Du même auteur

aux …ditions Albin Michel

LE VOL DES CIGOGNES

Jean-Christophe Grangé

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ROMAN

Albin Michel

" COLLECTION SP…CIAL SUSPENSE "

(c) …ditions Albin Michel S.A., 1998

22, rue Huyghens, 75014 Paris

ISBN 2-226-09331-1

ISSN 0290-3326

Pour Virginie

___________O___Suivi de l'export" G-NA-mos! Ga-na-mos ! "

Pierre Niémans, doigts crispés sur l'émetteur

VHF, regardait en contrebas la foule descendre les rampes de béton du parc des Princes. Des milliers de cr‚nes en feu, de chapeaux blancs, d'écharpes criardes, formant un ruban bigarré et délirant. Une explosion de confettis.

Ou une légion de démons hallucinés. Et les trois notes, toujours, lentes et lancinantes: " Ga-na-mos ! "

Le policier, debout sur le toit de l'école maternelle qui faisait face au Parc, cadra les manoeuvres des troisième et quatrième brigades des compagnies républicaines de sécurité. Les hommes en bleu sombre couraient sous leurs casques noirs, protégés par leurs boucliers de polycarbonate. La méthode classique. Deux cents hommes de part et d'autre de chaque série de portes, et des commandos " écrans ", chargés d'éviter que les supporteurs des deux équipes ne se croisent, ne s'approchent, ne s'aperçoivent même...

Ce soir, pour la rencontre Saragosse-Arsenal, finale de la Coupe des Coupes 96, le seul match de l'année o˘ deux équipes non françaises s'affrontaient à Paris, plus de mille

quatre cents policiers et gendarmes avaient été mobilisés. Contrôles d'identité, fouilles au corps, et encadrement des quarante mille supporteurs venus des deux pays. Le commissaire principal Pierre Niémans était l'un des responsables de ces manoeuvres. Ce type d'opérations ne correspondait pas à ses fonctions habituelles, mais le policier coiffé en brosse appréciait ces exercices. De la surveillance et de l'affrontement purs. Sans enquête ni procédure. D'une certaine façon, une telle gratuité

le reposait. Et il aimait l'aspect militaire de cette armée en marche.

Les supporteurs parvenaient au premier niveau - on pouvait les apercevoir, entre les fuselages bétonnés de la construction, au-dessus des portes H et G. Niémans regarda sa montre. Dans quatre minutes, ils seraient dehors, se déversant sur la chaussée. Alors commenceraient les risques de contacts, de dérapages, de ruptures. Le policier gonfla ses poumons à bloc. La nuit d'octobre était chargée de tension.

Deux minutes. Par réflexe, Niémans se tourna et aperçut au loin la place de la Porte-le-Saint-Cloud. Parfaitement déserte. Les trois fontaines se dressaient dans la nuit, comme des totems d'inquiétude. Le long de l'avenue, les cars de CRS se serraient en file indienne. Devant, des hommes roulaient des épaules, casques bouclés à la ceinture et matraques cognant la jambe. Les brigades de réserve.

Le brouhaha monta. La foule se déployait entre les grilles hérissées de pieux. Niémans ne put réprimer un sourire. C'était cela qu'il était venu chercher. Il y eut une houle. Des trompettes déchirèrent le vacarme. Un grondement fit vibrer le moindre interstice du ciment. " Ga-na-mos ! Ga-namos ! " Niémans pressa le bouton de l'émetteur et parla àJoachim, le chef de la compagnie est. " Ici, Niémans. Ils sortent. Canalisez-les vers les cars, boulevard Murat, les parkings, les bouches de métro. "

De ses hauteurs, le policier évalua la situation : les risques de ce côté-là étaient minimes. Ce soir, les supporteurs espagnols étaient les vainqueurs, donc les moins dangereux.

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Les Anglais étaient en train de sortir à l'opposé, portes A et K, vers la tribune de Boulogne - la tribune des bêtes féroces. Niémans irait jeter un cil, dès que cette opération serait bien engagée.

Soudain, dans la lueur des réverbères, au-dessus de la foule, une bouteille de verre vola. Le policier vit s'abattre une matraque, des rangs serrés reculer, des hommes tomber. Il hurla dans l'émetteur: " Joachim, putain !

Tenez vos hommes ! "

Niémans s'engouffra dans l'escalier de service et dévala les huit étages à

pied. Lorsqu'il sortit sur l'avenue, deux lignes de CRS accouraient déjà, prêts à maîtriser les hooligans. Niémans courut au-devant des hommes en armes et agita ses bras, en longs balayages circulaires. Les matraques étaient à quelques mètres de son visage quand Joachim jaillit sur sa droite, le casque vissé sur le cr‚ne. Il leva sa visière et décocha un regard de fureur

- Bon Dieu, Niémans, vous êtes dingue ou quoi ? En civil, vous allez vous faire...

Le policier ignora la question

- qu'est-ce que c'est que cette merde ? Maîtrisez vos hommes, Joachim !

Sinon, dans trois minutes nous aurons une émeute.

Rond, rubicond, le capitaine haletait. Sa petite moustache, modèle début du siècle, vibrait au fil de sa respiration saccadée. La VHF retentit: " A...

Appel à toutes les unités... Appel à toutes les unités... Le virage de Boulogne... Rue du Commandant-Guilbaud... Je... Nous avons un problème ! "

Niémans fixa Joachim comme s'il était le seul responsable du chaos général.

Ses doigts pressèrent l'émetteur: " Niémans, ici. Nous arrivons. " Puis il ordonna au capitaine, d'une voix maîtrisée

-J'y vais. Envoyez là-bas le maximum d'hommes. Et verrouillez la situation ici.

Sans attendre la réponse de l'officier, le commissaire courut à la recherche du stagiaire qui lui servait de chauffeur. Il traversa la place à

longues enjambées, aperçut au loin

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les serveurs de la Brasserie des Princes qui baissaient à la h‚te leur rideau de fer. L'air était saturé d'angoisse.

Il repéra enfin le petit brun en blouson de cuir, qui battait la semelle, près d'une berline noire. Niémans hurla, en cognant le capot de la voiture

- Vite ! Le virage de Boulogne 1

Les deux hommes montèrent à la même seconde. Les roues fumèrent au démarrage. Le stagiaire braqua à gauche du stade, afin de rejoindre la porte K au plus vite, le long d'une route ménagée pour la sécurité. Niémans eut une intuition

- Non, souffla-t-il, fais le tour. La baston va remonter vers nous.

La voiture effectua un tête-à-queue, glissant dans les flaques des camions à eau, déjà prêts pour les représailles. Puis elle sillonna l'avenue du Parc-des-Princes, le long d'un couloir étroit formé par les cars gris de la garde mobile. Les hommes casqués qui couraient dans le même sens s'écartèrent sans leur jeter un regard. Niémans avait plaqué le gyrophare magnétique sur le toit. Le stagiaire braqua àgauche aux abords du lycée Claude-Bernard et fit le tour du rond-point, afin de suivre le troisième pan du stade. Ils venaient de dépasser la tribune d'Auteuil.

quand Niémans vit les premières nappes de gaz planer dans l'air, il sut qu'il avait eu raison: l'affrontement était déjà parvenu place de l'Europe.

La voiture traversa le brouillard blanch‚tre et dut piler sur les premières victimes, qui fuyaient à toutes jambes. La bataille avait explosé juste devant la tribune présidentielle. Des hommes en cravate, des femmes scintillantes couraient et trébuchaient, le visage ruisselant de larmes.

Certains cherchaient une faille vers les rues, d'autres remontaient au contraire les marches, vers les portiques du stade.

Niémans jaillit du véhicule. Sur la place, des corps entremêlés se tabassaient à bras raccourcis. On distinguait vaguement les couleurs criardes de l'équipe anglaise et les silhouettes sombres des CRS. Certains de ces derniers

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rampaient à terre - sortes de limaces ensanglantées - tandis que d'autres, à distance, hésitaient à utiliser leurs fusils anti-émeutes, à cause de leurs collègues blessés.

Le commissaire rangea ses lunettes et s'attacha un foulard autour du visage. Il repéra le CRS le plus proche et lui arracha sa matraque en tendant dans le même geste sa carte tricolore. L'homme était stupéfait; la buée brouillait la visière translucide de son casque.

Pierre Niémans courut vers l'affrontement. Les supporteurs d'Arsenal frappaient à coups de poing, de barres, de talons ferrés et les CRS

ripostaient en reculant, tentant de défendre les leurs, déjà au tapis. Des corps gesticulaient, des visages se froissaient, des m‚choires percutaient l'asphalte. Les b‚tons se levaient et s'abattaient, se retroussant sous la violence des coups.

L'officier se rua dans la mêlée.

Il joua du poing, de la matraque. Il faucha un gros type puis lui balança une série de directs. Dans les côtes, dans le bas-ventre, dans la figure.

Soudain il amortit un coup de pied, surgi sur sa droite, puis se redressa en hurlant. Son b‚ton se plia sur la gorge de l'agresseur. Le sang lui bourdonnait dans la tête, un go˚t de métal anesthésiait sa bouche. Il ne pensait plus à rien, n'éprouvait plus rien. Il était à la guerre, il le savait.

Tout à coup il aperçut une scène étrange. A cent mètres de là, un homme en civil, passablement amoché, se débattait, tenu par deux autres hooligans.

Niémans scruta les marbrures de sang sur le visage du supporteur, les gestes mécaniques des deux autres, secoués de haine. Une seconde encore, et Niémans comprit: le blessé et les deux autres arboraient sur leurs blousons des insignes de clubs rivaux.

Un règlement de comptes.

Le temps qu'il comprenne, la victime avait déjà échappé à ses assaillants et s'échappait dans une rue transversale - la rue Nungesser-et-Coli. Les deux tabasseurs lui emboîtèrent

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le pas. Niémans jeta sa matraque, se fraya un passage et suivit le mouvement.

La poursuite s'engagea.

Niémans courait, souffle régulier, gagnant du terrain sur les deux poursuivants, qui eux-mêmes rattrapaient leur proie, le long de la rue silencieuse.

Ils tournèrent à droite encore et accédèrent bientôt à la piscine Molitor, entièrement murée. Cette fois, les salopards venaient d'attraper leur victime. Niémans parvint en vue de la place de la Porte-Molitor, qui surplombe le boulevard périphérique, et n'en crut pas ses yeux: un des assaillants venait de sortir une machette.

Sous les lumières glauques de l'artère, Niémans discerna la lame qui coupait sans trêve l'homme à genoux, absorbant les coups dans de petits tressautements. Les agresseurs soulevèrent le corps et le balancèrent par-dessus la rambarde.

- NON

Le policier avait hurlé et dégainé son revolver dans le même instant. Il prit appui contre une voiture, cala son poing droit dans sa paume gauche et visa en retenant son souffle. Premier coup de feu. Manqué. Le tueur à la machette se retourna, stupéfait. Second coup de feu. Manqué encore.

Niémans reprit sa course, arme au poing plaquée contre la cuisse, en position de combat. La colère lui broyait le coeur : sans ses lunettes, par deux fois il avait raté sa cible. Il parvint à son tour sur le pont.

L'homme à la machette fuyait déjà dans les taillis qui bordent le boulevard périphérique. Son complice restait immobile, hagard. L'officier de police abattit sa crosse sur la gorge de l'homme et le traîna par les cheveux jusqu'à un panneau de signalisation. D'une main, il le menotta. Alors seulement il se pencha vers la circulation.

Le corps de la victime s'était écrasé sur la chaussée et plusieurs voitures lui avaient roulé dessus avant que le carambolage n'enraye totalement le trafic. Des voitures en

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épis chaotiques, des tôles fracassées... L'embouteillage lançait maintenant son chant frénétique de klaxons. Dans la lumière des phares, Niémans aperçut un des conducteurs qui titubait près de son véhicule en se tenant le visage.

Le commissaire tendit son regard au-delà du périphérique. Il aperçut l'assassin, brassard coloré, qui traversait les feuillages. Niémans repartit aussitôt, tout en rengainant son arme.

A travers les arbres, le tueur lui jetait maintenant de brefs regards. Le policier ne se cachait pas : l'homme devait savoir que le commissaire principal Pierre Niémans allait lui faire la peau. Soudain le hooligan enjamba un talus et disparut. Le bruit des pas qui s'écrasaient sur les graviers renseigna Niémans sur sa direction: les jardins d'Auteuil.

Le policier le suivit et vit la nuit se refléter sur les cailloux gris des jardins. En longeant les serres, il aperçut la silhouette qui escaladait un mur. Il s'élança et découvrit les courts de Roland-Garros.

Les portes grillagées n'étaient pas verrouillées: le tueur passait sans difficulté de court en court. Niémans agrippa une porte, pénétra sur le terrain rouge et sauta un premier filet. Cinquante mètres plus loin, l'homme ralentissait déjà, marquant des signes de fatigue. Il parvint encore à enjamber un filet et à monter des escaliers entre les gradins. A sa suite, Niémans gravit les marches, souple, délié, à peine essoufflé. Il n'était plus qu'à quelques mètres quand, au sommet de la tribune, l'ombre sauta dans le vide.

Le fuyard venait d'atteindre le toit d'une demeure particulière. Il disparut d'un coup, à l'autre extrémité. Le commissaire recula et se lança à son tour. Il atterrit sur la plateforme de gravier. En bas, des pelouses, des arbres, le silence.

Nulle trace du tueur.

Le policier se laissa tomber et roula dans l'herbe humide. Il n'y avait que deux possibilités: le b‚timent principal, du toit duquel il venait de sauter, et un vaste édifice en bois, au fond du jardin. Il dégaina son MR

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la porte qui se dressait derrière lui. Elle n'offrit aucune résistance.

Le commissaire esquissa quelques pas puis s'arrêta, stupéfait. Il se trouvait dans un hall de marbre, surplombé par une plaque de pierre circulaire, gravée de lettres inconnues. Une rampe dorée s'élevait dans les ténèbres des étages supérieurs. Des tentures de velours, rouge impérial, s'étiraient dans l'ombre, des vases hiératiques brillaient... Niémans comprit qu'il venait de pénétrer dans une ambassade asiatique.

Tout à coup un bruit résonna dehors. Le tueur était dans l'autre b‚tisse.

Le policier traversa le parc en rasant la pelouse et atteignit le b‚timent de lattes de bois. La porte pivotait encore. Il entra, ombre dans l'ombre.

Et la magie se resserra d'un cran. C'était une écurie, divisée en boxes ciselés, occupés par des petits chevaux à la crinière en brosse.

Croupes frémissantes. Pailles voletantes. Pierre Niémans avança, arme au poing. Il dépassa un box, deux, trois... Un bruit sourd à sa droite. Le policier se tourna. Rien d'autre qu'un sabot qui claquait. Un feulement à

gauche. Nouvelle volte-face. Trop tard. La lame s'abattit. Niémans s'écarta au dernier moment. La machette frôla son épaule et se planta dans la croupe d'un cheval. La ruade fut fulgurante: le fer du sabot sauta au visage du tueur. Le policier profita de l'avantage, se jeta sur l'homme, retourna son arme et l'utilisa comme un marteau.

Il cogna, cogna, puis s'arrêta soudainement, fixant les traits ensanglantés du hooligan. Des saillies d'os pointaient sous les chairs déchiquetées. Un globe oculaire pendait au bout d'un treillis de fibres. Le meurtrier ne bougeait plus, toujours coiffé de son bob aux couleurs d'Arsenal. Niémans réempoigna son arme et enserra la crosse sanglante à deux mains, en enfonçant le canon dans la bouche éclatée de l'homme. Il leva le chien et ferma les yeux. Il allait tirer... quand un bruit strident surgit.

Son téléphone cellulaire sonnait dans sa poche.

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TROIS heures plus tard, le long des rues trop neuves et trop symétriques du quartier de NanterrePréfecture, une petite lueur brillait dans le b‚timent de la Direction centrale de la police judiciaire du ministère de l'Intérieur. Une sorte d'éclat de lumière, à la puissance diffuse et concentrée, qui scintillait très bas, presque au ras du bureau d'Antoine Rheims, assis dans l'ombre. Face à lui, derrière le halo, se dressait la haute silhouette de Pierre Niémans. Il venait de résumer, laconiquement, le rapport qu'il avait rédigé sur la course-poursuite de Boulogne. Rheims demanda, sceptique

- Comment est l'homme ?

- L'Anglais ? Coma. Fractures faciales multiples. je viens d'appeler l'Hôtel-Dieu : ils tentent une greffe de peau, pour le visage.

- Et la victime ?

- Broyée sous les voitures, sur le périph'. Porte Moliton

- Bon Dieu. que s'est-il passé ?

-Un règlement de comptes entre hooligans. Parmi les supporteurs d'Arsenal, il y avait des hommes du club de Chelsea. A la faveur de la bagarre, les deux hooligans à la machette ont abattu leur ennemi.

Rheims acquiesçait, incrédule. Après un silence, il reprit

- Et le tien ? Tu es vraiment s˚r que c'est un coup de sabot qui l'a mis dans cet état?

Niémans ne répondit pas et se tourna vers la fenêtre. Sous la lune de craie, on discernait les étranges motifs pastel qui couvraient les façades des cités voisines : des nuages, des

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arcs-en-ciel, qui planaient au-dessus des collines vert sombre du parc de Nanterre. La voix de Rheims s'éleva encore

-Je ne te comprends pas, Pierre. Pourquoi te colleter avec des histoires pareilles ? De la surveillance de stade, vraiment, je...

Sa voix s'éteignit. Niémans gardait le silence.

- Ce n'est plus de ton ‚ge, reprit Rheims. Ni de ta compétence. Notre contrat était clair: plus de terrain, plus d'actes de violence...

Niémans se retourna et marcha vers son supérieur hiérarchique.

-Viens-en au fait, Antoine. Pourquoi m'as-tu appelé ici, en pleine nuit?

quand tu m'as téléphoné, tu ne pouvais pas être au courant, pour le Parc.

Alors quoi ?

L'ombre de Rheims ne bougeait pas. …paules larges, cheveux gris frisottants, visage en flanc de rocaille. Un physique de gardien de phare.

Le commissaire divisionnaire dirigeait depuis plusieurs années l'Office central pour la répression de la traite des êtres humains - l'OCRTEH -, un nom compliqué pour désigner simplement une instance supérieure de la brigade des moeurs. Niémans l'avait connu bien avant qu'il ne règne sur cette planque administrative, lorsqu'ils étaient tous deux des flics des rues, des arpenteurs de pluie, rapides et efficaces. Le policier coiffé en brosse se pencha et répéta

-Alors quoi ?

Rheims souffla

- Il s'agit d'un meurtre.

- A Paris>

-Non, à Guernon. Une petite ville dans l'Isère, près de Grenoble. Une ville universitaire.

Niémans empoigna un siège et s'assit face au divisionnaire.

-Je t'écoute.

- Ils ont retrouvé le corps hier, en fin d'après-midi. Encastré entre des rochers, au-dessus d'une rivière qui borde le campus. Tout porte à croire qu'il s'agit d'un crime de maniaque.

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- que sais-tu sur le corps ? C'est une femme ?

-Non. Un homme. Un jeune type. Le bibliothécaire de la fac, paraît-il. Le corps était nu. Il portait des traces de torture : entailles, lacérations, br˚lures... On m'a parlé aussi de strangulation.

Niémans planta ses coudes sur le bureau. Il manipulait un cendrier.

-Pourquoi me racontes-tu tout ça?

-Parce que je compte t'envoyer là-bas.

- quoi ? Sur ce meurtre ? Mais les types du SRPJ de Grenoble vont arrêter l'assassin dans la semaine et...

-Pierre, ne joue pas au con. Tu sais très bien que ce n'est jamais aussi simple. Jamais. J'ai parlé au juge. Il veut un spécialiste.

- Un spécialiste de quoi ?

- De meurtres. Et de moeurs. Il soupçonne un mobile sexuel. Enfin, quelque chose de ce genre.

Niémans tendit son cou vers la lumière et sentit la br˚lure ‚cre de la lampe halogène.

-Antoine, tu ne me dis pas tout.

- Le juge, c'est Bernard Terpentes. Un vieux pote. On vient des Pyrénées, lui et moi. Il flippe, tu piges ? Et il veut régler ça au plus vite. …viter les vagues, les médias, toutes ces conneries. Dans quelques semaines, c'est la rentrée universitaire : il faut boucler l'affaire avant cette date. Je ne te fais pas un dessin.

Le commissaire principal se leva et retourna vers la fenêtre. Il scruta les têtes d'épingle lumineuses des réverbères, les sombres dômes du parc. La violence des dernières heures lui battait encore aux tempes: les coups de machette, le périphérique, la course à travers Roland-Garros. Il songea, pour la millième fois, que l'appel téléphonique de Rheims lui avait sans doute évité de tuer un homme. Il songea à ces accès de violence incontrôlables qui aveuglaient sa conscience, déchirant le temps et l'espace, au point de lui faire commettre le pire.

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-Alors? demanda Rheims.

Niémans se retourna et s'appuya sur le chambranle de la fenêtre.

-Cela fait quatre ans que je ne mène plus ce genre d'enquête. Pourquoi me proposer cette affaire ?

