L’HEURE DU PERROQUET

par Price Day

C’était un après-midi d’été. Les aiguilles du réveille-matin qui se trouvait sur la table devant M. Crangle marquaient 3 h 47.

— Tu te trompes, tu sais, dit M. Crangle sans quitter des yeux le cadran. Tu te trompes, Coco, comme je te l’ai souvent expliqué. Le côté moral de la question ne présente aucune difficulté.

Le perroquet, dans la cage suspendue au-dessus de lui, inclina la tête sur le côté et le regarda de haut en bas avec un œil dur, froid, reptilien, un œil vieux comme le monde, un œil qui remontait à des centaines et des centaines de siècles au-delà des origines de l’humanité.

— Cacahuète ! dit l’oiseau.

M. Crangle, l’œil toujours sur le cadran, prit une cacahuète dans un bol fêlé, près de son coude, et le tendit par-dessus sa tête vers les barreaux de la cage. Coco la saisit dans une serre dont la peau ressemblait à du cuir. Les muscles d’acier firent jouer le bec corné, qui se referma sur le fruit comme une pince, fit éclater la coquille, et le craquement se mêla, dans la chambre meublée, à la grande rumeur de la cité qui pénétrait par la fenêtre ouverte – klaxons des voitures, piétinements sur les trottoirs, cris des enfants s’interpellant, bourdonnement d’un avion au-dessus de l’immeuble, semblable à celui d’une industrieuse abeille.

— Il est parfaitement vrai, dit M. Crangle à 3 h 49, que seul un individu qui peut s’abstraire de ses sentiments personnels, un être capable de considérer la chose de l’extérieur, est susceptible d’offrir suffisamment de garanties morales pour prendre une telle décision.

Lorsque la grande aiguille atteignit 3 h 50, il sentit une vague de puissance affluer du plus profond de son être.

— Pense donc, Coco ! Dans dix minutes, dix petites minutes, tous les méchants, à travers le monde, seront réduits à la moitié de leur taille actuelle, afin que l’on puisse les reconnaître. Tous les assassins impunis, tous les tyrans, les orgueilleux et les pécheurs, tous les persécuteurs et les malfaiteurs, tous les maîtres-chanteurs, les adeptes abjects de la nicotine et les transgresseurs des lois établies. (Ses yeux brillèrent de l’éclat d’un pouvoir omnipotent.) Tous, depuis le premier jusqu’au dernier.

— Cacahuète ! dit Coco.

M. Crangle accéda à sa demande.

— Je sais que tu n’es pas pleinement d’accord avec cette solution consistant à réduire de moitié la taille des méchants, mais tout bien considéré, je crois que c’est encore la meilleure.

Jour et nuit, il avait étudié les données du problème, pesé le pour et le contre depuis le matin, il y avait de cela trois semaines : assis sur un banc dans le parc, à observer les dessins formés par les nuages, au-dessus du lac, il avait pris conscience qu’il possédait le pouvoir d’accomplir cette grande œuvre, qu’à partir de cet instant, il avait le don de signaler d’une marque indélébile tous les méchants de la terre afin que, désormais, on pût les reconnaître au premier regard.

Cette révélation ne l’avait pas surpris le moins du monde. Une fois déjà, pareille chose lui était arrivée. À un moment donné il avait détenu le pouvoir d’arrêter les guerres. C’était à l’époque où la radio annonçait de grands raids sur les villes. Dans ce cas particulier, il avait reçu le don de priver les hélices d’avions de leur rigidité, si bien qu’un beau matin, lorsque les équipages, emmitouflés comme des enfants contre le froid, se dirigeraient vers leurs appareils, ils trouveraient les hélices pendant comme des chiffes molles, comme des peaux de banane vidées de leur pulpe.

À cette occasion il avait tergiversé trop longtemps, retardant sans cesse sa décision, dans son désir de choisir l’instant le plus propice, le plan le plus efficace. Ils avaient profité de ce délai pour déjouer frauduleusement ses plans. Ils avaient inventé les moteurs à réaction qui rendaient son pouvoir sans objet.

Ensuite il y avait eu son influence sur les roues. La conscience lui en était venue un jour qu’il regardait son journal dans un café : une photographie représentait un accident d’automobile où trois personnes avaient trouvé la mort. Cette influence qu’il possédait sur les roues lui donnait la faculté de modifier leur forme, de les rendre à volonté carrées ou triangulaires au lieu de rondes, de sorte que partout dans le monde elles se ficheraient dans l’asphalte, immobilisant le véhicule. Mais ce pouvoir n’était pas demeuré assez longtemps en sa possession. Avant qu’il n’ait eu le temps d’échafauder un plan, de décider d’une date, il l’avait senti lui échapper.

Le pouvoir qu’il détenait sur les méchants avait persisté. Il s’était même renforcé, si tant est qu’une influence de ce genre puisse augmenter de vigueur.

Et cette fois, il s’était hâté, malgré tous les problèmes qu’il fallait élucider.

