VARIATIONS SUR UN THÈME

par C.B. Gilford

Dorénavant, je vais noter tout ce que je ressens, tout ce qui éveille en moi des impressions nouvelles. Tout inscrire : ce sera ma devise. Car je connais maintenant ma véritable vocation : je vais devenir l’auteur de romans policiers qu’au fond de mon cœur j’ai toujours souhaité être.

C’est Hugh Dalquin qui m’a révélé à moi-même. Ou plutôt… non : ce n’est pas ainsi que je dois commencer. Quand on veut devenir écrivain, il faut s’habituer à noter les faits d’une façon méthodique, en les accompagnant de dialogues comme dans les pièces de théâtre. Ne serait-ce que pour s’entraîner jusqu’à ce qu’on soit devenu riche et célèbre. Voici, donc, comment les choses se sont passées.

J’ai rencontré Hugh Dalquin par hasard. Mon riche beau-père, Charles Korth, l’éditeur, donne de fréquentes soirées littéraires. Comme toutes sortes de lèche-bottes (la plupart des écrivains me font l’effet de lèche-bottes) assistent à ces réceptions, je m’arrange en général pour les éviter. C’est par inadvertance que je me suis rendu à celle-là. Je montais chez ce vieux Charley pour lui emprunter un peu de fric, et je me suis trouvé au milieu de ses invités avant d’avoir eu le temps de m’en apercevoir.

Une des premières personnes que j’ai vues a été ce Hugh Dalquin. Pas du tout le genre lèche-bottes, celui-là. Un grand type mince, et halé comme quelqu’un qui vit au grand air. Les cheveux en brosse décolorés par le soleil, la mâchoire dure, le nez aquilin. Le genre officier de l’Armée des Indes en retraite. Son complet de tweed n’était pas très bien repassé. Un homme qui a de la personnalité, quoi…

Mais ce qui m’a frappé, ç’a été de voir les femmes s’attrouper autour de ce type ! Des douairières, des créatures fascinantes, des petites jeunes filles douces et encore pures… Toutes.

J’ai pris un martini sur le plateau que me tendait Jennings et j’en ai profité pour lui demander, en désignant l’homme aux cheveux en brosse :

— Qui est-ce ?

— C’est Hugh Dalquin, Monsieur, m’a-t-il répondu. Le meilleur auteur de romans policiers de M. Korth.

Je me suis frayé un chemin dans la petite cohue et suis arrivé près de Hugh Dalquin au moment où il déclarait :

— La littérature, voyez-vous, est composée de deux éléments essentiels : la mort et l’amour. En ce qui me concerne, je préfère laisser les femmes-écrivains traiter de l’amour. Je trouve la mort beaucoup plus passionnante. Somme toute, l’amour, c’est toujours un peu la même rengaine. Tandis que la mort est un événement qui ne se produit qu’une seule fois dans la vie d’un homme !

Voilà ce que j’appelle une parole profonde ! J’aurais bien voulu en entendre davantage, mais cette horde de femmes s’est mise à pépier et Hugh Dalquin n’a pas pu poursuivre son exposé.

Mais je me suis rendu compte qu’il était très satisfait de se sentir ainsi entouré, tripoté, flatté par toutes ces donzelles, qui lui répétaient à l’envi que ses livres étaient sensationnels et que lui-même était un type remarquable. Dès ce moment, j’ai compris qu’il y avait de grands avantages à être un écrivain de romans policiers.

C’est pourquoi je suis resté à proximité de Dalquin et je l’ai rejoint au moment où il quittait la réception. Je me suis, pour ainsi dire, jeté sur lui et nous sommes descendus ensemble en ascenseur. J’ai réussi à le convaincre de venir prendre un pot avec moi chez Angelo, pour me faire part de toutes les idées qu’il n’avait pas eu l’occasion d’exposer au cours de la réunion.

Nous avons passé le reste de la soirée chez Angelo. M. Dalquin a parlé de la mort, au sujet de laquelle il a des théories vraiment intéressantes.

— La mort violente me fascine, m’a-t-il dit, et, de toutes les morts violentes, la plus passionnante de beaucoup, à mon sens, est le meurtre. Je ne parle pas du banal homicide par imprudence, mais du meurtre bien prémédité, de l’assassinat. C’est pour la victime, une mort tragique, et, pour l’assassin, un jeu dangereux.

Il a développé ce thème pendant plusieurs heures et m'a demandé tout à coup :

— Dites-moi, vous n’êtes pas écrivain, par hasard ?

— C’est-à-dire que… j’ai écrit quelques poèmes, quand j’étais étudiant, ai-je avoué. Des poèmes d'avant-garde, vous savez… C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de la fille de Korth et que je l’ai épousée.

Dalquin a souri malicieusement.

— Vous êtes bien le seul poète que j’aie jamais rencontré à avoir fait de la poésie une affaire rentable, a-t-il remarqué. Que faites-vous à présent ?

Je me devais de lui répondre avec sincérité.

— Je vis encore, en quelque sorte, sur cet unique recueil de poèmes.

— Vous n’écrivez plus ?

— Non.

— Pourquoi ne pas essayer d’écrire une histoire criminelle ?

