-Je sais. Selon toi, personne ne pouvait en vouloir aux Caillois, ni au père ni au fils?
- Commissaire, la victime allait chercher des livres dans la réserve, remplissait des fiches et donnait aux étudiants un numéro de pupitre.
qu'est-ce que vous voulez qu'il s'attire, comme type de vengeance ? Celle d'un étudiant àqui on n'a pas filé la bonne édition ?
- OK. Côté alpinisme?
Joisneau feuilleta encore son carnet.
- Caillois était à la fois un alpiniste et un marcheur hors pair. Samedi dernier, selon les témoins qui l'ont vu partir, il a plutôt effectué une expédition à pied, à deux mille mètres environ. Sans matériel.
108
- Des compagnons de marche ?
-Jamais. Même sa femme ne l'accompagnait pas. Caillois était un solitaire.
A la limite de l'autisme.
Niémans l‚cha son information
-Je suis retourné près de la rivière. J'ai découvert des traces de pitons dans la roche. Je pense que le tueur a utilisé une technique d'escalade pour hisser le corps.
Les traits de joisneau se crispèrent.
- Merde, je suis monté moi aussi et...
- Les cavités sont à l'intérieur de la faille. Le tueur a fixé des poulies dans la niche, puis il s'est laissé redescendre, pour faire contrepoids avec sa victime.
- Merde.
Son visage était partagé entre le dépit et l'admiration. Niémans sourit.
-Je n'ai pas de mérite: j'ai été guidé par mon témoin. Fanny Ferreira. Une vraie pro. (II cligna de l'oeil.) Et un petit canon... Je veux que tu grattes encore dans cette direction. Dresse la liste exhaustive des alpinistes confirmés et de tous ceux qui ont accès à ce genre de matériel.
-Mais nous allons obtenir des milliers de personnes!
-Demande à tes collègues. Demande à Barnes. On ne sait jamais. Une vérité
va peut-être sortir de cette recherche. Je veux aussi que tu t'occupes des yeux.
- Des yeux ?
- Tu as entendu le légiste, non? Le tueur a volé ces organes, avec un soin particulier. Je n'ai pas la moindre idée de ce que ça signifie. Peut-être du fétichisme. Peut-être une volonté de purification particulière. Ces yeux rappellent peut-être à l'assassin une scène qu'aurait vue la victime. Ou le poids d'un regard, que l'assassin aurait toujours vécu comme une obsession.
Je ne sais pas. C'est plutôt vaseux, et je n'aime pas ce genre de bla-bla psychologique. Mais je veux que tu secoues la ville et que tu collectes tout ce qui pourrait se rapporter aux yeux.
- Par exemple ?
-Par exemple, chercher s'il n'y a jamais eu dans cette 109
fac ou dans la ville des accidents concernant cette partie du corps. Gratte aussi du côté des procès-verbaux des dernières années, à la brigade, et des faits divers, dans les journaux du coin. Des bagarres o˘ quelqu'un aurait été blessé. Ou au contraire des mutilations sur des animaux. Je ne sais pas: cherche. Vois aussi s'il n'y a pas des problèmes de cécité, des affections touchant les yeux dans la région.
-Vous pensez vraiment que je peux trouver...
-Je ne pense rien, souffla Niémans. Fais-le.
Au bout de l'allée, le policier en uniforme lançait toujours des regards de biais. Enfin il laissa tomber ses livres et disparut. Niémans poursuivit à
voix basse
-Je veux aussi l'emploi du temps exact des dernières semaines de Caillois.
Je veux savoir qui il a rencontré, à qui il a parlé. Je veux la liste de ses appels téléphoniques, personnels et à la fac. Je veux la liste des lettres qu'il a reçues, tout. Caillois connaissait peut-être son meurtrier.
Peut-être même avait-il rendez-vous là-haut.
- Et sa femme, ça n'a rien donné ?
Niémans ne répondit pas. Joisneau ajouta
- Paraît qu'elle n'est pas commode.
Joisneau rangea son carnet. II avait retrouvé ses couleurs.
-Je ne sais pas si je devrais vous dire ça... Avec ce corps mutilé... et ce tueur déjanté qui rôde quelque part...
- Mais ?
- Mais, bon sang, j'ai l'impression d'apprendre des trucs avec vous.
Niémans feuilletait un livre du rayonnage: Topographie et relief du département de l'Isère. Il lança le volume dans les mains du lieutenant et conclut
- Eh bien, prie pour qu'on en apprenne autant sur le tueur.
13
E profil de la victime arc-boutée. Muscles tordus sous la peau, comme des cordes. Plaies noires, violacées, lacérant la chair p‚le et bleu‚tre par endroits.
De retour dans la salle o˘ il travaillait, Niémans observait les photos polaroÔd du corps de Rémy Caillois.
Le visage de face. Paupières entrouvertes sur les trous noirs des orbites.
Toujours en manteau, il songeait aux souffrances de l'homme. A la violence d'effroi qui venait de surgir dans cette région innocente. Sans se l'avouer, le policier redoutait le pire. Un autre meurtre, peut-être. Ou un crime impuni, balayé par les jours et la peur, qui aideraient chacun à
oublier. Bien plus qu'à se souvenir.
Les mains de la victime. Photographiées de dessus, puis de dessous. De belles mains fines, entrouvertes sur leurs extrémités anonymes. Pas l'ombre dune empreinte. Des traces de cisaille aux poignets. Granuleuses. Sombres.
Minérales.
Niémans renversa sa chaise, s'adossant contre le mur. Il croisa ses mains derrière la nuque et réfléchit à ses propres sentences: " Chaque élément d'une enquête est un miroir. Et le tueur se cache dans l'un des angles morts. " Il ne parvenait pas à s'ôter de l'esprit cette certitude: Caillois n'avait pas été choisi par hasard. Sa mort était liée à son passé. A une personne qu'il avait connue. A un acte qu'il avait commis. Ou à un secret qu'il avait percé.
quoi ?
Depuis son enfance, Caillois passait son existence dans la bibliothèque de l'université. Et il disparaissait chaque week-end dans les solitudes éthérées qui surplombaient la vallée. qu'avait-il pu faire ou découvrir, pour mériter son exécution ?
Niémans se décida pour une brève enquête sur le passé de la victime. Par réflexe, ou par obsession personnelle, il attaqua par un détail qui l'avait frappé lors de sa rencontre avec Sophie Caillois.
Après quelques coups de téléphone, il joignit enfin le 14` régiment d'infanterie, situé dans les environs de Lyon, o˘ tous les jeunes appelés de la région de l'Isère effectuaient alors leurs trois jours. Après avoir décliné son identité et donné la raison de son appel, il obtint le service des archives et fit exhumer le dossier informatique du jeune Rémy Caillois, qui avait été réformé dans les années quatrevingt-dix.
Niémans perçut le claquement furtif des touches du clavier, les pas lointains dans la salle, puis le bruissement des feuilles de papier. Il demanda à l'archiviste
- Lisez-moi les conclusions du dossier.
-Je ne sais pas si... qui me prouve que vous êtes bien commissaire ?
Niémans soupira.
-Appelez la brigade de gendarmerie de Guernon. Vous demanderez le capitaine Barnes et...
- D'accord. «a va. Je vous le lis. (Il feuilleta les pages.) Je passe sur les détails, les réponses aux tests et tout ça. La conclusion est que votre type a été réformé P4, pour " schizophrénie aiguÎ ". Le psychiatre a ajouté
une note manuscrite dans la marge... Il a écrit: " Injonctions thérapeutiques " et il a souligné ces mots-là. Ensuite il a noté
" Contacter le CHRU de Guernon. " A mon avis, votre type en tenait une sacrée couche parce que d'habitude on...
-Vous avez le nom du docteur?
-Bien s˚r, c'est le médecin-majorYvens.
- Il travaille toujours dans votre garnison ?
- Oui. Il est là-haut.
- Passez-le-moi.
-Je... Bon. Ne quittez pas.
Une musique de fanfare synthétique jaillit dans le combiné, puis une voix très grave, comme posée sur une clé de fa, retentit. Niémans se présenta, reprit ses explications. Le Dr Yvens était sceptique. Il demanda enfin
- quel est le nom de l'appelé ?
- Caillois Rémy. Vous l'avez réformé P4, il y a cinq ans. Schizophrénie aiguÎ. Y a-t-il une chance pour que vous vous en souveniez ? Si oui, je voudrais savoir s'il simulait ou non, à votre avis, sa folie.
La voix objecta
- Ces documents sont confidentiels.
- On vient de retrouver son corps encastré dans un rocher. Gorge ouverte.
Globes oculaires volés. Tortures multiples. Le juge d'instruction Bernard Terpentes m'a fait venir de Paris pour enquèter sur ce meurtre. Il peut vous contacter lui-même mais nous pouvons gagner du temps. Vous souvenez-vous de...
-Je m'en souviens, coupa Yvens. Un malade. Un dément. Sans aucun doute possible.
Sans se l'avouer, c'est ce qu'attendait Niémans, mais il était pourtant surpris par la réponse. II répéta
- Il ne simulait pas ?
-Non. Je vois toute l'année des simulateurs. Les sains d'esprit ont beaucoup plus d'imagination que les vrais déments. Ils disent n'importe quoi, inventent des délires incroyables. Les véritables malades sont aisément repérables. Ils sont rivés à leur folie. Obsédés, rongés par elle.
Même la démence a sa logique... rationnelle. Rémy Caillois était un malade.
Un cas d'école.
- quels étaient les signes de sa folie ?
-Ambivalence de pensées. Perte de contact avec le monde extérieur. Mutisme. Les symptômes classiques pour une schizophrénie.
- Docteur, cet homme était bibliothécaire à l'université de Guernon. Il avait chaque jour des contacts avec des centaines d'étudiants et...
Le médecin ricana.
- La folie est fugace, commissaire. Elle sait souvent se cacher aux yeux des autres, se glisser sous une apparence anodine. Vous devez savoir ça mieux que moi.
- Mais vous venez de me dire que cette démence vous avait sauté aux yeux.
-J'ai l'expérience. Et Caillois a peut-être appris, depuis, à se contrôler.
- Pourquoi avez-vous noté " injonctions thérapeutiques " ?
-Je lui ai conseillé de se faire soigner. C'est tout.
- De votre côté, vous avez contacté le CHRU de Guernon ?
-Franchement, je ne m'en souviens plus. Le cas était intéressant, mais je ne pense pas avoir prévenu l'hôpital. Vous savez, si le sujet...
- " Intéressant ", j'ai bien entendu ?
Le docteur souffla.
- Ce type vivait dans un monde cloisonné, un monde de rigueur extrême, o˘
sa propre personnalité se multipliait. Il simulait sans doute une certaine souplesse, aux yeux des autres, mais il était littéralement obsédé par l'ordre, par la précision. Chacun de ses sentiments se cristallisait en une figure concrète, une personnalité à part. Il était une armée à lui tout seul. C'était un cas... fascinant.
- …tait-il dangereux ?
- Sans aucun doute.
- Et vous l'avez laissé repartir ?
Il y eut un silence, puis
-Vous savez, les fous en liberté...
- Docteur, reprit enfin Niémans un ton plus bas, cet homme était marié.
- Eh bien... je plains son épouse.
Le policier raccrocha. Ces révélations lui ouvraient de nouveaux horizons.
Et approfondissaient son trouble.
Niémans se décida pour une nouvelle visite.
-Vous m'avez menti!
Sophie Caillois tenta de refermer la porte, mais le commissaire coinça son coude dans le chambranle.
-Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que votre mari était malade ?
- Malade ?
- Schizophrène. Selon les spécialistes, il était bon à enfermer.
- Salopard.
Lèvres serrées, la jeune femme tenta encore de fermer sa porte, mais Niémans tint bon, sans difficulté. Malgré ses cheveux plats, malgré son pull aux mailles l‚ches, cette femme lui semblait plus belle que jamais.
-Vous ne comprenez donc pas? hurla-t-il. Nous cherchons un tueur. Nous cherchons un mobile. Peut-être que Rémy Caillois avait commis un acte, un geste qui pourrait expliquer l'atrocité de sa mort. Un geste dont il ne se souvenait même plus. Je vous en prie... vous seule pouvez m'aider 1
Sophie Caillois ouvrait des yeux exorbités. Toute la beauté de son visage se nouait en de subtils réseaux, tressautant nerveusement. Ses sourcils surtout, au dessin parfait, s'étaient figés en un accent splendide, pathétique.
-Vous êtes fou.
-Je dois connaître son passé...
-Vous êtes fou.
La femme tremblait. Malgré lui, Niémans baissa les yeux. Il scruta le relief de ses clavicules, qui tendaient les mailles du pull-oven Il aperçut, à travers la laine, la bretelle tortillée, comme racornie, du soutien-gorge. Soudain, sur une impulsion, il lui saisit le poignet et releva sa manche. Des marbrures bleu‚tres striaient son avant-bras. Niémans rugit
- Il vous frappait.
Le commissaire arracha son regard des marques sombres et fixa les yeux de Sophie Caillois.
- Il vous frappait! Votre mari était un malade. Il aimait faire le mal.
J'en suis certain. Il a commis un acte coupable. Je suis s˚r que vous avez des soupçons. Vous ne dites pas le dixième de ce que vous savez!
La femme lui cracha au visage. Niémans recula, chancelant.
Elle en profita pour claquer la porte. Les verrous se scellèrent en une cascade de déclics alors que Niémans se ruait de nouveau contre la paroi.
Dans le couloir, les internes pointaient des regards inquiets par les portes entreb‚illées. Le policier flanqua un coup de talon dans le chambranle.
- Je reviendrai 1 brailla-t-il.
Le silence s'abattit.
Niémans assena un dernier coup de poing, provoquant un écho grave, et resta quelques secondes immobile.
La voix de la femme, entrecoupée de sanglots, résonnait derrière la porte, comme dans le plus sombre des caveaux. " Vous êtes fou. "
14
-
E veux un flic en civil à ses basques. Appelez d'autres OPJ, à Grenoble.
- Sophie Caillois? Mais... pourquoi?
Niémans regarda Barnes. Ils se tenaient tous deux dans la salle principale de la gendarmerie de Guernon. Le
capitaine portait le pull réglementaire: bleu marine, traversé d'une rayure blanche latérale. II ressemblait à un matelot.
- Cette femme nous cache quelque chose, expliqua Niémans.
-Vous ne pensez tout de même pas que c'est elle qui...
- Non. Mais elle ne nous dit pas ce qu'elle sait.
Barnes acquiesça, sans conviction, puis il planta dans les bras de Niémans un gros dossier cartonné, rempli de fax, de paperasses, bruissant de carbones.
- Les premiers résultats de l'enquête générale, déclarat-il. Pour l'instant, ce n'est pas folichon.
Indifférent au brouhaha du lieu, o˘ des gendarmes jouaient des coudes, Niémans parcourut aussitôt le dossier, tout en marchant lentement vers un bureau isolé. Il passa en revue les liasses carbonées qui résumaient les investigations menées par Barnes et Vermont. Malgré le nombre de rapports et de témoignages, il n'y avait pas là de quoi aligner la moindre remarque constructive. Les dispositifs, les auditions, les recherches, les enquêtes de terrain... tout cela n'avait rien donné. Niémans bougonna en pénétrant dans le bureau aux parois vitrées. Dans une si petite ville, un crime aussi spectaculaire : le commissaire ne pouvait se résoudre à n'avoir glané
encore aucun indice, aucune piste.
Il s'empara d'une chaise, derrière un bureau en ferraille, et lut cette fois avec attention.
La voie des maraudeurs s'était révélée nulle. Les requêtes aux prisons, aux préfectures, aux tribunaux avaient abouti à autant d'impasses. quant aux vols de voitures commis lors des dernières quarante-huit heures, aucun ne pouvait non plus être rattaché au meurtre. Les recherches sur les crimes, les faits divers des vingt dernières années s'étaient montrées tout autant stériles. Personne n'avait souvenir d'un crime aussi atroce, aussi étrange, ou du moindre acte qui s'y serait apparenté. Dans la ville même, la liste des procès-verbaux rédigés en vingt ans se résumait à quelques sauvetages en montagne, à des vols infimes, des accidents, des incendies...
Niémans feuilleta la chemise suivante. Les interrogatoires systématiques aux hôtels, par fax interposés, n'avaient pas livré la moindre information utile.
Il passa aux dossiers de Vermont. Ses hommes continuaient d'arpenter les terrains autour de la rivière. Ils n'avaient visité pour l'heure que cinq refuges, et la carte de la région en signalait dix-sept, dont certains cramponnés à la montagne, à plus de trois mille mètres d'altitude. Un meurtre effectué sur de telles hauteurs avait-il un sens ? Les hommes avaient aussi interrogé les paysans des alentours. Certaines auditions étaient déjà tapées dans le jargon habituel des gendarmes. Niémans les feuilleta et sourit: si les fautes d'orthographe et les tournures étaient comparables à celles des policiers, d'autres termes fleuraient bon le langage militaire. Des hommes avaient visité les stationsservice, les gares, les arrêts de cars. Rien à signaler. Mais on commençait à jaser dans les rues, dans les chalets. Pourquoi toutes ces questions ? Pourquoi tant de gendarmes ?
Niémans posa le dossier sur le bureau. Par la vitre, il aperçut une patrouille qui venait de rentrer, les joues vermeilles, les yeux lustrés de froid. II interrogea de la tête le capitaine Vermont qui lui répondit par un signe sans ambiguÔté : rien.
Le commissaire fixa encore quelques secondes les uniformes mais ses pensées dérivaient déjà ailleurs. Il songeait aux deux femmes. L'une était forte et sombre comme l'écorce. Elle devait avoir les muscles amples, la peau mate, veloutée. Un go˚t de résine et d'herbes froissées. L'autre était frêle et aigre. Elle respirait un malaise, une agressivité mêlée de frayeur, qui fascinait tout autant Niémans. que cachait ce visage osseux, à la beauté si troublante ? Son mari la battait-il réellement ? quel était son secret ? Et quelle pouvait être la mesure de son chagrin face à un mari énucléé, dont le corps décrivait tant de souffrances ?
Niémans se leva et se tourna vers l'une des fenêtres. Derrière les nuages, au-dessus des montagnes, le soleil lançait des lignes de clarté, qui ressemblaient à de longues
blessures creusées dans la chair noire et renflée de l'orage. Dessous, le policier apercevait les maisons grises et identiques de Guernon. Les toits polygonaux qui empêchaient que la neige ne s'agglutine. Les fenêtres obscures, petites et carrées comme des tableaux noyés de pénombre. La rivière qui traversait la ville et longeait la brigade.
L'image des deux femmes s'imposa de nouveau. A chaque enquête, la même sensation le tenaillait. La pression de l'investigation éveillait ses sens, lui intimait une sorte de chasse amoureuse, br˚lante, fébrile. Il ne tombait amoureux que dans cette urgence criminelle: des témoins, des suspects, des putes, des serveuses...
La brune ou la blonde ?
Son téléphone cellulaire sonna. C'était Antoine Rheims.
-Je reviens de l'Hôtel-Dieu.
Niémans avait laissé filer la matinée sans même appeler Paris. L'affaire du parc des Princes allait maintenant lui revenir en boomerang explosif. Le directeur continuait
- Les toubibs tentent une cinquième greffe pour sauver son visage. Le type n'a pratiquement plus de peau sur les cuisses, à force de prélèvements. Ce n'est pas tout. Trois traumatismes cr‚niens. Un oeil perdu. Sept fractures au visage. Sept, Niémans. La m‚choire inférieure est profondément enfoncée dans les tissus du larynx. Des esquilles d'os ont déchiré les cordes vocales. L'homme est dans le coma mais, quoi qu'il arrive, il ne parlera plus. Selon les toubibs, même un accident de bagnole n'aurait pas pu causer autant de dég‚ts. Tu as une idée de ce que je peux leur raconter? Ainsi qu'à l'ambassade du Royaume-Uni ? Ou aux médias ? Nous nous connaissons depuis longtemps, toi et moi. Et je crois que nous sommes amis. Mais je crois aussi que tu es une brute cinglée.
Les mains de Niémans tremblaient par à-coups.
- Ce type était un tueur, rétorqua-t-il.
- Bordel, crois-tu être autre chose ?
Le flic ne répondit pas. Il fit passer le combiné, brillant de sueur, dans sa main gauche. Rheims reprit
- Comment avance ton enquête ?
- Lentement. Pas d'indices. Pas de témoins. Cela se révèle beaucoup plus compliqué que prévu.
