Karim suivit la silhouette. Leurs ombres se reflétaient sur le linoléum, comme sur les eaux d'un lac. Ils accédèrent àune grande salle o˘ une trentaine de sueurs dînaient en bavardant, sous une lumière crue. Les figures et les voiles avaient une sécheresse légèrement cartonnée, une sécheresse d'hostie. Il y eut quelques coups d'aeil vers le policier, quelques sourires, mais aucune conversation ne s'interrompit. Karim perçut plusieurs langues différentes: du français, de l'anglais, une langue slave aussi, peut-être du polonais. Sur les conseils de la sueur, il s'assit à
l'extrémité de la table, devant une assiette creuse emplie d'une soupe aux grumeaux ocre.
- Mangez, mon fils. Un grand garçon comme vous...
" Mon fils ", toujours... Mais Karim n'avait pas le coeur àrabrouer la sueur. Il baissa les yeux vers son assiette et se dit qu'il n'avait pas mangé depuis la veille. Il avala la soupe en quelques cuillerées, puis dévora plusieurs tartines de pain et de fromage. Chaque aliment avait le go˚t intime et singulier des mets fabriqués chez soi, avec les moyens du bord. Il se servit de l'eau, dans un broc d'inox, puis leva le regard: la sueur l'observait, échangeant quelques commentaires avec ses compagnes.
Elle murmura
-Nous parlions de votre coiffure...
- Eh bien ?
La sueur émit un petit rire.
- Ces nattes, comment faites-vous ?
- C'est naturel, répondit-il. Les cheveux crépus se forment naturellement en nattes, si vous les laissez pousser. En JamaÔque, on appelle ça des dreadlocks. Les hommes ne se coupent jamais les cheveux et ne se rasent pas. C'est contraire à leur religion, comme les rabbins. Lorsque les 208
dreadlocks sont assez longues, ils les remplissent de terre afin qu'elles soient plus lourdes et...
Disant cela, Karim s'arrêta. L'enjeu de sa visite venait de revenir en force dans sa mémoire. Il entrouvrit les lèvres pour expliquer son enquête, mais c'est la sueur qui demanda, d'un ton grave
- que voulez-vous, mon fils ? Pourquoi portez-vous un pistolet sous votre veste ?
-Je suis de la police. Je dois voir sueur Andrée. Absolument.
Les religieuses continuaient de converser, mais le lieutenant comprit qu'elles avaient entendu sa requête. La femme déclara
- Nous allons l'appeler. (Elle fit discrètement signe à une de ses voisines, puis s'adressa à Karim :) Venez avec moi.
Le flic s'inclina face à la tablée, en signe d'adieu et de remerciement. Un bandit de grand chemin, saluant celles qui lui avaient offert l'hospitalité. Ils empruntèrent de nouveau le couloir brillant. Leurs pas ne produisaient aucun bruit. Soudain, la religieuse se retourna.
- On vous a prévenu, n'est-ce pas ?
- De quoi ?
-Vous pourrez lui parler, mais vous ne pourrez la voir. Vous pourrez l'écouter, mais vous ne pourrez l'approcher.
Karim scrutait les bords du voile, arqués comme une vo˚te d'ombre. Il songea à une nef, à un dôme enluminé d'azur, à des cloches déchirant le ciel de Rome, ce genre de clichés qui vous traversent la tête quand vous voulez mettre un visage sur le Dieu des catholiques.
- Les ténèbres, souffla la femme. Sueur Andrée a fait voeu de ténèbres.
Voilà quatorze ans que nous ne l'avons pas vue. A ce jour, elle doit être aveugle.
Dehors, les derniers rayons du soleil disparaissaient derrière les édifices massifs. Des aplats de froideur s'abattaient sur la cour déserte. Ils s'acheminèrent vers l'église aux hautes tours. Sur le flanc droit du b
‚timent, ils découvrirent une nouvelle petite porte de bois. La religieuse fouilla dans
209
les replis de sa robe. Karim perçut des cliquetis de clés, des raclements contre la pierre.
La sueur l'abandonna devant la porte entrouverte.
L'obscurité semblait habitée, peuplée d'odeurs humides, de cierges vacillants, de pierres usées. Karim fit quelques pas et leva les yeux. Il ne distinguait pas les hauteurs de la vo˚te. Les rares reflets des vitraux étaient déjà rongés par le crépuscule, les flammes des cierges semblaient prisonnières du froid, de l'écrasante immensité de l'église.
Il croisa un bénitier en forme de coquillage, dépassa des confessionnaux, puis longea des alcôves qui paraissaient cacher des objets secrets de culte. II remarqua un nouveau chandelier noir‚tre, supportant quantité de cierges qui br˚laient dans des flaques de cire.
Ces lieux éveillaient en lui de sourdes réminiscences. Malgré ses origines, malgré la couleur de sa peau, son inconscient était imprégné du credo catholique. Il se souvenait des mercredis frileux du foyer, o˘ les séances télé de l'après-midi étaient toujours précédées par les cours de catéchisme. Le martyre du Chemin de croix. La bienveillance du Christ. La multiplication des pains. Toutes ces conneries... Karim sentit monter en lui une vague de nostalgie et une étrange tendresse pour ses éducateurs ; il s'en voulut d'éprouver de tels sentiments. Le Beur ne voulait pas avoir de souvenirs ni de faiblesse à l'égard de son passé. Il était un fils du présent. Un être de l'instant. C'est du moins comme cela qu'il aimait s'envisager.
Il longea encore les vo˚tes. Derrière les treillis de bois, au fond des niches, il discernait des tapis sombres, des gravats blanch‚tres, des tableaux tissés d'or. Une odeur de poussière enveloppait chacun de ses pas.
Soudain, un bruit grave lui fit tourner la tête. Il lui fallut quelques secondes pour distinguer l'ombre dans l'ombre - et l‚cher la crosse de son Glock qu'il avait saisie instinctivement.
Au creux d'une alcôve, sueur Andrée se tenait parfaitement immobile.
210
31
ELLE inclinait son visage et son voile dissimulait entièrement ses traits.
Karim comprit qu'il ne verrait pas cette figure et il eut une illumination.
La sueur et le petit garçon partageaient peut-être un signe, une marque sur leur visage, qui révélait un lien de parenté. La sueur et le petit garçon étaient peut-être mère et fils. Cette pensée lui empoigna l'esprit, comme un étau, au point qu'il n'entendit pas les premiers mots de la femme.
- qu'avez-vous dit? marmonna-t-il.
-Je vous ai demandé ce que vous vouliez.
La voix était grave, mais douce. Les crins d'un archet, voilant le timbre d'un violon.
- Ma sueur, j'appartiens à la police. Je suis venu vous parler de Jude.
Le voile sombre ne bougea pas.
- Il y a quatorze ans, reprit Karim, dans une petite ville appelée Sarzac, vous avez volé ou détruit toutes les photographies qui concernaient un petit garçon, Jude Itero. A Cahors, vous avez soudoyé un photographe. Vous avez trompé des enfants. Vous avez provoqué des incendies, commis des vols.
Tout ça pour effacer un visage sur le papier glacé de quelques photos.
Pourquoi ?
La sueur restait immobile. Son voile formait un arceau de néant.
-J'exécutais des ordres, prononça-t-elle enfin.
- Des ordres ? De qui ?
- De la mère de l'enfant.
Karim sentit des picotements lui parcourir tout le corps.
Il savait que la femme disait la vérité. En une seconde, le flic renonça à
son hypothèse sueur/mère/fils.
La religieuse ouvrit la barrière de bois qui la séparait de Karim. Elle passa devant lui et marcha d'un pas ferme vers les chaises de paille. Elle s'agenouilla près d'une colonne, sur un prie-Dieu, nuque inclinée. Karim passa dans la rangée supérieure et s'assit en face d'elle. Des odeurs de paille tressée, de cendres, d'encens l'assaillirent.
-Je vous écoute, dit-il en scrutant la tache d'ombre, àl'endroit du visage.
- Elle est venue me voir, un dimanche soir, au mois de juin 82.
-Vous la connaissiez ?
- Non. Nous nous sommes rencontrées ici même. Je n'ai pas vu ses traits.
Elle ne m'a pas donné son nom ni aucun renseignement. Elle m'a seulement dit qu'elle avait besoin de moi. Pour une mission particulière... Elle voulait que je détruise les photographies scolaires de son enfant. Elle voulait effacer toute trace de son visage.
-Pourquoi voulait-elle l'anéantir?
- Elle était folle.
-Je vous en prie. Trouvez une autre explication.
- Elle disait que son enfant était poursuivi par des diables.
- Des diables ?
- C'est ainsi qu'elle s'exprimait. Elle disait qu'ils recherchaient son visage...
- Elle n'a donné aucune autre explication ?
- Non. Elle disait que son fils était maudit. que son visage était une preuve, une pièce à conviction, qui reflétait le maléfice des diables. Elle disait aussi qu'elle et son fils avaient gagné deux années sur la malédiction, mais que le malheur venait de les rattraper, que les diables rôdaient de nouveau. Ses paroles n'avaient aucun sens. Une folle. C'était une folle.
Karim captait chaque mot de sueur Andrée. Il ne comprenait pas ce que signifiait cette histoire de " preuve ", 212
mais une vérité était claire : les deux années de répit étaient celles passées à Sarzac, dans le plus strict anonymat. D'o˘ venaient donc cette mère et son fils ?
- Si le petit jude était réellement poursuivi par des êtres menaçants, pourquoi confier une mission secrète à une religieuse, dont chacun se souviendrait ?
La femme ne répondit pas.
- S'il vous plaît, ma sueur, murmura Karim.
- Elle disait que, pour cacher son enfant, elle avait tout essayé, mais que les diables étaient beaucoup plus forts que cela. Elle disait qu'il ne lui restait plus qu'à exorciser le visage.
- quoi ?
- Selon elle, il fallait que ce soit moi qui obtienne ces photos puis qui les br˚le. Cette mission aurait valeur d'exorcisme. Je libérerais de cette manière le visage de son enfant.
- Ma sueur, je ne comprends rien.
-Je vous dis que cette femme était folle.
-Mais pourquoi vous? Bon sang, votre monastère est àplus de deux cents kilomètres de Sarzac !
La sueur garda encore le silence, puis
- Elle m'avait cherchée. Elle m'avait choisie.
- qu'est-ce que vous voulez dire ?
-Je n'ai pas toujours été carmélite. Avant que la vocation ne naisse en moi, j'étais une mère de famille. J'ai d˚ abandonner mon mari et un petit garçon. La femme pensait que, pour cette raison, je serais sensible à sa requête. Elle avait raison.
Karim scrutait toujours l'anse d'ombre. Il insista
- Vous ne me dites pas tout. Si vous pensiez que cette femme était folle, pourquoi lui avoir obéi ? Pourquoi avoir parcouru des centaines de kilomètres pour quelques photographies ? Pourquoi avoir menti, volé, détruit?
-A cause de l'enfant. Malgré la démence de cette femme, malgré son discours absurde, je... je sentais que l'enfant était en danger. Et que la seule manière de l'aider
213
était d'exécuter les ordres de sa mère. Ne serait-ce que pour calmer cette furie.
Abdouf déglutit. Ses picotements revinrent en force. II s'approcha et prit sa voix la plus apaisante.
-Parlez-moi de la mère. De quoi avait-elle l'air, physiquement ?
- Elle était très grande, très forte. Elle mesurait au moins un mètre quatre-vingts. Ses épaules étaient larges. Je n'ai jamais vu son visage, mais je me souviens qu'elle portait une vraie tignasse noire et ondulée, qui auréolait sa tête. Elle portait aussi des lunettes, aux grosses montures. Elle était toujours vêtue de noir. Des espèces de pulls en coton ou en laine...
- Et le père de Jude ? Elle ne vous en a jamais parlé ?
-Jamais, non.
Karim empoigna le bois du prie-Dieu et se pencha encore. Instinctivement, la femme recula
- Combien de fois est-elle venue ? reprit-il.
- quatre ou cinq fois. Toujours le dimanche. Le matin. Elle m'avait donné
une liste de noms et d'adresses - le photographe, les familles qui pouvaient posséder les photus. Pendant la semaine, je me débrouillais pour récupérer les images. Je retrouvais les familles. Je mentais. Je volais.
J'ai soudoyé le photographe, avec l'argent qu'elle m'avait donné...
- Elle récupérait les photos ensuite ?
-Non. Je vous l'ai dit: elle voulait que ce soit moi qui les br˚le... quand elle venait, elle cochait simplement les noms sur sa liste... Lorsque tous les noms ont été barrés, j'ai... j'ai senti qu'elle était rassérénée. Elle a disparu, àjamais. Pour ma part, je me suis engloutie dans les ténèbres.
J'ai choisi l'obscurité, l'isolement. Seul le regard de Dieu m'est tolérable. Depuis cette époque, il ne se passe pas un jour sans que je prie pour le petit garçon. Je...
Elle s'arrêta net, paraissant soudain comprendre une vérité implicite.
214
- Pourquoi venez-vous ici ? Pourquoi cette enquête ? Seigneur, Jude n'est pas...
Karim se leva. Les odeurs d'encens lui br˚laient la gorge. Il se rendit compte qu'il respirait bruyamment, la bouche ouverte. Il déglutit puis jeta un regard du côté de sueur Andrée.
-Vous avez fait ce que vous deviez faire, dit-il d'une voix sourde. Mais cela n'a servi à rien. Un mois plus tard, le petit môme était mort. Je ne sais pas comment. Je ne sais pas pourquoi. Mais la femme était moins folle que vous ne pensez. Et la tombe de Jude a été profanée hier soir, àSarzac.
Je suis maintenant quasiment certain que les coupables de cet acte sont les diables qu'elle craignait à l'époque. Cette femme vivait dans un cauchemar, ma sueur. Et ce cauchemar vient de se réveiller.
La sueur gémit, tête baissée. Son voile dessinait des versants de soie noire et blanche. Karim continua, d'une voix de plus en plus forte. Son timbre rauque s'élevait dans l'église et il ne savait déjà plus pour qui il parlait: pour elle, pour lui, ou pour jude.
-Je suis un flic sans expérience, ma sueur. Je suis un voyou et j'avance en solitaire. Mais en un sens, les salopards de la nuit dernière ne pouvaient pas plus mal tomber. (Il empoigna de nouveau le prie-Dieu.) Parce que j'ai fait une promesse au petit gosse, vous pigez ? Parce que je viens de nulle part et que rien ni personne ne pourra m'arrêter. Je cours pour mes propres couleurs, vous pigez ? Mes propres couleurs !
Le policier se pencha. Il sentit les esquilles craquer sous ses doigts.
- Maintenant, c'est le moment de cogiter, ma sueur. Trouvez quelque chose, n'importe quoi, pour me mettre sur la voie. Je dois remonter la trace de la mère de Jude.
Toujours inclinée, la religieuse niait de la tête.
-Je ne sais rien.
-Réfléchissez! O˘ pourrai je retrouver cette femme ?
Après Sarzac, o˘ est-elle allée ? Et avant tout ça, d'o˘ venait 215
elle ? Donnez-moi un détail, un indice, qui me permette de continuer l'enquête!
Sueur Andrée réfréna ses sanglots.
-Je... je crois qu'elle venait avec lui.
-Avec lui?
-Avec l'enfant.
-Vous l'avez vu ?
-Non. Elle le laissait en ville, près de la gare, dans un parc d'attractions. La fête existe toujours, mais je n'ai jamais eu le courage d'aller voir les forains, je... Peut-être que l'un d'entre eux se souviendra du petit garçon... C'est tout ce que je sais...
- Merci, ma sueur.
Karim partit au pas de course. Sur le vaste parvis, ses chaussures ferrées crissèrent comme des silex. Il stoppa dans l'air glacé, raide comme un paratonnerre, et scruta le ciel. Ses lèvres murmurèrent, dans une brisure d'angoisse
- Bordel, mais o˘ je suis, là... O˘ je suis?
32
LE parc d'attractions s'étirait dans le crépuscule, le long d'une voie ferrée, au sortir de la petite ville déserte. Les stands crachaient leurs lueurs et leur musique, à vide. Il n'y avait pas un badaud, pas une famille pour venir fl‚ner ici un lundi soir. Au loin, la mer sombre entrouvrait ses m‚choires blanch‚tres à coups de vagues mauvaises.
Karim s'approcha. Une grande roue tournait au ralenti. Ses rayons étaient constellés de petits lampions, dont la
216
moitié seulement s'allumaient par alternance, comme tremblotant sous l'effet d'un court-circuit. Des autos tamponneuses caracolaient à
l'aveuglette, des attractions uniformes se dressaient sous des b‚ches fouettées par le vent
tombolas, jeux d'arcades, spectacles misérables... De l'église ou de cette fête, Abdouf n'aurait su dire ce qui le déprimait le plus.
Sans conviction, il commença à interroger les forains. II évoqua un gosse du nom de Jude Itero, murmura la date
juillet 82. La plupart du temps, les visages ne cillèrent pas plus que des momies fripées. Parfois, il obtenait des borborygmes négatifs. D'autres fois des remarques incrédules
" Y a quatorze ans ? Et pis quoi encore ? " Karim sentait monter en lui un profond découragement. qui aurait pu se souvenir? Combien de dimanches Jude était-il réellement venu ici ? Trois, quatre, cinq, à tout casser ?
Par pure persévérance, le Beur fit le tour complet du parc, se convainquant que le gosse s'était peut-être passionné pour telle ou telle attraction, ou avait sympathisé avec un forain...
Pourtant, il acheva son tour de piste sans le moindre résultat. Il scruta le bord de mer. Les vagues roulaient toujours leurs langues d'écume, autour des pilotis de la digue. Le flic songea à une mer de goudron. Il lui semblait qu'il était parvenu à un no man's land o˘ il n'y avait plus rien à
glaner. Un souvenir de môme lui revint: la ville magique de Pinocchio, o˘
les sales mouflets étaient pris au piège, attirés par des attractions fabuleuses, avant d'être transformés en ‚nes.
En quoi s'était transformé Jude ?
Le flic s'apprêtait à retourner à sa voiture lorsqu'il remarqua un petit cirque, au bout d'un terrain vague.
Il se dit qu'il devait enfoncer chaque jalon, au nom de son enquête. Il se remit en marche, les épaules lasses, et parvint au dôme de toile. Il ne s'agissait pas réellement d'un cirque - plutôt d'une tente précaire qui devait abriter une poignée d'attractions foireuses. Au-dessus du portail 217
branlant, une banderole de plastique affichait, en lettres torsadées: " Les Braseros ". Tout un programme. De deux doigts, le flic souleva la tenture qui faisait office de porte.
Il resta en arrêt devant le spectacle aveuglant qui l'attendait à
l'intérieur. Des flammes. Des raclements sourds. Des odeurs d'essence, charriées par les courants d'air. Un bref instant, le lieutenant songea à
une machine survoltée, tissée de feu et de muscles, de br˚lots et de bustes humains. Puis il comprit qu'il contemplait simplement, sous des lampes anémiées, une sorte de ballet de cracheurs de feu. Des hommes au torse nu, luisants de sueur et d'essence, qui expectoraient leur salive inflammable sur des torches irascibles. Les hommes se déplacèrent en arc de cercle, formant une ronde maléfique. Nouvelle goulée d'essence. Nouvelles flammes.
Certains des hommes se courbèrent, d'autres bondirent au-dessus de leur échine, crachant encore leur sortilège éblouissant.
Le policier songea aux diables qui pourchassaient la mère de Jude. Tout, dans ce long cauchemar, entretenait une parité d'atmosphères, une même inquiétude vénéneuse. " Chaque crime est un noyau atomique ", disait le flic en brosse.
Karim s'assit sur les gradins de bois et observa quelques instants les apprentis dragons. II sentait qu'il devait rester ici, interroger ces hommes. Pourquoi, il ne le savait pas. Enfin, l'un des Braseros daigna le remarquer. Il stoppa son manège et se dirigea vers lui, tenant toujours sa broche noir‚tre qui vomissait encore quelques flammèches. Il ne devait pas avoir trente ans, mais ses traits semblaient avoir été creusés par des années qui comptaient double. Des années de taule, sans aucun doute.
Tignasse brune, peau brune, pupilles brunes. Et l'air lancinant du mec toujours en avance d'un mauvais coup.
- Tu es des nôtres? demanda-t-il.
- Des vôtres ?
- Ouais. T'es forain ? Tu cherches du boulot?
Karim joignit ses mains, paume contre paume.
218
- Non, je suis flic.
- Flic ?
Le cracheur de feu s'approcha et cala son talon contre le gradin inférieur, juste au-dessous de Karim.
- Mec, t'as pas la gueule de l'emploi.