-J'ai besoin d'un homme efficace. Et tu sais que les offices centraux peuvent saisir l'un de leurs hommes pour l'envoyer n'importe o˘ en France.

(Ses larges mains pianotèrent dans l'obscurité.) J'exploite mon petit pouvoir.

Le policier aux lunettes de fer sourit.

- Tu sors le loup de sa tanière ?

-Je sors le loup de sa tanière. Pour toi, c'est un coup d'air frais. Pour moi, c'est un service que je rends à un vieil ami. Au moins, pendant ce temps-là, tu ne tabasseras personne...

Rheims saisit les feuilles d'un fax qui brillaient sur son bureau

- Les premières conclusions des gendarmes. Tu prends ou non ?

Niémans marcha vers le bureau et froissa le papier thermique.

-Je t'appellerai. Pour avoir des nouvelles de l'Hôtel-Dieu.

Le policier quitta aussitôt la rue des Trois-Fontanot et gagna son domicile, rue La-Bruyère, dans le neuvième arrondissement. Un vaste appartement quasiment vide, aux parquets cirés de vieille dame. Il prit une douche, soigna ses plaies - superficielles - et s'observa dans la glace.

Des traits osseux, ridés. Une coupe en brosse, luisante et grise. Des lunettes cerclées de métal. Niémans sourit à sa propre image. Il n'aurait pas aimé croiser cette gueule-là dans une rue déserte.

Il fourra quelques vêtements dans un sac de sport, glissa, entre chemises et chaussettes, un fusil à pompe Remington, calibre 12, ainsi que des boîtes de, cartouches et des speedloader pour son Manhurin. Enfin il empoigna sa housse de

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costume et plia à l'intérieur deux complets d'hiver et quelques cravates aux arabesques fauves.

Sur la route de la porte de la Chapelle, Niémans s'arrêta au McDonald du boulevard de Clichy, ouvert toute la nuit. Il engloutit rapidement deux Royal Cheese, sans quitter des yeux sa voiture, garée en double file. Trois heures du matin. Sous les néons blanch‚tres, quelques fantômes familiers arpentaient la salle crasseuse. Des Noirs aux frusques trop amples. Des prostituées aux longues nattes jamaÔcaines. Des drogués, des sans-abri, des ivrognes. Tous ces êtres appartenaient à son univers de jadis : celui de la rue. Cet univers que Niémans avait d˚ quitter pour un travail de bureau, bien payé et respectable. Pour n'importe quel autre flic, accéder aux offices centraux était un avancement. Pour lui, cela avait été une mise au rancart - un rancart doré, mais qui l'avait tout de même mortifié. Il regarda encore les créatures crépusculaires qui l'entouraient. Ces apparitions avaient été les arbres de sa forêt, celle o˘ il avançait autrefois, dans la peau du chasseur.

Niémans roula d'une seule traite, pleins phares, au mépris des radars et des limitations de vitesse. A huit heures du matin, il empruntait la sortie de l'autoroute en direction de Grenoble. Il traversa Saint-Martin-d'Hères, Saint Martind'Uriage et se dirigea vers Guernon, au pied du Grand Pic de Belledonne. Le long de la route en S, les forêts de conifères et les zones industrielles alternaient. Il régnait ici une atmosphère légèrement morbide, comme toujours àla campagne lorsque le paysage ne parvient plus à

masquer sa solitude profonde par la seule beauté de ses sites.

Le commissaire croisa les premiers panneaux indiquant la direction de la faculté. Au loin, les hauts sommets se dessinaient dans la lumière ouatée de la matinée orageuse. Au détour d'un virage, il aperçut, au fond de la vallée, l'université: des grands b‚timents modernes, des blocs striés de béton, cernés de toutes parts par de longues pelouses. Niémans songea à un sanatorium, qui aurait eu la taille d'une ville administrative.

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Il quitta la nationale et s'orienta vers la vallée. Il discerna, à l'ouest, les rivières verticales qui s'entremêlaient, écorchant les flancs sombres des montagnes de leur cliquetis d'argent. Le policier ralentit: il frissonna en scrutant ces eaux glacées qui tombaient à pic, se cachant sous des bouillons de broussailles pour réapparaître aussitôt, blanches et éclatantes, puis disparaître encore...

Niémans se décida pour un petit détour. Il bifurqua, roula sous une vo˚te de mélèzes et de sapins, éclaboussés par la rosée matinale, puis découvrit une longue plaine, bordée de hautes murailles noires.

L'officier stoppa. Il sortit de sa voiture et saisit ses jumelles. Il scruta longuement le paysage : il avait perdu de vue la rivière. Bientôt, il comprit que le torrent, parvenu au creux de la vallée, filait juste derrière le mur de roches. Il pouvait même l'apercevoir, à la faveur de quelques V de pierres.

Soudain il remarqua un autre détail et fit le point avec ses jumelles. Non, il ne s'était pas trompé. Il retourna à sa voiture, démarra en trombe en direction de la ravine. Il venait de repérer, dans l'une des failles de rocaille, le cordon jaune fluorescent, spécifique à la gendarmerie nationale

FRANCHISSEMENT INTERDIT

NiEmANs descendit dans la faille de roche o˘ se dessinaient les virages d'un étroit sentier. Bientôt il dut stopper, l'espace n'étant plus assez large pour la berline. Il sortit du véhicule, passa sous le cordon plastifié et accéda à la rivière.

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Le cours des eaux était ici stoppé par un barrage naturel. Le torrent, que Niémans s'attendait à découvrir bouillonnant d'écume, se transformait en un petit lac, clair et lénifiant. Comme un visage d'o˘ toute colère aurait subitement disparu. Plus loin, à droite, il repartait et traversait sans doute la ville qui apparaissait, gris‚tre, dans le lit de la vallée.

Mais Niémans s'arrêta net. Sur sa gauche, un homme était déjà là, accroupi au-dessus de l'eau. D'un geste réflexe, Niémans souleva la sangle velcro de son baudrier. Le geste fit cliqueter légèrement ses menottes. L'homme se tourna vers lui et sourit aussitôt.

- qu'est-ce que vous faites là? demanda brutalement Niémans.

L'inconnu sourit encore, sans répondre, et se releva, s'époussetant les mains. C'était un jeune homme au visage frêle et aux cheveux blonds en poils de pinceau. Blouson de daim et pantalon à pinces. Il rétorqua, d'une voix claire

- Et vous ?

Cette marque d'insolence désarma Niémans. Il déclara, d'un ton bourru

- Police. Vous n'avez pas vu le cordon ?J'espère que vous avez une bonne raison d'avoir franchi la limite parce que...

- …ric Joisneau, SRPJ de Grenoble. Je suis venu en éclaireur. Trois autres OPJ vont arriver dans la journée.

Niémans le rejoignit sur la rive étroite.

- O˘ sont les plantons ? demanda-t-il.

-Je leur ai donné une demi-heure. Pour le petit déjeuner. (Il haussa les épaules, avec insouciance.) J'avais à travailler ici. Je voulais être tranquille... commissaire Niémans.

Le policier aux cheveux gris tiqua. Le jeune homme reprit, sur un ton d'évidence

-Je vous ai tout de suite reconnu. Pierre Niémans. Exgloire du RAID. Ex-commissaire de la BRB. Ex-chasseur de tueurs et de dealers. Ex-beaucoup de choses, en somme...

-L'insolence est au programme des inspecteurs, maintenant?

Joisneau s'inclina, dans une posture ironique

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- Excusez-moi, commissaire. J'essaie simplement de désacraliser la star.

Vous savez bien que vous êtes une vedette, le " superflic " qui nourrit les rêves de tous les jeunes inspecteurs. Vous êtes ici pour le meurtre ?

- A ton avis ?

Le policier s'inclina de nouveau.

- «a sera un honneur de travailler à vos côtés.

Niémans scrutait à ses pieds la surface miroitante des eaux lisses, comme vitrifiées par la lumière matinale. Une luminescence de jade semblait se lever des fonds.

- Dis-moi ce que tu sais sur l'affaire.

Joisneau leva les yeux vers la muraille de roc.

- Le corps était encastré là-haut.

- Là-haut ? répéta Niémans en observant la paroi o˘ des reliefs agressifs jetaient des ombres abruptes.

- Oui. A quinze mètres de hauteur. Le tueur a enfoncé le corps dans une des failles de la paroi. Il lui a imprimé une posture bizarre.

- quelle posture ?

Joisneau fléchit les jambes, remonta les genoux et croisa les bras contre son torse.

- La position " foetus ".

- Pas banal.

- Rien n'est banal sur ce coup.

- On m'a parlé de blessures, de br˚lures, reprit Niémans.

-Je n'ai pas encore vu le corps. Mais il paraît, en effet, qu'il y a de nombreuses traces de tortures.

- La victime est morte à la suite de ces tortures ?

- Il n'y a aucune certitude pour l'instant. La gorge porte aussi des entailles profondes. Des marques de strangulation.

Niémans se tourna de nouveau vers le petit lac. Il vit sa silhouette -

coupe rasée et manteau bleu - se refléter distinctement.

- Et ici ? Tu as trouvé quelque chose ?

-Non. «a fait une heure que je cherche un détail, un 26

indice. Mais il n'y a rien. A mon avis, la victime n'a pas été tuée ici. Le tueur l'a seulement suspendue là-haut.

- Tu es monté jusqu'à la faille ?

- Oui. Rien à signaler. Le tueur est sans doute monté au sommet de la muraille, par l'autre côté, puis il a descendu le corps au bout d'une corde. Il est descendu à son tour, àl'aide d'une autre corde, et a encastré

sa victime. Il s'est donné beaucoup de mal pour lui donner cette posture thé‚trale. C'est incompréhensible.

Niémans regardait de nouveau la paroi, hérissée d'arêtes, creusée d'aspérités. D'o˘ il était, il ne pouvait évaluer clairement les distances, mais il lui semblait que la niche o˘ le corps avait été découvert était à

mi-hauteur de la paroi, aussi éloignée du sol que du sommet de la falaise.

Il pivota brutalement.

- Allons-y.

-O˘?

-A l'hôpital. Je veux voir le corps.

Dévoilé seulement jusqu'aux épaules, l'homme était nu, posé de profil sur la table scintillante. Sa posture était recroquevillée, comme s'il avait craint que la foudre le frappe au visage. …paules rentrées, nuque baissée, le corps conservait ses deux poings serrés sous le menton, entre ses genoux repliés. La peau blanch‚tre, les muscles saillants, l'épiderme creusé de plaies donnaient une présence, une réalité quasi insoutenable au cadavre.

Le cou portait de longues lacérations, comme si on avait cherché à

cisailler la gorge. Les veines diffuses se déployaient sous les tempes, tels des fleuves gonflés.

Niémans leva le regard vers les autres hommes présents dans la morgue. Il y avait le juge d'instruction Bernard Terpentes, silhouette étroite et brève moustache, le capitaine Roger Barnes, colossal, oscillant comme un cargo, qui dirigeait la brigade de gendarmerie de Guernon, et le capitaine René

Vermont, délégué par la section de recherche

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de gendarmerie, un petit homme déplumé, au visage couperosé et aux yeux en mèches de vrille. Joisneau se tenait en retrait et affichait une mine de stagiaire zélé.

- On connaît son identité ? demanda Niémans à la cantonade.

Barnes avança d'un pas, très militaire, et se racla la gorge.

- La victime s'appelle Rémy Caillois, monsieur le commissaire. Il était ‚gé

de vingt-cinq ans. Il exerçait l'activité de chef-bibliothécaire depuis trois années, à l'université de Guernon. Le corps a été identifié par son épouse, Sophie Caillois, ce matin.

- Elle avait signalé sa disparition ?

- Hier, dimanche, en fin d'après-midi. Son mari était parti la veille en randonnée dans la montagne, vers la pointe du Muret. Seul, comme il le faisait chaque week-end. Parfois il dormait dans l'un des refuges. C'est pourquoi elle ne s'est pas inquiétée. Jusqu'à hier après-midi et...

Barnes s'arrêta. Niémans venait de dénuder le torse du cadavre.

Il y eut une sorte d'effroi silencieux, un cri blanc qui resta bloqué dans les gorges. L'abdomen et le thorax de la victime étaient criblés de plaies noir‚tres, variant les forrxmès, les reliefs. Des coupures aux lèvres violacées, des br˚lures irisées, des sortes de nuages de suie. On discernait aussi des lacérations, moins profondes, qui s'étiraient autour des bras et des poignets, comme si l'on avait ligoté l'homme avec du c‚ble.

- qui a découvert le corps ?

-Une jeune femme... (Barries jeta un regard à son dossier et reprit:) Fanny Ferreira. Une professeur, à l'université.

- Comment l'a-t-elle découvert?

Barnes se racla de nouveau la gorge.

- C'est une sportive qui pratique la nage en eau vive. Vous savez: on descend les rapides sur un flotteur, en combinaison et en palmes. C'est un sport très dangereux et...

- Et alors ?

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- Elle a terminé sa course au-delà du barrage naturel de la rivière, au pied de la muraille qui clôt le campus. En montant sur le parapet, elle a aperçu le corps, niché dans la paroi.

- C'est ce qu'elle vous a dit ?

Barnes lança un regard incertain autour de lui.

- Eh bien, oui, je...

Le commissaire dévoila totalement le corps. Il tourna autour de la créature blanch‚tre, recroquevillée, dont le cr‚ne aux cheveux très courts pointait comme une flèche de pierre.

Niémans attrapa les feuillets du certificat de décès que Barnes lui tendait. Il parcourut les lignes dactylographiées. Le document avait été

rédigé par le directeur de l'hôpital en personne. Le praticien ne se prononçait pas sur l'heure du décès. II se contentait de décrire les plaies visibles et concluait à une mort par strangulation. Pour en savoir plus, il allait falloir déplier le corps et pratiquer l'autopsie.

- quand arrive le légiste ?

- On l'attend d'une minute à l'autre.

Le commissaire s'approcha de la victime. Il se pencha, observa ses traits.

Plutôt un beau visage, jeune, aux yeux fermés, et surtout sans aucune trace de coups ou de sévices.

- Personne n'a touché au visage ?

- Personne, commissaire.

- Il avait les yeux fermés ?

Barnes acquiesça. Du pouce et de l'index, Niémans écarta légèrement les paupières de la victime. Alors se passa l'impossible: une larme, lente et claire, coula de Foeil droit. Le commissaire eut un sursaut révulsé: ce visage pleurait.

Niémans braqua son regard sur les autres hommes: personne n'avait remarqué

ce détail stupéfiant. Il conserva son sang-froid et recommença son geste, toujours invisible pour les autres. Ce qu'il vit lui prouva qu'il n'était pas fou, mais que ce meurtre était sans doute ce que tout flic redoute ou espère, tout au long de sa carrière, selon sa personnalité.

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Il se redressa et recouvrit le corps, d'un geste sec. Il murmura à

l'attention du juge

- Parlez-nous de la procédure d'enquête.

Bernard Terpentes se dressa.

- Messieurs, vous comprendrez que cette affaire risque d'être difficile et... inhabituelle. C'est pourquoi le procureur et moi avons décidé de cosaisir le SRPJ de Grenoble et la SR de gendarmerie nationale. J'ai également appelé le commissaire principal Pierre Niémans, ici présent, qui vient de Paris. Vous connaissez sans doute son nom. Le commissaire appartient aujourd'hui à une instance supérieure de la BRP, la Brigade de répression du proxénétisme, à Paris. Nous ne savons rien pour l'instant des motivations du meurtre, mais il s'agit peut-être d'un crime à motivation sexuelle. D'un maniaque, en tous les cas. Et l'expérience de M. Niémans nous sera très utile. C'est pourquoi je vous propose que le commissaire prenne la direction des opérations...

Barnes acquiesça d'un bref signe de tête, Vermont l'imita, mais dans une version moins empressée. quant àJoisneau, il répondit

- Pour moi, il n'y a pas de problèmes. Mais mes collègues du SRPJ vont arriver et...

-Je leur expliquerai, trancha Terpentes. (Il se tourna vers Niémans.) Commissaire, nous vous écoutons.

L'emphase de cette scène pesait à Niémans. Il avait h‚te d'être dehors, dans l'enquête, et surtout seul.

- Capitaine Barres, demanda-t-il, combien d'hommes avez-vous ?

- Huit. Non... Excusez-moi, neuf.

- Sont-ils habitués à interroger des témoins, à relever des indices, à

organiser des barrages routiers ?

- Eh bien... Ce n'est pas vraiment le genre de choses que nous...

- Et vous, capitaine Vermont, combien d'hommes avezvous ?

La voix du gendarme claqua comme un tir d'honneur 30

-Vingt. Des hommes d'expérience. Ils vont quadriller les terrains qui entourent les lieux de la découverte et...

-Très bien. Je suggère qu'ils interrogent aussi toutes les personnes qui habitent près des routes menant à la rivière, qu'ils visitent aussi les stations-service, les gares, les maisons voisines des arrêts de car... Le jeune Caillois, pendant ses randonnées, dormait parfois dans les refuges.

Repérez-les et fouillez-les. La victime a peut-être été surprise dans l'un d'eux.

Niémans se tourna vers Barnes.

- Capitaine, je veux que vous lanciez des demandes d'informations dans toute la région. Je veux obtenir, avant midi, la liste des rôdeurs, maraudeurs et autres clochards du département. Je veux que vous vérifiiez les récentes sorties de prison, dans un rayon de trois cents kilomètres.

Les vols de voiture et les vols tout court. Je veux que vous interrogiez tous les hôtels, les restaurants. Envoyez des questionnaires par fax. Je veux connaître le moindre fait singulier, la moindre arrivée suspecte, le moindre signe. Je veux aussi la liste des faits divers survenus ici, à

Guernon, depuis vingt ans et plus, qui pourraient rappeler, de près ou de loin, notre affaire.

Barnes notait chaque exigence sur un carnet. Niémans s'adressa à Joisneau

- Contacte les Renseignements généraux. Demande-leur la liste des sectes, des mages et de tous les frappadingues recensés dans la région.

Joisneau acquiesça. Terpentes opinait aussi du chef, en signe d'assentiment supérieur, comme si on lui ôtait les idées de la tête.

-Voilà de quoi vous occuper en attendant les résultats de l'autopsie, conclut Niémans. Inutile de vous signaler que nous devons garder le silence absolu sur tout ça. Pas un mot à la presse locale. Pas un mot à quiconque.

Les hommes se quittèrent sur le perron du CHRU - le Centre hospitalier régional universitaire -, accélérant le pas sous la bruine matinale. Sous l'ombre du haut édifice, qui

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semblait dater d'au moins deux siècles, ils rejoignirent chacun leur véhicule, visage baissé, épaules rentrées, sans un mot ni un regard.

La chasse commençait.

PIERu Niémans et …ric joisneau se rendirent aussitôt à l'université, aux portes de la ville. Le commissaire demanda au lieutenant de l'attendre dans la bibliothèque, située dans le b‚timent principal, tandis qu'il rendait visite au recteur de la faculté, dont les bureaux occupaient le dernier étage de l'édifice administratif, cent mètres plus loin.

Le policier pénétra dans une vaste construction des années soixante-dix, déjà rénovée, au plafond très haut, dont chaque mur portait une couleur pastel distincte. Au dernier étage, dans une sorte d'antichambre occupée par une secrétaire et son petit bureau, Niémans se présenta et demanda à

voir M. Vincent Luyse.

Il patienta quelques minutes et put contempler, sur les murs, des photographies d'étudiants triomphants, brandissant des coupes et des médailles, le long de pistes de ski ou de torrents furieux.

quelques minutes plus tard, Pierre Niémans se tenait debout face au recteur. Un homme aux cheveux crépus et au nez épaté, mais au teint de talc. Le visage de Vincent Luyse était un curieux mélange de traits négroÔdes et de p‚leur anémique. Dans la pénombre orageuse, quelques rayons de soleil dardaient, découpant des copeaux de

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lumière. Le recteur proposa au policier de s'asseoir et commença à se masser nerveusement les poignets.

-Alors? demanda-t-il d'une voix sèche.

-Alors quoi ?

-Vous avez découvert des indices ?

Niémans étendit les jambes.

-Je viens d'arriver, monsieur le recteur. Laissez-moi le temps de prendre mes marques. Répondez plutôt à mes questions.

Luyse se raidit sur son siège. Tout son bureau était construit en bois ocre, ponctué de mobiles métalliques qui rappelaient des tiges de fleurs sur une planète d'acier.

-Y a-t-il déjà eu des histoires suspectes dans votre fac ? demanda Niémans, sur un ton calme.

- Suspectes ? Pas du tout.

- Pas d'histoires de drogue ? Pas de vols ? Pas de bagarres ?

- Non.

- Il n'y a pas non plus de bandes, de clans ? Des jeunes qui se seraient monté la tête ?

-Je ne vois pas ce que vous voulez dire.

-Je pense par exemple aux jeux de rôles. Vous savez, ces jeux pleins de cérémonies, de rituels...

- Non. Il n'y a pas de ça chez nous. Nos étudiants ont l'esprit clair.

Niémans garda le silence. Le recteur toisa son allure cheveux en brosse, haute carrure, crosse du MR 73 dépassant du manteau. Luyse se passa la main sur le visage puis déclara, comme s'il cherchait à s'en convaincre lui-même

- On m'a dit que vous étiez un excellent policier.

