignes de force qui provoquaient en lui une sourde excitation, même dans l'état o˘ il se trouvait.

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Il s'interrogeait sur les contrastes de la jeune femme. Comment pouvait-elle être à la fois si diaphane et si concrète ? Si douce et si brutale ?

Si proche et si lointaine ? Il retrouvait la même contradiction dans son regard: éclat agressif des yeux, infinie douceur des sourcils. Il demanda, en respirant l'odeur ‚cre des produits antiseptiques

-Vous vivez seule, ici ?

Fanny nettoyait la plaie à petits coups énergiques. Le policier sentait à

peine la br˚lure, sous l'effet croissant de l'analgésique. Elle retrouva le sourire

-Vous n'en ratez pas une.

- Ex... excusez-moi... Je suis indiscret ?

Fanny se concentrait sur son travail, tout près de lui. Elle chuchota dans son oreille

-Je vis seule. Je n'ai pas de mec, si c'est votre question.

-Je... Mais... pourquoi à la faculté ?

-Je suis près des amphis, des salles de TP..

Niémans tourna la tête. Elle la lui replaça aussitôt selon la même orientation, en r‚lant. Le policier prononça, visage incliné

- C'est vrai, je me souviens... La plus jeune diplômée de France. Fille et petite-fille de professeurs émérites. Vous appartenez donc à ces enfants qui...

Fanny arrêta net sa phrase

- quels enfants ?

Niémans pivota légèrement

- Non... Je veux dire: les surdoués du campus, qui sont aussi des champions...

Le visage de la jeune femme se durcit. Sa voix traduisait une méfiance brutale

- qu'est-ce que vous cherchez ?

Le policier ne répondit pas, malgré sa furieuse envie d'interroger Fanny sur ses origines. Mais demande-t-on àune femme o˘ elle a puisé sa force génétique, o˘ se trouve la source de ses chromosomes ? C'est son interlocutrice qui reprit

- Commissaire, je ne sais pas pourquoi, dans votre état, 339

vous vous êtes acharné à venir jusqu'à chez moi. Mais si vous avez des questions précises, posez-les.

Le ton de l'injonction était cinglant. Niémans ne sentait plus aucune douleur, mais il aurait préféré la morsure de la plaie à celle de cette voix. Il sourit, avec confusion

- je voulais juste vous parler du magazine de la fac, dans lequel vous écrivez...

- Tempo?

- C'est ça.

- Eh bien ?

Niémans marqua un temps. Fanny déposa ses compresses dans l'un des sachets plastifiés, puis serra un pansement autour de la tête de Niémans. Le policier poursuivit, en sentant la pression augmenter autour de son cr‚ne

-Je me demandais si vous aviez rédigé un article sur un fait bizarre, survenu dans les sous-sols de l'hôpital, en juillet dernier...

- quel fait?

- On a retrouvé des fiches de naissance dans des casiers d'…tienne Caillois, le père de Rémy.

Fanny prit un ton désabusé

- Oh, cette histoire...

-Vous avez rédigé un article ?

-quelques lignes, oui, je crois.

- Pourquoi ne m'en avez-vous pas parlé ?

-Vous voulez dire... il pourrait y avoir un lien entre ce truc et les meurtres ?

Niémans haussa le ton en redressant la tête

- Pourquoi ne m'avez-vous pas parlé de ce vol ?

Fanny ponctua sa réponse d'un mouvement vague des épaules; elle enturbannait toujours les tempes du policier.

- Rien ne prouve qu'il y ait eu vraiment vol... Avec ces archives en pagaille, tout s'égare, tout se retrouve. C'est donc si important?

-Avez-vous vu, personnellement, ces fiches ?

- Oui, je suis allée aux archives, o˘ sont stockés les cartons.

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-Vous n'avez rien remarqué de curieux, dans ces documents ?

- quoi, par exemple ?

-Je ne sais pas. Vous ne les avez pas comparés avec les dossiers d'origine ?

Fanny recula. Le pansement était achevé. Elle déclara

- C'étaient juste des feuilles volantes, gribouillées par des infirmières.

Pas vraiment palpitant.

- Combien y en avait-il ?

- Plusieurs centaines. Je ne vois pas ce que vous...

- Dans votre article, avez-vous cité les noms des fiches, des familles concernées ?

-Je n'ai rédigé que quelques lignes, je vous l'ai dit.

-Je peux voir votre article ?

-Je ne les garde jamais.

Elle se tenait les bras croisés, droite, cambrée. Niémans poursuivit

- Pensez-vous que certaines personnes aient pu aller consulter ces fiches ?

Des gens susceptibles de trouver leur nom, ou celui de leurs parents, dans ces documents ?

-Je vous ai dit que je n'ai cité aucun nom.

- Pensez-vous que ce soit possible ? que des personnes soient allées là-bas ?

-Je ne pense pas, non. Tout est sous clé, maintenant... Mais quelle importance ? quel rapport avec votre enquête ?

Niémans ne répondit pas aussitôt. …vitant de regarder Fanny, il attaqua par une nouvelle question, qui ressemblait plutôt à un coup bas

-Vous, vous avez consulté ces fiches en détail ?

Le silence pour toute réponse. Le policier releva les yeux: Fanny n'avait pas changé de place, mais elle lui sembla pourtant tout à coup très loin.

Elle répondit enfin

-Je vous ai déjà dit que oui. quue voulez-vous savoir?

Le temps d'un déclic, Niémans hésita, puis

-Je veux savoir si vous avez trouvé dans ces fiches le nom de vos parents.

Ou de vos grands-parents.

- Non, je n'ai rien trouvé. Pourquoi cette question ?

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Le commissaire se leva, sans répondre. Ils étaient maintenant tous deux debout, ennemis, comme des pôles inversés. Niémans aperçut sa tête bandée, dans un miroir, àl'extrémité de la pièce. Il se tourna vers la jeune fille et souffla, d'un ton contrit

- Merci. Et excusez-moi pour mes questions.

Il attrapa son manteau et articula

-Aussi incroyable que cela puisse paraître, je pense que ces fiches ont co˚té la vie à l'un des policiers qui travaillaient sur cette enquête. Un jeune lieutenant, qui débutait. II voulait étudier ces paperasses. Et je crois qu'on l'a tué pour l'en empêcher.

- C'est ridicule.

- Nous verrons bien. Je vais aller aux archives, comparer les fiches et les dossiers.

Il enfilait sa loque trempée quand la jeune femme l'arrêta

-Vous n'allez pas remettre ces horribles oripeaux Attendez.

Fanny s'esquiva puis réapparut après quelques secondes, les bras chargés d'un sweat-shirt, d'un pull, d'une veste doublée de fibre polaire et d'un surpantalon étanche.

- «a ne vous ira pas, précisa-t-elle, mais au moins c'est sec et chaud. Et surtout, mettez ça...

En un seul geste, elle enfila sur son cr‚ne bandé une cagoule en polyester, dont elle releva les bords au-dessus des oreilles. Niémans, d'abord surpris, roula aussitôt des yeux comiques sous son couvre-chef. Ils éclatèrent brutalement de rire, à l'unisson.

Un bref instant, leur complicité revint, comme arrachée au tissu de l'obscurité. Mais le policier dit d'une voix grave

-Je dois partir. Continuer l'enquête. Aller aux archives.

Niémans n'eut pas le temps de réagir. Fanny, en un seul geste, l'enlaça et l'embrassa. Il se raidit brutalement. Une chaleur l'inonda de nouveau. Il ne sut si c'étaient les fièvres qui le reprenaient ou la douceur de cette petite langue qui

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s'insinuait entre ses lèvres, l'irradiant comme une braise. Il ferma les yeux et marmonna

- L'enquête. Je dois continuer l'enquête.

Mais il avait déjà les deux épaules plaquées au sol.

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KARim arracha le cordon de non-franchissement et s'agenouilla près de la porte du caveau, toujours entrouverte. Il enfila des gants, glissa ses doigts dans la faille et tira violemment. La paroi s'écarta. Sans hésiter, le flic alluma sa torche et se coula dans le sépulcre. Vo˚té sous la niche, il descendit les marches. Le faisceau ricocha sur une longue surface d'eau noire : un véritable bassin d'écluse. La pluie s'était insinuée par la porte et avait rempli la tombe jusqu'à mi-hauteur.

Il se dit: " Il n'y a plus le choix. " Il retint sa respiration et pénétra dans l'eau. Tenant sa lampe de la main gauche, il avança en esquissant quelques brasses, à l'indienne. Le pinceau halogène tranchait l'obscurité.

A mesure que Karim s'enfonçait dans le caveau, les bruissements de pluie descendaient dans les graves, les odeurs de moisi et de tourbe s'approfondissaient. Visage tourné vers le plafond, le flic crachait, pataugeait, coincé entre la flotte et la vo˚te.

Soudain, sa tête cogna le cercueil. Il hurla, pris de panique, puis pivota, ralentissant ses mouvements, s'efforçant de se calmer. Il regarda alors la petite sépulture qui ballottait sur l'eau tel un esquif.

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Il se répéta : " Il n'y a plus le choix. " Il contourna la bière, en nageant, observa chacun de ses angles. Plusieurs vis scellaient le couvercle et il nota, torche entre les dents, un détail qu'il n'avait pas eu le temps de remarquer, le matin même, lorsque le gardien l'avait surpris. Autour des vis, le bois clair s'était vrillé d'échardes plus sombres; la peinture avait éclaté. On avait - peut-être - ouvert ce cercueil. " Il n'y a plus le choix. " Karim extirpa de sa veste une pince pliable, dont les deux extrémités réunies formaient une lametournevis, et il attaqua les jointures du couvercle.

Progressivement, la paroi de bois joua. Enfin, la dernière fixation sauta.

En se cognant la tête contre la vo˚te - l'eau montait toujours, le débordant jusqu'aux épaules -, Karim parvint à écarter le couvercle. D'un revers de manche, il s'essuya les yeux et scruta le fond du cercueil, prêt à retenir sa respiration.

Ce fut inutile: il lui sembla qu'il était déjà mort luimême.

Le cercueil ne contenait pas le squelette d'un enfant. Encore moins le vide d'une supercherie - ou les traces d'une profanation. Le lit de cette tombe était empli à ras bord d'ossements minuscules, pointus et blanch‚tres.

quelque chose comme un sanctuaire de rongeurs. Des milliers de squelettes desséchés. Des museaux crayeux, pointus comme des poignards. Des cages thoraciques, fermées comme des griffes. Une infinité de tiges, aussi ténues que des allumettes, correspondant à des fémurs, des tibias, des humérus miniatures.

Les muscles flageolants, s'appuyant toujours au rebord, Karim tendit sa main vers l'ossuaire. Les myriades de squelettes, réfractant la lumière de la lampe, semblaient luire de reflets préhistoriques.

C'est alors qu'une voix s'éleva derrière lui et trancha le martèlement de la pluie

- Tu n'aurais pas d˚ revenir, Karim.

348

Le flic n'eut pas à se retourner pour savoir qui parlait. Il serra les poings et baissa la tête, tout contre les ossements Il murmura

- Crozier, ne me dites pas que vous êtes dans le coup...

La voix reprit

-Jamais j'aurais d˚ te laisser cette enquête.

Karim décocha un bref coup d'oeil vers l'embrasure du caveau: la silhouette d'Henri Crozier se découpait très nettement. Il tenait un Manhurin, modèle MR 73 - la même arme que Niémans. Six balles dans le barillet. Des chargeurs rapides dans les poches. quelques secondes pour vider les douilles et les remplacer, sans aucun risque d'enraiement. Toute une école.

Le lieutenant répéta

- qu'est-ce que vous foutez dans ce bordel ?

L'homme ne répondit pas. Karim reprit, en levant ses coudes trempés

-Je peux au moins sortir de cette merde ?

Crozier esquissa un geste avec son arme.

- Reviens vers moi. Mais lentement. Très, très lentement.

Karim glissa dans l'eau et rejoignit les marches, abandonnant le cercueil profané. Sa torche, qu'il avait replacée entre ses m‚choires, lançait des à-coups de lumière instable sur le plafond de pierre. Des flashes qui tournoyaient, comme des éclairs de folie.

Le lieutenant parvint à l'escalier et se hissa sur les marches. A mesure qu'il grimpait, Crozier reculait, vers le dehors, le tenant toujours en joue. La pluie crépitait en rafales. L'Arabe se redressa, trempé jusqu'à la moelle, face au commissaire. Il demanda encore

- quel est votre rôle dans tout ça ? qu'est-ce que vous savez au juste ?

Crozier prononça enfin

- C'était en 1980. quand elle est arrivée, je l'ai tout de suite repérée.

C'est ma ville, petit. C'est mon territoire. Et à l'époque, j'étais quasiment le seul flic de Sarzac. Cette bonne femme, trop belle, trop grande, qui venait pour le

349

poste d'institutrice... J'ai tout de suite deviné qu'elle était pas franche du collier...

Le Beur souffla

- " Crozier, l'oeil de Sarzac. "

- Ouais. J'ai mené ma petite enquête. J'ai découvert qu'elle gardait auprès d'elle un enfant... J'ai su la mettre en confiance. Elle m'a tout raconté.

Elle disait que les diables voulaient tuer son enfant.

- Je sais tout ça.

- Ce que tu ne sais pas, c'est que j'ai décidé de protéger cette famille.

Je leur ai trouvé des faux papiers, je...

Karim eut la sensation de contempler un précipice.

- Les diables, qui étaient-ils ?

- Un jour, deux hommes sont venus. Ils cherchaient soidisant des vieux livres scolaires, dans les écoles. Ces mecs arrivaient de Guernon, la ville d'o˘ venait aussi Fabienne. J'ai tout de suite compris que les diables, c'étaient eux...

