LE PREMIER PAS

par Glenn Canary

Jack Breed referma la porte derrière lui et s’approcha du bureau d’acajou.

— Vous désirez me parler, monsieur Mclntosh ? demanda-t-il.

Harold Mclntosh ne leva les yeux que lorsqu’il eut fini de signer sa pile de lettres. Il dit alors :

— Asseyez-vous, Breed. Une cigarette ?

— Non merci, Monsieur.

— Détendez-vous ! Je n’ai pas l’intention de vous renvoyer.

Breed sourit.

— Je sais bien, dit-il.

— J’ai une proposition peu commune à vous faire.

— Oui, Monsieur ?

Breed s’était assis, bien droit. Il avait d’avance boutonné sa veste jusqu’en haut, sachant l’attitude qu’il convenait de prendre.

— J’ai effectué une petite enquête sur votre situation de famille, reprit Mclntosh soulevant la main d’un geste apaisant. Ne vous inquiétez pas, je voulais simplement m’assurer que vous étiez bien l’homme qu’il me fallait.

— J’espère que vous êtes satisfait de moi ?

— Je le suis en effet.

— Est-ce que votre enquête a été fructueuse ?

— Très.

Breed, finalement, alluma posément une cigarette et en tira une bouffée.

— Qu’avez-vous découvert ?

— J’ai découvert que vous aviez plusieurs milliers de dollars de dettes.

— C’est vrai.

— D’habitude, dit Mclntosh, nous sommes très circonspects à la Compagnie envers les gens qui se sont endettés.

— Je ne me suis pas exactement mis dans les dettes.

Mclntosh se carra dans son fauteuil et sourit.

— Je sais. Détendez-vous… je sais que vous n’êtes pas un instable. Votre mère est veuve et impotente. Vous avez un jeune frère au collège et il est, lui aussi, à votre charge. Et vous avez même une fiancée avec qui vous aimeriez vous marier aussitôt que vous aurez assez d’argent pour le faire.

— Vous décrivez assez bien la situation.

— Vous avez à peu près cinq mille dollars de dettes. Vous en gagnez cent dix par semaine ici, et vous ne voyez aucun moyen de sortir de cette situation.

Il parlait d’une voix sèche et impersonnelle, comme s’il dictait des statistiques à sa secrétaire.

— C’est vrai, dit Breed sans pouvoir maîtriser le léger tremblement de ses mains.

— Calmez-vous, reprit Mclntosh. Je ne vous ai pas convoqué pour vous parler de vos difficultés financières. Je voulais seulement éveiller votre intérêt et vous faire comprendre pourquoi je vous ai choisi pour cette affaire.

— Je vois.

— Je vais vous donner, annonça Mclntosh en détaillant chaque mot et sans regarder le jeune homme, une chance de gagner quinze mille dollars.

— Comment ? s’exclama Breed.

— Vous auriez bien l’emploi de quinze mille dollars, n’est-ce pas ?

Breed se mit à rire.

— Qui faut-il tuer pour les avoir ?

— Ma femme.

— Quoi ?

— C’est ma femme qu’il faut tuer.

Breed bondit de sa chaise puis se rassit.

— J’ai du mal à comprendre cette plaisanterie, Monsieur.

— Ce n’est pas une plaisanterie.

— C’est impossible, je ne peux pas tuer votre femme !

— Pourquoi ? Vous ne la connaissez même pas.

Breed étouffa un rire nerveux.

— Je ne pense pas que ce soit une raison suffisante pour tuer quelqu’un.

— Quinze mille dollars, voilà une excellente raison…

— Je ne peux pas croire que vous soyez sérieux !

— Je suis parfaitement sérieux. (Mclntosh se pencha par-dessus le bureau.) Écoutez, si ça peut calmer vos scrupules ne la tuez pas, je m’en chargerai.

— Pourquoi me demander ça à moi ? Pourquoi ne pas le faire vous-même ?

— C’est pourtant bien évident. Quand une femme est assassinée, on suspecte toujours le mari. Il doit donc avoir un alibi absolument inattaquable et j’ai l’intention de m’en fabriquer un parfait.

— Et moi alors, je n’en aurais pas ?

— Vous n’en auriez pas besoin. Qui penserait vous suspecter ? Quelle raison pourriez-vous avoir de tuer ma femme ?

Breed écrasa son mégot et alluma immédiatement une autre cigarette.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que je pourrais m’intéresser à votre proposition ? demanda-t-il.

— Tout le monde s’intéresse à l’argent et certains en ont besoin plus que d’autres.

— Et si je refuse ? Si je vais tout raconter à la police ?