Le flic arabe pouvait sentir le torse br˚lant de l'homme. II dit
- Tout dépend de l'idée qu'on se fait de l'emploi.
-qu'est-ce que tu veux? T'es quand même pas de la territoriale ?
Karim ne répondit pas. Il engloba d'un regard le dôme de toile rapiécée, les saltimbanques au centre de la piste, puis se fit la réflexion qu'en 1982 ce jeune type devait avoir une quinzaine d'années. Y avait-il la moindre chance pour qu'il ait croisé jude ? Aucune. Mais une pulsion le taraudait encore. Il demanda
- Il y a quatorze ans, tu étais déjà dans le coin ?
-Y a des chances, ouais. Le cirque appartient à mes vieux.
Karim prononça d'un trait
-Je suis sur la trace d'un petit môme, qui est peut-être venu ici, à
l'époque. En juillet 82, pour être exact. Plusieurs dimanches de suite. Je cherche des gens qui se souviendraient de lui.
Le cracheur de feu scruta la vérité dans les yeux de Karim.
- Mec, t'es pas sérieux ?
-Je n'en ai pas l'air ?
- Comment s'appelait ton môme ?
-Jude. Jude Itero.
- Tu penses vraiment qu'on peut se souvenir d'un gamin qu'est p't'être passé dans notre cirque, y a quatorze ans ?
Karim se leva et s'extirpa des gradins.
- Laisse tomber.
Le jeune homme l'agrippa brusquement par la veste.
-Jude est venu plusieurs fois. Il restait planté devant 219
nous, pendant qu'on répétait. Il était comme hypnotisé. Un vrai môme de pierre.
- quoi ?
L'homme monta une marche et se plaça au niveau de Karim. Le flic sentait son haleine chargée d'essence. Le cracheur reprit
- Mec, c'était un été torride. A faire fondre les rails. Jude s'est pointé
quatre dimanches de suite. On avait presque le même ‚ge. On a joué
ensemble. J'lui ai appris à cracher le feu. Des histoires de mômes. Y a pas à passer l'hiver là-dessus.
Karim fixa le jeune Brasero.
- Et tu te souviens de ce gosse, quatorze ans plus tard ? - C'est bien ce que tu espérais, non ?
Le flic haussa le ton
-Je te demande comment tu peux te souvenir de ça.
Le type sauta sur le sol de terre battue, joignit les talons puis porta sa broche au plus près de ses lèvres. Il irisa sa torche de quelques gouttes de salive chargées de fuel. Une pluie d'étincelles jaillit.
- Mec, c'est que Jude avait quelque chose de spécial.
Karim frémit
- Au visage ? Il avait quelque chose au visage ?
- Non, pas au visage.
-Alors, quoi ?
Le jeune homme cracha encore quelques flammèches puis éclata de rire
- Mec, Jude était une petite fille.
220
33
LENTEMENT, la vérité prenait corps.
Selon le cracheur de feu, l'enfant qu'il avait rencontré à quatre reprises était une petite fille, soigneusement déguisée en garçon. Cheveux coupés court, vêtements appropriés, manières de petit gars. L'homme était catégorique: "Jamais elle m'a dit qu'elle était une petite fille... C'était son secret, tu piges ? Simplement, j'ai tout d'suite remarqué qu'un truc clochait. D'abord, elle était très belle. Un vrai canon. Et pis y avait sa voix. Et même ses formes. Elle devait avoir dix-douze ans. «a commençait à
se voir. Y avait aussi d'aut'trucs. Elle portait des machins dans les yeux, qui lui changeaient la couleur des iris. Elle avait les yeux noirs, mais c't'ait un noir d'encre, un noir artificiel. Même môme, j'm'en rendais compte. Et elle s'plaignait toujours qu'elle avait mal aux yeux. Des douleurs jusqu'au fond de la tête, qu'elle disait... "
Karim rassemblait les éléments. La mère de Jude craignait plus que tout les diables qui voulaient détruire son enfant. C'est sans doute pour cette raison qu'elle avait d'abord quitté une première ville pour atterrir à
Sarzac. Là, et Karim aurait d˚ y penser, elle avait emprunté une nouvelle identité, changé le nom de son enfant, et l'avait même transformé en profondeur, en changeant son sexe. Il n'y avait ainsi plus aucune chance que quiconque ne le repère ou ne le reconnaisse. Pourtant, deux ans plus tard, les diables étaient réapparus dans la nouvelle ville, à Sarzac. Ils cherchaient toujours l'enfant et étaient tout près de le découvrir.
221
De la découvrir.
La mère avait paniqué. Elle avait détruit tous les documents, tous les registres, toutes les fiches qui comportaient le nom, même d'emprunt, de sa petite fille. Et surtout les photos, car une chose était s˚re: les diables, s'ils ne possédaient pas le nouveau nom de l'enfant, connaissaient son visage. C'est même ce visage qu'ils recherchaient: la preuve, la pièce à
conviction. C'est pour cette raison qu'ils devaient se concentrer, en tout premier lieu, sur les photos de classe, afin de repérer ce visage traqué.
Mais d'o˘ venaient ces poursuivants ? Et qui étaient-ils ?
Karim interrogea Brasero junior:
- La petite fille, elle ne t'a jamais parlé de diables ?
Le jeune forain manipulait toujours sa torche.
-Des diables ? Non. Les diables... (il désigna ses collègues en ricanant)... c'étaient plutôt nous. Etjude, elle parlait pas beaucoup. J'te dis: on était mômes. J'lui ai juste appris à cracher le feu...
- «a l'intéressait ?
- Tu veux dire que ça la fascinait. Elle disait qu'elle voulait apprendre... pour se défendre. Et défendre aussi sa maman... C'tait une gosse... réellement bizarre.
- Sur sa mère, elle ne t'a rien dit?
-Non. J'l'ai même jamais vue... Jude restait une heure ou deux avec moi, et pis d'un coup, elle disparaissait... Le genre Cendrillon. Elle s'est éclipsée comme ça plusieurs fois, et pis elle est plus jamais rev'nue...
- Tu ne te souviens de rien ? D'un détail qui pourrait m'aider, d'un fait singulier?
- Non.
- Son prénom, par exemple... Elle ne t'a jamais dit comment elle s'appelait... vraiment ?
- Non. Mais quand j'y pense, y avait un truc auquel elle tenait...
- quoi ?
-Moi, je l'ai tout de suite appelée " Jioude ", avec l'accent anglais, comme dans la chanson des Beatles. Mais
222
elle, ça la mettait en rogne. Elle voulait que je l'appelle Ju-de, avec l'accent français. Je revois encore sa petite bouche: " Ju-de. "
Le forain eut un sourire qui revenait de loin ; des tumulus semblèrent se cristalliser dans ses pupilles. Karim pressentit que le dragon avait d˚
être furieusement amoureux de la petite fille. L'homme questionna à son tour
- Tu mènes une enquête? Pourquoi? qu'est-ce qui se passe avec elle ?
Aujourd'hui, elle doit être ‚gée de...
Karim n'écoutait plus. Il songeait à la petite Jude, qui avait suivi deux années de scolarité sous une fausse identité. Comment la mère avait-elle pu falsifier les papiers d'identité de son enfant, lors de son inscription scolaire ? Comment avait-elle pu la faire passer pour un petit garçon aux yeux de tous, notamment d'une institutrice qui côtoyait l'enfant chaque jour?
Soudain, le flic eut une idée. Il leva les yeux et demanda à l'homme-torche
- Il y a un téléphone ici ?
- Pour qui tu nous prends ? Des clodos ? Suis-moi.
Abdouf lui emboîta le pas.
Le forain abandonna Karim dans une petite cahute de bois peinte, au bout de la piste de sable. Un téléphone était posé sur une tablette. Le flic composa le numéro de la directrice de l'école jean-Jaurès. Le vent claquait furieusement sous la tente. Il apercevait au loin les cracheurs de feu.
Trois sonneries retentirent, puis une voix masculine répondit.
- Je voudrais parler à Mme la directrice, expliqua Karim, maîtrisant son excitation.
- De la part de qui ?
- Lieutenant Karim Abdouf
quelques secondes plus tard, la voix essoufflée de la femme résonnait dans le combiné. Le policier commença sans préambule 223
-Vous vous souvenez de l'institutrice dont vous m'avez parlé, qui avait quitté Sarzac à la fin de l'année 82 ?
- Bien s˚r.
-Vous m'avez dit qu'elle avait supervisé le CMl en 81, puis le CM2 en 82.
- C'est exact.
- En fait, elle a suivi Jude Itero d'une classe à l'autre, non?
-Oui. On peut présenter les choses ainsi, mais je vous l'ai dit: il est fréquent qu'une institutrice...
- Comment s'appelait-elle ?
-Attendez, je reprends mes notes...
La directrice farfouilla dans ses papiers.
- Fabienne Pascaud.
…videmment, ce nom ne disait rien à Karim. Et il n'avait aucun point commun, aucune résonance avec le pseudonyme de l'enfant. Le flic se cognait l'esprit sur chaque nouvelle information. Il demanda
-Vous avez son nom de jeune fille ?
-Mais c'est son nom de jeune fille.
- Elle n'était pas mariée ?
- Elle était veuve. C'est en tout cas ce que je vois sur sa fiche. C'est bizarre. Elle paraît avoir repris son premier patronyme Karim souffla dans le combiné - Attendez une minute. Il s'agenouilla et écrivit dans le sable, d'une main nerveuse, les deux noms, en lettres capitales, l'un en dessous de l'autre
FABIENNE H…RAULT
JUDE IT'ERO
Il y avait une même consonance, une même tonalité dans les deux dernières syllabes. Il réfléchit quelques instants, puis effaça avec la main ce qu'il venait d'inscrire dans la poussière. Il écrivit alors, en détachant les syllabes
JU-DI-TE-RO
Puis
JUDITH H…RAULT
Il faillit pousser un rugissement de triomphe. Jude Itero s'appelait en réalité Judith Hérault. Le petit garçon était une petite fille. Et la mère était bien l'institutrice. Elle avait
- quel était son nom d'épouse ? repris son nom de jeune fille, pour mieux brouiller les
-
pistes, et adapté le prénom de son enfant au masculin, sans Attendez
Voilà: Hérault. H.….RA.U.L.T.
doute pour
ne pas troubler encore la gosse, ou ne pas
Nouvelle impasse. Karim faisait fausse route.
-Bon. Je vous remercie, je
risquer qu'elle ne commette
d'impairs face à sa nouvelle
Ce fut un flash. Une fulgurante. S'il avait raison, si cette femme était bien la mère de Jude, le nom de famille de la petite fille devait être, initialement, Hérault. Et son prénom...
Karim entendit de nouveau la remarque du forain, sur la prononciation du prénom de la petite gosse. Elle tenait absolument à ce qu'on le prononce comme il s'écrivait, àla française. Pourquoi ? N'était-ce pas parce qu'il lui rappelait son vrai prénom ?Son prénom de petite fille ?
224
identité.
Karim serra les poings. Il était certain que les choses s'étaient organisées de cette manière. La femme avait pu trafiquer l'identité de son enfant dans l'école, parce qu'elle était elle-même dans la place. Cette hypothèse expliquait tout: la facilité avec laquelle la femme avait abusé
tout le monde à Sarzac, la discrétion avec laquelle elle avait subtilisé
les documents officiels. D'une voix frémissante, il demanda à la directrice 225
- Pourriez-vous obtenir des informations plus précises sur cette institutrice, à l'académie ?
- Ce soir ?
- Ce soir, oui.
-Je... Oui, je connais des gens. C'est possible. que voulez-vous savoir ?
-Je veux savoir o˘ Fabienne Pascaud-Hérault s'est installée après son départ de Sarzac. Je veux aussi savoir o˘ elle a enseigné avant son arrivée dans votre ville. Trouvez aussi des personnes qui l'ont connue. Vous avez un téléphone cellulaire ?
La femme acquiesça, donna son numéro. Elle semblait légèrement dépassée.
Karim reprit
- Combien de temps vous faut-il pour vous rendre vousmême à l'académie et obtenir ces informations ?
- Deux heures environ.
-Emmenez votre portable. Je vous rappelle dans deux heures.
Karim s'extirpa de la cahute et salua de la main les Braseros, qui avaient repris leur danse de Saint-Guy.
34
DEUX heures à tuer.
Karim réajusta son bonnet et s'achemina vers son break. L'ombre était balayée par un vent chargé de miasmes marins, qui semblait fissurer la terre et l'asphalte. Deux heures à tuer. Il se dit que, peut-être, cette région ne lui avait pas encore tout donné.
Il tenta d'imaginer Fabienne et Judith Hérault, les deux êtres solitaires qui venaient ici chaque dimanche d'été. Il
226
imagina la scène avec précision, se repassant chaque aspect, chaque détail qui pouvait peut-être lui murmurer une nouvelle voie à suivre. Il distinguait la mère et sa fille, à la lumière du matin, marchant en toute discrétion dans une région o˘ personne ne les connaissait. La femme, déterminée, obsédée par le visage de son enfant. Et elle, la môme androgyne, fermée à double tour sur sa peur.
Abdouf n'aurait su dire pourquoi, mais il imaginait ce couple étrange scellé dans la même détresse. Il les voyait main dans la main, marchant en silence... Comment venaient-elles ici ? Par le train ? Par la route ?
Le lieutenant décida de visiter toutes les gares ferroviaires des environs, les stations d'autoroute, les gendarmeries, en quête d'une trace, d'un procès-verbal, d'un souvenir...
Deux heures à tuer: c'était cela ou rien.
Il démarra sous le ciel qui rougeoyait dans les dernières braises du soleil couchant. Les nuits d'octobre se recroquevillaient déjà dans leur obscurité
précoce.
Karim trouva une cabine téléphonique et appela d'abord le SRPJ de Rodez, en quête d'une voiture immatriculée au nom de Fabienne Pascaud ou de Fabienne Hérault dans le département du Lot, en 1982. En vain. Il n'y avait pas de carte grise à ces patronymes. Il reprit sa voiture et focalisa ses recherches sur les gares environnantes, sans abandonner totalement la possibilité d'un véhicule personnel.
Il visita quatre stations ferroviaires. Pour obtenir quatre fois zéro.
Abdouf avalait les kilomètres, en cercles concentriques, autour du monastère et du parc d'attraction. Il n'apercevait que de hautes figures fantomatiques dans le halo de ses phares: des arbres, des roches, des tunnels... Il se sentait bien. L'adrénaline lui chauffait les membres, et l'excitation maintenait toutes ses facultés en éveil. Le Beur retrouvait les sensations qu'il aimait, celles de la nuit, de la peur. Ces sensations découvertes au coeur des parkings, alors qu'il limait ses premières clés derrière les pylônes. Karim ne craignait pas les ténèbres : c'était son monde, son
227
manteau, ses eaux profondes. Il s'y sentait en sérénité, tendu comme une arme, puissant comme un prédateur.
A la cinquième gare, le flic ne surprit qu'une zone de fret, encombrée de vieux wagons et de turbines bleu‚tres. Il repartit dans l'instant mais pila aussitôt après. Il se trouvait sur un pont, au-dessus de l'autoroute, la sortie de SèteOuest. Il scruta la petite station de péage, à trois cents mètres de là. Son instinct lui ordonna d'y effectuer une vérification.
Enfoncer chaque jalon, toujours.
Il emprunta la voie d'accès et tourna aussitôt à droite, franchissant une rangée de troènes. Il y avait là plusieurs b‚timents en préfabriqué : les bureaux de la station d'autoroute. Aucune lumière. Pourtant, près des hangars attenant aux baraques, le lieutenant repéra un homme. Il braqua encore, gara la voiture et marcha droit vers la silhouette qui s'affairait au pied d'un haut camion.
Le vent ‚cre redoublait. Tout était sec, mat, poudreux, comme enveloppé
d'un souffle salin. Le flic enjamba des panneaux de signalisation routière, des pelles, des b‚ches plastiques. Il frappa la benne du camion - un convoi de sel - et produisit un fracas métallique.
L'homme sursauta; sa cagoule ménageait seulement un espace pour les yeux.
Ses sourcils gris‚tres se froncèrent.
- qu'est-ce qu'y a ? qui vous êtes ?
- Le Diable.
- Hein ?
Karim sourit en s'appuyant contre la benne.
-Je plaisante. C'est la police, papa. J'ai besoin de renseignements.
- Des renseignements ? Y a personne jusqu'à demain matin, je...
- Les stations d'autoroute fonctionnent vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
- Le receveur est dans sa cabine, et moi j'travaille ici...
- C'est bien ce que je dis. On va aller toi et moi dans le 228
bureau. Tu vas boire un petit café, pendant que je jette un oeil au PCI.
- Le... PCI ? Mais... qu'est-ce que vous cherchez ?
-Je t'expliquerai tout ça au chaud.
Les bureaux étaient à l'image de l'ensemble: étriqués et provisoires. Des murs étroits, des portes creuses, des bureaux de formica. Tout était éteint, tout était mort, excepté un ordinateur qui vibrait dans la pénombre. Le PCI - la centrale d'informations qui tournait en boucle tout au long de l'année et assurait un relais d'information sur l'ensemble du réseau autoroutier régional. Chaque accident, chaque panne, chaque déplacement des agents routiers étaient consignés dans cette mémoire.
Le vieil homme voulut manipuler lui-même l'ordinateur. Il souleva sa cagoule. Karim murmura à son oreille
-Juillet 82. A toi de jouer. Je veux tout savoir. Les accidents. Les dépannages. Le nombre d'usagers. La moindre anecdote. Tout.
Le vieux retira ses gants et souffla sur ses doigts pour les réchauffer. Il pianota durant quelques secondes. Un listing apparut, correspondant au mois de juillet 82. Des chiffres, des données, des dépannages. Rien qui n'éveill
‚t quoi que ce soit.
- Tu peux effectuer une recherche par nom? demanda Karim, penché au-dessus de l'homme.
- …pèle.
-J'en ai plusieurs: Jude Itero, Judith Hérault, Fabienne Pascaud, Fabienne Hérault
-Elles sont combien comme ça? grommela l'agent, en intégrant les patronymes.
Mais une réponse clignota, au bout de quelques secondes. Karim s'approcha.
- qu'est-ce qui se passe ?
- Le PCI a quelque chose, à l'un des noms. Mais pas en juillet 82.
- Continue la recherche.
L'homme tapa plusieurs commandes-clavier. Les rensei-229
gnements s'affichèrent, en lettres fluorescentes sur l'écran sombre. Le flic sentit son corps se pétrifier. La date lui hurla au visage: 14 ao˚t 1982. Le jour inscrit sur la tombe de Jude. Et c'était bien ce nom qui ouvrait le dossier: Jude Itero.
-j'me souvenais pas du nom, souffla le papy. Mais j'me souviens de l'accident. Un truc atroce, près du HéronCendré. La voiture a dérapé. Elle a traversé la bordure centrale et s'est écrasée contre l'encoignure d'un mur antibruit, juste en face. On les a retrouvés, la mère et le fils, fracassés dans les tôles. Mais y a qu'le môme qui y est passé. Il était à
l'avant. La mère s'en est sortie avec seulement des contusions. Y avait une gerbe de sang qui traversait les deux axes. Deux fois trois voies, tu t'imagines ?
Karim ne parvenait pas à maîtriser ses tremblements. Ainsi s'était achevée la cavale de Fabienne et de Judith Hérault. A cent trente kilomètres à
l'heure, contre un mur antibruit. C'était aussi absurde que cela. Et aussi simple. Le flic étouffa un cri de colère. Il ne pouvait se convaincre que toute l'aventure, toutes les précautions de la femme s'étaient anéanties en un seul dérapage.
Et pourtant, il le savait depuis le début: Judith était morte en ao˚t 1982, comme sa tombe l'attestait. Il ne découvrait maintenant que les circonstances de cette disparition. Des larmes lui br˚lèrent les paupières, comme s'il venait d'apprendre la mort d'un être cher. D'un être qu'il avait aimé, quelques heures seulement, mais avec la fureur d'un torrent. Au-delà
des mots et des années. Au-delà de l'espace et du temps.
- Continue, ordonna-t-il. Comment était le corps de l'enfant ?
- Il... Il était totalement encastré dans la calandre. Un agglomérat de chair et de tôle. Putain. Y z'ont mis plus de six heures à... Enfin...
Jamais j'oublierai ça... Son visage était... enfin... Y avait plus de visage, plus de tête, plus rien.
- Et la mère ?
230
- La mère ? Je sais pas si c'était la mère. En tout cas, elle avait pas le même nom que...
-Je sais. …tait-elle blessée ?
- Non. Elle s'en est bien tirée. Des hématomes, des égratignures... Autant dire rien. C'est parce que la voiture a tourné sur elle-même, tu vois ? Et qu'le mur a frappé de plein fouet le côté passager. Dans ce virage, c'est l'coup classique et...