— Sur quel thème ?

— Le meurtre, évidemment.

— Mais je ne connais rien au meurtre, ai-je protesté. Je n’ai jamais tué personne !

— Moi non plus, mon vieux, a-t-il rétorqué en souriant de nouveau.

— Alors, comment pouvez-vous parler d’un crime en connaissance de cause ? Comment pouvez-vous savoir ce que ressent la victime, ou l’assassin lui-même ?

— Par imagination. Voulez-vous que je vous donne le secret ?

— Avec joie ! ai-je répondu.

— Eh bien, le voici : chacun de nous est un meurtrier en puissance. Tous, tant que nous sommes, nous haïssons les autres. Nous les tuerions si nous en avions le courage. Alors, voici comment je procède. Je cherche autour de moi quelqu’un que je déteste, ou que je pourrais détester si je le voulais bien. Mettons que je choisisse un ami. Vous, par exemple. Je vous examine, je vous décortique moralement. Qu’y a-t-il en vous qui me déplaise ? Eh bien, ceci : je dois écrire pour gagner ma vie, alors que vous avez fait un riche mariage et que vous n’avez pas besoin de travailler. Je me monte la tête à cette pensée, jusqu’à en éprouver une colère telle que je serais presque – mais pas tout à fait, notez-le – capable de vous tuer. Je viens de me fournir à moi-même une victime et un assassin : vous et moi, des personnages de chair et de sang, comprenez-vous. L’intrigue est sans importance, elle se déroule d’elle-même. Ce sont les sensations qui comptent.

— La méthode semble bonne.

— Pourquoi n’essayez-vous pas de l’appliquer ? Savez-vous qu’on peut trouver l’argument d’une histoire criminelle chez n’importe quel individu ?

— Chez tous les gens qu’on déteste, voulez-vous dire ?

— Chacun de nous déteste tous les autres. Vous ne le croyez pas ? Réfléchissez un instant. Je vous ai dit pourquoi je pouvais vous haïr. Et vous, pourquoi me haïssez-vous, Gil ?

J’ai réfléchi un instant, comme il me l’avait conseillé. Je me suis mis à transpirer un peu, à cause, sans doute, de tout l’alcool que j’avais ingurgité.

— Je vous hais, en effet, ai-je fini par répondre. Je suis le gendre d’un éditeur. J’ai rencontré quantité d’écrivains : tous des hommes connus, alors que je suis un rien-du-tout. Mais je veux devenir un auteur à succès, un auteur de romans policiers en particulier. C’est pourquoi j’envie tous les écrivains qui se sont fait un nom dans ce genre de littérature. Vous êtes l’un des plus célèbres, monsieur Dalquin, et je vous déteste parce que je suis jaloux de vous.

Il s’est renversé contre le dossier de son siège, battant des mains en signe d’approbation. Le garçon, croyant qu’il l’appelait, est accouru et nous en avons profité pour commander une autre tournée.

C’est la dernière chose dont je me souvienne. Nous sommes-nous dit au revoir chez Angelo ? Ai-je ramené Hugh Dalquin chez lui ou, au contraire, m’a-t-il accompagné chez moi ? Sincèrement, je n’en sais rien. Mais cette rencontre a changé ma vie.

Je vais utiliser sa méthode.

*
* *

Premier thème de mon futur roman : mon beau-père.

J’ai attendu Charles Korth dans sa bibliothèque. Jennings m’avait dit de m’asseoir en affirmant que Korth allait rentrer d’une minute à l’autre. Mais je n’avais pas envie de m’asseoir. J’ai préféré marcher de long en large dans la pièce pour me mettre en train. Au-dehors, il fallait me montrer calme, froid et maître de moi, mais intérieurement je devais parvenir à un état de complète effervescence.

Mon beau-père est arrivé vers six heures. Dès qu’il m’a vu il a souri en me disant bonjour, mais je me suis rendu compte que son sourire était un peu aigre. Korth est un bel homme et il le sait ; il a notamment des cheveux gris-argent dont il se montre très fier. Pour ma part, je n’ai jamais pu supporter un homme vaniteux.

— Voici une visite inattendue, Gil, m’a-t-il dit.

— Oui, sans doute, ai-je répondu.

Il m’a tendu son étui en or pour m’offrir un cigare que j’ai refusé. Lui-même en a allumé un, en me demandant :

— Y a-t-il quelque chose qui vous tracasse ?

— Oui, en effet : mon recueil de poèmes.

Il a paru surpris. Du moins, il a fait semblant de l’être.

— Votre… quoi ?

— Le recueil de poèmes que je vous ai confié pour que vous le publiez.

Il jouait bien la comédie.

— Vous ne voulez tout de même pas parler de ces poèmes que vous m’avez apportés il y a cinq ans ?

— Si, justement, ce sont de ceux-là même que je parle. Ces poèmes que vous m’aviez promis de publier.

Il m’a regardé fixement pendant un long moment, laissant son cigare se consumer.

— Vous devez être ivre, Gil ! a-t-il dit enfin. Je ne vous ai jamais promis de publier ces machins-là !

— Ces machins… Voilà comment vous les appelez à présent !