— Est-ce qu’ils vous croiraient ?

— Peut-être que non, mais si votre femme était assassinée par la suite, ils s’en souviendraient.

— Évidemment, dit Mclntosh tout souriant. Mais pourquoi feriez-vous ça ?

— Pour éviter à quelqu’un d’être assassiné.

— Allons donc ! Je vous le répète, vous ne connaissez même pas ma femme. Elle ne signifie rien pour vous. (Il parlait rapidement, en parfait administrateur.) Pensez plutôt aux quinze mille dollars. Ils vous permettraient de liquider vos dettes, de payer les études de votre frère et il vous en resterait assez pour pouvoir vous marier.

Breed baissa les yeux et dit :

— Comment voulez-vous que cela se passe ?

— À vous de décider.

— Et les délais ? Quand voulez-vous que tout soit terminé ?

— C’est vous qui me le direz. Faites vos préparatifs et, le moment venu, avertissez-moi. Je m’assurerai un alibi.

— C’est d’accord, conclut Breed. Mais je veux l’argent d’avance.

— Vous n’avez pas confiance ?

— Pas entièrement, mais là n’est pas la question. Supposez que je sois pris ? Dans ce cas, je veux que ma famille puisse utiliser l’argent.

— C’est bon, vous l’aurez ce soir.

— Une dernière chose. Pourquoi voulez-vous la mort de votre femme ?

— Cela ne vous regarde pas.

— Vous voudrez bien m’excuser, monsieur Mclntosh, mais dans notre situation il n’y a plus de place pour la respectueuse politesse de l’employé. Si je tue quelqu’un, je veux savoir pourquoi.

Mclntosh secoua la tête.

— Mettons que je sois jaloux. Mes motifs sont personnels, votre motif à vous, c’est l’argent.

Breed se leva.

— Je vous ferai savoir quand je serai prêt à passer à l’action.

— Je dois dire, ajouta Mclntosh quand Breed eut atteint la porte, que je n’imaginais pas que vous seriez aussi calme.

— Oui, répondit Breed. Oui, je suis calme. C’est étonnant, n’est-ce pas ?

Il fit mine de partir puis revint sur ses pas.

— Si vous le permettez, je ne viendrai pas au bureau cet après-midi.

Lorsqu’il fut sorti de l’immeuble, il essaya de penser à ce qu’il venait de faire, mais cela ressemblait à un exercice de rhétorique sans rapport avec la réalité. Il était surpris de se sentir si calme, et il était encore plus surpris de pouvoir entreprendre une telle chose sans le moindre sentiment de culpabilité. Il ne ressentait qu’une légèreté inhabituelle, et il savait que c’était à cause de l’argent. Avoir des dettes entretenait une gêne physique. Les payer c’était une réelle délivrance. De plus, Mclntosh avait raison, il ne connaissait pas cette femme. Comment pleurer la mort d’étrangers ?

— L’arme !

Cette pensée le frappa si brutalement qu’il parla à haute voix. Comment se procurer une arme ? À New York on ne peut pas aller tout bonnement s’acheter un revolver. Il savait qu’il serait incapable de se servir d’un couteau. La noyade ? Il était tout à fait improbable que Mme Mclntosh l’invite à la regarder prendre son bain… et en ville, où peut-on noyer quelqu’un autre part que dans une baignoire ?

C’est alors qu’il se souvint du vieux revolver de son père. Il devait être encore dans l’appartement de sa mère. Breed était sûr qu’il était soigneusement rangé car son père avait toujours pris soin de ses affaires. D’autre part, il n’était pas déclaré, donc il n’y aurait pas moyen de remonter de l’arme jusqu’à lui.

Quand il arriva, sa mère faisait la sieste. Elle était dans le solarium et l’infirmière prit un air désapprobateur parce que cette visite était imprévue. Breed lui recommanda de ne pas la déranger. Il demanda seulement qu’on lui dise qu’il était venu regarder les affaires de son père. Il savait que cela lui ferait plaisir car elle répétait souvent que son frère et lui semblaient oublier leur père un peu trop vite.

Le revolver était bien là où il pensait le trouver, soigneusement graissé, dans le dernier tiroir de la vieille commode. À côté, une boîte de balles.

Il attendit un peu car il ne voulait pas que l’infirmière se demande pourquoi il s’en allait si vite.

— Jack, lui dit sa fiancée quand il lui téléphona. Vous êtes sur que vous vous sentez bien ?

— J’ai un peu mal à la tête, et il faut que je rentre à la maison déposer quelque chose. Je pense qu’une bonne nuit de sommeil me fera plus de bien qu’une nuit en ville.