-Je te l'avais dit 1 quand les médias sauront que tu es àGuernon, ils vont te tomber dessus, comme la gale sur un chien chauve. quelle idée j'ai eue de t'envoyer là-bas 1
Rheims raccrocha brutalement. Niémans resta plusieurs minutes, les yeux fixes, à court de salive. En flashes aveuglants, il revit les violences de la nuit précédente. Ses nerfs avaient l‚ché. Il avait tabassé le meurtrier dans un excès de rage qui l'avait submergé et qui avait anéanti toute autre volonté que celle de détruire ce qu'il tenait entre ses mains, à cette seconde.
Pierre Niémans avait toujours vécu dans un monde de violence, un univers de dépravation, aux frontières cruelles et sauvages, et il ne craignait pas l'imminence du danger. Au contraire, il l'avait toujours cherché, flatté, pour mieux l'affronter, mieux le contrôler. Mais il n'était maintenant plus capable d'assurer ce contrôle. Cette violence avait fini par l'envahir, l'investir en profondeur. Il n'était plus que faiblesse, crépuscule. Et il n'avait pas vaincu ses propres peurs. Les chiens hurlaient toujours, quelque part, dans un coin de sa tête.
Soudain il sursauta: son portable sonnait à nouveau. C'était Marc Costes, le médecin légiste, la voix triomphale.
-J'ai du nouveau, commissaire. Nous tenons un indice. Solide. C'est à
propos de l'eau sous les paupières. Je viens de recevoir les résultats des analyses.
- Eh bien ?
- Ce n'est pas l'eau de la rivière. C'est incroyable mais c'est comme ça.
Je travaille là-dessus avec un chimiste de la police scientifique de Grenoble, Patrick Astier. Un vrai crack. Selon lui, les traces de pollution dans l'eau des orbites ne sont pas les mêmes que dans celle du torrent. Pas du tout.
- Sois plus précis.
- La flotte des cavités oculaires contient de l'H2S04 et du 120
HNOg, c'est-à-dire de l'acide sulfurique et de l'acide nitrique. Son pH est de 3, c'est-à-dire une acidité très élevée. quasiment du vinaigre. Un chiffre pareil constitue une information précieuse.
-Je ne comprends rien. qu'est-ce que ça veut dire ?
-Je ne veux pas vous parler technique, mais l'acide sulfurique et l'acide nitrique sont des dérivés du S02, dioxyde de soufre, et du N02, dioxyde d'azote. Selon Astier, un seul type d'industrie produit un tel mélange de dioxydes: les centrales thermiques qui br˚lent de la lignite. Des centrales d'un type très ancien. La conclusion d'Astier est que la victime a été tuée ou transportée près d'un lieu de ce genre. Trouvez une centrale de lignite dans la région et vous aurez débusqué le lieu du crime.
Niémans fixait le ciel, dont les écailles sombres brillaient sous le soleil persistant, comme un immense saumon d'argent. Il tenait peut-être enfin un élément. Il ordonna
- Faxe-moi la composition de cette flotte, sur le télécopieur de Barnes.
Le commissaire ouvrait la porte du bureau lorsque …ric Joisneau apparut.
-Je vous cherche partout. J'ai peut-être une information importante.
Se pouvait-il que l'enquête trouve son rythme ? Les deux policiers reculèrent, Niémans referma la porte. Joisneau compulsait nerveusement son carnet.
-J'ai découvert qu'il y avait, près des Sept Laux, un ins titut pour jeunes aveugles. Il semblerait que beaucoup de ses pensionnaires viennent de Guernon. Ces enfants souf frent de problèmes divers. Cataracte. Rétinite pigmentaire.
Cécité aux couleurs. Le nombre de ces affections à Guer non est très au-dessus de la moyenne.
- Continue. quelle est l'origine de ces problèmes ?
Joisneau joignit ses deux mains en forme de vasque.
- La vallée. L'isolement de la vallée. Ce sont des maladies génétiques, m'a expliqué un toubib. Elles se transmettent, de génération en génération, à
cause d'une certaine
consanguinité. Il paraît que c'est fréquent dans les lieux isolés. Un genre de contamination, mais par voie génétique.
Le lieutenant arracha une page de son bloc.
- Tenez, c'est l'adresse de l'institut. Son directeur, le Dr Champelaz, a étudié ce phénomène avec précision. J'ai pensé que...
Niémans dressa son index vers Joisneau.
- C'est toi qui y vas.
Le visage du jeune policier s'éclaira.
-Vous me faites confiance ?
-Je te fais confiance. File.
Joisneau tourna les talons mais se ravisa, sourcils froncés. -
Commissaire... Excusez-moi, mais... pourquoi n'allezvous pas vous-même interroger ce directeur? C'est peutêtre une piste intéressante. Vous avez trouvé mieux de votre côté ? Vous pensez que mes questions seront meilleures parce que je suis de la région ? Je ne pige pas.
Niémans s'accouda au chambranle.
- C'est vrai, je suis sur une autre piste. Mais je te livre aussi une petite leçon annexe, Joisneau. Il y a parfois des motivations extérieures à
l'enquête.
- quelles motivations ?
- Des motivations personnelles. Je n'irai pas dans cet institut parce que je souffre d'une phobie.
- De quoi ? Des aveugles ?
-Non. Des chiens.
Les traits du lieutenant exprimaient l'incrédulité.
-Je ne comprends pas.
- Réfléchis. qui dit aveugles, dit clébards. (Niémans mima la silhouette cambrée d'un aveugle, guidé par un canidé imaginaire.) Des chiens pour non-voyants, tu comprends ? Alors pas question que je foute les pieds là-bas.
Le commissaire planta là le lieutenant interloqué.
Il frappa à la porte du bureau du capitaine Barnes et l'ouvrit dans le même geste. Le colosse dressait des piles distinctes de fax: des réponses d'hôtels, de restaurants, de
122
garages, qui tombaient encore. Il ressemblait à un épicier répartissant ses stocks.
- Commissaire ? (Barnes leva un sourcil.) Tenez. Je viens de recevoir...
-Je sais.
Niémans saisit la télécopie de Costes et la parcourut brièvement. C'était une liste de chiffres et de noms complexes, la composition chimique de l'eau des orbites.
- Capitaine, demanda le policier, connaissez-vous dans la région une centrale thermique ? Une centrale qui br˚lerait de la lignite ?
Barnes esquissa une moue incertaine.
-Non, ça ne me dit rien. Peut-être plus à l'ouest... Les zones industrielles se multiplient en allant sur Grenoble...
- O˘ pourrais-je me renseigner ?
- Il y a bien la Fédération des activités industrielles de l'Isère, reprit Barnes, mais... attendez. J'ai beaucoup mieux. Votre centrale, là, ça doit polluer un max, non ?
Niémans sourit et dressa le fax constellé de chiffres.
- De l'acidité en puissance.
Barnes notait déjà.
-Alors allez trouver ce type. Alain Derteaux. Un horticulteur qui possède des serres tropicales à la sortie de Guernon. C'est notre spécialiste ès pollutions. Un militant écologiste. Il n'y a pas un gaz, pas une émanation dans la région dont il ne connaisse la provenance, la composition, et ses conséquences pour l'environnement.
Niémans partait lorsque le gendarme le rappela. Il dressa ses deux mains, paumes tendues vers le commissaire. Des paluches énormes, de croque-mitaine.
-Au fait, je me suis renseigné pour le problème des empreintes... Vous savez, les mains de Caillois. C'est un accident, survenu quand il était môme. Il aidait son père àretaper le petit voilier familial, sur le lac d'Annecy. Il s'est br˚lé les deux mains avec un bac de détergent très corrosif. J'ai contacté la capitainerie, ils se souvenaient de l'accident.
123
Samu, hôpital et tout le bazar... On peut vérifier mais, àmon avis, il n'y a rien de plus à gratter là-dessus. Niémans pivota et serra la poignée. -
Merci, capitaine. (Il désigna les fax.) Bon courage. -Bon courage à vous, répliqua Barnes. L'écologiste, là, Derteaux, c'est un sacré emmerdeur.
15
TOuTE notre région est moribonde, empoisonnée, condamnée! Les zones industrielles sont apparues partout dans les vallées, sur les flancs des montagnes, dans les forêts, contaminant les nappes phréatiques, infectant les terres, intoxiquant l'air que nous respirons... L'Isère: gaz et poison à toutes les altitudes !
Alain Derteaux était un homme sec, au visage étroit et raviné. Il portait un collier de barbe, des lunettes métalliques qui lui donnaient l'air d'un mormon en cavale. Enfoui dans l'une de ses serres, il manipulait des petits bocaux qui contenaient du coton et de la terre meuble. Niémans interrompit le discours de l'homme, qui avait commencé aussitôt les présentations effectuées.
- Excusez-moi. J'ai besoin d'une information... urgente.
- quoi ? Ah oui, bien s˚r... (Il prit un ton condescendant.) Vous êtes de la police...
- Connaissez-vous dans la région une centrale thermique qui consommerait de la lignite ?
- La lignite ? Un charbon naturel... Un poison à l'état pur...
- Connaissez-vous un site industriel de ce genre ?
124
Derteaux nia de la tête, tout en introduisant de minuscules branches dans l'un des bocaux.
- Non. Pas de lignite dans la région, Dieu merci. Depuis les années soixante-dix, ces industries sont en net recul en France et dans les pays limitrophes. Beaucoup trop polluantes. Des émanations acides qui grimpent directement dans le ciel, transformant chaque nuage en bombe chimique...
Niémans fouilla dans sa poche et tendit le fax de Marc Costes.
- Pourriez-vous jeter un oeil sur ces constituants chimiques ? C'est l'analyse d'un échantillon d'eau découverte tout près d'ici.
Derteaux lut avec attention la feuille de papier pendant que le policier regardait distraitement le lieu o˘ ils se trouvaient: une vaste serre, dont les surfaces vitrées étaient embuées, fissurées, et maculées de longues traînées noir‚tres. Des feuilles larges comme des fenêtres, des pousses balbutiantes, minuscules comme des rébus, des lianes langoureuses, tordues et enlacées, tout cela ressemblait à une lutte pour gagner la moindre parcelle de terrain. Derteaux releva la tête, perplexe.
- Et vous dites que cet échantillon provient de la région ?
- Absolument.
Derteaux réajusta ses lunettes.
- Puis-je vous demander o˘ ? Je veux dire : exactement ?
- Nous l'avons trouvé sur un cadavre. Un homme assassiné.
- Oh, bien s˚r... J'aurais d˚ y penser... puisque vous êtes de la police.
(Il réfléchit encore, de plus en plus dubitatif.) Un cadavre, ici, à
Guernon ?
Le commissaire ignora la question.
- Confirmez-vous que cette composition évoque une pollution liée à la combustion de la lignite ?
- En tout cas, une pollution fortement acide, oui. J'ai suivi des séminaires sur ce sujet. (Il lut encore le bilan.) Les taux de H2SOq et de HN03 sont... exceptionnels. Mais
125
je vous le répète: il n'existe plus de centrale de ce type dans la région.
Ni ici, ni en France, ni en Europe occidentale.
- Cet empoisonnement pourrait-il venir d'une autre activité industrielle ?
- Non, je ne pense pas.
- O˘ pourrait-on trouver alors une activité industrielle qui génère une telle pollution ?
-A plus de huit cents kilomètres d'ici, dans les pays de l'Est.
Niémans serra les m‚choires: il ne pouvait admettre que sa première piste tourne court aussi rapidement.
- Il y a peut-être une autre solution..., murmura Derteaux.
- Laquelle ?
- Cette eau provient peut-être en effet d'ailleurs. Elle aurait voyagé
jusqu'ici de la République tchèque, de Slovaquie, de Roumanie, de Bulgarie... (Il susurra, sur le ton de la confidence:) De véritables barbares, en matière d'environnement.
-Vous voulez dire dans des conteneurs ? Un camion de passage qui...
Derteaux éclata de rire, sans la moindre étincelle de joie.
-Je pense à un transport beaucoup plus simple. Cette eau a pu parvenir jusqu'à nous par les nuages.
- S'il vous plait, déclara Niémans, expliquez-vous.
Alain Derteaux ouvrit les bras et les leva lentement vers le plafond.
- Imaginez une centrale thermique, située quelque part en Europe de l'Est.
Imaginez de grosses cheminées qui crachent du dioxyde de soufre et du dioxyde d'azote toute la sainte journée... Ces cheminées s'élèvent parfois jusqu'à trois cents mètres de hauteur. Les épais bouillons de fumée montent, montent, puis se mêlent aux nuages...
" S'il n'y a pas de vent, les poisons restent sur le territoire. Mais si le vent souffle, par exemple vers l'ouest, alors les dioxydes voyagent, portés par les nuages qui viennent bien-126
tôt s'écorcher sur nos montagnes et se transforment en pluies diluviennes.
C'est ce qu'on appelle les pluies acides, qui détruisent nos forêts. Comme si nous ne produisions pas assez de poisons comme ça, nos arbres crèvent aussi des poisons des autres 1 Mais je vous rassure, nous-mêmes balançons pas mal de produits toxiques, via nos propres nuages...
Une scène, nette et précise, vint se graver dans l'esprit de Niémans, comme au scalpel. Le tueur sacrifiait sa victime à ciel ouvert, quelque part dans les montagnes. Il torturait, tuait, mutilait, pendant qu'une averse s'abattait sur le champ du carnage. Les orbites vides, ouvertes au ciel, s'emplissaient alors de pluie. De cette pluie empoisonnée. L'assassin refermait les paupières, verrouillant son opération macabre sur ces petits réservoirs d'eau acide. C'était la seule explication.
Il avait plu pendant que le monstre perpétrait son meurtre.
- quel temps faisait-il ici samedi ? demanda soudain Niémans.
-Je vous demande pardon ?
-Vous souvenez-vous s'il a plu dans la région, samedi en fin de journée ou dans la nuit?
-Je ne crois pas, non. Il faisait un temps radieux. Un vrai soleil de mois d'ao˚t et...
Une chance contre mille. Si le ciel était resté sec durant la période supposée du crime, Niémans pouvait peut-être découvrir une zone - une seule
- o˘ une averse avait éclaté. Une averse acide qui délimiterait précisément la zone du meurtre, aussi clairement qu'un cercle de craie. Le policier comprenait cette vérité singulière: pour trouver le lieu du crime, il n'avait qu'à remonter le cours des nuages.
- O˘ est la station météorologique la plus proche ? demanda-t-il d'une voix précipitée.
Derteaux réfléchit puis répondit
-A trente kilomètres d'ici, près du col de la Mine-de-Fer. Vous voulez vérifier s'il a plu ? C'est une idée intéressante.
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Moi-même j'aimerais savoir si ces barbares nous envoient encore de telles bombes toxiques. C'est une véritable guerre chimique qui se poursuit, monsieur le commissaire, dans l'indifférence générale 1
Derteaux s'arrêta. Niémans lui tendait un papier.
- Le numéro de mon portable. S'il vous vient une idée, n'importe quoi à ce sujet, appelez-moi.
Niémans tourna les talons et traversa la serre, le visage fouetté par des feuilles d'ébénier.
16
LE commissaire roulait à pleine vitesse. Malgré le ciel lourd, le beau temps semblait prêt d'émerger. Une lumière de mercure ne cessait de virevolter à travers les nuages. Entre noir et vert, les frondaisons des sapins se résolvaient en extrémités fugaces, brillantes, secouées par un vent entêté. Au fil des virages, Niémans jouissait de cette allégresse secrète et profonde de la forêt, comme propulsée, emportée, enluminée par le vent ensoleillé.
Le commissaire songea à des nuages qui véhiculaient un poison, retrouvé au fond d'orbites orphelines. Lorsqu'il était parti de Paris, cette nuit, il n'imaginait pas une telle enquête.
quarante minutes plus tard, le policier parvenait au col de la Mine-de-Fer.
Il n'eut aucun mal à repérer la station météorologique, qui pointait son dôme à flanc de montagne. Niémans emprunta le sentier qui menait au b
‚timent scientifique, découvrant peu à peu un spectacle surprenant. A cent mètres du laboratoire, des hommes s'efforçaient de gonfler un colossal ballon en matière plastique
128
transparente. Il se gara et dévala la pente, s'approcha des hommes en parka, aux visages rougeoyants, et tendit sa carte officielle. Les météorologistes le regardèrent sans comprendre. Les longs pans froissés du ballon ressemblaient à une rivière d'argent. Dessous, un jet de feu bleuté
gonflait lentement les toiles. Toute la scène revêtait un caractère d'enchantement, de sortilège.
- Commissaire Niémans, hurla le policier pour couvrir le fracas de la flamme. (Il désigna le dôme de ciment.) J'ai besoin que l'un de vous m'accompagne à la station.
Un homme se redressa, à l'évidence le responsable.
- quoi ?
-J'ai besoin de savoir o˘ il a plu samedi dernier. Pour une enquête criminelle.
Le météorologiste était debout, tirant ouvertement la gueule. Sa capuche-tempête lui fouettait le visage. Il désigna l'immense cloche qui s'enflait progressivement. Niémans s'inclina, mimant un signe d'excuse.
- Le ballon attendra.
Le scientifique prit la direction du laboratoire en marmonnant
- Il n'a pas plu samedi.
- Nous allons voir ça.
L'homme avait raison. Lorsqu'ils consultèrent, dans l'un des bureaux, le poste central météorologique, ils ne trouvèrent pas l'ombre d'une turbulence, d'une précipitation ou d'un orage au-dessus de Guernon durant ces heures d'octobre. Les cartes-satellite, qui se dessinaient sur l'écran, étaient sans équivoque: ni dans la journée ni dans la nuit du samedi au dimanche une goutte de pluie n'était tombée dans la région. D'autres éléments apparaissaient dans un coin de l'écran : le taux d'humidité de l'air, la pression atmosphérique, la température... Le scientifique daigna livrer quelques explications, du bout des lèvres: un anticyclone avait imposé une certaine stabilité aux mouvements du ciel durant près de quarante-huit heures.
Niémans demanda pourtant à l'ingénieur d'élargir la 129
recherche au dimanche matin, puis au dimanche aprèsmidi. Aucun orage, aucune averse. Il fit développer l'investigation à un rayon de cent kilomètres. Rien. Deux cents kilomètres. Toujours rien. Le commissaire frappa le bureau.
- Ce n'est pas possible, rumina-t-il. Il a plu quelque part, j'en ai la preuve. Au creux d'une vallée. Au sommet d'une colline. quelque part, dans les alentours, il y a eu un orage.
Le météorologiste haussa les épaules, en cliquant sur sa souris, tandis que des ombres irisées, des tracés ondulés, des spirales légères voyageaient sur l'écran, au-dessus d'une carte des montagnes, remontant ainsi la genèse d'une journée pure et sans nuages, au coeur de l'Isère.
- Il doit y avoir une explication, marmonna Niémans. Bon sang, je...
Son téléphone cellulaire sonna.
- Monsieur le commissaire ? Alain Derteaux à l'appareil. J'ai réfléchi à
votre histoire de lignite. J'ai moi-même mené ma petite enquête. Je suis désolé, mais je me suis trompé.
- Trompé ?
- Oui. Il est impossible qu'une pluie d'une telle acidité soit tombée ici durant le week-end. Ni même à n'importe quel autre moment.
- Pourquoi ?
-Je me suis renseigné sur les industries de la lignite. Même dans les pays de l'Est, les cheminées qui br˚lent ce combustible portent aujourd'hui des filtres spécifiques. Ou bien alors les minerais sont désulfurisés. Bref, cette pollution a beaucoup baissé depuis les années soixante. Des pluies aussi polluantes ne tombent plus nulle part depuis trente-cinq ans.
Heureusement! Je vous ai induit en erreur: excusez-moi.
Niémans gardait le silence. L'écologiste reprit, sur un ton incrédule
-Vous êtes s˚r que votre corps porte ces traces d'eau ?
- Certain, répliqua Niémans.
-Alors c'est incroyable, mais votre cadavre provient du 130
passé. Il a essuyé une pluie qui est tombée voici plus de trente ans et...
Le policier raccrocha en esquissant un vague " au revoir ".
Les épaules lasses, il regagna sa voiture. Un bref instant il avait cru tenir une piste. Mais elle s'était diluée entre ses mains, comme cette eau chargée d'acidité, qui aboutissait à une complète absurdité.
Niémans leva une dernière fois les yeux vers l'horizon.
Le soleil dardait maintenant ses rayons transversaux, auréolant les arabesques ouatées des nuages. L'éclat de la lumière venait ricocher sur les cimes du Grand Pic de Belledonne, se réfractant sur les neiges éternelles. Comment avait-il pu, lui, un policier de métier, un homme rationnel, croire un instant que quelques nuages allaient lui indiquer la direction du lieu du crime ?
Comment avait-il pu...
