XXXII
Je voudrais ajouter quelques notes, aussi brèves que possible, sur l’argot et la manière de jurer propre à Londres. Voici (en laissant de côté ceux que tout le monde connaît) quelques-uns des mots qu’on entend aujourd’hui à Londres dans les milieux peu convenables.
Un gagger est un mendiant ou tout autre professionnel de la rue. Le moocher est celui qui demande directement l’aumône sans s’embarrasser de prétexte, sans feindre de vendre une quelconque marchandise. Le nobbier est celui qui ramasse la recette pour le compte du mendiant. Un chanter est un chanteur de rues. Un clodhopper, un danseur de rues. Un mugfaker, un photographe ambulant. Un glimmer, celui qui garde les autos en l’absence du chauffeur. Un gee, le compère, ou « baron », d’un vendeur à la sauvette : son rôle est de stimuler le commerce en faisant semblant de se précipiter sur l’occasion. Un split, un policier en civil. Un flattie, un agent de police. Un dideki, un gitan, bohémien ou manouche. Un toby, un vagabond.
Le drop, c’est l’argent qu’on donne à un mendiant. Le funkum, la lavande ou le parfum à bon marché vendu dans des enveloppes. Un boozer, c’est un pub. Un slang, une autorisation de colportage. Un kip, c’est un endroit pour dormir – un « pieu » – ou une nuit passée dans un tel endroit. Smoke, c’est Londres. Une judy – gosse, gerce, môme – une femme. Le spike, l’asile de nuit. Un tosheroon, une demi-couronne. Un deaner ou hog, un shilling. Un sprowsie, une pièce de six pence. Des clods, de la petite monnaie (ferraille, quincaille, mitraille). Un drum, une gamelle. Shackles, la soupe (« rata »). Un chat, un pou (« toto »). Le hard-up, le tabac obtenu à partir de mégots. Un stick ou cane, une pince-monseigneur. Un peter, un coffre-fort. Un bly, un chalumeau oxhydrique.
To bawl, c’est sucer ou avaler. To knock off, voler. To skipper, dormir à la belle (étoile).
La moitié de ces mots environ figurent dans les gros dictionnaires. On peut s’essayer à tenter de retrouver l’origine de certains d’entre eux, bien qu’il y en ait un ou deux (funkum ou tosheroon par exemple) qui défient toute recherche de ce type. Deaner vient sans doute de denier. Glimmer (avec le verbe to glim) peut avoir une relation avec l’ancien mot glim (c’est-à-dire lumière) ou un autre glim, synonyme glimpse – coup d’œil, vision fugitive. Mais c’est un exemple de la formation de mots nouveaux, car en son sens actuel, ce vocable ne peut être plus vieux que l’automobile. Gee présente un cas curieux : on peut penser qu’il vient de gee signifiant cheval – « cheval d’abri ». L’origine de screever (artiste du trottoir) est assez mystérieuse. On peut penser qu’au tout début se trouvait le latin scribo, mais l’anglais n’a pas connu de dérivation de ce type depuis au moins cent cinquante ans. Il ne peut non plus avoir été emprunté directement au français car on ne voit pas en France d’« artiste du trottoir ». Judy et bawl sont strictement du domaine de l’East End : on ne les entend pas à l’ouest de Tower Bridge.
Smoke est un terme utilisé uniquement par les trimardeurs. Kip est danois. Tout récemment encore, on disait en ce sens doss, terme qui aujourd’hui n’a plus cours.
L’argot et ce que l’on pourrait appeler le « parler londonien » semblent se modifier très rapidement. Le vieil accent londonien tel qu’en ont rendu compte Dickens et Surtees, avec W prononcé V et réciproquement, a aujourd’hui totalement disparu. L’accent cockney, tel que nous le connaissons aujourd’hui, semble remonter à 1840 (on en trouve la première trace écrite dans le livre d’Herman Melville, La Blouse blanche), et ce parler cockney continue à évoluer. On trouve aujourd’hui très peu de gens pour dire fice au lieu de face, nawce au lieu de nice, etc. Ou tout au moins de manière infiniment moins systématique qu’il y a vingt ans. L’argot change lui aussi, en même temps que l’accent. Il y a vingt-cinq ou trente ans, par exemple, l’argot à rimes (rhyming slang) faisait fureur à Londres. Dans ce langage, toute chose était désignée par un terme rimant avec la désignation usuelle de la chose, ainsi un hit or miss pour kiss, plates of meat pour feet, etc. Ce mode d’expression était si répandu qu’on le trouve même fidèlement retranscrit dans des romans. Aujourd’hui, cette manière de parler est à peu près morte7. Et peut-être tous les termes que j’ai rapportés plus haut auront-ils disparu d’ici vingt ans ou moins.