Niémans n'ajouta rien et fixa le recteur. Luyse détourna les yeux et reprit

-Je ne souhaite qu'une chose, commissaire, c'est que vous découvriez l'assassin au plus vite. La rentrée va bientôt survenir et...

- Pour l'instant, aucun étudiant n'a mis les pieds sur le campus ?

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-Seulement quelques internes. Ils s'installent là-haut, sous les combles du b‚timent principal. Il y a aussi quelques professeurs, qui préparent leurs cours.

-Je peux avoir leur liste ?

- Mais... (il hésita) aucun problème...

- Et Rémy Caillois, comment était-il ?

- C'était un bibliothécaire très discret. Solitaire.

- …tait-il aimé des étudiants ?

- Mais oui... Bien s˚r.

- O˘ vivait-il ? A Guernon ?

- Ici même, sur le campus. Au dernier étage du b‚timent principal, avec son épouse. L'étage des internes.

- Rémy Caillois était ‚gé de vingt-cinq ans. De nos jours, c'est plutôt jeune pour se marier, non ?

- Rémy et Sophie Caillois sont d'anciens étudiants de notre faculté. Avant cela, ils s'étaient connus, je crois, au collège du campus, réservé aux enfants de nos professeurs. Ce sont... c'étaient des amis d'enfance.

Niémans se leva brutalement

- Très bien, monsieur le recteur. Je vous remercie.

Le commissaire s'éclipsa aussitôt, fuyant l'odeur de peur qui régnait ici.

Des livres.

Partout, dans la grande bibliothèque de l'université, de multiples rangées de livres se déployaient sous la lumière des néons. Les rayonnages ajourés en métal soutenaient de véritables murailles de papier, parfaitement disposées. Des tranches de couleur sombre. Des ciselures or ou argent. Des étiquettes portant toujours le sigle de l'université de Guernon. Au centre de la salle déserte se dressaient des tables plastifiées, séparées en de petits compartiments vitrés. Lorsque Niémans était entré dans la pièce, il avait aussitôt pensé à un parloir de prison.

L'atmosphère était à la fois lumineuse et retranchée, spacieuse et confinée.

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- Les meilleurs professeurs enseignent dans cette université, expliqua …ric Joisneau. Le gratin du sud-est de la France. Droit, économie, lettres, psychologie, sociologie, physique... Et surtout médecine - tous les cracks de l'Isère enseignent ici et consultent à l'hôpital: le CHRU. Ce sont en fait les anciens b‚timents de la faculté. Les locaux ont été entièrement rénovés. La moitié du département vient se faire soigner ici, et tous les habitants des montagnes sont nés dans cette maternité.

Niémans l'écoutait, bras croisés, appuyé sur l'une des tables de lecture.

- Tu parles en connaisseur.

Joisneau saisit un livre, au hasard.

-J'ai suivi mes études dans cette fac. J'avais commencé mon droit... Je voulais être avocat.

- Et tu es devenu policier ?

Le lieutenant regarda Niémans. Ses yeux brillaient sous les lumières blanches.

- quand je suis parvenu en licence, j'ai eu peur tout d'un coup de m'emmerder. Alors je me suis inscrit à l'école des inspecteurs de Toulouse.

Je me suis dit que flic, c'était un métier d'action, de risques. Un métier qui me réserverait des surprises...

- Et tu es déçu ?

Le lieutenant replaça le livre dans le rayon. Son sourire léger disparut.

-Pas aujourd'hui, non. Surtout pas aujourd'hui. (Il fixa Niémans.) Ce corps... Comment peut-on faire ça?

Niémans éluda la question.

- Comment était l'atmosphère de l'université ? Rien de particulier ?

- Non. Beaucoup de mômes de bourgeois, la tête pleine de clichés sur la vie, sur l'époque, sur les idées qu'il fallait avoir... Des enfants de paysans aussi, d'ouvriers. Plus idéalistes encore. Et plus agressifs. De toute façon, nous avions tous rendez-vous avec le chômage, alors...

- Il n'y avait pas d'histoires bizarres ? Des groupuscules ?

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- Non. Rien. Enfin, si. Je me souviens qu'il existait une sorte d'élite à

la fac. Un microcosme composé par les enfants des professeurs de l'université elle-même. Certains d'entre eux étaient hyperdoués. Ils raflaient chaque année toutes les places d'honneur. Même dans les domaines sportifs. On l'avait plutôt mauvaise.

Niémans se souvint des portraits de champions dans l'antichambre du bureau de Luyse. Il demanda

- Ces étudiants forment-ils un clan à part entière ? Pourraient-ils s'être ligués autour d'un projet tordu ?

Joisneau éclata de rire.

-Vous pensez à quoi ? A un genre de... conspiration ?

Ce fut au tour de Niémans de se lever et de longer les rayons.

- Un bibliothécaire, dans une fac, est au centre de tous les regards. C'est une cible idéale. Imagine un groupe d'étudiants, versés dans je ne sais quel délire. Un sacrifice, un rituel... Au moment de choisir leur victime, ils auraient pu penser, tout naturellement, à Caillois.

-Oubliez alors les surdoués dont je vous parle. Ils sont bien trop occupés à gratter tout le monde aux examens pour se mêler de quoi que ce soit d'autre.

Niémans se glissa entre les parois de livres, brunes et mordorées. Joisneau lui emboîta le pas.

- Un bibliothécaire, reprit-il, c'est aussi celui qui prête les livres...

Celui qui sait ce que chacun lit, ce que chacun étudie... Peut-être savait-il quelque chose qu'il n'aurait pas d˚ savoir.

- On ne tue pas quelqu'un de cette façon pour... Et quel secret voulez-vous que des étudiants cachent derrière leurs lectures ?

Niémans se retourna brutalement.

-Je ne sais pas. Je me méfie des intellectuels.

-Vous avez déjà une idée? Un soupçon?

-Au contraire. Pour l'instant, tout est possible. Une bagarre. Une vengeance. Un truc d'intellos. Ou d'homo-36

sexuels. Ou tout simplement un rôdeur, un maniaque, qui est tombé sur Caillois par hasard, dans la montagne.

Le commissaire décocha une chiquenaude sur la tranche des ouvrages.

- Tu vois: je ne suis pas sectaire. Mais nous allons commencer ici. Passer au crible les bouquins qui pourraient avoir un rapport avec le meurtre.

- quel genre de rapport?

Niémans traversa de nouveau le couloir de livres et jaillit dans la grande salle. II s'achemina vers le bureau du bibliothécaire, situé à l'autre bout, sur une estrade, surplombant les tables de lecture. Un ordinateur trônait sur le pupitre, des cahiers à spirale étaient rangés dans les tiroirs. Niémans tapota l'écran noir.

- Il doit y avoir là-dedans la liste de tous les livres consultés, empruntés chaque jour. Je veux que tu mettes là-dessus des OPJ. Les plus littéraires que tu pourras trouver, s'ils existent. Demande aussi de l'aide aux internes. Je veux qu'ils relèvent tous les livres qui parlent du mal, de la violence, de la torture et aussi des sacrifices, des immolations religieuses. qu'ils regardent par exemple les bouquins d'ethnologie. Je veux aussi qu'ils notent les noms des étudiants qui ont souvent consulté ce genre d'ouvrages. quu'on trouve également la thèse de Caillois.

- Et... moi ?

- Tu interroges les internes. Seul à seul. Ils vivent ici jour et nuit, ils doivent connaître l'université en profondeur. Les habitudes, l'état d'esprit, les mômes originaux... Je veux savoir comment était considéré

Caillois par les autres. Je veux aussi que tu te renseignes sur ses balades en montagne. Trouve ses compagnons de randonnée. Découvre qui connaissait ses périples. qui aurait pu le rejoindre là-haut...

Joisneau lança un regard sceptique au commissaire. Niémans se rapprocha. Il parlait maintenant à voix basse

-Je vais te dire ce que nous avons. Nous avons un meurtre stupéfiant, un cadavre p‚le, lisse, recroquevillé, exhibant les signes d'une souffrance sans limite. Un truc qui

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pue la folie à cent kilomètres. Pour l'instant, c'est notre secret. Nous avons quelques heures, j'espère un peu plus, pour résoudre l'affaire. Après ça, les médias vont s'en mêler, les pressions commencer, les passions se déchaîner. Concentre-toi. Plonge dans le cauchemar. Donne ce que tu as de meilleur. C'est comme ça que nous dévoilerons le visage du mal.

Le lieutenant paraissait effrayé.

-Vous croyez vraiment qu'en quelques heures nous...

- Tu veux travailler avec moi, oui ou non ? coupa Niémans. Alors je vais t'expliquer ma façon de voir les choses. quand un meurtre est commis, il faut considérer chaque élément environnant comme un miroir. Le corps de la victime, les gens qui la connaissaient, le lieu du crime... Tout cela reflète une vérité, un aspect particulier du crime, tu comprends?

Il cogna l'écran de l'ordinateur.

- Cet écran, par exemple. quand il sera allumé, il deviendra le miroir du quotidien de Rémy Caillois. Le miroir de son activité journalière, de ses propres pensées. Il y a làdedans des détails, des reflets qui peuvent nous intéresser. Il faut s'y plonger. Passer de l'autre côté.

Il se redressa et ouvrit les bras.

- Nous sommes dans un palais des glaces, Joisneau, un labyrinthe de reflets ! Alors regarde bien. Regarde tout. Parce que, quelque part le long de ces miroirs, dans un angle mort, il y a l'assassin.

Joisneau restait bouche bée.

- Pour un homme de terrain, je vous trouve plutôt cérébral...

Le commissaire lui tapota le torse du revers de la main.

- Ce n'est pas de la philo, Joisneau. C'est de la pratique.

- Et vous? qui... qui allez-vous interroger ?

- Moi ? Je vais interroger notre témoin, Fanny Ferreira. Et aussi Sophie Caillois, la femme de la victime.

Niémans cligna de l'oeil.

- Rien que des gonzesses, Joisneau. C'est ça, la pratique.

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Sous le ciel morne, la route d'asphalte serpentait àtravers le campus et desservait chacun des b‚timents gris‚tres, aux fenêtres bleues et rouillées. Niémans roulait au pas - il s'était procuré un plan de l'université -et suivait la voie d'un gymnase isolé. Il atteignit un nouvel édifice de béton strié qui tenait plutôt du bunker que du b‚timent sportif.

Il sortit de sa voiture et respira à fond. II tombait une pluie fine et gracile.

Il scruta le campus et les édifices qui se déployaient, àquelques centaines de mètres de là. Ses parents aussi avaient été enseignants, mais dans des petits collèges de la banlieue de Lyon. Il ne se souvenait de rien, ou presque. Très vite le cocon familial lui était apparu comme une faiblesse, un mensonge. Très vite il avait pressenti qu'il devrait lutter en solitaire et qu'en conséquence le plus tôt serait le mieux. Dès l'‚ge de treize ans il avait demandé àsuivre sa scolarité en pension. On n'avait osé lui refuser cet exil volontaire, mais il se souvenait encore des sanglots de sa mère, derrière la cloison de sa chambre: c'était un son dans sa tête, et en même temps une sensation physique, quelque chose d'humide, de chaud, sur sa peau. II avait détalé.

quatre années d'internat. quatre années de solitude et d'entraînement physique, parallèlement aux cours. Tous ses espoirs étaient alors rivés vers un seul but, une seule date: l'armée. A dix-sept ans, Pierre Niémans, brillant bachelier, avait effectué ses trois jours et demandé à intégrer l'école des officiers. Lorsque le médecin-major 39

lui avait annoncé qu'il était réformé et lui avait expliqué la raison du verdict, le jeune Niémans avait compris. Ses angoisses étaient si manifestes qu'elles l'avaient trahi, jusqu'au plus profond de son ambition.

Il sut que son destin serait toujours ce long couloir, sans faille, tapissé

de sang, avec, tout au bout, des chiens hurlant dans les ténèbres...

D'autres adolescents auraient abandonné, écoutant docilement le jugement des psychiatres. Pas Pierre Niémans. Il s'obstina, reprit ses activités physiques, redoubla de rage et de volonté. Le jeune Pierre ne serait jamais un militaire. Il choisirait donc un autre combat: celui des rues, la lutte anonyme contre le mal ordinaire. Il allait plonger ses forces, son ‚me, dans une guerre sans gloire ni drapeau, mais qu'il assumerait jusqu'au bout. Niémans deviendrait policier. Dans ce but, il s'entraîna de longs mois à répondre aux tests,psychiques. Il intégra ensuite l'école de police de Cannes-Ecluse. Commença alors l'ère de la violence l'entraînement au tir, les résultats d'exception. Niémans ne cessait de s'améliorer, de se fortifier. Il devint un policier hors pair. Tenace, violent, vicieux.

Il intégra d'abord des commissariats de quartier puis devint tireur d'élite dans la brigade qui allait devenir la BRI (Brigade de recherche et d'intervention). Les opérations spéciales commencèrent. Il tua son premier homme. En cet instant il conclut un pacte avec lui-même et envisagea une dernière fois sa propre malédiction. Non, il ne serait jamais un soldat d'orgueil, un officier valeureux. Mais il serait un combattant des villes, fébrile, obstiné, qui noierait ses propres peurs dans la violence et la rage de l'asphalte.

Niémans respira à fond l'éther de la montagne. Il songea à sa mère, morte depuis des années. Il songea au temps passé, qui avait pris l'allure d'un canyon déferlant, et aux souvenirs, qui s'étaient fissurés puis effacés, battant en brèche face à l'oubli.

Brusquement, Niémans perçut un petit trot, comme dans 40

un rêve. Le chien était tout en muscles, son poil ras luisait sous la bruine. Ses yeux, deux boules de laque sombre, fixaient le policier. Il s'approchait, en dodelinant du derrière. L'officier s'immobilisa. Le chien s'approcha encore, à quelques pas. Sa truffe humide frémissait. Soudain il se mit à grogner. Ses yeux brillèrent. Il avait senti la peur. La peur qui exsudait de l'homme.

Niémans était pétrifié.

Ses membres lui semblaient battus par une force inconnue. Son sang le fuyait par un siphon invisible, quelque part dans son ventre. Le chien aboya, retroussa ses babines. Niémans connaissait le processus. La peur produisait des molécules olfactives que le chien sentait et qui déclenchaient chez lui crainte et hostilité. La peur engendrait la peur. Le chien aboya puis roula de la gorge, crissa des dents. Le flic dégaina.

-Clarisse! Clarisse! Reviens, Clarisse!

Niémans sortit de la parenthèse de glace. Il aperçut, audelà d'un voile rouge, un homme gris en pull camionneur. Il s'approchait à pas rapides.

- Z'êtes fou ou quoi ?

Niémans marmonna

- Police. Tirez-vous. Emmenez votre clebs.

L'homme était sidéré.

- Bon sang, j'le crois pas, ça. Viens, Clarisse, viens, petite mère...

Le maître et son cabot s'éclipsèrent. Niémans tenta d'avaler sa salive. Il sentit les aspérités de sa gorge, sèche comme un four. Il secoua la tête, rengaina et contourna le b‚timent. En tournant sur la gauche, il s'efforça de réfléchir

depuis combien de temps n'avait-il pas vu son psy ?

Dès le deuxième angle du gymnase, le commissaire découvrit la femme.

Fanny Ferreira se tenait debout, près d'un portail ouvert, et ponçait avec du papier de verre une planche de mousse de couleur rouge. Le flic supposa qu'il s'agissait du flotteur sur lequel la femme dévalait les torrents.

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-Bonjour, fit-il en s'inclinant.

Il avait retrouvé chaleur et assurance.

Fanny leva les yeux. Elle devait avoir à peine vingt ans. Sa peau était mate et ses cheveux bouclés virevoltaient, minces frisettes autour des tempes, lourdes cascades sur les épaules. Son visage était sombre, velouté, mais ses yeux étaient d'une clarté blessante, presque indécente.

-Je suis Pierre Niémans, commissaire de police. J'enquête sur le meurtre de Rémy Caillois.

- Pierre Niémans ? répéta-t-elle, incrédule. Merde alors. C'est incroyable.

- quoi ?

Elle désigna, d'un signe de tête, une petite radio posée par terre.

- On vient de parler de vous, aux infos. Ils disent que vous avez arrêté

deux assassins, cette nuit, près du parc des Princes. Et que c'est plutôt bien. Ils disent aussi que vous avez défiguré l'un d'entre eux, et que c'est plutôt mal. Vous êtes doué du don d'ubiquité ou quoi ?

-J'ai simplement roulé toute la nuit.

- que faites-vous chez nous ? Les flics d'ici ne sont donc pas suffisants ?

- Disons que je suis là en renfort.

Fanny reprit son travail - elle humidifiait la surface oblongue de la planche, puis elle appuyait de ses deux paumes, écrasant le papier de verre replié. Son corps paraissait trapu, solide. Elle était vêtue sans élégance

- fuseau de plongée, en néoprène, chasuble de marin, chaussures montantes de cuir clair, lacées de près. La lumière voilée lançait des douceurs irisées sur toute la scène.

-Vous semblez bien encaisser le choc, reprit Niémans.

- quel choc?

- Eh bien... la découverte du...

-J'évite d'y penser.

- Et ça ne vous gêne pas d'en reparler?

-Vous êtes là pour ça, non ?

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Elle ne regardait pas le policier. Ses mains ne cessaient de monter et de descendre le long du flotteur. Ses gestes étaient secs, brutaux.

- Dans quelles circonstances avez-vous découvert le corps ?

-Chaque week-end je descends les rapides... (elle désigna son embarcation renversée)... sur ce genre de truc. Je venais de finir une de mes virées.

Aux alentours du campus, il y a un mur de rochers, un barrage naturel, qui stoppe le courant de la rivière et permet d'accoster sans problème. Je remontais mon flotteur quand je l'ai aperçu...

- Dans la roche ?

- Ouais, dans la roche.

- C'est faux. Je suis allé là-bas. J'ai remarqué qu'il n'y avait aucun recul. Il est impossible de remarquer quelque chose, le long de la paroi, à

quinze mètres de hauteur...

Fanny lança sa feuille de papier de verre dans le gobelet, s'essuya les mains et alluma une cigarette. Ces simples gestes suscitèrent brutalement chez Niémans un désir violent.

La jeune femme expira une longue bouffée bleutée.

- Le corps était dans la muraille. Mais je ne l'ai pas vu dans la muraille.

-O˘?

-Je l'ai remarqué dans les eaux de la rivière. Gr‚ce à son reflet. Une tache blanche à la surface du lac.

Les traits de Niémans se détendirent.

- C'est exactement ce que je pensais.

- C'est important pour votre enquête ?

-Non. Mais j'aime les choses claires.

Niémans marqua un temps, puis reprit

-Vous faites de l'alpinisme ?

- Comment le savez-vous ?

-Je ne sais pas... La région. Et puis, vous paraissez très... sportive.

Elle se retourna et ouvrit ses bras vers les montagnes, qui 43

surplombaient la vallée. C'était la première fois qu'elle souriait.

-Voici mon fief, commissaire! Du Grand Pic de Belledonne aux Grandes Rousses, je connais par coeur toutes ces montagnes. quand je ne dévale pas les ruisseaux, j'escalade les sommets.

- Selon vous, pour placer le corps le long de la muraille, il fallait être alpiniste ?

Fanny redevint sérieuse - elle observait l'extrémité incandescente de sa cigarette.

- Pas nécessairement, non. Les rochers forment pratiquement des marches naturelles. Par contre, il fallait être sacrément costaud pour porter un tel poids sans perdre l'équilibre.

- Un de mes inspecteurs pense que le tueur a plutôt grimpé de l'autre côté, o˘ la pente est moins abrupte, puis a descendu le corps au bout d'une corde.

- Cela ferait un sacré détour. (La femme hésita puis reprit:) En fait, il y a une troisième solution, toute simple, à condition de connaître un peu les techniques de grimpe.

-Je vous écoute.

Fanny Ferreira éteignit sa cigarette sous sa chaussure et la lança d'une chiquenaude.

-Venez avec moi, ordonna-t-elle.

Ils pénétrèrent à l'intérieur du gymnase. Dans la pénombre, Niémans aperçut des tapis de sol entassés, les ombres rectilignes de barres parallèles, de perches, de cordes ànoeuds. Fanny commenta, en se dirigeant vers le mur de droite

- C'est mon repaire. Pendant l'été, personne ne fout les pieds ici. Je peux entreposer mon matos.

Elle alluma une lampe-tempête, suspendue au-dessus d'une sorte d'établi.

Sur la table se déployaient de nombreux instruments, des pièces métalliques, variant les pointes et les crans, décochant des reflets argentés ou des tons vifs. Fanny alluma une nouvelle cigarette. Niémans demanda

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- qu'est-ce que c'est ?

- Des broches, des mousquetons, des triangles, des poignées: du matériel d'alpinisme.

- Et alors ?

Fanny expira une nouvelle fois de la fumée, mais en simulant un hoquet à

répétition.

- Et alors, monsieur le commissaire, un tueur qui posséderait ce genre de trucs et qui saurait s'en servir aurait pu monter le corps sans problème de la berge de la rivière.