Soudain il ouvrit les bras en direction du paysage flamboyant, imitant le geste de Fanny Ferreira, la jeune alpiniste. Il venait de comprendre o˘
Rémy Caillois avait été tué. Il venait de saisir o˘ l'on pouvait trouver de l'eau qui datait de plus de trente-cinq années.
Ce n'était pas sur la terre.
Ce n'était pas dans le ciel.
C'était dans les glaces.
Rémy Caillois avait été tué bien au-dessus de deux mille mètres de hauteur.
Il avait été exécuté dans les glaciers, àtrois mille mètres d'altitude. Là
o˘ les pluies de chaque année se cristallisent et demeurent dans l'éternité
transparente de la glace.
Tel était le lieu du crime. Et ça, c'était du concret.
IV
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TREIZE heures. Karim Abdouf pénétra dans le bureau d'Henri Crozier et posa son rapport face à lui. L'homme, concentré sur une lettre qu'il écrivait, ne jeta pas un regard sur la liasse et demanda
-Alors ?
-Les skins n'ont pas fait le coup, mais ils ont aperçu deux silhouettes sortir du caveau. Cette nuit même.
- Ils t'ont donné leur signalement?
- Non. Il faisait trop sombre.
Crozier daigna lever les yeux.
- Ils mentent peut-être.
- Ils ne mentent pas. Et ce ne sont pas eux qui ont profané la tombe.
Karim se tut. Le silence s'étira entre les deux hommes. Le lieutenant reprit
-Vous aviez un témoin, commissaire. (Il braqua son index sur l'homme assis.) Vous aviez un témoin et vous ne me l'avez pas dit. " On " vous a averti que les skins avaient rôdé près du cimetière, cette nuit, et vous en avez conclu que c'étaient eux les coupables. Mais la réalité est plus 135
complexe. Et si vous m'aviez laissé interroger votre témoin, je...
Crozier leva lentement la main, en signe d'apaisement.
- Calme-toi, petit. Les gens d'ici se confient aux anciens. A ceux de leur ville. On ne t'aurait jamais dit le dixième de ce qu'on est venu me déballer, spontanément. C'est tout ce que t'ont révélé les tondus ?
Karim contempla les affiches à la gloire des " agents de la paix ". Sur un des meubles de fer brillaient les coupes que Crozier avait gagnées dans différents concours de tir. Il déclara
- Les skins ont vu aussi une bagnole blanche partir de ce coin-là aux environs de deux heures du matin. Elle filait sur la D 143.
- quel genre de bagnole ?
- Une Lada. Ou une autre marque de l'Est. II faut mettre quelqu'un làdessus. Les bagnoles de ce type ne doivent pas courir la région et...
- Pourquoi pas toi ?
-Commissaire, vous savez ce que je veux. J'ai interrogé les skins.
Maintenant, je veux fouiller le caveau en profondeur.
- Le gardien m'a dit que tu étais déjà entré à l'intérieur.
Karim ignora la remarque.
- O˘ en est l'enquête, au cimetière ?
- Le zéro absolu. Aucune empreinte digitale. Pas le moindre indice. Nous allons étendre le ratissage aux alentours. S'il s'agit de vandales, ils ont pris de sacrées précautions.
- Ce ne sont pas des vandales. Ce sont des professionnels. En tout cas, des mecs qui savaient ce qu'ils cherchaient. Ce caveau abrite un secret, qu'ils sont venus percer. Vous avez prévenu la famille ? que disent les parents ?
Seraient-ils d'accord pour que nous...
Karim s'arrêta. La trogne de Crozier exprimait un malaise. Le lieutenant plaqua ses deux mains sur le bureau
136
et attendit la réponse du commissaire. L'homme murmura
-Nous n'avons pas retrouvé la famille. Personne de ce nom dans la ville. Ni dans les communes du département.
- Les obsèques datent de 1982, il y a forcément des documents, de la paperasse.
- Pour l'instant, nous n'avons rien.
- Le certificat de décès ?
- Pas de certificat de décès. Pas à Sarzac.
Le visage de Karim s'éclaira. Il pivota et esquissa quelques pas.
- Il y a un problème avec cette sépulture, avec ce môme. J'en suis s˚r. Et ce problème est lié au cambriolage de l'école primaire.
- Karim, tu as trop d'imagination. Il existe mille façons d'expliquer ce mystère. Le petit Jude est peut-être mort dans un accident de la route. Il a peut-être été hospitalisé dans une ville voisine et enterré ici, parce que c'était la solution la plus pratique. Peut-être que sa mère vit toujours ici, mais qu'elle ne porte pas le même nom. Peut-être...
-J'ai parlé au gardien du cimetière. Le caveau est parfaitement entretenu mais il n'a jamais aperçu personne le visiter.
Crozier ne répondit pas. Il ouvrit un tiroir de fer et en extirpa une bouteille d'alcool aux lueurs mordorées. En un seul geste, il se versa un petit verre, pas plus haut qu'un pouce.
- Si on ne retrouve pas cette famille, reprit Karim, peuton obtenir l'autorisation de pénétrer dans le caveau ?
- Non.
-Alors laissez-moi chercher ses parents.
- Et la voiture blanche ? Le relevé des indices, autour du cimetière ?
- Des renforts vont arriver. Les types du SRPJ feront ça très bien. Donnez-moi quelques heures, commissaire. Pour mener cette partie de l'enquête. En solo.
Crozier dressa son verre devant Karim.
137
-Je ne t'en propose pas ?
Karim refusa de la tête. Crozier vida son verre cul sec et claqua de la langue.
- Tu as jusqu'à dix-huit heures, rapport rédigé inclus.
Le Beur partit dans un froissement de cuir.
18
Karum téléphona de nouveau à la directrice de l'établissement jean-Jaurès, afin de savoir si elle avait collecté quelques informations sur Jude Itero àl'académie de tutelle. La femme avait effectué la recherche mais n'avait rien obtenu: pas une fiche, pas une mention. Pas l'ombre d'une présence dans les archives de tout le département. " Vous faites peut-être fausse route, risquat-elle. L'enfant que vous cherchez n'a peut-être pas vécu dans notre région. "
Karim raccrocha et consulta sa montre. quatorze heures. Il se donna deux heures pour visiter les archives des autres écoles et vérifier la composition des classes qui correspondaient à l'‚ge de l'enfant.
En moins d'une heure et quinze minutes, il avait achevé son tour des groupes scolaires et n'avait pas rencontré la trace de Jude Itero. Il retourna encore une fois à l'école jean-Jaurès. En feuilletant toutes ces archives, une idée lui était venue. La femme aux yeux larges l'accueillit avec fébrilité.
-J'ai encore travaillé pour vous, lieutenant.
-Je vous écoute.
-J'ai cherché les noms et adresses des enseignants qui exerçaient ici à
l'époque qui vous intéresse.
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- Et alors ?
-Nous jouons de malchance. L'ancienne directrice a pris sa retraite.
- Le petit Jude avait neuf et dix ans durant les années 81 et 82. Pouvons-nous retrouver les institutrices de ces classes ?
La femme plongea dans ses notes.
-Tout à fait. D'autant que le hasard fait que le CM1 de 81 et le CM2 de 82
ont été supervisés par la même institutrice. C'est une chose assez fréquente qu'une enseignante " grimpe " d'une classe, d'une année sur l'autre...
- O˘ est-elle maintenant?
-Je ne sais pas. Elle a quitté l'établissement à la fin de l'année scolaire 81-82.
Karim grogna. La directrice prit une expression grave.
-J'ai réfléchi, moi aussi. Il y a une chose que nous n'avons pas regardée.
- quoi ?
-Les photographies scolaires. Nous gardons un exemplaire de chaque portrait, vous savez. Pour toutes les classes.
Le lieutenant se mordit la lèvre : comment n'y avait-il pas pensé ? La directrice poursuivait
-Je suis allée consulter nos archives photographiques. Les clichés du CM1
et du CM2 qui vous intéressent ont été volés eux aussi. C'est incroyable...
La révélation se diluait dans la conscience du policier, telle une nappe de lumière. Il songeait au cadre ovale, cloué sur la stèle du caveau. Il comprit qu'on avait " effacé "le petit garçon, en ôtant son nom, en volant son visage. La femme intervint
- Pourquoi souriez-vous ?
Karim répliqua
- Excusez-moi. J'attends ça depuis trop longtemps. Je tiens une affaire, vous comprenez ? (Le lieutenant marqua un temps et se concentra.) Moi aussi, il m'est venu une idée. Gardez-vous les cahiers de textes des années précédentes ?
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- Les cahiers de textes ?
-A mon époque, chaque classe possédait une sorte de registre journalier, o˘
l'on consignait à la fois les absents et les devoirs à effectuer pour le lendemain...
- Cela se passe comme ça ici aussi.
-Vous les gardez ?
- Oui. Mais ces cahiers ne contiennent pas les listes des élèves.
-Je sais, seulement le nom des absents.
Le visage de la femme s'éclaira. Ses yeux brillaient comme des miroirs.
- Vous espérez que le petit Jude ait été un jour absent?
-J'espère surtout que les intrus n'ont pas eu la même idée que moi.
La directrice ouvrit de nouveau la vitrine qui abritait les archives. Karim passa son doigt sur les tranches vert sombre et s'empara des cahiers correspondant aux années cruciales. Ce fut une déception: pas une fois le nom de Jude Itero n'apparut.
Il faisait décidément fausse route: malgré sa conviction profonde, rien n'indiquait que l'enfant avait suivi sa scolarité ici. Pourtant, Karim passa et repassa les pages, en quête d'un détail qui lui confirmerait qu'il était tout de même sur la bonne voie.
Le signe lui jaillit au visage, au travers de l'écriture ronde et enfantine qui avait numéroté les pages du cahier, en haut, à droite. Il manquait des pages. Le flic ouvrit largement le cahier et découvrit auprès des fils de reliure les peluches de papier significatives. Du 8 au 15 juin 1982, dans l'album du CM2, on avait arraché les pages. Ces dates ressemblaient à des tenailles, enserrant un lambeau de néant. Il sembla à Karim qu'il " voyait
" le nom du petit, écrit avec la même écriture ronde, à travers ces pages manquantes...
Le lieutenant murmura à la femme
- Trouvez-moi un annuaire.
quelques minutes plus tard, Karim appelait tous les 140
médecins de Sarzac, avec cette certitude battue par son sang: Jude Itero avait été absent du 8 au 15 juin 1982. Sans doute avait-il été malade.
Il interrogea chaque toubib, leur ordonnant de consulter leur fichier, épelant, à chaque fois, le nom de l'enfant. Aucun d'entre eux ne se souvenait de ce patronyme. Le flic jura. Il attaqua les communes voisines: Cailhac, Thiermons, Valuc. C'est à Cambuse, une ville située àtrente kilomètres de là, qu'un médecin répondit sur un ton neutre
-Jude Itero. Oui, bien s˚r. Je me souviens très bien.
Karim n'en croyait pas ses oreilles.
- quatorze ans après, vous vous souvenez très bien ?
- Passez à mon cabinet. Je vais vous expliquer.
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E Dr Stéphane Macé était une version actualisée et élégante du médecin de campagne. Des traits aérés, L de longues mains p‚les, un costume de prix: un parfait spécimen de docteur alerte et compréhensif, bour geois et raffiné. D'entrée de jeu, Karim détesta ce toubib et ses manières affables. Il était parfois effrayé par ces blocs de fureur qui se détachaient de lui comme des icebergs dans une mer de Béring personnelle.
Il s'assit sur un coin de fauteuil, sans ôter sa veste de cuir. Un bureau de bois vernis se déployait entre eux. quelques bibelots, vaguement précieux, un ordinateur, un dictionnaire des médicaments... Le cabinet du médecin était sobre, strict, de bon aloi.
- Racontez-moi, docteur, ordonna Karim sans préambule.
-Vous pourriez peut-être me dire dans quel cadre votre enquête se...
- Non. (Karim atténua sa brutalité d'un sourire.) Je suis désolé. Mais non.
Le docteur pianota sur le rebord de son bureau puis se leva. Visiblement, cet Arabe à bonnet coloré le surprenait. Au téléphone, il ne s'était pas attendu à cela.
- C'était en juin 82. Un appel comme un autre. Pour un petit garçon... une forte fièvre. C'était ma première tournée. J'avais vingt-huit ans.
- C'est pour ça que vous vous souvenez de cette visite ?
Le médecin sourit. Un sourire large comme un hamac, qui acheva d'exaspérer Karim.
- Non. Vous allez voir... J'avais reçu l'appel par un standard collectif et noté l'adresse sans savoir o˘ j'allais. Il s'agissait en fait d'une petite maison, perdue dans une plaine rocailleuse, à quinze kilomètres d'ici...
J'ai l'adresse... Je vous la donnerai.
Le lieutenant acquiesça en silence.
- Bref, reprit le médecin, j'ai découvert une masure de pierre, complètement isolée. La chaleur était terrible, des insectes grinçaient dans les buissons arides... Lorsque la femme m'a ouvert, j'ai ressenti aussitôt une curieuse impression. Comme si la femme n'était pas à sa place dans ce décor de paysans...
- Pourquoi ?
-Je ne sais pas. Un piano brillait dans la pièce principale et...
- Les paysans ne peuvent pas aimer la musique ?
-Je n'ai pas dit ça...
Le docteur s'arrêta.
- On dirait que je ne vous suis pas très sympathique...
Karim leva les yeux.
- quelle importance ?
Le médecin approuva d'un air entendu, toujours affable.
142
Son sourire ne l‚chait pas ses lèvres, mais ses yeux exprimaient maintenant la crainte. Il venait de remarquer la crosse quadrillée du Glock 21, calé
dans son holster velcro. Et peut-être les traces de sang séché, sur la manche de cuir de Karim. Il repartit pour ses cent pas, de plus en plus mal à l'aise.
-Je suis entré dans la chambre de l'enfant et les choses sont devenues franchement bizarres.
- Pourquoi ?
Le docteur haussa les épaules.
- La chambre était vide. Pas un jouet, pas un dessin, rien. - Comment était le petit ? quel visage avait-il ?
-Je ne sais pas.
-Vous ne savez pas ?
- Non. C'était ça le plus étrange. La femme m'avait accueilli dans l'obscurité. Tous les volets étaient clos. Il n'y avait pas une source de lumière dans toute la maison. En entrant, j'ai cru que la femme recherchait simplement de l'ombre, de la fraîcheur, mais des draps recouvraient aussi chaque meuble. C'était... très mystérieux.
- que vous a-t-elle dit ?
- que son enfant était malade. que la lumière lui blessait les yeux.
- Et vous avez pu l'ausculter... normalement ?
- Oui. Dans la pénombre.
- qu'avait-il ?
-Une simple angine. D'ailleurs, je me souviens...
Le docteur se courba et dressa son index sur ses lèvres - un geste sec, doctoral, compassé, conçu sans doute pour impressionner la clientèle. Mais Karim n'était pas impressionné.
- C'est à cet instant que j'ai compris... Lorsque j'ai sorti ma lampe-stylo pour éclairer la gorge du petit, la femme m'a saisi le poignet... Ce geste était d'une violence... Elle ne voulait pas que je voie le visage de son enfant.
Karim réfléchit. Une de ses jambes trépidait. Il songeait 143
toujours au cadre vide, cloué sur la tombe. Au vol des photos.
- Lorsque vous parlez de violence, que voulez-vous dire ?
- Je devrais plutôt parler de force. La femme avait une force... anormale.
Il faut dire qu'elle devait mesurer plus d'un mètre quatre-vingts. Un vrai colosse.
-Avez-vous vu son visage, à elle>
- Non. Je vous répète que tout s'est passé dans une semiobscurité.
- Et ensuite ?
-J'ai rédigé mon ordonnance et je suis parti.
- Comment la femme se comportait-elle ? Je veux dire avec son enfant?
- Elle semblait à la fois très attentionnée et distante... Plus j'y pense... rien ne cadrait dans cette visite...
-Vous n'êtes jamais retourné les voir?
Le médecin arpentait toujours la pièce. Il lança un coup d'oeil grave à
Karim. Toute jovialité avait disparu de son visage. Le policier comprit soudain pourquoi Macé se souvenait si bien de cette visite. Deux mois après ce rendezvous, le petit jude était mort. Et le docteur devait le savoir.
- Il y a eu les vacances, reprit-il, et... enfin... Je suis retourné dans la maison au début du mois de septembre. La famille n'y était plus. Par un voisin éloigné, j'ai appris qu'ils étaient partis...
- Partis ? Personne ne vous a dit que le môme était mort ?
Le médecin nia de la tête.
- Non. Les voisins ne savaient rien. Je l'ai appris plus tard encore, par hasard.
- Comment?
- Par le cimetière de Sarzac, en allant à des obsèques.
- Un autre de vos patients ?
-Vous devenez désagréable, inspecteur, je...
Karim se leva. Le médecin recula.
- Depuis cette époque, dit le flic, vous vous demandez si les signes d'une affection, d'une maladie plus grave ne vous ont pas échappé ce jour-là.
Depuis cette époque, vous vivez
144
avec ce remords latent. Vous avez d˚ mener votre propre enquête. Savez-vous comment est mort le gosse ?
Le médecin glissa un index dans le col de sa chemise et l'ouvrit. Ses tempes perlaient de sueur.
-Non. C'est vrai, je... j'ai mené mon enquête, mais je n'ai rien trouvé.
J'ai contacté mes confrères, les hôpitaux... Rien. Cette histoire m'obsédait, vous comprenez ?
Karim tourna les talons.
- Et vous n'avez pas fini d'en apprendre.
- quoi ?
Le médecin était aussi p‚le qu'une compresse.
-Vous le saurez bien assez vite, rétorqua Karim.
- Bon sang, mais qu'est-ce que je vous ai fait?
-Rien. Mais j'ai passé ma jeunesse à voler les bagnoles de mecs dans votre genre...
- Mais d'o˘ sortez-vous ? qui êtes-vous ? Vous... Vous ne m'avez même pas montré de documents officiels, je...
Karim esquissa un sourire.
- Rassurez-vous, je plaisante.
Il se glissa dans le couloir. La salle d'attente était pleine à craquer. Le docteur le rattrapa.
-Attendez, haleta-t-il. Y a-t-il un élément que vous connaissez et que j'ignore ? Je veux dire... sur la cause du décès...
-Malheureusement, non.
Le flic tourna la poignée. Le médecin écrasa sa main sur la porte. Son costard tremblait comme une voilure.
- que se passe-t-il ? Pourquoi cette enquête, si longtemps après ?
- On a visité le caveau du gamin, cette nuit. Et cambriolé son école.
- qui... qui a fait ça, à votre avis ?
Le lieutenant déclara
-Je ne sais pas. Mais une chose est s˚re : les délits de cette nuit, ce sont les arbres qui cachent la forêt.
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L roula longtemps, sur des voies absolument désertes. Dans cette région, les nationales ressemblaient à des départementales, et les départementales à des sentiers vicinaux. Sous le ciel bleu et duveteux, des champs s'étendaient, sans culture ni bétail. Parfois, des pitons rocheux se dressaient dans le paysage et toisaient des vallons argentés, aussi accueillants que des pièges à loup. Traverser ce département, cela signifiait remonter le temps. Un temps o˘ l'agriculture n'existait pas encore.
Karim était d'abord parti visiter la petite maison de la famille de Jude, dont Macé lui avait donné l'adresse. La masure n'existait plus. A sa place, un tas de ruines et de rocailles émergeait à peine d'un lit d'herbes grises. Le flic aurait pu alors se rendre au cadastre, chercher le nom du propriétaire, mais il avait préféré rejoindre Cahors, dans l'intention d'interroger Jean-Pierre Cau, le photographe attitré de l'école jean-Jaurès, celui qui avait effectué les clichés scolaires disparus.
Il espérait examiner chez Cau, via les négatifs, les photos de classe qui l'intéressaient. Parmi les visages anonymes, il y aurait forcément celui de l'enfant, et Karim éprouvait maintenant un besoin oppressant de voir ce visage, même s'il n'y avait aucune raison pour qu'il le reconnaisse.
Secrètement, il espérait capter un frémissement, un signe, en filigrane, à
l'instant de la découverte des clichés.
Aux environs de quinze heures, il gara sa voiture àl'entrée du quartier piétonnier de Cahors. Porches de pierre, balcons de fer forgé et gargouilles. Toute la beauté
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altière d'un centre-ville historique, et de quoi filer la gerbe à Karim, l'enfant suburbain.
Il longea les murs et trouva enfin l'échoppe de JeanPierre Cau, spécialiste de " mariages et de baptêmes ".
Le photographe était au premier étage, dans son studio.