- Décris-la-moi.
-qui?
- La femme.
-Aucune chance que je l'oublie. Une géante. Une brune à visage large. Et à
grosses lunettes. Toute en noir et en plis souples. Vraiment bizarre. Elle pleurait pas. Elle paraissait très froide. P't'être l'état de choc, je sais pas...
- Comment était son visage ?
-Joli.
- C'est-à-dire ?
-Dans le genre joufflu, j'sais plus... Une peau très claire, presque transparente.
Abdouf changea de direction.
- Pour chaque accident, vous conservez un dossier, non ? Un bilan, avec le certificat de décès et tout le reste ?
Le vieil hirsute regardait Karim. Ses pupilles crépitaient comme des grains de café.
- que cherches-tu au juste, grand ?
- Montre-moi le dossier.
L'homme s'essuya les mains sur son anorak et ouvrit une armoire dont les portes étaient des sortes de persiennes. Karim le voyait lire les noms des accidentés, murmurant les syllabes.
-Jude Itero. Voilà, c'est celui-là. J'te préviens, c'est...
Karim lui prit des mains et feuilleta les différentes pages. Témoignages, certificats, procès-verbaux, constats d'assurances. Toutes les circonstances. Fabienne Pascaud conduisait une voiture de location, qu'elle avait louée à Sarzac. L'adresse de résidence était celle que lui avait donnée le
231
Dr Macé - les ruines isolées, dans le vallon de rocaille. Rien de neuf de ce côté-là. Ce qui était stupéfiant, c'est que la mère avait déclaré la mort de son enfant sous le nom de Jude Itero, sexe masculin.
-Je ne comprends pas, dit le policier. L'enfant était un garçon ?
- Ben ouais... (Le vieux regardait le dossier par-dessus le bras de Karim.) C'est c'qu'elle a dit, en tout cas...
- Tu ne te souviens pas qu'il y ait eu un problème de ce côté-là ?
- Un problème ? qu'est-ce que tu veux dire ?
Le flic s'efforça de maîtriser sa voix
- …coute, je te demande simplement s'il était possible d'identifier le sexe de l'enfant.
-j'suis pas toubib, moi! Mais franchement, j'pense pas. Le corps, c'était plutôt des fragments... De la chair à parechocs... (Il se passa la main sur le visage.) J'te fais pas un dessin, grand... Depuis vingt-cinq ans que j'suis là, j'en ai vu des accidents... C'est toujours le même truc horrible... (Il agita ses mains en hauteur, imitant des nappes de brume.) Comme une espèce de guerre souterraine, tu vois, qui surgirait de temps en temps, avec une violence de terreur !
Karim comprit que l'état du corps avait permis à la femme d'achever son mensonge, au-delà de la tombe. Mais pourquoi ? Craignait-elle encore une menace ? Même si sa petite fille était morte ?
Le lieutenant compulsa de nouveau le dossier et découvrit des photographies de l'accident. Du sang. Des tôles tordues. Des tronçons de chair, des membres épars, jaillis de la carrosserie. Il passa rapidement. II n'avait pas le coeur à ça. Il tomba ensuite sur le certificat de décès, la description du médecin, et obtint confirmation que les caractéristiques du corps étaient de l'ordre de l'abstrait.
Karim s'adossa au mur, pris d'un vertige. Puis il scruta sa montre. Il avait bien tué deux heures.
Mais ces heures l'avaient tué en retour.
232
Avec effort, il posa un dernier regard sur les pages. Des empreintes digitales étaient imprimées à l'encre bleue sur une fiche cartonnée. Il observa les dermatoglyphes quelques secondes, puis demanda
- Ce sont bien ses empreintes ?
- qu'est-ce que tu veux dire ?
- Ces empreintes, ce sont bien celles de l'enfant ?
-Je comprends rien à tes questions. Mais ouais, bien s˚r... C'est moi qui ai tenu l'encreur. Les restes du corps étaient dans la housse. Le docteur a appuyé la petite main. Une main tout ensanglantée. Bordel. On était tous pressés d'en finir. …coute, encore aujourd'hui, ça vient ronger mes nuits, alors...
Karim enfourna le dossier sous sa veste de cuir.
- OK. Je garde les documents.
- C'est ça, garde-les. Et bon vent.
Le lieutenant s'arracha du bureau. Il était abasourdi. Des étoiles dansaient sous ses paupières. Sur le perron de la baraque, le vieux lui cria
- Fais gaffe à toi.
Karim se retourna. L'homme l'observait dans le vent de sel, en retenant la porte vitrée de l'épaule. Sa silhouette était dédoublée par la vitre, dans un reflet mordoré.
- quoi ? répéta le flic.
-Je dis: fais gaffe à toi. Et ne prends jamais quelqu'un d'autre pour ton ombre.
Karim tenta de sourire
- Pourquoi ?
L'homme rabaissa sa cagoule.
-Parce que je le sais, je le sens: tu marches entre les morts.
233
35
-E que vous ne me faites pas faire, lieutenant... J'ai rejoint mon collègue à l'académie...
La voix de la femme vibrait d'excitation enjouée. Karim s'était arrêté dans une nouvelle cabine pour appeler le téléphone cellulaire de la directrice.
Elle continuait
- Le gardien a bien voulu nous...
- qu'avez-vous trouvé ?
- Le dossier complet de Fabienne Hérault, née Pascaud. Mais c'est une nouvelle impasse. Après ses deux années àSarzac, la femme a disparu. Elle semble avoir arrêté l'enseignement.
-Aucun moyen de savoir o˘ elle s'est installée ensuite ?
-Aucun, non. Il semble qu'elle avait achevé son contrat avec l'…ducation nationale cette année-là. Elle n'a pas renouvelé ses engagements. C'est tout. L'académie n'a plus jamais eu de contact avec elle.
Karim se trouvait au pied d'une cité résidentielle, dans les faubourgs de Sète. A travers la vitre de la cabine, il observait des voitures stationnées, dont les carrosseries rutilantes brillaient sous les réverbères. L'information de la femme ne l'étonnait pas. Fabienne Pascaud avait refermé la porte derrière elle. Sur son mystère. Sur sa tragédie. Sur ses diables.
- Et d'o˘ venait cette femme, avant Sarzac ?
- De Guernon, une ville universitaire, dans l'Isère, audessus de Grenoble.
Elle a enseigné dans cette ville seulement quelques mois. Avant encore, elle avait la responsabilité d'une petite école primaire, à Taverlay, un village
234
situé dans les hauteurs du Pelvoux, une montagne de ce coin-là.
-Avez-vous obtenu des renseignements personnels ?
Elle reprit, d'un ton mécanique
- Fabienne Pascaud est née en 1945, à Corivier, dans une vallée de l'Isère.
Elle se marie avec Sylvain Hérault, en 1970, et obtient la même année un premier prix de conservatoire de piano, à Grenoble. En ce sens, elle aurait pu devenir professeur et...
- Continuez, s'il vous plait.
- En 1972, elle entre à l'école normale. Deux ans plus tard, elle intègre l'école primaire de Taverlay, toujours dans l'Isère. Elle enseigne là-bas pendant six ans. En 1980, l'école de Taverlay ferme - une nouvelle route permet aux enfants de rejoindre une plus grande école, dans un village voisin, même en hiver. Fabienne est alors mutée à Guernon. Un coup de chance : c'est à cinquante kilomètres de Taverlay. Et c'est une ville célèbre dans le milieu des enseignants. Une ville universitaire, très agréable, très intellectuelle.
-Vous m'aviez dit qu'elle était veuve : savez-vous quand est mort son mari ?
-J'y viens, jeune homme, j'y viens! En 1980, quand elle arrive à Guernon, Fabienne donne le patronyme de son époux - il semble n'y avoir aucun problème de ce côté-là. En revanche, six mois plus tard, à Sarzac, elle se présente comme veuve. L'homme a donc disparu durant la période de Guernon.
- Dans votre dossier, il n'y a rien sur lui ? Son ‚ge ? Son métier ?
- C'est une académie de l'…ducation nationale. Pas une agence de détectives.
Karim soupira.
- Continuez.
- Peu de temps après son arrivée à Guernon, elle demande sa mutation.
N'importe o˘, pourvu que cela soit loin de cette ville. C'est bizarre, non ? Elle obtient aussitôt un poste à Sarzac. Rien d'étonnant à cela: personne ne
235
veut venir dans notre belle région... Là, elle reprend son nom de jeune fille. On dirait qu'elle a vraiment voulu tourner la page.
-Vous ne me parlez pas de son enfant.
- En effet, elle avait un enfant. Née en 1972. Une petite fille.
- C'est ce qui est écrit ?
- Eh bien, oui...
- quel nom y a-t-il marqué ?
-Judith Hérault. Mais là encore, il n'en est plus fait aucune mention à
Sarzac.
Chaque information confirmait avec exactitude l'histoire soupçonnée par Karim. Il enchaîna
-Avez-vous pu contacter des gens qui l'ont connue, àSarzac ?
- Oui. J'ai parlé avec la directrice de l'époque: Mathilde Sarman. Elle se souvient très bien de Fabienne. Une femme étrange, paraît-il. Mystérieuse.
Réservée. Très belle. Et très forte. Un mètre quatre-vingts. Des épaules comme ça... Elle jouait souvent du piano. Une virtuose. Je vous répète ce qu'on m'a dit...
- A Sarzac, Fabienne Pascaud vivait-elle seule ?
- Selon Mathilde, oui, elle vivait seule. Dans une vallée isolée, à dix kilomètres de la ville.
- Et personne ne sait pourquoi elle est partie brutalement de Sarzac ?
- Non, personne.
- Ni de Guernon, deux ans auparavant?
- Non. II faudrait peut-être remonter jusque-là, je... (La femme hésita puis osa demander:) Tout de même, lieutenant... Vous pourriez au moins m'expliquer le rapport entre cette enquête et le vol dans mon école, je...
- Plus tard. Vous allez rentrer chez vous ?
- Heu... oui, bien s˚r...
- Prenez avec vous tout ce qui concerne Fabienne Pascaud et attendez mon appel.
-Je... Bon. D'accord. quand comptez-vous me rappeler ?
236
-Je ne sais pas. Bientôt. Je vous expliquerai tout alors.
Karim raccrocha et scruta de nouveau les voitures du parking. Il y avait des Audi, des BMW, des Mercedes, brillantes, rapides - et bardées d'alarmes. II regarda sa montre
vingt heures passées. Il était temps d'affronter le vieux fauve. Le lieutenant composa le numéro direct d'Henri Crozier. Aussitôt la voix hurla
- Bordel de Dieu de merde: o˘ Es-TU ?
-Je poursuis mon enquête.
-J'espère que tu es en route pour le poste.
- Non. Je dois effectuer un dernier détour. En montagne. - En montagne ?
- Oui, dans une petite ville universitaire, près de Grenoble. A Guernon.
Il y eut un silence, puis Crozier reprit
-Je te souhaite d'avoir une bonne raison pour...
- La meilleure, commissaire. Ma piste remonte jusqu'à cette ville. Je pense y découvrir la trace des profanateurs.
Crozier n'ajouta rien. L'aplomb de Karim paraissait lui couper le souffle.
Profitant de l'avantage, le lieutenant attaqua:
- A-t-on du nouveau sur le véhicule ?
Le commissaire hésita. Karim haussa le ton
-Vous avez du nouveau, oui ou non ?
- On a localisé le véhicule et son propriétaire.
- Comment?
- Un témoin, sur la D143. Un paysan qui rentrait avec son tracteur. Il a vu passer une Lada blanche, sur le coup des deux heures du matin. Il ajuste mémorisé le numéro du département. On a vérifié : une Lada vient d'être immatriculée là-bas. Au contrôle technique, elle avait toujours ses pneus slaves. C'est notre voiture. Une certitude, disons à quatre-vingts pour cent.
Karim réfléchit. Cette information lui paraissait suspecte, tomber au trop juste moment.
- Pourquoi le témoin s'est-il manifesté ?
Crozier ricana.
237
-Parce que Sarzac est en ébullition. Les gars du SRPJ sont arrivés, avec leur discrétion habituelle. Ils la jouent façon Carpentras, comme s'il s'agissait d'une profanation dans les grandes largeurs. (Crozier pesta.) Les médias sont là aussi. C'est la merde.
Karim serra les m‚choires.
- Donnez-moi le nom et la ville, vite.
- On me parle pas comme ça, Karim, je...
- Le nom, commissaire. Vous ne comprenez pas que c'est mon enquête ? que je suis seul à tenir les véritables racines de ce chaos ?
Crozier se ménagea un silence, de quoi sans doute retrouver sa maîtrise.
Lorsqu'il parla, sa voix était impassible .
- Karim, dans toute ma carrière, personne ne m'a parlé comme ça. Alors je veux le point sur " ton " enquête. Et tout de suite. Sinon je te fous un avis de recherche au cul.
Le timbre de la voix indiquait qu'il n'était plus temps de négocier. Karim résuma en quelques mots les résultats de ses recherches. Il raconta l'histoire de Fabienne et de Judith Hérault, usurpatrices en cavale. Il décrivit leur course absurde, leur changement d'identité, l'accident de voiture qui avait co˚té la vie à l'enfant. Crozier conclut, perplexe
- Ton truc, c'est du roman.
- La mort est un roman, commissaire.
- Ouais... En tout cas, je ne vois pas le rapport entre ton histoire et notre affaire de cette nuit...
-Voilà ce que je pense, commissaire. Fabienne Hérault n'était pas folle.
Des hommes la poursuivaient, réellement. Et je pense que ce sont ces mêmes hommes qui sont revenus cette nuit à Sarzac.
- Hein ?
Karim inspira profondément.
-Je pense qu'ils sont revenus vérifier quelque chose. quelque chose qu'ils savaient déjà, mais qu'un événement soudain a remis en cause, ailleurs.
238
- O˘ vas-tu chercher tout ça ? Et d'abord, qui seraient ces hommes?
-Aucune idée. Mais pour moi, les diables sont de retour, commissaire.
- C'est de la pure affabulation.
- Peut-être, mais les faits sont là: il y a bien eu cambriolage à l'école Jean Jaurès et la sépulture de Jude Itero a été violée. Alors, s'il vous plaît, donnez-moi le nom du profanateur et sa ville, commissaire. Je veux savoir s'il s'agit de Guernon. Pour moi, la clé du cauchemar est là-bas et...
- Note. Le nom, c'est : Philippe Sertys. 7, rue MauriceBlasch.
La voix de Karim vibra
- quelle ville, commissaire ? Guernon ?
Crozier marqua un temps.
- Guernon, oui. Je ne sais pas par quel miracle tu en es arrivé là, mais, bon sang, c'est toi qui tiens la piste la plus br˚lante.
Ir
36
LEs images de la photographe allemande avaient pris corps.
Les athlètes aux tempes rasées couraient dans le stade de Berlin d'avant-guerre. Légers. Puissants. Hiératiques. Leur course avait adopté la cadence d'un vieux film saccadé, au grain minéral, pigmenté comme la surface d'un tombeau. Il voyait les hommes courir. Il entendait leurs talons sur la piste. Il pressentait leur souffle, rauque, battant à contretemps de chacun de leurs pas.
Mais des détails troubles s'immisçaient bientôt. Les visages étaient trop sombres, trop fermés. Les arcades trop fortes, trop proéminentes. que cachaient ces regards ? Alors qu'une clameur grave et hystérique s'élevait des gradins, les athlètes exhibaient soudain leurs orbites arrachées, leurs yeux sans globes, qui ne les empêchaient pas de voir, ni même de courir. Au contraire, au fond de ces plaies vives, semblaient s'agiter un nouveau fourmillement... des claquements de langue... des lueurs animales...
Niémans se réveilla, couvert d'une suée glacée. La lumière blanche de l'ordinateur l'éblouit aussitôt, comme dans une mascarade d'interrogatoire.
Il se ressaisit discrè-
243
tement et tassa sa tête dans son col. Il jeta un regard circulaire autour de lui: personne n'avait remarqué qu'il s'était assoupi et que la terreur lui avait aussitôt volé ses rêves, prenant la forme des photographies aperçues chez Sophie Caillois. Les images de cette réalisatrice nazie, dont il avait oublié le nom.
Vingt et une heures.
Il n'avait dormi que quarante-cinq minutes. Après sa visite à l'entrepôt, Niémans avait aussitôt envoyé ses trouvailles (le petit cahier, les treillis de métal et les parcelles de poudre blanch‚tre) à l'ingénieur de Grenoble, Patrick Astier, via Marc Costes, qui attendait toujours l'arrivée du cadavre des glaces, à l'hôpital.
Ensuite, Niémans était venu ici, à la bibliothèque de l'université, pour lancer une recherche, à tout hasard, sur les vocables " rivières " et "
pourpres ". Il avait d'abord observé des cartes, en quête d'un réseau hydrographique qui aurait porté ce nom. Puis il avait consulté l'index informatique, cherchant un livre, un catalogue, un document qui aurait contenu ces termes. Mais il n'avait rien trouvé et, durant sa lecture, s'était endormi brutalement. Près de quarante heures sans sommeil et ses nerfs l'avaient laissé tomber, comme un pantin dont on aurait coupé les ficelles.
Le commissaire lança un nouveau coup d'oeil sur la grande salle de lecture.
Au gré des tables et des compartiments vitrés, une dizaine de policiers en civil poursuivaient leurs recherches, décryptant les livres évoquant le mal, la pureté ou les yeux... Deux d'entre eux dressaient la liste des étudiants qui avaient consulté fréquemment quelquesuns de ces livres, soidisant suspects. Un autre lisait toujours la thèse de Rémy Caillois.
Mais Niémans ne croyait plus à la piste littéraire, pas plus que ces policiers, qui attendaient maintenant la relève. Tout le monde savait, depuis deux heures, que le SRPJ de Grenoble reprenait la direction de l'enquête, compte tenu des faibles résultats de l'association Niémans/
Barnes/ Vermont.
244
Et en effet: l'enquête n'avait pas progressé d'un indice, malgré la multiplication des forces en action. Pour aider les équipes du capitaine Vermont à quadriller les terrains de la pointe du Muret, puis le flanc ouest de la montagne de Belledonne, trois cents militaires cantonnés à la base de Romans avaient été réquisitionnés. Ils étaient arrivés par camions aux environs de dix-neuf heures et avaient aussitôt commencé le travail de ratissage nocturne, sous les ordres de Vermont. Outre ces soldats, le capitaine avait également réquisitionné deux compagnies de CRS basées à
Valence.
Plus de trois cents hectares avaient déjà été explorés. Pour l'heure, cette fouille systématique n'avait rien donné - et ne donnerait rien, Niémans le savait. Si le tueur avait laissé quelques indices, ils auraient déjà d˚
être découverts. Pourtant, le commissaire restait en liaison VHF avec Vermont et il avait lui-même tracé, sur une carte de l'IGN, les différents points cruciaux de l'enquête: les lieux de découverte du premier et du second corps, l'emplacement de la faculté, de l'entrepôt de Sertys, la situation de chaque refuge...
La surveillance du réseau routier s'était également intensifiée. De huit barrages, le réseau était passé à vingt-quatre. Il couvrait maintenant une très large superficie autour de Guernon. Toutes les villes et villages, les entrées et sorties d'autoroute, les nationales et départementales étaient bouclés.
Côté paperasse, l'activité s'amplifiait, elle aussi, sous la responsabilité
du capitaine Barnes. Les grandes options de recherche se prolongeaient. Les fax ne cessaient plus de tomber: témoignages, réponses aux questionnaires, commentaires... D'autres formulaires partaient, en direction des stations de ski des environs. Des messages, des circulaires étaient adressés, alors même que le standard de la brigade avait été équipé de plusieurs nouveaux télécopieurs.
On s'attachait aussi, depuis l'après-midi, à interroger tous ceux qui, lors des dernières semaines, avaient été en contact avec la première victime.
Une autre équipe ques-
245
donnait toujours les meilleurs alpinistes de la région, notamment ceux qui avaient déjà arpenté le glacier de Vallernes. Des hommes sauvages qui ne vivaient pas à Guernon, mais dans les villages des hauteurs, accrochés au flanc de rocaille surplombant la ville universitaire. La brigade ne désemplissait plus.
Une autre équipe encore, appartenant cette fois aux rangs de Vermont, reconstituait avec minutie l'éventuel itinéraire de Rémy Caillois, lors de sa dernière expédition, tandis que d'autres s'attachaient déjà à
l'itinéraire de la seconde victime, ainsi qu'à celui du tueur, jusqu'au sommet du glacier. Les tracés étaient numérisés, mis en mémoire, comparés sur informatique.