- Leur nom

- Caillois et Sertys.

- Ne vous foutez pas de ma gueule : à cette époque, Rémy Caillois et Philippe Sertys étaient ‚gés d'une dizaine d'années !

-Ils ne s'appelaient pas comme ça. Il y avait …tienne Caillois et René

Sertys. Ils devaient avoir la quarantaine. Des gueules tout en os, avec des yeux de fanatiques.

Un go˚t d'acide br˚la la gorge de Karim. Comment n'y avait-il pas songé ?

La " faute " des rivières pourpres remontait sur plusieurs générations.

Avant Rémy Caillois, il y avait eu …tienne Caillois. Avant Philippe Sertys, il y avait eu René Sertys. Karim chuchota

- Ensuite ?

-J'ai joué au flic inquisiteur. Contrôle d'identité et tout. Mais il n'y avait rien à leur reprocher. Plus réglos que ça, tu te transformes en code civil. Ils sont repartis, sans avoir eu le temps de repérer Fabienne et son enfant. C'est du moins ce que je croyais, moi.

" Mais Fabienne, quand elle a su que ces mecs rôdaient 350

à Sarzac, elle a voulu fuir aussitôt. Encore une fois, je n'ai pas posé de questions. On a détruit la paperasse, arraché les pages des cahiers, tout effacé... Fabienne avait changé l'identité de son enfant mais...

Karim l'interrompit. Un rideau de pluie se hérissait entre les hommes.

- Le fils Sertys est revenu dans la nuit de dimanche avez-vous une idée de ce qu'il cherchait dans ce caveau ?

- Non.

Abdouf désigna l'entrée du caveau.

- Ce putain de cercueil est rempli d'os de rongeurs. Un truc de cauchemar.

qu'est-ce que ça signifie ?

-Je ne sais pas. Tu n'aurais pas d˚ ouvrir ce cercueil. Tu ne respectes pas les morts...

- quel mort ? O˘ est le corps de Judith Hérault ? Est-elle seulement vraiment morte ?

- Morte et enterrée, petit. C'est moi qui me suis occupé des funérailles.

Le Beur frémit.

- Et c'est vous qui entretenez la tombe ?

- C'est moi. La nuit.

Karim hurla brutalement, s'approchant du canon de l'arme

- O˘ est-elle ? O˘ est Fabienne Hérault, maintenant?

- Il ne faut pas lui faire du mal.

- Commissaire, cette affaire va bien au-delà d'une profanation de cimetière. Il s'agit de meurtres.

- Je sais.

-Vous savez ?

- C'était sur toutes les chaînes de télé. Aux dernières éditions.

-Alors vous savez qu'il s'agit d'une putain de série de crimes, avec mutilations, mises en scène macabres et tout le tremblement... Crozier, dites-moi o˘ je peux trouver Fabienne Hérault !

Les traits de Crozier étaient noyés d'ombre, comme un 351

visage en fraude. Il tendait toujours son arme contre le torse de l'Arabe.

- Il ne faut pas lui faire de mal.

- Crozier, personne ne lui fera de mal. Fabienne Hérault est aujourd'hui la seule personne qui puisse m'apprendre quelque chose sur ce bordel. Tout accuse sa fille, vous pigez ? Tout accuse Judith Hérault, qui devrait reposer dans cette tombe !

quelques secondes tinrent tête encore à l'averse puis, lentement, Crozier baissa son arme. Le Beur savait que s'il devait la boucler une seule fois dans sa vie, c'était à cet instant. Enfin, la voix du commissaire s'éleva

- Fabienne vit à vingt kilomètres d'ici, sur la colline Herzine. Je viens avec toi. Si tu lui fais du mal, je te tuerai.

Karim sourit, recula. Puis il pivota brutalement et décocha un coup de talon dans la gorge du commissaire. Crozier fut propulsé contre les stèles de marbre.

Le Beur se pencha aussitôt sur le vieil homme inanimé. Il lui boucla sa capuche et le tira à l'abri d'une tombe de granit. Mentalement, il lui demanda pardon.

Mais il devait rester libre de ses actes.

52

- C'EST chaud, Abdouf. Très, très chaud. La voix de Patrick Astier transperçait une tempête d'interférences. Le téléphone de poche avait sonné

alors que Karim sillonnait une véritable steppe, minérale et grise. Le flic avait sursauté et évité de justesse les ornières de la route. Astier poursuivait d'un ton fébrile

352

- Tes deux missions, c'étaient des bombes à retardement. Et elles m'ont explosé en pleine gueule.

Karim sentit ses nerfs se nouer en garde-fou sous sa peau.

-Je t'écoute, déclara-t-il, en se garant au bord de la route, phares éteints.

- D'abord, l'accident de Sylvain Hérault. J'ai retrouvé le dossier. Et obtenu confirmation de tes propres infos. Sylvain Hérault est mort à vélo, le long de la D17, sous les roues d'une bagnole qui n'a jamais été

identifiée. Affaire lugubre. Affaire classée. Les gendarmes de l'époque ont mené une enquête de routine. Pas de témoin. Aucun mobile qui aurait pu motiver une autre interprétation...

Le ton de la voix appelait une question. Docile, Karim joua la réplique

- Mais ?

- Mais, reprit le chimiste, depuis cette époque lointaine, nous avons effectué des pas de géant en matière de traitement d'images...

Karim voyait déjà se profiler un nouveau discours technologique. Il intervint

-Par pitié, Astier, va droit au fait!

- OK. Dans le dossier, j'ai trouvé des photos. Des clichés noir et blanc pris par le photographe d'un canard local. On y voit les traces de pneus du vélo, entrecroisés avec des empreintes de la bagnole. Tout est si minuscule et si flou qu'on se demande pourquoi ils ont pris la peine de conserver ces clichés.

- Et alors ?

Le scientifique garda le silence, ménageant son effet

- Et alors, nous possédons, sur le campus de Grenoble, un institut d'optique hyperperformant.

- Putain, Astier, tu vas...

-Attends. Ces mecs sont capables de traiter les images àun degré que tu n'imagines pas. Par numérisation, ils agrandissent, contrastent, effacent les scories, changent les trames... Bref, ils peuvent mettre en évidence des détails invisibles à l'oeil nu. Je connais bien ces ingénieurs. Je me 353

suis dit que ça valait peut-être le coup de les réveiller et de les mettre sur le dossier. J'ai utilisé le CMM en guise de scanner et je leur ai envoyé les photographies. Même au saut du lit, ces mecs sont géniaux. Ils ont aussitôt traité les images et...

- ET ALORS ?

Nouveau silence, nouvel effet d'Astier

- Leurs résultats racontent une tout autre histoire que celle du rapport de gendarmerie. Ils ont agrandi les traces de pneus du vélo et de la voiture.

Ils ont pu, par contraste, étudier avec exactitude le sens des chevrons sur l'asphalte. Leur première conclusion est que Hérault n'allait pas à son boulot, vers les montagnes, comme le dossier l'indique. La direction des chevrons est opposée : Hérault roulait vers la faculté. J'ai vérifié sur un plan.

- Mais... qu'est-ce qu'avait dit sa femme, Fabienne ?

- Fabienne Hérault a menti. J'ai lu son témoignage: elle a simplement confirmé ce qu'ont supposé les gendarmes, que le cristallier partait vers le pic de Belledonne. Il n'y a rien de plus faux.

Karim serrait les m‚choires. Un nouveau mensonge, un nouveau mystère.

Astier poursuivait

- Ce n'est pas tout. Les opticiens se sont aussi concentrés sur les traces de pneus de la bagnole. (L'ingénieur marqua encore un temps puis:) Elles s'inscrivent dans les deux sens, Abdouf. Le conducteur est passé une première fois sur le corps, puis il a reculé et écrasé une seconde fois la victime. C'est un putain de meurtre. Aussi froid que le serpent dans son neuf.

Karim n'écoutait plus. Le glas de son coeur cognait lentement dans sa poitrine. Il discernait, enfin, le mobile d'une vengeance pour les Hérault.

Au-delà de la cavale des deux femmes, au-delà de cette existence de peur et de traque, qui avait provoqué indirectement la mort de Judith, il y avait d'abord eu un meurtre. Celui de Sylvain Hérault. Les diables avaient d'abord éliminé " l'homme fort " de la famille, puis avaient poursuivi les femmes.

354

Fabienne Hérault. Judith Hérault. Les pensées d'Abdouf ricochaient

- Et l'hôpital ? demanda-t-il.

- C'est la bombe numéro deux. J'ai consulté le registre des naissances de 1972. La page du 23 mai a été arrachée.

Karim sentait monter en lui un sentiment de déjà-vécu - le ressac d'une autre vie qui se serait concentrée en quelques heures.

- Mais ce n'est pas le plus bizarre, reprit Astier. J'ai consulté aussi les archives, là o˘ sont entreposés les dossiers médicaux des enfants. Un vrai labyrinthe, et qui prend l'eau. Cette fois, j'ai trouvé le dossier de Judith. Sans difficulté. Tu piges ce que ça signifie, non ? Tout se passe comme s'il était survenu autre chose cette nuit-là, un événement qui aurait été consigné dans le registre général, mais pas dans le dossier personnel de l'enfant. On a déchiré cette page pour effacer cet événement mystérieux, pas pour occulter la naissance de ta petite fille. J'ai interrogé quelques infirmières là-dessus, mais elles avaient plutôt envie d'aller dormir, et elles étaient bien trop jeunes pour les histoires de l'oncle Astier..

Karim le savait: le technicien jouait au fanfaron pour tromper sa peur.

Même à travers les lointaines interférences, Karim le percevait. Il le remercia et raccrocha.

Il fixait déjà le massif herbu de la colline Herzine, qui se dessinait, à

quatre cents mètres de là.

Sur ce coteau d'ombre, la vérité l'attendait.

355

53

LA maison de Fabienne Hérault.

Le sommet d'une colline. Des murs de pierre. Des fenêtres mortes.

Des nuages p‚les filaient dans le ciel dense, alors que la pluie avait cessé. Des nappes de brouillard voletaient avec lenteur le long des coteaux d'émeraude. Autour, l'horizon désertique continuait. Un point d'orgue de pierres. Rien ni personne, à plus de vingt kilomètres à la ronde.

Karim gara sa voiture et monta le flanc d'herbes. La demeure lui rappelait la maison que la femme avait occupée, près de Sarzac - ses grosses pierres lui donnaient l'air d'un sanctuaire celte. Il repéra, près de la baraque, une immense antenne satellite blanche. Il dégaina son arme. Et prit conscience qu'une balle se trouvait déjà dans son canon. Cette pensée le rasséréna.

Avant de s'acheminer vers la porte, il gagna le garage, qui abritait une Volvo break enfouie sous une housse claire. Non verrouillée. Il ouvrit le capot et détruisit la boîte àfusibles en quelques gestes experts. Si cela tournait mal, Fabienne Hérault, quoi qu'il arrive, ne pourrait aller nulle part.

Le policier marcha vers le portail et frappa quelques coups étouffés. Il s'écarta du chambranle, arme au poing. quelques secondes furtives, puis la porte s'ouvrit. Sans déclic. Sans glissements de pênes. Fabienne Hérault ne vivait plus dans la méfiance.

Karim se glissa dans le champ de l'embrasure, cachant son arme.

356

Il découvrit une silhouette aussi grande que lui, dont le regard croisait le fer avec le sien. Des épaules en arche, un visage diaphane et très régulier, auréolé d'une tignasse brune frisée, presque crépue. Des lunettes aux montures aussi épaisses que des bambous. Karim n'aurait su décrire ce visage, doucement rêveur, presque absent.

Il maîtrisa sa voix

- Lieutenant Karim Abdouf. Police.

Aucun signe d'étonnement de la part de la femme. Elle regardait Karim audessus de ses lunettes, en oscillant légèrement de la tête. Puis elle baissa les yeux vers la main qui dissimulait le Glock. Abdouf, à travers les verres, crut discerner une lueur de malice.

- que voulez-vous ? demanda-t-elle d'une voix chaude.

Karim restait immobile, pétrifié dans le silence de la campagne nocturne.

- Entrer. Pour commencer.

La femme sourit et recula.

Les volets étaient clos, la plupart des meubles revêtus de housses bariolées. Une télévision exhibait son écran noir, et un piano ses touches laquées. Karim repéra une partition ouverte au-dessus du clavier: une sonate en si bémol mineur, de Frédéric Chopin. Tout était plongé dans la pénombre vacillante de dizaines de bougies.

Surprenant les regards du policier, Fabienne Hérault murmura

-Je me suis soustraite au monde et au temps. Cette maison est à mon image.

Karim songea à sueur Andrée, à sa retraite de ténèbres.

- Et l'antenne satellite, dehors ?

-Je dois garder un contact. Je dois savoir quand la vérité éclatera.

- Elle est tout proche d'exploser, madame.

La femme acquiesça, sans changer d'expression. Le policier ne s'attendait pas à cela: ce calme, ces sourires, cette voix réconfortante. Il braqua son arme, et eut honte de menacer cette femme.

357

- Madame, souffla-t-il, j'ai très peu de temps. Je dois voir des photos de Judith, votre fille.

- Des photos de...

- S'il vous plaît. Voilà plus de vingt heures que je suis sur vos traces.

Plus de vingt heures que je remonte votre histoire, que je cherche à

comprendre. Pourquoi vous avez organisé ce complot, pourquoi vous avez cherché à effacer le visage de votre enfant.