Niémans croisa les bras et s'appuya contre le mur. Fanny garda sa cigarette aux lèvres et manipula les ustensiles. Ce geste anodin renforça le désir du policier. Cette fille lui plaisait en profondeur.

-Je vous l'ai dit, attaqua-t-elle : la paroi à cet endroit comporte des marches naturelles. Pour une personne connaissant l'alpinisme, ou même habituée au trekking, ce serait un jeu d'enfant de monter une première fois, sans le corps.

- Ensuite ?

Fanny saisit une poulie verte et fluorescente, constellée de petits orifices.

-Ensuite, vous fixez ça dans la roche, au-dessus de la niche.

- Dans la roche ! Comment ? Avec un marteau ? «a doit prendre un temps fou, non?

La femme déclara à travers les volutes de sa cigarette

- Vos connaissances en alpinisme avoisinent le degré zéro, commissaire.

(Elle saisit des pitons filetés sur le comptoir.) Voici des spits - des broches pour les rochers. Avec un perforateur comme celui-là (elle désignait une sorte de perceuse, noire et graisseuse), vous pouvez planter plusieurs spits dans n'importe quelle rocaille, en quelques secondes. Vous fixez vos poulies et vous n'avez plus qu'à hisser votre corps. C'est la technique qu'on utilise pour faire monter les sacs dans des endroits étroits ou difficiles.

Niémans fit une moue sceptique.

-Je ne suis pas monté là-haut mais, à mon avis, la niche est très étroite.

Je ne vois pas comment le tueur aurait pu, arc-bouté dans cette faille, tirer le corps à la seule force de ses bras, sans aucun recul. Ou bien alors on revient au même profil de suspect: un colosse.

- q.ui vous parle de le tirer de là-haut? Pour hisser sa victime, l'alpiniste n'avait plus qu'une seule chose à faire se laisser redescendre, de l'autre côté des poulies, pour faire contrepoids. Le corps serait monté tout seul.

Le policier comprit soudain la technique et sourit, face à l'évidence.

- Mais il faudrait que le tueur soit plus lourd que le mort, non ?

- Ou d'un poids égal: en vous lançant dans le vide, votre poids se renforce. Une fois le corps hissé, votre assassin aurait pu remonter rapidement, toujours le long des aspérités, pour encastrer sa victime dans cette faille thé‚trale.

Le commissaire regarda encore une fois tous les pitons, vis et anneaux qui reposaient sur l'établi. Il songea au matériel d'un cambrioleur, mais un cambrioleur particulier: un perceur d'altitudes et de gravités.

- Combien de temps prendrait une telle opération ?

- Pour quelqu'un comme moi: moins de dix minutes.

Niémans acquiesça: un profil d'assassin se dessinait. Les deux interlocuteurs ressortirent. Le soleil filtrait à travers les nuages, frappant les cimes d'une clarté de cristal. Le policier demanda

-Vous êtes professeur dans cette faculté ?

- Géologie.

- Mais encore ?

-J'enseigne plusieurs disciplines: la taxinomie des pierres, les dislocations tectoniques, la glaciologie aussi - l'évolution des glaciers.

-Vous paraissez très jeune.

-J'ai passé mon doctorat à vingt ans. Et j'étais déjà maître-assistante. Je suis la plus jeune diplômée de France. J'ai vingt-cinq ans aujourd'hui et je suis professeur titulaire.

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- Une véritable bête de fac.

- C'est ça. Une bête de fac. Fille et petite-fille de professeurs émérites, ici, à Guernon.

-Vous appartenez donc à la confrérie ?

- quelle confrérie ?

- Un de mes lieutenants a suivi ses études à Guernon. Il m'a expliqué que l'université possédait une élite à part, composée par les enfants des professeurs de la faculté...

Fanny oscilla de la tête dans un geste malicieux.

-Je dirais plutôt une grande famille. Les enfants dont vous parlez grandissent à la fac, dans l'enseignement, la culture. Ils obtiennent ensuite d'excellents résultats. «a semble naturel, non ?

- Même dans les domaines sportifs ?

Elle haussa les sourcils.

- «a, c'est l'air de la montagne.

Niémans poursuivit

-Vous connaissiez sans doute Rémy Caillois. Comment était-il ?

Fanny répondit sans hésiter

-Solitaire. Renfermé. Renfrogné même. Mais très brillant. Cultivé jusqu'au vertige. Une rumeur courait ici... On disait qu'il avait lu tous les livres de la bibliothèque.

-Vous pensez que cette rumeur était fondée ?

-Je ne sais pas. Mais il connaissait sa bibliothèque à fond. C'était son antre, son refuge, son terrier.

- Il était très jeune, lui aussi, non ?

- Il avait grandi dans cette bibliothèque. Son père était déjà le chef-bibliothécaire de la fac.

Niémans esquissa quelques pas.

-Je ne savais pas. Les Caillois appartenaient aussi à votre " grande famille " ?

- Certainement pas. Rémy était au contraire hostile. Malgré sa culture, il n'avait jamais obtenu les résultats qu'il escomptait. Je pense... enfin, je suppose qu'il nous jalousait.

- quelle était sa spécialité ?

- Philosophie, je crois. Il achevait sa thèse.

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- Sur quel sujet?

-Aucune idée.

Le commissaire se tut. Il scruta les montagnes, de plus en plus ensoleillées. Elles ressemblaient à des géants éblouis.

-Son père, reprit-il, il est toujours vivant?

- Non. Disparu, il y a quelques années. Un accident d'alpinisme.

- Rien de suspect de ce côté-là ?

- qu'allez-vous chercher? Il est mort dans une avalanche. Celle de la Grande Lance d'Allemond, en 93. Vous êtes bien un flic.

- Nous avons deux bibliothécaires alpinistes. Un père et un fils. Morts tous les deux dans les montagnes. La coincidence mérite d'être soulignée, non ?

- Rien ne dit que Rémy a été tué dans les montagnes.

- C'est vrai. Mais il est parti le samedi matin pour une randonnée. Il a d˚

être surpris par le tueur dans les hauteurs. Peut-être que l'assassin connaissait son itinéraire et...

- Rémy n'était pas du genre à suivre un itinéraire classique. Ni à le révéler à d'autres. C'était un homme très... secret.

Niémans s'inclina.

- Je vous remercie, mademoiselle. Vous connaissez la formule: s'il vous revient un détail... Vous pouvez me contacter à l'un de ces numéros.

Niémans nota les coordonnées de son portable et d'une salle que le recteur lui avait allouée dans l'université - le policier préférait s'installer dans la faculté plutôt qu'à la gendarmerie. Il murmura

- A bientôt.

La jeune femme ne leva pas les yeux. Le policier partait lorsqu'elle demanda

- Je peux vous poser une question ?

Elle le fixait de ses pupilles cristallines. Niémans en éprouva une sorte de malaise. Ces iris étaient trop clairs. Ils étaient en verre, en eau vive, coupants comme du givre.

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-Je vous écoute, répondit-il.

-A la radio, ils disaient... Enfin, c'est vrai que vous étiez de l'équipe qui a tué Jacques Mesrine ?

-J'étais jeune. Mais c'est vrai, oui.

-Je me demandais... que ressent-on après ?

-Après quoi?

-Après un truc pareil.

Niémans fit quelques pas vers la jeune femme. Elle eut un recul instinctif.

Mais elle dressa vaillamment son regard, avec arrogance.

-J'aurai toujours plaisir à converser avec vous, Fanny. Mais jamais vous ne m'entendrez parler de ça. Ni de ce que j'ai perdu ce jour-là.

Son interlocutrice baissa les yeux. Elle dit d'une voix sourde

- Je vois.

- Non, vous ne voyez pas. Et c'est toute votre chance.

LEs ruissellements de l'eau cliquetaient dans son dos. Niémans avait emprunté des chaussures de marche à la gendarmerie et gravissait maintenant les marches naturelles de la paroi, relativement aisées à escalader.

Parvenu à la hauteur de la faille, le policier observa l'orifice étroit o˘

le corps avait été découvert. Il scruta la paroi rocheuse avec attention, tout autour. Les mains protégées par des gants de gore-tex, il cherchait les traces éventuelles de spits dans la muraille.

Des trous dans la pierre.

Le vent chargé de gouttes d'eau glacée lui fouettait le 49

visage et Niémans aimait cette sensation. Malgré les circonstances, en parvenant auprès du petit lac, il avait éprouvé une puissante impression de plénitude. Le tueur avait peutêtre choisi ce site pour cette raison : c'était un lieu de calme, de sérénité, sans scories, sans rupture. Un lieu o˘ les eaux de jade apportaient la paix aux esprits de violence.

Le commissaire ne trouvait rien. Il poursuivit sa recherche autour de la niche: aucune trace de pitons. II posa un genou sur le rebord et palpa les parois intérieures de la cavité. Soudain ses doigts surprirent un orifice, net et précis, juste au centre du plafond de la grotte. Le policier eut une brève pensée pour Fanny Ferreira. Elle avait vu juste le tueur, muni de pitons et de poulies, avait hissé le corps en jouant sans doute de son propre poids.

Il plongea son bras, palpa encore et découvrit au total trois cavités, crantées et filetées, d'une profondeur de vingt centimètres, disposées en triangle - les trois empreintes des spits qui avaient soutenu les poulies.

Les circonstances du crime se précisaient. Rémy Caillois avait été surpris lors de sa randonnée. L'assassin l'avait ligoté, torturé, mutilé et tué

dans les hauteurs solitaires, puis il était descendu dans la vallée, avec le corps de sa victime. Comment? Niémans jeta un regard quinze mètres plus bas, là o˘ les eaux se figeaient en un miroir de laque. Par le torrent. Le tueur avait sans doute sillonné la rivière à bord d'un canoÎ ou d'une embarcation de ce genre.

Mais pourquoi s'être donné tant de mal? Pourquoi n'avoir pas abandonné le cadavre sur les lieux du crime ?

Le policier redescendit avec précaution. Parvenu en bas, il ôta ses gants, tourna le dos aux rochers et scruta cette fois l'ombre de la faille dans les eaux parfaitement lisses. Le reflet était aussi fixe qu'un tableau. Il éprouva cette conviction: ce lieu était un sanctuaire. De calme et de pureté. Et l'assassin l'avait peut-être choisi pour cette raison. Dans tous les cas, l'enquêteur tenait désormais une certitude.

Son tueur était un alpiniste confirmé.

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La berline de Niémans était équipée d'un transmetteur VHF, mais le policier ne l'utilisait jamais. Pas plus qu'il n'utilisait, pour les communications confidentielles, son téléphone cellulaire, qui était moins discret encore.

II usait plutôt, depuis quelques années, d'un gager, un récepteur de radiomessages, dont il variait les marques et les modèles. Personne ne pouvait capter ce genre de système qui ne fonctionnait qu'avec l'aide d'un mot de passe. Il tenait cette astuce des dealers parisiens qui avaient tout de suite perçu l'extrême discrétion des radiomessageries. Le commissaire avait donné le numéro et le nom de code à joisneau, Barnes et Vermont. En montant dans sa voiture, il sortit le boîtier de sa poche et cliqua sur le cadre. Pas de message.

Il démarra et retourna à l'université.

Il était maintenant onze heures du matin; de rares silhouettes traversaient l'esplanade verdoyante. quelques étudiants couraient sur la piste du stade, légèrement excentré par rapport au groupe des blocs bétonnés.

Le policier emprunta une route transversale et se dirigea de nouveau vers le b‚timent principal. L'immense bunker se déployait sur huit étages et six cents mètres de longueur. II se gara et consulta son plan. Hormis la bibliothèque, cet édifice immense regroupait les amphithé‚tres de médecine et de sciences physiques. Dans les étages se déployaient les salles de travaux pratiques. Au dernier niveau, on trouvait les chambres des internes. Le gardien du campus avait noté au feutre rouge le numéro de l'appartement occupé par Rémy Caillois et sa jeune épouse.

Pierre Niémans dépassa les portes de la bibliothèque qui jouxtait l'entrée principale et pénétra dans le hall de l'édifice : un espace d'un seul tenant, éclairé par de larges baies vitrées. Les murs portaient des fresques naÔves, qui brillaient sous la clarté matinale, et l'extrémité du hall se perdait, à plusieurs centaines de mètres de là, dans une sorte de pulvérulence minérale. Les dimensions du lieu étaient plutôt staliniennes - rien à voir avec l'atmosphère de marbre clair et de bois brun des universités parisiennes. C'était du moins ce que supposait Niémans : il n'avait jamais mis les pieds dans aucune faculté. Ni à Paris ni ailleurs.

Il emprunta un escalier aux marches de granit suspendues, dont chaque tronçon partait en épingle à cheveux et était séparé par des lames verticales. Une fantaisie d'architecte, dans le même style écrasant que le reste. Un néon sur deux ne fonctionnait pas et Niémans traversait des zones d'ombre totale pour resurgir sous une lumière trop forte.

Enfin il accéda à un couloir étroit, ponctué de petites portes. Il sillonna le boyau sombre - les lampes avaient ici toutes rendu l'‚me - en quête du n∞- 34, l'appartement des Caillois.

La porte était entrouverte.

De deux doigts, le policier poussa la mince paroi de contreplaqué.

Le silence et la pénombre l'accueillirent. Niémans se trouvait dans un petit vestibule. Au fond, un bandeau lumineux traversait l'étroit couloir.

La légère clarté permit au policier d'observer les cadres suspendus aux murs. C'étaient des photographies en noir et blanc, qui semblaient dater des années trente ou quarante. Des athlètes olympiques en plein effort vrillaient le ciel ou talonnaient la terre, dans un hiératisme d'orgueil.

Les visages, les silhouettes, les postures distillaient une sorte de perfection inquiétante, une pureté de statues, inhumaine. Niémans songea à

l'architecture de l'université : tout cela formait un ensemble cohérent, et pas forcément réjouissant.

Sous ces cadres, il repéra un portrait de Rémy Caillois. Il le décrocha pour mieux le regarder. La victime avait été un beau jeune homme souriant, aux cheveux courts et aux traits crispés. Le regard brillait d'une lueur particulièrement alerte.

- qui êtes-vous ?

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Niémans tourna la tête. Une silhouette féminine, drapée dans un imperméable, se découpait au fond du couloir. Le commissaire s'approcha.

Encore une môme. Elle devait être ‚gée, elle aussi, de moins de vingt-cinq ans. Ses cheveux mi-longs et clairs encadraient son visage étroit, creusé, dont la p‚leur accentuait les cernes autour des yeux. Ses traits étaient osseux, mais délicats. La beauté de cette femme n'apparaissait qu'à

contretemps, comme en écho àune première impression de malaise.

-Je suis Pierre Niémans, déclara-t-il. Commissaire principal.

- Et vous entrez chez moi sans sonner ?

- Excusez-moi. La porte était ouverte. Vous êtes l'épouse de Rémy Caillois?

En guise de réponse, la femme arracha le cadre des mains de Niémans et l'ajusta de nouveau contre le mur. Elle ôta ensuite son imper en reculant dans la pièce de gauche. Subrepticement, Niémans entrevit une poitrine p‚le et décharnée, dans l'entreb‚illement d'un pull fatigué. Il frissonna.

- Entrez, fit la femme à contrecoeur.

Niémans découvrit un salon exigu, décoré avec soin et austérité. Des peintures modernes étaient suspendues aux murs. Des lignes symétriques, des couleurs angoissantes, des trucs incompréhensibles. Le policier n'y prit pas garde. En revanche, un détail le frappa: il planait dans cette pièce une forte odeur chimique. Une odeur de colle. Les Caillois avaient tout récemment tapissé les murs de nouveaux papiers peints. Ce détail lui serra le coeur. Pour la première fois il tressaillit en songeant au destin anéanti du couple, aux cendres de bonheur qui devaient grésiller au fond du chagrin de cette femme. Il attaqua d'un ton grave

- Madame, je viens de Paris. J'ai été appelé par le juge d'instruction, en renfort sur l'enquête qui concerne la disparition de votre mari. Je...

-Vous avez une piste ?

Le commissaire l'observa et eut soudain envie de casser 53

un objet, une vitre, n'importe quoi. Cette femme était transie de chagrin, mais plus encore de haine contre la police.

-Nous n'avons rien pour l'instant, concéda-t-il. Mais j'ai bon espoir que l'enquête...

- Posez vos questions.

Niémans s'assit sur le convertible, en face de la femme qui venait de choisir une petite chaise, comme à bonne distance de lui. Par contenance, il saisit un coussin qu'il tripota durant quelques secondes.

-J'ai lu votre témoignage, reprit-il. Je voulais juste obtenir quelques informations supplémentaires. Beaucoup de gens effectuent dans cette région des randonnées, non ?

-Vous croyez qu'il y a tant de distractions à Guernon ? Tout le monde fait de la marche ou de l'alpinisme.

- Les autres randonneurs connaissaient-ils les itinéraires de Rémy?

- Non. Il n'en parlait jamais. Et il partait dans des directions qui lui étaient propres...

- S'agissait-il de simples promenades ou de courses ?

- Cela dépendait. Samedi, Rémy était parti à pied, àmoins de deux mille mètres d'altitude. Il n'avait pas emporté de matériel.

Niémans marqua un temps puis entra dans le vif de ses questions

-Votre mari avait-il des ennemis ?

- Non.

Le ton équivoque de cette réponse l'incita à poser une autre question, qui l'étonna lui-même

- Avait il des amis?

- Non plus. Rémy était un homme solitaire.

- quel type de relations entretenait-il avec les étudiants, ceux qui fréquentaient la bibliothèque ?

- Ses contacts avec eux se limitaient aux fiches de sortie des livres.

- Rien de bizarre, ces derniers temps ?

La femme ne répondit pas. Niémans insista

-Votre mari n'était pas spécialement nerveux, tendu ?

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- Non.

- Parlez-moi de la disparition de son père.

Sophie Caillois leva les yeux. La couleur des pupilles était terne, mais le dessin des cils et des sourcils splendide. Elle esquissa un haussement d'épaules.

- Il est mort sous une avalanche, en 93. Nous n'étions pas encore mariés.

Je ne sais rien de précis là-dessus. Rémy n'en parlait jamais. O˘ voulezvous en venir?

Le policier garda le silence et scruta la petite pièce, avec ses meubles placés au cordeau. Il connaissait par coeur ce genre de lieu. Il savait qu'il n'était pas seul ici avec Sophie Caillois. La mémoire du mort planait encore, comme si son ‚me était en train de préparer ses valises, quelque part, dans la chambre voisine. Le commissaire désigna les tableaux aux murs.

-Votre mari ne conservait aucun livre ici ?

- Pourquoi en aurait-il conservé ? Il travaillait toute la journée à la bibliothèque.

- C'est là-bas qu'il préparait sa thèse ?

La femme acquiesça d'un bref signe de tête. Niémans ne cessait d'observer ce visage beau et dur. Il était surpris de croiser en moins d'une heure deux femmes aussi séduisantes.

- Sur quoi portait sa thèse ?

-Les jeux Olympiques.

- Ce n'est pas très intellectuel.

Sophie Caillois adopta une expression méprisante.

- Sa thèse portait sur les relations de l'épreuve et du sacré. Du corps et de la pensée. Il étudiait le mythe de l'athlon, l'homme originel qui assurait la fécondité de la Terre par sa propre force, par les limites transgressées de son propre corps.

- Excusez-moi, souffla Niémans. Je connais mal les questions philosophiques... Cela a-t-il un rapport avec les photographies dans votre couloir?

- Oui et non. Ce sont des clichés extraits d'un film de Leni Riefenstahl, sur les jeux Olympiques de 1938, à Berlin.

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- Ces images sont impressionnantes.

- Rémy disait que ces jeux avaient retrouvé la coÔncidence profonde des jeux d'Olympie, fondée sur l'union du corps et de la pensée, l'épreuve physique et l'expression philosophique.

- Dans ce cas précis, il s'agissait de l'idéologie nazie, non?

- Mon mari se moquait de la nature de la pensée exprimée. Il était fasciné

par cette seule fusion : l'idée et la force, l'esprit et le corps.

Niémans ne comprenait rien à ce genre de charabia. La femme se pencha et dit soudain avec violence

- Pourquoi vous a-t-on envoyé ici ? Pourquoi un homme comme vous ?

Il ignora l'agressivité de la remarque. Lors de ses interrogatoires, il usait toujours de la même technique, inhumaine et froide, fondée sur l'intimidation. Il était inutile, lorsqu'on était policier - et surtout quand on avait sa gueule - de jouer aux sentiments ou à la psychologie de bazar. Il demanda, d'une voix autoritaire

-A votre avis, existait-il une raison d'en vouloir à votre mari ?

-Vous délirez ou quoi? articula-t-elle. Vous n'avez pas vu le corps ? Vous ne comprenez pas que c'est un maniaque qui a tué mon mari? que Rémy a été

surpris par un dingue ? Un taré qui s'est acharné sur lui, l'a frappé, torturé, mutilé jusqu'au bout ?

Le policier respira profondément. Il songeait en fait àce bibliothécaire silencieux, désincarné, et à cette femme agressive. Un couple à glacer le sang. Il questionna

- Comment marchait votre foyer?

- qu'est-ce que ça peut vous foutre ?

- Je vous en prie, répondez.

-Je suis suspecte ?

