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Bien n'est plus sûr que la mort, Bien n'est moins sûr que son heure.
Ambroise Paré
Vendredi - 8 h 12 am
Grace remonta le col de sa veste. Le vent soufflait en bourrasques sur Battery Park. Le petit jardin de la pointe sud de Manhattan formait un îlot de verdure coincé entre le front de mer et les gratte-ciel de Wall Street. Grace dépassa le parc pour déboucher sur la longue promenade qui longeait le fleuve et offrait un panorama à couper le souffle. Les touristes et les joggers se pressaient déjà en grand nombre malgré le froid et l'heure matinale Grace s'installa sur un banc et, pendant un moment, s'abîma dans la contemplation de la baie, agitée par le mouvement des remorqueurs et des ferries.
L'air pur et froid lui piquait les yeux tandis qu'un léger frisson lui parcourait le corps. Depuis qu'elle était revenue, elle percevait les petits détails de l'existence avec une acuité nouvelle : la couleur du ciel, le cri des mouettes, la sensation du vent dans les cheveux... Elle savait que son séjour ici touchait à sa fin et qu'elle devrait bientôt renoncer à tout ce qui faisait la saveur de l'existence. Cependant, depuis qu'elle avait revu sa fille, elle avait repris goût à la vie et cela la rendait plus fragile et plus vulnérable.
Plus humaine.
Elle savait bien sûr qu'elle ne pourrait échapper à mission et qu'elle serait obligée de la mener à terme, mais cette idée même lui était devenue insoutenable et plusieurs questions continuaient à la tourmenter. Pourquoi était-elle toujours incapable de se souvenir avec précision des quelques jours ayant précédé sa mort ? Pourquoi son autopsie avait-elle montré des traces de drogue dans son organisme ? Et surtout, pourquoi l'avait-on choisie, elle, pour accomplir cette étrange mission dont elle ne comprenait toujours pas le sens ?
*
Lorsque Sam ouvrit les yeux, Juliette n'était plus là. Ils étaient restés éveillés tous les deux jusqu'au petit matin puis les premières lueurs de l'aube et le médicament qu'il avait absorbé pour combattre la douleur l'avaient plongé dans un demi-sommeil.
Paniqué, il fut debout en un rien de temps, mais un mot, posé en évidence sur l'oreiller, le rassura :
Mon amour, je dois retourner au consulat pour régulariser ma situation. On se voit plus tard. Prends soin de toi.
Je t'aime.
Juliette.
PS : Commence à réfléchir à des prénoms pour le bébé. Moi j'aime bien Matteo si c'est un garçon et Alice pour une fille. Ou pourquoi pas Jimmy et Violette... ?
Presque douloureusement, Sam se replongea dans l'oreiller, à la recherche d'un peu de l'odeur de la femme qu'il aimait. Il passa ensuite dans la salle de bains où l'attendait, sur le miroir, une inscription calligraphié avec un tube de rouge à lèvres :
Ou peut-être Adriano et Céleste ?
Ou Mathis et Angèle...
Et si ce sont des jumeaux ? pensa-t-il soudain en se prenant au jeu.
Il s'habilla du mieux qu'il put malgré sa blessure à l'épaule et sortit dans la rue. Comme il était encore tôt, il trouva un taxi rapidement.
-— Battery Park, indiqua-t-il au chauffeur.
Celui-ci le laissa devant les tours de Lower Manhattan. Une sensation de vide courait dans son estomac. Il se rendit compte qu'il n'avait rien avalé depuis plus de vingt-quatre heures et s'arrêta dans le premier Starbucks pour commander un petit déjeuner new-yorkais : un bagels et un grand café qu'il but en marchant dans la rue.
Durant le trajet, son portable sonna. Quelqu'un lui avait laissé un message. C'était la voix de Juliette qui lui proposait :
Peut-être Manon ou Emma ou Lucie, Hugo, Clément, Valentin, Garance, Tony, Sus an, Constance, Adèle...