— Oh ! je ne voulais pas vous froisser…

— Mais si, c’est ce que vous vouliez, monsieur Korth. Vous êtes délibérément en train de m’insulter, comme vous le faites d’ailleurs, chaque jour depuis cinq ans. Je ne vous suis pas sympathique, n’est-ce pas, monsieur Korth ?

Il est allé à la cheminée, en mâchonnant son cigare refroidi. Puis il l’a jeté dans le feu et s’est retourné pour me faire face.

— Vraiment, je ne comprends pas du tout ce qui vous prend, a-t-il dit. Si vous m’en voulez à cause de ces vieux poèmes, je le regrette. Quant à savoir si vous m’êtes sympathique…, après tout, je vous ai permis d’épouser ma fille, n’est-il pas vrai ?

— Permis ! (J’ai littéralement explosé à ce mot, mais en moi-même, sans perdre mon sang-froid.) Regardons les choses en face, voulez-vous, monsieur Korth ? Je suis venu vous trouver avec ce recueil de poèmes que vous avez promis de publier. Bien entendu, vous n’aviez pas du tout l’intention de le faire. Vous êtes un éditeur strictement commercial, qui ne comprend rien aux arts. Mais vous avez continué à faire miroiter à mes yeux cette promesse pour que je reste en bons termes avec vous. Vous m’avez présenté à votre fille. Vous avez pris toutes vos dispositions pour acheter un mari à votre fille : voilà ce que vous avez fait.

C’était stupéfiant, absolument stupéfiant : pour la première fois, j’analysais mes relations avec mon beau-père et je les voyais sous leur vrai jour. Au cours de toutes ces années, j’avais prétendu être satisfait et j’avais laissé Korth profiter de moi. J’avais même fait semblant de lui être reconnaissant, d’éprouver de l’affection pour lui. Mais je venais de lui arracher son masque.

— Nierez-vous que vous avez gâché ma vie ? lui ai-je demandé.

Il tremblait ; il avait peur. Et j’ai compris à ce moment-là que la frayeur dont fait montre la future victime sert d’aiguillon à l’assassin. Korth a reculé de quelques pas, en s’agrippant au manteau de la cheminée pour se soutenir.

— Gil, je ne me doutais pas du tout que vous voyiez les choses de cette façon, a-t-il bredouillé. Mais vous vous trompez complètement : je ne vous ai pas acheté. Pourquoi aurais-je voulu vous acheter ? Ma fille est fort jolie et elle héritera de moi une grosse fortune. Elle n’avait absolument pas besoin que je lui achète un mari ! Elle s’est éprise de vous et je l’ai laissée en faire à sa tête, voilà tout. À la vérité, je n’approuvais pas son choix et je continue à penser que vous n’êtes pas…

Il a encore reculé d’un pas.

— Bien entendu, a-t-il ajouté, je pense qu’il serait encore temps de publier ces poèmes, si c’est là ce que vous désirez.

Au même moment j’ai aperçu le tisonnier appuyé contre la cheminée et je me suis rendu compte que rien ne serait plus facile que de le prendre et de m’en servir. Charles Korth est un vieillard, absolument sans défense.

Mais je n’étais pas venu là pour commettre un meurtre : j’étais venu pour voir ce que je ressentirais à l’idée d’en commettre un. Sans répondre à mon beau-père, j’ai quitté la pièce.

*
* *

P. S. sur l’étude du personnage du beau-père.

Les théories de Dalquin sont parfaitement exactes.

Il suffit de regarder autour de soi, d’observer les gens qu’on connaît, et on est sûr d’en trouver qui vous ont fiait du tort et qu’on se sent prêt à haïr. Charles Korth en est pour moi un exemple. Il y a incontestablement dans cette situation la trame d’un récit criminel. Peut-être commencerai-je bientôt à l’écrire.

Mais la méthode de Dalquin a un côté dangereux : en se montant la tête on arrive bien à se mettre, si je puis dire, dans la peau du meurtrier. Mais, justement, on s’y met trop bien : j’ai réellement voulu tuer mon beau-père.

P. P. S. Si je tuais réellement Charles Korth, ma femme hériterait une grosse fortune.

*
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Deuxième thème : Margot.

Le jeudi a toujours été un bon jour pour mes visites à Margot. C’est le jour de sortie de sa domestique et elle ne reçoit jamais le jeudi. Elle me le réserve.

Quand elle a répondu, ce jeudi-là, à mon coup de sonnette, je me suis glissé sans bruit dans l’appartement comme je le fais toujours. Mais, contrairement à mon habitude, je ne l’ai pas prise dans mes bras à peine entré. Je me suis contenté de rester debout devant la porte et de la regarder avec froideur. Elle en a paru étonnée tout d’abord, mais elle s’est reprise et m’a invité à entrer m’asseoir.

Je l’ai laissée passer devant moi. La démarche de Margot est un vrai régal pour les yeux. Je n’étais pas venu pour mon plaisir, mais je l’ai regardée par habitude. Elle portait un chemisier de soie et un de ces pantalons très ajustés qu’elle affectionne. Celui-ci était en velours noir.

— Tu veux boire quelque chose ? a-t-elle demandé en s’asseyant sur le canapé.

— Non, merci.