-Vous savez bien que non. S'il vous plait, répondez-moi.

La jeune femme lui lança un regard lapidaire.

-Vous voulez savoir combien de fois nous baisions par semaine ?

Niémans sentit la chair de poule saisir sa nuque.

- Coopérez, madame. Je fais mon boulot.

- Tirez-vous, sale ordure de flic.

Ses dents n'étaient pas blanches, et pourtant le contour de ses lèvres étai: ravissant, émouvant. Niémans fixa cette bouche, les contours aigus des pommettes, des sourcils, qui rayonnaient à travers la p‚leur terne du visage. Peu importaient l'éclat du teint, la couleur des yeux, toutes ces illusions de lumières et de tons. La beauté était une affaire de ligne.

D'esquisse. De pureté incorruptible. Le policier ne bougeait pas.

- Tirez-vous ! hurla la femme.

- Une dernière question. Rémy a toujours vécu à l'université. quand a-t-il effectué son service militaire ?

Sophie Caillois s'immobilisa, décontenancée par la question. Elle enserra ses bras, comme si elle était brutalement saisie par un froid intérieur.

- Il ne l'a pas fait.

- Réformé ?

Elle acquiesça en inclinant la tête.

- Pour quel motif ?

Les yeux de la femme se braquèrent de nouveau sur le commissaire.

- que cherchez-vous ?

- Pour quel motif ?

- Psychiatrie, je crois.

- Il souffrait de troubles mentaux ?

- Mais d'o˘ sortez-vous ? Tout le monde se fait réformer pour des raisons psychiatriques. «a ne veut rien dire. Vous simulez, vous dites n'importe quoi, vous êtes réformé.

Niémans n'ajouta rien, mais tout son être devait exprimer une sourde désapprobation. La femme toisa tout àcoup sa coupe en brosse, son élégance stricte, et ses lèvres s'arquèrent en une grimace de dégo˚t.

- Putain de Dieu, tirez-vous.

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Il se leva et murmura

-Je vais m'en aller. Mais je veux que vous sachiez une chose.

- quoi ? cracha-t-elle.

- que cela vous plaise ou non, ce sont des gens comme moi qui attrapent les assassins. Ce sont des gens comme moi qui peuvent venger votre mari.

Durant quelques secondes, les traits de la femme se pétrifièrent, puis son menton se troubla. Elle fondit en sanglots. Niémans tourna les talons.

-Je l'attraperai, dit-il.

Dans l'encadrement de la porte, il cogna le mur et jeta par-dessus son épaule

- Bon Dieu, je vous le jure : j'attraperai le fils de pute qui a tué votre mari.

Dehors, une clarté de mercure lui sauta à la face. Des taches noires dansaient sous ses paupières. Niémans vacilla quelques secondes. Il s'efforça de marcher calmement jusqu'à sa voiture, alors que les halos sombres se transformaient peu à peu en visages de femme. Fanny Ferreira, la brune. Sophie Caillois, la blonde. Deux femmes fortes, intelligentes et agressives. Des femmes telles que le policier n'en tiendrait sans doute jamais dans ses bras.

Il donna un violent coup de pied dans une corbeille de ferraille obstruée, fixée à un pylône, puis il regarda son pager, comme par réflexe.

L'écran clignotait: le médecin légiste venait de terminer l'autopsie.

l'aube du même jour, à deux cent cinquante kilomètres de là, plein ouest, le lieutenant de police Karim Abdouf achevait la lecture d'une thèse de criminologie sur l'utilisation des empreintes génétiques dans les affaires de viol et de meurtre. Le pavé de six cents pages l'avait tenu en éveil pratiquement toute la nuit. Il fixait maintenant les chiffres du réveil à

quartz qui sonnait

07:00.

Karim soupira, balança la thèse à l'autre bout de la pièce, puis partit dans la cuisine se préparer du thé noir. Il revint dans le salon - qui était aussi sa salle à manger et sa chambre à coucher - et scruta les ténèbres à travers la baie vitrée. Front contre le verre, il évalua ses chances d'effectuer un jour une enquête génétique dans le bled inf‚me o˘ il avait été muté. Elles étaient nulles.

Le jeune Beur observait les réverbères qui clouaient encore les ailes brun

‚tres de la nuit. Un noyau d'amertume lui bloquait la gorge. Même au plus fort de ses activités criminelles, il avait toujours su éviter la prison.

Et voilà qu'à vingt-neuf ans, devenu flic, on l'enfermait dans une prison plus merdique encore : une petite ville de province, écrasée 61

d'ennui, au coeur d'un lit de rocailles. Une prison sans murs ni barreaux.

Une prison psychologique, qui le consumait à petit feu.

Karim se prit à rêver. Il se vit en train de coffrer des tueurs en série, gr‚ce à des analyses d'ADN et des logiciels spécialisés, comme dans les films américains. Il s'imagina à la tête d'une équipe de scientifiques étudiant la cartographie génétique des criminels. A force de recherches, de statistiques, les spécialistes isolaient une sorte de rupture, de faille, quelque part dans la chaîne chromosomique et identifiaient cette fêlure comme la clé même de la pulsion criminelle. A une certaine époque, on avait déjà parlé d'un double chromosome Y qui aurait caractérisé les meurtriers, mais cette piste s'était révélée fausse. Dans le rêve de Karim pourtant, une nouvelle " faute d'orthographe " était mise en évidence dans l'assemblage des lettres du cycle génétique. Et c'était Karim lui-même qui permettait cette découverte, gr‚ce à ses arrestations sans trêve. Soudain le jeune flic ne put réprimer un frisson.

Il savait que, si cette " faute " existait, elle courait également dans ses veines.

Pour Karim, le mot " orphelin " n'avait jamais rien signifié. On ne pouvait regretter que ce qu'on avait connu et le Maghrébin n'avait jamais rien vécu qui ressembl‚t, de près ou de loin, à une vie de famille. Ses premiers souvenirs consistaient en un coin de linoléum et une télévision noir et blanc, dans le foyer de la rue Maurice-Thorez, à Nanterre. Karim avait grandi au coeur d'un quartier sans gr‚ce et sans couleur. Des pavillons côtoyaient des tours, des terrains vagues se muaient progressivement en cités. Et il se souvenait encore de ses parties de cache-cache avec les chantiers, qui gagnaient peu à peu du terrain sur les chiendents de son enfance.

Karim était un môme oublié. Ou trouvé. Tout dépendait du point de vue o˘ on se plaçait. Dans tous les cas, il n'avait

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jamais connu ses parents et rien, dans l'éducation qu'on lui avait ensuite dispensée, n'était jamais venu lui rappeler ses origines. Il ne parlait pas très bien l'arabe, ne possédait que quelques vagues notions de l'islam.

Rapidement, l'adolescent s'était affranchi de ses tuteurs - les éducateurs du foyer, dont la bonne volonté et la simplicité lui donnaient envie de gerber - et s'était livré à la ville.

Il avait alors découvert Nanterre, un territoire sans limites, strié de larges avenues, ponctuées de cités colossales, d'usines, de b‚timents administratifs, o˘ circulaient des passants inquiets, fripés, vêtus de sales frusques et familiers des lendemains qui ne chantaient jamais. Mais la misère ne choquait que les riches. Et Karim ne remarquait pas la pauvreté qui poissait tout dans cette ville, du plus infime matériau jusqu'aux rides ravinées des visages.

Il gardait au contraire des souvenirs émus de son adolescence. Le temps de la punkitude, du No Future. Treize ans. Les premiers potes. Les premières meufs. Paradoxalement, Karim surprit, dans la solitude et la tourmente de la puberté, des raisons d'aimer et de partager. Après son enfance orpheline, la période du mal-être adolescent fut pour lui comme une seconde chance de rencontre, o˘ il put s'ouvrir aux autres, au monde extérieur.

Aujourd'hui encore, Karim se souvenait de cette époque avec une netteté de cristal. Les longues heures dans les brasseries, àjouer des coudes près des flippers en ricanant avec les potes. Les rêveries infinies, la gorge en tresse, à songer àquelque nana aperçue sur les marches du lycée.

Mais la banlieue cachait aussi son jeu. Abdouf avait toujours su que Nanterre était triste et sans retour. Il découvrit que la ville était aussi violente et mortelle.

Un vendredi soir, une bande avait surgi dans la cafétéria de la piscine, qui faisait alors nocturne. Sans un mot, ils avaient fracassé le visage du patron à coups de pied et de canettes. Une vieille histoire d'accès refusé, de bière non payée, on ne savait plus. Personne n'avait bougé. Mais les cris étouffés de l'homme, sous son comptoir, s'étaient ins-63

crics en lignes de résonance dans les nerfs de Karim. Cette nuit-là, on lui avait expliqué. Des noms, des lieux, des rumeurs. Le Beur avait alors entrevu un autre monde, qu'il ne soupçonnait pas. Un monde peuplé d'êtres surviolents, de cités inaccessibles, de caves meurtrières. Une autre fois, juste avant un concert, rue de l'Ancienne-Mairie, une bagarre avait tourné

au massacre. De nouveau, des clans avaient déferlé. Karim avait vu des mecs au visage éclaté roulant contre l'asphalte, des filles aux cheveux collés de sang se protégeant sous les voitures.

Le Beur grandissait et il ne reconnaissait plus sa ville. Une lame de fond se levait. On parlait avec admiration de Victor, un Camerounais qui se shootait sur les toits des cités. De Marcel, une gouape au visage vérolé, au grain de beauté bleu tatoué sur le front, à l'indienne, condamné

plusieurs fois pour voies de fait sur des flics. De Jamel, de Said, qui avaient braqué la Caisse d'épargne. Parfois, Karim apercevait ces types à

la sortie du bahut. Il était frappé par leur morgue, leur noblesse. Ce n'étaient pas des êtres vulgaires, incultes et grossiers, mais des mecs racés, élégants, au regard fiévreux, aux gestes étudiés.

Il choisit son camp. Il commença par voler des autoradios, puis des voitures, et accéda à une réelle indépendance financière. Il fréquenta le Noir opiomane, les " frères "casseurs, et surtout Marcel. Un être errant, effrayant, brutal, qui se défonçait du matin jusqu'au soir mais qui possédait aussi un regard, une distance vis-'a-vis de la banlieue qui fascinait Karim. Marcel, coupé ras et oxygéné, portait des débardeurs de fourrure et écoutait les Rhapsodies hongroises de Liszt. Il vivait dans des squats et lisait Blaise Cendrars. Il appelait Nanterre la " pieuvre " et s'inventait, Karim le savait, tout un réseau d'alibis et d'analyses pour expliquer sa déchéance à venir, inéluctable. Paradoxalement, cet être des cités démontrait à Karim qu'il existait une autre vie, au-delà de la banlieue.

Le Beur se jura alors d'y accéder.

Tout en poursuivant ses vols, il mit les bouchées doubles 64

au lycée, ce que personne ne comprit. Il s'inscrivit au cours de boxe thaÔe

- pour se protéger des autres et de lui-même, car des accès de fureur le transperçaient parfois, stupéfiants et incontrôlables. Désormais, son destin était une corde raide, sur laquelle il marchait en équilibre.

Autour, les fanges noires de la délinquance et de la défonce absorbaient tout. Karim avait dix-sept ans. Ce fut, de nouveau, la solitude. Le silence autour de lui, quand il traversait le hall du foyer associatif, ou quand il prenait son café, à la brasserie du lycée, près des flippers. Personne n'osait l'emmerder. A cette époque, il avait déjà été sélectionné pour les championnats régionaux de boxe thaÔe. Chacun savait que Karim Abdouf était capable de vous briser le nez, d'un coup de talon, sans quitter des mains le comptoir de zinc. On murmurait aussi d'autres histoires : des casses, des deals, des bastons inouÔes...

La plupart de ces rumeurs étaient fausses, mais assuraient une relative tranquillité à Karim. Le jeune lycéen passa son bac et obtint une mention "

bien ". Il eut droit aux félicitations du proviseur et comprit, avec surprise, que l'homme autoritaire avait aussi peur de lui. Le Beur s'inscrivit à la faculté, en droit. Nanterre, toujours. A ce moment, il volait deux voitures par mois. Il disposait de plusieurs filières, qu'il interchangeait constamment. Il était sans doute le seul Beur de la cité à

n'avoir jamais été arrêté, ni même inquiété par les flics. Et il n'avait toujours pas pris une dose de drogue, quelle qu'elle soit.

A vingt et un ans, Karim obtint sa licence de droit. que faire maintenant ?

Aucun avocat ne donnerait même un stage de coursier à un jeune Beur d'un mètre quatre-vingtcinq, mince comme un cric, portant le bouc, des nattes de rasta et une filée de boucles d'oreilles. D'une façon ou d'une autre, Karim allait devoir pointer au chômage et se retrouver à la case départ. Plutôt crever. Continuer à voler des voitures ? Karim aimait plus que tout les heures secrètes de la nuit, le silence des parkings, les flambées d'adrénaline qui l'assaillaient quand il anéantissait les systèmes de sécu-

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rité des BMW. Il savait qu'il ne pourrait jamais renoncer àcette existence occulte, aiguÎ, tissée de risques et de mystère. Il savait aussi qu'un jour ou l'autre la chance finirait par tourner.

Il eut alors une révélation: il allait devenir flic. Il évoluerait dans le même univers occulte, mais à l'abri de lois qu'il méprisait, à l'ombre d'un pays sur lequel il crachait de toutes ses forces. De ses jeunes années, Karim avait retenu la leçon: il n'avait ni origine, ni patrie, ni famille.

Ses lois étaient ses propres lois, son pays était son propre espace vital.

A son retour de l'armée, il s'inscrivit à l'école supérieure des inspecteurs de la police nationale de Cannes-…cluse, près de Montereau, et devint interne. Pour la première fois il quittait son fief de Nanterre. Ses résultats furent tout de suite exceptionnels. Karim possédait des aptitudes intellectuelles au-dessus de la moyenne et, surtout, il connaissait comme personne le comportement des délinquants, les lois des bandes, de la zone.

Il devint aussi un tireur hors pair et sa maîtrise du combat à mains nues s'approfondit. Il passa maître dans l'art du té - une quintessence du closecombat qui regroupait ce qui existait de plus dangereux au sein des arts martiaux et des sports d'affrontement de tous crins. Dans les rangs des apprentis flics, on le détesta, d'instinct. Il était arabe. Il était fier. Il savait se battre et s'exprimait mieux que la plupart de ses collègues qui n'étaient que des paumés indécis, inscrits dans les rangs de la police pour échapper au chômage.

Un an plus tard, Karim acheva sa formation par des stages au sein de plusieurs commissariats parisiens. Toujours la même zone, la même misère, mais cette fois à Paris. Le jeune stagiaire s'installa dans une petite piaule, dans le quartier des Abbesses. Confusément, il comprit qu'il était sauvé.

Pourtant il n'avait pas coupé les ponts avec ses origines. Régulièrement il retournait à Nanterre et prenait des nouvelles. La déb‚cle était en marche.

On avait retrouvé Victor,

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sur le toit d'un immeuble de dix-huit étages, recroquevillé comme un fétiche de marabout, une seringue plantée dans le scrotum. Overdose.

Hassan, un batteur kabyle, blond et immense, s'était fait sauter la tête au fusil de chasse. Les " frères casseurs " étaient incarcérés à Fleury-Mérogis. Et Marcel était définitivement tombé dans l'héroÔne.

Karim regardait dériver ses amis et voyait surgir, avec terreur, l'ultime lame de fond. Le sida accélérait maintenant le processus de destruction.

Les hôpitaux, jadis peuplés d'ouvriers usés, de vieillards grabataires, se remplissaient de mômes condamnés, aux gencives noires, à la peau tavelée, aux organes rongés. Il vit ainsi la plupart de ses potes disparaître. Il vit le mal gagner en puissance, en étendue, puis s'allier à l'hépatite C

pour décimer les rangs de sa génération. Karim recula, la peur aux tripes.

Sa ville se mourait.

En juin 1992, il obtint son diplôme. Avec les félicitations du jury - des beaufs à chevalière qui ne lui inspiraient que pitié et condescendance.

Mais il fallait fêter ça. Le Beur acheta du champagne et se rendit aux Fontenelles, la cité de Marcel. Encore aujourd'hui il se souvenait du moindre détail de cette fin d'après-midi. Il avait sonné à sa porte.

Personne. Il avait interrogé les gosses, en bas, puis sillonné les halls d'immeuble, les terrains de foot, les décharges de vieux papiers...

Personne. Il avait couru ainsi jusqu'au soir. En vain. A vingt-deux heures Karim s'était rendu à l'hôpital de la Maison de Nanterre, service de sérologie - Marcel était séropositif depuis deux ans. II avait traversé les tempêtes d'éther, affronté les visages malades, interrogé les docteurs. Il avait vu la mort au travail, contemplé les progrès atroces de l'infection.

Mais il n'avait pas trouvé Marcel.

Cinq jours plus tard, il apprit qu'on avait retrouvé le corps de son ami au fond d'une cave, les mains grillées, le visage tailladé, les ongles vrillés à la perceuse. Marcel avait été torturé à mort, avant d'être achevé d'un coup de shotgun dans la gorge. Karim ne fut pas étonné par la nouvelle.

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Son ami consommait trop et étiolait les doses qu'il vendait. Son commerce était devenu une course contre la mort. Coup de hasard, le même jour, le flic reçut sa carte d'inspecteur, tricolore et flamboyante. Il vit, dans cette coÔncidence, un signe. Il recula dans l'ombre et sourit en songeant aux assassins de Marcel. Ces salopards ne pouvaient prévoir que Marcel avait un pote policier. Ils ne pouvaient prévoir non plus que ce flic n'hésiterait pas à les tuer, au nom d'un passé révolu et de la conviction profonde que, putain, non, la vie ne pouvait être aussi dégueulasse.

Karim se mit en quête.

En quelques jours il obtint le nom des tueurs. On les avait vus avec Marcel, peu de temps avant le moment présumé du meurtre. Thierry Kalder, Eric Masuro, Antonio Donato. Le Beur fut déçu: il s'agissait de trois camés aux petits bras qui avaient sans doute voulu arracher à Marcel le lieu o˘

il planquait sa came. Karim s'informa avec plus de précision: ni Kalder ni Masuro n'avaient pu torturer Marcel. Pas assez givrés. Donato était le coupable. Rackets et violences sur des mômes. Proxénétisme de mineures sur fond de chantiers. Camé jusqu'à l'os.

Karim décida que son sacrifice suffirait à sa vengeance.

Il devait agir vite: les flics de Nanterre qui lui avaient livré ces renseignements recherchaient aussi les fils de pute. Karim se jeta dans les rues. Il était de Nanterre, il connaissait les cités, il parlait le langage des gosses. En une journée seulement il localisa les trois drogués. Ils étaient installés dans un immeuble dévasté, près d'un des ponts autoroutiers de Nanterre-Université. Un lieu qui attendait d'être détruit en vibrant sous les fracas des voitures qui passaient à quelques mètres des fenêtres.

Il se rendit à midi dans l'immeuble en ruine, ignorant le vacarme de l'autoroute, le soleil br˚lant de juin. Des enfants jouaient dans la poussière. Ils fixèrent le grand mec aux allures de rasta qui pénétrait dans le b‚timent ravagé.

Karim franchit le hall aux boîtes aux lettres éventrées, grimpa les escaliers quatre à quatre et perçut, à travers le 68

grondement des voitures, les battements significatifs de la musique rap. Il sourit en reconnaissant A Tribe Called quest, un album qu'il écoutait déjà

depuis plusieurs mois. Il écrasa la porte d'un coup de pied et dit simplement: " Police ". Une décharge d'adrénaline déferla dans ses veines.

C'était la première fois qu'il jouait au flic sans peur.

Les trois mecs restèrent frappés de stupeur. L'appartement était empli de gravats, les cloisons étaient arrachées, des canalisations se dressaient de toutes parts, une télé trônait sur un matelas éventré. Un modèle Sony, dernier cri, sans doute braqué la nuit précédente. A l'écran, un film porno déployait ses chairs blafardes. Le blaster vrombissait dans un coin, secouant la poussière de pl‚tre.

Karim sentit son corps se dédoubler et flotter dans la pièce. Il vit du coin de l'oeil des autoradios posés en vrac au fond de la pièce. Il vit les sachets de poudre déchirés sur un carton retourné. Il vit un fusil à pompe parmi des boîtes de cartouches. Il cadra aussitôt Donato, d'après la photo anthropométrique qu'il tenait dans sa poche, une figure p‚le aux yeux clairs, saillante d'os et de cicatrices. Puis les deux autres, recroquevillés dans leur effort pour sortir de leurs rêves chimiques. Karim n'avait toujours pas dégainé son arme.

- Kalder, Masuro, disparaissez.

Les deux hommes tressaillirent en entendant leur nom. Ils hésitèrent, se lancèrent un regard dilaté, puis se glissèrent vers la porte. Restait Donato, qui tremblait comme une aile d'insecte. Soudain il se rua sur le fusil. Karim écrasa sa main, au moment o˘ elle agrippait la crosse, lui balança un coup de pied dans le visage - il portait des chaussures à bouts ferrés - sans l‚cher sa prise de son autre talon. La jointure du bras craqua. Donato poussa un cri rauque. Le flic empoigna l'homme et l'accula contre un vieux matelas. Le rythme sourd de A Tribe Called quest continuait.