Il eut une pauvre mimique, frustré de ne pas pouvoir apprécier ce qui aurait dû être un moment de joie et de complicité.
En traînant la jambe, il contourna Casde Ginton, le petit fort au centre du parc qui servait autrefois à défendre le port et qu'on avait transformé en billetterie pour les ferries. Il avait choisi de ne pas prendre de béquilles, mais il le regrettait déjà amèrement. Il abordait la courbe harmonieuse qui menait à l'embarcadère lorsqu'il aperçut Grace qui venait à sa rencontre.
À nouveau, il ne put s'empêcher d'être surpris de la voir vivante. Au réveil, ce matin, il avait presque souhaité que leur rencontre de la veille n'ait eu lieu que dans son imagination. Après tout, il était fiévreux et il avait déliré dans son sommeil.
Presque empruntée, Grace posa la main sur son avant-bras et demanda maladroitement :
— J'espère que vos blessures ne vous font pas trop souffrir.
— Comme vous le voyez, je pète la forme, répondit-il, mi-agressif, mi-désabusé. Une petite partie de squash, ça vous dirait ?
— Encore une fois, je suis désolée, Sam.
Il explosa :
— Arrêtez de répéter que vous êtes désolée ! C'est trop facile ! Vous débarquez dans ma vie en m'annonçant que la femme que j'aime va mourir et vous voudriez que je danse la samba pour montrer ma joie !
— Vous avez raison, reconnut-elle.
Tous les deux étaient transis de froid. Pour se réchauffer, ils se laissèrent emporter par le flot de passagers qui migrait vers le terminal des ferries de Staten Island. Sam chercha à cacher qu'il avait du mal à marcher, ce qui n'empêcha pas Grace de s'en rendre compte. Elle voulut l'aider, mais il la repoussa.
Un bateau était à quai et s'apprêtait à partir. Sans échanger un seul mot, ils décidèrent de monter : la traversée était courte, gratuite et le ferry était chauffé.
Le transbordeur était presque plein. Malgré le froid, Sam s'installa sur le pont arrière du ferry et Grace le rejoignit quelques instants plus tard. Comme lors de leur première rencontre, elle lui tendit un gobelet de café.
— Il paraît que c'est le pire de New York : il bouillonne toute la journée dans de grosses citernes de métal-
Sam prit le gobelet et en but une gorgée.
-— C'est une curiosité, en effet, grimaça-t-il.
Le café était peut-être une vraie lavasse, mais il avait au moins le mérite de réchauffer les mains.
Tout en buvant, ils restèrent un moment côte à côte, sans parler, le regard perdu dans l'éclat bleuté de l'horizon. Grace fixait Ellis Island et les docks de Brooklyn comme si elle les voyait pour la première fois. Sam alluma une cigarette et en exhala longuement la fumée. A quelques encablures devant eux, la statue de la Liberté tendait sa torche à tous les vents.
Au bout de quelques minutes, Grace tenta de renouer dialogue :
— Vus savez Sam, même si je refusais d'accomplir ma mission, ils enverraient quelqu'un d'autre.
— quelqu’un d'autre ?
— Un autre émissaire, pour réparer l'erreur...
— Réparer l'erreur ! Je vous signale que vous parlez de ma vie et de celle de Juliette !
— J'en ai bien conscience, mais je vous l'ai déjà expliqué : Juliette doit mourir, c'est pour ça qu'on m'a envoyée. Je n'ai jamais réclamé cette mission et croyez bien que je ne l'accomplis pas de gaieté de cœur.
Une nouvelle fois, il s'employa à plaider la cause de celle qu'il aimait :
— Je déteste cette idée de prédestination. Toute ma vie, j'ai lutté pour ne pas être prisonnier des déterminismes. Je suis né dans l'un des pires endroits de cette ville. Tout me destinait à être délinquant, mais je me suis battu pour devenir autre chose et j'ai réussi à m'en sortir !