Au coeur de cette fièvre, de cette rumeur de guerre, Niémans s'obstinait sur le mode intime. Plus que jamais, il était persuadé qu'il trouverait l'assassin en découvrant son mobile. Et son mobile était, peut-être, la vengeance. Mais il devait prendre des précautions extrêmes avec cette hypothèse. Ni les autorités ni le grand public n'appréciaient le paradoxe en matière criminelle. Officiellement, un meurtrier tuait des innocents.
Or, Niémans cherchait maintenant à démontrer que ces victimes étaient aussi des coupables.
Comment avancer sur ce terrain ? Caillois et Sertys avaient verrouillé leur existence sur leurs secrets. Sophie Caillois ne dirait pas un mot et sa filature n'avait livré pour l'instant aucun résultat. quant à la mère de Sertys ou aux collègues de l'aide-soignant, déjà interrogés, ils ne connaissaient que l'image convenue de Philippe Sertys. Sa mère n'était pas même au courant de l'existence de l'entrepôt, qui avait pourtant appartenu à son mari, René Sertys.
Alors ?
Alors Niémans ne songeait plus, à cet instant, qu'à un autre mystère, qui commençait à supplanter tous les autres dans sa conscience. Il connecta son téléphone et rappela Barnes
- Du nouveau sur Joisneau ?
246
Le jeune lieutenant, le policier impeccable qui br˚lait d'acquérir le savoir du " maître ", n'était toujours pas réapparu.
- Ouais, grasseya Barnes. J'ai envoyé un de mes gars àl'institut des aveugles, pour savoir o˘ il avait pu aller, ensuite.
- Eh bien ?
Le capitaine articula, la voix lasse
-Joisneau a quitté l'institut à dix-sept heures environ. Il semble qu'il soit parti pour Annecy, afin de rendre visite àun ophtalmologue. Un professeur de la faculté de Guernon, qui s'occupe des patients de l'institut.
-Vous l'avez appelé ?
- Bien s˚r. Nous avons essayé ses coordonnées professionnelles et personnelles. Aucun numéro ne répond.
-Vous avez les adresses ?
Barnes dicta à Niémans un seul nom de rue: le médecin vivait dans une maison qui abritait aussi son cabinet.
-Je fais l'aller et retour, conclut Niémans.
- Mais... pourquoi ? Joisneau va bien finir par...
-Je me sens responsable.
- Responsable ?
- Si le môme a fait une connerie, s'il a pris un risque inutile, je suis s˚r que c'est pour m'épater, me bluffer, vous comprenez ?
Le gendarme rétorqua, d'un ton apaisant
-Joisneau va réapparaître. C'est un jeune. Il a d˚ se monter la tête sur une piste foireuse...
-Je suis d'accord. Mais il est peut-être en danger. A son insu.
- En... danger?
Niémans ne répondit pas. Il y eut quelques secondes de silence. Barnes ne semblait pas saisir le sens des paroles du commissaire. Il ajouta soudain
-Ah oui, j'oubliais: Joisneau a aussi appelé l'hôpital. Il voulait passer aux archives.
- Les archives ?
247
-D'immenses galeries souterraines sous le CHRU, qui contiennent toute l'histoire de la région, à travers ses naissances, ses maladies et ses morts.
Le policier sentait l'angoisse resserrer son étreinte: le petit blond suivait donc une voie en solitaire. Une voie qui avait pris sa source à
l'institut, qui l'avait conduit chez l'ophtalmologue, puis aux archives du centre hospitalier. Il acheva
- Mais personne ne l'a vu là-bas, à l'hôpital ?
Barnes répondit par la négative. Niémans raccrocha. Aussitôt, un nouvel appel résonna. Il n'était plus question de radiomessageries, de nom de code, de précautions. Tous les enquêteurs travaillaient désormais dans l'urgence. La voix de Costes vibrait
-Je viens de prendre livraison du corps.
- C'est Sertys ?
- C'est lui, aucun doute possible.
Le commissaire souffla. Tous les éléments glanés depuis trois heures sur Philippe Sertys entraient bien dans le cadre de l'enquête. Et il allait pouvoir lancer une équipe officielle sur une fouille minutieuse de l'entrepôt. Costes poursuivait
- Il y a une sacrée différence avec les premières mutilations.
- Laquelle ?
- Le meurtrier a prélevé les yeux, mais aussi les mains. Le tueur a sectionné les deux poignets. Vous ne l'avez pas vu à cause de la position foetus du corps : les moignons étaient coincés entre les genoux.
Les yeux. Les mains. Niémans discernait un lien occulte entre ces éléments anatomiques. Mais il n'aurait su dire dans quelle logique infernale ces deux mutilations s'intégraient.
- C'est tout ? reprit-il.
- Pour l'instant, oui. Je commence l'autopsie.
- Tu en as pour combien de temps ?
- Deux heures, minimum.
248
-Commence par les orbites et appelle-moi dès que tu obtiendras quelque chose. Je suis s˚r qu'il y a un indice pour nous.
-J'ai l'impression d'être un messager de l'enfer, commissaire.
Niémans traversa la salle de la bibliothèque. Près de la porte, il remarqua le policier r‚blé, penché sur la thèse de Rémy Caillois. Il s'accorda un petit détour et s'assit en face de lui, dans l'un des compartiments vitrés de lecture.
- Comment ça se passe ?
L'OPJ leva les yeux.
-Je rame.
Le commissaire sourit en désignant l'épais document.
- Rien de neuf ?
Le policier haussa les épaules.
-Toujours la Grèce, les Olympiades, les épreuves sportives et ce genre de trucs: course, javelot, pancrace... Caillois parle du caractère sacré de l'épreuve physique, du record, voyez... (L'officier ourla les lèvres, en signe d'incrédulité.) Une sorte de... de communion avec des forces supérieures. Selon lui, un record physique était considéré, à cette époque, comme une véritable passerelle pour communiquer avec les dieux... Par exemple, l'athlon, l'athlète originel, pouvait, en dépassant ses propres limites, déclencher les puissances de la terre... la fertilité, la fécondité. Remarquez, quand on voit la frénésie de certains matches de foot, c'est s˚r que le sport déclenche des forces surprenantes et...
- qu'as-tu noté d'autre ?
- Selon Caillois, durant l'Antiquité, les athlètes étaient aussi des poètes, des musiciens, des philosophes. Et làdessus, il insiste vraiment, le petit bibliothécaire. Il a l'air de regretter le temps o˘ l'esprit et le corps étaient scellés, soudés, à l'intérieur du même être humain. C'est le sens de son titre: " La nostalgie d'Olympie ". La nostalgie du temps des hommes supérieurs, à la fois cérébraux et puis-249
sants, spirituels et sportifs. Caillois oppose à cette époque exigeante notre siècle actuel, o˘ les intellos ne soulèvent pas un poids et o˘ les athlètes n'ont rien dans le citron. Il y voit le signe d'une décadence, d'un partage entre l'esprit et le corps.
Niémans revit tout à coup les athlètes de son cauchemar. Les aveugles à la réalité minérale. Sophie Caillois lui avait expliqué que, selon son époux, les sportifs de Berlin avaient renoué avec cette communion profonde entre le physique et la pensée.
Le policier songea aussi aux champions de l'université ces enfants de professeurs, dont lui avait parlé Joisneau, qui obtenaient les meilleurs résultats dans toutes les disciplines, même sportives. A leur façon, ces surdoués se rapprochaient eux aussi du concept de l'athlète parfait.
Lorsque Niémans avait contemplé les photographies des médaillés de la faculté, dans l'antichambre du bureau du recteur, il avait surpris sur ces visages une force juvénile troublante. Comme l'incarnation d'une force, mais aussi d'un esprit à part. D'une philosophie ? Il sourit au jeune policier qui l'observait d'un air tracassé.
- Tu me sembles avoir pas trop mal pigé, conclut-il.
-Je navigue à vue. Je comprends à peu près une phrase sur deux. (L'homme se tapota l'extrémité du nez.) Mais je me fie à mon flair. Les fachos, je les reconnais de loin.
- Tu crois que Caillois était un faf ?
-Je ne saurais dire exactement... «a m'a l'air plus complexe... Pourtant, son mythe du surhomme, là, de l'athlète à l'esprit pur, ça me rappelle les éternels délires de race supérieure et ce genre de salades...
De nouveau, Niémans revit les images des Olympiades de Berlin, dans le couloir de l'appartement des Caillois. Il existait un secret derrière ces images, et derrière les records sportifs de Guernon. Tout cela formait peut-être un ensemble, mais lequel ?
- Il n'y a pas d'allusions à des rivières ? demanda-t-il enfin. Des rivières pourpres ?
250
- quoi ?
Pierre Niémans se leva.
- Oublie.
L'OPJ suivit des yeux le grand homme en manteau bleu et déclara
-Franchement, commissaire, vous auriez pu demander à un étudiant, à un type plus qualifié que moi pour...
-Je veux le regard d'un pro. Je veux une lecture qui entre dans le cadre de l'enquête.
L'officier fit une nouvelle moue circonspecte.
-Vous croyez vraiment que tout ce bla-bla peut jouer un rôle dans l'affaire ?
Niémans saisit le rebord de la vitre et se pencha audessus.
- Dans une affaire, chaque élément joue un rôle. Il n'y a pas de hasards, pas de détails inutiles. Tout fonctionne comme une structure atomique, tu comprends? Continue ta lecture.
Niémans abandonna l'homme sur une expression de doute intense.
Dehors, sur le campus, il aperçut les éclairs lointains des projecteurs d'équipes de télévision. Il plissa les yeux et discerna la maigre silhouette de Vincent Luyse, le recteur, qui balbutiait, debout sur les marches de l'édifice, une déclaration apaisante. Il repéra aussi les logos caractéristiques des chaînes de télévision régionales, nationales et même de Suisse romande... Les journalistes jouaient des coudes, les questions fusaient. Le processus était engagé: les feux des médias se focalisaient sur Guernon. La nouvelle des meurtres allait se propager dans toute la France et la panique se concentrer dans la petite ville.
Et ce n'était qu'un début.
251
37
EN route, Niémans rappela Antoine Rheims. - Des nouvelles de l'Anglais ?
-Je suis à l'Hôtel-Dieu. Il n'a toujours pas repris connaissance. Les toubibs sont très pessimistes. L'ambassade du Royaume-Uni a l‚ché une escouade d'avocats. Ils viennent directement de Londres. Les journalistes sont là aussi. Imagine le pire: tu seras encore en dessous.
La connexion satellite était parfaite. La voix de Rheims, cristalline.
Niémans imagina le directeur dans l'île de la Cité, et il se revit lui-même dans des hôpitaux, interrogeant des prostituées victimes de leurs macs, les traits tuméfiés, les arcades déchirées à coups de chevalière. Il voyait aussi les visages ensanglantés des suspects qu'il avait lui-même secoués.
Il voyait les mains menottées au lit, alors que clignotaient et oscillaient tout un tas de bordels luminescents, dans la p‚leur sépulcrale de la chambre.
Il voyait le parvis de Notre-Dame, alors qu'il sortait de l'Hôtel-Dieu, harassé, battu, à trois heures du matin, dans la claire vacance de la nuit.
Pierre Niémans était un guerrier. Et ses souvenirs rayonnaient d'une lueur de métal, de baudrier, de feux de champs de bataille. Il éprouva un brutal élan de mélancolie pour cette existence singulière, dont bien peu d'hommes auraient voulu, mais qui constituait sa seule raison d'être sur la Terre.
- Et ton enquête ? demanda Rheims.
Le ton était moins agressif que lors du premier coup de 252
fil : la solidarité entre collègues, les années partagées, le bon vieux fluide de jadis reprenaient l'avantage.
- Nous avons maintenant deux meurtres. Et pas l'ombre d'un indice. Mais je poursuis ma route. Et je sais que je suis sur la bonne voie.
Rheims n'ajouta rien, mais ce silence, Niémans le sentait, était un aveu de confiance. Le policier aux lunettes de fer demanda
- Et pour moi ?
- quoi, pour toi ?
-Je veux dire, dans la boîte, il n'y a pas de procédure àpropos du hooligan ?
Rheims eut un rire lugubre.
- Tu veux dire l'IGS ? Il y a trop longtemps qu'ils espèrent ça. Ils peuvent attendre encore un peu.
-Attendre quoi ?
- que le rosbif meure. Pour t'inculper d'homicide.
Niémans parvint à Annecy aux environs de vingt-trois heures. Il emprunta de longues et claires artères, sous les frondaisons des arbres. Les feuillages, flattés par les lumières des réverbères, ressemblaient à des moires morcelées. Au fond de chaque avenue, Niémans distinguait des petits monuments, comme surgis de puits de lumière: des kiosques, des fontaines, des statues. Minuscules, à plusieurs centaines de mètres, ces constructions ressemblaient à des figurines de boîtes à musique, à des effigies de calandre. Comme si la cité, au fil de ses places, de ses squares, abritait ses trésors dans des écrins de pierre, de marbre et de feuilles.
Il longea les canaux d'Annecy, qui affichaient des faux airs d'Amsterdam, s'ouvrant au loin sur le lac et les lumières de la Suisse. Le policier avait du mal à se convaincre qu'il n'était qu'à quelques dizaines de kilomètres de Guernon, de ses corps, de son tueur sauvage. Il atteignit le quartier résidentiel de la ville. Avenue des Ormes. Boulevard Vau-253
vert. Impasse des Hautes-Brises. Des noms qui devaient résonner pour les habitants d'Annecy comme des rêves de pierre blanche, des marques de puissance.
Il gara la berline à l'entrée de l'impasse qui descendait en contrebas. Les hautes demeures étaient serrées les unes contre les autres, à la fois précieuses et écrasantes, entrecoupées de jardins dissimulés derrière des murets vert-degris. Le numéro recherché correspondait à un hôtel particulier en pierre de taille, arborant une marquise oblongue. Le policier appuya deux fois sur la sonnette en forme de losange dont le bouton simulait une pupille. Dessous, la plaque de marbre noir indiquait: "
Dr Edmond Chernecé. Ophtalmologie. Chirurgie des yeux. "
Pas de réponse. Niémans baissa les yeux. Cette serrure n'était pas un problème et le commissaire n'était plus à une effraction près. Il manipula les pennes et les goupilles avec dextérité et pénétra dans un couloir dallé
de marbre. Des panneaux fléchés indiquaient la direction de la salle d'attente, le long du corridor, sur la gauche, mais le policier remarqua une porte tendue de cuir, sur sa droite.
Le cabinet de consultations. Il tourna la poignée et découvrit une longue pièce, en fait une vaste véranda, dont le toit et les deux murs étaient entièrement tapissés de pavés de verre. Un bruissement d'eau résonnait quelque part, dans l'obscurité.
Il fallut quelques secondes à Niémans pour distinguer, au fond de la salle, une silhouette, debout face à un évier.
- Docteur Chernecé ?
L'homme tendit son regard. Niémans s'approcha. Le premier détail qu'il perçut avec précision, ce furent des mains, bronzées et brillantes sous les tresses de l'eau. De vieilles racines, tavelées de marques brunes, dont les veines remontaient en réseaux vers des poignets puissants.
- qui êtes-vous ?
La voix était grave, paisible. De petite taille, mais de forte corpulence, l'homme semblait ‚gé de plus de soixante ans.
254
Des cheveux blancs jaillissaient en vagues vigoureuses de son front haut et h‚lé, marqué lui aussi de taches brunes. Un profil de falaise, un torse de dolmen: l'homme ressemblait à un monolithe. Un roc mystérieux, d'autant plus étrange que le médecin était seulement vêtu d'un tee-shirt et d'un caleçon blancs.
- Pierre Niémans, commissaire de police. J'ai sonné mais personne n'a répondu.
- Comment êtes-vous rentré ?
Niémans fit jouer ses doigts, comme un magicien de cirque.
- Les moyens du bord.
L'homme sourit avec élégance, sans prendre ombrage des manières indélicates du policier. Il ferma la longue hampe du robinet avec son coude et traversa la pièce transparente, les avant-bras relevés, en quête d'une serviette.
Des instruments binoculaires, des microscopes, des planches anatomiques exhibant des globes oculaires, des yeux écorchés, apparaissaient dans l'ombre. Chernecé déclara, sur un ton neutre
- Cet après-midi, un policier est déjà venu. que voulezvous ?
Niémans n'était plus qu'à quelques mètres du docteur. Il comprit qu'il contemplait seulement maintenant le trait fondamental de l'homme - celui qui l'aurait caractérisé parmi des milliers d'autres: les yeux. Chernecé
possédait un regard incolore: des iris gris qui lui donnaient une vigilance de serpent. Des pupilles qui ressemblaient à de minuscules aquariums, o˘
seraient passées des créatures meurtrières, caparaçonnées d'écailles de fer. Niémans déclara
-Je suis venu vous poser quelques questions à son sujet.
L'homme sourit avec indulgence.
- C'est original. Les policiers enquêtent sur les autres policiers, maintenant ?
-A quelle heure est-il venu ?
-Je dirais, environ dix-huit heures.
255
- Si tard ? Vous souvenez-vous de ses questions ?
- Bien s˚r. Il m'a interrogé sur les pensionnaires d'un institut situé près de Guernon. Un institut qui accueille des enfants souffrant de problèmes oculaires, que je soigne régulièrement.
- que vous a-t-il demandé ?
Chernecé ouvrit une armoire aux parois d'acajou. Il saisit une chemise claire, aux plis amples, et se glissa à l'intérieur, en quelques gestes légers.
- II voulait connaître l'origine des affections des enfants. Je lui ai expliqué qu'il s'agissait de maladies héréditaires. II désirait aussi savoir si l'on pouvait imaginer une cause extérieure à ces maladies, comme un empoisonnement, ou une erreur de prescription.
- que lui avez-vous répondu ?
- que c'était absurde. Les affections génétiques sont liées à l'isolement de cette ville, à une certaine consanguinité
dans les unions. Les mariages sont trop proches, les mala dies se répètent, véhiculées par le sang. Ce genre de phé
nomène est connu dans les communautés solitaires. La région du lac Saint Jean, au québec, par exemple, ou les communautés amish, aux …tats-Unis. C'est aussi le cas à
Guernon. Les gens de cette vallée ne sont pas portés sur la transhumance... Pourquoi chercher une autre explica tion à de tels phénomènes ?
Sans aucune gêne à l'égard de Niémans, le médecin enfilait maintenant un pantalon bleu marine. Une étoffe légèrement moirée. Chernecé était d'une élégance, d'une recherche rares. Le policier continua
-Vous a-t-il posé d'autres questions ?
- Il m'a aussi parlé de greffes.
- De greffes ?
L'homme boutonnait sa chemise.
- De greffes oculaires, oui. Je n'ai rien compris à ses questions.
- Il ne vous a pas expliqué le contexte de l'enquête ?
- Non. Mais je lui ai répondu de bonne gr‚ce. Il voulait 256
savoir s'il pouvait exister un intérêt à prélever des yeux en vue d'une greffe de cornée, par exemple.
Joisneau avait donc songé à la piste chirurgicale.
- Et alors ?
Chernecé s'immobilisa et se passa le dos de la main sous le menton, comme pour éprouver la dureté de sa barbe naissante. Les ombres des arbres dansaient à travers les parois de verre.
-Je lui ai expliqué que de telles opérations n'avaient pas de raison d'être. Les cornées de substitution se trouvent très facilement aujourd'hui. Et les matériaux artificiels ont effectué de grands progrès.
quant aux rétines, on ne sait toujours pas les conserver: alors, pas question de greffes... (Le docteur émit un léger ricanement.) Vous savez, ces histoires de trafic d'organes, ça tient plutôt du fantasme populaire.
-Vous a-t-il posé d'autres questions ?
- Non. Il avait l'air déçu.
- Lui avez-vous conseillé d'aller quelque part? Lui avezvous donné une autre adresse ?
Chernecé émit un rire affable.
- Ma parole, on dirait que vous avez perdu votre collègue.
- Répondez. Pouvez-vous déduire le lieu o˘ il s'est rendu après votre rencontre ? Vous a-t-il dit o˘ il comptait aller ensuite ?
- Non. Absolument pas. (Son visage se ferma.) J'aimerais tout de même savoir de quoi il retourne.
Niémans sortit de son manteau les polaroids du cadavre de Caillois et les posa sur un bureau.
- Il s'agit de ça.
Chernecé mit ses lunettes, alluma une petite lampe sur trépied et observa les photographies. Les paupières ouvertes. Les orbites mutilées.
- Seigneur..., murmura-t-il.
Il paraissait horrifié, et en même temps fasciné par ce qu'il voyait.