" Pour l'instant, je connais seulement deux faits. Judith n'était pas monstrueuse, comme je l'ai d'abord pensé. Au contraire, je pense qu'elle était splendide, enchantée. L'autre fait est que son visage trahissait pourtant les clés d'un cauchemar.

" Un cauchemar qui vous a fait fuir il y a longtemps, et qui vient de se réveiller comme un volcan malfaisant. Alors, montrez-moi ces photos et racontez-moi toute l'histoire. Je veux entendre les dates, les détails, les explications, tout. Je veux comprendre comment et pourquoi une petite fille morte il y a quatorze ans est en train de massacrer une ville universitaire, au pied des Alpes !

La femme resta immobile quelques secondes, puis emprunta un couloir, de sa démarche de géante. Karim lui emboîta le pas, crispé sur son arme. Il lançait des regards de droite à gauche. D'autres pièces, d'autres draps, d'autres couleurs. La maison hésitait entre les linceuls et le carnaval.

Au fond d'une petite chambre, Fabienne Hérault ouvrit une armoire et extirpa une boîte en fer. Karim lui saisit la main, bloqua son geste et ouvrit lui-même la boîte.

Des photographies. Seulement des photographies.

La femme, après avoir interrogé Karim du regard, fit jouer ces surfaces brillantes comme si elle plongeait sa main dans de l'eau pure. Enfin, elle tendit une image au policier.

Il sourit, malgré lui.

Une petite fille le regardait, au visage ovale, à la peau mate, encadré de boucles brunes, coupées court. De hauts yeux clairs surplombaient ce triangle de beauté, dans des

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orbites ombrées, dessinées par de longs sourcils, un peu trop épais. Cette légère pointe masculine répondait àl'éclat, presque trop violent, des yeux bleus.

Karim contemplait l'image. Il lui semblait connaître ce visage depuis longtemps, très longtemps. Depuis toujours.

Mais le miracle n'avait pas lieu. Le flic avait espéré que ces traits lui révéleraient, d'une façon ou d'une autre, la voie de la lumière. Fabienne chuchota, de sa voix chaleureuse

- Cette photographie a été prise quelques jours avant sa mort. A Sarzac.

Elle portait les cheveux courts, nous..

Karim dressa son regard.

- «a ne colle pas. Cette image, ce visage devraient me livrer un indice, une explication. Et je ne vois rien d'autre qu'une jolie petite fille.

- Parce que cette photographie est incomplète.

Il tressaillit. La femme lui soumettait maintenant un autre cliché

-Voici la dernière photographie scolaire de Guernon. …cole Lamartine, CE2.

Juste avant que nous partions pour Sarzac.

Le flic observa les visages souriants des enfants. Il repéra celui de Judith, puis saisit la vérité stupéfiante. Il s'était attendu à cela.

C'était la seule explication possible. Pourtant, il ne comprenait pas. Il murmura

-Judith n'était pas fille unique ?

- Oui et non.

- Oui et non ? qu'est-ce... qu'est-ce que vous racontez ? Expliquez-moi.

-Je ne peux rien vous expliquer, jeune homme. Je peux juste vous raconter comment l'inexplicable a brisé ma vie.

xi

54

LA salle souterraine des archives abritait un véritable océan de papier. Un flot de dossiers, pressés, ficelés, boursouflés, qui gonflait les parois les plus proches en vagues colériques. Au sol, des paquets enchevêtrés obstruaient la plupart des allées. Au-delà, sous la clarté des néons, des murailles de documents se déployaient, se perdant en p‚les lignes de fuite.

Niémans enjamba les piles et s'achemina dans le premier couloir. Les milliers de dossiers étaient retenus par de longs filets latéraux, comme pour empêcher ces falaises d'écriture de s'effondrer. Longeant les registres, le policier ne pouvait s'empêcher de songer à Fanny, à l'heure immatérielle qu'il venait de vivre. Le visage de la jeune femme, souriante, dans la pénombre. Sa main écorchée éteignant la lampe. Des embrasures de peau sombre. Deux petites flammes bleutées brillant dans les ténèbres - les yeux de Fanny. Toute une fresque discrète et intime, des arabesques légères, des gestes et des murmures, des instants et des éternités.

Combien de temps avait-il passé entre ses bras ? Niémans n'aurait su le dire. Mais il avait gardé sur les lèvres, sur sa 363

peau meurtrie, une sorte de tatouage, d'empreinte ancienne qui l'étonnait lui-même. Fanny avait su débusquer en lui des secrets perdus, des élans oubliés, dont la résurgence le bouleversait. Se pouvait-il qu'il ait trouvé, au fond de l'horreur, aux confins de cette enquête, cette étincelle de calice, cette douceur de cierge ?

Il se concentra. Il savait o˘ se trouvait le stock des fiches retrouvées -

il avait contacté par téléphone l'archiviste qui, bien qu'ensommeillé, lui avait donné des indications précises. Niémans marcha, tourna, marcha encore. Enfin, il dénicha un carton fermé, remisé dans un réduit grillagé, scellé par un solide cadenas. Le gardien de l'hôpital lui avait donné la clé. S'ils étaient réellement " sans importance ", pourquoi avoir protégé

ces vieux documents ?

Niémans pénétra dans le réduit et s'assit sur des vieilles liasses, qui traînaient à terre. Il ouvrit le carton, saisit une poignée de fiches et commença à lire. Des noms. Des dates. Des comptes rendus d'infirmières consacrés à des nourrissons. Sur ces pages étaient inscrits le patronyme, le poids, la taille, le groupe sanguin de chaque nouveau-né. Le nombre de biberons et des noms de produits, à consonance médicale, sans doute des vitamines, ou quelque autre substance de ce type.

Il feuilleta chaque fiche - il y en avait plusieurs centaines, qui couvraient plus de cinquante ans. Pas un nom qui lui rappel‚t quelque chose. Pas une date qui éveill‚t dans son esprit la moindre lueur.

Niémans se releva et décida de comparer ces fiches avec celles des dossiers d'origine des nouveau-nés, qui devaient se trouver quelque part dans ces archives. Le long des parois, il repéra et sortit une cinquantaine de dossiers. Son visage était trempé de sueur. Il sentait la chaleur de sa veste polaire s'exhaler en lourdes bouffées contre son torse. Il regroupa les dossiers sur une table en ferraille puis les étala de façon à bien lire le patronyme de la couverture. Il commença à ouvrir chaque dossier et à

comparer la première page avec les fiches.

364

Des faux.

En comparant ces documents, il était manifeste que les fiches incluses dans les dossiers avaient été falsifiées. …tienne Caillois avait imité

l'écriture des infirmières, d'une manière acceptable mais qui ne supportait pas la comparaison avec les fiches réelles.

Pourquoi?

Le policier plaça côte à côte les deux premières fiches. Il compara chaque colonne, chaque ligne, et il ne vit rien. Deux copies conformes. Il compara d'autres fiches. Il ne vit rien. Ces pages étaient les mêmes. Il réajusta ses lunettes, essuya les traînées de sueur sous ses verres, puis en parcourut quelques autres, avec plus d'assiduité encore.

Et cette fois, il vit.

Une différence, infime, que partageait chaque couple de documents, le vrai et le faux. LA DIFF…RENCE. Niémans ne savait pas encore ce que cela signifiait, mais il pressentait qu'il venait de découvrir une des clés. Son visage br˚lait comme une chaudière et, en même temps, un froid de glace le traversait de part en part. Il vérifia cette différence sur d'autres pages, puis enfourna tous les documents dans le carton de couleur kraft, les dossiers complets et les fiches volées par Caillois.

Il emporta son butin et détala hors de la salle d'archives.

Il planqua le carton dans le coffre de sa nouvelle voiture - une Peugeot bleue de gendarme -, puis retourna dans l'enceinte de l'hôpital, gagnant cette fois le service de la maternité.

A quatre heures et demie du matin, le lieu semblait engourdi de silence et de sommeil, malgré les néons éclatants qui se reflétaient sur le sol. Il descendit au bloc, croisa des infirmières, des sages-femmes, toutes vêtues de blouses p‚les, de bonnets et de petits chaussons de papier. Plusieurs d'entre elles tentèrent d'arrêter Niémans qui ne portait pas de vêtements aseptisés. Mais sa carte tricolore et son air verrouillé coupèrent court à

tout commentaire.

Enfin, il dénicha un obstétricien, qui sortait juste de la 365

salle d'opération. L'homme portait toute la fatigue du monde sur son visage. Niémans se présenta brièvement et posa sa question - il n'en avait qu'une

- Docteur, y a-t-il une raison logique pour que des nourrissons changent de poids durant leur première nuit d'existence ?

- que voulez-vous dire ?

- Est il courant qu'un bébé perde ou gagne quelques centaines de grammes dans les heures qui suivent sa nais sance ?

Le médecin répondit, en observant le bonnet plaqué et les vêtements trop courts du policier

- Non. Si l'enfant perd du poids, nous devons effectuer aussitôt un examen médical approfondi. Parce que c'est le signe d'un problème et...

- Et s'il en gagne ? Si l'enfant gagne subitement du poids, en une seule nuit?

L'accoucheur, sous son chapeau de papier, braquait un regard incrédule.

- «a n'arrive jamais. Je ne vous comprends pas.

Niémans sourit.

- Merci, docteur.

Tout en marchant, l'officier de police ferma les yeux. Sous les parois sanguines de ses paupières, il entrevoyait, enfin, le mobile des meurtres de Guernon.

La stupéfiante machination des rivières pourpres.

Il ne lui restait plus qu'à vérifier un dernier détail.

A la bibliothèque de la fac.

366

55

-

EHORs Dehors! Tous!

La salle de la bibliothèque était largement éclairée. Les OPJ levèrent le nez de leurs livres. Ils étaient encore six à étudier des ouvrages plus ou moins consacrés au mal et à la pureté. D'autres décryptaient toujours les listes d'étudiants qui avaient fréquenté la bibliothèque pendant l'été ou durant les prémices de l'automne. Ils ressemblaient à des soldats oubliés, au coeur d'une guerre qui se serait déplacée sur d'autres fronts, sans les prévenir.

-Dehors! répéta Niémans. L'enquête est terminée ici.

Les policiers se lancèrent des coups d'oeil de taupes. Sans doute avaient-ils entendu dire que le commissaire principal Niémans n'était plus le responsable de l'enquête. Sans doute ne comprenaient-ils pas pourquoi le célèbre flic avait le cr‚ne serré dans une espèce de chaussette et pourquoi il tenait sous son bras un carton brun et humide. Mais tenait-on tête à un Niémans - surtout quand il avait ce regard ?

Ils se levèrent et endossèrent leur blouson.

L'un d'entre eux, en croisant le commissaire près de la porte, l'interpella à voix basse. Le policier reconnut le lieutenant r‚blé qui avait étudié la thèse de Rémy Caillois.

-J'ai fini le pavé, commissaire. Je voulais vous dire... C'est peut-être rien, mais la conclusion de Caillois est vraiment surprenante. Vous vous souvenez de l'athlon, de l'homme qui réunissait l'intelligence et la force, l'esprit et le corps, sous l'Antiquité ? Eh bien, Caillois évoque une sorte de...

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projet, pour organiser le retour d'une fusion dans ce genrelà. Un projet réellement bizarre. Il ne parle pas d'instaurer de nouveaux programmes d'éducation dans les écoles ou dans les facs. Il n'imagine pas une nouvelle formation pour les profs ou je ne sais quoi. Il pense à une solution...

- Génétique.

-Vous avez feuilleté son truc, vous aussi ? C'est dingue. Dans son esprit, l'intelligence correspond à une réalité biologique. Une réalité génétique qu'il faut associer à d'autres gènes, correspondant à la puissance physique, pour retrouver la perfection de Fathlon...

Ces paroles tourbillonnaient dans l'esprit de Niémans. Il connaissait désormais la nature du complot des rivières pourpres. Et il ne désirait pas entendre sa description maladroite dans la bouche d'un policier balourd.

L'horreur devait rester latente, implicite, silencieuse. Plaquée en empreintes br˚lantes sur les parois de son ‚me.

- Laisse-moi, petit, bougonna-t-il.

Mais FOPJ continuait sur sa lancée

- Dans les dernières pages, Caillois parle de sélection des naissances, d'unions rationalisées, une espèce de système totalitaire... Des trucs de fou, commissaire. Vous savez, comme dans les bouquins de science-fiction des années soixante... Bon sang, le mec serait pas mort dans ces conditions, y aurait vraiment de quoi rigoler.

- Tire-toi 1

Le policier trapu regarda Niémans, hésita puis finalement disparut.

Le commissaire traversa la grande salle de lecture, totalement vide. Il sentait les fièvres l'emprisonner de nouveau, telles des racines de feu, lui enserrer la tête comme dans des électrodes br˚lantes. Il accéda au bureau de l'estrade centrale: le bureau de Rémy Caillois, chef bibliothécaire de l'université.

Il pianota sur le clavier de l'ordinateur. L'écran s'éclaira aussitôt.

Soudain, le policier se ravisa: les renseignements qu'ils cherchaient dataient d'avant les années soixante-dix;

368

ils ne pouvaient donc se trouver dans le programme de l'ordinateur.

Fébrilement, Niémans chercha dans les tiroirs du bureau les registres qui contenaient les listes qui l'intéressaient.

Non pas les listes des livres.

Pas plus que les listes d'étudiants.

Simplement la liste des boxes vitrés, occupés au fil des années par des milliers de lecteurs.

Aussi absurde que cela puisse paraître, c'était dans la logique intrinsèque de ces compartiments, soigneusement organisés par les Caillois, père et fils, que Niémans s'attendait à déceler une correspondance avec ce qu'il venait d'apprendre à la maternité.