— Nous avons déjà parlé de tout ça, Sain. Je ne vous ai jamais dit que les actions humaines étaient prévues dans leurs moindres détails ni que la vie n'était que l'accomplissement d'un scénario déjà écrit à l'avance. Elle le regarda dans les yeux, puis :
— Ce que je vous dis, par contre, c'est qu'il y a des choses auxquelles on ne peut échapper.
Sam avait épuisé ses arguments. Hier soir, lorsqu'il avait revu Grace, après la fusillade, il avait compris que le combat était perdu d'avance. Il ajouta néanmoins quelque chose, comme un cri du cœur :
Grace le regarda avec indulgence.
— Vous savez très bien que l'amour n'est pas suffisant pour protéger de la mort. J'aimais ma fille, j'aimais Mark Rutelli et ça ne m'a pas empêchée de me prendre une balle dans la tête...
Elle resta songeuse un moment, puis enchaîna, comme pour elle-même :
— Mon plus grand regret est d'être morte sans lui avoir avoué mon amour, il y a dix ans...
Sam s'était allumé une deuxième cigarette qui se consumait toute seule tant il était absorbé par le discours de Grace. Lentement, le ferry accosta à Staten Island, mais la plupart des passagers restèrent à bord pour revenir vers Manhattan.
Maintenant qu'il était forcé d'accepter l'incroyable histoire de Grace, Sam ne cessait de se poser des questions sur la nature de la vie et de la mort. Il y avait réfléchi une bonne partie de la nuit, mais cela revenait sans cesse de manière à la fois inquiétante et excitante. Est-ce que la vie humaine avait une finalité ou bien se résumait-elle seulement à un mécanisme biologique ? Et la mort ; Etait-elle vide de sens ou bien ouvrait-elle un passage vers une autre vie, un ailleurs où nous irions tous ?
Depuis qu'il avait tiré sur un homme dans sa jeunesse, jamais plus il n'avait pu se résoudre à accepter la mort des autres et malgré son métier, il se sentait chaque fois un peu plus démuni. Même s'il avait essayé de nier la mort, celle-ci l'avait toujours rattrapé. Dans sa tête, il revoyait le visage de Federica qu'il avait été incapable de sauver, puis celui d'Angela, la petite patiente qu'il avait perdue récemment. Il pensa même au Vautour dont les images de la mort violente n'avaient pas fini de le hanter.
Où étaient-ils à présent ?
Souvent, il avait discuté avec des patients asiatiques qui croyaient que quelque chose en nous ne mourait jamais et poursuivait un cycle sous une autre forme. D'autres fois, il avait été troublé par les récits de ceux qui avaient vécu une expérience de mort imminente : le tunnel de lumière, la sensation de bien-être, les retrouvailles avec disparus... Mais il n'avait jamais été convaincu, ni par cela ni par les belles paroles du père Hathaway qui, dans son enfance, l'exhortait à chercher Dieu et à parier sur son existence.
Pourtant, aujourd'hui, sa rencontre avec Grace lui ouvrait un nouvel horizon de connaissances. Puisque Grace était passée de l'autre côté, elle allait pouvoir lui révéler le grand secret.
C'est donc avec un mélange de curiosité et d'appréhension qu'il demanda :
— Que se passe-t-il après, Grace ?
— Après quoi ?
— Vous savez très bien de quoi je veux parler.
Grace ne répondit pas tout de suite. Oui, elle savait de quoi Sam voulait parler. Elle avait d'ailleurs toujours su qu'ils en viendraient tôt ou tard à aborder cette question.
— Après la mort ? Je suis désolée de vous décevoir, mais je ne me souviens de rien.
— J'ai du mal à vous croire...
— C'est pourtant la vérité.
— Vous n'avez aucun souvenir de ces dix dernières années ?
— Dans ma tête, c'est comme si ces dix ans n'avaient jamais exister.
— C'est comme ça alors, la mort : un gigantesque trou noir...