Niémans repéra une collection de stylets chro-
257
ni s, groupés dans un plumier chinois, en bout de table. Il décida de passer à une nouvelle série de questions - quitte à interroger un spécialiste, autant lui poser des questions de spécialiste.
-J'ai deux victimes dans cet état-là. Pensez-vous qu'une telle mutilation ait pu être effectuée par un professionnel ?
Chernecé releva son visage. Ses traits étaient constellés de gouttelettes de sueur. Il garda le silence durant de longues secondes, puis demanda
- Mon Dieu, que voulez-vous dire ?
-Je parle de l'ablation des yeux. J'ai des gros plans. (Niémans tendit des clichés rapprochés des plaies oculaires.) Reconnaissez-vous là les entailles qu'aurait pu effectuer un homme de métier ? Des blessures spécifiques ? Le tueur a extrait les yeux en épargnant soigneusement les paupières
est-ce une pratique courante ? Cela demande-t-il des connaissances anatomiques sérieuses ?
Chernecé scrutait de nouveau les images.
- qui a pu commettre un acte pareil ? quel peut être un tel... monstre ? O˘
cela s'est-il passé ?
- Dans les environs de Guernon. Docteur, répondez àma question: selon vous, est-ce un professionnel qui a pratiqué cette opération ?
L'ophtalmologue se redressa.
-Je suis désolé. Je... je n'en sais rien.
- quelle technique a-t-il utilisée, selon vous ?
Le médecin rapprocha les clichés.
-Je pense qu'il a glissé sous les globes une lame... qu'il a tranché les nerfs optiques et les muscles oculomoteurs, en exploitant la souplesse de la paupière. Je pense qu'il a ensuite retourné l'oeil, en faisant levier avec le plat de la lame. Comme avec une pièce de monnaie, vous comprenez ?
Niémans empocha ses polaroÔds. Le médecin au teint h‚lé suivait du regard ses moindres gestes, comme s'il voyait encore les images à travers les tissus du manteau. Sa che-258
mise était maculée de taches de sueur, sur les contreforts de son torse.
-J'aimerais vous poser une question d'ordre général, souffla Niémans.
Prenez le temps de réfléchir avant de me répondre.
Le médecin recula. La véranda semblait habitée par les reflets dansants des arbres. Il fit signe au policier de poursuivre.
- quel point commun voyez-vous entre les yeux et les mains d'un homme ?
quel lien pouvez-vous imaginer entre ces deux parties du corps humain ?
L'ophtalmologue esquissa quelques pas. II retrouvait son calme, sa maîtrise d'homme de science.
- Le point commun est évident, dit-il enfin. L'oeil et la main constituent les seules parts uniques de notre corps.
Niémans frémit. Depuis la révélation de Costes, il " sentait " cela, sans pouvoir clairement le préciser dans son esprit. Ce fut à son tour de transpirer.
- que voulez-vous dire ?
- Nos iris sont uniques. Les milliers de fibrilles qui les composent constituent un dessin qui nous est propre. Une marque biologique, ciselée par nos gènes. L'iris constitue une marque aussi significative que les empreintes digitales.
" Tel est le point commun entre les yeux et les mains ce sont les seules parties de notre corps qui portent une signature biologique. Une signature biométrique, disent les spécialistes. Privez un corps de ses yeux et de ses mains, vous détruisez ses signatures externes. Or, qui est un homme qui meurt sans ces signes ? Personne. Un mort anonyme, qui a perdu son identité
profonde. Son ‚me, peut-être. qui sait? En un sens, on ne peut pas imaginer plus terrible fin. Une fosse commune de la chair.
Les pavés de verre décochaient des éclats dans les pupilles incolores de Chernecé, renforçant encore leur aspect translucide. Toute la pièce ressemblait maintenant à un iris de verre. Les planches anatomiques, la silhouette à contre-259
jour, les griffes des arbres: chaque élément dansait comme au fond d'un miroir.
Le commissaire eut une illumination: il songea aux mains de Caillois, dont les doigts ne portaient pas d'empreintes, et que le tueur n'avait pas prélevées. Sans aucun doute, l'assassin s'était désintéressé de ces mains parce qu'elles étaient, justement, anonymes.
L'assassin volait les signatures biologiques de ses victimes.
- Pour ma part, reprit le médecin, je pense même que les yeux permettent une identification plus précise encore que les empreintes digitales. Vos spécialistes devraient y penser, dans la police.
- Pourquoi dites-vous cela ?
Chernecé sourit dans l'obscurité. -Il avait retrouvé sa maestria de professeur.
- Certains scientifiques pensent qu'on peut lire au fond des iris non seulement l'état de santé d'un homme mais aussi toute son histoire. Ces petites paillettes qui brillent autour de notre pupille portent notre propre genèse... Vous n'avez jamais entendu parler des iridologues ?
D'une manière inexplicable, Niémans éprouva la conviction que ces paroles apportaient un éclairage transversal àtoute l'enquête. Il ne voyait pas encore vers quoi il tendait, mais il pressentait que le tueur partageait les convictions de l'ophtalmologue. Chernecé poursuivait
- C'est une discipline qui est née à la fin du siècle dernier. Un dresseur d'aigles allemand a constaté un phénomène singulier. Un de ses rapaces s'était cassé la patte. L'homme s'est alors rendu compte que son iris portait une marque nouvelle. Une encoche d'or. Comme si l'accident s'était répercuté dans l'oeil de l'oiseau. Ces échos physiques existent, monsieur.
J'en suis certain. qui sait? Votre tueur, en prélevant les yeux de sa victime, a peut-être voulu effacer la trace d'un événement qu'on pouvait lire au fond de ses iris ?
Niémans recula, laissant l'ombre du médecin s'allonger à mesure qu'il s'éloignait. Il posa sa dernière question
260
- Pourquoi n'avez-vous pas répondu au téléphone, cet après-midi ?
- Parce que j'ai débranché la ligne, sourit le docteur. Je ne consulte pas le lundi. Je voulais consacrer mon aprèsmidi et ma soirée à ordonner mon cabinet...
Chernecé retourna à l'armoire et saisit une veste. Il l'enfila en un seul geste, ample, précis. L'ensemble était bleu et sombre, aérien et rectiligne. Il reprit, comme saisissant enfin la raison de la visite de Niémans
-Vous avez cherché à me contacter? J'en suis désolé. J'aurais pu vous dire tout ça par téléphone. Navré de vous avoir fait perdre votre temps.
L'homme n'en pensait pas un mot. Il transpirait l'égoÔsme et l'indifférence par tous les pores de son front bronzé. Il devait même avoir déjà oublié
les orbites violentées de Rémy Caillois.
Niémans regarda les gravures de globes écorchés, les vaisseaux sanguins qui dansaient sur le blanc des yeux, comme relayés par les ombres des arbres, à
travers les verres épais des murs et du plafond.
-Je n'ai pas perdu mon temps, souffla-t-il.
Dehors, une nouvelle surprise attendait le commissaire Niémans. Un homme semblait patienter, à contre-jour d'un réverbère, appuyé sur sa berline. Il était aussi grand que lui, de type maghrébin, portait de longues nattes de rasta, un bonnet coloré et un bouc de Lucifer.
Un policier d'expérience sait reconnaître un homme dangereux quand il en croise un. Et ce grand échalas, malgré sa posture tranquille, appartenait à
cette catégorie. Il lui rappelait les dealers qu'il avait si souvent pourchassés, sous le tissu des nuits parisiennes. Niémans aurait même parié
très cher pour une arme à feu, glissée quelque part. Il s'approcha, main serrée sur son MR 73, et n'en crut pas ses yeux: l'Arabe lui souriait.
261
- Commissaire Niémans ? demanda-t-il lorsque le policier ne fut plus qu'à
quelques mètres.
Le Beur glissa sa main sous sa veste. Niémans dégaina aussitôt et le mit en joue.
- Ne bouge plus!
L'homme au visage de sphinx sourit - mélange d'assurance et d'ironie -, gonflé à une puissance que Niémans avait rarement rencontrée, même chez les suspects les plus retors.
Le Beur dit d'une voix calme
- Mollo, commissaire. Je m'appelle Karim Abdouf. Je suis lieutenant de police. Le capitaine Barnes m'a dit que je vous trouverais ici.
En un instant, l'Arabe acheva son geste et fit papillonner dans la lumière sa carte tricolore. Niémans rengaina son arme, avec hésitation. Il scrutait l'allure stupéfiante du jeune Beur. Il discernait maintenant le scintillement de plusieurs boucles d'oreilles sous ses nattes.
- Tu n'es pas de la brigade d'Annecy? demanda-t-il, incrédule.
- Non. Je viens de Sarzac. Dans le Lot.
- Connais pas.
Karim rangea sa carte.
- Nous sommes très peu dans la confidence.
Niémans sourit et toisa encore l'escogriffe.
- quel genre de flic es-tu donc ?
Le sphinx décocha une chiquenaude sur l'antenne de la berline.
-Je suis le flic qui vous manque, commissaire.
262
38
Es deux policiers burent un café dans un petit routier, le long de la N56, sur le chemin du retour. Au loin, I
on pouvait discerner les lueurs d'un barrage de gen darmes et les reflets des voitures, ralentissant face aux frises et aux gyrophares.
Niémans écouta avec attention le discours précipité d'Abdouf, flic jailli de nulle part et dont l'enquête improbable semblait brutalement se rattacher à l'affaire des meurtres de Guernon. Pourtant, l'histoire du Beur était incompréhensible. Il parlait d'une mère mystérieuse et de sa cavale, d'une petite fille transformée en petit garçon, de diables qui cherchaient à détruire le visage de l'enfant, le considérant comme une dangereuse pièce à conviction... Tout cela ne ressemblait qu'à un long délire, sauf que, dans ce chaos d'informations, le lieutenant de Sarzac lui apportait la preuve matérielle que Philippe Sertys, dans la nuit du dimanche au lundi, avait profané le cimetière d'une petite ville dans le département du Lot.
Et cette information était cruciale.
Philippe Sertys était - sans doute - un profanateur de tombes. Bien s˚r, il fallait comparer les particules découvertes près du cimetière de Sarzac avec les pneus de la Lada. Mais si ces traces confirmaient le soupçon du Beur, alors, pour la première fois, Niémans tenait une preuve concrète de la culpabilité de sa victime.
En revanche, le commissaire ne voyait pas comment encastrer, au sein de sa propre enquête, les autres éléments fournis par Karim Abdouf : ce conte à
dormir debout sur
263
une petite fille et sa mère poursuivies par des " diables ". Niémans demanda à Karim
- quelle est ta conclusion ?
Le jeune Beur tripotait nerveusement un morceau de sucre.
-Je pense que les diables se sont réveillés la nuit dernière, pour une raison que j'ignore, et que Sertys est revenu vérifier, à l'école et au cimetière de mon bled, un élément qui entretient un rapport avec la cavale de 1982.
- Sertys serait un de tes diables ?
- Exactement.
- C'est absurde, rétorqua Niémans. En 1982, Philippe Sertys était ‚gé de douze ans. Tu vois vraiment un môme terrifier une mère de famille et la pourchasser à travers toute la France ?
Karim Abdouf se renfrogna.
-Je sais. Tout ne colle pas encore.
Niémans sourit et commanda un deuxième café. II ne savait pas encore s'il devait croire tous les propos de Karim Abdou£ Il ne savait pas non plus s'il devait faire confiance à un rasta d'un mètre quatre-vingt-cinq, portant des dreadlocks, un pistolet automatique non réglementaire et roulant, de toute évidence, dans une Audi volée. Mais son histoire n'était pas moins folle que sa propre hypothèse
la culpabilité des victimes. Et ce jeune Beur avait une rage, une fougue sacrément communicatives.
Finalement, il résolut de lui faire confiance. Il lui donna la clé de son bureau personnel, à l'université, o˘ Karim pourrait consulter le dossier dans son ensemble puis lui expliqua le versant secret de son enquête.
A voix feutrée, le commissaire livra ses convictions profondes: les victimes étaient coupables, le meurtrier exauçait une ou plusieurs vengeances. Il résuma les minces indices qui corroboraient cette hypothèse.
La schizophrénie et la brutalité de Rémy Caillois. L'entrepôt isolé et le cahier de Philippe Sertys. Niémans parla aussi des " rivières pourpres ", sans pouvoir expliquer ces termes étranges, puis il 264
résuma la situation présente : l'attente des résultats de la seconde autopsie, le corps contenant peut-être un nouveau message.
Et aussi l'espoir vague que toutes les lignes lancées dans la région allaient donner une indication décisive. Enfin, un ton plus bas, il parla d'…ric Joisneau, et évoqua ses inquiétudes.
Abdouf posa plusieurs questions précises sur la disparition du lieutenant, qui semblait l'intéresser au plus haut point. Niémans demanda à son tour
- Tu as une idée, là-dessus ?
Le jeune policier sourit avec lassitude.
- La même que vous, commissaire. Je pense que votre gars a eu un problème.
Il a mis le doigt sur quelque chose d'important et il a voulu jouer le coup en solitaire, pour vous en mettre plein la tronche. Je suppose qu'il a découvert un truc capital, mais que ce truc lui a explosé à la tête.
J'espère me tromper, mais votre joisneau a - peut-être -surpris l'identité
du meurtrier et cela lui a - peut-être -co˚té la vie.
Il marqua un temps. Niémans scrutait les lueurs du barrage routier, au loin. Sans se l'avouer, il partageait, depuis son réveil à la bibliothèque, cette certitude. Karim reprit
- Ne croyez pas que je sois cynique, commissaire. Depuis ce matin je rebondis de cauchemar en cauchemar. Je me retrouve maintenant ici, à
Guernon, face à un tueur qui arrache les yeux de ses victimes. Face à vous, Pierre Niémans, une tête d'affiche, un des grands noms de la police française, qui a l'air à peu près aussi paumé que moi dans ce bled...
Alors, j'ai décidé de ne plus m'étonner de rien. Pour moi, ces meurtres sont en connexion directe avec ma propre enquête et, croyez-moi, je suis prêt à aller jusqu'au bout.
Les deux policiers sortirent.
Il était vingt-trois heures. Une bruine légère emplissait l'atmosphère. Au loin, les barrages des gendarmes affrontaient toujours la pluie. Des automobilistes attendaient
265
patiemment pour passer. Certains d'entre eux tendaient le visage par leur fenêtre entrouverte, observant d'un oeil circonspect les fusils mitrailleurs, luisant sous l'averse.
Par réflexe, le commissaire jeta un regard à son récepteur de radiomessages. Il avait eu un appel de Costes. Le policier téléphona aussitôt au médecin.
- qu'y a-t-il ? Tu as terminé l'autopsie ?
-Pas tout à fait, mais j'aimerais vous montrer quelque chose. Ici, à
l'hôpital.
- Tu ne peux pas m'en parler au téléphone ?
-Non. Et j'attends des résultats d'autres analyses, d'un instant à l'autre.
Venez. quand vous arriverez, je serai prêt.
Niémans raccrocha.
- Du nouveau ? demanda Karim.
- Peut-être. Je dois aller voir le légiste. Et toi ?
-J'étais venu ici pour interroger Philippe Sertys. Sertys est mort. Je passe à la prochaine étape.
- qui est ?
- Découvrir les circonstances de la mort du père de Judith. Il a disparu ici, à Guernon, et je suis quasiment certain que mes diables ont joué un rôle dans cette affaire.
- Tu penses à quoi ? Un meurtre ?
- Pourquoi pas ?
Niémans eut un mouvement de tête dubitatif:
-J'ai ratissé les archives des gendarmeries et des commissariats de toute la région, sur vingt-cinq ans. Il n'y a pas l'ombre d'un fait de ce genre.
Et encore une fois, Sertys était un môme quand...
-Je verrai bien. De toute façon, je suis certain de trouver un lien, entre ce décès et le nom de l'une ou l'autre de vos victimes.
- Par quoi vas-tu commencer ?
- Par le cimetière. (Karim sourit.) C'est devenu ma spécialité. Une véritable seconde nature. Je veux m'assurer que Sylvain Hérault est bien enterré à Guernon. J'ai déjà contacté Taverlay et retrouvé la trace de la naissance de Judith Hérault, fille unique de Fabienne et Sylvain Hérault, 266
en 1972, accouchée ici même, au CHRU de Guernon. Voilà pour l'acte de naissance. Reste l'acte de mort.
Niémans tendit les coordonnées de son téléphone cellulaire et de sa radiomessagerie.
- Pour les informations confidentielles, utilise le pager.
Karim Abdouf empocha le petit papier et déclara, sur un ton mi-doctoral, mi-ironique
- " Dans une enquête, chaque fait, chaque témoin est un miroir, dans lequel se reflète une des vérités du crime... "
- quoi ?
-J'ai suivi une de vos conférences, commissaire, quand j'étais à l'école des inspecteurs.
- Et alors ?
Karim releva le col de sa veste.
- Et alors, en matière de miroirs, nos deux enquêtes se posent là.
Il dressa ses deux paumes et les orienta lentement l'une en face de l'autre.
- Elles se reflètent l'une l'autre, vous pigez ? Et dans un des angles morts, putain, j'en suis s˚r: le meurtrier nous attend.
- Moi, comment puis je te joindre ?
- C'est moi qui vous contacterai. J'avais demandé un téléphone cellulaire, mais le budget 97 de Sarzac ne me l'a pas accordé.
Le jeune flic s'inclina dans un salut à l'arabe et disparut, aussi furtif qu'une lame.
Niémans rejoignit à son tour sa voiture. Il lança un dernier regard à
l'Audi rutilante qui démarrait dans un brouillard d'eau. Il se sentait tout à coup plus vieux, plus usé, comme engourdi par la nuit, les années, l'incertitude. Un go˚t de néant rôdait dans sa gorge. Mais il se sentait aussi plus fort: il possédait désormais un allié.
Et un allié de choc.
267
39
LEs cristaux décochaient des éclats irisés rose, bleu, vert, jaune. Des prismes bigarrés. Des lumières brisées, en forme de kaléidoscope, sous la transparence des lamelles. Niémans releva les yeux du microscope et interrogea Costes
- qu'est-ce que c'est ?
Le médecin répondit, sur un ton incrédule
- Du verre, commissaire. Le tueur a placé cette fois des particules de verre.
- Dans quelle partie du corps ?
- Toujours au fond des orbites. A l'intérieur des paupières. Comme des petites larmes pétrifiées, collées sur les tissus.
Les deux hommes se tenaient dans la morgue de l'hôpital. Le jeune docteur portait une blouse sanglante. C'était la première fois que Niémans le voyait vêtu ainsi, planté dans son bloc de faience blanche. L'habillement et le lieu lui donnaient une sorte d'autorité glaciale. Le médecin légiste sourit derrière ses lunettes.
- L'eau, la glace, le verre. La parenté des matériaux est évidente.
-Je sais encore remarquer les évidences, bougonna Niémans en s'approchant du corps qui trônait au centre de la pièce, sous un drap. qu'est-ce que cela signifie ? Je veux dire: vers quel type de lieu cela nous dirige-t-il ? Ces débris de verre ont-ils une particularité ?
-J'attends les résultats d'Astier. Il a filé au laboratoire pour réaliser une étude approfondie et déterminer l'ori-268
gine exacte de ce verre. Il doit revenir aussi avec les analyses de la poudre et des échardes que vous avez découvertes dans l'entrepôt. Il possède déjà la réponse pour l'encre du cahier - et c'est plutôt décevant.
Il s'agit ni plus ni moins d'une encre ordinaire. Rien de plus. quant aux pages de chiffres, tant que nous n'aurons pas d'autres éléments... On a seulement vérifié l'écriture des chiffres: c'est bien celle de Sertys.
Niémans se passa la main, à rebrousse-poil, sur sa coupe en brosse : il avait presque oublié les indices de l'entrepôt. Le silence s'étendait. Le policier releva les yeux et perçut sur le visage de Costes une lueur d'intelligence, comme une équation mathématique résolue qui brillerait dans ses pupilles. Le commissaire demanda, irrité
- qu'est-ce qu'il y a ?
-Rien. Simplement... L'eau, la glace, le verre. Il s'agit àchaque fois de cristaux.
-Je t'ai dit que je savais constater les...
- ... mais qui correspondent à des températures différentes.
-Je ne comprends pas.
Costes joignit ses mains.
- Les structures de ces matériaux se situent à des degrés différents d'une échelle de température, commissaire. Le froid de la glace. La température ambiante de l'eau. La br˚lure extrême du sable, pour qu'il devienne du verre.
Niémans balaya cette constatation en un geste de colère.
- Et alors ? qu'est-ce que ça nous apporte sur les meurtres ?
Costes rentra ses épaules, comme s'il reculait de nouveau dans sa coque de timidité.
- Rien. Ce n'était qu'une remarque...