Je l’ai observée un instant. On ne peut pas dire qu’elle soit plus jolie que Carol, mais c’est le genre de femme avec laquelle on aime à passer un après-midi pluvieux. Elle a de beaux cheveux acajou, des yeux tirant sur le vert, une peau douce…

À sa question : « Qu’est-ce qui ne va pas, Gil ? » j’ai répondu sans détour : « J’ai beaucoup pensé à ma vie, ces derniers temps. »

Elle a eu un petit sourire qui laissait entendre qu’elle se moquait de moi intérieurement.

— Horrible pensée ! a-t-elle remarqué.

— Tu fais de l’esprit ?

Elle a haussé les épaules.

— Eh bien, à quelle conclusion en es-tu arrivé au sujet de ta vie ? Qu’elle est bien remplie, satisfaisante, utile ?

— Non, justement, rien de tout cela. C’est peut-être drôle pour toi, mais figure-toi que, moi, cela me préoccupe.

Elle a souri de nouveau, de son sourire exaspérant, en gloussant :

— Tu es soûl ! De si bonne heure !…

Je n’avais pas l’intention de jouer au plus fin avec elle.

— Écoute, ai-je repris, si je ne suis arrivé à rien dans la vie, c’est ta faute.

Un froncement de sourcils rusé, maintenant.

— Mais, chéri, que puis-je faire de plus ? Je me suis donnée à toi tout entière, comme dit la chanson.

— C’est bon, continue à faire de l’esprit ! Cela prouve simplement que tu es sotte et insensible. Quand tu dis t’être donnée à moi tout entière, tu ne fais allusion qu’au côté physique.

Elle s’est contentée de sourire et j’ai continué :

— Voilà comment tu me comprends, n’est-ce pas ? Tu ne t’es jamais intéressée à mes tendances artistiques.

— Oh ! c’est vrai, je me rappelle que tu en avais autrefois.

— Tu as bien dit : autrefois !… Mais tu t’es chargée d’étouffer ces tendances. Margot, sais-tu ce qui m’a attiré vers toi, au début ? Non, tu ne le sais pas. Tu crois que je cherchais simplement quelque chose à faire le jeudi. Mais je suis venu à toi parce que ton amie, ma femme, ne me comprenait pas. Or, j’avais besoin d’être compris, inspiré. Tous les grands écrivains éprouvent le besoin d’une inspiration. Mais, toi, tu ne t’intéressais qu’aux jeudis, et à rien d’autre. Tu as soufflé la flamme créatrice qui brûlait en moi.

Elle s’est levée et s’est mise à arpenter la pièce en tous sens, de sa démarche onduleuse.

— Gil, c’est vraiment trop drôle ! a-t-elle dit.

Je me suis levé à mon tour.

— Bien sûr, c’est drôle pour toi. Cela montre à quel point tu te soucies de moi !

Quand elle s’est retournée pour me faire face, il y avait de la colère dans ses yeux verts.

— À quoi veux-tu en venir ? À supprimer nos jeudis ? Eh bien, comme tu voudras.

— Bien sûr, cela t’est égal. Cela n’a jamais compté pour toi, de toute façon.

Elle était devenue une vraie tigresse et cela la rendait très séduisante, mais je n’avais pas le temps de me laisser séduire.

— Avant que je ne te mette à la porte, a-t-elle grondé d’un ton hargneux, mettons un peu les choses au point. Je risquais beaucoup en acceptant ces rendez-vous du jeudi. Comme tu as pris bien soin de me le rappeler, ta femme est ma meilleure amie et je n’avais pas particulièrement envie de lui faire de la peine. Je me suis exposée aussi à bien des difficultés avec mon mari.

— C’est ça ! Pense à tout le monde avant de penser à moi ! Maintenant, si tu veux bien remonter par la pensée à l’un de ces premiers jeudis, tu te rappelleras que je t’ai demandé de partir avec moi. Mais as-tu accepté ? Non, bien entendu ! Ton précieux mari…

— Qui me fait vivre. Ce qui est beaucoup plus que tu n’aurais pu faire.

— J’aurais pu devenir un grand écrivain. C’était la chance de ma vie.

Je suis allé à elle et l’ai prise par les épaules. Mes doigts s’enfonçaient dans sa chair tendre. J’ai dû lui faire mal. Je le souhaite. Mais elle ne l’aurait jamais admis.

— Tu as gâché toutes mes chances de réussite en me tenant dans l’esclavage de ces jeudis, ai-je poursuivi. Et maintenant, tu crois que tu peux effacer le passé et t’en tirer comme cela. Non, Margot, il faut payer.

Je crois qu’elle a eu peur à ce moment-là.

— Que veux-tu dire, Gil ? a-t-elle demandé.

Je voulais dire : meurtre, bien entendu. Théoriquement, c’est-à-dire. J’avais alors toutes les raisons du monde pour retirer mes mains de ses épaules, les lui mettre autour du cou et serrer. Ç’aurait été facile et j’avais envie de le faire.

— On ne peut pas tout avoir, lui ai-je dit en m’efforçant de demeurer calme. Tu voulais un foyer respectable, des amis, et tes jeudis avec moi par-dessus le marché. Eh bien, non, tu n’auras pas tout cela : j’y veillerai.