— Pas du tout. Ce n'est pas parce que je ne m'en souviens pas qu'il n'y a pas quelque chose, sinon je ne serais pas là. Je pense plutôt que, lorsque les émissaires sont envoyés sur terre, le mystère de la mort doit demeurer entier, même pour eux. Car, de leur vivant, les hommes ne pourront jamais avoir accès à ce qu'il y a après.
Je sais seulement que nous ne sommes pas sur terre par hasard.
Devant son désarroi, elle ajouta d'une voix plus douce :
— Ne croyez pas que ça ne m'angoisse pas moi aussi ! Je me sens désarmée et impuissante et, si vous voulez tout savoir, j'ai peur d'y retourner. Par contre, je sais quelque chose, c'est que j'ai une mission à accomplir et qu'en dehors de ça je ne peux intervenir dans la vie des gens.
— Quand c'était pour sauver votre fille, vous ne vous êtes pas gênée !
— C'est vrai, admit Grace, en cherchant à sauver Jodie, j'ai déjà failli en partie à ma tâche...
Sam haussa les épaules. Son téléphone portable sonna alors que le transbordeur manœuvrait pour rentrer au port. II décrocha.
— Oui ?
C'était Juliette. La réception était mauvaise et sa voix paraissait lointaine. Sur le pont, le vent soufflait fort, mais Sam capta quelques mots à la volée : «j'ai hâte de... », «je t'aime... », « ne prends pas froid ...», ainsi qu'une salve de nouveaux prénoms : «Jorge, Margaux et Apolline... » Puis la transmission se brouilla, comme un signe que Juliette lui échappait déjà.
Alors que les premiers passagers commençaient à débarquer, Sam décida d'abattre sa dernière carte. Ces derniers jours, sans vouloir se l'admettre, il avait souvent réfléchi à cette éventualité. Dès le soir où il avait aperçu le message par anamorphose formé par les dessins d'Angela, il avait bien compris qu'il ne sortirait pas indemne de sa rencontre avec Grace Costello. Malgré ses dénégations, il avait passé en revue toutes les possibilités permettant de sauver Juliette et la seule issue qui lui semblait possible tenait dans la question qu'il posa à Grace :
— S'il vous faut absolument ramener quelqu'un, s'il faut vraiment respecter cet ordre des choses...
— Oui ?
— Eh bien dans ce cas, prenez-moi ! Acceptez que je monte dans le téléphérique avec vous, à la place de Juliette.
Sa réponse resta en suspens quelques secondes. Sam ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose, puis se ravisa.
— Il s'agit de votre propre vie, répondit finalement Grace. C'est une décision qu'on ne prend pas à la légère et vous pourriez la regretter au dernier moment.
— J'y ai suffisamment réfléchi. Pour sauver Federica, autrefois, j'ai commis un crime, et en fin de compte, je ne l'ai pas sauvée et je me suis perdu moi-même. Aujourd'hui, je sais que pour sauver Juliette je n'ai d'autre choix que de donner ma vie pour elle. Prenez-la, supplia Sam.
— D'accord, c'est vous qui viendrez.
Une bourrasque de vent se leva. Sam essaya de ne pas montrer son émotion, mais il sentait que ses jambes s'étaient mises à trembler.
— Au téléphérique de Roosevelt Island, n'est-ce pas ?
— Oui, demain, à 13 heures, précisa Grace.
— Et si je veux vous joindre d'ici là ?
— C'est moi qui vous ferai signe.
— Non, Grace, dit-il en sortant son portable, désormais vous n'êtes plus la seule à fixer les règles.
Avant qu'elle ait le temps de refuser, Sam lui mit d'autorité l'appareil dans la poche de sa veste, puis quitta le ferry.
Grace resta sur le pont encore quelques minutes. Du haut de son observatoire, elle regarda le médecin qui s'éloignait.
Pour l'instant, le plan s'était déroulé exactement comme elle l'avait prévu.