- Parle-moi plutôt des mutilations du corps.
-A part l'amputation des mains, le corps est identique à celui de Caillois.
Les marques de torture en moins.
- Sertys n'a pas été torturé ?
-Non. Visiblement, le tueur savait déjà ce qu'il voulait 269
savoir. Il a été droit au fait. Mutilation des yeux et des mains.
Strangulation. Mais les souffrances ont pourtant d˚ être intolérables.
Parce que le tueur a vraisemblablement commencé par les mutilations. Il a sectionné les mains, extirpé les yeux puis, alors seulement, achevé sa proie.
- La technique de strangulation ?
- La même, commissaire. Il a utilisé un filin métallique. Avec lequel il a d'abord ligoté sa victime. Comme la première fois. Les entailles sur les membres sont identiques.
- Et les mains ? Comment a-t-il tranché les poignets ?
- Difficile à dire. J'ai l'impression qu'il a utilisé encore une fois le c
‚ble. Comme un fil à couper le beurre, vous voyez, avec lequel il aurait entouré les poignets et serré avec une force prodigieuse. Nous cherchons un colosse, commissaire. Une puissance de la nature.
Niémans réfléchit. Malgré ces éléments qui apportaient une relative précision, il ne parvenait pas à visualiser le tueur. Pas même une silhouette. quelque chose le retenait sur ce terrain. Il songeait plutôt au meurtrier en termes d'entité, de puissance, d'énergie globale.
- L'heure du crime ? reprit-il.
- Oubliez. Avec le froid des glaces, il n'y a aucun moyen de tirer la moindre conclusion à ce sujet.
La porte de la morgue s'ouvrit brutalement. Un grand échalas au visage anémique, au nez épaté et au regard très clair apparut. Ses yeux étaient écarquillés, vastes comme des arcs-en-ciel. Costes fit les présentations.
Il s'agissait de Patrick Astier. Aussitôt le chimiste assena, en déposant un petit sachet plastique sur la paillasse
-J'ai la composition du verre. Sable de Fontainebleau, soude, plomb, potasse, borax. D'après la répartition de ces composants, on peut déduire son origine. C'est celui avec lequel on sculpte les pavés. Vous savez, comme on voit dans les piscines. Ou les baraques des années trente. Le tueur nous guide vers un lieu de ce genre, tapissé avec des pavés et...
Niémans venait de tourner les talons. En un éclair aveu-270
glant, il venait de se souvenir du plafond et des murs du cabinet de l'ophtalmologue. Il jura mentalement. Cela ne pouvait être une coÔncidence: Edmond Chernecé était la troisième victime.
Marc Costes interpella le policier alors que celui-ci ouvrait déjà la porte
- Mais o˘ allez-vous ?
Niémans jeta par-dessus son épaule
-Je sais peut-être o˘ le tueur va frapper. S'il n'est pas déjà trop tard.
Le policier sortait quand Astier le rattrapa dans le couloir. Il lui empoigna la manche.
- Commissaire, j'ai aussi la composition de la poussière de l'entrepôt...
Pierre Niémans scruta le chimiste à travers ses lunettes perlées de condensation.
- quoi?
-Vous savez, les débris que vous avez collectés dans l'entrepôt.
- Eh bien?
- Il s'agit d'ossements, commissaire. Des ossements d'animaux.
- quels animaux ?
-A priori, des rats. «a paraît dingue, mais votre mec, Sertys, je crois qu'il élevait simplement des rongeurs et...
Un nouveau frisson. Une nouvelle fièvre.
- Plus tard, souffla Niémans. Plus tard. Je reviens.
Niémans labourait son volant à coups de poing, tout en sillonnant la nationale à plus de cent cinquante kilomètres à l'heure.
Si le Dr Edmond Chernecé était la prochaine victime, cela signifiait qu'il était le troisième coupable.
Après Rémy Caillois.
Après Philippe Sertys.
271
Et si Chernecé était coupable, cela signifiait que le meurtrier du jeune …
ric Joisneau, c'était lui.
Putain de Dieu. Le commissaire se mordait les lèvres pour ne pas hurler. Il ruminait ses propres fautes depuis le départ. Dressait le bilan de sa propre incompétence. Il n'avait pas voulu se rendre à l'Institut des aveugles à cause de cette connerie de chiens. Il avait alors raté le premier véritable indice.
De là, sa dérive complète.
Tandis qu'il avançait comme un crabe dans son enquête, qu'il jouait les apprentis alpinistes dans les glaciers ou qu'il interrogeait la mère Sertys, …ric Joisneau avait filé à l'institut et découvert un fait important. Un fait qui l'avait directement mené chez Chernecé. Mais le jeune lieutenant progressait désormais à une vitesse qui le dépassait luimême. Le môme n'avait pas su évaluer les implications de ses découvertes.
Il ne s'était pas assez méfié du médecin et l'avait interrogé sur un aspect crucial de l'enquête, sur une vérité dangereuse pour l'ophtalmologue en personne. Voilà pourquoi, sans doute, Chernecé l'avait éliminé.
En filigrane, dans le cerveau de Niémans, se forgeait une nouvelle certitude, tonnante et terrifiante, sur laquelle il ne possédait pas une seule preuve, sinon son propre instinct: Caillois, Sertys et Chernecé
avaient combiné quelque chose ensemble. Ils partageaient une faute commune.
Et mortelle.
NOUS SOMMES LES MçTRES, NOUS SOMMES LES ESCLAVES.
NOUS SOMMES PARTOUT, NOUS SOMMES NULLE PART.
NOUS SOMMES LES ARPENTEURS.
NOUS MçTRISONS LES RIVI»RES POURPRES.
…tait-il possible que ce nous renvoie à ces trois hommes ?
…tait-il possible que Caillois, Sertys et Chernecé soient les 272
maîtres des " rivières pourpres " ? qu'ils aient mené une conspiration contre toute la ville, et que ce complot soit le mobile même des meurtres?
40
LA porte était cette fois entrouverte. Niémans bifurqua aussitôt sur la droite et pénétra dans la véranda de verre. La pénombre. Le silence. Les instruments d'optique, telles des silhouettes arrogantes. Le policier dégaina et fit le tour de la pièce, arme au poing. Personne. Seules les lignes des arbres dansaient toujours sur le sol, filtrant à travers les pavés translucides.
Il retourna dans la demeure proprement dite. Il jeta un regard dans la salle d'attente noyée d'ombre puis arpenta un vestibule de marbre, o˘ des cannes au pommeau d'ivoire ou de corne se dressaient dans un porte-
parapluies. Il découvrit un salon encombré de meubles massifs, de lourdes tentures, puis des chambres surannées o˘ trônaient des lits de bois vernis.
Personne. Aucune trace de lutte. Aucune trace de fuite.
Niémans, tenant toujours son MR 73, emprunta l'escalier et monta à l'étage supérieur. Il pénétra dans un petit bureau qui sentait l'encaustique et les feuilles de cigare. Il y découvrit des bagages de cuir souple, aux cadenas dorés, posés sur un kilim élimé.
Le policier avança encore. Ce lieu puait à plein nez la menace, la mort.
Par une fenêtre ovale, il aperçut les hautes cimes des arbres, toujours secouées par le vent furieux. Il réfléchit et comprit que cette lucarne surplombait le toit de la véranda, le toit de pavés de verre. Il ouvrit brutale-273
ment la fenêtre et braqua son regard vers le faîte transparent.
Le sang se pétrifia dans ses artères. Le long des carrés pigmentés de pluie se détachait le reflet du corps de Chernecé, comme froissé par les reliefs du verre. Bras écartés, pieds joints, dans une posture de crucifixion. Un martyr se reflétant sur un lac de gouache verd‚tre.
Niémans, un hurlement blanc dans la gorge, observa encore cette image et déduisit la place exacte du corps réel. Soudain, il saisit le jeu d'optique et tendit sa tête par la fenêtre. Il se tourna vers le haut de la façade.
Le corps était suspendu juste au-dessus de la lucarne.
Dans le vent détrempé, Edmond Chernecé était fixé contre la paroi, tel un frontispice de la terreur.
L'officier de police revint à l'intérieur, s'extirpa du petit bureau, enjamba un second escalier de marches de bois étroites, trébucha, accéda au grenier. Une nouvelle fenêtre, un nouveau chambranle, et le policier atteignit la gouttière du toit, contemplant d'aussi près que possible le cadavre de feu Edmond Chernecé.
Le visage n'avait plus d'yeux. Ses orbites déchirées étaient ouvertes au vent de pluie. Ses deux bras étaient largement ouverts et n'exhibaient plus que des moignons sanglants. Le cadavre était maintenu dans cette posture par un entrelacs serré de c‚bles brillants et torsadés, qui tailladaient les chairs épaisses et h‚lées. Niémans, les tempes fouettées par l'averse, fit les comptes.
Rémy Caillois.
Philippe Sertys.
Edmond Chernecé.
Ses certitudes revenaient en bourrasques. NON: les meurtres n'étaient pas commis par un pervers homosexuel à la recherche d'un physique ou d'un visage. NON: il ne s'agissait pas d'un tueur en série qui sacrifiait des victimes innocentes, au hasard de ses fureurs. Il s'agissait d'un meurtrier rationnel, d'un voleur d'identité profonde, de marques bio-274
logiques, qui agissait sous l'emprise d'un mobile précis . celui de sa vengeance.
Rel‚chant sa traction, Niémans se glissa de nouveau dans le grenier. Seul le battement de son sang résonnait dans la maison du mort. Il savait qu'il n'avait pas achevé sa quête. Il connaissait l'ultime conclusion de ce cauchemar: le corps de Joisneau étai ici, quelque part dans cette maison.
quelques heures avant d'être tué, Chernecé lui-même avait tué.
Niémans visita chaque pièce, chaque meuble, chaque renfoncement. Il retourna la cuisine, le salon, les chambres. Il creusa le jardin, vida une cabane, sous les arbres. Puis il découvrit au rez-de-chaussée, sous l'escalier, une porte tapissée de papier peint. Il arracha brutalement la paroi de ses gonds. La cave.
Il dévala l'escalier, tout en reconstituant les événements avec précision: s'il avait surpris, à vingt-trois heures, le médecin en maillot et en caleçon, c'était que le docteur sortait de son opération sanglante - le meurtre de joisneau. C'était pour cette raison qu'il avait débranché son téléphone. Pour cette raison qu'il rangeait soigneusement son cabinet, o˘
il avait d˚ poignarder le jeune lieutenant avec l'un des stylets chromés que le commissaire avait repérés, dans le plumier chinois. Pour cette raison également qu'il revêtait un nouveau costume et préparait ses bagages.
Stupide et aveugle, Niémans avait interrogé un bourreau au sortir de sa funeste besogne.
Dans la cave, le policier découvrit des portiques, des treillis de métal tissés de toiles d'araignées, supportant des centaines de bouteilles de vin. Culs sombres, cire rouge, étiquettes ocre. Le flic fouilla chaque recoin de la cave, déplaçant des tonneaux, tirant à lui les maillages de fer, provoquant des effondrements de bouteilles. Les flaques de vin exhalaient des effluves enivrants.
Baigné de sueur, hurlant et crachant, Niémans découvrit 275
enfin une fosse, obturée par deux pans de ferraille inclinés. Il fit sauter le cadenas, ouvrit les portes.
Au fond de la trappe, le corps de joisneau reposait, àdemi immergé dans des liquides noirs et corrosifs. Les bouteilles de plastique vert de Destop flottaient autour de lui. Les miasmes chimiques avaient commencé leur terrifiant ravage, épongeant les gaz du corps, mordant sa chair et la métamorphosant en de lentes fumerolles, anéantissant progressivement l'entité physique qui avait été …ric Joisneau, lieutenant du SRPJ de Grenoble. Les yeux ouverts du jeune môme qui semblaient fixer le commissaire brillaient du fond de cette tombe atroce.
Niémans recula et poussa un cri frénétique. Il sentit ses côtes se soulever, s'écarter comme les baleines d'un parapluie. Il vomit ses tripes, sa fureur, ses remords, s'agrippant aux porte-bouteilles, dans une cascade de cliquetis et de ruissellements de vin.
Il ne sut exactement combien de temps passa ainsi. Dans les effluves d'alcool. Dans les lentes volutes des acides. Mais il s'éleva bientôt au fond de son esprit, lentement, telle une marée noire et vénéneuse, une ultime vérité, qui n'avait rien à voir avec l'exécution de joisneau mais qui jetait une nouvelle lumière sur la série des meurtres de Guernon.
Marc Costes avait mis en évidence la parenté entre les trois matériaux qui marquaient chacun des trois crimes
l'eau, la glace, le verre. Niémans comprenait maintenant que ce n'était pas cela l'important. L'important était le contexte de découverte des corps.
Rémy Caillois avait été découvert à travers son reflet dans la rivière.
Philippe Sertys à travers son reflet dans le glacier.
Edmond Chernecé à travers son reflet sur le toit de verre.
Le tueur mettait en scène ses meurtres afin qu'on surprenne d'abord le reflet du corps et non le corps réel.
276
qu'est-ce que cela signifiait ?
Pourquoi le meurtrier se donnait-il tant de mal pour organiser cette multiplication des apparences ?
Niémans n'aurait su expliquer les motivations de cette stratégie, mais il pressentait un lien entre ces doubles, ces miroitements, et le vol des mains et des yeux, qui privait le corps de toute identité profonde, de tout caractère unique. Il pressentait là les deux mouvements convergents d'une même sentence, proclamée par un tribunal sans appel: la destruction totale de l' TRE des condamnés.
qu'avaient donc fait ces hommes pour être réduits àl'état de reflets, pour que leur chair soit privée de toute marque distinctive ?
41
LE cimetière de Guernon ne ressemblait pas à celui de Sarzac. Les stèles de marbre blanc se dressaient comme des petits icebergs symétriques, sur de sombres pelouses. Les croix se détachaient telles des silhouettes curieuses, sur la pointe des pieds. Seules des feuilles mortes venaient jeter ici quelques notes irrégulières - touches jaunes sur l'émeraude des gazons. Karim Abdouf sillonnait chaque travée, méthodiquement, patiemment, en lisant les noms, les épitaphes, gravés dans le marbre, la pierre ou le fer.
Pour l'heure, il n'avait pas encore découvert la tombe de Sylvain Hérault.
Tout en marchant, il réfléchissait à son enquête, et au brutal virage de ces dernières heures. Il était venu dans cette ville au plus vite, n'hésitant pas pour cela à " détourner " une superbe Audi. Il pensait alors arrêter un profanateur de sépultures et s'était retrouvé plongé dans une affaire de meurtres en série. Maintenant qu'il avait lu et mémorisé le dossier complet de l'enquête de Niémans, il s'efforçait de se convaincre du caractère " gigogne " de sa propre enquête. Le cambriolage de l'école et la violation
281
du caveau de Sarzac avaient révélé le destin tragique d'une famille. Et ce destin s'ouvrait maintenant sur la série des crimes de Guernon. Le personnage de Sertys jouait le rôle de pivot entre les deux affaires et Karim était décidé à suivre sa propre voie, jusqu'à découvrir d'autres points de contact, d'autres liens.
Mais ce n'était pas cette spirale abyssale qui le fascinait le plus.
C'était le fait qu'il se retrouvait maintenant aux côtés de Pierre Niémans, le commissaire qui l'avait tant marqué lors des séminaires de Cannes-…
cluse. Le flic aux reflets de miroirs et aux théories atomiques. Un homme de terrain, violent, colérique, acharné. Un enquêteur brillant, qui s'était taillé la part des fauves dans le monde des keufs, mais qui avait été
finalement mis au rancart, à cause de son caractère incontrôlable et de ses accès de violence psychotiques. Karim ne cessait de penser à cette nouvelle association. Il était fier, bien s˚r. Et surexcité. Mais il était aussi troublé d'avoir songé à ce mec justement aujourd'hui, quelques heures avant de le rencontrer.
Karim venait d'achever la dernière allée du cimetière. Pas de Sylvain Hérault. II ne lui restait plus qu'à visiter un e'dif
ice aux allures de chapelle, soutenu par deux colonnes épuisées: le crématorium. En quelques pas rapides, le lieutenant rejoignit l'édifice.
Enfoncer chaque jalon, toujours. Un couloir ajouré s'ouvrit devant lui, percé de petits coffres, gravés de noms et de dates. Il s'achemina dans la salle des Cendres, lançant de brefs regards à gauche et à droite. Des petites portes, qui ressemblaient à des boîtes aux lettres, s'étageaient, variant les écritures et les motifs. Parfois, un bouquet fané jouait aux arlequins colorés, au creux d'une niche. Puis la litanie monocorde reprenait. Au fond, un mur de marbre taillé exhibait le texte d'une prière.
Karim s'approcha encore. Un vent humide, incertain, comme distrait, sifflait entre les murs. De fines colonnes de pl‚tre s'entrelaçaient entre les jambes du flic, se mêlant aux pétales séchés.
C'est alors qu'il l'aperçut.
282
La plaque funéraire. Il s'approcha et lut: Sylvain Hérault. Né en février 1951. Mort en ao˚t 1980. Karim ne s'attendait pas à ce que le père de Judith f˚t incinéré. Cette technique ne collait pas avec les convictions religieuses de Fabienne.
Mais ce n'était pas cela qui le stupéfiait le plus. C'étaient les fleurs, rouges, vives, gorgées de suc et de rosée, posées au fond de la lucarne.
Karim palpa les pétales: ce bouquet était de première fraîcheur. Il avait été déposé ce jour même. Le policier pivota, bloqua son geste et claqua des doigts.
Le jeu de piste ne finirait jamais.
Abdouf sortit du cimetière et fit le tour du mur d'enclos, en quête d'une maison, d'une baraque, occupée par un gardien quelconque. Il découvrit un petit pavillon morbide, qui jouxtait le sanctuaire sur la gauche. Une fenêtre brillait d'une lueur exsangue.
Il ouvrit le portail, sans un bruit, et pénétra dans un jardin dont les hauteurs étaient scellées par un grillage, comme une cage géante. Des roucoulements résonnaient, quelque part. qu'est-ce que c'était encore que ce délire ?
Karim effectua quelques pas - les roulements de gorge s'accentuèrent, des claquements d'ailes tranchèrent le silence, tels des coupe-papier légers.
Le flic plissa des yeux, vers un mur de niches qui lui rappelait le crématorium. Des pigeons. Des centaines de pigeons gris qui sommeillaient dans des petites arches vert sombre. Le policier monta les trois marches et sonna à la porte. Elle s'ouvrit presque aussitôt.
- qu'est-ce que tu veux, salopard ?
L'homme tenait un fusil à pompe, braqué sur lui.
-Je suis de la police, déclara Karim d'une voix calme. Laissez-moi vous montrer ma carte et...
- C'est ça, bougnoule. Et moi, je suis le Saint-Esprit. Bouge pas!
Le flic redescendit les marches à reculons. L'insulte 283
l'avait électrisé. Et il n'avait pas besoin de cela pour éprouver des envies de meurtre.
- Bouge pas, j'te dis ! hurla le fossoyeur en tendant son fusil vers le visage du flic.
De la salive moussait aux commissures de ses lèvres.
Karim recula encore, lentement. L'homme tremblait. Il descendit une marche à son tour. Il brandissait son arme, comme un paysan bravache dardant sa fourche contre un vampire dans un film de série B. Des pigeons claquaient des ailes, derrière eux, comme s'ils avaient perçu la tension de l'air.
-Je vais t'arracher la gueule, je...
- «a m'étonnerait, papa. Ton arme est vide.
Le baveux ricana
- Ah ouais ? Elle est chargée de c'soir, trou du cul.
- Peut-être, mais tu n'as pas fait monter de balle dans le canon.
L'homme jeta un bref regard à son fusil. Karim en profita. Il enjamba les deux marches et écarta le canon huilé de la main gauche, tout en dégainant son Glock de la droite. Il propulsa l'homme contre le chambranle et écrasa son poignet contre une encoignure.
Le fossoyeur hurla et l‚cha son fusil. Lorsqu'il releva les yeux, ce fut pour découvrir l'orifice noir de l'automatique, pointé à quelques centimètres de son front.
- …coute-moi, connard, souffla Karim. J'ai besoin d'informations. Tu réponds à mes questions et je me casse, sans histoire. Tu joues au con, et ça devient compliqué. Très compliqué. Surtout pour toi. Alors tu marches ?
Le gardien acquiesça, les yeux hors de la tête. Toute agressivité s'était envolée de son visage, au profit d'une rougeur d'‚tre. C'était le " rouge panique " que Karim connaissait bien. II serra encore la gorge fripée
- Sylvain Hérault. Ao˚t 1980. Incinéré. Raconte.