J’ai dû la lâcher, sinon j’aurais vraiment pu l’étrangler. Je l’ai repoussée assez violemment et elle est tombée à la renverse, sur le tapis épais. Heureusement, sa tête n’a rien heurté de dur. Elle est restée étendue par terre, n’osant pas se relever. Je lui ai tourné le dos pour sortir.

*
* *

P. S. sur l’étude du personnage de Margot.

Dalquin a raison là encore. Cet homme comprend décidément la vie. Voilà des gens avec lesquels nous vivons constamment, que nous prétendons aimer, avec qui nous passons des moments agréables, et, en réalité, nous les détestons. C’est extraordinaire. Mais ce sont des choses qu’un écrivain doit connaître.

Et je me retrouve devant la même difficulté, plus grande encore que la première fois : celle de faire naître en moi certaines émotions de façon à pouvoir m’en servir quand j’écrirai, et, en même temps, de maîtriser ces émotions. Ai-je voulu tuer Margot Stewart ? Sans aucun doute. Quand j’ai réalisé combien elle m’avait été néfaste, j’ai éprouvé un désir de la tuer bien plus grand que le simple désir que j’avais d’elle.

Oui, il y a un danger. L’écrivain mène une existence périlleuse. Il pourrait bien lui arriver de sauter le pas…

*
* *

Troisième thème : le mari de Margot.

Je n’ai jamais aimé Vince Stewart, et je ne l’aimerais pas, même s’il n’était pas le mari de Margot. Bien entendu, le fait qu’il soit son mari ne me l’a pas précisément rendu plus sympathique.

On sait toujours où trouver Vince dans la journée : à son bureau. Cet homme est un véritable bourreau de travail. Il aime ça. Il a l’air de bien réussir, d’ailleurs : il a déjà gagné beaucoup d’argent et continue à en amasser.

Tout occupé qu’il était, cependant, il ne pouvait faire moins que de recevoir le mari de la meilleure amie de sa femme. Mais il m’a donné l’impression de souhaiter que je ne reste pas trop longtemps, car il n’avait pas de temps à perdre.

— Bonjour, Gil, m’a-t-il dit. Quel bon vent vous amène dans ce repaire du commerce et de la finance ? C’est un territoire qui vous est tout à fait étranger, à ce qu’il me semble ?

Voilà : l’insulte soigneusement pesée, prudemment polie. Ce qu’il disait était parfaitement exact, mais quel besoin avait-il de le dire ? En tout cas, je me suis senti aussitôt libéré de tout scrupule et je lui ai assené tout de go :

— Je viens d’aller voir Margot.

Cette petite phrase l’a rendu attentif, comme je m’y attendais. Je ne sais pas s’il aime vraiment sa femme, ou s’il la considère simplement comme un objet de valeur, comme sa voiture de sport ou l’un des bronzes anciens de sa collection. Mais, que ce soit pour une raison ou une autre, il tient à elle.

— Ah ! vraiment ? a-t-il dit d’un ton circonspect.

Je me suis assis sans qu’il m’y ait invité, pour questionner :

— Vous ne savez pas encore où nous en sommes, n’est-ce pas, Vince ?

Il ne tenait pas en place : le grand homme d’affaires ne se sentait pas du tout sûr de lui.

— Où nous en sommes ?… a-t-il répété avec surprise.

— Vous ignorez sans doute complètement que, depuis quatre ans, Margot et moi sommes… assez intimes ?

Oui, il l’ignorait : c’était parfaitement évident. Le sang a paru se retirer brusquement de son visage halé, ses traits pointus se sont accusés davantage ; il a vieilli soudain de plusieurs années.

— Ce n’est pas une plaisanterie très spirituelle, Gil, a-t-il dit.

— Ce n’est pas une plaisanterie du tout.

Il s’est dirigé vers la fenêtre et s’est plongé dans la contemplation de la rue. Je n’aurais pas été surpris de le voir se jeter en bas. Son bureau est au quatorzième étage.

— Je l’ai vue tous les jeudis, ai-je poursuivi. Excepté les jours de fête légale, les deux semaines d’été que Margot et vous passez dans le Maine et les deux semaines d’hiver au cours desquelles vous allez aux Bermudes. Et… ah ! c’est vrai, j’oubliais ! Il y a eu un jeudi où vous êtes resté chez vous parce que vous aviez la grippe, et où Margot m’a téléphoné de ne pas venir. Le jeudi est le jour de sortie de la bonne, vous ne le saviez peut-être pas, Vince ?

Il s’est retourné lentement. Il avait réussi à se maîtriser.

— Je ne vous dirai pas si je vous crois ou non, mais je serais curieux de savoir pourquoi vous me racontez cela. Pourquoi me dire…

— Pour deux raisons, ai-je répondu. En voici une : ma liaison avec Margot est maintenant terminée.

— Et vous venez me féliciter, c’est ça ?

Il témoignait ainsi d’un sens de l’humour un peu spécial.