Karim dégaina son automatique, qu'il portait dans un baudrier à sangle velcro, côté gauche, et enveloppa sa main

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armée dans un sac en plastique transparent - un polymère spécifique, ininflammable, qu'il avait apporté. II serra ses doigts sur la crosse quadrillée. Le type leva les yeux.

- qu'est-ce... putain... qu'est-ce que tu fous ?

Karim fit monter une balle dans le canon et sourit.

- Les douilles, mec. T'as jamais vu ça dans les téléfilms ? C'est essentiel de pas laisser trainer les douilles...

- Mais qu'est-ce que tu veux ? T'es un flic ? T'es s˚r que t'es un flic ?

Karim marquait la cadence avec la tête. Il dit enfin

-Je viens de la part de Marcel.

-qui?

Le flic lut dans le regard du mec l'incompréhension. Il saisit que le Rital ne se souvenait pas de l'homme qu'il avait torturé à mort. Il saisit que Marcel, dans la mémoire du camé, n'existait pas, n'avait jamais existé.

- Demande-lui pardon.

- qu... quoi ?

La lumière du soleil dégoulinait sur le visage luisant de Donato. Karim braqua son arme enveloppée de plastique.

- Demande pardon à Marcel ! haleta-t-il.

L'homme sut qu'il allait mourir et hurla

- Pardon ! Pardon, Marcel ! Bordel de merde ! Je te demande pardon, Marcel ! Je...

Karim lui tira deux fois dans le visage.

Il récupéra les balles dans les fibres calcinées du matelas, enfourna les douilles br˚lantes dans sa poche puis sortit sans se retourner.

II pressentait que les deux autres types allaient rappliquer, avec du renfort. Il attendit quelques minutes dans le hall d'entrée puis aperçut Kalder et Masuro, accompagnés de trois autres zombies, arrivant au pas de charge. Ils s'engouffrèrent dans l'immeuble par les portes branlantes.

Avant qu'ils n'aient pu réagir, Karim se dressa devant eux et plaqua Kalder contre les boîtes aux lettres. Il brandit son arme et hurla

- Tu parles, tu es mort. Tu me cherches, tu es mort. Tu 70

me tues, et c'est perpèt'. Je suis flic, putain d'enculé 1 Flic, tu comprends ça?

Il balança l'homme à terre et sortit dans le soleil, écrasant sous ses pas des tessons de verre.

C'est ainsi que Karim dit adieu à Nanterre, la ville qui lui avait tout appris.

quelques semaines plus tard le jeune Beur téléphona au commissariat de la place de la Boule à propos de l'enquête. On lui expliqua ce qu'il savait déjà. Donato avait été tué, à priori par deux balles de calibre 9 mm parabellum, mais on n'avait retrouvé ni les balles ni les douilles. quant aux deux comparses, ils avaient disparu. Affaire classée. Pour les flics.

Pour Karim.

L'Arabe avait demandé à être intégré à la BRI, quai des Orfèvres, spécialisée en filatures, flagrants délits et " sautedessus ". Mais ses résultats jouèrent contre lui. On lui proposa plutôt la Sixième Division -

la brigade antiterroriste -afin d'infiltrer les intégristes islamistes des banlieues chaudes. Les flics beurs étaient trop rares pour ne pas profiter de celui-là. Il refusa. Pas question de jouer les indics, même chez des assassins fanatiques. Karim voulait arpenter le royaume de la nuit, traquer les tueurs, les affronter sur leur propre terrain et sillonner ce monde parallèle auquel il appartenait. On n'apprécia pas son refus. quelques mois plus tard, Karim Abdouf, sorti major de l'école de police de Cannes-…cluse, meurtrier inconnu d'un camé psychopathe, fut muté à Sarzac, dans le département du Lot.

Le Lot. Une région o˘ les trains ne s'arrêtaient plus. Une région o˘ les villages fantômes surgissaient, au détour d'une route, comme des fleurs de pierre. Un pays de cavernes, o˘ même le tourisme était destiné aux troglodytes

des gorges, des gouffres, des peintures rupestres... Cette région était une insulte à l'identité de Karim. Il était un Beur, un homme des rues, et rien ne pouvait être plus éloigné de lui que cette putain de ville de province.

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Dès lors, un quotidien pitoyable commença. Karim dut affronter des journées mortelles, ponctuées de missions dérisoires. Constater un accident de la route, arrêter un voleur à la sauvette dans les zones commerciales, coincer un resquilleur sur les sites touristiques...

Le jeune Beur avait alors commencé à vivre dans ses rêves. Il s'était procuré les biographies des grands flics. Il se rendait, dès qu'il le pouvait, dans les bibliothèques de Figeac ou de Cahors, afin de collecter des articles de journaux retraçant des enquêtes, des faits divers, n'importe quoi qui lui rappel‚t son vrai métier de policier. Il se procurait aussi de vieux best-sellers, les mémoires de gangsters... Il était abonné aux revues professionnelles de la police, aux magazines spécialisés en armes, en balistique, en nouvelles technologies. Tout un monde de papiers, dans lequel Karim s'était englouti peu à peu.

Il vivait seul, dormait seul, travaillait seul. Au commissariat, sans doute l'un des plus petits de France, on le craignait et on le détestait à la fois. Ses collègues l'appelaient " Cléop‚tre " à cause de ses nattes. On le croyait intégriste, parce qu'il ne buvait pas d'alcool. On lui prêtait des moeurs bizarres, parce qu'il avait toujours refusé, lors des patrouilles de nuit, le détour obligé chez Sylvie.

Muré dans sa solitude, Karim comptait les jours, les heures, les secondes, et il pouvait passer des week-ends entiers sans ouvrir la bouche.

Ce lundi matin, il sortait d'une de ces cures de silence vécues presque entièrement dans son studio, à l'exception de son entraînement en forêt, o˘

il répétait inlassablement les gestes et les mouvements meurtriers du té, avant de br˚ler quelques chargeurs contre des arbres centenaires.

On sonna à sa porte. Par réflexe, Karim regarda sa montre. 07 h 45. Il alla ouvrir.

C'était Sélier, un des flics de garde. Il affichait une expression glauque, entre inquiétude et sommeil. Karim ne lui proposa pas de thé. Ni même de s'asseoir. Il demanda

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- qu'est-ce qu'il y a ?

L'homme ouvrit la bouche, mais ne dit rien. Une sueur grasse collait ses cheveux, sous sa casquette. Enfin il balbutia .

- C'est... l'école. La petite école.

- quoi ?

- L'école Jean jaurès. On l'a cambriolée... cette nuit.

Karim sourit. La semaine commençait sur les chapeaux de roues. Des loubards de la cité voisine avaient sans doute foutu le bordel dans une école primaire, pour le seul plaisir d'emmerder le monde.

- Beaucoup de grabuge ? demanda Karim en s'habillant.

Le policier en uniforme grimaça en regardant les vêtements que Karim enfilait. Sweat-shirt, jean, veste de jogging à capuche, puis veste de cuir brune, modèle éboueur des années cinquante. Il balbutia

-Non, justement. C't'un truc de pro...

Karim laça ses chaussures montantes.

- Un truc de pro ? qu'est-ce que tu veux dire ?

- C'est pas des jeunes qu'ont fait les cons... Y sont entrés dans l'école avec des passes. Et y z'ont pris pas mal de précautions. C'est juste la directrice qu'a remarqué quelques détails qui clochaient, sinon...

Le Beur se leva.

- qu'est-ce qu'ils ont volé ?

Sélier souffla et passa l'index sous son col

- C'est ça qu'est encore plus bizarre. Y z'ont rien volé.

- Vraiment ?

-Vraiment. Y sont juste entrés dans une salle et puis pffft... Y z'ont l'air d'être partis comme ça...

Un bref instant, Karim s'observa à travers les vitres. Ses nattes tombaient à l'oblique des deux côtés de ses tempes, son visage étroit et sombre était aiguisé par un bouc. Il ajusta son bonnet tissé aux couleurs jamaÔcaines et sourit à son image. Un Diable. Un Diable jailli des CaraÔbes. Il se tourna vers Sélier.

- Et pourquoi viens-tu me chercher, moi ?

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- Crozier est pas encore rentré de week-end. Alors Dussard et moi... on a pensé que... enfin, que tu... Faut qu'tu voies ça, Karim, je...

- «a va. On y va.

E soleil se levait sur Sarzac. Un soleil d'octobre, tiède et blafard comme une mauvaise convalescence.

I Karim suivit, dans son vieux break Peugeot, l'estafette de la patrouille.

Ils traversèrent la ville morte qui affichait encore à cette heure des lueurs blanch‚tres de feux follets.

Sarzac n'était ni une bourgade ancienne ni une ville moderne. Elle se déployait sur une longue plaine, déroulant ses immeubles ou ses b‚tisses entre deux ‚ges, sans signe particulier. Seul le centre-ville affichait une légère spécificité: un petit tramway le traversait de part en part, longeant des rues de vieilles pierres. A chaque fois qu'il y passait, Karim songeait à la Suisse ou l'Italie, sans savoir trop pourquoi. Il ne connaissait ni l'un ni l'autre de ces deux pays.

L'école jean-Jaurès était située plein est, dans le quartier des cités pauvres, près de la zone industrielle de la ville. Karim accéda à un ensemble d'immeubles bleus et bruns, tout en laideur, qui lui rappelaient les cités de son enfance. L'école se dressait au bout d'une rampe de béton qui surplombait une route d'asphalte fissurée.

Sur le perron, une femme les attendait, noyée dans un cardigan sombre. La directrice. Karim la salua et se présenta. La femme l'accueillit avec un sourire sincère et il en

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fut surpris. D'ordinaire, il déclenchait plutôt une onde de méfiance. Karim remercia mentalement cette femme de sa spontanéité et la détailla quelques secondes. Son visage était plat comme un étang, avec de grands yeux verts posés dessus, tels deux nénuphars.

Sans commentaire, la directrice lui demanda de la suivre. Le b‚timent pseudo-moderne semblait n'avoir jamais été achevé. Ou bien alors il était dans une phase de rénovation indéfinie. Les couloirs, très bas de plafond, étaient constitués de panneaux de polystyrène, dont certains étaient mal ajustés. La plupart étaient recouverts de dessins d'enfants, punaisés ou peints à même le mur. Des petits portemanteaux s'égrenaient à hauteur de mômes. Tout était de travers. Karim avait le sentiment d'évoluer dans une boîte àchaussures qu'on aurait écrasée avec le pied.

La directrice s'arrêta devant une porte entreb‚illée. Elle murmura d'une voix mystérieuse

- C'est la seule pièce o˘ ils sont entrés.

Elle poussa la porte avec précaution. Ils pénétrèrent dans un bureau qui tenait plutôt de la salle d'attente. Des meubles à vitrine abritaient de nombreux registres et des livres scolaires. Un petit frigidaire supportait une machine à café. Un bureau, imitation bois de chêne, était englouti sous des plantes vertes, baignant dans des assiettes emplies d'eau. Il planait dans toute la pièce une odeur de terre détrempée.

- Vous voyez, dit la femme en désignant une des vitrines, ils ont ouvert cette armoire. Ce sont nos archives. Mais àpremière vue ils n'ont rien volé. Ni même rien touché.

Karim s'agenouilla et observa la serrure de la vitrine. Dix ans de casses et de vols de voitures lui avaient forgé une solide expérience en matière de cambriolage. Sans aucun doute, l'intrus qui avait manipulé cette serrure disposait de véritables connaissances dans le domaine. Karim était stupéfait : pourquoi un pro serait-il venu cambrioler une école primaire, à

Sarzac ? Il saisit un des registres, le feuilleta brièvement. Des listes de noms, des commentaires d'ensei-75

gnants, des lettres administratives... Chaque volume correspondait à une année distincte. Le lieutenant se releva.

- Personne n'a rien entendu ?

La femme répondit

-Vous savez, l'école n'est pas vraiment surveillée. Il y a bien une gardienne, mais franchement...

Karim observait toujours l'armoire vitrée, forcée en douceur.

-Vous pensez que l'effraction a eu lieu dans la nuit de samedi ou de dimanche ?

-N'importe quelle nuit, ou même la journée. Encore une fois, durant le week-end, notre petite école est un vrai moulin. Il n'y a rien à voler ici.

- Très bien, conclut-il. Il faudra que vous passiez au poste central, pour votre déposition.

-Vous êtes infiltré, non ?

- Pardon ?

La directrice observait Karim d'un oeil attentif. Elle reprit

-Je veux dire: votre habillement, votre allure. Vous vous mélangez aux gangs des cités et...

Karim éclata de rire.

- Les gangs ne courent pas les champs, par ici.

La directrice ignora la remarque et poursuivit, d'un ton expert

-Je sais comment ça se passe. J'ai vu un documentaire là-dessus. Les types comme vous portent des vestes réversibles, marquées au sigle de la Police nationale et...

- Madame..., intervint Karim. Vraiment, vous surestimez votre petite ville.

Il tourna les talons et s'achemina vers la porte. La directrice le rattrapa

-Vous ne relevez pas les indices ? Les empreintes ?

Karim rétorqua

-Je crois que, compte tenu de la gravité de l'affaire, nous allons nous contenter de recueillir votre témoignage et d'effectuer un petit tour de piste dans le quartier.

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La femme parut déçue. Elle regarda de nouveau Karim avec attention.

-Vous n'êtes pas de la région, n'est-ce pas ?

- Non.

- qu'avez-vous fait pour vous retrouver ici ?

- C'est une longue histoire. Un de ces quatre, je repasserai peut-être pour vous la raconter.

Dehors, Karim rejoignit les policiers en uniforme qui fumaient dans leur poing serré, avec des regards traqués d'écoliers. Sélier jaillit du fourgon.

- Lieutenant, bon sang, y a un nouveau truc.

- quoi ?

- Un aut' cambriolage. Depuis que j'suis là, j'ai jamais...

-O˘?

Sélier hésita, regarda ses collègues. Son souffle raclait sous ses moustaches.

-Je... Au cimetière. On est entré dans un caveau.

Les tombes et les croix se déployaient sur une pente légère, variant les gris et les verts, comme des ciselures de lichen brillant sous le soleil.

Derrière la grille, le jeune Arabe respira le parfum de rosée et de fleurs fanées.

-Attendez-moi ici, marmonna-t-il à l'attention des flics.

Karim enfila des gants de latex en se disant que Sarzac se souviendrait longtemps d'un tel lundi.

Il était cette fois repassé à son studio pour prendre son équipement "

scientifique " : un kit comprenant des poudres d'aluminium et de granit, des adhésifs et de la nynhidrine pour déceler les empreintes digitales latentes, ainsi que des élastomères pour mouler d'éventuelles traces de pas... Il était décidé à relever le moindre indice avec précaution.

Il suivit les allées de gravier rejoignant le caveau profané dont on lui avait indiqué l'emplacement. Un bref instant, il avait craint une véritable profanation, dans le go˚t de celles qui survenaient en France depuis plusieurs années,

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selon une mode macabre. Cr‚nes de morts et macchabées mutilés. Mais non : tout était ici parfaitement en ordre. Les profanateurs n'avaient visiblement rien touché, excepté le caveau. Karim parvint au pied du bloc de granit: un monument en forme de chapelle.

La porte était seulement entrouverte. Il s'agenouilla et observa la serrure. Comme dans la petite école, les cambrioleurs avaient apporté un soin particulier à l'ouverture du sépulcre. Le policier caressa l'arête de la paroi et décida qu'il s'agissait, une nouvelle fois, de pros. Les mêmes?

Il ouvrit plus largement la porte et tenta d'imaginer la scène. Pourquoi les intrus avaient-ils pris tant de précautions pour ouvrir une sépulture et étaient-ils repartis sans refermer la paroi ? Le lieutenant actionna plusieurs fois le pan de pierre et comprit: des gravillons s'étaient glissés sous l'arête et avaient fait jouer le chambranle. Impossible désormais de verrouiller le caveau. C'étaient ces petits éclats minéraux qui avaient trahi le passage des profanateurs.

Le flic scruta ensuite le système de goupillons de pierre qui composaient la serrure. Une structure spécifique, sans doute habituelle pour ce genre d'édifice, mais que seuls des spécialistes pouvaient connaître. Le policier réprima un frisson: des spécialistes? Une nouvelle fois, Karim se demanda si c'était réellement la même équipe qui avait cambriolé l'école primaire et le cimetière. quel pouvait être le lien entre ces deux intrusions ?

C'est la stèle qui lui livra un début de réponse. L'inscription funéraire indiquait: " Jude Itero. 23 mai 1972-14 ao˚t 1982 ". Karim réfléchit. Peut-

être ce petit garçon avait-il suivi sa scolarité à l'école Jean Jaurès. Il regarda de nouveau la plaque funéraire: aucune épitaphe, aucune prière.

Seul un petit cadre ovale, en argent vieilli, était cloué sur le marbre.

Mais il n'y avait aucun portrait à l'intérieur.

- C'est un prénom de nana, non ?

Karim se retourna: Sélier se tenait debout, avec ses cro-78

quenots et son air effaré. Le lieutenant répondit du bout des lèvres

- Non, c'est masculin.

- Mais c'est anglais ?

- Non, juif.

Sélier s'essuya le front.

- Bon sang, c'est une profanation comme à Carpentras ? Un truc d'extrême droite ?

Karim se releva et frotta l'une contre l'autre ses mains gantées.

- Non, je ne crois pas. Sois gentil. Va m'attendre au portail, avec les autres.

Sélier partit en maugréant, casquette relevée. Karim le regarda s'éloigner puis observa de nouveau la porte entrouverte.

Il se décida pour une petite plongée sous terre. Il s'avança, vo˚té sous la niche, tout en allumant sa torche. Il descendit les marches tandis que la poussière crissait sous ses pas. Il avait le sentiment de violer un tabou ancestral. Il songea qu'il n'avait aucune conviction religieuse et, sur l'instant, s'en félicita. Le faisceau halogène tranchait déjà l'obscurité.

Karim avança encore puis s'arrêta net. Le petit cercueil de bois clair, posé sur deux tréteaux, se découpait dans le rai de sa torche.

La gorge sèche, Karim s'approcha et détailla le cercueil. Il mesurait environ un mètre soixante. Ses coins étaient surmontés de torsades, d'arabesques d'argent. L'ensemble paraissait en bon état, malgré les écoulements. Il palpa les jointures tout en songeant que, sans ses gants, jamais il n'aurait osé toucher ce cercueil. Il s'en voulait d'éprouver une telle crainte. A première vue, le couvercle n'avait pas été ouvert. Il carra sa lampe entre ses dents pour attaquer un examen plus approfondi des vis. Mais une voix résonna au-dessus de lui

- qu'est-c'vous foutez là ?

Karim sursauta. Il ouvrit la bouche, sa lampe tomba, roula sur le bois du cercueil. Les ténèbres s'abattirent sur

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lui alors qu'il se retournait. Un homme se penchait- épaules basses et bonnet ras - par l'ouverture. Le Beur t‚tonna, cherchant sa torche par terre. Il souffla

- Police. Je suis lieutenant de police.

L'homme, en haut, ne dit rien, puis grogna soudain

-Vous avez pas l'droit d'être ici.

Le policier éclaira le sol et revint vers les escaliers. Il fixa le gros type renfrogné, encadré par le rideau de clarté. Sans doute le gardien du cimetière. Karim savait qu'il était en infraction. Même dans un tel cas, il fallait une autorisation écrite, signée par la famille, ou un mandat spécifique pour pénétrer dans une sépulture. Il enjamba les marches et dit

- Poussez-vous. Je remonte.

L'homme s'écarta. Karim but la lumière comme un élixir de vie. Il présenta sa carte tricolore et déclara

- Karim Abdouf. Commissariat de Sarzac. C'est vous qui avez découvert la profanation ?

L'homme gardait le silence. Il scrutait l'Arabe de ses pupilles incolores: des bulles d'air dans de l'eau grise.

-Vous avez pas l'droit d'être ici.

Karim acquiesça distraitement. L'air matinal balayait son malaise.

- «a va, mon vieux. Ne discutez pas. Les flics ont toujours raison.

Le vieux ourla ses lèvres hérissées d'échardes de barbe. Il puait l'alcool, la glaise humide. Karim reprit

- OK, dites-moi ce que vous savez. A quelle heure avezvous découvert ça ?

Le vieux soupira

- J'suis venu à six heures. On a un enterrement, ce matin.

- La dernière fois que vous êtes passé, c'était quand ?

- Vendredi.

- On a donc pu ouvrir le caveau n'importe quand durant ce week-end?

- Ouais. Sauf que je penche pour cette nuit même.

- Pourquoi ?

- Pas'qu'il a plu dimanche après-midi et qu'y a aucune 80

trace d'humidité dans le caveau... La porte devait donc être encore fermée.

Karim demanda

-Vous habitez près d'ici ?

- Personne n'habite près d'ici.

L'Arabe lança un regard circulaire sur le petit cimetière qui respirait le calme et la sérénité.

- Des trainards sont-ils déjà venus dans les parages ? reprit-il.

- Non.

-Jamais de visiteurs suspects ? Du vandalisme ? Des cérémonies occultes ?