Le commissaire trouva enfin les registres des emplacements. Il ouvrit son carton et déploya, de nouveau, les dossiers des nouveau-nés. Il calcula les années o˘ ces enfants étaient devenus des étudiants, passant leurs fins de journée à la bibliothèque, puis rechercha ces noms dans la liste des places occupées, soigneusement consignées par les chefs bibliothécaires.

Bientôt, il découvrit des plans des petits boxes avec, inscrit dans chaque case, le nom des étudiants. Il n'aurait pu rêver système plus logique, plus rigoureux, plus adapté àla conspiration qu'il soupçonnait. Chacun des enfants mentionnés sur les fiches, devenu étudiant quelque vingt années plus tard, avait toujours été placé dans la bibliothèque, au fil des jours, des mois, des années, non seulement dans le même compartiment, mais toujours en face du même élève, de sexe opposé.

Niémans savait maintenant qu'il avait vu juste.

Il répéta la consultation pour plusieurs autres étudiants, les choisissant volontairement à des décennies de distance. A chaque fois, il découvrait que l'élève avait été installé en face de la même personne, du même ‚ge et du sexe opposé, lors de ses consultations quotidiennes à la bibliothèque de Guernon.

Le commissaire, les mains palpitantes, éteignit l'ordina-369

teur. La vaste salle de lecture résonnait de tout son silence guindé.

Toujours assis au bureau de Caillois, il connecta son téléphone et appela cette fois le veilleur de nuit de la mairie de Guernon. Il eut un mal fou à

convaincre l'homme de descendre aussitôt dans les archives afin de consulter les registres des mariages de Guernon.

Enfin, le gardien s'exécuta et l'officier put, par portable interposé, mener les consultations qu'il voulait effectuer. Niémans dictait les noms et le veilleur vérifiait. Le commissaire désirait savoir si les noms qu'il énonçait correspondaient bien à des personnes qui s'étaient mariées ensemble. A soixante-dix pour cent, Niémans tombait juste.

- C'est un jeu ou quoi ? bougonna le gardien.

Une fois vérifiés une vingtaine d'exemples, le commissaire abandonna et raccrocha.

Il boucla son registre et déguerpit.

A petites foulées, Niémans traversa le campus. Malgré lui, il chercha du regard les fenêtres de Fanny et ne les trouva pas. Sur les marches d'un des b‚timents, un groupe de journalistes semblait attendre. Partout ailleurs, des policiers en uniforme et des gendarmes sillonnaient les pelouses et les perrons des b‚timents.

Entre les plantons et les reporters, le commissaire préféra affronter les siens. Il franchit plusieurs barrages en exhibant sa carte. Il ne reconnut aucun visage. Il s'agissait sans doute des renforts venus de Grenoble.

Il pénétra dans le b‚timent administratif et accéda à un vaste hall trop éclairé, o˘ des personnages au teint p‚le, ‚gés pour la plupart, faisaient les cent pas. Probablement des professeurs, des docteurs, des savants.

L'état d'alerte était général. Niémans les dépassa sans un coup d'oeil et ne se préoccupa pas de leur regard appuyé.

Il monta jusqu'au dernier étage et se dirigea directement vers le bureau de Vincent Luyse, le recteur de l'université. Le policier traversa l'antichambre et arracha aux murs les

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portraits des jeunes sportifs médaillés de la faculté. Il ouvrit la porte sans frapper.

- qu'est-ce que...

Le recteur se calma aussitôt qu'il reconnut le commissaire. D'un bref signe de tête, il congédia les ombres qui occupaient son bureau et s'adressa à

Niémans

-J'espère que vous avez du nouveau! Nous sommes tous...

Le policier posa les cadres photographiques sur le bureau, puis sortit les fiches de son registre. Luyse s'agita.

- Vraiment, je...

- Attendez.

Niémans achevait de disposer ses cadres et ses fiches dans l'axe de vision du recteur. Il plaqua

bureau et demanda

-Comparez ces fiches et les noms de vos champions s'agit-il des mêmes familles ?

- Pardon ?

Niémans ajusta les feuilles face à son interlocuteur.

- Les hommes et les femmes de ces fiches se sont mariés ensemble. Je pense qu'ils appartiennent à la fameuse confrérie de l'université: ils doivent être professeurs, chercheurs, intellectuels... Regardez les noms et dites-moi s'il s'agit bien aussi, dans le détail, des parents ou des grandsparents de cette génération de surdoués qui raflent aujourd'hui toutes les médailles sportives...

Luyse saisit ses lunettes et baissa les yeux.

- Eh bien, oui, je reconnais la plupart de .es noms...

-Vous me confirmez que les enfants de ces couples disposent d'aptitudes exceptionnelles, à la fois intellectuelles et physiques ?

Les traits crispés de Luyse s'ouvrirent en un large sourire, comme malgré

lui. Un putain de sourire de satisfaction vaniteuse que Niémans aurait voulu lui faire ravaler.

- Mais... oui, parfaitement. Cette nouvelle génération est très brillante.

Croyez-moi, ces enfants vont tenir leurs promesses.. D'ailleurs, nous avions déjà, lors de la génération

ses deux mains sur le

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précédente, quelques profils de ce type. Pour notre faculté, ces performances sont particulièrement...

En un éclair, Niémans comprit que ce n'était pas de la méfiance qu'il éprouvait vis-à-vis des intellectuels mais de la haine. Il les détestait au plus profond de sa chair. Il haissait leur attitude prétentieuse et distanciée, leur aptitude à décrire, analyser, jauger la réalité, quelle qu'elle soit. Ces pauvres types entraient dans la vie comme on va au spectacle et en ressortaient toujours plus ou moins déçus, plus ou moins blasés. Pourtant, il le savait, on ne pouvait leur souhaiter ce qui leur était arrivé, à leur insu. On ne pouvait souhaiter ça à personne. Luyse achevait

- Cette jeune génération va renforcer encore le prestige de notre université et...

Niémans, interrompant Luyse, replaça les fiches et les cadres dans son carton. Il cracha d'une voix sourde

-Alors réjouissez-vous. Parce que ces noms vont encore faire beaucoup pour votre célébrité.

Le recteur lui lança un regard interloqué. L'officier ouvrit la bouche mais il se figea soudain: l'expression de Luyse trahissait la terreur. Le recteur murmura

- Mais qu'avez-vous ? Vous... vous saignez ?

Niémans baissa les yeux et s'aperçut qu'une mare noire laquait la surface du bureau. La fièvre qui lui br˚lait le cr‚ne était en fait le sang de sa blessure qui s'était rouverte. Il chancela, fixa son propre visage dans la flaque sombre, lisse comme un vernis, et se demanda tout à coup s'il n'était pas en train de contempler le dernier reflet de la série des meurtres.

Il n'eut pas le temps de répondre à cette question. Une seconde plus tard, il gisait évanoui, sur les genoux, le visage plaqué sur le bureau. Tel un médaillon qu'on aurait frappé à son effigie, dans la glue obscure de son propre sang.

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Lumi»RE. Bourdonnement. Chaleur.

Pierre Niémans ne comprit pas aussitôt o˘ il se trouvait. Puis il vit un visage auréolé d'un bonnet de papier. Une blouse blanche. Des néons.

L'hôpital. Combien de temps avait-il passé ainsi, inanimé ? Et pourquoi cette faiblesse dans son corps, comme du liquide qu'on aurait substitué à

ses membres, ses muscles, ses os ? Il voulut parler mais son effort mourut dans sa gorge. La fatigue le clouait au creux de son lit plastifié et bruissant.

- II saigne beaucoup. Il faut faire l'hémostase de la temporale.

Une porte s'ouvrit. Des roues grincèrent. Des lampes trop blanches passèrent devant ses yeux. Une explosion aveuglante. Une giclée de lumière qui dilata ses pupilles. Une autre voix résonna

- Commencez la transfusion.

Le policier entendit des cliquetis, sentit des matières froides lui frôler le corps. Il tourna la tête et aperçut des tuyaux, reliés à une lourde poche suspendue qui semblait respirer, sous l'effet d'un système d'air pressurisé.

Il allait donc dériver ici, dans l'inconscience et les odeurs aseptisées ?

Couler dans cette lumière alors même qu'il possédait le mobile des meurtres ? qu'il connaissait enfin le secret de cette série de crimes ? Les traits de son visage se crispèrent en un rictus. Soudain, une voix

- Injectez le Diprivan, vingt centimètres cubes.

Niémans comprit et se redressa. Il saisit le poignet du 373

médecin qui brandissait déjà un bistouri électrique et souffla.

-Je ne veux pas d'anesthésie !

Le docteur semblait stupéfait.

- Pas d'anesthésie ? Mais... vous êtes ouvert en deux, mon vieux. Je dois vous recoudre.

Niémans trouva la force de murmurer

- Locale... Je veux une anesthésie locale...

L'homme soupira et recula son siège dans un couine ment de roulettes. Il s'adressa à l'anesthésiste

- OK. Faites-lui plutôt une xylocaÔne. La dose maximale Allez jusqu'à

quarante centimètres cubes.

Niémans se détendit. On le déplaça en face des lampes aux multiples facettes. Sa nuque reposait sur un appui-tête, de façon à ce que son cr‚ne se dresse au plus près des lumières. On lui tourna le visage puis un champ de papier obstrua sa vue.

Le policier ferma les yeux. A mesure que le médecin et les infirmières s'affairaient autour de sa tempe, ses pensées perdaient en netteté. Son coeur ralentissait, sa tête ne le torturait plus. Un engourdissement semblait prêt à le submerger.

Le secret... Le secret des Caillois et des Sertys... Même cela devenait flottant, étrange, lointain... Le visage de Fanny se substitua à toute pensée... Son corps à la fois sombre, musclé et rond, doux comme des pierres volcaniques patinées par le feu, l'écume et le vent... Fanny.. Ses visions, sous les parois de ses tempes, ressemblaient à des murmures, des froissements d'étoffes, des souffles d'elfes.

- Stop !

L'ordre avait résonné dans la salle d'opération. Tout s'arrêta.

Une main arracha le champ et Niémans découvrit dans le flot de lumière un diable à longues nattes qui agitait une carte tricolore sous le nez du médecin et des infirmières stupéfaits.

Karim Abdouf

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Niémans lança un coup d'oeil sur sa droite: les tuyaux sombres couraient toujours sous sa peau, dans ses veines. Les élixirs de vie. Le suc des artères.

Le médecin brandit ses ciseaux

- Ne touchez plus à ce flic, haleta Karim.

Le docteur s'immobilisa de nouveau. Abdouf s'approcha, scruta la blessure de Niémans, ficelée maintenant comme un rosbif. Le docteur haussa les épaules.

- Il faut bien que je coupe les fils...

Karim lança des coups d'oeil méfiants aux alentours.

- Comment est-il ?

- Solide. Il a perdu beaucoup de sang, mais nous avons effectué une transfusion importante. Nous avons recousu les chairs. L'opération n'est pas tout à fait terminée et...

-Vous lui avez donné des trucs ?

- Des trucs ?

- Pour l'endormir ?

-Juste une anesthésie locale et...

- Trouvez-moi des amphèt'. Des excitants. Je dois le réveiller.

Karim braquait ses yeux sur Niémans mais s'adressait au docteur. Il ajouta

- C'est une question de vie ou de mort.

Le médecin se leva et chercha dans des tiroirs extraplats des petites pilules sous plastique. Karim esquissa un sourire à l'attention de Niémans.

-Tenez, dit le médecin. Avec ça, il sera d'aplomb dans une demi-heure mais...

- Tirez-vous maintenant.

Le flic beur hurla à l'attention de la petite troupe en blouses blanches

- Tirez-vous tous ! Je dois parler avec le commissaire.

Docteur et infirmières s'éclipsèrent.

Niémans sentit les aiguilles des transfusions s'extirper de son bras, entendit les champs de papier se froisser. Puis Karim lui tendit sa veste de fibre polaire rembrunie de sang.

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Dans son autre main, il soupesait la poignée de pilules colorées.

-Vos amphèt', commissaire. (Bref sourire.) Une fois n'est pas coutume.

Mais Niémans ne riait pas. Il agrippa la veste de cuir de Karim et murmura, le visage livide

- Karim... Je... je connais leur complot.

- Le complot?

- Le complot de Sertys, de Caillois, de Chernecé. Le complot des rivières pourpres.

- quoi ?

-Ils... ils échangent les bébés.

57

SIx heures du matin. Le paysage était noir, mouvant -irréel. La pluie avait repris de plus belle, comme pour astiquer une dernière fois la montagne avant la naissance du jour. Des colonnes translucides trouaient les ténèbres telles des mèches de verre.

Sous les frondaisons d'un immense conifère, Karim Abdouf et Pierre Niémans se tenaient face à face, l'un appuyé sur l'Audi, l'autre contre l'arbre.

Ils étaient figés, concentrés, tendus à se rompre. Le flic beur observait le commissaire qui recouvrait progressivement ses forces, ou plutôt ses nerfs, sous l'effet des amphétamines. Il venait d'expliquer l'attaque meurtrière du 4x4. Mais Abdouf le pressait maintenant de lui révéler l'entière vérité.

Dans les entrelacs de l'averse, Pierre Niémans attaqua

- Hier soir, je suis allé à l'institut des aveugles.

- Sur la piste d'…ric Joisneau, je sais. qu'avez-vous trouvé ?