Karim grimpa une volée de marches. La pièce était vide et plongée dans la pénombre. Le policier pouvait tout juste apercevoir de larges cadres suspendus, o˘ souriaient des couples endimanchés. Le bonheur réglementaire, sur papier glacé.
Karim regretta aussitôt l'onde de mépris qui le traversait. qui était-il pour juger ces gens ? qu'avait-il à offrir à la place, lui, le flic en exil, qui n'avait jamais su lire sous les cils des jeunes filles et avait transformé tout l'amour qu'il portait en lui en un noyau fossilisé, à
l'abri des regards et de toute chaleur ? Pour lui, les sentiments impliquaient une humilité, une vulnérabilité qu'il avait toujours refusées, tel un lézard d'orgueil. Mais, sur ce terrain, il avait toujours péché par trop de fierté. Et maintenant, dans sa conque de solitude, il se desséchait à vue.
-Vous allez vous marier ?
Karim se tourna vers la voix.
Jean-Pierre Cau était gris et vérolé comme une pierre ponce. Il portait de larges favoris ébouriffés qui semblaient frétiller d'impatience, contrastant avec ses yeux pochés et fatigués. L'homme alluma la lumière.
- Non, vous n'allez pas vous marier, ajouta-t-il en toisant Karim.
La voix grasseyait, comme celle d'un fumeur au long cours. Cau s'approcha.
Derrière les lunettes, sous les paupières flétries, le regard oscillait entre lassitude et méfiance. Karim sourit. Il n'avait ni mandat ni aucune autorité dans cette ville. Il devait jouer cette rencontre en douceur.
-Je m'appelle Karim Abdouf, déclara-t-il. Je suis lieutenant de police.
J'ai besoin de quelques informations, dans le cadre d'une enquête...
147
-Vous êtes de Cahors ? demanda le photographe, plus intrigué qu'inquiet.
- Sarzac.
- Vous avez une carte, quelque chose ?
Karim plongea sous sa veste puis tendit son document officiel. Le photographe l'observa durant plusieurs secondes. Le Beur soupira. Il savait que l'homme n'avait jamais vu d'aussi près une carte de flic, mais cela ne l'empêchait pas de jouer les limiers. Cau la lui rendit avec un sourire contraint. Des plis barraient son front.
- que me voulez-vous ?
-Je cherche des photos de classe.
- quelle école ?
-Jean Jaurès, à Sarzac. Je cherche les portraits des classes de CM1 en 1981
et de CM2 en 1982, ainsi que les listes des noms d'élèves, si elles sont, par chance, avec les photos. Gardez-vous ce type de documents ?
L'homme sourit de nouveau.
-Je garde tout.
- On peut jeter un oeil ? demanda le policier du ton le plus doux qu'il put cueillir au fond de sa gorge.
Cau désigna la pièce voisine : un rai de lumière se découpait dans la pénombre.
-Aucun problème, suivez-moi.
La seconde salle était plus vaste encore que le studio. Une machine noire et alambiquée, sorte d'écheveau d'optiques et de structures réglables, était fixée au-dessus d'un long comptoir. Sur les murs, de larges clichés de baptême se déployaient. Du blanc, toujours. Des sourires, des nouveau-nés.
Karim suivit le photographe jusqu'aux meubles de rangement - des Ordex.
L'homme se pencha, lisant les étiquettes au-dessus des poignées métalliques, puis ouvrit un tiroir massif. Il compulsa des liasses d'enveloppes kraft.
- Jean Jaurès. Voilà.
Cau extirpa une enveloppe qui contenait plusieurs che-148
mises de papier cristal. Il les passa en revue, puis les feuilleta à
nouveau. Les plis de son front se multiplièrent.
-Vous dites CM1 en 81 et CM2 en 82 ?
- C'est ça.
Les paupières épuisées se relevèrent.
- C'est étrange. Je... Ils n'y sont pas.
Karim tressaillit. Se pouvait-il que les pilleurs aient eu la même idée que lui? Il demanda
- En arrivant ce matin, vous n'avez rien remarqué ?
- qu'est-ce que vous voulez dire ?
- quelque chose comme un cambriolage.
Cau éclata de rire en désignant des capteurs infrarouges aux quatre coins du studio.
- Ceux qui pénétreront ici, ils seront pas à la fête, croyezmoi. J'ai investi, côté sécurité...
Karim esquissa un léger sourire et déclara
-Vérifions tout de même. Je connais pas mal de mecs pour qui votre système ne serait pas plus gênant qu'un paillasson. Vous gardez vos négatifs, non ?
Cau changea d'expression.
- Mes négatifs ? Pourquoi ?
- Peut-être avez-vous conservé ceux qui m'intéressent...
-Non. Désolé, c'est confidentiel...
Le flic observait une veine qui cognait dans la gorge du photographe. Il était temps de changer de ton.
-Tes négatifs, papa. Ou je m'énerve.
L'homme fixa le regard de Karim, hésita, puis acquiesça, tout en reculant.
Ils gagnèrent un autre meuble de fer, bouclé cette fois par une serrure à
mollette. Cau l'ouvrit puis tira l'un des tiroirs. Ses mains tremblaient.
Le lieutenant s'accouda et fit face au photographe. Plus les minutes passaient, plus il sentait monter chez cet homme une inquiétude, une angoisse inexplicables. Comme si Cau, àmesure qu'il cherchait, se souvenait d'un fait particulier, d'un détail qui lui empoisonnait maintenant l'esprit.
Le photographe plongea de nouveau dans les enve-149
loppes. Les secondes passèrent. Enfin il leva les yeux. Son visage tressautait de tics.
-Je... Non, vraiment. Je ne les ai pas non plus.
Karim ramena violemment le tiroir vers lui. Le photographe hurla, les deux mains écrasées dans le piège de ferraille. Pour la douceur, Karim allait devoir repasser. Il serra la gorge de l'homme et le souleva de terre. Sa voix était toujours calme
- Sois raisonnable, Cau. Est-ce qu'on t'a cambriolé, oui ou non ?
- N... Non... Je vous jure...
-Alors qu'as-tu fait de ces putains d'images ?
Cau balbutia
-Je... je les ai vendues...
Frappé de stupeur, Karim rel‚cha sa prise. L'homme gémissait, tout en se massant les poignets. Le flic murmura dans sa gorge
-Vendues ? Mais... quand ?
L'homme répondit
- Bon Dieu... C'est une vieille histoire... J'ai le droit de faire ce que je veux avec mes...
- quand les as-tu vendues ?
-Je ne sais plus... Y a environ quinze ans...
L'esprit de Karim caracolait de stupeur en stupeur. II poussa encore le photographe contre le meuble. Des chemises cristal voletèrent autour d'eux.
- Reprends par le début, papa. Parce que tout ça n'est vraiment pas très clair.
Cau grimaça
- C'était un soir, en été... Une femme est venue... Elle voulait les photos... Les mêmes que vous... Je m'en souviens maintenant...
Ces nouvelles données bouleversaient totalement les convictions de Karim.
Dès 1982, " on " cherchait les photographies du petit jude.
- T'a-t-elle parlé de Jude ? Jude Itero ? T'a-t-elle donné ce nom?
150
-Non. Elle ajuste pris les photos et les négatifs.
- Elle t'a filé du fric ?
L'homme acquiesça.
- Combien ?
-Vingt mille francs... Une fortune pour l'époque... pour quelques clichés de mômes...
- Pourquoi voulait-elle ces photos ?
-Je ne sais pas. Je n'ai pas discuté.
- Ces photos, tu as d˚ les regarder... Y avait-il un môme qui avait un truc particulier au visage ? Un truc qu'on aurait pu vouloir cacher?
- Non. Je n'ai rien vu... Je ne sais pas... Je ne sais plus.
- Et la femme ? Comment était-elle ? C'était une grande femme baraquée ?
C'était sa mère ?
Soudain le vieux s'immobilisa, puis il éclata de rire. Un grand rire grave, raclant des miasmes du tréfonds. Il grinça:
- «a risquait pas.
Karim empoigna l'homme de ses deux poings, le propulsant au-dessus des Ordex.
-POURqUOI?
Les yeux de Cau roulèrent sous ses paupières froissées.
- C'était une sueur. Une putain de sueur catholique!
21
I. y avait trois églises à Sarzac. L'une était en réfection, l'autre sous la tutelle d'un vieux prêtre moribond, la troisième dirigée par un jeune curé, sur lequel couraient les bruits les plus obscurs. On murmurait qu'il buvait en compagnie de sa mère, dans le secret du presbytère. Le lieutenant, qui détestait globalement tous les habitants de Sarzac et plus encore leur passion de la rumeur, devait pourtant admettre qu'ils avaient cette fois raison : lui-même avait été appelé une fois en renfort, pour séparer la mère et le fils, au terme d'une bagarre d'apocalypse.
C'était ce prêtre que Karim avait choisi pour obtenir ses informations.
Il pila devant le presbytère. Une maison de ciment sans gr‚ce, à un étage, qui jouxtait une église moderne aux vitraux asymétriques. La petite plaque indiquait: " Ma paroisse ". Des ronces et des orties se disputaient le pas de la porte. Il sonna. Des minutes s'écoulèrent. Karim entendit des cris étouffés. Il jura intérieurement; il n'avait pas besoin de ça.
Enfin, on ouvrit.
Karim eut l'impression de contempler un naufrage. A midi, le prêtre empestait déjà l'alcool. Son visage de vache maigre était dévoré par une barbe irrégulière et des cheveux hirsutes, comme voilés de cendres. Ses yeux avaient la couleur de la nicotine. Sa veste piquait du col. Des taches luisaient sur son plastron. En tant que prêtre, cet homme était fini, br˚lé, rétamé. Son destin religieux n'aurait duré que ce que durent les feuilles d'encens br˚lant leur parfum obsédant.
- que voulez-vous, mon fils ?
La voix était r‚peuse, mais ferme.
- Karim Abdouf, lieutenant de police. Nous nous connaissons.
L'homme réajusta son col gris‚tre.
-Ah oui, il me semble... (Il lança des regards traqués, de droite à
gauche.) Ce sont les voisins qui vous ont appelé ?
Karim sourit.
- Non. J'ai besoin de votre aide. Pour une enquête.
-Ah? Bon. Entrez.
Le flic pénétra dans la maison et sentit aussitôt ses 152
semelles poisser. Il baissa les yeux: des traînées brillantes maculaient le linoléum.
- C'est ma mère, souffla le prêtre. Elle ne fait plus rien. Elle salit tout avec ses confitures. (Il se frotta les cheveux, défait.) C'est fou, elle ne mange plus que ça.
La décoration était chaotique. Des lambeaux d'adhésif, collés de travers, imitaient le bois, la céramique, le tissu. Par l'embrasure d'une porte, le policier aperçut des rectangles de mousse jaune, découpés au cutter, des coussins mal assortis, qui esquissaient la caricature d'un salon. Un fatras d'outils de jardinage traînait par terre. En face, une autre pièce abritait une table de formica, supportant des assiettes sales, et un lit défait.
Le prêtre obliqua dans le salon. Il trébucha et se reprit. Karim dit
- Servez-vous un verre. Nous gagnerons du temps.
Le curé se retourna, l'oeil hostile.
-Vous ne vous êtes pas regardé, mon fils. Vous tremblez des pieds à la tête.
Karim déglutit. Il était encore en état de choc. Depuis la séance musclée chez le photographe, il n'avait pas réfléchi, pris aucune distance. Il entendait juste un bourdonnement dans sa tête et sentait des coups de marteau dans sa poitrine. Machinalement, il se passa la manche de sa veste sur la figure, à la façon d'un gamin morveux.
Le prêtre se remplit un verre d'alcool.
-Je vous sers quelque chose ? demanda-t il avec un sou rire désagréable.
- Je ne bois pas.
L'homme en noir absorba une gorgée. Le sang caracola dans son visage décharné. Ses yeux de fièvre flamboyèrent comme du soufre. Il eut un rire moqueur.
- L'islam, hein ?
- Non. Je garde l'esprit clair, pour mon boulot. C'est tout.
Le religieux brandit son verre.
-A votre boulot, donc.
153
Dans le couloir, Karim aperçut la mère, qui allait et venait. Elle se tenait vo˚tée, cassée plutôt, et pressait contre elle un pot de confiture.
II songea au caveau ouvert, aux skins, à la sueur qui achetait des photographies scolaires, et maintenant ces deux figures de train-fantôme.
Il avait ouvert une boîte de Pandore qui semblait devoir charrier des cauchemars sans discontinuer.
Le prêtre surprit son regard
-Laissez, mon fils, ce n'est rien. (Il s'assit sur un des matelas de mousse.) Je vous écoute.
Karim leva une main, avec douceur.
-Juste une chose. S'il vous plaît, ne m'appelez plus " mon fils ".
- Vous avez raison, rétorqua l'homme en ricanant. Déformation professionnelle.
Le prêtre but une lampée, avec un geste ironique. Il retrouvait une contenance désabusée.
- Sur quel genre d'enquête travaillez-vous ?
Karim comprit avec satisfaction que le curé n'était pas encore informé de la profanation du cimetière. Crozier avait donc réussi à éviter la moindre fuite.
-Je suis désolé, je ne peux rien vous dire. Sachez seulement que je cherche un couvent. Dans les environs de Sarzac et de Cahors. Ou même ailleurs, dans la région. Je compte sur vous pour m'aider à le trouver.
-Vous connaissez la congrégation ?
- Non.
L'homme se servit un second verre. Des reflets épais tournoyaient dans son petit verre.
- Il y en a plusieurs par ici. (Il ricana de nouveau.) La région doit prêter au recueillement...
- Combien ?
-Dans le seul département, au moins une dizaine.
Karim effectua un bref calcul mental. Visiter ces couvents, sans doute dispersés dans toute la région, lui prendrait une journée, au bas mot. Or, il était plus de seize heures. Il ne disposait plus que de deux heures.
L'impasse.
154
Le prêtre s'était levé et fouillait dans un placard. " Ah, voilà. " Il feuilleta une sorte d'annuaire aux feuilles de papier bible. La mère entra dans la pièce et trottina jusqu'à la bouteille. Elle se servit un verre sans jeter un regard àKarim. Elle n'avait d'yeux que pour son fils. Des yeuxdéclics, des yeux d'oiseau, creusés de haine. Le prêtre ordonna, tout en lisant l'annuaire
- Laisse-nous, maman.
La femme ne répondit pas. Elle tenait son verre à deux mains. Des jointures comme des osselets. Elle fixa soudain Karim. Sa voix s'éleva, aigrelette
- qui êtes-vous ?
- Laisse-nous. (Le prêtre se tourna vers Karim.) Voilà. J'ai marqué les pages des dix couvents, si vous voulez bien les noter... Mais ils sont assez éloignés les uns des autres...
Karim scruta les pages. Il connaissait vaguement les noms des villages indiqués. Il sortit son carnet et les nota avec précision.
- qui êtes-vous ? poursuivit la mère.
-Retourne dans ta chambre, maman! cria le prêtre.
Il s'approcha de Karim.
- que cherchez-vous au juste ? Peut-être pourrais-je vous aider...
Karim dressa son feutre et fixa l'homme d'église.
-Je cherche une sueur. Une sueur qui s'intéresse à des photographies.
- quelle sorte de photographies ?
Ce fut fulgurant, mais Karim capta une lueur dans le regard du prêtre.
-Vous avez déjà entendu parler d'une histoire de ce genre ?
L'homme se gratta les cheveux
-Je... non.
Karim demanda
- quel ‚ge avez-vous ?
-Moi? Mais... vingt-cinq ans.
155
La mère se servit un nouveau verre, toutes oreilles tendues. Karim poursuivit
-Vous êtes né à Sarzac ?
- Oui.
- Et vous avez suivi votre scolarité ici ?
Le prêtre leva une épaule.
- Oui, jusqu'au second cycle. Après, je suis entré au...
- quelle école ? Jean Jaurès ?
- Oui, mais...
Le rapprochement lui apparut soudain.
- Elle est venue ici.
- quoi ?
- La sueur. La sueur que je recherche... Elle est venue vous acheter vos photos de classe. Bon sang. Elle a récupéré tous les portraits scolaires qui pouvaient traîner dans les foyers. Vous étiez dans la même classe que Jude Itero ? Est-ce que ce nom vous dit quelque chose ?
Le prêtre était devenu très p‚le
-Je... je ne comprends rien à ce que vous racontez.
La voix de la mère s'éleva
- qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
Karim se passa les mains sur le visage, comme s'il tournait une page sur ses propres traits.
-Je reprends par le début. Si vous avez suivi une scolarité normale, vous deviez être en CM2 en 1982, non?
- Mais cela fait près de quinze ans !
- Et en CM1 en 1981.
Le prêtre se raidit, épaules rentrées. Ses doigts se crispèrent sur le dos d'une chaise. Malgré son jeune ‚ge, ses mains ressemblaient à celles de sa mère. Déjà vieilles et noyautées de veines bleu‚tres.
- Oui, les... les dates pourraient concorder...
-Vous étiez donc dans la classe d'un petit garçon qui s'appelait Itero.
Jude Itero. Ce n'est pas un nom ordinaire. Réfléchissez. C'est très important pour moi.
-Non, franchement, je...
Karim avança d'un pas.
156
- Mais vous vous souvenez d'une sueur à la recherche de photos scolaires, n'est-ce pas ?
- Je...
La mère ne perdait pas un mot.
- Petit salaud, c'est vrai ce que raconte cet Arabe ? ditelle.
Elle pivota et sautilla vers la porte. Karim en profita: il serra les épaules du prêtre et lui souffla à l'oreille
- Racontez-moi. Bordel de merde, éclairez-moi
Le prêtre s'écroula sur un coin du matelas de mousse.
-Je n'ai jamais compris ce qui est arrivé ce soir-là...
Karim s'agenouilla. Le prêtre articula d'une voix sourde
- Elle est venue... un soir d'été.
-Juillet 1982 ?
Il acquiesça d'un signe de tête.
-Elle a frappé à notre porte... Il faisait une chaleur... terrifiante...
Comme si les dernières heures du jour cuisaient les pierres... Je ne sais plus pourquoi, mais j'étais seul... Je lui ai ouvert... Seigneur... Vous vous rendez compte ?J'avais à peine dix ans et cette sueur m'est apparue dans la pénombre, avec son voile noir et blanc...
- que vous a-telle dit?
-Elle m'a d'abord parlé de l'école, de mes notes en classe, de mes matières préférées. Elle avait une voix très douce... Puis elle a demandé à voir mes camarades... (Le prêtre s'essuya le visage, lacéré de sueur.) Je... je lui ai apporté ma photo de classe... Celle o˘ nous étions tous... J'étais très fier de lui présenter mes copains, vous voyez ? C'est là que j'ai compris qu'elle cherchait quelque chose. Elle a observé longuement l'image et m'a demandé si elle pouvait la garder... Pour avoir un souvenir, disait-elle...
-Vous a-t-elle demandé d'autres photos ?
Le prêtre hocha la tête. Sa voix s'assourdit
- Elle voulait aussi le portrait de CM1, de l'année précédente.
Karim le savait: il pourrait interroger chaque parent d'un élève de ces deux classes, plus aucun d'eux ne possé-157
derait la photographie de ces groupes. Mais pourquoi une religieuse cherchait-elle à rafler ces clichés ? Il sembla àKarim qu'une jungle de pierres se dressait autour de lui, cerclée d'obscurité.
La mère réapparut dans l'encadrement de la porte. Elle serrait une boîte à
chaussures contre sa poitrine.
- Petit salaud. Tu as donné nos photographies. Tes photus de classe. quand tu étais si gentil, si mignon...
- Tais-toi, maman! (Le prêtre scella son regard dans celui de Karim.) J'avais déjà la vocation, vous comprenez ? J'ai été comme hypnotisé par cette grande femme...
- Grande ? Elle était grande ?
- Non... Je ne sais pas... J'avais dix ans... Mais je la revois encore, avec sa cape noire... Elle parlait d'une voix si paisible... Elle voulait ces photos. Je les lui ai données, sans hésiter. Elle m'a béni et a disparu. J'ai cru à un signe... Je...
- Salaud!
Karim jeta un regard à la vieille mère, qui fulminait. Il revint au fils et comprit que le prêtre allait se fermer dans ses souvenirs. Il prit son ton le plus apaisant
-Vous a-t-elle dit pourquoi elle voulait cette image ?
- Non.
-Vous a-t-elle parlé de Jude ?
- Non.
-Vous a-t-elle donné de l'argent?
Le prêtre grimaça.
-Mais non ! Elle m'a demandé les deux photos, c'est tout! Seigneur... Je...
j'ai cru que cette visite était un signe, vous comprenez ? Une reconnaissance divine 1
Il sanglotait.