— « Une certaine nuit en ville », dit-elle en riant. C’est le titre d’un film !

— Je vous aime, reprit-il.

— Moi aussi, je vous aime.

— Écoutez…

— Quoi donc ?

— Rien, je vous aime, c’est tout.

— Vous êtes sûr que tout va bien ?

— Très bien, dit-il, ça va très bien. Vraiment.

Son frère était parti à la bibliothèque, il avait donc l’appartement pour lui tout seul. Il nettoya le pistolet avec soin. Il mit une heure et demie à effectuer cette besogne car il recommença l’opération plusieurs fois.

Les munitions avaient plusieurs années et il se demanda soudain si elles étaient encore bonnes.

Il introduisit le chargeur, se leva et vint se regarder dans le miroir. Il se trouva ridicule, debout avec cette arme à la main.

Il mit le pistolet dans sa poche et sortit. Il marcha pendant près d’une heure et s’arrêta enfin au bord du fleuve, dans l’ombre d’un hangar et regarda la surface de l’eau.

Il sortit l’arme de sa poche et visa une lumière qui se reflétait dans l’eau. Quand il pressa la détente, l’explosion fut si forte qu’il sursauta et faillit tout lâcher. Pris de panique, il fourra le pistolet dans sa poche et s’enfuit en courant. Après plusieurs centaines de mètres, il s’arrêta, hors d’haleine, pour regarder derrière lui. La rue était déserte. On ne voyait même pas de lumière.

Quand Breed rentra chez lui, il trouva son frère dans la cuisine, en train de boire du café.

— Où diable étais-tu passé ? demanda son frère. Cette fiancée abandonnée qu’est la tienne a téléphoné plusieurs fois. Il paraît que tu lui as dit que tu étais souffrant. Elle se faisait du souci et quand elle t’a appelé tu n’étais pas là. Connaissant l’état de tes finances, je sais bien que tu n’as pas été faire la foire. Elle le sait aussi, mais elle est sérieusement intriguée et tu ferais bien de te trouver une bonne histoire pour t’excuser.

— Ferme-la un peu ! dit Breed.

Son frère reprit son air sérieux.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Rien.

— Allez, allez, grand frère. Je te connais bien, tu sais. Tu as des ennuis ?

— Non.

— Alors dis-moi où tu as été.

— Tout simplement me promener.

Le pistolet pesait lourd dans sa poche…

*
* *

Quand Jack Breed pénétra dans le bureau d’Harold Mclntosh le matin suivant, il s’assit sans attendre d’en être prié. Ses yeux étaient noirs de fatigue mais il était calme.

— Eh bien ? interrogea Mclntosh.

— Ce soir.

— Déjà ?

— Je n’aime pas ça. Je préfère m’en débarrasser le plus tôt possible. Pouvez-vous être prêt pour ce soir ?

— Je suis surpris que vous ayez tout arrangé si vite !

— Il n’y avait pas grand-chose à préparer.

— Comment allez-vous vous y prendre ?

— Pourquoi ? Vous désirez vous repaître de détails morbides ?

La question sembla gêner Mclntosh. Il eut un sourire nerveux.

— Non, dit-il. Il est probablement préférable que vous gardiez tout cela pour vous. Je ne sais pas pourquoi je n’arrive jamais à trouver de cigarette quand j’en veux une, ajouta-t-il en palpant les poches de son veston.

Breed lui en tendit un paquet et reprit :

— Vous avez l’argent ?

— Oui, oui. (Les gestes de Mclntosh étaient saccadés.) J’ai tout arrangé de mon côté. Quinze mille dollars en espèces, dit-il en sortant un paquet d’un tiroir du bureau.

Breed prit l’argent.

— Vous aurez un alibi pour ce soir ?

— Je m’en occupe.

— Votre femme sera chez elle ?

— Oui.

— Seule ?

Mclntosh leva les yeux vivement et sembla vouloir dire quelque chose, mais il se contenta de faire un signe de tête.

— Est-ce que vingt-deux heures, ça ira ? demanda Breed.

Mclntosh acquiesça de nouveau.

Breed se leva et sortit du bureau sans un mot. Mclntosh fit d’abord mine de le retenir puis se laissa retomber sur sa chaise.

À dix heures ce soir-là, Mme Irene Mclntosh regardait la télévision dans sa chambre. Elle était en colère contre son mari qui ne l’avait pas avertie à l’avance qu’il ne rentrerait pas cette nuit à la maison.