- Champelaz, le directeur, m'a expliqué qu'il soignait des enfants atteints d'affections héréditaires. Des enfants toujours issus des mêmes familles, celles de l'élite de l'université. Champelaz a commenté ainsi ce phénomène: cette

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communauté intellectuelle, à force d'isolement, a creusé dans son propre sang et provoqué un appauvrissement génétique. Les enfants qui naissent aujourd'hui sont destinés à devenir très brillants, très cultivés, mais leur corps est épuisé, tari. Au fil des générations, le sang de la fac s'est corrompu.

- quel rapport avec l'enquête ?

- A priori aucun. Joisneau était allé là-bas à cause des affections oculaires, des maladies qui pouvaient avoir un rapport avec la mutilation des yeux. Mais ce n'était pas ça. Pas ça du tout.

" Lors de ma visite, Champelaz m'a signalé que cette communauté altérée génère également, depuis une vingtaine d'années, des étudiants physiquement très vigoureux. Des mômes intelligents, mais capables aussi de rafler toutes les médailles dans les championnats sportifs. Or, ce détail ne colle pas avec le reste du paysage. Comment la même confrérie peut-elle produire des lignées d'enfants tarés et des espèces de surhommes resplendissants ?

" Champelaz a enquêté sur l'origine de ces mômes surdoués. Il a consulté

leur dossier médical à la maternité. Il a recherché leur origine, à travers les archives. Il a même consulté les fiches de naissance des parents, des grandsparents, en quête de signes, de particularités génétiques. Mais il n'a rien trouvé. Absolument rien.

- Et alors ?

- Cette histoire a connu un rebondissement, l'été dernier. Au mois de juillet, une banale étude dans les archives de l'hôpital a permis de retrouver des vieux papiers, oubliés dans les souterrains de l'ancienne bibliothèque. De quoi s'agissait-il ? Des fiches de naissance, qui concernaient justement les parents ou les grands-parents des gamins surdoués.

- Ce qui signifiait?

- que ces fiches avaient été éditées en double. Ou, plus vraisemblablement, que les documents consultés par Champelaz, dans les dossiers d'origine, étaient des faux,

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que les vraies fiches étaient celles qu'on venait de découvrir, cachées dans les cartons personnels du chef bibliothécaire de la fac : …tienne Caillois, le père de Rémy.

- Merde.

- Comme tu dis. En toute logique, Champelaz aurait d˚ alors aller comparer les fiches qu'il avait consultées et celles qui venaient d'être retrouvées.

Mais il ne l'a pas fait. Par manque de temps. Par laxisme. Par peur aussi.

De découvrir une vérité malsaine sur la communauté de Guernon. Moi, je l'ai fait.

- qu'avez-vous découvert?

- Les fiches officielles étaient des fausses. …tienne Caillois avait imité

les écritures et changé à chaque fois un détail par rapport à l'original.

- quel détail ?

-Toujours le même: le poids de l'enfant, son poids à la naissance. Afin que le chiffre corresponde aux autres pages du dossier, celles o˘ les infirmières avaient noté le résultat des autres pesées, les jours suivants.

-Je ne comprends pas.

Niémans se pencha; il parlait d'un ton sourd

- Suis-moi bien, Karim. …tienne Caillois falsifiait les premières fiches pour dissimuler un fait inexplicable: sur ces documents, le poids du nouveau-né ne correspondait jamais à son poids du lendemain. Les nourrissons prenaient ou perdaient plusieurs centaines de grammes en une seule nuit.

" Je suis monté à la maternité et je me suis renseigné auprès d'un obstétricien. J'ai appris qu'il était impossible que les enfants évoluent à

une telle vitesse. Alors, j'ai compris l'évidence: ce n'était pas le poids qui, en une nuit, changeait, mais l'enfant. C'est cette vérité stupéfiante que le père Caillois cherchait à dissimuler. Lui, ou plutôt son complice, le père Sertys, aide-soignant de nuit au CHRU de Guernon, intervertissait les enfants dans la salle de la maternité.

- Mais... pour quelle raison ?

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Niémans grimaça un sourire. L'averse, charriée par le vent, lui picotait la face, comme un fouet de clous. Sa voix s'usait sur la dureté de ses certitudes

- Pour régénérer une communauté épuisée, pour insuffler dans les rangs des intellectuels du sang neuf, puissant, vigoureux. La technique des Caillois et des Sertys était simple: ils remplaçaient certains bébés, issus de familles universitaires, par des enfants des montagnes, sélectionnés d'après le profil physique de leurs parents. De cette façon, des corps sains et vaillants intégraient d'un coup la société intellectuelle de Guernon. Du sang nouveau se diluait dans le sang ancien, dans le seul lieu o˘ d'inaccessibles universitaires croisaient leur chemin avec d'obscurs paysans : la maternité. Une maternité qui brassait tous les mômes de la région et qui permettait ce trafic.

" Tel était le sens des propos mystérieux du cahier de Sertys : "Nous maîtrisons les rivières pourpres." Ces termes ne désignaient pas un livre ou un réseau hydrographique, mais le sang des habitants de Guernon. Les veines des enfants de la vallée. Les Caillois et les Sertys maîtrisent, de père en fils, le sang de leur ville. Ils pratiquent la manipulation génétique la plus simple qui soit: l'interversion des bébés.

"J'ai deviné alors que les Caillois et les Sertys poursuivaient un objectif plus précis. ils voulaient non seulement régénérer le sang précieux des professeurs mais aussi créer des êtres parfaits, des surhommes. Des êtres aussi beaux que ceux qui transpiraient sur les photographies des jeux Olympiques de Berlin que j'avais remarquées chez Caillois. Des êtres aussi intelligents que les chercheurs les plus cèlèbres de Guernon.

"J'ai compris que ces cinglés voulaient unir, précisément, les cerveaux de Guernon et les corps des villages de montagne, sceller les capacités cérébrales des professeurs et les aptitudes physiques des autochtones: cristalliers ou éleveurs. Si j'avais raison, ils avaient donc précisé leur sys-382

tème, au point d'organiser non seulement les naissances, mais aussi les unions, les mariages entre enfants élus.

Karim encaissait une à une ces informations qui semblaient trouver des résonances au fond de son silence. Le soliloque enfiévré de Niémans continua

- Comment organiser ces rencontres ? Comment programmer ces mariages ? J'ai réfléchi aux boulots des Caillois et des Sertys, au mince pouvoir que ces t

‚ches leur conféraient. Je savais que c'était à travers leurs rôles obscurs, modestes, qu'ils avaient pu achever leur grand projet. Souviens-toi de ces phrases gravées dans le cahier: " Nous sommes les maîtres, nous sommes les esclaves. Nous sommes partout, nous sommes nulle part. " Ces termes laissaient entendre que, malgré leur statut négligeable, et même gr

‚ce à lui, ces hommes avaient maîtrisé le destin de toute une région. Ils étaient des larbins. Mais ils étaient aussi des maîtres.

" Ainsi, les Sertys n'étaient que des aides-soignants obscurs, mais ils bouleversaient l'existence des enfants de la région en intervertissant les bébés. Et les Caillois, gr‚ce àleur boulot, organisaient la suite du programme : l'aspect mariage. Mais comment ? Comment faisaient-ils pour organiser ces unions ?

" Je me suis souvenu des registres personnels des Caillois, à la bibliothèque. Nous avions vérifié là-dedans les livres consultés. Nous avions aussi étudié les noms des mômes qui avaient parcouru ces livres. Il n'y avait qu'une chose que nous n'avions pas examinée : les emplacements des lecteurs, les petits boxes vitrés o˘ les mômes lisaient. J'ai foncé à

la bibliothèque et comparé les listes de ces places avec les fiches de naissance falsifiées. Cela remontait àtrente, quarante, cinquante ans, mais tout collait, au patronyme près.

" Les petits mômes échangés avaient toujours été placés, pendant leurs études, dans la salle de lecture, en face de la même personne - une personne du sexe opposé, issue des familles les plus brillantes du campus.

J'ai alors vérifié

383

à la mairie. «a ne marchait pas à tous les coups, mais la plupart de ces couples, qui s'étaient connus à la bibliothèque, derrière les vitres des boxes, s'étaient ensuite mariés.

" J'avais donc vu juste. Les "maîtres", après avoir échangé les identités, organisaient avec soin les rencontres. Ils plaçaient en face des mômes intervertis - les enfants montagnards - des gosses à l'esprit remarquable, progéniture réelle des professeurs. Ils donnaient ainsi naissance àune fusion supérieure, unissant les " enfants-corps " aux " enfants-cerveau ".

Et le processus a fonctionné, Karim

les champions de la fac ne sont autres que les enfants de ces couples programmés.

Abdouf ne commenta pas. Ses pensées semblaient se cristalliser, aussi pénétrantes que les épines de mélèzes qui se mêlaient à la pluie.

Niémans poursuivit

-J'ai intégré ces éléments et peu à peu reconstitué le puzzle. J'ai compris que je marchais à cet instant, précisément, dans les traces du tueur, que l'anecdote des fiches retrouvées, qui avait fait l'objet d'articles dans les journaux régionaux, avait mis le feu à son cerveau. Il avait d˚, comme moi, comparer les deux groupes de documents. Sans doute possédait-il déjà

un doute sur les origines des " champions " de Guernon. Sans doute est-il lui-même un de ces champions. Une des créatures des cinglés.

" Il a alors deviné le principe de la conspiration. Il a suivi le fils du voleur de fiches, Rémy Caillois, et découvert les liens secrets qui existaient entre lui, Sertys et Chernecé... A mon avis, ce dernier n'était qu'une pièce rapportée, un médecin fêlé qui, en soignant les mômes aveugles, avait découvert la vérité et préféré rejoindre les manipulateurs plutôt que de les dénoncer. Bref, notre tueur les a repérés et a décidé de les sacrifier. Il a torturé sa première victime, Rémy Caillois, et appris toute l'histoire. II s'est contenté ensuite de mutiler et de tuer les deux autres complices.

Karim se redressa. Tout son torse trépidait dans sa veste de cuir.

384

- Simplement parce qu'ils ont échangé des bébés ? Favorisé des mariages ?

- Il y a un dernier fait que tu ignores: les montagnards des villages alentour enregistrent une forte mortalité parmi leurs nouveau-nés. Un phénomène inexplicable, d'autant plus qu'encore une fois il s'agit de familles en pleine santé. Maintenant, je devine la raison de cette mortalité. Non seulement les Sertys échangeaient les bébés, mais ils étouffaient les nourrissons qu'ils faisaient passer pour les enfants de montagnards - en réalité des enfants d'intellectuels, de moindre envergure.

De cette façon, ils étaient assurés que les couples des altitudes, privés de progéniture, engendreraient de nouveaux enfants et leur procureraient plus de sang neuf à injecter dans la vallée, parmi les rangs des intellectuels. Ces hommes étaient des fanatiques, Karim. Des malades, des tueurs, de père en fils, prêts à tout pour donner naissance à leur race supérieure.

Karim souffla, d'une voix éraillée

- Si les meurtres répondent à une vengeance, pourquoi des mutilations aussi précises ?

-Elles possèdent une valeur symbolique. Elles visent àanéantir l'identité

biologique des victimes, à détruire les signes de leur origine profonde. De la même façon, les corps ont été mis en scène de manière à ce que l'on découvre d'abord leur reflet, et non le corps lui-même. Une autre manière de dématérialiser les victimes, de les désincarner. Caillois, Sertys, Chernecé étaient des voleurs d'identité. Ils ont payé là o˘ ils ont frappé.

C'est une sorte de loi du talion.

Abdouf se leva et s'approcha de Niémans. Le vent chargé d'averse fouettait leurs visages fantomatiques. La condensation formait une brume blanch‚tre autour de leur tête, cr‚ne en brosse et osseux pour Niémans, longues nattes torsadées et détrempées pour Abdouf.

- Niémans, vous êtes un flic génial.

-Non, Karim. Parce que je tiens maintenant le mobile du tueur, mais toujours pas son identité.

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Le Beur eut un rire sec, glacé.

-Moi, je connais cette identité.

- quoi ?

- Tout colle désormais. Souvenez-vous de ma propre enquête : ces diables qui voulaient détruire le visage de Judith, parce qu'il constituait une preuve, une pièce àconviction. Les diables n'étaient autres qu'…tienne Caillois et René Sertys, les pères des victimes, et je sais pourquoi ils devaient absolument effacer le visage de Judith. Parce que ce visage pouvait trahir leur conspiration, révéler la nature des rivières pourpres et le principe de l'échange des bébés.

Ce fut au tour de Niémans d'être stupéfait

-POURqUOI?

- Parce que Judith Hérault avait une sueur jumelle, qu'ils avaient échangée.

CE= fois, ce fut Karim qui parla. Ton grave, voix neutre, dans la pluie qui semblait maintenant reculer face aux prémices du jour. Ses dreadlocks se détachaient tels les tentacules d'une pieuvre, sur la corolle de l'aube.

-Vous dites que les conspirateurs sélectionnaient les enfants à retenir, en étudiant le profil de leurs parents. Ils cherchaient sans doute les êtres les plus forts, les plus agiles des versants. Ils cherchaient des fauves des cimes, des léopards des neiges. Alors ils ne pouvaient pas ne pas avoir repéré Fabienne et Sylvain Hérault, jeune couple vivant àTaverlay, dans les hauteurs du Pelvoux, à mille huit cents mètres d'altitude.

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" Elle, un mètre quatre-vingts, colossale, magnifique. Une institutrice appliquée. Une pianiste virtuose. Silencieuse et gracile, puissante et poétique. Parole: Fabienne était déjà, en elle-même, une véritable créature ambivalente.