-Hérault? balbutia le fossoyeur. Connais pas.
Karim l'attira à lui et le poussa de nouveau contre l'arête du mur. Le gardien grimaça. Du sang éclaboussa la pierre, 284
au niveau de sa nuque. La panique avait contaminé les niches. Des pigeons voletaient maintenant en tous sens, prisonniers des grillages. Le flic susurra
- Sylvain Hérault. Sa femme est très grande. Brune. Frisée. Des lunettes.
Et très belle. Comme sa petite fille. Réfléchis.
Le baveux hocha la tête en petits mouvements nerveux.
- D'accord, j'me souviens... c'était un enterrement très bizarre... Y avait personne.
- Comment ça: personne ?
- C'est comme j'te lais : même la bonne femme, elle est pas venue. Elle m'a payé d'avance, pour l'incinération, et on l'a jamais plus revue à Guernon.
J'ai br˚lé le corps. Je... J'étais tout seul.
- L'homme: de quoi est-il mort?
- Un... un accident... Un accident de voiture.
Le Beur se souvenait de l'autoroute et des photographies atroces du corps de l'enfant. La violence de la route: un nouveau leitmotiv, un nouvel élément récurrent. Abdouf avait rel‚ché sa prise. Des pigeons tournoyaient en vrilles, se déchirant contre les mailles du toit.
-Je veux les circonstances. qu'est-ce que tu sais làdessus ?
-Y.. Y s'est fait écraser par un chauffard, sur la départementale qui mène au Belledonne. Il était à vélo... Il allait au boulot... Le conducteur devait être un mec bourré... Je...
- Il y a eu une enquête ?
-Je ne sais pas... En tout cas, on n'a jamais su qui c'était... On a retrouvé le corps sur la route, complètement écrabouillé.
Karim était déconcerté.
- Tu dis qu'il allait au boulot; quel genre de boulot?
- Il bossait dans les villages d'altitude. Il était cristallier..
- qu'est-ce que c'est ?
- Les mecs qui vont chercher des cristaux précieux, en haut des cimes... Y
paraît qu'c'était le meilleur, mais y prenait de sacrés risques...
285
Karim changea de cap
- Pourquoi personne de Guernon n'est-il venu à l'enterrement ?
L'homme se massait le cou, br˚lé comme celui d'un pendu. Il jetait des regards effarés vers ses pigeons blessés.
- C'étaient des nouveaux... Y v'naient d'un autre bled... Taverlay... Dans les montagnes... Personne n'aurait eu l'idée d'aller à c't'enterrement. Y
avait personne, j'te dis !
Karim posa sa dernière question
- Il y a un bouquet de fleurs devant la porte de l'urne qui vient les déposer ?
Le gardien roulait des yeux traqués. Un oiseau moribond tomba sur ses épaules. Il réprima un cri puis balbutia
-Y a toujours des fleurs devant...
- qui vient les déposer ? répéta Karim. Est-ce une femme très grande ? Une femme avec une tignasse noire ? Est-ce Fabienne Hérault elle-même?
Le vieux nia énergiquement.
-Alors qui?
Le baveux hésita, comme redoutant de prononcer les mots qui frémissaient sur ses lèvres dans un fil de salive. Les plumes planaient comme une neige grise. Il murmura enfin
- C'est Sophie... Sophie Caillois.
Le flic fut comme ébloui. Soudain, devant lui, un nouveau lien se tendait entre les deux affaires. Un putain de garrot qui se serrait à lui faire éclater le coeur. Il demanda, à quelques millimètres de l'homme
- q.UI ?
- Ouais..., hoqueta-t-il. La... La femme de Rémy Caillois. Elle vient chaque semaine. Des fois même plusieurs fois... quand j'ai appris l'meurtre, à la radio, j'voulais l'dire aux gendarmes... J'vous jure...
J'voulais donner l'renseignement... «a a peut-être un rapport avec le crime... Je...
Karim balança le vieux dans ses grillages et sa poulaille. Il poussa le portail de fer et courut à sa voiture. Son coeur battait comme un gong.
286
42
ARIIVI roula jusqu'à l'édifice central de l'université. Il repéra aussitôt le policier qui surveillait l'entrée principale. Sans doute l'officier chargé de surveiller Sophie Caillois. Il poursuivit sa route, mine de rien, contourna le b‚timent et découvrit une entrée annexe deux portes vitrées obscures, sous un auvent de béton ébréché, plus ou moins rafistolé avec une b‚che plastique. Le flic stoppa sa voiture à cent mètres de là et consulta le plan de l'université, qu'il était passé prendre au qG de Niémans - un plan annoté o˘ était indiqué l'appartement des Caillois : le n∞ 34.
Il sortit sous la pluie et marcha vers les portes. Il joignit ses mains sur ses tempes et les plaqua contre la vitre afin de regarder à l'intérieur.
Les portes étaient verrouillées entre elles par un antivol de moto, un vieux modèle en forme d'arceau. La pluie redoublait et frappait la b‚che selon un rythme techno tonitruant. Un tel bruit coupait court à tout complexe en matière d'effraction. Karim recula et brisa la vitre d'un grand coup de talon.
Il s'engouffra dans un étroit couloir, puis découvrit un hall immense et sombre. D'un coup d'oeil à travers les vitres, il aperçut encore le planton, qui grelottait dehors. Il se glissa dans la cage d'escalier, sur sa droite, puis gravit les marches quatre à quatre. Les veilleuses de secours lui permettaient de se diriger sans allumer les néons. Karim s'efforçait de ne faire résonner ni les marches suspendues ni les lames de métal verticales qui se dressaient au centre de la cage.
287
Au huitième étage, occupé par les chambres des internes, le silence régnait. Karim s'engagea le long du couloir, toujours guidé par le plan annoté de Niémans. Il avança et discerna des noms griffonnés au-dessus des sonnettes. Il percevait sous ses pas l'indolence des plaques de linoléum.
Même à une heure du matin il se serait attendu ici àentendre de la musique, une radio, n'importe quoi qui évoqu‚t les solitudes confinées des internes.
Mais non, rien. Peut-être que les étudiants se terraient dans leur piaule, pétrifiés à l'idée que le tueur vienne leur arracher les yeux. Karim avança encore. Enfin, il découvrit la porte qu'il cherchait. Il hésita à utiliser la sonnette, puis frappa d'un coup léger sur la paroi de bois.
Aucune réponse.
Il frappa de nouveau, toujours en douceur. Pas de réponse. Aucun bruit à
l'intérieur. Pas le moindre frémissement. Bizarre: la présence de la sentinelle, en bas, induisait que Sophie Caillois était chez elle.
M˚ par un réflexe, Karim dégaina son Glock et scruta les serrures. La porte n'était pas verrouillée. Le flic enfila ses gants de latex et sortit un éventail de tiges en polymère. Il glissa l'une d'entre elles sous le pêne de la serrure principale et exerça en même temps une poussée contre la porte, tout en la tirant vers le haut. Elle s'ouvrit en quelques secondes.
Karim entra, sans faire plus de bruit qu'un souffle.
Il visita chaque pièce de l'appartement. Personne. Un sixième sens l'avertissait que la femme s'était tirée. Sans retour. Il reprit sa fouille, d'une manière plus attentive. Il remarqua des images étranges le long des murs - des athlètes à têtes de fafs, en noir et blanc, suspendus à
des anneaux ou courant le long d'un stade. Il chercha sur les meubles, dans les tiroirs. Rien. Sophie Caillois n'avait laissé aucun message, aucun détail qui trahissait son départ - mais Karim sentait que la nana s'était fait la malle. Et il ne pouvait pas quitter cet appartement. Un détail, dont il ne percevait pas encore la nature, l'empêchait de repartir. Le 288
policier tourna, vira, virevolta, pour débusquer le petit grain de sable qui enrayait la logique de l'instant présent.
Enfin, il trouva.
Il planait ici une forte odeur de colle. De la glue à papiers peints, à
peine sèche. Karim se précipita le long des murs afin d'observer chaque paroi. Les Caillois avaient-ils simplement changé de décoration quelques jours avant l'irruption de la violence ? …tait-ce un simple hasard ? Karim rejeta cette idée: dans cette affaire, il n'y avait pas de hasard, pas le moindre élément qui n'appartînt au cauche mar général.
Sur une impulsion, il écarta quelques meubles et décolla un premier pan.
Rien. Karim s'arrêta: il était hors de sa juridiction, il n'était pas mandaté et il était en train de saborder l'appartement d'une femme qui allait devenir une suspecte de premier ordre. Il hésita une seconde, déglutit, puis décolla un autre pan de papier. Rien. Karim fit volteface et glissa ses doigts sous une nouvelle partie du papier peint. Il tira à lui le lambeau, dévoilant la couche précédente sur une large surface.
Inscrit sur le mur, il pouvait lire la fin d'une inscription brun‚tre. Le seul mot qu'il discernait était: POURPRES. Il arracha aussitôt le pan qui jouxtait le mot, à gauche. Le message apparut tout entier, sous les trainées de colle.
JE REMONTERAI LA SOURCE
DES RIVI»RES POURPRES
JUDITH
L'écriture était celle d'une enfant et l'encre utilisée était du sang.
L'inscription était gravée dans le pl‚tre, comme inscrite au couteau. Le meurtre de Rémy Caillois. Les " rivières pourpres ". Judith. Il ne s'agissait plus de liens, de relations, d'échos. Désormais, les deux affaires ne faisaient qu'une.
Soudain, un léger frémissement retentit derrière lui.
289
Dans un geste réflexe, Karim se retourna. Il braquait déjà son Glock à deux poings. Il n'eut que le temps d'apercevoir une ombre qui disparaissait par la porte entrouverte. Il hurla et jaillit dehors.
La silhouette venait de s'évanouir au coin du couloir. Les bruits de pas précipités avaient déjà jeté la panique dans le long boyau, qui semblait guetter la moindre marque de danger pour s'animer. Les portes s'ouvraient subrepticement sur des regards effarés.
Au pas de course, le flic atteignit le premier coude et rebondit d'un coup d'épaules. Il partit le long de la nouvelle ligne droite. Il entendait déjà
les résonances graves de l'escalier suspendu.
Il bondit à son tour dans la cage. Les lamelles de métal vibraient de toute leur hauteur, à mesure que l'ombre dévalait les marches de granit. Karim était sur ses traces. Ses semelles à crampons ne se posaient qu'une fois par volée de marches.
Les étages déferlèrent. Karim gagna du terrain. Il n'était plus qu'à
quelques souffles de sa proie. Ils descendaient maintenant le même étage, des deux côtés de la paroi de lamelles verticales. Le flic aperçut, en contrebas, sur sa gauche, le dos noir et brillant d'un ciré. Il tendit la main à travers la symétrie métallique et agrippa la manche de l'ombre, par l'épaule. Pas assez fortement. Son bras partit en équerre, coincé dans l'étau des lames. La silhouette s'échappa. Karim reprit sa course. II avait perdu quelques secondes.
Il parvint dans le hall immense. Totalement désert. Totalement silencieux.
Karim vit la sentinelle, dehors, qui n'avait pas bougé. Il se rua vers la porte annexe par laquelle il était entré. Personne. Un rideau de pluie lui bloquait tout horizon vers l'extérieur.
Karim jura. Il passa par la vitre fracassée et scruta le campus, brouillé
par le gris moiré de l'averse. Pas une présence, pas une voiture. Seulement le vacarme de la b‚che qui clapotait avec fureur. Karim baissa son arme et 290
tourna les talons, crispé sur un dernier espoir: l'ombre était peut-être encore à l'intérieur.
Tout à coup, une vague déferlante le catapulta contre les battants vitrés.
Un bref instant, il ne sut ce qui lui arrivait et l‚cha son arme. Un flux glacé le submergea. Recroquevillé au sol, Karim décocha un regard au-dessus de lui et comprit que la b‚che de l'auvent venait de céder, alourdie par le poids de l'averse.
Il crut à un accident.
Pourtant, derrière la toile plastique, encore suspendue au toit par deux filins, l'ombre apparut, noire et miroitante. Ciré noir, jambes gainées d'un collant de polycarbone, visage masqué par un passe-montagne et surmonté d'un casque de cycliste, luisant comme la tête d'un bourdon vitrifié, elle tenait dans ses deux mains serrées le Glock de Karim, pointé
droit vers son visage.
Le flic ouvrit la bouche mais aucun mot n'en sortit.
Soudain, l'ombre appuya sur la détente, vida le chargeur dans un fracas démultiplié de vitres. Karim se ratatina, se protégeant le visage de ses mains. Il hurlait, d'une voix fêlée, alors que le vacarme des détonations se mêlait à celui du verre éclaté et de l'averse environnante.
Machinalement, Karim compta les seize balles et trouva la force de relever les yeux alors que les dernières douilles rebondissaient sur le sol. Il eut juste le temps de voir une main nue l‚cher l'arme et disparaître dans le rideau de pluie. C'était une main mate, nouée comme une liane, portant griffures, pansement et ongles courts.
Une main de femme.
Le flic regarda quelques secondes son Glock qui fumait encore par la chambre de la culasse. Puis il fixa la crosse quadrillée de minuscules losanges. Son esprit résonnait encore des multiples détonations. Ses narines respiraient l'odeur violente de cordite. quelques secondes plus tard, le policier qui veillait sur l'entrée principale arriva enfin, arme au poing.
Mais Karim n'entendait pas ses sommations ni ses hur-291
lements paniqués. Sous l'apocalypse, il maîtrisait maintenant deux vérités.
L'une : la meurtrière lui avait laissé la vie sauve. L'autre : il tenait ses empreintes digitales.
43
- qUE faisiez-vous chez Sophie Caillois ? Vous êtes hors de votre juridiction, vous avez enfreint les lois les plus élémentaires, nous pourrions...
Karim observait le capitaine Vermont s'emporter: cr‚ne nu et visage écarlate. Il acquiesçait lentement et s'efforçait de prendre un visage contrit. Il prononça
-J'ai déjà tout expliqué au capitaine Barnes. Les meurtres de Guernon concernent une affaire sur laquelle j'enquête... Une affaire survenue dans ma ville, Sarzac, département du Lot.
-Première nouvelle. «a ne m'explique pas votre présence chez un témoin d'importance ni la violation du domicile.
-J'avais convenu avec le commissaire Niémans de...
- Oubliez Niémans. Il a été déchargé de l'affaire. (Vermont lança une commission rogatoire, par-dessus le bureau.) Les gars du SRPJ de Grenoble viennent d'arriver.
- Vraiment ?
- Le commissaire Niémans est dans le collimateur. Il a tabassé la nuit dernière un hooligan anglais, à la sortie d'un match au parc des Princes.
L'affaire s'envenime. Il est rappelé à Paris.
Karim comprenait maintenant pourquoi Niémans enquêtait dans cette ville. Le flic de fer avait sans doute
292
voulu se faire oublier après cette énième bavure, bien dans son style. Mais il ne le voyait pas rentrer à Paris cette nuit. Non. Il ne le voyait pas abandonner l'affaire - et certainement pas pour rendre des comptes à l'IGS
ou au PalaisBourbon. Pierre Niémans débusquerait d'abord l'assassin et son mobile. Et Karim serait à ses côtés. Pourtant, il fit mine de suivre le gendarme sur son terrain
- Les gars du SRPJ ont déjà repris l'enquête ?
- Pas encore, répondit Vermont. Nous devons les mettre au courant.
- On dirait que Niémans ne va pas vous manquer.
- Vous vous trompez. C'est un malade, mais au moins il connaît le monde du crime. Il le transpire, même. Avec les flics de Grenoble, nous allons devoir tout reprendre de zéro. Et pour aller o˘, je vous le demande ?
Karim planta ses deux poings sur le bureau et se pencha vers le capitaine.
-Appelez le commissaire Henri Crozier, au poste de police de Sarzac.
Vérifiez mes informations. Juridiction ou pas, mon enquête est liée aux crimes de Guernon. L'une des victimes, Philippe Sertys, a profané le cimetière de ma ville, cette nuit, juste avant de mourir.
Vermont fit une grimace sceptique.
- Rédigez un rapport. Des victimes qui profanent un cimetière. Des flics qui viennent de partout. Si vous croyez que cette histoire n'est déjà pas assez compliquée...
- Le meurtrier a frappé une nouvelle fois.
Karim se retourna: Niémans se dressait dans l'embrasure de la porte. Son visage était livide, ses traits dévastés. Le Beur songea aux sculptures des mausolées qu'il avait croisées ces dernières heures.
- Edmond Chernecé, reprit Niémans. Ophtalmologue àAnnecy. (Il s'approcha du bureau et fixa Karim puis Vermont.) Strangulation par c‚ble. Plus d'yeux.
Plus de mains. La série ne s'arrête plus.
293
Vermont poussa son siège contre le mur. Au bout de quelques secondes, il marmonna, sur un ton plaintif
- On vous l'avait dit... Tout le monde vous l'avait dit...
- quoi ? qu'est-ce qu'on m'avait dit ? hurla Niémans.
- C'est un tueur en série. Un criminel psychopathe. A l'américaine ! Il faut utiliser les méthodes de là-bas. Appeler des spécialistes. Dresser un profil psychologique... Je ne sais pas... Même moi, un gendarme de province, je...
Niémans hurla
- C'est une série, mais ce n'est pas un tueur en série ! Ce n'est pas un dément. Il accomplit une vengeance. Il possède un mobile rationnel, qui concerne ses victimes. Il existe un lien entre ces trois hommes qui explique aujourd'hui leur disparition! Putain de Dieu. C'est ça que nous devons découvrir.
Vermont se tut et esquissa un geste de lassitude. Karim profita du silence
- Commissaire, laissez-moi vous...
- Ce n'est pas le moment.
Niémans se redressa et lissa d'un geste nerveux les pans de son manteau.
Cette coquetterie ne cadrait pas avec sa tête de flic hermétique. Karim insista
- Sophie Caillois s'est fait la malle.
Les yeux derrière les cercles de verre se tournèrent vers lui.
- quoi ? Nous avions placé un homme...
- Il n'a rien vu. Et, à mon avis, elle est déjà loin.
Niémans observait Karim. Comme un animal inédit, génétiquement improbable.
- qu'est-ce que c'est que ce nouveau bordel ? demandat-il. Pourquoi aurait-elle pris la fuite ?
- Parce que vous avez raison depuis le départ. (Karim s'adressait au commissaire, mais il fixait Vermont.) Les victimes partagent un secret. Et ce secret est lié aux meurtres. Sophie Caillois s'est enfuie parce qu'elle connaît ce lien. Et qu'elle est peut-être la prochaine victime du tueur.
- Bordel de merde...
294
Niémans réajusta ses lunettes. Il parut réfléchir quelques secondes puis, d'une esquive du menton, façon boxeur, incita Karim à poursuivre.
-J'ai du nouveau, commissaire. J'ai découvert chez les Caillois une inscription gravée sur l'un des murs. Une inscription signée "Judith " et qui parle de " rivières pourpres ". Vous cherchiez un point commun entre les victimes. Je vous en propose au moins un, entre Caillois et Sertys Judith. Ma petite fille, mon visage effacé. C'est Sertys qui a profané sa sépulture. Et c'est Caillois qui a reçu un message signé de son nom.
Le commissaire se dirigea vers la porte.
-Viens avec moi.
Vermont se leva avec colère.
- C'est ça, barrez-vous ! Continuez vos mystères!
Niémans poussait déjà Karim vers l'extérieur. La voix du capitaine braillait
-Vous ne faites plus partie de l'enquête, Niémans ! Vous êtes déchargé!
Vous comprenez ça? Vous ne pesez plus rien... Rien! Vous êtes un souffle, un courant d'air ! Alors vous pouvez écouter les délires de ce rastaquouère... Un tricard et un voyou... La belle équipe ! Je...
Niémans venait de pénétrer dans un bureau vide, à quelques portes de là. Il poussa Karim, alluma la lumière et referma la porte, coupant court au discours du gendarme. Il empoigna une chaise et la lui tendit. Sa voix murmura simplement
-Je t'écoute.
295
44
KHum ne s'assit pas et attaqua sur un ton frénétique
-Sur le mur, l'inscription disait précisément: " Je remonterai la source des rivières pourpres. " Avec du sang en guise d'encre. Et une lame en guise de burin. Un truc à vous filer les chocottes pour le restant de vos nuits. D'autant que le message est signé "Judith ". Sans aucun doute: "
Judith Hérault ". Le nom d'une morte, commissaire. Disparue en 1982.
-Je ne comprends rien.
-Moi non plus, souffla Karim. Mais je peux imaginer quelques faits qui ont marqué ce week-end.