-Je ne savais pas encore que j'étais un bon à rien. Un alcoolique. Un taré.
Confit dans la gnôle. Le fils de cette... Comment donner ce qu'on ignore soi-même? (Il implorait maintenant Karim, cramponné à sa veste en cuir.) Comment apporter la lumière lorsqu'on est noyé par les ténèbres? Comment?
Comment?
Sa mère l‚cha la boîte, des photos se répandirent sur le 158
sol. Elle se jeta sur lui, toutes griffes dehors. Elle lui frappa le dos, les épaules, à petits coups en mitraille.
-Salaud, salaud, salaud!
Karim recula, terrifié. Toute la pièce palpitait. Il comprit qu'il devait partir. Sinon lui-même allait tourner cinglé. Mais il ne possédait pas encore toutes les réponses. Il repoussa la femme et se pencha à la hauteur du prêtre.
- Dans quelques secondes, je serai dehors. Tout sera terminé. Vous avez revu la sueur, n'est-ce pas ?
L'homme acquiesça, fracassé de sanglots.
- Comment s'appelle-t-elle ?
Le prêtre renifla. Sa mère faisait les cent pas en grognant des mots inintelligibles.
- Comment s'appelle-t-elle ?
- Saeur Andrée.
- quel couvent ?
-Saintjean-de-la-Croix. Les carmélites.
- O˘ est-ce ?
L'homme plongea sa tête dans ses bras. Karim le releva par l'épaule.
- O˘ est-ce ?
- Entre... entre Sète et le cap d'Agde, tout près de la mer. Je vais la voir parfois, quand le doute m'assaille. Pour moi, elle est un recours, vous comprenez ? Une aide... Je...
La porte battait déjà dans le vent. Le flic courait vers sa voiture.
22
LE ciel s'était de nouveau assombri. Sous les nuages, le Grand Pic de Belledonne s'élevait, comme une vague noire et monstrueuse, pétrifiée dans ses flancs de pierre. Ses versants, hérissés d'arbres minuscules, semblaient se dématérialiser dans les hauteurs en une blancheur troublée de brumes. Les c‚bles des téléphériques s'étiraient à la verticale, tels des filins minuscules, tendus sur la neige.
-Je pense que le tueur est monté là-haut, avec Rémy Caillois, alors qu'il était encore vivant. (Niémans sourit.) Je pense qu'ils ont pris l'un de ces téléphériques. Un alpiniste expérimenté peut facilement mettre en route le système, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit.
- Pourquoi êtes-vous si s˚r qu'ils sont allés là-haut ?
Fanny Ferreira, la jeune professeur de géologie, était magnifique: dans le col de sa capuche-tempête, son visage vibrait d'une fraîcheur, d'une jeunesse stridentes. Comme un cri de temps. Ses cheveux virevoltaient autour de ses tempes, ses yeux brillaient dans la pénombre de sa peau.
Niémans éprouvait une furieuse envie de mordre cette chair tissée de vie pure. Il répondit
163
-Nous avons la preuve que le corps a voyagé dans les glaciers d'une de ces montagnes. Mon instinct me dit que cette montagne est le Grand Pic et que le glacier est celui du cirque de Vallernes. Parce que c'est ce sommet qui surplombe la faculté et la ville. Parce que c'est de ce glacier que coule la rivière qui rejoint le campus. Je pense que le tueur est ensuite descendu dans la vallée par le torrent, dans un Zodiac ou un truc de ce genre, avec le corps de sa victime à bord. Alors seulement il l'a encastré
dans la roche, pour l'exposer aux reflets de la rivière...
Fanny lançait des regards crispés autour d'elle. Des gendarmes allaient et venaient autour des cabines des téléphériques. Il y avait des armes, des uniformes, de la tension. Elle déclara, d'un air obtus
- «a ne m'explique toujours pas ce que je fous là.
Le commissaire sourit. Les nuages voyageaient lentement dans le ciel, comme un convoi funéraire parti enterrer le soleil. Le policier était vêtu lui aussi d'une veste de goretex, d'un surpantalon étanche de kevlar-tec, bouclé aux chevilles sur des chaussures d'alpinisme.
- C'est tout simple : je compte monter là-haut, en quête d'indices. Et j'ai besoin d'un guide.
- quoi ?
-Je vais survoler le glacier de Vallernes jusqu'à ce que je trouve un signe. Et j'ai besoin d'un expert pour me guider: j'ai tout naturellement pensé à vous. (Niémans sourit une nouvelle fois.) C'est vous-même qui m'avez dit que vous connaissiez par coeur cette montagne.
-Je refuse.
- Soyez raisonnable. Je peux vous assigner comme témoin sur le terrain. Je peux simplement vous réquisitionner en qualité de guide. On m'a dit que vous possédiez votre brevet national. Ne faites pas d'histoires. Nous allons juste survoler ce versant et sillonner le cirque en hélicoptère. Il n'y en a que pour quelques heures.
Niémans fit signe aux gendarmes qui attendaient, près 164
d'une estafette. Ils déposèrent de gros sacs de toile imperméable sur les talus, à quelques mètres.
-J'ai fait monter du matériel. Pour l'expédition. Si vous voulez vérifier que...
- Pourquoi m'avoir appelée, moi ? reprit-elle, plus butée qu'une licorne.
N'importe quel gendarme ferait l'affaire... (Elle désigna les hommes qui s'activaient derrière elle.) Les secours en montagne, ce sont eux, vous savez ?
Le policier se pencha vers elle.
- Eh bien, disons que je vous drague.
Fanny le foudroya du regard.
- Commissaire, il y a moins de vingt-quatre heures, j'ai découvert un cadavre encastré dans une falaise. J'ai subi plusieurs interrogatoires et passé un bon bout de temps au poste. Je serais vous, je la jouerais en douceur avec les vannes macho!
Niémans observait son interlocutrice. Malgré le meurtre, malgré cette atmosphère funeste, il subissait à plein le charme de cette femme musclée et sauvage. Fanny répéta, croisant les bras
-Alors, encore une fois: pourquoi moi?
L'officier de police saisit par terre une branche morte, bordée de lichen, et en éprouva sa souplesse, d'un geste nerveux.
-Parce que vous êtes géologue.
Fanny fronça les sourcils. L'expression de son visage avait changé. Niémans s'expliqua
-Après analyse, les traces d'eau que nous avons retrouvées sur le corps de la victime datent d'une période qui remonte avant les années soixante.
Cette eau contient des résidus d'une pollution qui n'existe plus. Des résidus d'une précipitation qui est tombée dans la région il y a plus de trente-cinq ans. Vous comprenez ce que ça signifie, n'est-ce pas ?
La jeune femme paraissait intriguée, mais ne répondit pas. Niémans s'agenouilla et dessina sur le sol, à l'aide de son morceau de bois, des traits superposés.
165
-Je me suis renseigné. Les précipitations de chaque année se compressent en une strate de vingt centimètres d'épaisseur, sur la calotte des plus hauts glaciers, là o˘ il n'y a plus de fonte. (Il désignait les différentes couches de son dessin.) Ces strates sont conservées là-haut pour toujours, comme dans des archives de cristal. C'est donc dans l'un de ces glaciers que le corps a voyagé et qu'il a retenu cette eau surgie du passé.
Il regarda Fanny.
-Je veux plonger dans ces glaces, Fanny. Je veux descendre jusqu'à ces eaux anciennes. Parce que c'est là que le tueur a éliminé sa victime. Ou l'a transportée, je ne sais pas. Et j'ai besoin d'un scientifique qui saura exactement trouver les crevasses o˘ l'on peut rejoindre ces glaces profondes.
Un genou au sol, Fanny observait maintenant le dessin dans l'herbe. La lumière était grise, minérale, diluée de reflets. Les yeux de la jeune femme scintillaient comme des étoiles de neige. Impossible de dire ce qu'elle pensait. Elle murmura
- Et si c'était un piège ? Si le tueur avait seulement récupéré ces cristaux pour vous attirer au sommet ? Les strates dont vous parlez sont situées à plus de trois mille cinq cents mètres d'altitude. Ce n'est pas une petite promenade. Làhaut, vous serez vulnérable et...
-J'y ai pensé, admit Niémans. Mais alors, cela signifierait qu'il s'agit d'un message. que le meurtrier veut que nous montions. Et nous allons monter. Connaissez-vous dans le cirque de Vallernes les crevasses o˘ nous pourrions atteindre les glaces du passé ?
Fanny acquiesça, d'un bref signe de tête.
- Combien y en a-t-il ? reprit Niémans.
- Sur ce glacier, je pense à une seule crevasse, particulièrement profonde.
- Parfait. A-t-on une chance de descendre, vous et moi, dans ce gouffre ?
Un fracas d'hélicoptère vrilla soudain le ciel. Le gronde-166
ment des pales se rapprocha, les herbes ondulées se renflèrent, la surface du torrent frissonna, à quelques mètres de là. L'officier répéta
- A t-on une chance, Fanny ?
Elle jeta un regard à l'engin assourdissant et passa sa main dans ses cheveux bouclés. Son profil, légèrement penché, fit tressaillir Niémans.
Elle sourit
- Il va falloir vous accrocher, monsieur le policier.
23
Vus du ciel, la terre, les rocs et les arbres se partageaient le territoire en une succession de sommets et de vallées, de lumières et de renfoncements. A mesure que l'hélicoptère survolait le paysage, Niémans observait cette alternance avec l'émerveillement d'une première fois. Il admirait ces lacs d'épines sombres, ces chavirements de moraines, ces vertiges de pierres. Il avait l'impression de saisir, à travers ces horizons solitaires, une vérité profonde de notre planète. Une vérité
soudain mise à nu, violente, incorruptible, qui résisterait toujours aux volontés de l'homme.
L'hélicoptère se dirigeait parfaitement à travers les dédales des reliefs, remontant imperturbablement le cours de la rivière, dont tous les affluents convergeaient maintenant, à rebours, en un seul flux étincelant. Aux côtés du pilote, Fanny, tête baissée, scrutait les flots, qui décochaient çà et là des éclats furtifs. C'était désormais la jeune femme qui dirigeait les opérations.
Le vert des forêts se morcela. Les arbres reculèrent, se glissèrent dans leurs propres ombres, comme renonçant à
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se mesurer au ciel. Ce fut le tour des terres noires - caillebotis stérile qui devait être quasiment gelé toute l'année. Des mousses noir‚tres, de mornes lichens, des marécages figés, provoquant un sentiment intense de désolation. Bientôt, de larges crêtes grises apparurent. Des arêtes rocailleuses, surgies ici comme sous la puissance des soupirs de la terre.
Puis de nouveaux renfoncements, comme les douves noires d'une forteresse interdite. La montagne était là. Elle se profilait, s'étirait, se dénudait, déployant ses contreforts d'abîmes.
Enfin, ce fut l'éblouissement. Le blanc immaculé. Les dômes couverts de neige. Les fissures de glace, dont les lèvres commençaient à se refermer avec l'automne. Niémans discerna le cours des eaux qui se pétrifiaient au coeur de leur travée. Malgré la grisaille du ciel, la surface de ce serpent de lumière était éclatante, comme flambée à blanc. Il rabattit ses lunettes de polycarbonate, agrafant les coques protectrices sur les côtés, scruta la rivière stigmatisée. Au fond de son lit immaculé, il pouvait repérer des traits bleutés, comme des souvenirs du ciel, emprisonnés ici. Le fracas des pales était maintenant absorbé par la neige.
A l'avant, Fanny ne cessait de scruter son GPS (Global Positioning System), un récepteur sur petit cadran à quartz qui lui permettait de se positionner par rapport à des données satellite. Elle saisit le micro relié à son casque et s'adressa au pilote
- Là-bas, au nord-est, le cirque.
Le pilote acquiesça et vira, avec une mobilité de jouet, vers un grand cratère d'au moins trois cents mètres de long, en forme de boomerang, qui semblait s'alanguir sur l'extrême versant du pic. A l'intérieur de ce bassin, une monstrueuse langue de glace se déployait, distillant des éclats lustrés dans ses hauteurs et des reflets plus sombres, en bas de la pente, là o˘ les glaces s'accumulaient, se compressaient, se fracassaient au point de former des lames pétrifiées. Fanny hurla à l'attention du pilote
- Ici. Juste en bas. La grande crevasse.
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L'hélicoptère se dirigea vers les confins du glacier, o˘ les arêtes translucides, accumulées en escalier, s'ouvraient en une longue faille -
lézarde de ténèbres qui semblait sourire dans un visage fardé de neiges.
L'engin se posa dans un tourbillon de poudreuse. La tempête des pales dessinait de larges sillons sur la neige.
- Deux heures, hurla le pilote. Je reviens dans deux heures. Après, ce sera la nuit.
Fanny régla son GPS puis le tendit à l'homme, indiquant ainsi le point o˘
elle souhaitait qu'il revienne les chercher. L'homme acquiesça. Niémans et Fanny sautèrent sur le sol, tenant chacun un énorme sac étanche.
Aussitôt l'engin s'éloigna, comme happé par le ciel, laissant les deux silhouettes au silence des neiges éternelles.
Il y eut un bref moment de recueillement. Niémans leva les yeux et scruta le précipice de glace, au bord duquel ils se trouvaient, telles deux particules humaines dans un désert blanc. Le policier était ébloui, tous sens en alerte. Il lui semblait percevoir, contrastant avec la démesure du paysage, le murmure léger de la neige, dont les cristaux croustillaient dans une frilosité secrète, intime.
Il lança un regard à la jeune femme. Taille cambrée, épaules tendues, elle respirait à fond, comme se gorgeant de froid et de pureté. La montagne semblait lui avoir rendu sa bonne humeur. Le policier supposa que cette femme n'était heureuse que dans ces reflets de moire, cette pression plus légère. Il songea à une fée. Une créature des montagnes. Il désigna la crevasse et demanda
- Pourquoi celle-ci et pas une autre ?
- Parce que c'est la seule qui soit assez profonde pour atteindre les strates qui vous intéressent. Elle s'ouvre jusqu'à cent mètres de profondeur.
Niémans se rapprocha.
- Cent mètres ? Mais nous n'avons besoin de descendre qu'à quelques mètres pour atteindre les couches correspondant aux années soixante. J'ai fait mes calculs : à raison de vingt centimètres par année, nous...
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Fanny sourit.
- «a, c'est la théorie. Mais ce glacier ne répond pas àcette moyenne. Les glaces dans la cuvette sont écrasées, àl'oblique. Autrement dit, elles s'évasent, s'allongent. En fait, chaque année est représentée dans ce gouffre par une couche d'environ un mètre d'épaisseur. Recommencez vos calculs, monsieur le policier. Pour remonter trente-cinq années, nous allons devoir descendre...
- ... à plus de trente-cinq mètres ?
La jeune femme acquiesça. quelque part, dans une niche bleutée, un léger ruissellement s'écoulait. Le petit rire d'un creuset d'eau vive. Fanny désigna le gouffre derrière elle.
-J'ai également choisi cette faille pour une autre raison. La dernière station du téléphérique n'est qu'à huit cents mètres. Si vous avez vu juste, si le tueur a vraiment attiré sa victime dans une crevasse, il y a de fortes chances pour qu'il l'ait fait ici. C'est le gouffre le plus accessible à pied.
Fanny se laissa choir sur le sol, tout en ouvrant son sac. Elle saisit deux paires de crampons d'acier laminé. Elle en lança une à Niémans.
- Fixez ça sous vos pieds.
Niémans s'exécuta. II cala les deux semelles de pointes métalliques en les ajustant aux débords de ses chaussures. Il boucla ensuite les sangles de néoprène comme des étriers. Il songea aux fixations des patins à roulettes de son enfance.
Fanny extirpait déjà du sac des tiges filetées et creuses, qui s'achevaient en une boucle oblongue. " Des broches àglace ", commenta-t-elle, laconiquement. Son souffle se cristallisait en une buée brillante. Elle saisit ensuite un marteau-piolet au manche renflé, dont chaque élément nickelé semblait amovible, puis elle tendit un casque àNiémans, qui regardait ces objets avec curiosité. Ces instruments semblaient à la fois très sophistiqués et d'une simplicité évidente. Ils paraissaient fabriqués avec des maté-170
riaux révolutionnaires, inconnus, et arboraient des couleurs de bonbons anglais.
- Approchez-vous.
Fanny ajusta autour de sa taille et ses cuisses un baudrier matelassé, qui ressemblait à un labyrinthe de sangles et de boucles. Pourtant la jeune femme le ferma en quelques secondes. Elle se recula, comme une styliste qui contemplerait son modèle.
-Vous êtes superbe, sourit-elle.
Ensuite, elle s'empara d'une lampe complexe, comportant à la fois des lanières croisées, un système électrique et une mèche plate, dressée devant un réflecteur. Niémans eut le temps de s'apercevoir dans ce miroir: en cagoule, casque, baudrier et pointes d'acier, il ressemblait à un yéti futuriste. Fanny fixa la lampe sur le casque du policier puis fit passer un tuyau derrière son épaule. Elle fixa le réservoir qui y était relié à la ceinture de Niémans et murmura
" C'est une lampe à acétylène. Elle fonctionne au carbure. Je vous montrerai, le moment venu. " Puis elle releva les yeux et s'adressa à
Niémans d'un ton grave
- La glace est un monde à part, commissaire, attaquat-elle. Oubliez vos réflexes, vos habitudes, vos modes de déduction. Ne vous fiez à rien : ni aux reflets, ni à la dureté, ni à l'aspect des parois. (Elle désigna le gouffre, tout en fixant son propre baudrier.) Dans ce ventre, là, tout va devenir stupéfiant, extraordinaire, mais tout sera piégé. C'est une glace comme vous n'en connaissez pas. Une glace hypercompressée, plus dure que du béton, mais qui peut aussi abriter un puits sous une plaque de quelques millimètres. Moi seule vous donnerai les consignes à exécuter.
Fanny s'arrêta, laissant à ses mots le temps de prendre tout leur poids. La condensation dessinait autour de son visage un halo enchanté. Elle groupa ses cheveux en chignon et enfila sa cagoule.
- Nous allons pénétrer dans le moulin par ici, reprit-elle. Il y a une dénivellation, ce sera plus facile. C'est moi qui passerai la première et planterai les broches. Le gaz emprisonné que je vais libérer en fêlant la glace tracera une lézarde géante, de plusieurs dizaines de mètres. Cette faille peut partir à la verticale, ou à
l'horizontale. Vous devrez vous écarter de la paroi. Cela provoquera un bruit de tonnerre. Ce n'est rien en soi, mais cela peut libérer des blocs de glace, des stalactites. Ayez des yeux partout, commissaire. Soyez toujours aux aguets, et ne touchez à rien.
Niémans intégrait les injonctions de la jeune femme. C'était bien la première fois qu'il était aux ordres d'une môme aux cheveux bouclés. Fanny parut percevoir ce frémissement d'orgueil. Elle reprit, sur un ton à la fois amusé et autoritaire
- Nous allons perdre la notion du temps et des distances. Notre seul repère sera la corde. Je dispose de plusieurs sacs de cent mètres de corde chacun et moi seule peux mesurer la distance parcourue. Vous avancerez dans mes traces, et vous suivrez mes ordres. Pas d'initiatives personnelles. Pas de gestes spontanés. C'est bien compris ?
- OK, souffla Niémans, c'est tout?
- Non.
Fanny scruta encore le ciel, saturé de nuages.
-Je n'ai accepté cette expédition qu'à cause de l'orage. Si le soleil revient, nous devrons remonter aussitôt.
- Pourquoi ?
- Parce que la glace fondra. Les torrents se réveilleront et nous tomberont dessus, le long des parois. Des eaux dont la température ne dépassera pas deux degrés. Or, nos corps seront br˚lants, à cause des efforts réalisés.
Ce sera le premier choc, qui risque de nous faire sauter le coeur. Si nous survivons à ça, l'hydrocution nous achèvera aussitôt après. Membres engourdis, mouvements ralentis... Je ne vous fais pas un dessin. Nous serons pétrifiés en quelques minutes, comme des statues, suspendues à notre corde. Donc, quoi qu'il arrive, quoi que nous trouvions, aux premiers signes de soleil, nous remontons.
Niémans s'arrêta sur ce dernier phénomène.
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- Cela signifie que le tueur avait, lui aussi, besoin d'un orage pour descendre dans la faille ?
- D'un orage. Ou de la nuit.
Le commissaire réfléchit: lorsqu'il avait enquêté sur les nuages, il avait appris que le soleil avait brillé toute la journée du samedi dans la région. Si le meurtrier, avec sa victime, était réellement descendu à
travers les glaces, alors cela signifiait qu'il avait attendu la nuit.