- Non.

- Parlez-moi de cette tombe.

Le gardien cracha dans les graviers.

-Y a rien à en dire.

- Un caveau pour un seul enfant, c'est bizarre, non ?

- Ouais, c'est bizarre.

-Vous connaissez les parents ?

- Non. Jamais vu.

- En 1982, vous n'étiez pas là ?

- Non. Et le mec avant moi est mort. (L'homme ricana.) Faut bien qu'on y passe, nous aussi...

- Le caveau paraît entretenu.

-J'ai pas dit que personne venait. J'ai dit que je connaissais pas. J'ai l'expérience. Je sais à quelle vitesse s'usent les pierres. J'connais la durée de vie des fleurs, même quand elles sont en plastique. J'sais comment viennent les ronces, les mauvaises herbes, toutes ces saletés. J'peux dire qu'on vient souvent le soigner, c'caveau. Mais moi, j'ai jamais vu personne.

Karim réfléchit encore. Il s'agenouilla de nouveau et observa le petit cadre en forme de camée. Il s'adressa au gardien sans lever les yeux

-J'ai l'impression que les pilleurs ont volé le portrait du môme.

-Ah ? P't'être, ouais.

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-Vous vous souvenez de son visage ? Du visage de l'enfant ?

- Non.

Karim se redressa et conclut, en retirant ses gants

- Une équipe scientifique va venir dans la journée, pour relever les empreintes, les éventuels indices. Alors vous annulez la cérémonie de ce matin. Vous dites qu'il y a des travaux, un dég‚t des eaux, n'importe quoi.

Je ne veux personne ici aujourd'hui, compris ? Et surtout pas de journalistes.

Le vieux fit oui de la tête, alors que Karim marchait déjà vers le portail.

Au loin, une cloche lancinante sonnait neuf heures.

AlINT de gagner le commissariat et de rédiger son rapport, Karim opta pour un nouveau détour par l'établissement scolaire. Le soleil lançait maintenant des rais de cuivre sur les arêtes des maisons. Une nouvelle fois, le flic se dit que la journée allait être superbe, et cette pensée banale lui colla un haut-le-coeur.

Parvenu à l'école, il interrogea la directrice

- Un petit garçon du nom de Jude Itero a-t-il suivi sa scolarité ici, dans les années quatre-vingt ?

La femme minauda, jouant avec les manches amples de son cardigan

-Vous avez déjà une piste, inspecteur?

- S'il vous plait, répondez-moi.

- Eh bien... il faudrait aller voir dans nos archives.

- Allons-y. Tout de suite.

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La directrice emmena de nouveau Karim dans le petit bureau aux plantes vertes.

- Les années quatre-vingt, vous dites ? demanda-t-elle en passant un doigt le long des registres tassés derrière la vitre.

-1982, 1981 et ainsi de suite, répondit Karim.

Soudain il perçut une hésitation chez la femme.

- qu'est-ce qu'il y a ?

- C'est étrange. Je n'avais pas remarqué ce matin...

- quoi?

- Les registres... Ceux de 81 et 82... Ils ont disparu.

Karim écarta la femme et scruta la tranche des livres bruns, empilés à la verticale. Chaque livre portait la mention d'une année. 1979, 1980... Les deux suivants, en effet, manquaient.

- Dans ces bouquins, qu'est-ce qu'il y a exactement? demanda Karim en feuilletant un des exemplaires.

- La composition des classes. Les remarques des enseignants. Ce sont les journaux de bord de l'école...

Il saisit le registre de 1980 et consulta la composition des classes.

- Si l'enfant avait huit ans en 1980, en quelle classe étaitil ?

- Cours élémentaire 2. Ou même cours moyen 1.

Karim lut les listes correspondantes: pas de Jude Itero. Il demanda

-Y a-t-il d'autres documents dans l'école qui concerneraient les classes des années 81 et 82 ?

La directrice réfléchit.

- Eh bien... Il faudrait voir là-haut... Les registres de cantine, par exemple. Ou les rapports des visites médicales. Tout est rangé sous les combles, suivez-moi. Personne n'y va jamais.

Ils montèrent quatre à quatre les escaliers recouverts de linoléum. La femme semblait surexcitée par toute cette affaire. Ils longèrent un couloir étroit et accédèrent à une porte en fer devant laquelle la directrice resta interdite.

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- Ce... C'est incroyable, dit-elle. Cette porte a été forcée, elle aussi...

Karim observa la serrure. Ouverte, mais toujours avec précaution. Le policier fit quelques pas à l'intérieur. C'était une grande pièce mansardée sans fenêtre, à l'exception d'une lucarne grillagée. Sur des structures en ferraille, des liasses et des dossiers étaient entassés. L'odeur du papier sec et poussiéreux frappa Karim.

- O˘ sont les dossiers de 81 et 82 ? demanda-t-il.

Sans répondre, la directrice se dirigea vers un portique et s'affaira dans les liasses épaisses, les registres compressés. L'opération ne dura que quelques minutes, mais la femme fut formelle

- Ils ont disparu eux aussi.

Karim se sentit des fourmis dans les membres. L'école. Le cimetière. Les années 81/82. Le nom d'un petit garçon Jude Itero. Ces éléments formaient un ensemble. Il reprit

-Vous étiez déjà dans cette école, en 1981 ?

La femme minauda avec coquetterie.

-Voyons, inspecteur, murmura-t-elle. J'étais encore étudiante...

- Il ne s'est rien passé de particulier dans cette école àcette époque ?

quelque chose de grave, dont vous auriez entendu parler ?

- Non. que voulez-vous dire ?

- La mort d'un élève.

- Non. Jamais entendu parler d'une telle histoire. Mais je pourrais me renseigner.

-O˘?

- A l'académie de notre région. Je...

-Vous serait-il possible aussi de savoir si un petit garçon du nom de Jude Itero était dans votre école durant ces deux années-là ?

Le souffle de la directrice était oppressé.

- Mais... pas de problème, inspecteur. Je vais...

- Faites vite. Je repasserai tout à l'heure.

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Karim dévala les escaliers mais s'arrêta à mi-course et se retourna.

-Juste une chose, pour votre culture policière. Aujourd'hui, chez les flics, on ne dit plus " inspecteur ", mais " lieutenant ". Comme chez les Américains.

La directrice ouvrit ses grands yeux sur l'ombre qui disparaissait.

De tous les flics du poste, le chef Crozier était celui que Karim détestait le moins. Non parce qu'il était son supérieur hiérarchique, mais parce qu'il possédait une profonde expérience du terrain et faisait souvent preuve d'une véritable intuition policière.

Originaire du Lot, ancien militaire, Henri Crozier, cinquante-quatre ans, appartenait à la police française depuis une vingtaine d'années. Nez en patate, mèche gominée, comme coiffée au r‚teau, il respirait la rigueur et la dureté, mais son humeur pouvait aussi s'ouvrir sur une bonhomie déconcertante. Crozier était une tête solitaire. Il n'avait ni femme ni enfants et l'imaginer au coeur d'un foyer relevait de la science-fiction.

Cette solitude le rapprochait de Karim, mais c'était leur seul point commun. A part cela, le chef avait tous les traits du flic borné et franchouillard. Le genre de limier qui aurait aimé se réincarner en berger allemand.

Karim frappa et pénétra dans le bureau. Ordex en ferraille. Odeur de tabac parfumé. Posters à la gloire de la police française, silhouettes figées et mal photographiées. Le Beur ressentit une nouvelle nausée.

- qu'est-ce que c'est que ce bordel ? demanda Crozier, assis derrière son bureau.

- Un cambriolage et une profanation. Deux trucs très discrets, très appliqués. Et très étranges.

Crozier grimaça

- qu'est-ce qui a été volé ?

-A l'école, quelques registres d'archives. Au cimetière, je ne sais pas. Il faudrait mener une fouille attentive àl'intérieur du caveau o˘...

- Tu penses que les deux coups sont liés ?

- Comment ne pas le penser? Deux cambriolages, le même week-end, à Sarzac.

C'est un coup à faire exploser les statistiques.

- Mais tu as découvert des liens entre les deux affaires ?

Crozier récura le fond d'une pipe noir‚tre. Karim sourit en lui-même: la caricature du commissaire, dans les séries noires des années cinquante.

-J'ai peut-être un lien, ouais, murmura-t-il. Un lien ténu mais...

-Je t'écoute.

- Le caveau profané est celui d'un petit môme qui porte un nom original, Jude Itero. Il a disparu à l'‚ge de dix ans, en 1982. Peut-être que vous vous en souvenez ?

-Non. Continue.

- Eh bien, les registres que les cambrioleurs ont piqués concernent les années 81 et 82. Je me suis dit que, peutêtre, le petit jude avait suivi sa scolarité dans cet établissement et qu'il s'agissait justement des années o˘...

- Tu as des éléments pour étayer cette hypothèse ?

- Non.

- Et tu as vérifié dans les autres écoles ?

- Pas encore.

Crozier souffla dans sa pipe à la manière de Popeye. Karim s'approcha et prit son ton le plus doux

- Laissez-moi mener cette enquête, commissaire. Je sens là-dessous quelque chose d'obscur. Un lien entre ces éléments. «a semble incroyable, mais j'ai l'impression que ce sont des pros qui ont fait le coup. Ils cherchaient quelque chose. Retrouvons d'abord les parents du môme, puis je mènerai une fouille approfondie du caveau. Je... Vous n'êtes pas d'accord ?

Le commissaire, les yeux baissés, bourrait maintenant avec application son creuset sombre. Il marmonna

- C'est un coup des skins.

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- quoi ?

Crozier leva les yeux vers Karim.

-Je dis: le cimetière, c'est un coup des cr‚nes rasés.

- quels cr‚nes rasés ?

Le commissaire éclata de rire et croisa les bras.

- Tu vois, tu as encore beaucoup à apprendre sur notre petite région. Ils sont une trentaine. Ils vivent dans un entrepôt désaffecté, près de Caylus.

Un ancien hangar d'eaux minérales. A vingt kilomètres d'ici.

Abdouf réfléchit tout en cadrant Crozier. Le soleil brillait sur sa coiffure huileuse.

-Je crois que vous faites erreur.

- Sélier m'a dit que la tombe était juive.

-Mais pas du tout! Je lui ai simplement dit que Jude était un prénom d'origine juive. «a ne signifie rien. Le caveau ne porte aucun symbole de la religion hébraÔque et les juifs préfèrent être inhumés là o˘ leur famille est enterrée. Commissaire, cet enfant est mort à l'‚ge de dix ans.

Sur les tombes hébraÔques, dans de tels cas, il y a toujours un dessin, un motif, qui illustre ce destin interrompu. Comme un pilier incomplet ou un arbre abattu. Cette sépulture est une sépulture chrétienne.

- Un vrai spécialiste. Comment tu sais tout ça ?

-Je l'ai lu.

Crozier répéta, imperturbable

- C'est un coup des skins.

- C'estabsurde. Ce n'estpas un acte raciste. Ce n'estmême pas du vandalisme. Les pilleurs cherchaient autre chose...

- Karim, trancha Crozier sur un ton amical o˘ planait une légère tension, j'apprécie toujours tes jugements et tes conseils. Mais c'est encore moi qui commande. Fais confiance au vieux fauve. Il faut creuser la piste des cr‚nes rasés. Je crois qu'une petite visite de ta part nous permettrait d'être édifiés.

Karim se redressa et déglutit.

- Seul ?

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- Ne me dis pas que tu crains quelques jeunes coupés un peu court.

Karim ne répondit pas. Crozier go˚tait ce genre d'épreuves. Dans son esprit, c'était à la fois une vacherie et une marque d'estime. Le lieutenant empoigna les rebords du bureau. Si Crozier voulait jouer, alors il jouerait le jeu àfond

- Je vous propose un marché, commissaire.

- Tiens donc.

-J'interroge les skins, en solitaire. Je les secoue un peu et je vous rédige un rapport avant treize heures. En échange, vous m'obtenez l'autorisation d'entrer dans le caveau et de mener une fouille en règle. Je veux aussi interroger les parents du petit. Aujourd'hui.

- Et si ce sont les skins qui ont fait le coup ?

- Ce ne sont pas les skins.

Crozier alluma sa pipe. Son tabac grésilla comme un bouquet de luzerne.

- C'est d'accord, souffla Crozien

-Après Caylus, je mène l'enquête ?

- Seulement si j'ai ton rapport avant treize heures. De toute façon, on aura très vite les mecs du SRPJ sur le dos.

Le jeune flic s'achemina vers la porte. Ses doigts serraient la poignée quand le commissaire le rappela

- Tu verras : je suis s˚r que les skins vont adorer ton style.

Karim claqua la porte sous l'éclat de rire du vieux briscard.

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UN bon flic se devait de connaître l'ennemi en profondeur. Tous ses visages, tous ses aspects. Et Karim était incollable sur le sujet des skins. Du temps de Nanterre, il les avait affrontés plusieurs fois, lors de combats sans merci. Du temps de l'école des inspecteurs, il leur avait consacré un rapport détaillé. En roulant à fond en direction de Caylus, l'Arabe passa en revue ses connaissances. Une façon pour lui d'évaluer ses chances face aux salopards.

Il se remémorait surtout les uniformes des deux tendances. Tous les skins n'étaient pas d'extrême droite. Il y avait aussi les Red Skins, constitués en front d'extrême gauche. Multiraciaux, surentraînés, privilégiant un code d'honneur, ils étaient tout autant dangereux que les néo-nazis, sinon plus.

Mais face à eux, Karim avait quelque chance de s'en sortir. Il récapitula brièvement les attributs de chacun. Les fachos portaient leur bomber, le blouson de l'armée de l'air anglaise, à l'endroit: côté vert luisant. Les Reds au contraire le portaient à l'envers, côté orange fluo. Les fafs bouclaient leurs chaussures de docker avec des lacets blancs ou rouges. Les gauchos avec des jaunes.

Aux environs de onze heures, Karim stoppa devant le hangar désaffecté " Les eaux de la vallée ". L'entrepôt se mêlait au bleu du ciel pur, avec ses hautes parois de plastique ondulé. Une DS noire était garée devant la porte. Le temps de quelques préparatifs et Karim jaillit dehors. Les affreux devaient être à l'intérieur, à cuver leur bière.

Il marcha jusqu'au hangar, s'efforçant de respirer lentement, en scandant les sentences de sa réalité immédiate.

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Blousons verts et lacets blancs ou rouges : des fafs. Blousons orange et lacets jaunes: des rouges.

Alors seulement il aurait une chance de s'en tirer sans dég‚ts.

Il inspira à fond et fit coulisser la porte sur son rail. Il n'eut pas besoin de regarder les lacets pour savoir o˘ il venait de pénétrer. Sur les murs, des croix gammées se dressaient, bombées à la peinture rouge. Des sigles nazis côtoyaient des images de camps de concentration et des photos agrandies d'Algériens torturés. Dessous, une horde de tondus en blousons verts l'observaient. Leurs Doc Martin's à coques de fer luisaient dans l'ombre. Extrême droite, tendance dure. Karim savait que tous ces mecs portaient, tatouées à l'intérieur de la lèvre inférieure, les lettres SKIN.

Karim se concentra sur lui-même, position de lynx, et chercha leurs armes du regard. Il connaissait l'arsenal de ce genre de tarés : coups-de-poing américains, battes de base-ball et pistolets d'autodéfense à double charge de grenaille. Les salopards devaient aussi cacher quelque part des fusils à

pompe, chargés de " gomme-cogne " - des chevrotines en caoutchouc.

Ce qu'il aperçut lui parut bien pire.

Des birds. Des skins au féminin, arborant des têtes tondues, excepté des choupettes qui éclataient sur le front et des longues mèches qui dégoulinaient sur les joues. Des oiseaux bien gras, saturés d'alcool, sans doute plus violentes encore que leurs mecs. Karim déglutit. Il comprit qu'il n'avait pas affaire à quelques chômeurs désoeuvrés, mais àune véritable bande, sans doute en planque ici, à attendre quelque contrat de tabassage. Il voyait ses chances de s'en sortir s'amenuiser à grande vitesse.

L'une des femmes but une lampée de mousse, ouvrit toute grande la gueule pour roter. A l'attention de Karim. Les autres éclatèrent de rire. Ils étaient tous de la taille du policier.

Le Beur se concentra pour parler haut et ferme 90

- OK les mecs. Je suis flic. Je suis venu vous poser quelques questions.

Les types approchaient. Flic ou pas flic, Karim était avant tout arabe. Et que valait la peau d'un Arabe dans un hangar bourré de tels enfoirés ? Et même aux yeux d'un Crozier et des autres policiers ? Le jeune lieutenant frémit. Un dixième de seconde il sentit l'univers faillir sous ses pas. Il eut le sentiment d'avoir contre lui toute une ville, un pays, le monde peut-être.

Karim dégaina et brandit son automatique vers le plafond. Le geste stoppa les assaillants.

-Je répète: je suis flic et je veux la jouer réglo avec vous.

Lentement, il posa son arme sur un baril rouillé. Les cr‚nes rasés l'observaient.

-Je laisse le flingue ici. Personne n'y touche pendant que nous parlons.

L'automatique de Karim était un Glock 21 - un de ces nouveaux modèles à 70

% en polymère, ultraléger. quinze balles dans la crosse plus une dans le canon et viseur phosphorescent. Il savait que les mecs n'en avaient jamais vu. Il les tenait.

- qui est le chef ?

Le silence pour toute réponse. Karim fit quelques pas et répéta

- Le chef, bon sang. Ne perdons pas de temps.

Le plus grand s'avança, tout son corps prêt à partir en une ruade de violence. Il avait l'accent rocailleux de la région.

- qu'est-ce qu'y nous veut, le raton, là ?

-J'oublie que tu m'as appelé comme ça, mec. Et on parle juste un moment.

Le skin approchait, en hochant la tête. Il était plus grand et plus large que Karim. Le Beur songea à ses nattes et au handicap qu'elles constituaient: ses dreadlocks offraient une prise idéale en cas d'affrontement. Le skin avançait toujours. Les mains ouvertes, tels des poulpes de métal.

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Karim ne cédait pas d'un millimètre. Un coup d'oeil sur la droite: les autres se rapprochaient de son arme.

-Alors, le bougnoule, qu'est-ce que tu...

Le coup de tête partit comme un obus. Le nez du skin s'encastra dans son visage. L'homme se plia en deux, Karim pivota sur lui-même et lui décocha un coup de talon sur la glotte. Le voyou s'arracha du sol pour retomber deux mètres plus loin, dans une cambrure de douleur.

L'un des skins se rua sur le flingue et écrasa la détente. Rien. Juste un déclic. Il tenta d'armer la culasse mais le chargeur était vide. Karim dégaina un second automatique, un Beretta, glissé dans son dos. Il braqua les cr‚nes rasés, à deux mains, bloquant sa victime sous son talon, et hurla

-Vous avez vraiment cru que j'allais laisser un flingue chargé à des tarés dans votre genre ?

Les skins étaient pétrifiés. L'homme à terre gémit, asphyxié:

- Enculé... " Réglo ", hein ?...

Karim lui balança un coup de pied dans l'entrejambe. Le type hurla. Le flic s'agenouilla et lui tordit l'oreille. Les cartilages craquèrent sous ses doigts.

- Réglo ? Avec des ordures comme vous ? (Karim éclata d'un rire nerveux.) Je meurs... Tournez-vous là-bas ! Les mains contre le mur, putains de connards ! Vous aussi, les pouffiasses !

Le flic tira dans les néons. Une lueur bleutée jaillit, la rampe de tôle ricocha contre le plafond avant de se décrocher et de s'écraser au sol dans une explosion de flammèches. Les " terreurs " trottinèrent dans tous les sens. Lamentables. Karim hurlait à se fêler les cordes vocales

-Videz vos poches ! Un geste, et je vous fais sauter les rotules!

Karim voyait la pièce à travers des battements sombres. Il planta son canon dans les côtes du chef et demanda plus bas

- A quoi vous vous défoncez?

L'homme crachait du sang.

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- qu... quoi ?

Karim enfonça encore le canon.

- qu'est-ce que vous prenez pour vous déchirer ?

-Amphét'... speed... colle...

- quelle colle ?

- La Di... la Dissoplastine...

- La colle à rustine ?

Le tondu acquiesça sans comprendre.

- O˘ est-elle ? reprit Karim.

Le cr‚ne rasé roulait des yeux injectés.

- Dans le sac poubelle, près du frigo...

- Tu bouges, je te tue.

Karim partit à reculons, balayant la salle du regard, braquant son arme à

la fois sur le skin blessé et sur les silhouettes immobiles, qui lui tournaient le dos. De la main gauche, il retourna le sac: des milliers de pilules se répandirent àterre, ainsi que des tubes de colle. Il ramassa les tubes, les ouvrit et traversa la salle. Il dessina des serpentins visqueux sur le sol, juste derrière les skins acculés. Au passage, il leur balançait des coups de pied dans les jambes, dans les reins, tout en envoyant à bonne distance leurs couteaux et autres ustensiles.

- Tournez-vous.

Les cr‚nes rasés traînaient des Docs.

-Vous allez faire des pompes à ma santé, les mecs. Vous aussi, les poufs.

Et vous visez les traînées de colle.