" J'ai beaucoup moins d'infos sur le mari, Sylvain. Il vivait exclusivement dans l'éther des sommets, à extirper de la roche des cristaux rares. Un véritable géant, lui aussi, qui n'hésitait pas à se colleter aux montagnes les plus rudes, les plus inaccessibles.

" Commissaire, si les conspirateurs devaient voler un seul môme, dans toute la région, alors ce devait être le gosse de ce couple spectaculaire, dont les gènes contenaient les secrets diaphanes des hautes cimes.

" Je suis s˚r qu'ils attendaient avec avidité la naissance du gamin, tels de vrais vampires génétiques. Enfin, le 22 mai 1972, la nuit fatidique survient. Les Hérault arrivent au CHRU de Guernon ; la grande et belle jeune femme est prête à accoucher, d'un moment à l'autre. Au terme de sept mois seulement de grossesse. L'enfant sera prématuré mais, selon les sages-femmes,,il n'y a là rien d'insurmontable.

" Pourtant, les événements ne se déroulent pas comme prévu. L'enfant est mal positionné. Un obstétricien intervient. Les bip-bip des appareils de surveillance virent au vertige. Il est deux heures du matin, le 23 mai.

Bientôt, toubib et sage-femme ont le fin mot du chaos. Fabienne Hérault est en train d'accoucher non pas d'un môme mais de deux-deux jumelles homozygotes, serrées dans l'utérus telles deux amandes philippines.

" On anesthésie Fabienne. Le médecin pratique une césarienne et parvient à

extraire les gosses. Deux petites filles, minuscules, scellées dans leur identité comme une parole d'homme dans son serment. Elles éprouvent des difficultés respiratoires. Elles sont prises en charge par un infirmier qui doit les emmener en couveuse, de toute urgence. Niémans, ces gants de latex, qui saisissent les

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gamines, je les vois comme si j'y étais. Putain. Parce que ces mains, ce sont celles de René Sertys, le père de Philippe.

" Le mec est totalement désorienté. Sa mission, cette nuit, c'était d'échanger l'enfant des Hérault, mais il ne pouvait prévoir qu'il y en aurait deux. que faire ? Le salopard a des sueurs froides, tout en rinçant les deux mômes prématurées - de véritables chefs-d'oeuvre, des condensés parfaits de sang neuf, pour le peuple nouveau de Guernon. Finalement, Sertys place les petites filles en couveuse et décide de n'en échanger qu'une seule. Personne n'a clairement distingué leur visage. Personne n'a pu voir, dans le bordel écarlate du bloc, si les deux gosses se ressemblaient ou non. Alors Sertys tente le coup. Il extirpe l'une des jumelles de l'incubateur et l'échange avec une petite fille, issue d'une famille de professeurs, dont l'allure correspond à peu près aux enfants Hérault: même taille, même groupe sanguin, même poids approximatif.

" Une certitude lui noue déjà l'estomac: il doit tuer cette enfant de substitution. Il doit la tuer, parce qu'il ne peut laisser vivre une fausse jumelle, qui n'aura absolument aucun point commun avec sa sueur. Il étouffe donc la gosse, puis appelle à grands cris pédiatres et infirmières. Il joue son rôle : la panique, le remords. Il ne comprend pas ce qui a pu se passer, vraiment il ne sait pas... Ni l'obstétricien ni les pédiatres n'émettent un avis clair. C'est encore une de ces morts subites, comme celles qui frappent mystérieusement les familles de montagnards depuis cinquante ans. Le personnel médical se console en songeant qu'une des deux enfants a survécu. Sertys jubile en profondeur: l'autre petite Hérault est désormais intégrée au clan de Guernon, à travers sa nouvelle famille d'adoption.

" Tout cela, Niémans, je l'imagine gr‚ce à vos découvertes. Parce que la femme qui m'a parlé cette nuit, Fabienne Hérault, ignore tout, même aujourd'hui, du complot des cinglés. Et cette nuit-là, elle ne voit rien, n'entend rien; elle est dans les vapes de l'anesthésie.

> quand elle se réveille, le lendemain matin, on lui expli-

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que qu'elle a accouché de deux filles mais qu'une seult d'entre elles a survécu. Peut-on pleurer un être dont on ne soupçonnait même pas l'existence ? Fabienne accepte la nouvelle avec résignation - elle et son mari sont totalement déboussolés. Au bout d'une semaine, la femme est autorisée à sortir de l'hôpital et à emporter sa petite fille, qui s'est rapidement constituée en force de vie.

" quelque part, dans l'hosto, René Sertys observe le couple qui s'éloigne.

Ils tiennent dans leurs bras le double d'une enfant échangée, mais il sait que ce couple sauvage, vivant à cinquante kilomètres de là, n'aura jamais aucune raison de revenir à Guernon. Sertys, en laissant vivre cette deuxième enfant, a pris un risque, mais ce risque est minime. Il pense alors que le visage de la jumelle ne reviendra jamais trahir leur conspiration

" Il a tort.

" Huit années plus tard, l'école de Taverlay, o˘ Fabienne est institutrice, ferme ses portes. Or, la femme est mutée - ce sera le seul hasard de toute l'histoire - à Guernon même, dans la prestigieuse école Lamartine, l'établissement scolaire réservé aux enfants des professeurs de la faculté.

" C'est ainsi que Fabienne découvre un fait hallucinant, impossible. Dans la classe de CE2 intégrée par Judith, il y a une autre Judith. Une petite fille qui est la réplique exacte de son enfant. Passé la première surprise

- le photographe de l'école a le temps de réaliser un portrait de la classe o˘ les deux sosies sont visibles -, Fabienne analyse la situation. Il n'y a qu'une seule explication. Cette enfant identique, ce double, n'est autre que la sueur jumelle de Judith, qui a survécu à l'accouchement et qui a été, pour une raison mystérieuse, intervertie avec un autre nourrisson.

" L'institutrice se rend à la maternité et explique son cas On l'accueille avec froideur et suspicion. Fabienne est une femme solide, pas le genre à

se laisser intimider par qui que ce soit. Elle insulte les médecins, les traite de voleurs d'enfants, promet de revenir. Sans aucun doute, à cet ins-389

tant, René Sertys assiste à la scène et saisit le danger. Mais Fabienne est déjà loin: elle a décidé de visiter la famille des professeurs, les soidisant parents de sa seconde fille, les usurpateurs. Elle part en vélo, avec Judith, en direction du campus.

" Mais tout à coup, la terreur surgit. Alors que la nuit tombe, une voiture tente de les écraser. Fabienne et sa fille roulent dans l'ornière, à flanc de falaise. L'institutrice, dissimulée dans un ravin, son enfant dans les bras, aperçoit les tueurs. Des hommes jaillis de leur véhicule, fusil au poing. Terrée, hagarde, Fabienne ne comprend pas. Pourquoi ce déferlement soudain de violence ?

" Les assassins finissent par repartir, pensant sans doute que les deux femmes se sont tuées au fond du précipice. La même nuit, Fabienne rejoint son mari, à Taverlay, o˘ il séjourne encore durant la semaine. Elle lui explique toute l'histoire. Elle conclut qu'il faut absolument prévenir les gendarmes. Sylvain n'est pas d'accord. Il veut régler luimême ses comptes avec les salopards qui ont tenté de tuer sa femme et sa fille.

" Il s'empare d'un fusil, prend son vélo, redescend dans la vallée. Là, il retrouve les tueurs beaucoup plus tôt qu'il ne l'aurait souhaité. Parce que les assassins rôdent encore, le croisent sur une départementale et le percutent avec leur bagnole. Ils roulent plusieurs fois sur le corps et s'enfuient. Pendant ce temps, Fabienne s'est réfugiée dans l'église de Taverlay. Toute la nuit elle attend Sylvain. A l'aube, on lui apprend que son mari a été tué par un chauffard anonyme. L'institutrice comprend alors que ses enfants ont été victimes d'une manipulation et que les hommes qui ont éliminé son mari auront sa peau si elle ne fuit pas aussitôt.

" Pour elle et sa fille, la cavale commence.

" La suite, vous la connaissez. La fuite de la femme et de sa fillette, à

Sarzac, à plus de trois cents kilomètres de Guernon. Leur nouvelle course, quand …tienne Caillois et René Sertys retrouvent leur trace, les efforts de Fabienne

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pour exorciser le visage de sa fille, persuadée qu'elle est victime d'une malédiction, puis l'accident de voiture qui co˚tera finalement la vie à

Judith.

" Depuis cette époque, la mère vit dans la prière. Elle a toujours oscillé

entre plusieurs hypothèses. Mais la principale était que les parents d'adoption de sa seconde fille, personnalités puissantes et diaboliques de la faculté, avaient tramé toute cette histoire pour remplacer leur fille morte et qu'ils étaient prêts à les éliminer, elle et Judith, pour simplement ne pas perturber leur réalité à eux. La femme n'a jamais saisi la vérité : la nature de la réelle manipulation. Celle des conspirateurs qui ont cherché dans toute la France les deux femmes, craignant qu'elles ne révèlent leur machination terrifiante et que le visage de l'enfant ne serve de pièce à conviction.

" Maintenant, Niémans, nos deux enquêtes se rejoignent comme les deux rails de la mort. Votre hypothèse corrobore la mienne. Oui: le tueur a parcouru cet été les fiches volées. Oui: il a suivi Caillois, puis Sertys et Chernecé. Oui

il a découvert la manipulation et décidé de se venger de la plus sanglante des façons. Et ce tueur n'est autre que la sueur jumelle de Judith.

" Une jumelle homozygote qui a agi comme Judith l'aurait fait, parce qu'elle connaît maintenant la vérité sur sa propre origine. Voilà pourquoi elle utilise une corde de piano, pour rappeler les talents virtuoses de sa mère véritable. Voilà pourquoi elle sacrifie les manipulateurs dans les hauteurs des rocs, là même o˘ son propre père arrachait les cristaux. Voilà

pourquoi ses empreintes digitales ont pu être confondues avec celles de Judith elle-même... Nous cherchons sa sueur de sang, Niémans.

- qui est-elle ? explosa Niémans. Sous quel nom a-t-elle grandi ?

-Je ne sais pas. La mère a refusé de me le donner. Mais je possède son visage.

- Son visage ?

- La photographie de Judith, ‚gée de onze ans. Donc le visage de la meurtrière, puisqu'elles sont parfaitement identiques. Je pense qu'avec ce portrait, nous...

Niémans tremblait par saccades.

- Montre-le-moi. Vite.

Karim sortit la photographie et la lui tendit.

- C'est elle qui tue, commissaire. Elle venge sa sueur disparue. Elle venge son père assassiné. Elle venge les bébés étouffés, les familles manipulées, toutes ces générations trafiquées depuis... Niémans, ça ne va pas?

Le cliché vibrait entre les doigts du commissaire qui observait le visage de l'enfant et serrait les dents à les faire éclater. Soudain, Karim comprit et se pencha vers lui. Il pressa son épaule.

- Bon Dieu, vous la connaissez ? C'est ça, vous la connaissez ?

Niémans laissa tomber la photographie dans la boue. Il paraissait dériver vers les confins de la folie pure. Sa voix, telle une corde brisée, retentit

-Vivante. Nous devons la capturer vivante.

59

LEs deux flics filèrent sous la pluie. Ils ne parlaient plus, respiraient à

peine. Ils franchirent plusieurs barrages policiers; les sentinelles de l'aube leur décochaient des regards suspicieux. Ni l'un ni l'autre n'émit l'idée de s'adjoindre à ce moment une escouade. Niémans était hors course, Karim n'était pas sur son territoire. Et pourtant, ils le savaient: c'était bien leur enquête. A eux, et à eux seuls.

Ils parvinrent sur le campus. Ils sillonnèrent les voies 392

d'asphalte, les surfaces d'herbes brillantes, puis stoppèrent et grimpèrent au dernier étage du b‚timent principal. Ils marchèrent d'un seul élan jusqu'au bout du couloir et frappèrent à la porte, plaqués l'un et l'autre de chaque côté du chambranle. Pas de réponse. Ils firent sauter les verrous et entrèrent dans l'appartement.

Niémans braquait son fusil à pompe Remington, chargé à bloc, qu'il était passé récupérer au poste central. Karim tenait son Glock, qu'il croisait contre son poignet, avec sa torche. Convergence des faisceaux, mort et lumière.

Personne.

Ils attaquaient une fouille rapide quand le pager de Niémans sonna. Il fallait rappeler Marc Costes, en toute urgence. Le commissaire téléphona aussitôt. Ses mains tremblaient toujours, des douleurs furieuses ravageaient son ventre. La voix du jeune toubib résonna

- Niémans, je suis avec Barnes. Juste pour vous dire qu'on a retrouvé

Sophie Caillois.

- Vivante ?

- Vivante, oui. Elle fuyait vers la Suisse par le train de...

- A t-elle déclaré quelque chose ?

-Elle dit qu'elle est la prochaine victime. Et qu'elle connaît le tueur.

- A t-elle donné son nom ?

- Elle ne veut parler qu'à vous, commissaire.

- Vous la gardez sous haute surveillance. Personne ne lui parle. Personne ne l'approche. Je serai au poste dans une heure.

- Dans une heure ? Vous... vous êtes sur une piste ?

- Salut.

-Attendez ! Abdouf est avec vous ?

Niémans lança le cellulaire au jeune lieutenant et reprit sa fouille h

‚tive. Karim se concentra sur la voix du docteur

-J'ai la tonalité de la corde de piano, dit le légiste.

- Si bémol ?

- Comment le sais-tu ?

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Karim ne répondit pas et raccrocha. Il regarda Niémans, qui le fixait derrière ses lunettes mouchetées de pluie.