Pourquoi accumuler tant de difficultés ? Et pourquoi être ensuite revenu dans la vallée avec le corps ?
Niémans marcha maladroitement, gêné par ses crampons, jusqu'au bord de la faille. Il risqua un regard: le canyon n'était pas vertigineux. Cinq mètres plus bas, les parois se bombaient au contraire, au point de presque se rejoindre. Le gouffre ne ménageait plus alors qu'une fine tranchée, qui ressemblait aux lèvres d'un coquillage infini.
Fanny le rejoignit et commenta, tout en accrochant quantité de mousquetons et de broches autour de sa taille
- Le torrent se glisse dans la crevasse et se déploie quelques mètres plus bas. C'est pourquoi le gouffre est beaucoup plus large après cette première faille. Dessous, les eaux éclaboussent les parois et les creusent. Nous devons nous glisser à l'intérieur, passer entre ces m‚choires.
Niémans contemplait les deux bords de glace qui semblaient s'entrouvrir comme à regret sur le gouffre.
- Si nous descendions plus bas dans le glacier, nous pourrions retrouver les eaux des siècles passés ?
- Absolument. En zone arctique, on peut descendre ainsi jusqu'à des époques très anciennes. A plusieurs milliers de mètres de profondeur, il y a, intactes, les eaux qui ont poussé Noé à construire son arche. Ainsi que l'air qu'il respirait.
- L'air ?
- Des bulles d'oxygène, emprisonnées dans les glaces.
Niémans était stupéfait. Fanny endossa son sac à dos et s'agenouilla au bord de la crevasse. Elle vissa une première broche et accrocha un mousqueton dans lequel elle passa
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une corde. Elle regarda encore le ciel d'orage, puis déclara d'une manière espiègle
- Bienvenue dans la machine à remonter le temps, commissaire.
is descendirent en rappel.
Le policier était suspendu à une corde, elle-même glissée dans une poignée autobloquante. Pour descendre, il n'avait qu'à presser la poignée qui libérait aussitôt la corde, en douceur. Dès qu'il rel‚chait sa pression, le système se bloquait de nouveau. Il restait alors dans le vide, comme assis sur son baudrier.
Concentré sur ce simple geste, Niémans écoutait les ordres de Fanny qui, quelques mètres plus bas, lui indiquait le moment o˘ il pouvait se laisser coulisser. Parvenu à la broche suivante, le policier changeait de filin en prenant soin d'abord de s'assurer avec une longe - une corde courte fixée à
son baudrier. Avec toutes ses ramifications, Niémans se faisait penser à
une sorte de pieuvre dont les tentacules auraient tinté comme un traîneau de Noêl.
Au fil de la descente, le commissaire surplombait la jeune femme sans la voir, mais il éprouvait une confiance spontanée dans son expérience. A mesure qu'il longeait la paroi, il l'entendait s'activer à quelques mètres en dessous de lui. A cet instant, il ne pensait à rien. A travers sa propre concentration, il éprouvait simplement des sensations mêlées, vives, inédites. Le souffle froid de la muraille. Le soutien du baudrier qui maintenait son corps en suspens,
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au-dessus du vide. La beauté de la glace qui brillait d'un bleu sombre, tel un bloc de nuit arraché au firmament.
Bientôt, ils quittèrent la lumière du ciel. Ils passèrent sous les bords renflés de la faille, pénétrant dans le coeur même du gouffre. Niémans eut le sentiment de plonger dans la panse cristallisée d'un animal monstrueux.
Sous cette cloche de glace, constituée de cent pour cent d'humidité, ses sensations s'aiguisaient, s'intensifiaient encore. Il admirait, subrepticement, les parois sombres et translucides qui décochaient des éclats revêches, comme des échos de lumière. Dans l'obscurité, chacun de leurs gestes provoquait une résonance de caverne.
Enfin, Fanny posa le pied sur une sorte de coursive, presque horizontale, qui courait tout au long de la paroi. Niémans parvint à son tour sur la marche naturelle. Les deux murs de la crevasse s'étaient de nouveau resserrés et n'étaient plus espacés maintenant que de quelques mètres.
-Approchez-vous, ordonna-t-elle.
Le policier s'exécuta. Fanny pressa un déclic sur le sommet de son casque -
Niémans aurait juré qu'elle avait allumé un briquet - et soudain une forte lueur jaillit. Dans le réflecteur du casque de la femme, le policier aperçut une nouvelle fois sa silhouette. Il discerna surtout la flamme d'acétylène, sorte de cône inversé, qui diffusait par réfraction cette puissante lumière. Fanny, à t‚tons, alluma sa propre lampe et souffla
- Si votre tueur est venu dans ce gouffre, c'est ici qu'il est passé.
Niémans la regarda, sans comprendre. L'éclat jaun‚tre de sa lampe, tombant à l'horizontale, déformait le visage de la femme, le transformant en ombres accentuées, inquiétantes.
- Nous sommes à la juste profondeur, reprit-elle en désignant la surface lisse de la muraille. Moins trente mètres sous la vo˚te, soit les neiges cristallisées des années soixante, et au-delà...
Fanny saisit un nouveau sac de cordes puis fixa une bro-175
che dans la paroi. Après l'avoir plantée en quelques coups de marteau, elle la vissa en glissant un mousqueton dans sa boucle et en vrillant la tige filetée, comme elle aurait fait avec un tire-bouchon. La puissance de la femme sidérait Niémans. Il regardait la glace extirpée, qui giclait du piton par un orifice latéral, et songeait qu'il connaissait peu d'hommes capables d'un tel tour de force.
Ils repartirent pour une nouvelle cordée, mais cette fois à l'horizontale, le long du boyau scintillant. Ils marchaient au-dessus du précipice, reliés l'un à l'autre. Leurs reflets se dessinaient confusément sur la paroi d'en face. Tous les vingt mètres, Fanny fractionnait la corde, c'est-à-dire qu'elle plantait une nouvelle broche dans la muraille et désolidarisait le tronçon suivant. Elle répéta plusieurs fois la manceuvre et ils couvrirent ainsi cent mètres.
-Nous continuons? demanda-t-elle.
Le policier la regarda. Son visage, durci par la lumière abrupte de la lampe, revêtait maintenant un caractère maléfique. Il acquiesça, désignant le corridor de glaces qui se perdait dans l'infinitude des reflets. La femme sortit un nouveau sac et reprit son manège. Broche, corde, vingt mètres, puis, de nouveau, broche, corde, vingt mètres...
Ils parcoururent ainsi quatre cents mètres. Pas un signe, pas une marque n'indiquait que le tueur était passé ici avant eux. Bientôt, il sembla à
Niémans que les parois vacillaient devant ses yeux. Il entendait aussi des cliquetis légers, des rires lointains et sardoniques. Tout devenait lumineux, résonnant, incertain. Existait-il un vertige des glaces ? Il lança un regard à Fanny qui s'emparait d'un nouveau sac de cordes. Elle semblait n'avoir rien remarqué.
Une angoisse l'étreignit. Il commençait peut-être à délirer. Son corps, son cerveau, sous le coup de la fatigue, manifestaient peut-être des signes d'abandon. Niémans se mit à trembler. Le froid secouait ses os par saccades. Ses mains se serrèrent sur le dernier piton. Ses pieds avançaient avec maladresse. Les larmes aux yeux, il tenta de se rapprocher de Fanny.
Il sentit soudain qu'il allait tomber, que
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ses jambes ne le soutenaient plus. Et son délire s'intensifia. Les parois bleutées lui parurent onduler de plus belle, au fil de sa lampe, les petits rires rebondir en échos. Il allait tomber. Dans le vide. Dans sa propre folie. Suffoqué, il parvint à appeler
- Fanny..
La jeune femme se retourna, et Niémans comprit soudain qu'il ne délirait pas.
Le visage de l'alpiniste n'était plus marqué par les ombres de la lampe.
Une lueur éclatante, si intense qu'on ne pouvait en définir la source, inondait ses traits. Fanny avait retrouvé sa beauté rayonnante et souveraine. Niémans jeta un regard circulaire. La muraille étincelait maintenant de tous ses feux. Et les ruisseaux verticaux couraient le long de la paroi, dans une précipitation fantasque.
Non, il ne délirait pas. Au contraire: il avait capté un phénomène que Fanny, trop occupée à fixer ses cordages, avait négligé. Le soleil. A la surface, les nuages de l'orage s'étaient sans doute dissipés et le soleil était réapparu. D'o˘ la lumière diffuse, insinuée dans les interstices de la glace. D'o˘ les reflets incessants et les ricanements des niches.
La température montait. Le glacier était en train de fondre.
- Merde, souffla Fanny, qui venait également de comprendre.
Elle observa aussitôt le piton le plus proche. Les pas de vis brillaient, hors de la muraille qui fondait en suintant de longues larmes. Les deux compagnons allaient dévisser. Tomber en chute libre au fond du gouffre.
Fanny ordonna
- …cartez-vous.
Niémans esquissa un pas en arrière, tenta de se déporter sur la gauche. Son pied glissa, il se redressa, dos dans le vide, tira violemment sur la corde pour recouvrer son équilibre. Il entendit tout à la fois: le bruit de la broche qui s'arrachait, ses crampons qui raclaient la paroi, le choc du poing de Fanny qui le rattrapait par la nuque, à l'ultime seconde. Elle le plaqua contre la paroi.
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L'eau glacée lui mordit la face. Fanny lui dit à l'oreille
- Ne bougez plus.
Niémans s'immobilisa, recroquevillé, haletant. Fanny l'enjamba. Il sentit son souffle, sa sueur, la douceur de ses boucles. La femme l'encorda de nouveau, enfonça deux autres pitons à une vitesse sidérante.
Le temps qu'elle effectue cette manoeuvre, les bruissements du gouffre étaient devenus des grondements, les ruissellements des cascades. Partout, les chutes fouettaient les parois, tonnaient, frappaient. Des pans entiers de glace se décrochaient, se brisant sur l'écueil de la coursive. Niémans ferma les yeux. Il se sentait partir, glisser, s'évanouir dans ce palais miroitant o˘ les angles, les distances, les perspectives disparaissaient.
C'est le cri de Fanny qui le rappela à la réalité.
Il tourna la tête et vit sur sa gauche la jeune femme, arc-boutée sur sa corde, tentant de s'éloigner de la paroi. Niémans fit un effort surhumain pour se relever et s'approcher, sous les gerbes d'eau qui s'abattaient avec une force de cataracte. Doigts serrés sur sa corde, il se laissa pivoter comme un pendu et traversa un véritable torrent vertical. Pourquoi cherchait-elle à s'éloigner de la muraille, alors même que la crevasse était en train de les happer ? Fanny tendit son index vers la glace
- Là. Il est là, souffla-t-elle.
Niémans se cala dans l'axe de vision de la jeune alpiniste.
Alors il comprit l'impossible.
Dans le rempart transparent, véritable miroir d'eaux vives, venait de jaillir la silhouette d'un corps prisonnier des glaces. Position de foetus.
Bouche ouverte sur un cri de silence. Les fines nappes d'eaux incessantes passaient sur cette image et torsadaient la vision du corps bleui et perclus de blessures.
Malgré sa stupeur, malgré le froid qui était en train de les tuer tous les deux, le commissaire comprit aussitôt qu'ils ne contemplaient ici que le reflet de la vérité. Il assura son équilibre sur la coursive puis pivota sur lui-même, opérant
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un arc de cercle parfait pour découvrir l'autre paroi, juste en face. Il murmura
-Non. Là.
Ses yeux ne pouvaient plus se détacher du véritable corps, incrusté dans la muraille opposée, et dont les contours sanglants se mêlaient à leur propre reflet.
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Ni…mANs reposa au capitaine Barnes
le dossier sur le bureau et s'adressa
- Comment pouvez-vous être s˚r que cet homme est notre victime ?
Le gendarme, debout, eut un geste d'évidence.
- Sa mère est venue nous voir, tout à l'heure. Elle dit que son fils a disparu cette nuit...
Le commissaire se trouvait de nouveau dans un bureau de la gendarmerie, au premier étage. Il commençait seulement à se réchauffer, vêtu d'un pull à
col cheminée, en laine serrée. Une heure auparavant, Fanny avait réussi à
les sortir tous les deux du gouffre, à peu près intacts. La chance avait alors joué en leur faveur: l'hélicoptère, de retour, survolait le site au même instant.
Depuis ce moment, des équipes de secours en montagne s'escrimaient à
extraire le corps de son sanctuaire de glaces, tandis que le commissaire et Fanny Ferreira étaient revenus en ville et avaient subi une visite médicale en règle.
A la brigade, Barnes avait aussitôt évoqué un nouveau disparu, dont l'identité pouvait coÔncider avec le corps découvert: Philippe Sertys, vingt-six ans, célibataire, aide-179
soignant à l'hôpital de Guernon. Niémans répéta sa question, tout en buvant un café br˚lant
- Tant qu'on n'a pas vérifié l'identité exacte de la victime, comment pouvez-vous être s˚r qu'il s'agit bien de cet homme?
Barnes fouilla dans une chemise cartonnée, puis balbutia:
- C'est... c'est à cause de la ressemblance.
- La ressemblance ?
Le capitaine déposa devant Niémans une photographie d'un jeune homme aux traits étroits, coiffé en brosse. Le visage souriait avec fébrilité, le regard sombre était empreint de douceur. Il émanait de cette figure une expression juvénile, presque enfantine, mais aussi nerveuse. Le commissaire comprenait ce que voulait traduire Barnes
cet homme ressemblait à Rémy Caillois, la première victime. Même ‚ge. Même visage exigu. Même coupe en brosse. Deux jeunes hommes, beaux et minces, mais dont l'expression semblait abriter une agitation intérieure.
- C'est une série, commissaire.
Niémans but une lampée de café. Il lui sembla que sa gorge encore glacée aurait pu éclater au contact d'une chaleur si violente. Il leva le regard.
- quoi?
Barnes se balançait d'un pied sur l'autre. On pouvait entendre ses croquenots gémir, comme le pont d'un navire.
-Je n'ai pas votre expérience, bien s˚r, mais... Enfin, si la deuxième victime est bien Philippe Sertys, il est évident qu'il s'agit d'une série.
D'un tueur en série, je veux dire. Il choisit ses victimes en fonction de leur physique. Ce... ce visage doit lui rappeler un traumatisme et...
Le capitaine s'arrêta net devant le regard furibond de Niémans. Le commissaire tenta d'effacer sa véhémence d'un sourire appuyé.
- Capitaine, nous n'allons pas tirer un roman de cette ressemblance. Et certainement pas maintenant, alors que nous ne sommes même pas s˚rs de l'identité de la victime.
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-Je... Vous avez raison, commissaire.
Le gendarme manipulait nerveusement son dossier qui semblait contenir toute la vie de la ville. Il paraissait à la fois confus et à cran. Niémans pouvait lire dans ses pensées, en caractères scintillants: " un tueur en série à Guernon ". Le gendarme resterait traumatisé jusqu'à sa retraite, et même au-delà. Le policier reprit
- O˘ en sont les secours ?
- Ils sont sur le point de sortir la victime. La... Enfin, la glace s'est refermée sur le corps. D'après les collègues, l'homme a été placé là-haut la nuit dernière. Il a fallu une température très basse pour que la glace se pétrifie ainsi.
- quand pouvons-nous espérer récupérer le corps ?
. - Il faut encore compter une heure minimum, commissaire. Désolé.
Niémans se leva et ouvrit la fenêtre. Le froid s'engouffra dans la pièce.
Dix-huit heures.
La nuit tombait déjà sur la ville. Une ombre intense, qui buvait lentement les toits d'ardoise et les frontons de bois. La rivière se glissait dans les ténèbres tel un serpent entre deux pierres.
Le commissaire frissonna dans son pull. La province, ce n'était décidément pas son univers. Et surtout pas celle-là
confinée au pied des montagnes, battue par le froid et les tempêtes, partagée entre la boue noir‚tre de la neige et le cliquetis incessant des stalactites. Tout un monde renfrogné, secret, hostile, qui cristallisait dans son silence comme le noyau dans un fruit givré.
-Après douze heures d'enquête, o˘ en est-on ? demanda-t-il en pivotant vers Barnes.
- Nulle part. Les vérifications n'ont rien donné. Pas de rôdeur. Pas de détenu libéré dont le profil pourrait correspondre à celui du meurtrier.
Rien non plus du côté des hôtels, des gares routières ou ferroviaires. Les barrages n'ont pas obtenu plus de résultats.
- Et la bibliothèque ?
- La bibliothèque ?
Avec l'apparition du nouveau corps, la piste des livres semblait désormais secondaire, mais le policier voulait faire aboutir chaque voie de l'investigation. II expliqua
- Les types du SRPJ mènent une recherche sur les livres consultés par les étudiants.
Le capitaine roula des épaules.
- Oh ça... Ce n'est pas nous. Il faudrait voir Joisneau pour...
- O˘ est-il?
-Aucune idée.
Niémans tenta aussitôt de contacter le téléphone cellulaire du jeune lieutenant. Pas de réponse. Déconnecté. Il reprit avec humeur
- Et Vermont?
- Toujours dans les hauteurs, avec son escouade. Ils fouillent les refuges, les flancs de la montagne. Plus que jamais...
Niémans soupira.
- Vous allez demander de nouveaux effectifs, à Grenoble. Je veux cinquante hommes de plus. Au moins. Je veux que les recherches s'orientent vers le glacier de Vallernes et le téléphérique qui y mène. Je veux que toute la montagne soit ratissée jusqu'à son sommet.
-Je m'en occupe.
- Combien de barrages routiers ?
- Huit. Le péage de l'autoroute. Deux nationales. Cinq départementales.
Guernon est sous haute surveillance, commissaire. Mais comme je vous l'ai dit, il...
Le policier planta son regard dans les yeux de Barnes.
- Capitaine, nous n'avons maintenant qu'une seule certitude : le tueur est un alpiniste expérimenté. Interrogez tous les types capables d'arpenter un glacier, à Guernon et aux alentours.
- «a va être plutôt coton. L'alpinisme, c'est le sport local et...
-Je vous parle d'un expert, Barnes. D'un homme capable de descendre à
trente mètres de profondeur sous les
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glaces et d'y transporter un corps. J'ai déjà demandé cela à joisneau.
Trouvez-le et voyez o˘ il en est.
Barnes s'inclina.
- Très bien. Mais j'insiste encore: nous sommes un peuple de montagnards.
Vous trouverez des alpinistes expérimentés dans chaque village, dans chaque masure, sur les flancs de tous les massifs. C'est une tradition chez nous certains hommes de la région sont encore cristalliers, éleveurs... Et tous ont gardé la passion des sommets. En fait, il n'y a qu'à Guernon, dans la ville universitaire, que ces pratiques ont été abandonnées.
- O˘ voulez-vous en venir?
-Je veux simplement dire qu'il va falloir étendre encore nos recherches.
Aux villages d'altitude. Et que cela va nous prendre des jours.
- Demandez plus de renforts. Installez des qG dans chaque bourgade.
Vérifiez les emplois du temps, les équipements, les distances. Et bon sang, trouvez-moi des suspects 1
Le commissaire ouvrit la porte et conclut
- Convoquez-moi la mère.
- La mère ?
- La mère de Philippe Sertys : je veux lui parler.
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Ni…mANs rejoignit le rez-de-chaussée. La brigade de gendarmerie ressemblait à n'importe quel autre poste de police en France, et sans doute dans le monde. Par les parois surmontées de vitres, Niémans pouvait apercevoir les casiers en ferraille, les bureaux plastifiés, dépareillés, le linoléum crasseux, creusé de morsures de
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cigarettes. Il aimait ces lieux monochromes, éclaboussés des néons. Parce qu'ils renvoyaient à la vraie nature du métier de policier, celle des rues, du dehors. Ces mornes locaux ne constituaient que l'antichambre de la vocation policière, son antre noir, d'o˘ l'on jaillissait, sirènes hurlantes.
C'est alors qu'il l'aperçut, assise dans le couloir, enveloppée dans une couverture de fibre polaire et vêtue d'un pull de gendarme bleu marine. En un frisson, il était de nouveau prisonnier des glaces, auprès d'elle, et il sentait son souffle tiède sur sa nuque. Il réajusta ses lunettes, entre anxiété et coquetterie.
-Vous n'êtes pas rentrée chez vous ?
Fanny Ferreira dressa ses yeux clairs.
-Je dois signer ma déposition. «a devient une habitude.
Ne comptez pas sur moi pour d - Le troisième ?
- Le troisième corps.
-Vous pensez ue les
e
couvrir le troisième.
q
meurtres vont se poursuivre ?