Niémans était resté debout. Il hocha lentement la tête. Le Beur continua
-Voilà. Le tueur élimine d'abord Rémy Caillois, disons, dans la journée du samedi. Il mutile le corps puis l'encastre dans la falaise. Pourquoi tout ce thé‚tre, je n'en ai aucune idée. Mais dès le lendemain, il se poste quelque part sur le campus. Il guette les faits et gestes de Sophie Caillois. D'abord, la fille ne bouge pas. Puis elle finit par sortir, disons en milieu de matinée. Elle part peut-être chercher Caillois dans les montagnes, je ne sais pas. Pendant ce temps, le tueur pénètre chez elle et signe son crime sur le mur: " Je remonterai la source des rivières pourpres. "
- Continue.
- Plus tard, Sophie Caillois rentre chez elle et découvre l'inscription.
Elle saisit la signification de ces mots. Elle comprend que le passé est en train de se réveiller et que
296
son mari a sans doute été tué. Elle panique, viole le sceau du secret et téléphone à Philippe Sertys, qui est ou a été le complice de son mari.
- Mais d'o˘ sors-tu tout ça ?
Karim se pencha. A voix basse
- Mon idée, c'est que Caillois, Sertys et sa femme sont des amis d'enfance et qu'ils ont commis un acte coupable quand ils étaient mômes. Un acte qui a un rapport avec les termes " rivières pourpres " et la famille de Judith.
- Karim, je te l'ai déjà dit: dans les années quatre-vingt, Caillois et Sertys étaient ‚gés d'une dizaine d'années, comment peux-tu imaginer...
- Laissez-moi finir. Philippe Sertys arrive chez les Caillois. Il découvre à son tour l'inscription. Il pige lui aussi l'allusion aux " rivières pourpres " et commence à flipper sérieusement. Mais il pare au plus pressé: cacher l'inscription, qui fait référence à quelque chose, un secret, qu'ils doivent absolument occulter. Je suis certain de ça malgré la mort de Caillois, malgré la menace d'un tueur qui signe son crime
"Judith ", Sertys et Sophie Caillois ne pensent à cet instant qu'à
dissimuler la marque de leur propre culpabilité. L'aide-soignant part alors chercher des rouleaux de papier peint qu'il colle sur le message gravé.
C'est pour ça qu'il y a une odeur de colle dans tout l'appart'.
Le regard de Niémans brilla. Karim comprit que le flic avait d˚ lui aussi remarquer ce détail, sans doute lors de l'interrogatoire de la môme. Il poursuivit
-Durant tout le dimanche, ils attendent. Ou ils tentent une nouvelle recherche, je ne sais pas. Finalement, Sophie Caillois, en fin d'après-midi, se décide à prévenir les gendarmes. Au même moment, on découvre le cadavre dans la falaise.
- Tu as une suite ?
- Cette nuit-là, Sertys fonce dans la nuit, vers Sarzac.
- Pourquoi ?
-Parce que le meurtre de Rémy Caillois est signé par 297
Judith, morte et enterrée depuis près de quinze ans à Sarzac. Et Sertys le sait.
- C'est tiré par les cheveux.
- Peut-être. Mais la nuit dernière, Sertys était dans ma ville, avec un complice qui était peut-être notre troisième victime : Chernecé. Ils ont fouillé dans les archives de l'école. Ils sont allés au cimetière et ont ouvert le caveau de Judith. quand on cherche un mort, o˘ va-ton ? Dans sa tombe.
- Continue.
-Je ne sais pas ce que trouvent Sertys et l'autre à Sarzac. Je ne sais pas s'ils ouvrent le cercueil. Je n'ai pas pu approfondir la fouille du caveau.
Mais je pressens qu'ils ne découvrent rien qui les rassure vraiment. Ils rentrent alors à Guernon, la peur au ventre. Bon sang, vous pouvez imaginer ça ? Un fantôme est en circulation, qui s'apprête à éliminer tous ceux qui lui ont fait du mal...
- Tu n'as aucune preuve de ce que tu racontes.
Karim éluda la remarque.
- Nous sommes à l'aube du lundi, Niémans. A son retour, Sertys se fait surprendre par le fantôme. C'est le deuxième meurtre. Pas de torture, pas de supplice. Le spectre sait maintenant ce qu'il veut savoir. Il n'a plus qu'à réaliser sa vengeance. Il emprunte le téléphérique, monte le corps dans les montagnes. Tout est prémédité: il a déjà laissé un message sur sa première victime. Il doit en laisser un autre sur la seconde. Et il ne s'arrêtera plus. Votre thèse de la vengeance est en train d'exploser, Niémans.
Le commissaire s'assit, l'échine lasse. II était trempé de sueur.
- La vengeance de quoi ? Et qui est le tueur ?
-Judith Hérault. Ou plutôt: quelqu'un qui se prend pour Judith.
Le commissaire gardait le silence, visage baissé. Karim se rapprocha encore.
-J'ai retrouvé la sépulture de Sylvain Hérault, Niémans, dans le crématorium du cimetière. Sur la mort proprement 298
dite, je n'ai rien trouvé de particulier. Hérault est mort, écrasé par un chauffard. Il y a peut-être à gratter là-dessous, je ne sais pas encore...
Mais cette nuit, c'est la sépulture elle-même qui m'a offert un nouvel élément. Devant la lucarne, il y avait un bouquet de fleurs, tout frais. Je me suis renseigné: savez-vous qui vient déposer des fleurs chaque semaine depuis des années ? Sophie Caillois.
Niémans niait maintenant de la tête, comme pris dans l'étau d'un vertige.
- qu'est-ce que tu vas me trouver comme nouvelle explication ?
-A mon avis, elle agit par remords.
Le commissaire ne prit pas la peine de répondre. Abdouf se redressa, en hurlant.
-Tout colle, bon Dieu! Je ne parviens pas à imaginer Sophie Caillois dans la peau d'une véritable coupable. Mais elle partage un secret avec son mari et l'a toujours bouclé, par amour, par peur, ou pour une tout autre raison.
Pourtant, en douce, depuis des années, elle dépose des fleurs devant l'urne de Sylvain Hérault, par respect pour cette petite famille, que son mec a persécutée.
Karim s'agenouilla, à une natte du commissaire principal.
- Niémans, ordonna-t-il, réfléchissez. Le corps de son mari vient d'être découvert. Ce meurtre signé "Judith "constitue la vengeance évidente d'une gosse de jadis. Et malgré tout ça, la femme vient aujourd'hui déposer des fleurs sur la tombe du père. Ces meurtres n'engendrent pas la haine dans le coeur de Sophie Caillois. Ils renforcent ses souvenirs. Et ses regrets.
Bordel, Niémans, je suis s˚r que j'ai raison. Avant de se volatiliser, cette fille a voulu rendre un dernier hommage aux Hérault.
Le flic en brosse ne répondit pas. Ses traits s'étaient accentués au point de décocher des ombres profondes, crevassées. Les secondes s'étirèrent.
Enfin, Karim se releva et reprit, d'un ton rauque
- Niémans, j'ai lu avec attention votre dossier d'enquête.
299
Il y a là-dedans d'autres indices, d'autres détails qui convergent vers Judith Hérault.
Le commissaire soupira.
-Je t'écoute. Je ne sais pas ce que j'y gagne, mais je t'écoute.
Le lieutenant beur se mit à arpenter la pièce comme un fauve en cage.
- Dans votre dossier, il apparaît que vous n'avez qu'une seule certitude sur le meurtrier: ses aptitudes d'alpiniste. Or, quel était le métier de Sylvain Hérault? Cristallier. Il arpentait les sommets pour arracher des cristaux à la pierre. Il était un alpiniste d'exception. Toute sa vie il l'a passée sur le flanc des falaises, le long des glaciers. Là même o˘ vous avez retrouvé les deux premiers corps.
- Comme plusieurs centaines d'alpinistes chevronnés dans la région. C'est tout?
- Non. Il y a aussi le feu.
- Le feu?
-J'ai noté un détail dans le premier rapport d'autopsie. Une remarque bizarre, qui résonne dans ma tête depuis que je l'ai lue. Le corps de Rémy Caillois portait des traces de br˚lures. Costes a noté que le meurtrier avait pulvérisé de l'essence sur les plaies de sa victime. Il parle d'un aérosol trafiqué, d'un K‚rcher.
- Eh bien ?
- Eh bien, il existe une autre explication. Le tueur pourrait être un cracheur de feu qui aurait vaporisé l'essence avec sa propre bouche.
-Je ne te suis pas.
-Parce que vous ignorez un détail particulier: Judith Hérault savait cracher le feu. C'est incroyable, mais c'est la vérité. J'ai rencontré le forain qui lui a appris cette technique, quelques semaines avant sa mort.
Une technique qui la fascinait. Elle disait qu'elle voulait en user comme d'une arme, pour protéger sa " maman ".
Niémans se massait la nuque.
- Bon Dieu, Karim, Judith est morte 1
300
- Il y a un dernier signe, commissaire. Plus vague encore, mais qui pourrait trouver sa place dans l'écheveau. Dans le premier rapport d'autopsie, à propos de la technique de strangulation, le légiste a écrit:
" Filin métallique. De type c‚ble de frein ou corde de piano. " Sertys a-t-il été tué de la même façon?
Le commissaire acquiesça. Karim enchaîna
- Ce n'est peut-être rien, mais Fabienne Hérault était pianiste. Une virtuose. Imaginez un instant que cela soit une véritable corde de piano qui ait tué les trois victimes, ne pourrait-on y voir un lien symbolique ?
Un vrai filin tendu avec le temps passé ?
Pierre Niémans se leva cette fois en hurlant
- O˘ veux-tu en venir, Karim ? qu'est-ce que nous cherchons ? Un fantôme ?
Karim se tortilla dans sa veste de cuir, comme un gamin confus.
-Je ne sais pas.
Niémans marcha à son tour et demanda
- Tu as pensé à la mère ?
- Ouais, bien s˚r, répondit Karim. Mais ce n'est pas elle. (Il baissa d'un ton.) Ecoutez-moi encore, commissaire. Je vous ai gardé le meilleur pour la fin. quand j'étais chez les Caillois, le fantôme m'a surpris. Un fantôme que j'ai poursuivi mais qui m'a échappé.
- quoi ?
Karim esquissa un sourire contrit.
- La honte est sur moi.
- De quoi avait-il l'air ? reprit aussitôt Niémans.
- De quoi avait-elle l'air: c'était une femme. J'ai vu ses mains. J'ai entendu son souffle. Aucun doute là-dessus. Elle mesure environ un mètre soixante-dix. Elle m'a paru assez balèze, mais ce n'est pas la mère de Judith. La mère est un colosse. Elle mesure plus d'un mètre quatre-vingts, avec des épaules de débardeur. Plusieurs témoignages se recoupent sur ce point.
-Alors qui ?
301
-Je ne sais pas. Elle portait un ciré noir, un casque de cycliste, une cagoule. C'est tout ce que je peux dire.
Niémans se leva.
- Il faut lancer son signalement.
Karim lui saisit le bras.
-quel signalement? Une cycliste dans la nuit? (Karim sourit.) J'ai peut-
être mieux que ça.
Il sortit de sa poche son Glock empaqueté dans une enveloppe transparente
- Ses empreintes sont là-dessus.
- Elle a tenu ton flingue ?
-Elle a même vidé le chargeur au-dessus de ma tête. C'est une meurtrière originale, commissaire. Elle assume une vengeance de psychopathe, mais je suis s˚r qu'elle ne veut de mal à personne d'autre que ses proies.
Niémans ouvrit la porte violemment.
- Monte au premier. Les gars du SRPJ ont apporté un comparateur d'empreintes. Un CMM, flambant neuf, directement connecté à MORPHO. Mais ils ne savent pas le faire fonctionner. Un type de la police scientifique est en train de les aider: Patrick Astier. Monte le voir - il doit être accompagné de Marc Costes, le médecin légiste. Ces deux gars sont avec moi.
Tu les prends à part, tu leur expliques, et tu compares tes empreintes avec les fiches dactylaires de MORPHO.
- Et si les empreintes ne nous disent rien ?
-Alors tu retrouves la mère. Son témoignage est capital.
-Je cherche cette bonne femme depuis plus de vingt heures, Niémans. Elle se cache. Et elle se cache bien.
- Reprends toute l'enquête. Tu as peut-être laissé passer des indices.
Karim s'électrisa
-Je n'ai rien laissé passer du tout.
- Si. C'est toi-même qui me l'as dit. Dans ton bled, la tombe de la petite fille est parfaitement entretenue. quelqu'un vient donc s'en occuper, régulièrement. qui ?
302
Ce n'est tout de même pas Sophie Caillois. Alors réponds à cette question.
Et tu retrouveras la mère.
-J'ai interrogé le gardien. Jamais il n'a vu...
- Peut-être qu'elle ne vient pas en personne. Peut-être qu'elle a délégué
une société de pompes funèbres, je ne sais pas. Trouve, Karim. De toute façon, tu dois retourner là-bas pour ouvrir le cercueil.
Le flic arabe frissonna.
- Ouvrir le...
- Nous devons savoir ce que cherchaient les profanateurs. Ou ce qu'ils ont trouvé. Tu découvriras aussi dans la bière l'adresse du croque-mort.
(Niémans décocha un clin d'oeil macabre.) Un cercueil, c'est comme un pull-over: la marque est à l'intérieur.
Karim déglutit. A l'idée de retourner au cimetière de Sarzac, à l'idée de remonter la nuit, pour plonger de nouveau dans le caveau, la peur lui cassait les membres. Mais Niémans récapitula, d'une voix sans appel
- D'abord les empreintes. Ensuite le cimetière. Nous avons jusqu'à l'aube pour régler cette affaire. Toi et moi, Karim. Et personne d'autre. Après ça, nous devrons rentrer au bercail, et rendre des comptes.
L'autre releva son col.
- Et vous ?
- Moi ? Je remonte vers la source des rivières pourpres, vers la piste de mon petit flic, …ric Joisneau. Lui seul avait découvert une part de la vérité.
- Avait ?
Le visage de Niémans se déchira.
- Il a été tué par Chernecé, avant que lui-même ne soit tué par notre meurtrier - ou notre meurtrière. J'ai retrouvé son corps dans une fosse chimique, au fond de la cave du toubib. Chernecé, Caillois et Sertys étaient des ordures, Karim. Je possède désormais cette conviction. Et je crois que joisneau avait découvert une piste qui allait dans ce sens. C'est ce qui lui a co˚té la vie. Trouve l'identité du tueur, je trouverai son mobile. Trouve qui se cache derrière
303
le fantôme de Judith. Je trouverai la signification des rivières pourpres.
Les deux hommes s'engouffrèrent dans le couloir, sans un regard pour les autres gendarmes.
45
-LANT…s, les mecs. On est plantés.
-'Toute façon, on n'a pas l'ombre d'une empreinte, alors...
Sur le seuil d'une petite pièce, au premier étage, plusieurs flics fixaient d'un air découragé un ordinateur, surmonté d'une loupe mobile et relié par un réseau de c‚bles à un scanner.
A l'intérieur du réduit, assis face à l'écran, les yeux écarquillés comme des fenêtres, un grand blond s'escrimait àrégler les paramètres d'un logiciel. Karim se renseigna
Patrick Astier en personne. A ses côtés, Marc Costes se tenait debout - un mec brun, vo˚té, embué par de grosses lunettes.
Les flics quittaient les lieux, jouant des coudes et marmonnant quelques réflexions philosophiques sur le manque de fiabilité des nouvelles technologies. Ils ne jetèrent pas même un regard à Karim.
Celui-ci s'approcha et se présenta à Costes et à Astier. En quelques mots, les trois interlocuteurs comprirent qu'ils étaient sur la même longueur d'ondes. Jeunes et passionnés, ils tournaient le dos à leur propre peur en se concentrant sur cette enquête. quand le flic beur eut expliqué
précisément ce qui l'amenait, Astier ne put réprimer son excitation. Il s'exclama
304
-Merde. Les empreintes du tueur, rien que ça? On va tout de suite les soumettre au CMM.
Karim s'étonna
- Il marche ?
L'ingénieur sourit. Une mince fêlure dans la porcelaine du visage.
- Bien s˚r qu'il marche. (Il désigna les OPJ, déjà occupés ailleurs.) Ce sont eux qui ne marchent pas des masses...
En quelques gestes rapides, Astier ouvrit une des mallettes nickelées que Karim avait repérées dans un coin de la pièce. Des kits de relève d'empreintes latentes et de moulages de traces. L'ingénieur extirpa un pinceau magnétique. Il enfila des gants de latex puis trempa l'instrument aimanté dans un conteneur de poudre d'oxyde de fer. Aussitôt, les infimes particules se groupèrent en une petite boule rose, au bout de la pointe magnétique.
Astier saisit le Glock et frôla sa crosse avec le pinceau. Il plaqua ensuite sur l'arme un film adhésif transparent, qu'il colla en retour sur un support cartonné. Alors apparurent les crêtes digitales argentées, brillantes sous la pellicule translucide.
- Superbes, souffla Astier.
Il glissa la fiche dactylaire dans le scanner, puis se rassit face à
l'écran. Il écarta la loupe rectangulaire et pianota sur le clavier.
Presque aussitôt les trames digitales s'affichèrent sur le moniteur. Astier commenta
- Les empreintes sont d'excellente qualité. Nous avons de quoi numériser vingt et un points: le maximum...
Des signaux rouge grenat, reliés entre eux par des lignes obliques, apparaissaient en surimpression sur les crêtes digitales, coincidant avec des petits bips sonores de salle d'urgence. Astier poursuivait, comme pour lui-même
-Voyons ce que MORPHO nous dit.
C'était la première fois que Karim contemplait le système à l'oeuvre. D'un ton doctoral, Astier apportait ses commentaires: MORPHO était un immense registre informatique qui conservait les empreintes des criminels de la plupart
305
des pays européens. Par modem, le programme était capable de comparer n'importe quelle nouvelle empreinte, quasiment en temps réel. Les disques durs bourdonnaient.
Enfin, l'ordinateur livra sa réponse : négative. Les empreintes de "
l'ombre " ne correspondaient à aucun sillon du fichier des délinquants connus. Karim se redressa et soupira. Il s'attendait à cette conclusion : la suspecte n'appartenait pas à la corporation des criminels ordinaires.
Soudain le flic eut une autre idée. Un joker. Il sortit de sa veste de cuir la fiche cartonnée qui portait les empreintes digitales de Judith Hérault, prélevées juste après son accident de voiture, quatorze ans auparavant. Il s'adressa àAstier .
- Tu peux scanner aussi ces empreintes et les comparer ?
Astier pivota sur son siège et saisit la fiche.
-Aucun problème.
L'ingénieur se tenait si droit qu'il semblait avoir avalé un néon. Il jeta un bref regard sur les nouveaux dermatoglyphes. Il parut réfléchir quelques secondes puis releva ses yeux myosotis vers Karim.
- D'o˘ sors-tu ces empreintes ?
- D'une station d'autoroute. Ce sont celles d'une petite fille, morte dans un accident de voiture, en 1982. On ne sait jamais. Une ressemblance ou...
Le scientifique l'interrompit
- «a m'étonnerait qu'elle soit morte.
- quoi ?
Astier glissa la fiche sous l'écran-loupe. Les sillons ciselés apparurent en transparence, irisés et agrandis à une échelle exponentielle.
-Je n'ai pas besoin d'analyser ces empreintes pour te dire que ce sont les mêmes que sur la crosse du flingue. Mêmes crêtes sous-digitales transversales. Même tourbillon, juste au-dessous des crêtes.
Karim était sidéré. Patrick Astier rapprocha la loupe mobile de l'écran d'ordinateur, de façon à ce que les deux
dermatoglyphes soient placés côte à côte.
306
- Les mêmes empreintes, répéta-t-il, à deux ‚ges différents. Ta fiche porte celles de l'enfant, la crosse celles de l'adulte.
Karim fixait les deux images et se persuadait de l'impossible.
Judith Hérault était morte en 1982, dans les tôles d'une voiture fracassée.
Judith Hérault, vêtue d'un ciré et d'un casque de cycliste, venait de vider un chargeur de Glock au-dessus de sa tête.
Judith Hérault était à la fois morte et vivante.
46
z était temps de contacter les vieux frères du passé.
Fabrice Mosset. Virtuose de la police scientifique de Paris. Un spécialiste des dermatoglyphes, que Karim avait connu sur une affaire tordue, du temps de son stage au commissariat du XIVe arrondissement, avenue du Maine. Un surdoué qui prétendait pouvoir reconnaître des jumeaux en observant leurs seules empreintes digitales. Une méthode qui, selon lui, était aussi fiable que celle des empreintes génétiques.
- Mosset ? C'est Abdouf. Karim Abdouf.
- Comment ça va? Toujours dans ton trou?