Toutes les mains s'écrasèrent sur la Dissoplaste qui gicla entre les doigts serrés. A la troisième traction, les paumes étaient collées définitivement.

Les skins se laissèrent tomber, poitrine contre le sol, se tordant les poignets en s'écrasant sur le bitume.

Karim rejoignit son premier adversaire. Il s'assit en tailleur, position du lotus, et inspira profondément pour se calmer. Sa voix se fit plus posée

- O˘ étiez-vous hier soir ?

- C'est... c'est pas nous.

Karim dressa l'oreille. Il avait humilié les skins par bra-93

vade et posait maintenant ses questions pour la forme. Il était certain que ces connards n'avaient rien à voir avec la profanation du cimetière.

Pourtant ce skin semblait déjà savoir. Le Beur se pencha

- De quoi parles-tu ?

Le cr‚ne rasé s'appuya sur un coude.

- Le cimetière... C'est pas nous.

- Comment es-tu au courant?

- Nous... nous sommes passés là-bas...

Une idée surgit dans l'esprit de Karim. Crozier avait un témoin.

quuelqu'un, ce matin, l'avait prévenu: les skins avaient rôdé près du cimetière et ils avaient été vus. Le commissaire l'avait donc envoyé au carton, sans rien lui dire. Karim réglerait ses comptes plus tard.

- Raconte-moi.

- On zonait dans ccoin-là...

- A quelle heure?

-j'sais pas... Deux heures, p't'être...

- Pourquoi ?

-j'sais pas... on voulait déconner... foutre la merde... On cherchait les baraquements des chantiers pour casser du crouille...

Karim frémit.

- Et alors ?

- On est passés près du cimetière... Putain... La grille était ouverte...

On a vu des ombres... des mecs qui sortaient du caveau...

- Combien étaient-ils ?

- D... Deux, j 'crois...

- Tu pourrais les décrire ?

Le blessé ricana.

- Mec, on était raides...

Karim lui donna une claque sur l'oreille broyée. Le skin étouffa un cri, qui s'acheva en un sifflement de serpent.

- Tu pourrais donner leur signalement?

- Non 1 C'était la nuit noire...

94

Karim réfléchit. Une certitude lui revint en tête, à propos des casseurs : des pros.

- Et ensuite ?

- Putain... «a nous a foutu les j'tons... on s'est tirés... On s'est dit qu'on allait nous coller ça sur le dos... à... à cause de Carpentras...

-C'est tout? Vous n'avez rien remarqué d'autre ? Un détail ?

- Non... rien... A deux heures du mat', dans ce bled... c'est la mort...

Karim imagina la solitude de la petite route, avec l'unique réverbère, une griffe blanche au-dessus de la nuit envo˚tant les papillons nocturnes. Et la bande de cr‚nes rasés jouant des coudes, défoncés jusqu'aux yeux, hurlant des hymnes nazis. Il répéta

- Réfléchis encore.

- Ce... C'est un peu plus tard... J'crois qu'on a vu une bagnole de l'Est, une Lada ou un truc dans l'genre, qui fonçait dans l'aut'sens... Elle v'nait du cimetière... Sur la D 143...

- quelle couleur ?

- BI... Blanche...

- Rien de particulier ?

- Elle... Elle était couverte de boue...

- Tu as relevé la plaque ?

- Putain... On est pas des flics, ducon, je...

Karim lui balança un coup de talon dans la rate. L'homme se tordit, émettant un gargouillis sanglant. Le lieutenant se releva et épousseta son jean. Il n'y avait plus rien à glaner ici. Il entendait les autres gémir derrière lui. Leurs mains étaient sans doute br˚lées au troisième ou quatrième degré. Karim conclut

- Tu vas gentiment aller au poste de Sarzac. Aujourd'hui. Pour signer ta déclaration. Dis que tu viens de ma part, tu auras un traitement de faveur.

Le skin acquiesça de sa tête pantelante, puis leva des yeux de bête terrassée.

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- Pourquoi... pourquoi tu... fais ça, mec ?

- Pour que tu te souviennes, murmura Karim. Un flic, c'est toujours un problème. Mais un flic arabe, c'est un putain de sacré problème. Essaie encore de casser du crouille et tu feras connaissance avec le problème.

(Karim lui balança un dernier coup de pied.) En profondeur.

Le Beur partit à reculons et récupéra son Glock 21 au passage.

Karim démarra en trombe et s'arrêta quelques kilomètres plus loin, dans un sous-bois, pour laisser le calme revenir dans ses veines et réfléchir. La profanation s'était donc déroulée avant deux heures du matin. Les pilleurs étaient deux et conduisaient - peut-être - une bagnole de l'Est. Il regarda sa montre: il avait juste le temps de consigner tout ça par écrit.

L'enquête allait pouvoir démarrer sérieusement. Il fallait lancer un avis de recherche, appeler les cartes grises, interroger les gens qui vivaient le long de la D143...

Mais il avait déjà l'esprit ailleurs. Il s'était acquitté de sa mission.

Crozier allait maintenant lui l‚cher la bride. Il allait pouvoir mener l'investigation à sa façon: fouiner, par exemple, du côté d'un petit garçon, disparu en 1982.

'EXAMEN de la face antérieure du thorax révèle de longues entailles longitudinales, réalisées sans doute avec un instrument tranchant. Nous relevons également d'autres lacérations, effectuées avec le même instrument, sur les épaules, les bras... "

Le médecin légiste portait un treillis fripé et des petites lunettes. Il s'appelait Marc Costes. C'était un homme jeune, aux traits aff˚tés et aux yeux vagues. Au premier coup d'oeil, il avait plu à Niémans, qui avait reconnu en lui un passionné, un véritable enquêteur, manquant sans doute d'expérience, mais certainement pas de rage. Il lisait son rapport d'une voix méthodique

K ... Multiples br˚lures: sur le torse, les épaules, les flancs, les bras.

Nous comptons environ vingt-cinq traces de ce type, dont de nombreuses se confondant avec les entailles précédemment décrites... "

Niémans intervint - qu'est-ce que ça veut dire ?

99

Le docteur leva un regard timide au-dessus de ses lunettes.

-Je pense que le tueur cautérisait les plaies au feu. Il semble avoir aspergé les blessures avec de faibles quantités d'essence pour les enflammer ensuite. Je dirais qu'il a utilisé un aérosol trafiqué, peut-être un K‚rcher.

Niémans arpenta une nouvelle fois la salle de travaux pratiques o˘ il avait installé son quartier général, au premier étage du b‚timent " psychologie/

sociologie ". C'était dans cette pièce discrète qu'il avait souhaité

rencontrer le médecin légiste. Le capitaine Barnes et le lieutenant Joisneau étaient également présents, bien sages sur leurs chaises d'étudiants.

- Continuez, ordonna-t-il.

" ... Nous constatons également de nombreux hématomes, oedèmes, fractures.

Rien que sur le torse, nous avons pu constater dix-huit hématomes. quatre côtes sont brisées. Les deux clavicules réduites en miettes. Trois doigts de la main gauche, deux de la droite, sont broyés. Les parties génitales sont violacées à force de coups.

" L'arme utilisée est sans doute une barre de fer, ou de plomb, d'une épaisseur d'environ sept centimètres. Il faut bien s˚r discerner les blessures causées ensuite par le transport du corps et son "encastrement"

dans la roche, mais les oedèmes ne réagissent pas de la même manière, post mortem... "

Niémans scruta brièvement l'assistance: regards fuyants et tempes luisantes.

" ... Concernant la partie supérieure du corps. Visage intact. Pas de signes visibles d'ecchymoses sur la nuque... "

Le policier demanda - Pas de coups au visage ?

100

- Non. Il semble même que le tueur ait évité d'y toucher. Costes baissa les yeux sur son rapport et reprit sa lecture, mais Niémans intervint encore

-Attendez. Je suppose que ça continue comme ça pendant longtemps.

Le médecin battit nerveusement des cils, en feuilletant son rapport.

- Plusieurs pages...

- OK. Nous lirons tout ça chacun de notre côté. Donneznous plutôt la cause du décès. Ces blessures ont-elles provoqué la mort de la victime ?

- Non. L'homme a été tué par strangulation. Aucun doute possible. Avec un filin métallique, d'un diamètre d'environ deux millimètres. Je dirais: c

‚ble de frein de vélo, corde de piano, un filin de ce genre. Le c‚ble a entaillé les chairs sur une longueur de quinze centimètres, broyé la glotte, tranché les muscles du larynx et déchiré l'aorte, provoquant l'hémorragie.

- L'heure du meurtre ?

-Difficile à dire. A cause de la position recroquevillée du corps. Le processus de la raideur cadavérique a été perturbé par cette gymnastique et...

- Donnez-moi une heure approximative.

-Je dirais... à la tombée du jour, samedi soir, entre vingt heures et vingt-quatre heures.

- Caillois se serait fait surprendre lorsqu'il rentrait de son expédition ?

- Pas nécessairement. Les tortures, selon moi, ont duré un bon moment. Je pense plutôt que Caillois s'est fait cueillir dans la matinée. Et que son calvaire s'est prolongé toute la journée.

-A votre avis, la victime s'est-elle défendue ?

- Impossible à dire, compte tenu des multiples blessures. Une chose est s˚re: l'homme n'a pas été assommé. Et il était ligoté, et conscient, durant la séance de tortures : les marques de liens sur les bras et les poignets sont évidentes. D'autre part, dans la mesure o˘ la victime ne porte aucun signe de b‚illon, on peut supposer que son bourreau ne craignait pas qu'on entende ses cris.

Niémans s'assit sur le rebord d'une des fenêtres.

- que diriez-vous de ces tortures ? Sont-elles professionnelles ?

- Professionnelles ?

- S'agit-il de techniques de guerre ? De méthodes connues?

-Je ne suis pas un spécialiste mais non, je ne pense pas. Je dirais plutôt qu'il s'agit des manières de... d'un enragé. D'un fêlé, qui voulait obtenir les vraies réponses à ses questions.

- Pourquoi dites-vous ça ?

- Le tueur cherchait à faire parler Caillois. Et Caillois a parlé.

- Comment le savez-vous ?

Costes s'inclina avec humilité. Malgré la chaleur de la salle, il n'avait pas ôté sa parka.

- Si le tueur avait voulu faire souffrir Rémy Caillois seulement pour son plaisir, il l'aurait torturé jusqu'au bout. Or, comme je l'ai dit, il a fini par le tuer d'une autre façon. Avec le filin.

- Pas de traces de sévices sexuels ?

- Non. Rien à signaler de ce type. Ce n'est pas son univers. Pas du tout.

Niémans fit encore quelques pas, le long de la tablée. Il se força à

imaginer un monstre capable d'infliger de tels sévices. Il visualisa la scène, de l'extérieur. Il ne vit rien. Ni visage ni silhouette. Il songea alors au supplicié, à ce qu'il pouvait voir, lui, alors qu'il était aux prises avec la mort et la souffrance. Il vit des gestes fauves, des couleurs brunes, ocre, rouges. Une tempête insupportable de coups, de feu, de sang. quelles pouvaient avoir été les dernières pensées de Caillois ? Il articula distinctement

- Parlez-nous des yeux.

- Des yeux ?

C'était Barnes qui avait posé la question. Sous le coup 102

de la surprise, sa voix était montée d'un cran. Niémans daigna lui répondre

- Oui, les yeux. C'est ce que j'ai remarqué tout à l'heure, à l'hôpital.

L'assassin a volé les yeux de sa victime. Les orbites semblaient même remplies d'eau..

- Tout à fait, intervint Costes.

- Reprenez par le début, ordonna Niémans.

Costes plongea dans ses notes.

- Le tueur a travaillé sous les paupières. Il a glissé un instrument tranchant, sectionné les muscles oculomoteurs et le nerf optique, puis il a extirpé les globes oculaires. Il a ensuite soigneusement gratté, récuré

l'intérieur des cavités osseuses.

- Lors de cette opération, la victime était-elle déjà morte ?

- On ne peut pas savoir. Mais j'ai détecté des signes d'hémorragie dans cette région qui pourraient démontrer au contraire que Caillois était encore vivant.

Le silence se referma sur ses paroles. Barnes était livide, Joisneau comme cristallisé sur sa terreur.

- Ensuite ? demanda Niémans pour enrayer cette angoisse, qui se resserrait à chaque seconde.

-Plus tard, alors que la victime était morte, le tueur a empli les orbites avec de l'eau. De l'eau de la rivière, je suppose. Puis il a délicatement refermé les paupières. C'est pourquoi les yeux étaient fermés, et gonflés, comme s'ils n'avaient subi aucune mutilation.

- Revenons à l'ablation. Le tueur possède-t-il selon vous des notions de chirurgie ?

- Non. Ou alors des notions très vagues. Je dirais que, comme pour les tortures, il s'applique.

- quels instruments a-t-il utilisés ? Les mêmes que pour les entailles ?

- La même famille, en tout cas.

- quelle famille ?

- Des instruments industriels. Des cutters.

Niémans se planta face au médecin.

103

-C'est tout ce que vous pouvez nous dire? Aucun indice ? Aucune orientation ne se dessine, d'après votre rapport ?

- Rien, malheureusement. Le corps a été complètement rincé avant d'être encastré dans la falaise. Ce cadavre ne peut rien nous apprendre sur le lieu du crime. Encore moins sur l'identité du tueur. Tout juste pouvons-nous supposer qu'il s'agit d'un homme fort, et habile. C'est tout.

- C'est peu, bougonna Niémans.

Costes marqua un temps et revint sur son rapport

- Il y ajuste un détail dont nous n'avons pas parlé... Un détail qui n'a rien à voir avec le meurtre en lui-même.

Le commissaire se redressa.

- quoi ?

- Rémy Caillois n'avait pas d'empreintes digitales.

- C'est-à-dire ?

- Il avait les mains corrodées, usées au point qu'il n'apparaissait plus sur ses doigts aucun sillon, aucune empreinte. II s'est peut-être br˚lé

dans un accident. Mais c'est un accident qui remonte à loin.

Niémans interrogea du regard Barnes, qui haussa les sourcils en signe d'ignorance.

- On verra ça, grommela le commissaire.

II se rapprocha du médecin, jusqu'à frôler sa parka.

- que pensez-vous de ce meurtre, vous, personnellement ? Comment le ressentez-vous ? quelle est votre intuition profonde de toubib, face à ce supplice ?

Costes ôta ses lunettes et se massa les paupières. quand il replaça ses verres, son regard semblait plus clair, comme astiqué. Et sa voix plus ferme

- Le meurtrier suit un rite obscur. Un rite qui devait s'achever dans cette position de foetus, au creux de la roche. Tout cela semble très précis, très m˚ri. Ainsi, la mutilation des yeux doit être essentielle. Il y a aussi l'eau. Cette eau sous les paupières, à la place des yeux. Comme si le tueur avait voulu rincer les orbites, les purifier. Nous 104

sommes en train d'analyser cette eau. On ne sait jamais. Peut-être contient-elle un indice... Un indice chimique.

Niémans balaya ces derniers mots d'un geste vague. Costes parlait d'un rôle purificateur. Le commissaire, depuis sa visite au petit lac, songeait lui aussi à une opération de catharsis, d'apaisement. Les deux hommes se rejoignaient sur ce terrain. Au-dessus du lac, le tueur avait voulu laver la souillure - peut-être simplement purifier son propre crime ?

Les minutes s'écoulèrent. Personne n'osait plus bouger. Niémans murmura enfin, en ouvrant la porte de la salle

- Retournons au boulot. Le temps presse. Je ne sais pas ce que Rémy Caillois avait à avouer. J'espère simplement que cela ne va pas déclencher d'autres meurtres.

12

DE nouveau, Niémans et Joisneau rejoignirent la bibliothèque. Avant d'entrer, le commissaire jeta un bref regard au lieutenant: ses traits étaient décomposés. Le policier lui fra,ppa dans le dos, en soufflant comme un sportif. Le jeune Eric répondit par un sourire sans conviction.

Les deux hommes pénétrèrent dans la grande salle des livres. Un spectacle étonnant les attendait. Deux officiers de police judiciaire, mine tracassée, ainsi qu'une escouade de gardiens de la paix en bras de chemise, avaient investi la bibliothèque et se livraient à une fouille approfondie.

Des centaines de livres étaient déployés devant eux, en blocs, en colonnes.

Interloqué, Joisneau demanda

- qu'est-ce que c'est que ça ?

105

Un des officiers lui répondit

- Eh ben, on fait comme on a dit... On recherche tous les livres qui parlent du mal, des rites religieux et...

Joisneau lança un coup d'oeil à Niémans. Il paraissait ulcéré par les allures incertaines de cette opération. Il hurla contre l'OPJ

- Mais je vous avais dit de consulter l'ordinateur ! Pas de chercher des livres dans les rayonnages !

- Nous avons lancé une recherche informatique, par titre et par thème.

Maintenant, nous parcourons les livres en quête d'indices, de points de ressemblance avec le meurtre...

Niémans intervint

-Vous avez demandé conseil aux internes ?

L'officier afficha une expression dépitée.

- Ce sont des philosophes. Ils nous ont abreuvés de discours. Le premier nous a répondu que la notion de mal était une valeur bourgeoise, qu'il fallait revisiter tout ça sous un angle social et plutôt marxiste. Nous avons laissé tomber avec lui. Le deuxième nous a parlé de frontière et de transgression. Mais il a ajouté que la frontière était en nous... que notre conscience ne cessait de négocier avec un censeur supérieur et... Enfin, on n'a rien compris. Le troisième nous a branchés sur l'absolu et la quête de l'impossible... Il nous a parlé d'expérience mystique, qui pouvait se réaliser dans le bien comme dans le mal, en tant qu'aspiration. Alors...

Je... Enfin, on s'en sort pas vraiment, lieutenant...

Niémans éclata de rire.

-Je te l'avais dit, souffla-t-il à joisneau, il faut se méfier des intellectuels.

Il s'adressa directement au policier éberlué

- Continuez vos recherches. Aux mots clés " mal ", " violence ", " tortures

" et " rites ", ajoutez " eau ", " yeux " et " pureté ". Consultez l'ordinateur. Cherchez surtout les noms des étudiants qui ont consulté ces livres, qui travail-106

laient sur ce genre de thèmes, par exemple en thèse de doctorat. qui bosse sur l'ordinateur central ?

Un gars r‚blé, qui jouait des épaules dans son blouson, répondit

- C'est moi, commissaire.

- qu'avez-vous trouvé d'autre dans les fichiers de Caillois ?

- Il y a les listes des livres endommagés, commandés, etc. Les listes des étudiants qui viennent consulter des bouquins et leur place dans la salle.

- Leur place ?

- Ouais. Le boulot de Caillois consistait à les placer... (d'un signe de tête, le lieutenant désigna les compartiments vitrés)... dans les petits boxes, là. Il mémorisait chaque place dans son programme.

-Vous n'avez pas trouvé ses travaux de thèse, à lui ?

- Si. Un document de mille pages sur l'Antiquité et... (il regarda une feuille de papier qu'il avait gribouillée) l'Olympie. «a parle des premiers jeux Olympiques et des rites sacrés organisés autour de tout ça... Un truc cossu, j'peux vous l'dire.

- …ditez une sortie papier et lisez-le.

- Hein ?

Niémans ajouta, sur un ton ironique

- En diagonale, bien s˚r.

L'homme paraissait décontenancé. Le commissaire enchaîna aussitôt

- Rien d'autre dans la bécane ? Pas de jeux vidéo ? Pas de boîte aux lettres électronique ?

L'OPJ fit non de la tête. Cette nouvelle n'étonna pas Niémans. Il pressentait que Caillois n'avait vécu que dans les livres. Un bibliothécaire strict qui n'admettait qu'une seule distraction à ses fonctions professionnelles: la rédaction de sa propre thèse. quue pouvait-on faire avouer à un tel ascète ?

Pierre Niémans s'adressa à joisneau

-Viens par ici. Je veux le point sur ton enquête.

107

Ils s'isolèrent dans une des allées tapissées de livres. Au bout du passage, un agent à casquette compulsait un livre. Le commissaire éprouvait quelques difficultés à rester sérieux face à une telle scène. Le lieutenant ouvrit son carnet.

-J'ai interrogé plusieurs internes, et les deux collègues de Caillois à la bibliothèque. Rémy n'était pas très apprécié, mais enfin, il était respecté.

- que lui reprochait-on ?

- Rien de particulier. J'ai l'impression qu'il déclenchait un malaise.

C'était un type secret, renfermé. Il ne faisait aucun effort pour communiquer avec les autres. En un sens, ça collait avec son boulot.

(Joisneau lança un regard aux alentours, presque effrayé.) Vous pensez...

dans cette bibliothèque, toute la journée à garder le silence...

- On t'a parlé de son père ?

-Vous saviez qu'il avait été aussi bibliothécaire ? Ouais, on m'en a parlé.

Le même genre de type. Silencieux, impénétrable. Cette ambiance de confessionnal, à la longue, ça doit taper sur le système.

Niémans s'adossa aux livres.

- Est-ce qu'on t'a dit qu'il était mort dans la montagne ?

-Bien s˚r. Mais il n'y a rien de suspect là-dedans. Le vieux bonhomme a été

surpris par une avalanche et...