Les jurons changent aussi, ou, à tout le moins, entrent et sortent de mode. Ainsi, il y a vingt ans, les ouvriers de Londres juraient en employant le terme bloody. À présent, ils ont complètement renoncé à l’employer, même si les romanciers continuent à faire parler ainsi certains de leurs personnages. On chercherait en vain un Londonien de Londres (c’est une autre affaire pour les gens d’origine écossaise ou irlandaise) qui emploie le mot bloody, sauf s’il s’agit d’une personne dotée d’une certaine éducation. On dirait en fait que le mot a « fait son chemin dans la société » et a cessé d’appartenir, en tant que juron, à la classe ouvrière. L’adjectif qu’on entend aujourd’hui à Londres, accolé à chaque mot, est fucking. Il ne fait pas de doute que fucking sera, comme bloody, remisé au magasin des antiquités du moment où il aura pénétré dans les salons bourgeois.
Les jurons, et surtout les jurons anglais, présentent quelque chose de mystérieux dans leur réalisation. En lui-même, le fait de jurer est aussi irrationnel que la magie – c’est, de fait, une sorte d’acte magique. Mais le paradoxe est le suivant : quand on jure, c’est afin de choquer ou de blesser, ce que l’on fait en évoquant quelque chose qui doit normalement être tenu secret – en général quelque chose se rapportant aux fonctions sexuelles. Or, et c’est bien là ce qui est étrange, une fois établi comme juron, un mot semble perdre sa signification originelle, c’est-à-dire qu’il en vient à occulter la chose qui a fait de lui un mot à ne pas prononcer. Un mot devient un juron parce qu’il désigne une certaine réalité et, du fait qu’il est devenu un juron, il cesse de renvoyer à cette réalité. Ainsi le mot fuck. Les Londoniens ne l’utilisent plus aujourd’hui, ou alors très rarement, en lui accordant sa signification originelle. Ils l’ont sur les lèvres du matin au soir, mais dans leur bouche c’est un simple terme explétif, privé de signification précise. Il en va de même pour bugger8, qui perd très rapidement sa signification initiale. On trouve le même phénomène en français, avec par exemple foutre, qui n’a plus aujourd’hui qu’une valeur de ponctuation du discours. On entend aussi parfois à Paris le mot bougre, mais la quasi-majorité de ceux qui l’emploient n’ont aucune idée de ce qu’il a pu un jour signifier. Il semble qu’en règle générale les mots utilisés comme jurons se voient investis d’une vertu magique qui les range dans une classe à part et les vide de leur sens dans la conversation courante.
Les termes utilisés comme insultes semblent régis par le même paradoxe que les jurons. On pourrait croire qu’un terme devient une insulte parce qu’il désigne quelque chose de vil. Or, dans la pratique, la valeur d’insulte d’un mot est sans grand rapport avec son sens effectif. Ainsi, la plus grave injure qu’on puisse faire à un Londonien est de le traiter de bastard (bâtard) – chose qui, après tout, n’a rien de spécialement déshonorant. Et vis-à-vis d’une femme, que ce soit à Londres ou à Paris, la pire insulte est de la qualifier de vache – alors que les vaches sont, à l’évidence, des animaux on ne peut plus aimables. De tout cela, il ressort clairement qu’un mot n’est une insulte que parce qu’on le prononce dans une intention insultante, sans tenir aucun compte du sens que lui attribuent les dictionnaires. Les mots, et notamment les jurons, se plient ainsi au verdict de la vox populi. À cet égard, il est intéressant de voir à quel point un juron, ou une expression triviale, peut changer de valeur du simple fait qu’il passe une frontière. En Angleterre, vous pouvez imprimer « Je m’en fous » sans que personne n’y trouve rien à redite. En France, il faut écrire « Je m’en f… ». Autre exemple : prenez le mot barnshoot, déformation du mot hindoustani bahinchut. Abominable et impardonnable insulte en Inde, ce terme fait figure en Angleterre de charmant badinage. Je l’ai même trouvé dans un recueil de textes à l’usage des enfants des écoles. Il figurait dans une des pièces d’Aristophane et l’annotateur y voyait une sorte de baragouin commode à placer dans la bouche d’un ambassadeur perse. L’auteur des notes connaissait vraisemblablement la véritable signification de bahinchut. Mais, du fait qu’il s’agissait d’un mot étranger, le terme avait perdu sa qualité magique de juron et pouvait ainsi figurer en toutes lettres dans un texte.
Autre chose qu’on remarque encore à Londres, s’agissant des jurons et de leur usage : le fait que les hommes évitent généralement de jurer en présence d’une femme. À Paris, la situation est fort différente. Un ouvrier parisien peut certes réprimer un juron parce qu’il a une femme devant lui, mais il ne se sent pas impérieusement tenu de le faire et les femmes, de leur côté, ne se gênent pas pour employer des termes plus que lestes. À cet égard, les Londoniens se montrent plus polis, ou font davantage les délicats.
Ces quelques notes, je les livre telles qu’elles me sont venues à l’esprit, sans prétention systématique. Il est regrettable que quelqu’un capable de traiter véritablement le sujet ne s’attache pas à tenir à jour un répertoire de l’argot et des jurons londoniens, en enregistrant précisément les changements qui se produisent. Cela aiderait à comprendre comment et pourquoi un mot naît, vit et meurt.