- On ne trouvera rien ici, cracha celui-ci en marchant vers la porte. On fonce au gymnase. C'est son repaire.

La porte du gymnase, b‚timent isolé à l'une des extrémités du campus, ne résista pas une seconde. Les deux hommes y pénétrèrent en se déployant en arc de cercle. Karim tenait toujours son Glock au-dessus du rayon de sa torche. Niémans avait actionné lui aussi la lampe fixée sur son fusil, dans l'axe exact du canon.

Personne.

Ils enjambèrent les tapis de sol, passèrent sous les barres parallèles, scrutèrent les hauteurs noires o˘ se balançaient anneaux et cordes à

noeuds. Le silence, telle une morne carapace. L'odeur, sueur rance et caoutchouc vieilli. L'ombre, dardée de formes symétriques, de modules de bois, d'articulations de métal. Niémans trébucha sur un trampoline, Karim se tourna dans l'instant. Tension aiguÎ. Bref regard. Chacun des deux flics pouvait sentir l'angoisse de l'autre. Des étincelles à s'y frotter, comme des silex. Niémans chuchota

- C'est ici. Je suis s˚r que c'est ici.

Karim chercha encore des yeux puis focalisa sur les canalisations du chauffage. Il longea les tuyaux fixés au mur, écoutant le chuintement ténu de la chaudière. Il enjamba des haltères, des ballons de cuir et parvint à

un entrelacs de barres graisseuses, appuyées à l'oblique, contre des tapis de mousse dressés le long du mur. Sans prendre la peine d'être discret, il abattit les tiges et arracha les tapis. Le " barrage " dissimulait la porte du local de la chaudière.

Il tira une seule balle dans l'orifice crénelé qui servait de serrure. La porte sauta de ses gonds, décochant une volée d'esquilles et de filaments de ferraille. Le flic acheva le passage en écrasant la paroi à coups de talon.

A l'intérieur, l'obscurité.

Il tendit le visage, ressortit aussitôt, livide. Les deux hommes s'engouffrèrent cette fois en un seul mouvement.

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L'odeur cuivrée leur jaillit au visage.

Du sang.

Du sang sur les murs, sur les tuyaux de fonte, sur les disques de bronze posés au sol. Du sang par terre, épongé par des poignées de talc, résolu en flaques granuleuses et noir‚tres. Du sang sur les parois bombées de la chaudière.

Les deux hommes n'avaient pas envie de vomir; leur esprit était comme détaché de leur corps, suspendu dans une sorte d'effroi halluciné. Ils approchèrent, balayant le moindre détail avec leur torche. Entortillées autour des tuyaux, des cordes de piano brillaient. Des bidons d'essence reposaient par terre, bouchés avec des chiffons sanguinolents. Des barres d'haltères exhibaient des filaments de chair séchée, des cro˚tes brunes.

Des cutters éraillés étaient agglutinés dans les mares pétrifiées d'hémoglobine.

A mesure qu'ils avançaient dans la petite pièce, les faisceaux des lampes tremblotaient, trahissant la peur qui battait leurs membres. Niémans repéra des objets colorés sous un banc. Il s'agenouilla. Des glacières. Il en attira une à lui et l'ouvrit. Sans prononcer un mot, il éclaira le fond àl'attention de Karim.

Des yeux.

Gélatineux et blanch‚tres, scintillant d'une rosée cristallisée, dans un nid de glace.

Niémans tirait déjà une autre glacière, contenant cette fois des mains crispées, aux reflets bleu‚tres. Les ongles étaient ternis de sang, les poignets marqués d'entailles. Le commissaire recula. Karim enserra ses épaules et gémit.

Ils savaient tous deux qu'ils n'étaient plus dans un local de chaufferie.

Ils venaient de pénétrer dans le cerveau de la meurtrière. Dans son antre souverain - là o˘ elle avait jugé bon de sacrifier les tueurs de bébés.

La voix de Karim, soudain trop aiguÎ, murmura

- Elle s'est tirée. Loin de Guernon.

- Non, répliqua Niémans en se relevant. Il lui faut Sophie Caillois. C'est la dernière de la liste. Caillois vient d'arriver 395

au poste central. Je suis certain qu'elle va l'apprendre - ou qu'elle le sait déjà - et s'y rendre.

- Avec les barrages routiers ? Elle ne pourra plus faire un pas sans être repérée et...

Karim s'arrêta net. Les deux hommes se regardèrent, leurs visages éclairés en contre-plongée par les lampes. A l'unisson, leurs lèvres murmurèrent

- La rivière.

Tout se déroula aux abords du campus. Là même o˘ le corps de Caillois avait été retrouvé. Là o˘ la rivière s'apaisait en un petit lac avant de reprendre sa course vers la ville.

Les deux policiers arrivèrent à fond, dérapant sur les pentes d'herbe. Ils prirent celle dont le dernier virage donnait accès à la berge. Soudain, alors que Karim braquait le long de la paroi de pierre, ils aperçurent, dans la lueur des phares, une silhouette en ciré noir, frétillante de reflets, surmontée d'un petit sac à dos. Le visage se retourna et se pétrifia dans l'éclair blanch‚tre. Karim reconnut le casque et le passe-

montagne. La jeune femme détacha une embarcation rouge et gonflée, en forme de saucisse, et la rapprocha en tirant sur la corde, comme elle aurait fait avec une monture indisciplinée.

Niémans murmura

- Tu ne tires pas. Tu ne t'approches pas. Je l'arrête seul.

Avant que Karim ait pu répondre, le commissaire s'était jeté dehors, dévalant les derniers mètres de la pente. Le jeune lieutenant pila, coupa le contact et braqua son regard. Dans l'éclaboussure des phares, il vit le flic qui courait à grandes enjambées, en hurlant

- Fanny 1

La jeune femme mettait un pied dans l'esquif. Niémans l'attrapa par le col et la tira à lui en un seul mouvement. Karim restait pétrifié, comme hypnotisé par ces deux silhouettes mêlées dans un ballet incompréhensible.

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II les vit s'enlacer - c'est du moins ce qu'il lui sembla. Il vit la femme rejeter la tête en arrière et se cambrer démesurément. Il vit Niémans se raidir, se vo˚ter et dégainer. Un jet de sang déborda de ses lèvres et Karim comprit que la jeune femme venait de lui déchirer les entrailles d'un coup de cutter. Il perçut le bruit des détonations étouffées, le MR 73 de Niémans qui anéantissait sa proie, alors que ces deux êtres se tenaient toujours serrés dans un baiser de mort.

- NON 1

Le cri de Karim s'étouffa dans sa gorge. Il courut arme au poing vers le couple qui chancelait au bord du lac. Il voulut crier une nouvelle fois. Il voulut accélérer, remonter le temps. Mais il ne put empêcher l'inévitable: Pierre Niémans et la femme tombèrent dans un bruissement glauque.

Il ne parvint au bord de l'eau que pour apercevoir les deux corps entraînés par le faible courant vers les confins. Formes souples et déliées, les cadavres enlacés dépassèrent bientôt les roches et disparurent dans la rivière qui se perdait vers la ville.

Le jeune flic resta immobile, hagard, à scruter le cours d'eau, à écouter le pétillement d'écume, qui murmurait derrière les rochers, au-delà du lac.

Mais il sentit soudain, cauchemar qui ne finirait jamais, la lame d'un cutter qui lui piquait la gorge au point de lui entailler la chair.

Une main furtive passa sous son bras et s'empara de son Glock, glissé à

gauche dans son baudrier.

-Je suis contente de te revoir, Karim.

La voix était douce. D'une douceur de petites pierres posées en cercle sur une sépulture. Karim, lentement, se retourna. Dans l'air atone, il reconnut aussitôt le visage ovale, le teint sombre, les yeux clairs, brouillés de larmes.

Il savait qu'il se trouvait devant Judith Hérault, le double parfait de la femme que Niémans avait appelée " Fanny ". La petite fille qu'il avait tant cherchée.

La petite fille devenue femme

Bel et bien vivante.

397

~o

-

ous étions deux, Karim. Nous avons toujours été

deux.

Le flic dut s'y reprendre à plusieurs fois pour parler. Il murmura enfin

- Raconte, Judith. Raconte-moi tout. Si je dois mourir, je veux savoir.

La jeune femme pleurait toujours, les deux mains serrées autour du Glock de Karim. Elle portait un ciré noir, un collant de plongée et un casque sombre vitrifié et ajouré, comme une main de laque posée sur sa tignasse virevoltante.

Sa voix s'éleva soudain, avec précipitation

-A Sarzac, quand Maman a compris que les diables nous avaient retrouvées, elle a compris aussi qu'on n'en sortirait jamais... que les diables seraient toujours à nos trousses et qu'ils finiraient par me tuer... Alors elle a eu une idée de génie... Elle s'est dit que la seule planque o˘ ils n'iraient jamais me chercher, c'était dans l'ombre de ma sueur jumelle, Fanny Ferreira... Au coeur même de sa vie... Elle s'est dit qu'on devait vivre, ma frangine et moi, une seule existence, mais à deux, à l'insu de tous.

- Les autres parents étaient... de mèche?

Judith éclata d'un léger rire, entre ses larmes.

- Mais non, imbécile... Fanny et moi, on avait eu le temps de se connaître, à la petite école Lamartine... On ne voulait plus se quitter... Alors ma petite sueur a tout de suite été d'accord... Nous allions vivre toutes les deux la vie d'une seule, dans le secret le plus total. Mais il fallait d'abord se

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débarrasser des tueurs, pour toujours. Il fallait les persuader que j'étais morte. Maman a tout mis en scène pour leur faire croire qu'on tentait de fuir de Sarzac... Alors qu'elle ne faisait que les guider vers son piège : l'accident de voiture...

Karim comprit que le piège avait fonctionné pour lui aussi, quatorze ans plus tard. Sa petite prétention de flic fulgurant lui claquait dans les doigts. S'il avait pu remonter, en quelques heures, la piste de Fabienne et de Judith Hérault, c'est simplement qu'il avait suivi un parcours fléché.

Un parcours qui avait déjà servi à duper les vieux Caillois et Sertys, en 1982.

Judith poursuivait, comme si elle avait lu dans ses pensées

- Maman vous a tous trompés. Tous! Elle n'a jamais été une folle de Dieu...

Elle n'a jamais cru à des diables... Elle n'a jamais voulu exorciser mon visage... Si elle a choisi une religieuse pour récupérer les photos, c'était pour qu'on repère mieux sa trace, tu piges ? Elle faisait semblant d'effacer notre piste, mais en réalité, elle creusait un sillon profond, évident, pour que les assassins nous suivent jusqu'à notre mise en scène finale... C'est pour ça aussi qu'elle a mis dans le coup Crozier, qui était aussi discret qu'un blindé dans un jardin anglais...

De nouveau Karim vit chaque indice, chaque détail qui lui avait permis de remonter la piste des deux femmes. Le toubib déchiré par le remords, le photographe corrompu, le prêtre saoulard, la sueur, le cracheur de feu, le vieux de l'autoroute... Tous ces personnages étaient les " cailloux blancs

" de Fabienne Hérault. Les jalons qui devaient mener les pères Caillois et Sertys jusqu'au faux accident. Et qui avaient guidé Karim, en quelques heures, jusqu'à la station d'autoroute, point final du destin de Judith.

Karim tenta de se rebeller contre la manipulation

- Caillois et Sertys n'ont pas suivi vos traces. Personne ne m'a parlé

d'eux, durant mon enquête.

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- Ils étaient plus discrets que toi ! Mais ils ont suivi notre piste. Et on a eu chaud, crois-moi... Parce que, quand on a monté l'accident, Caillois et Sertys nous avaient repérées, et ils allaient nous tuer.

- L'accident... Comment avez-vous fait ?

- Maman a mis plus d'un mois à le préparer. Surtout le coup de main pour fracasser la bagnole contre le mur et s'en sortir indemne...

- Mais... le... le corps ? qui était-il ?

Judith eut un petit rire sardonique. Karim songea aux barres de fer ensanglantées, aux bidons d'essence, aux flaques d'hémoglobine. Il comprit que Fanny avait d˚ seulement soutenir sa sueur dans la vengeance, mais que la véritable tortionnaire, c'était elle, Judith. Une folle. Une furie à

garrotter, qui avait d˚ aussi tenter de tuer Niémans sur le pont de béton.

- Maman lisait tous les journaux de la région: les faits divers, les accidents, les notices nécrologiques... Elle écumait les hôpitaux, les cimetières. Il lui fallait un corps qui corresponde à ma taille et à mon

‚ge. La semaine précédant l'accident, elle a exhumé un enfant enterré à

cent cinquante kilomètres de chez nous. Un petit garçon. C'était parfait.

Maman avait déjà décidé de déclarer officiellement ma mort au nom de " Jude

", pour achever sa stratégie du mensonge. Et de toute façon, elle allait écraser le corps àtoute puissance. L'enfant ne serait plus reconnaissable.

Pas même son sexe.

Elle eut un rire absurde, étranglé de sanglots, puis poursuivit

- Karim, faut que tu le saches... Du vendredi au dimanche, nous avons vécu avec le corps dans la maison. Un petit garçon mort dans un accident de mobylette, déjà pas mal amoché. On l'a placé dans une baignoire pleine de glace. Et on a attendu.

Une question traversa l'esprit de Karim.

- Crozier vous a aidées ?

- Tout du long. Il était comme possédé par la beauté de 400

Maman. Et il pressentait que tout ce truc macabre, c'était pour notre bien.

Alors, pendant deux jours, on a attendu. Dans notre petite maison de pierre. Maman jouait du piano. Elle jouait, jouait... Toujours la sonate de Chopin. Comme pour effacer ce cauchemar...