— C’est un peu ça, ai-je admis. Félicitations d’avoir gagné, Vince. Vous ne saviez pas qu’il y avait compétition, mais vous avez gagné tout de même. Seulement, ne vous hâtez pas trop de vous attribuer le mérite de cette victoire. Dans notre ignoble monde, c’est l’amour du lucre qui mène les gens. Celui qui a de l’argent gagne automatiquement. L’art, l’intégrité, rien de tout cela ne compte. Alors, vous avez gagné. Margot est de nouveau toute à vous.

Il n’était plus aussi pâle ; son teint virait même au rouge, sous l’effet de la colère sans doute. Les coupables sont toujours en colère quand on leur fait toucher du doigt leur culpabilité.

— Qu’est-ce que je dois faire à présent ? a-t-il demandé d’un ton furieux. Vous remercier ?

— Oh ! non. Remerciez plutôt votre compte en banque. (Je me suis levé pour lui faire face.) Vous vous êtes servi de ce compte en banque pour gâcher ma vie.

— Gâcher votre vie !

— Margot était la seule femme au monde qui me convenait. Elle aurait pu être mon inspiration. J’ai écrit, autrefois, savez-vous. Des poèmes, et même d’assez bons poèmes, que Korth aurait publiés s’il avait été tant soit peu intègre. Mais ce recueil de poèmes que je lui avais confié a été ma dernière œuvre. Par la suite, je me suis épris de Margot. Je voulais l’enlever et elle avait vraiment envie de me suivre, mais elle a eu peur de l’avenir. La vie avec vous était trop facile. Vous ne lui aviez pas apporté l’amour, mais vous lui donniez ce maudit sentiment de sécurité que les femmes apprécient tant.

Nous sommes restés debout un long moment à nous regarder fixement. Je haïssais Vince. Je n’avais encore jamais réalisé à quel point je le haïssais. J’aurais voulu le frapper, lui faire mal. Mais, contrairement à mon beau-père, il n’était pas effrayé : il était furieux. Il se serait défendu.

Mais je n’avais pas peur de lui, moi non plus. Ce n’est pas la peur qui m’a fait tourner les talons pour quitter son bureau, ou, plus exactement, ce n’est pas la peur qu’il m’inspirait, mais celle que j’avais de moi-même, de ce que je voulais lui faire…

*
* *

P. S. sur l’étude du personnage du mari de Margot.

Dalquin a encore raison, bien entendu. Mais, maintenant, je m’y perds un peu. Il me devient de plus en plus difficile de séparer la recherche objective d’émotions, de ces émotions elles-mêmes, telles que je les ressens en fait.

J’ai vraiment voulu m’attaquer à Vince et il aurait lutté, si je l’avais fait. Si je l’avais tué, j’aurais pu faire valoir la légitime défense. Il n’y aurait pas eu de témoin : uniquement ma parole contre le silence d’un mort. N’est-ce pas là un bon moyen de commettre un crime sans courir de risques ? On excite la victime pour l’amener à se battre, et ensuite on plaide la légitime défense.

Mais… voyons. À l’instant, je viens de penser réellement à tuer Vince Stewart. Et je ne veux pas le tuer : je ne veux que décrire le crime.

Ce sera bon de le raconter : les émotions dont je parlerai seront authentiques. Seulement, il faut être prudent.

*
* *

Quatrième thème : ma femme.

Ma femme, Carol, est loin de manquer d’attraits. Je n’aurais pas pu l’épouser – argent ou pas – si elle avait été laide ou même quelconque. Parce qu’en somme, quand on se marie, on est amené à présenter sa femme à tous ses amis et c’est très gênant si on a honte d’elle.

Carol et moi avons eu une conversation intime dans notre chambre à coucher. C’est là que j’ai trouvé Carol en train de brosser ses cheveux devant la glace de sa coiffeuse. Elle passe un temps fou devant cette glace et utilise tout un attirail de crèmes et de produits de beauté. Elle suit aussi un régime, pour garder la ligne : en somme, elle prend grand soin d’elle-même et cela m’agace un peu.

— Quand je t’ai épousée, lui ai-je dit sans ambages, je ne m’étais pas rendu compte qu’il te fallait perdre tellement de temps ni que tu te donnais tant de mal pour te rendre présentable.

Elle m’a jeté, dans le miroir, un coup d’œil timide : Carol n’est pas précisément une femme forte ni énergique.

— Mais tu veux que je sois jolie, que je te fasse honneur, n’est-ce pas ? a-t-elle demandé.

— Bien sûr. Mais tout homme éprouverait un choc à constater, comme c’est le cas pour moi, combien la beauté de sa femme est artificielle. J’ai toujours beaucoup admiré les charmes naturels.

Son visage a pris l’expression peinée qui lui est familière, quand elle m’a répondu d’un ton d’excuse :

— Je regrette, Gil.

— Tu peux le regretter, en effet ! Je suis un garçon très sensible. J’étais parti pour devenir un poète, tu t’en souviens peut-être ? Pour recevoir l’inspiration indispensable aux poètes, j’ai besoin de beauté autour de moi – de beauté naturelle, s’entend.

Cessant de se brosser les cheveux, elle a pivoté sur son siège pour me regarder.

— Et je ne t’ai pas apporté cette inspiration, c’est ça, Gil ?