Tout d’abord, qui devait décider que telle ou telle personne était méchante ? Après tout, la chose n’était pas tellement ardue, en dépit des doutes émis par Coco. Une personne méchante était une personne qui semblait telle aux yeux d’un homme qui détenait en lui la science du bien et du mal, du moins si cet homme pouvait percer les secrets les plus intimes de la personne en question. Une personne méchante était une personne qui semblerait méchante aux yeux de l’omniscient M. Crangle.

Alors, de quelle façon opérer, selon quelle méthode ? Leur imprimer une marque sur le front, ou leur donner une couleur uniforme, disons pourpre. Mais dans ce cas, ils n’en seraient que plus aptes à se reconnaître les uns les autres, et à se grouper entre eux pour exercer leur malfaisance.

Lorsque enfin lui vint l’idée de modifier leur taille, il pensa tout d’abord doubler leur stature et leurs proportions. Cette mesure les rendrait inefficaces. Ils ne pourraient se servir de délicats instruments scientifiques, de machines à écrire, de calculatrices ou de cadrans de téléphone. À la longue ils finiraient par s’éteindre, victimes de leur taille exagérée, tels les dinosaures dont on parlait dans le journal du dimanche. D’autre part, ils pouvaient devenir féroces, et dans ce cas leur taille et leur masse les rendraient dangereux pour les gens normaux. M. Crangle n’aurait pas aimé cela. Il avait horreur de la violence.

Des gens dont la taille serait réduite de moitié pourraient, il est vrai, manipuler quelques-unes des machines. Ils pourraient également devenir dangereux. Mais il leur faudrait longtemps avant qu’ils puissent fabriquer des outils et des armes à leur mesure, et pensez combien ils seraient ridicules dans l’intervalle, avec leurs vêtements deux fois trop grands et leurs chapeaux qui leur tomberaient par-dessus les oreilles.

À 3 h 54, M. Crangle se prit à sourire en imaginant leur aspect ridicule.

— Cacahuète, dit encore Coco.

M. Crangle leva la main et tendit un fruit à l’oiseau, sans quitter du regard le cadran du réveille-matin.

— Je pense, dit-il, que l’endroit le plus intéressant pour assister au phénomène serait une salle d’assises où nul ne saurait si le meurtrier présumé est innocent ou coupable. Et puis, à quatre heures, s’il est l’assassin…

La respiration de M. Crangle commençait à s’accélérer. La grande aiguille se trouvait sur 3 h 56.

— … Il serait également intéressant d’observer les ivrognes dans un café, dit-il.

— Cacahuète, répéta Coco, et M. Crangle obéit.

— Oui ! dit-il, il y a tellement d’endroits, tellement d’endroits où l’on pourrait être. Mais j’aime encore mieux me trouver ici, avec toi, Coco, lorsque la chose se produira. Rien que toi et moi.

Il était tout tendu sur sa chaise. Il voyait la grande aiguille se déplacer, par minuscules secousses, laissant un intervalle blanc de l’épaisseur d’un cheveu, entre sa pointe et le trait noir indiquant 3 h 58, grignotant cet espace, jusqu’au moment où elle finit par toucher le trait, le surplomba et ensuite poursuivit son chemin inexorable vers 3 h 59.

— Au début, dit M. Crangle, les journaux ne voudront pas le croire. Même si le phénomène se produit directement sous leurs yeux, dans les bureaux du journal, ils n’y croiront pas. Au début, tout au moins. Puis ils commenceront à comprendre que la mésaventure est arrivée à toutes sortes de gens dont la réputation de méchanceté est bien établie, et ils comprendront la signification du phénomène.

Le réveille-matin marquait 3 h 59.

— Quelle histoire magnifique, dit M. Crangle. Quel article sensationnel pour un journal. Et personne ne saura qui est responsable de la transformation, Coco, personne à part toi et moi.

La pointe de la grande aiguille venait de franchir le trait indiquant 3 h 59. Le cœur de M. Crangle battait à grands coups. Ses yeux étaient exorbités, sa bouche ouverte. Il murmura :

— Personne ne le saura.

La pointe de la grande aiguille atteignit le trait, au sommet du cadran. La sonnerie retentit. M. Crangle se sentit parcouru par une vague de puissance, semblable à celle qui fait sauter un barrage, suivie d’un grand choc, semblable à un coup de foudre. Il ferma les yeux.

— Ça y est ! dit-il doucement et il s’affaissa, épuisé.

En s’approchant de la fenêtre et en observant les gens dans la rue, il aurait pu voir si le phénomène s’était produit ou non. Mais il n’en fit rien. C’était inutile. Il savait.

La sonnerie du réveille-matin s’arrêta.

Coco inclina la tête sur le côté et le regarda d’un œil qui ressemblait à une pierre polie.

— Cacahuète ! dit-il.

Le bras de M. Crangle se leva verticalement pour tendre à l’oiseau la graine demandée, mais sa main demeura à quarante-cinq centimètres au-dessous de la cage.

4 o’clock.

Traduction de Pierre Billon.