Elle fumait, tout en buvant un whisky soda. Elle prit sa cigarette et son verre pour aller voir qui pouvait bien sonner à sa porte.

Avant de mourir, elle eut le temps d’avoir l’air surpris que quelqu’un puisse la tuer.

Quand la police arriva au petit appartement de Jack Breed, la party était commencée depuis longtemps. Il était deux heures du matin et le jeune homme qui ouvrit la porte regarda les cartes que les inspecteurs lui montrèrent et appela :

— Jack, les flics font une descente ! Les voisins se sont plaints de ta grosse caisse !

Breed vint à la porte. Une jolie blonde l’accompagnait.

— Je m’excuse pour la grosse caisse, dit-il. Je vais arrêter, si vous voulez bien entrer prendre un verre avec nous.

— Ce n’est pas à ce sujet que nous sommes venus vous voir.

— Vous êtes un espion international déguisé, dit la blonde. Je crois bien que je ne vais pas vous épouser, après tout !

— Pourrions-nous vous voir seul un moment ? demanda l’un des inspecteurs.

— C’est l’endroit le plus privé de l’appartement, répondit Breed. Voici ma fiancée. Je pense qu’elle peut entendre tout ce que la police a à me dire.

— Où étiez-vous à dix heures du soir ? interrogea l’inspecteur d’un air grave.

— Ici même.

— Pouvez-vous le prouver ?

Breed se mit à rire.

— Eh bien, il y a ici vingt personnes qui peuvent confirmer que je n’ai pas bougé depuis huit heures du soir.

— C’est vrai, dit la blonde. Et je ne crois pas que nous nous séparerons avant le petit jour.

Les inspecteurs se regardèrent.

— Pourquoi ? demanda Breed. Où étais-je supposé être à dix heures du soir ?

— Connaissez-vous Harold Mclntosh ?

— Naturellement !

— L’avez-vous menacé cet après-midi ?

— Bien sûr que non ! Pourquoi ? Est-ce qu’on l’a matraqué ou quoi ?

— Il prétend que vous l’avez menacé, insista l’inspecteur.

— Alors c’est un menteur.

— Sa femme a été assassinée ce soir. À dix heures.

— Oh ! dit Breed. Je suis désolé.

— Pourquoi ? Vous la connaissiez ?

— Non, je ne l’ai jamais vue, je suis simplement désolé.

— Mclntosh dit qu’il vous a mis à la porte cet après-midi et que vous l’avez menacé.

Breed se mit à rire :

— Ah, c’est ça ! Je lui ai dit qu’il se repentirait de m’avoir renvoyé, mais ce que je voulais dire c’était que j’allais rentrer chez un concurrent et faire de mon mieux pour lui souffler des affaires.

— Et vous êtes ici depuis vingt heures ?

Breed haussa les épaules.

— Demandez aux copains !

— C’est bon, dit l’inspecteur. Excusez-nous de vous avoir dérangé. Il nous fallait bien vérifier.

— Je croyais qu’on suspectait toujours le mari en premier ?

Les inspecteurs se regardèrent de nouveau.

— C’est ce que nous allons voir, dit l’un d’eux.

Il était quatre heures du matin quand Jack Breed rentra chez lui après avoir raccompagné sa fiancée. Son frère était couché, mais il ne dormait pas et l’attendait.

— Comment s’est passée la party ? demanda-t-il.

— Très bien.

— Je suis désolé de n’avoir pu me joindre à vous.

— La police est venue à deux heures.

— Je pensais bien qu’ils viendraient.

— Tu avais raison, pour Mclntosh.

— J’en étais sûr !

— À juste titre.

— Il fallait bien qu’il essaye de se débarrasser de toi. Tu étais trop dangereux. Il ne pouvait pas te garder près de lui. Et si la police n’avait pas eu de piste elle l’aurait suspecté.

— Ils vont certainement le faire maintenant.

— C’est probable.

— Je ne voulais pas te mêler à tout ça, dit Jack Breed.

— Je sais.

— J’aurais voulu le faire moi-même.

Les deux frères se regardèrent.

— Est-ce que ça a été dur ? demanda Jack à son frère.

— Non, ça a été très vite.

— Je n’aurais pas dû te raconter tout ça.

— À quoi ça servirait d’être frères ?

— Où est le revolver ?

— Dans le fleuve. Pourquoi ?

Jack Breed s’assit sur son lit et regarda son frère.

— On devrait peut-être s’en procurer un autre.

— Pour quoi faire ?

— Je n’ai plus de travail, et ça a été vraiment facile de gagner ces quinze mille dollars.

Trainee.

Traduction de Marie-Louise Girard.