— Vois ce qui est arrivé, ai-je rétorqué. Rien. Que sont devenues mes grandes aspirations à la poésie ?

Elle ne pouvait répondre à cette question et s’est contentée de répéter :

— Je regrette, Gil.

— Tu t’es acheté un mari, dont tu as, par la suite, étouffé le talent créateur. Es-tu fière de toi, Carol ?

Elle s’est mise à pleurer doucement, sans gémissements ni sanglots à effet dramatique, mais à petites larmes discrètes qui ont coulé lentement le long de ses joues. Je l’avais déjà souvent vue pleurer ainsi. Un autre aurait pu en être affecté, mais cela ne m’a pas ému le moins du monde.

— Mais je t’aime, Gil, a-t-elle murmuré.

— Tu es incapable d’éprouver un véritable amour, un amour ardent, passionné. Tu es trop passive. Tu n’es qu’une petite souris bien tranquille dans ton coin. Or, moi, j’ai soif d’émotions fortes et fougueuses : c’est de cet amour-là qu’un artiste a besoin.

— Et je ne te l’ai pas donné. Je regrette.

— Non, tu ne regrettes rien. Tu as eu ce que tu voulais : un mari brillant, spirituel, raffiné, décoratif. Moi, j’ai joué mon rôle, mais tu n’as pas joué le tien. Je veux que tu comprennes que c’est entièrement ta faute si j’ai été chercher ailleurs l’amour que tu ne me donnais pas.

C’était bien la première fois, j’en suis sûr, que l’idée que je puisse avoir une liaison lui venait à l’esprit. Elle m’a demandé craintivement :

— Oh ! Gil, il y a une autre femme dans ta vie ?

— Oui, depuis des années.

— Est-ce que je la connais ?

— Tu me l’as présentée toi-même : c’est Margot Stewart.

Le visage de Carol était maintenant d’une pâleur de mort.

— Ma meilleure amie !… a-t-elle murmuré, bouleversée.

— Oui, et je dois même dire que cela ajoutait pour moi du piquant à la chose. C’est pourquoi je t’en parle à présent. Je veux que tu saches bien que tu n’es pas parvenue à m’acheter. J’ai pensé que la plus belle revanche que je puisse prendre sur toi était de faire de ta meilleure amie mon amie tout court. Bien entendu, je doute que tu la considères désormais comme ta meilleure amie. Je n’étais pas positivement épris de Margot, mais le fait qu’elle soit ton amie m’a beaucoup stimulé. Et Margot, elle, m’a apporté une certaine dose d’inspiration, de cette inspiration si nécessaire à tous les grands écrivains. Margot était…

Elle m’a interrompu en criant :

— Tais-toi ! Pourquoi me torturer ainsi ? (Elle a enfoui son visage dans ses mains, se griffant le visage avec ses ongles.) Tu ne m’as jamais aimée, n’est-ce pas, Gil ? Pas même au moment de notre mariage ?

— On dirait que tu en es surprise, ai-je répondu. Tu savais pourtant bien ce que tu faisais : tu m’as volontairement pris au piège. Tu m’as poussé au mariage, pour prétendre ensuite que je te devais quelque chose. Eh bien, j’ai fait de toi une honnête femme, mais j’ai payé cela des cinq meilleures années de ma vie. Maintenant, c’est toi qui me dois quelque chose…

J’étais penché au-dessus d’elle, les poings serrés. Je savais trop bien ce qu’elle me devait : je lui avais donné cinq ans de ma vie, elle me devait le reste de la sienne. Elle possédait une fortune personnelle. En tant que mari, j’hériterais d’elle et, alors, je serais libre. Enfin libre !

Je me suis repris juste à temps. J’ai reculé, essayant de maîtriser le tremblement de tous mes membres. J’avais été à deux doigts de commettre ce crime, et que serait-il advenu de moi alors ?

*
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P. S. sur l’étude du personnage de l’épouse.

Cette fois, je perds les pédales. En un sens, j’ai réussi au-delà de mes espérances. Je connais les désirs qu’éprouve un assassin : assouvissement d’une haine, vengeance, profit matériel… Et j’ai été tout près de savoir également ce que ressent un meurtrier lorsqu’il vient d’accomplir son acte criminel.

Mais j’ai maintenant des doutes. Que dois-je faire ? Écrire une histoire criminelle, ou commettre un crime ? Cette dernière hypothèse est la plus délicate, je m’en rends bien compte. Pour commettre un crime, il faut tirer très soigneusement ses plans et, même si l’on se montre extrêmement prudent, cela ne va pas sans un certain risque. Y a-t-il un seul de ces méprisables individus qui mérite que je coure ce risque en le tuant ?

Mais une idée vient de me frapper. Le meurtre doit m’apporter deux choses : l’argent et la vengeance. Je me demande si je les obtiendrais aussi bien en écrivant une histoire criminelle. Qu’arriverait-il si, en utilisant les renseignements que je possède maintenant, j’écrivais un livre qui ait un immense succès ? Cela me rapporterait de l’argent, c’est certain. Mais cela me permettrait-il en même temps d’assurer ma vengeance ? Sans doute, si Charles Korth, Margot Stewart, Vince Stewart et ma femme étaient les héros de ce livre. Je les présenterais au monde sous leurs véritables traits et que pourraient-ils faire pour se défendre ? M’intenter un procès en diffamation ? C’est peu probable. Ce faisant, ils attireraient davantage encore l’attention sur eux. Ils ne s’y risqueraient pas.