" Moi, je commençais à perdre la tête à cause de ce corps qui pourrissait dans la baignoire. Les lentilles de contact me faisaient mal aux yeux. Les touches de piano s'enfonçaient dans ma tête comme des clous. Mon cerveau éclatait, Karim... J'avais peur, tellement peur... Et puis, il y a eu la dernière épreuve...

- La... dernière épreuve ?

Judith, flamboyante de boucles et de fraîcheur, tendit brutalement son index dans un geste obscène. Un index surmonté d'un pansement.

-L'épreuve de la phalange. Tu dois savoir ça, petit flic pour relever des empreintes digitales, les policiers utilisent toujours l'index de la main droite. Maman a sectionné ma phalange et l'a montée sur le doigt du cadavre, en s'aidant d'un pivot métallique, à l'intérieur des chairs. Ce n'était qu'une cicatrice de plus, sur une main couverte de sang et lacérée de partout. Maman l'avait tailladée exprès... Elle savait que ce détail passerait inaperçu dans l'ensemble des blessures. Et cette étape des empreintes était capitale, Karim. Pas pour les flics, le témoignage de Maman faisait foi. Mais pour les autres, les diables, qui possédaient peutêtre mes empreintes, ou celles de Fanny, et qui allaient comparer avec leurs propres fiches... Maman m'a anesthésiée et opérée avec un couteau effilé. Je... je n'ai rien senti...

Le policier eut un flash. La main au pansement qui tenait son Glock, sous la pluie.

- Cette nuit, c'était toi ?

- Oui, petit sphinx, rit-elle. J'étais venue pour sacrifier Sophie Caillois, cette petite pute, folle amoureuse de son mec et qui n'a jamais osé dénoncer Rémy et les autres... J'aurais d˚ te tuer... (Des larmes éclaboussèrent ses pau-401

pières.) Si je l'avais fait, Fanny serait encore vivante... Mais je n'ai pas pu, pas pu...

Judith marqua un temps, papillotant des yeux sous son casque de cycliste.

Puis elle reprit son chuchotement précipité

- Aussitôt après l'accident, j'ai rejoint Fanny, à Guernon. Elle avait demandé à ses parents à vivre en internat, au dernier étage de l'école Lamartine... On n'avait que onze ans, mais on a pu vivre tout de suite à

l'unisson... Je vivais sous les combles. J'étais déjà superdouée en alpinisme... Je rejoignais ma sueur, par les poutrelles, par les fenêtres... Une vraie araignée... Et personne ne m'a jamais aperçue...

" Les années ont passé. On se substituait dans toutes les situations, en cours, en famille, avec les copains, les copines. On partageait la nourriture, on échangeait les journées. On vivait exactement la même vie, mais à tour de rôle. Fanny, c'était l'intellectuelle : elle m'initiait aux livres, aux sciences, à la géologie. Moi, je lui apprenais l'alpinisme, la montagne, les rivières. A nous deux, on composait un personnage incroyable... Une espèce de dragon à deux têtes.

" Parfois, Maman venait nous voir, dans la montagne. Elle nous apportait des provisions. Elle ne nous parlait jamais de nos origines, ou des deux années vécues à Sarzac. Elle pensait que cette imposture était pour nous la seule façon de vivre heureuses... Mais moi, je n'avais pas oublié le passé.

Je portais toujours sur moi une corde de piano. Et j'écoutais toujours la sonate en si bémol. La sonate du petit cadavre dans la baignoire...

quelquefois j'étais prise de fureurs sauvages... Rien qu'à serrer la corde de piano, je m'entaillais les doigts en profondeur. Je me souvenais alors de tout. De ma peur, à Sarzac, quand je jouais le rôle du petit garçon, des dimanches, près de Sète, o˘ j'ai appris à cracher le feu, de la dernière nuit, o˘ on m'a coupé le doigt.

" Maman n'a jamais voulu me donner le nom des tueurs, ces méchants qui nous poursuivaient et qui avaient écrasé

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mon père. Je lui faisais peur, même a elle... Je crois qu'elle avait compris que je tuerais, un jour ou l'autre, ces assassins... Ma vengeance n'attendait qu'une petite étincelle... Je regrette simplement que cette histoire de fiches soit apparue si tard, alors que les vieux Sertys et Caillois étaient déjà morts...

Judith se tut et braqua plus fermement son arme. Karim conservait le silence, et ce silence était une interrogation. Soudain, la jeune fille reprit en hurlant

- que veux-tu que je te dise d'autre ? que Caillois a tout avoué, en nous suppliant ? que leur dinguerie durait depuis des générations ? qu'ils continuaient eux-mêmes àéchanger les bébés ? qu'ils comptaient nous marier, moi et Fanny, avec un de ces fins de race pourris de la fac ? Nous étions leurs créatures, Karim...

Judith se pencha.

- C'étaient des déments... Des fêlés sans retour, qui croyaient agir pour l'humanité en créant des souches génétiques parfaites... Caillois se prenait pour Dieu, avec son peuple en marche... Sertys, lui, élevait des rats par milliers dans l'entrepôt... Des rats qui représentaient la population de Guernon... Chaque rongeur portait le nom d'une famille, ça te dit quelque chose ? Tu comprends à quel point ils étaient givrés, ces salopards ? Et Chernecé complétait le tableau... Il disait que les iris du peuple supérieur brilleraient d'un éclat particulier, et qu'il serait la sentinelle absolue, au seuil du monde, celui qui brandirait à la face de l'humanité ces flambeaux en forme de pupilles...

Judith posa un genou au sol, le Glock toujours en direction de Karim, et baissa la voix.

-Avec Fanny, on leur a sacrément foutu les jetons, croismoi... On a d'abord sacrifié le petit Caillois, le premier jour. Il nous fallait une vengeance à la hauteur de leur conspiration... Fanny a eu l'idée des mutilations biologiques... Elle disait qu'il fallait les détruire en profondeur, comme ils avaient détruit l'identité des enfants de Guernon... Elle disait aussi qu'il fallait éclater leur corps en plusieurs

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reflets, comme on casserait une carafe, avec plein d'éclats... Moi j'ai eu l'idée des lieux: l'eau, la glace, le verre. Et c'est moi qui ai fait le sale boulot... qui ai fait parler le premier salopard, à coups de barre, de feu, de cutter...

" Ensuite, on a incrusté le corps dans la roche et on est allées tout bousiller dans l'entrepôt de Sertys... Puis on a gravé un message chez le bibliothécaire... Un message signé Judith, pour bien leur filer les chocottes à ces salauds, bien leur faire comprendre que le fantôme était de retour... Fanny et moi, on savait que les autres conspirateurs rappliqueraient à Sarzac pour vérifier ce qu'ils croyaient savoir depuis 1982 : que j'étais morte et enterrée dans ce bled de merde... Alors on est allées là-bas et on a vidé mon cercueil... On l'a rempli avec les os de rongeurs qu'on avait trouvés dans l'entrepôt - Sertys les gardait étiquetés, ce salopard de charognard fétichiste...

Judith éclata de rire, elle hurlait de nouveau

-J'imagine leur gueule quand ils ont ouvert la boîte ! (Elle redevint grave aussitôt.) II fallait qu'ils sachent, Karim... Il fallait qu'ils comprennent que le temps de la vengeance était venu, qu'ils allaient crever... qu'ils allaient payer pour tout le mal qu'ils avaient fait à

notre ville, ànotre famille, à nous, les deux petites sueurs, et à moi, àmoi, à moi...

Sa voix s'éteignit. Le jour décochait des lueurs de nacre.

Karim murmura

- Et maintenant? que vas-tu faire ?

-Rejoindre Maman.

Le flic songea à la femme colossale entourée de ses housses et de ses étoffes bariolées. Il songea à Crozier, l'homme solitaire, qui avait d˚ la retrouver aux dernières heures de la nuit. Ces deux-là seraient bouclés, tôt ou tard.

- Il faut que je t'arrête, Judith.

La jeune fille ricana.

-M'arrêter? Mais c'est moi qui tiens ton arme, petit sphinx 1 Si tu bouges, je te tue.

Karim s'approcha et tenta de sourire.

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- Tout est fini, Judith. Nous allons te soigner, nous...

quand la jeune fille écrasa la détente, Karim avait déjà dégainé le Beretta qu'il portait toujours dans son dos, le Beretta qui lui avait permis de vaincre les skins, l'arme de la dernière chance.

Leurs balles se croisèrent et deux détonations résonnèrent dans l'aube.

Karim ne fut pas touché mais Judith recula avec gr‚ce. Comme portée par un rythme de danse, elle tituba quelques secondes, tandis que son torse se couvrait déjà de rouge.

La jeune femme l‚cha l'automatique, esquissa quelques pas, puis bascula dans le vide. Karim crut voir passer un sourire sur son visage.

Il hurla soudain et se précipita au-dessus des rochers pour scruter le corps de Judith, la petite gosse qu'il avait aimée - il le savait maintenant - plus que tout au monde, durant vingt-quatre heures.

Il discerna la silhouette ensanglantée qui dérivait vers la rivière. Il regarda le corps s'éloigner, rejoindre ceux de Fanny Ferreira et de Pierre Niémans.

Au loin, déchirant le lit des montagnes, un soleil incandescent se levait.

Karim n'y prit garde.

Il ne voyait pas quel genre de soleil pouvait éclairer les ténèbres qui emprisonnaient son coeun

" SP…CIAL SUSPENSE "

MATT ALEXANDER

Requiem pour les artistes

RICHARD BACHMAN

La peau sur les os

Chantier

Rage

CLIVE BARKER

Le, jeu de la Damnation

GILES BLUNT

Le Témoin privilégié

G…RALD A. BROWNE

19 Purchase Street

Stone 588

Adieu Sibérie

ROBERT BUCHARD

Paule d'homme

Meurtres à Missoula

JOHN CAMP

Trajectoire de fou

JEAN-FRAN«OIS COATMEUR

La Nuit rouge

Yesterday

Narcose

La Danse des masques

Des feux sous la cendre

La Porte de l'enfer

CAROLINE B. COONEY

Une femme traquée

HUBERT CORBIN

Week-end sauvage

Nécropsie

PHILIPPE COUSIN

Le Pacte Prétorius

JAMES CRUMLEY

La Danse de l ours

JACK CURTIS

Le Parlement des corbeaux

ROBERT DALEY

La nuit tombe sur Manhattan

GARY DEVON

Désirs inavouables

Nuit de noces

WILLIAM DICKINSON

Des diamants pour Mn Clarke

Mn Clarke et les enfants du diable

De l'autre côté de la nuit

MARJORIE DORNER

Plan fixe

FR…D…RIC H. FAJARDIE

Le Loup d'écume

STEPHEN GALLAGHER

Mort sur catalogue

CHRISTIAN GERNIGON

La queue du Scorpion

(Grand Prix de

littérature policière 1985)

Le Sommeil de V ours

JOHN GIISTRAP

Nathan

JAMES W. HALL

En plein jour

Bleu Floride

Marée rouge

JEAN-CLAUDE H…BERL…

La Deuxième Vie de Ray Sullivan

CARL HIAASEN

Cousu main

Miami Park

JACK HIGGINS

Confessionnal

MARY HIGGINS CLARK

La Nuit du renard

(Grand Prix de

littérature policière 1980)

La Clinique du Docteur H.

Un cri dans la nuit

La Maison du guet

Le Démon du passé

Ne pleure pas, ma belle

Dors ma jolie

Le Fantôme de Lady Margaret

Recherche jeune femme

aimant danser

Nous n'irons plus au bois

Un jour tu verras...

Souviens-toi

Ce que vivent les roses

La Maison au clair de lune

Ni vue ni connue

PHILIPPE HUET

La Nuit des docks

GWEN HUNTER

La Malédiction des bayous

CHUCK HOGAN

Face à face

TOM KAKONIS

Chicane au Michigan

MICHAEL KIMBALL

Un cercueil pour les caÔmans

LAURIE KING

Un talent martel

STEPHEN KING

Cujo

Charlie

DEAN R. KOON7Z

Chasse à mort

Les E trangers

La Cache du diable

FROMENTAL/LANDON

Le Système de l'homme-mort

PATRICIA,). MACDONALD

Un étranger dans la maison

Petite Sceur

Sans retour

La Double Mort de L inda

Expiation

Personnes disparues

PHILLIP M. MARGOLIN

L a Rose noire

Les Heures noires

DAVID MARTIN

Un si beau mensonge

LAURENCE ORIOL (NO…LLE LORIOT)

Le tueur est parmi nous

Le Domaine du Prince

L'Inculpé

Prière d'insérer

ALAIN PARIS

Impact

Opération Gomorrhe

RICHARD NORTH PATTERSON

Projection privée.

THOMAS PERRY

Une fille de rêve

S1

TEPHEN PETERS

Central Park

NICHOLAS PROMIT

I. Exécuteur du Mékong

PETER ROBINSON

qui sème la violence...

FRANCIS RYCK

Ix Nuage el la Foudre

Le Piège

JOYCE ANNE SCHNEIDER

Baignade interdite

BROOKS STANWOOD

Jogging

WH ITLEY STWEBER

Btlly

Feu d'enfer

La composition de cet ouvrage a été réalisée par I. G. S. Charente Photogravure, à 17sle-d Espagnac, l'impression et le brochage ont été

effectués sur presse Cameron dans les ateliers de Bussière Camedan Imprimeries à Saint-Amand-Montrond (Cher).

Achevé d'imprimer en février 1998. N∞ d'édition : 17378. N∞ d'impression : 981142/4. Dépôt légal: février 1998.

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