- Pas vous ?
La jeune femme dut percevoir une expression douloureuse sur le visage de Niémans. Elle souffla:
- Excusez-moi. L'ironie, c'est mon petit déminage personnel.
Disant cela, elle tapota la place à ses côtés, sur le banc, comme elle aurait fait pour inciter un enfant à s'asseoir auprès d'elle. Niémans s'exécuta. Tête dans les épaules, mains jointes, il trépignait légèrement des talons.
-Je voulais vous remercier, murmura-t-il entre ses denrc_ Sans vous, dans les glaces...
-J'ai joué mon rôle de guide.
- C'est vrai. Non seulement vous m'avez sauvé la vie, mais vous m'avez aussi mené exactement o˘ je voulais aller...
L'expression de Fanny devint grave. Des gendarmes sillonnaient le couloir.
Galoches tonnantes et cirés bruissants. Elle demanda
- O˘ en êtes-vous ? Je veux dire: dans votre enquête?
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Pourquoi cette violence stupéfiante ? pourquoi des a te caussi...
tordus ? Nrémans essaya de sourire mais sa tentadve tourna
- Nous n'avançons pas. Tout
court
je sens.
- C'est-à-dire ?
-Je sens que nous avons affaire à une série. Mais pas a t, sens o˘ on pourrait l'entendre. Ce n'estpas un tueur frappe au hasard de ses obsessions. Cette série répond
qui un mobile. Précis. Profond. Rationnel.
a
- quel genre de mobile ?
Le policier observa Fanny. Les ombres des sentinelles effleuraient son visage, comme des ailes d'oiseau.
-Je ne sais pas, pas encore.
Le silence s'imposa. Fanny alluma une cigarette e demanda tout à coup: t
- Depuis combien de temps êtes-vous dans la police ?
- Une vingtaine d'années.
- qu'est-ce qui vous a motivé dans ce choix ? L'arrestation des méchants ?
Niémans sourit, cette fois avec franchise, Du coin de la paupière, il repéra l'arrivée d'une nouvelle escouade, aux carapaces. perlées de pluie.
A leur seule expression, il sut qu'ils n'avaient rien découvert. Son regard revint vers
Fanny, qui inhalait une longue bouffée.
- Ce type d'objectif, vous savez, ça se Perd très vite dans la nature. D'ailleurs, la justice, et tout le bla-bla autour, ne m'a jamais branché.
~ ça
-Alors quoi ? L'app‚t du gain ? La sécurité de l'emploi ? Niémans s'étonnait
- Vous avez de drôles d'idées. Non, je croisque j'ai effectué ce choix pour les sensations.
-Les sensations? Du q'Pnra
de vivre ?
- Par exemple. -Je vois
ce queue sais, c'est ce qil -e
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rronie, en soufflant de la
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cigarettes. Il aimait ces lieux monochromes, éclaboussés des néons. Parce qu'ils renvoyaient à la vraie nature du métier de policier, celle des rues, du dehors. Ces mornes locaux ne constituaient que l'antichambre de la vocation policière, son antre noir, d'o˘ l'on jaillissait, sirènes hurlantes.
C'est alors qu'il l'aperçut, assise dans le couloir, enveloppée dans une couverture de fibre polaire et vêtue d'un pull de gendarme bleu marine. En un frisson, il était de nouveau prisonnier des glaces, auprès d'elle, et il sentait son souffle tiède sur sa nuque. Il réajusta ses lunettes, entre anxiété et coquetterie.
-Vous n'êtes pas rentrée chez vous ?
Fanny Ferreira dressa ses yeux clairs.
-Je dois signer ma déposition. «a devient une habitude. Ne comptez pas sur moi pour découvrir le troisième.
- Le troisième ?
- Le troisième corps.
-Vous pensez que les meurtres vont se poursuivre ?
- Pas vous ?
La jeune femme dut percevoir une expression douloureuse sur le visage de Niémans. Elle souffla
- Excusez-moi. L'ironie, c'est mon petit déminage personnel.
Disant cela, elle tapota la place à ses côtés, sur le banc, comme elle aurait fait pour inciter un enfant à s'asseoir auprès d'elle. Niémans s'exécuta. Tête dans les épaules, mains jointes, il trépignait légèrement des talons.
-Je voulais vous remercier, murmura-t-il entre ses dents. Sans vous, dans les glaces...
-J'ai joué mon rôle de guide.
- C'est vrai. Non seulement vous m'avez sauvé la vie, mais vous m'avez aussi mené exactement o˘ je voulais aller...
L'expression de Fanny devint grave. Des gendarmes sillonnaient le couloir.
Galoches tonnantes et cirés bruissants. Elle demanda
- O˘ en êtes-vous ? Je veux dire: dans votre enquête ?
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Pourquoi cette violence stupéfiante ? Pourquoi des actes aussi... tordus ?
Niémans essaya de sourire mais sa tentative tourna court
-Nous n'avançons pas. Tout ce que je sais, c'est ce que je sens.
-C'est-à-dire ? e sens que nous avons affaire à une série. Mais pas au ou on pourrait l'entendre. Ce n'est pas un tueur qui sfrappe'
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au hasard de ses obsessions. Cette série répond à
un mobile. Précis. Profond. Rationnel.
- quel genre de mobile ?
Le policier observa Fanny. Les ombres des sentinelles effleuraient son visage, comme des ailes d'oiseau.
-Je ne sais pas, pas encore.
Le silence s'imposa. Fanny alluma une cigarette et demanda tout à coup
- Depuis combien de temps êtes-vous dans la police ?
- Une vingtaine d'années.
- qu'est-ce qui vous a motivé dans ce choix ? L'arrestation des méchants ?
Niémans sourit, cette fois avec franchise. Du coin de la paupière, il repéra l'arrivée d'une nouvelle escouade, aux
carapaces perlées de pluie. A leur seule expression, il sut qu'ils n'avaient rien découvert. Son regard revint vers Fanny, qui inhalait une longue bouffée.
- Ce type d'objectif, vous savez, ça se perd très vite dans la nature. D'ailleurs, la justice, et tout ne m'a jamais branché.
-Alors quoi ? L'app‚t du gain ? La sécurité de l'emploi ?
Niémans s'étonnait
- Vous avez de drôles d'idées. Non, je crois que j'ai effectué ce choix pour les sensations.
- Les sensations ? de vivre ?
- Par exemple.
-Je vois, acquiesça-t-elle avec ironie,
le bla-bla autour, ça
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Du genre de celles que nous venons
en soufflant de la
fumée blonde. " L'homme de l'extrême ". qui donne du prix à son existence en la risquant chaque jour...
- Et pourquoi pas ?
Fanny imita la position de Niémans - épaules vo˚tées et mains réunies, comme en prière. Elle ne riait plus. Elle semblait deviner que Niémans, derrière ces généralités, livrait à cet instant une part de lui-même. Elle murmura, cigarette aux lèvres
- Pourquoi pas, en effet...
Le policier baissa les yeux et scruta, à travers les courbures de ses lunettes, les mains de la jeune femme. Pas d'alliance. Seulement des pansements, des marques, des crevasses. Comme si l'alpiniste s'était mariée plutôt avec les éléments, la nature, les émotions violentes.
- Personne ne peut comprendre un flic, reprit-il avec gravité. Encore moins le juger. Nous évoluons dans un monde brutal, incohérent, fermé. Un monde dangereux, aux frontières bien établies. Vous êtes en dehors, et vous ne pouvez plus le comprendre. Vous êtes en dedans, et vous perdez toute objectivité. Le monde des flics, c'est ça. Un univers scellé. Un cratère de barbelés. Incompréhensible. C'est sa nature même. Mais une chose est s˚re : nous n'avons pas de leçons à recevoir des bureaucrates qui ne risqueraient même pas de se coincer les doigts dans leur portière de bagnole.
Fanny se cambra, plongea ses deux mains dans ses boucles et les poussa vers l'arrière. Niémans songea à des racines mêlées de terre. Les racines d'un vertige nommé " sensualité ". Le policier frémit. Des picotements glacés livraient bataille à la chaleur de son sang.
La jeune femme demanda, à voix basse
- qu'allez-vous faire ? quelle est votre prochaine étape ?
- Chercher encore. Et attendre.
-Attendre quoi ? répéta-t-elle, de nouveau agressive. Une prochaine victime;,
Niémans se leva, ignorant cette provocation.
-J'attends que le corps descende de la montagne. Le 186
tueur nous avait donné rendez-vous. II avait placé dans le premier cadavre un indice, qui m'a permis de remonter jusqu'au glacier. Je pense qu'il a glissé un second indice dans le nouveau corps, qui nous mènera au troisième... Et ainsi de suite. C'est une sorte de jeu, dans lequel nous devons perdre à chaque fois.
Fanny se leva à son tour et saisit sa parka qui séchait àl'extrémité du banc.
- Il faudra que vous m'accordiez une interview.
- De quoi parlez-vous ?
-Je suis la rédactrice en chef du journal de la fac, Tempo. Niémans sentit ses nerfs se tendre sous sa peau.
- Ne me dites pas que...
- Ne craignez rien, je me fous de ce journal. Et sans vouloir vous miner, à
l'allure o˘ vont les événements, tous les médias nationaux seront bientôt ici. Vous aurez alors sur le dos des journalistes autrement plus tenaces que moi.
Le commissaire balaya cette éventualité d'un geste.
- O˘ habitez-vous ? demanda-t-il soudainement.
- A la fac.
- O˘, précisément?
- Sous les combles du b‚timent central. Je possède un appartement, près des piaules des internes.
- Là o˘ habitent les Caillois?
- Exactement.
- que pensez-vous de Sophie Caillois ?
Fanny prit une expression admirative.
- C'est une fille étrange. Silencieuse. Et sacrément belle. Elle et lui étaient fermés comme des poings. Je ne saurais vous dire... Comme s'ils possédaient un secret.
Niémans acquiesça.
-Je pense exactement comme vous. Le mobile des meurtres est peut-être dans ce secret. Si ça ne vous dérange pas, je passerai vous voir, plus tard dans la soirée.
-Vous me draguez toujours ?
Le commissaire approuva
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- Plus que jamais. Et je vous réserve la primeur de mes informations, pour votre petit canard.
-je vous répète que je me fous de ce journal. Je suis incorruptible.
- A ce soir, jeta-t il par-dessus son épaule, en tournant les talons.
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UNE heure plus tard, le corps de la seconde victime n'était toujours pas libéré des glaces.
Niémans enrageait. Il venait d'écouter le témoignage laconique de la mère de Philippe Sertys, une vieille femme à l'accent tortueux. Son fils, la veille, était parti comme chaque soir vers vingt et une heures avec sa voiture - une Lada d'occasion, qu'il venait d'acheter. Philippe travaillait de nuit au CHRU de Guernon et commençait son service à vingt-deux heures.
La femme n'avait commencé à s'inquiéter que le lendemain matin, lorsqu'elle avait découvert la voiture dans le garage, mais pas de Philippe dans sa chambre. Cela signifiait qu'il était rentré, puis sorti de nouveau. La mère n'était pas au bout de ses surprises
contactant l'hôpital, elle avait découvert que Sertys avait en fait prévenu qu'il n'assurerait pas son tour de garde cette nuit-là. Il s'était donc rendu ailleurs, puis il était revenu et reparti, à pied. qu'est-ce que cela signifiait ? La femme s'affolait, secouant la manche de Niémans. O˘ était son petit ? Selon elle, ce fait était très inquiétant: son fils n'avait pas de petite amie, ne sortait jamais et dormait chaque soir " à la maison ".
Le commissaire avait intégré toutes ces précisions, sans 188
enthousiasme. Et pourtant, si Sertys était bien le prisonnier des glaces, ces indications permettraient de définir l'éventuel moment du crime. Le tueur avait surpris le jeune homme dans les dernières heures de la nuit, l'avait tué, sans doute mutilé, puis transporté dans le cirque de Vallernes. C'était le froid de l'aube naissante qui avait refermé les parois de glace sur la victime. Mais tout cela n'était qu'hypothèse.
Le commissaire avait escorté la femme auprès d'un gendarme, afin qu'elle enregistr‚t une déposition détaillée. quant à lui, dossier sous le bras, il avait décidé de retourner dans son antre, la petite salle de TP de la faculté.
Là, il se changea, revêtit l'un de ses costumes puis, seul dans son bureau, déploya sur une table les différents documents qu'il possédait. Il se livra aussitôt à une étude comparée de Rémy Caillois et de Philippe Sertys, tentant de dresser un lien entre ces deux éventuelles victimes.
Au chapitre des points communs, il ne releva que très peu d'éléments. Les deux hommes étaient ‚gés d'environ vingt-cinq ans. Ils étaient tous deux de grande taille, minces, et partageaient un visage aux traits à la fois réguliers et tourmentés, surmonté d'une coupe en brosse. Ils étaient tous deux orphelins de père: Philippe Sertys avait vu son père mourir deux ans auparavant, d'un cancer du foie. Seul Rémy Caillois avait également perdu sa mère, morte alors qu'il était ‚gé de huit ans. Dernier point commun : les deux jeunes hommes exerçaient la profession paternelle - bibliothécaire pour Caillois, aide-soignant pour Sertys.
Au chapitre des différences, au contraire, les faits abondaient. Caillois et Sertys n'avaient pas suivi leur scolarité dans les mêmes établissements.
Ils n'avaient pas grandi dans les mêmes quartiers et n'appartenaient pas à
la même classe sociale. Issu d'un milieu modeste, Rémy Caillois avait évolué dans une famille d'intellectuels et grandi dans le giron de l'université. Philippe Sertys, fils d'un obscur garçon de salle, s'était mis à travailler dès l'‚ge de quinze ans, dans le sillage de son père, à
l'hôpital. Il était quasiment
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analphabète et vivait encore dans la bicoque familiale, aux confins de Guernon.
Rémy Caillois passait sa vie dans les livres, Philippe Sertys ses nuits à
l'hôpital. Ce dernier ne semblait avoir aucun hobby, sinon celui de rester terré dans ces couloirs qui puaient l'asepsie ou de jouer à des jeux vidéo, en fin d'après-midi, dans la brasserie située en face du CHRU. Caillois avait été réformé. Sertys avait effectué son service militaire dans l'infanterie. L'un était marié, l'autre célibataire. L'un était passionné
par la marche et la montagne. L'autre semblait n'être jamais sorti de sa bourgade. L'un était schizophrène et sans doute violent. L'autre était, de l'avis de tous, " doux comme un ange ".
Il fallait se rendre à l'évidence : le seul trait commun des deux hommes était leur physique. Cette ressemblance qu'ils partageaient, le long de leur visage aff˚té, de leur coupe en brosse et de leur silhouette filiforme. Comme l'avait déclaré Barnes, le tueur avait manifestement choisi ses deux proies pour leur apparence extérieure.
Niémans envisagea, un instant, un crime sexuel: le tueur aurait été un homosexuel refoulé, attiré par ce type de jeunes hommes. Le commissaire n'y croyait pas, et le médecin légiste avait été catégorique : " Ce n'est pas son univers. Pas du tout. " Le docteur avait perçu, à travers les blessures et les mutilations du premier corps, une froideur, une cruauté, une application qui n'avaient rien à voir avec l'affolement d'un désir pervers.
D'autre part, pas une trace de sévices sexuels n'avait été constatée sur le cadavre.
Alors quoi ?
La folie du tueur était peut-être d'une autre sorte. Dans tous les cas, cette ressemblance entre les victimes présumées et l'amorce d'une série -
deux meurtres en deux jours - étayaient la thèse du maniaque qui s'apprêtait àtuer encore, possédé par une démence volcanique. Il y avait encore d'autres arguments en faveur de ce soupçon l'indice déposé sur le premier corps, qui avait mené au second, la position de foetus, la mutilation des yeux, et cette
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volonté de placer les cadavres dans des lieux sauvages et thé‚traux: la falaise surplombant la rivière, la prison transparente des glaces...
Et pourtant, Niémans n'adhérait toujours pas à cette thèse.
D'abord, à cause de son expérience quotidienne de policier: bien que les serial killers, importés des …tats-Unis, se soient emparés de la littérature et du cinéma universels, cette tendance atroce ne s'était jamais, en France, affirmée dans la réalité. En vingt ans de carrière, Niémans avait pourchassé des pédophiles qui avaient basculé, lors d'une crise, dans le meurtre, des violeurs qui avaient tué par excès de brutalité, des sados-masos dont les jeux cruels avaient dérapé, mais jamais, au sens strict du terme, un tueur en série, déclinant une liste livide de meurtres sans mobile ni indice. Ce n'était pas une spécialité
française. Le commissaire se moquait bien d'analyser un tel phénomène, mais les faits étaient là : les derniers assassins français à répétition s'appelaient Landru ou le docteur Petiot et fleuraient bon le petit bourgeois, courant après des larcins ou de maigres héritages. Rien de commun avec la déferlante américaine, avec les monstres sanguinaires qui hantaient les …tats-Unis.
Le commissaire observa encore les photographies du jeune Philippe Sertys puis celles de Rémy Caillois, éparses sur la table d'étudiant. De sa chemise cartonnée, s'échappèrent aussi les clichés du premier cadavre. Un fer de terreur br˚la sa conscience: il ne pouvait demeurer ainsi, les bras ballants. A l'instant même o˘ il regardait ces polaroÔds, un troisième homme subissait peut-être les pires tortures. Des orbites étaient peut-être triturées au cutter, des yeux arrachés par des mains gantées de plastique.
Il était dix-neuf heures. La nuit tombait. Niémans se leva, éteignit le néon de la salle. Le policier se décida pour une plongée en profondeur dans l'existence de Philippe Sertys. Peut-être trouverait-il quelque chose. Un indice. Un signe.
Ou simplement un autre point commun entre les deux victimes.
PHILIPPE Sertys et sa mère vivaient dans un petit pavillon à l'extérieur de la ville, non loin d'une cité d'immeubles décrépis, le long d'une rue déserte. Un toit brun‚tre polygonal, une façade blanche et sale, des rideaux de dentelle jaunis, qui encadraient l'obscurité intérieure comme un sourire carié. Niémans savait que la vieille femme détaillait encore son témoignage à la brigade, et aucune lumière ne brillait dans la maison.
Pourtant, il sonna, afin de ne prendre aucun risque.
Pas de réponse.
Niémans fit le tour de la baraque. Le vent soufflait avec violence. Un vent glacé, porteur des prémices de l'hiver. Un petit garage jouxtait la demeure, sur la gauche. Il glissa un regard et aperçut une Lada boueuse, qui n'était plus de la première jeunesse. Il reprit son chemin. quelques mètres carrés de pelouse rase se déployaient derrière le b‚timent: le jardin.
Le policier jeta encore un regard autour de lui, en quête de témoins indiscrets. Personne. Il monta les trois marches et observa la serrure. Un modèle classique, au rabais. Le commissaire força la porte sans difficulté, essuya ses pieds sur le paillasson et pénétra dans la maison de la victime présumée.
Après un vestibule, il accéda à un salon étriqué et alluma sa lampe de poche. Dans le faisceau blanc apparurent une moquette verd‚tre, recouverte de petits tapis sombres, un convertible, coincé sous des fusils de chasse suspendus, des meubles mal ajustés, des babioles rustiques et mochardes.
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Le policier éprouva un sentiment de confort ranci, de quotidien jaloux.
Il enfila des gants de latex et fouilla avec précaution les tiroirs. Il ne trouva rien de particulier. Des couverts plaqués argent, des mouchoirs brodés, des papiers personnels
feuilles d'impôts, formulaires de Sécurité sociale... Il feuilleta rapidement les paperasses, puis se livra encore à une inspection rapide d'autres détails. En vain. C'était le salon d'une famille sans histoire.
Niémans monta à l'étage supérieur.
Il repéra sans difficulté la chambre de Philippe Sertys. Des posters d'animaux, des magazines illustrés empilés dans un coffre, des programmes de télévision: tout respirait ici la misère intellectuelle, à la limite de la débilité. Niémans attaqua une fouille plus minutieuse. Il ne trouva rien, excepté quelques détails trahissant la vie totalement nocturne de Sertys. Des lampes de toutes sortes, de toutes puissances, s'égrenaient sur une étagère - comme si l'homme avait voulu recréer des lumières différentes pour chaque saison. Il remarqua aussi des volets renforcés, compacts et sans ouverture, pour se protéger de la lumière diurne ou pour ne pas révéler ses propres moments de veille. Niémans découvrit enfin des masques, comme ceux qu'on utilise dans les avions, afin de se protéger de la moindre clarté. Soit Sertys avait le sommeil difficile. Soit il possédait une nature de vampire.