Oui, je crois que ce serait une bonne idée : les tuer tous les quatre – dans mon livre. Et, dans la vie réelle, les laisser vivre, qu’ils éprouvent remords et regrets, jusqu’à la fin de leur existence.

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Notes sur ma dernière rencontre avec mes personnages.

Je suis en train d’écrire les faits au fur et à mesure qu’ils se produisent. Je veux noter tout ce qui s’est passé pendant que c’est encore bien frais dans ma mémoire. Mes personnages – y compris mon éditeur de beau-père – ne comprennent guère la manière d’agir des écrivains. Mais M. Dalquin la comprend, lui.

J’ai enfin découvert sa retraite, cet après-midi : il vit un peu comme un reclus. Mais je l’ai invité à venir chez moi et il a bien voulu accepter. Il comprend pourquoi je suis assis devant mon bureau à écrire et parler tout à la fois.

Je les ai tous convoqués – M. Dalquin aussi – pour leur parler de mon livre. Je tiens à ce que tous me comprennent bien. Je ne vais pas risquer la potence en tuant l'un des quatre, mais ils vont me fournir la trame de mon récit.

Ils sont positivement au supplice. Tous les quatre, je veux dire pas Dalquin, bien entendu. Ce dernier semble très intéressé, et même un peu amusé, par ce qui se passe. Franchement, je crois que lui aussi se réjouit de les voir ainsi au supplice.

— Ce livre va me rendre célèbre, leur dis-je. Ce sera en quelque sorte un combiné des Plaisirs de l'enfer et de Crime et châtiment. Et il exposera en même temps la véritable psychologie du criminel. Qu’en dites-vous, monsieur Korth ? Bien entendu, je crains de ne pouvoir vous en confier la publication.

— Vous êtes fou, dit-il simplement.

— Tous les génies sont un peu fous.

— Pouvons-nous faire quoi que ce soit pour vous dissuader d’écrire ce livre ?

— Vous voulez parler de chantage ? Non, je pense que ce serait inutile.

Korth ne dit plus rien. Il se contente de regarder fixement le tapis.

Je jette un coup d’œil sur les autres. Vince Stewart semble évoluer dans une sorte de brouillard. Je ne crois pas qu’il se remette jamais de l’infidélité de sa femme. Il ne réalise pas encore très bien ce qui lui est arrivé, mais il le comprendra tout à fait quand les détails en seront publiés dans un best-seller.

Carol n’est guère en meilleure forme que lui. Elle croyait que, lorsqu’on s’est acheté un mari, on le gardait. Maintenant, elle sait à quoi s’en tenir. Elle ne prononce pas une parole. Comme je l’ai dit, elle n’a jamais été très énergique.

Seule, Margot fait montre d’un peu de nerf.

— Tu affirmes que la haine peut conduire au crime, dit-elle. Je souhaiterais que ce soit vrai pour tout le monde. Je voudrais bien ne pas être aussi lâche, ou que Vince, M. Korth ou même Carol ne le soient pas.

— Ce n’est pas de la lâcheté, interrompt M. Dalquin. Mais l’écrivain, comme tous les artistes, éprouve des sentiments exacerbés. La haine de Gil est plus vive que la vôtre. Aucun de vous quatre ne ressent une haine assez violente pour agir sous son empire. Gil ressent vivement les émotions, mais il les idéalise et il va les exhaler dans son œuvre. C’est ainsi que procède l’écrivain, comme l’artiste.

— Croyez-vous que mon livre sera bon, monsieur Dalquin ? demandé-je.

— J’en suis certain.

Cet éloge de Dalquin met un point final à la réunion. Je les congédie tous. Les Stewart rentrent chez eux (je me demande combien de temps ils vont rester ensemble). Korth emmène Carol.

M. Dalquin et moi allons parler de mon livre.

*
* *

Étant moi-même écrivain, je ne puis résister à la tentation d’apporter ma contribution à ce petit manuscrit. Je le rangerai ensuite soigneusement, pour l’utiliser à l’occasion.

Gil n’était qu’un néophyte dans cette histoire de crime. Les écrivains débutants, comme les apprentis assassins, ont généralement tendance à négliger quelque chose.

Après tout, ma réputation en tant que meilleur romancier noir était en jeu. Je ne pouvais tout de même pas me laisser renverser de mon piédestal par l’auteur d’un livre qui aurait été un combiné des Plaisirs de l'enfer et de Crime et châtiment !

Moi aussi, je suis capable de haïr. Mais, étant sensible à la façon des artistes, comme je l’ai expliqué à Gil, je peux haïr suffisamment pour en venir à tuer pour de bon.

Bien sûr, il me reste à résoudre quelques problèmes : me procurer un alibi, faire disparaître le corps, etc. Mais j’ai de l’expérience et je suis certain de pouvoir régler rapidement ces petits détails.

Notes for a murder story.

Traduction de Denise Hersant.