Niémans souleva encore les couvertures, les draps, le sommier. Il glissa ses doigts sous le tapis, t‚ta le papier peint. Il ne découvrit rien. Et surtout pas la moindre trace d'une relation féminine.
Le policier jeta un regard dans la chambre de la mère, sans trop s'attarder. L'atmosphère de cette maison commençait à lui coller un cafard sans rémission. Il redescendit et inspecta rapidement la cuisine, la salle de bains, la cave. En pure perte.
Dehors, le vent battait toujours, secouant légèrement les vitres.
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Il éteignit sa lampe et ressentit un frisson agréable, inattendu. Un sentiment d'intrusion feutrée, de refuge secret.
Niémans réfléchit. Il ne pouvait pas se tromper. Pas à ce point. Il devait dénicher ici un élément, un signe, quel qu'il f˚t. A mesure qu'il semblait se fourvoyer, il se persuadait qu'il avait raison au contraire, qu'il existait une vérité àsurprendre, un lien entre Caillois et Sertys.
Le commissaire eut alors une autre idée.
Le vestiaire de l'hôpital diluait des couleurs de plomb. Les rangées de casiers se succédaient, dans un garde-à-vous précaire et grinçant. Tout était désert. Niémans avança sans bruit. Il lut les noms dans les petits cadres métalliques et repéra celui de Philippe Sertys.
Il enfila de nouveau ses gants et manipula le cadenas. Des souvenirs lui traversèrent l'esprit: le temps des expéditions nocturnes, des raids cagoulés, avec les équipes de l'Antigang. Il n'éprouvait aucune nostalgie pour cette époque. Niémans aimait plus que tout pénétrer les espaces, maîtriser les heures cruciales de la nuit, mais comme un véritable intrus: en solitaire, en silence, et en clandestin.
quelques déclics, puis la porte s'ouvrit. Des blouses. Des friandises. Des vieux magazines. Et encore des lampes et des masques. Niémans palpa les parois, observa les recoins en prenant garde de ne pas faire résonner la ferraille. Rien. Il vérifia que le casier ne contenait pas de faux plafond, de trappe.
Niémans s'agenouilla et jura. A l'évidence, il s'obstinait sur une fausse piste. Il n'y avait rien à découvrir dans la vie de ce jeune type. Et d'ailleurs, il n'était même pas s˚r que le cadavre congelé, dans les hauteurs de la montagne, f˚t bien celui du célibataire. Philippe Sertys allait peut-être réapparaître dans quelques jours, après sa première fugue, dans les bras d'une superbe infirmière.
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Le policier fut forcé de sourire, face à son propre entêtement. Il décida de s'éclipser avant qu'on ne le surprenne dans cette position. C'est lorsqu'il se releva qu'il aperçut, sous l'armoire, une dalle de linoléum légèrement décollée. Il glissa sa main, palpa le morceau de matériau synthétique. Avec deux doigts, il souleva la dalle. Il sentit les caillebotis du ciment, le contact d'un objet. Il perçut un cliquetis, avança les doigts encore puis serra le poing. quand il le rouvrit, il tenait dans sa main une clé et son anneau, qui avaient été soigneusement cachés sous le casier.
Le long de la hampe, Niémans reconnut les indentations caractéristiques, destinées à ouvrir une serrure blindée.
Si Sertys possédait un secret, il était situé derrière la porte que cette clé ouvrait.
A la mairie, il cueillit in extremis l'employé du cadastre qui s'apprêtait à partir. Au nom de " Sertys ", le visage de l'homme ne cilla pas. Personne n'était donc au courant de l'affaire, ni de l'identité présumée de la nouvelle victime. Le fonctionnaire, déjà vêtu de son manteau, effectua àregret la recherche demandée par l'officier de police.
Tout en patientant, Niémans se répéta encore l'hypothèse qui l'avait conduit ici, comme pour en augmenter les chances de réussite. Philippe Sertys avait dissimulé une clé de serrure blindée sous l'armoire de son vestiaire. Or, la porte de sa maison ne disposait d'aucun renfort. Cette clé pouvait ouvrir une infinité de portes, de placards, de réserves, notamment à l'hôpital. Mais pourquoi la cacher? Une intuition avait poussé
Niémans à venir ici, au cadastre, afin de vérifier si Philippe Sertys ne possédait pas une autre demeure, un cabanon, une grange, n'importe quoi, mais dont les structures protégées étaient closes sur une autre vie.
En bougonnant toujours, l'employé glissa sous le paravent du comptoir une boîte en carton racorni. Sur son côté
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face, un petit liseré en cuivre encadrait une étiquette marquée à l'encre:
" Sertys ". Maîtrisant son excitation, Niémans ouvrit la boîte et feuilleta les documents officiels, les actes du notaire, les plans du terrain. Il ausculta les pièces, observa les numéros des parcelles, les situa sur le plan de la région joint au dossier. Il lut et relut l'adresse de la propriété.
Ainsi, c'était aussi simple que ça.
Philippe Sertys et sa mère louaient un pavillon, mais le jeune homme possédait en son nom propre, héritée de son père, René Sertys, une autre maison.
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EN fait de maison, c'était un entrepôt solitaire, situé au pied du Grand Doménon, encerclé par des conifères desséchés. Sur les murs du b‚timent, une p‚le peinture, écaillée comme la peau d'un iguane, semblait avoir essuyé des cohortes de saisons.
Avec prudence, Niémans s'approcha. Des fenêtres barrées de tiges de métal, aveuglées par des sacs de ciment. Un lourd portail et, sur la droite, une porte blindée. Cette réserve aurait pu abriter des f˚ts, des cylindres de métal, des sacs de matériaux. N'importe quoi d'industriel. Mais cet entrepôt appartenait à un aide-soignant silencieux, qui venait sans doute d'être tué dans un glacier éthéré.
Le policier fit d'abord le tour du b‚timent, puis revint devant la porte renforcée. Il glissa la clé dans la serrure. Il perçut le déclic léger des goupilles, puis le bruit des longs pennes qui s'extirpaient de leur cadre métallique.
La paroi pivota et Niémans respira à fond avant d'entrer.
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A l'intérieur, la lueur bleutée de la nuit se diluait comme à contrecoeur, à travers les minces failles accordées par les sacs coincés contre les barreaux des fenêtres. C'était un espace de plusieurs centaines de mètres carrés, sombre, vétuste, strié par les ombres transversales des structures métalliques du toit. Des hautes colonnes se dressaient vers les nimbes du sommet.
Niémans avança, lampe allumée. Cette salle était absolument vide. Ou plutôt, on l'avait vidée tout récemment. Des particules maculaient encore le sol, de multiples sillons étaient creusés dans le ciment du parterre, sans doute les traces de meubles lourds qu'on avait tirés vers la porte.
Une atmosphère singulière planait ici, comme un écho de panique, de précipitation.
Le commissaire observa, huma, palpa. C'était bien un lieu industriel, mais d'une très grande propreté. Des effluves aseptisés hantaient l'espace. On respirait aussi une odeur fauve, une senteur animale.
Niémans avança encore. Il marchait maintenant sur de la poussière blanch
‚tre, des échardes crayeuses. Il s'agenouilla, découvrit de minuscules maillages métalliques. Le policier songea à des échantillons de clôture, ou à des débris de filtres d'aération. Il glissa plusieurs de ces extraits dans des enveloppes de plastique, puis recueillit la poudre et les échardes, sans reconnaître leur odeur morne, neutre. De la levure. Ou du pl
‚tre. En aucun cas de la drogue.
En marge de cette dernière découverte, il nota plusieurs signes qui démontraient qu'on avait maintenu ici une grande chaleur, durant des années. Des prises de terre, installées aux quatre coins de l'espace, pouvaient avoir alimenté des radiateurs électriques, dont les emplacements étaient marqués par des auréoles noires sur les murs.
Finalement, Niémans conclut à plusieurs hypothèses contradictoires. Il songea à un élevage animal, qui aurait nécessité une haute température. Il supposa aussi que des expériences de laboratoire avaient pu se dérouler ici, dans des conditions stériles, induites par la forte odeur clinique.
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Il ne savait rien, mais il ressentait une peur profonde. Plus sourde et plus violente que celle qu'il avait éprouvée dans le glacier.
Il possédait maintenant deux certitudes. La première était que Philippe Sertys, homme effacé, se livrait ici à une activité occulte. La seconde était que le jeune type avait été contraint, juste avant de mourir, de vider les lieux en urgence.
L'officier de police se releva et scruta avec attention les murs, les balayant avec sa lampe. Peut-être y avait-il ici des niches, des planques, contenant un objet que Sertys avait oublié. L'intrus t‚tonna, frappa les cloisons, écouta les résonances, guetta des différences de matières. Ces parois étaient revêtues de feuilles de papier kraft, sous lesquelles il y avait de la laine de verre compressée. La recherche de la chaleur, toujours.
Niémans palpa ainsi deux murs entiers, jusqu'à sentir, àun mètre quatrevingts de hauteur, un renfoncement rectangulaire qui ne cadrait pas avec la surface bombée de l'ensemble. Il planta son index le long de la travée et s'aperçut qu'on avait colmaté cette rainure. Il déchira encore le papier et découvrit des charnières. En glissant ses ongles dans l'interstice central, il parvint à entrouvrir le réduit. Des étagères. De la poussière. De la moisissure.
Le commissaire palpa les planches et sentit, sur l'une d'elles, quelque chose de plat, couvert d'une pellicule poisseuse. II saisit l'objet: c'était un petit cahier à spirale.
Une flambée sous sa chair. II le feuilleta aussitôt. Toutes les pages étaient couvertes de chiffres minuscules, incompréhensibles. Mais l'une des pages, par-dessus les chiffres, portait une large inscription oblique. Ces lettres semblaient écrites avec du sang. Le trait était d'une telle violence que les mots par endroits avaient crevé le papier. Niémans songea à une colère frénétique, à un geyser rougeoyant. Comme si l'auteur de ces lignes n'avait pu s'empêcher de cracher sa folie en lettres écarlates.
Niémans lut
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NOUS SOMMES LES MçTRES, NOUS SOMMES LES ESCLAVES.
NOUS SOMMES PARTOUT, NOUS SOMMES NULLE PART.
NOUS SOMMES LES ARPENTEURS.
NOUS MçTRISONS LES RIVI»RES POURPRES.
Le policier s'appuya contre le mur, dans les lambeaux de papier brun et les filaments de laine. Il éteignit sa torche mais une lumière éblouissait sa conscience. II n'avait pas trouvé un lien entre Rémy Caillois et Philippe Sertys. Il avait découvert mieux: une ombre, un secret, au coeur de l'existence discrète du jeune aide-soignant. que signifiaient les chiffres et les sentences absconses du petit cahier ? A quoi jouait Sertys dans son entrepôt clandestin ?
Niémans fit brièvement le point sur son enquête, comme on réunit les premières pailles grésillantes d'un feu dans un vent glacé. Rémy Caillois était un schizophrène aigu, un être violent qui avait - peut-être - dans le passé commis un acte coupable. Philippe Sertys, lui, menait des activités clandestines dans ce sinistre atelier, des activités qu'il avait cherché à
effacer quelques jours avant sa mort.
Le commissaire ne possédait encore aucune preuve tangible, aucune précision, mais il devenait évident que ni Caillois ni Sertys n'étaient aussi clairs que leur existence officielle ne le laissait supposer.
Ni le bibliothécaire ni l'aide-soignant n'étaient des victimes innocentes.
VI
30
DEPUIS près de deux heures, Karim roulait, les tripes serrées à bloc.
Il songeait au visage. Le visage de l'enfant. Parfois, il imaginait une sorte de monstre. Une figure parfaitement lisse, sans nez ni pommettes, percée de deux globes blancs et luisants. D'autres fois, il envisageait au contraire un gosse ordinaire, aux traits doux, effacés, anodins. Un enfant si ordinaire qu'il se perdait dans toutes les mémoires. D'autres fois encore, Karim voyait des traits impossibles. Des traits ondulants, instables, qui reflétaient la face de celui qui les regardait. Des traits scintillants qui renvoyaient l'image de chaque visage, trahissant le secret des ‚mes sous l'hypocrisie des sourires. Le flic frissonnait. II était définitivement tenaillé par cette certitude : la clé de la vérité, c'était ce visage. Exclusivement. Irréversiblement.
Il avait emprunté l'autoroute à Agen, en direction de Toulouse. Il avait ensuite longé le canal du Midi, dépassé Carcassonne et Narbonne. Sa voiture était une malédiction. Une sorte de toux de cylindres et de pièces cliquetantes, montés tous ensemble. Le flic ne dépassait jamais cent trente kilomètres à l'heure, même avec le vent dans le dos.
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Il ne cessait de ruminer. Il roulait maintenant en direction de Sète, par le bord de mer, et s'approchait du couvent Saint-jean-de-la-Croix. Le paysage gris‚tre et flou du littoral lui apportait un calme diffus. Pied au plancher, il envisagea cette fois les éléments rationnels qu'il avait collectés.
Les visites au photographe et au prêtre avaient bouleversé les perspectives de son enquête. Karim avait soudain saisi que les documents manquants de l'école jean-Jaurès avaient peut-être été volés bien avant le cambriolage de la nuit précédente. Sur la route, il avait rappelé la directrice. A la question: " Est-il possible que tous ces documents aient disparu dès 1982
et que personne ne s'en soit rendu compte durant toutes ces années ? ", la directrice avait répondu: " Oui. " A la question: " Est-il possible qu'on ait découvert cette disparition seulement aujourd'hui, à cause du cambriolage ? ", elle avait répondu: " Oui. " A la question: " Avez-vous déjà entendu parler d'une religieuse qui aurait cherché à se procurer les photographies scolaires de cette époque ? ", elle avait répondu: " Non. "
Et pourtant... Avant de partir, Karim avait effectué une dernière vérification à Sarzac. Gr‚ce aux états civils - dates de naissance et adresses de résidence -, il avait contacté par téléphone plusieurs anciens élèves des deux classes fatidiques: CM1 et CM2, 1981 et 1982. Aucun d'eux ne possédait plus les portraits scolaires. Parfois, un feu s'était déclaré
dans la pièce qui contenait les clichés. D'autres fois, un chapardage avait eu lieu : les voleurs n'avaient rien raflé, sinon ces quelques photographies. Parfois encore, mais plus rarement, on se souvenait de la sueur : elle était venue chercher les images. C'était la nuit et nul n'aurait pu la reconnaître. Tous ces événements étaient survenus durant la même et brève période: juillet 1982. Un mois avant la mort du petit Jude.
Aux environs de dix-sept heures trente, alors qu'il longeait le bassin de Thau, Karim repéra une cabine téléphonique et composa le numéro de Crozier.
Il avançait
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maintenant hors normes. Obscurément, ce sentiment le branchait. Il larguait les amarres. Le commissaire hurla
-J'espère que tu es en route, Karim. Nous avions dit dix-huit heures.
- Commissaire, je suis sur une piste.
- quelle piste ?
- Laissez-moi avancer. Chaque pas confirme mon intuition. Avez-vous de nouveaux éléments concernant le cimetière ?
-Tu joues le coup en solitaire et tu voudrais que je...
- Répondez-moi. Avez-vous retrouvé la voiture ?
Crozier soupira.
- Nous avons identifié les propriétaires de sept Lada, deux Trabant et une Skoda dans les départements du Lot, Lot-et-Garonne, Dordogne, Aveyron et Vaucluse. Aucune d'entre elles n'est notre voiture.
-Vous avez déjà vérifié les emplois du temps des conducteurs ?
- Non, mais nous avons trouvé des particules de pneus, près du cimetière.
Il s'agit de pneus au carbone, de très mauvaise qualité. Le propriétaire de notre bagnole roule avec les gommes d'origine. Toutes les voitures que nous avons repérées roulent en Michelin ou Goodyear. C'est la première chose que les acheteurs changent sur ce type de véhicules. Nous cherchons encore.
Dans d'autres départements.
- C'est tout ?
- C'est tout pour l'instant. A toi. Je t'écoute.
-J'avance à rebours.
- A rebours ?
- Moins je trouve, plus je suis certain que je suis sur la bonne voie. Les cambriolages de cette nuit dissimulent une affaire bien plus grave, commissaire.
- quel genre ?
-Je ne sais pas. quelque chose qui concerne un enfant. Son rapt ou son meurtre. Je ne sais pas. Je vous rappelle.
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Sans laisser le temps au commissaire de poser une nouvelle question, Karim raccrocha.
Aux abords de Sète, il traversa un petit village, en front de mer. Les eaux du golfe du Lion se mêlaient ici aux terres, en un immense marécage indistinct, bordé de roseaux. Le policier ralentit, longeant un port étrange, o˘ aucun bateau n'était visible et o˘ seuls de longs filets de pêche noir‚tres se dressaient entre les maisons aux volets clos.
Tout était désert.
Une odeur lourde emplissait l'atmosphère, non pas une odeur maritime, mais plutôt celle d'un engrais, chargée d'acides et d'excréments.
Karim Abdouf approchait de sa destination. Des panneaux indiquaient la direction du couvent. Le soleil déclinant allumait des flaques salines, effilées comme des couteaux, à la surface des marécages. Au bout de cinq kilomètres, le flic repéra un nouveau panneau qui désignait un chemin de bitume, montant vers la droite. Il roula encore, emprunta d'autres lacets, d'autres virages, bordés de roseaux et de joncs échevelés.
Enfin, les b‚timents du cloître se dressèrent. Karim fut stupéfait. Entre les dunes sombres et les herbes folles, deux églises s'élevaient, monumentales. L'une d'elles arborait des tours finement ciselées, s'achevant en des dômes striés qui ressemblaient à de colossales p
‚tisseries. L'autre était rouge et massive, tissée de petites pierres, surplombée par une large tour au toit plat comme une roue. Deux véritables basiliques qui faisaient songer dans l'air marin à des épaves oubliées. Le Beur ne pouvait s'expliquer leur présence dans un lieu aussi désert, aussi désespéré.
En s'approchant, il découvrit un troisième b‚timent, qui s'étirait entre les paroisses. Une construction d'un seul étage, aux fenêtres en série, étroites et frileuses. Sans doute le monastère lui-même, qui paraissait serrer ses pierres comme pour éviter tout contact avec les édifices sacrés.
Karim se gara. Il songea qu'il n'avait jamais été confronté d'aussi près à
la religion - ni aussi souvent, en si peu de
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temps. Cette réflexion suscita en lui un raisonnement qu'il avait déjà
entendu. Lorsqu'il était à l'école des inspecteurs, à Cannes-…cluse, des commissaires venaient parfois retracer leur expérience. L'un d'entre eux avait profondément marqué Karim. Un grand mec, coiffé en brosse, portant des petites lunettes cerclées de fer. Son discours l'avait fasciné. L'homme avait expliqué que le crime se reflétait toujours sur les esprits des témoins et des proches. quu'il fallait les considérer comme des miroirs, que le meurtrier se cachait dans un des angles morts.
L'homme avait l'air d'un fou, mais l'assistance avait été subjuguée. Il avait aussi parlé de structures atomiques. Selon lui, lorsque des éléments, des détails, même anodins, revenaient régulièrement dans une enquête, il fallait toujours les retenir, parce qu'ils dissimulaient à coup sur une signification profonde. Chaque crime était un noyau atomique et les éléments récurrents étaient ses électrons, oscillant autour de lui et dessinant une vérité subliminale. Karim sourit. Le keuf aux lunettes de métal avait raison. Cette remarque pourrait s'appliquer à sa propre enquête. La religion était devenue un élément récurrent. Depuis ce matin, se dessinait sans doute là une vérité qu'il lui fallait surprendre.
Il s'achemina vers un petit porche de pierre et sonna. Au bout de quelques secondes, un sourire apparut dans l'entreb‚illement. C'était un sourire ancien, bordé de blanc et de noir. Avant que Karim ait pu ouvrir les lèvres, la sueur s'effaça en lui ordonnant: " Entrez, mon fils. "
Le flic pénétra dans un vestibule très sobre. Seule une croix de bois se découpait sur l'un des murs blancs, audessus d'un tableau aux reflets obscurs. A droite, le long d'un couloir, Abdouf distingua la clarté grise de quelques portes ouvertes. Par une embrasure plus proche, il aperçut des rangs de chaises vernissées, un sol revêtu de linoléum clair - l'aspect brut et impeccable d'un lieu de prière.
- Suivez-moi, dit la religieuse. Nous étions en train de dîner.
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-A cette heure ? s'étonna Karim.
La sueur étouffa un petit rire. Elle avait la malice d'une jeune fille.
-Vous ne connaissez pas l'emploi du temps des carmélites ? Chaque jour, nous devons reprendre la prière à dixhuit heures.