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Entre nous et (...) le ciel, il n'y a que la vie qui (...) est la chose du monde la plus fragile.

 

Pascal

 

L’après-midi, au nord de Central Park

Sam Galloway remontait à petites foulées l’allée de gravier qui traversait le parc.

  Ce matin, pour la première fois depuis la mort de sa femme, il avait appelé l'hôpital pour dire qu'il ne viendrait pas travailler. Comme un an auparavant, il était resté chez lui, écrasé par le chagrin et la culpabilité. Les deux femmes qu'il avait aimées étaient mortes et c'était par sa faute. Son cerveau bouillonnait comme de la lave» Une foule de souvenirs et de pensées contradictoires s'entrechoquaient dans un magma incohérent. Son métier avait beau le mettre quotidiennement en contact avec la mort, cette fois il était complètement déboussolé.

Sam remonta la capuche de son survêtement pour se protéger des morsures du vent glacé. Une heure plus tôt, il avait décidé de sortir prendre l'air pour ne pas devenir fou à ruminer sa peine. Naïvement, il s'était imaginé que courir lui ferait peut-être du bien. | Or ça ne marchait pas comme ça.

II         fit une pause devant les terrains de basket pour reprendre sa respiration. Encore partiellement recouvert par Je givre, l'endroit était désert. Visiblement, le froid avait découragé les émules de Jordan.

Sam poussa la porte grillagée et se laissa tomber sur un banc. Une contraction musculaire déchirait la cuisse. À peine assis, il enfouit sa tête dans ses mains. Tout son corps irradiait de souffrance, de fatigue. Il n'avait pratiquement pas dormi depuis trois jours et sa tête lui tournait dangereusement. Alors qu'une douleur aiguë transperçait sa poitrine, il s’aperçut qu'il n'avait rien absorbé depuis vingt-quatre heures et que son estomac tournait à vide. Il essaya de reprendre son souffle mais sa respiration se bloqua.

J’étouffe !

Pendant un instant, sa vision se troubla et il entendit confusément la porte grillagée qui grinçait dans le lointain. L'air froid lui brûlait les poumons. Il se pencha en avant, comme s'il allait vomir son cœur.

Il fallait qu'il boive quelque chose, vite !

—        Un peu de café ?

Sam leva les yeux : une femme brune et athlétique, en jean et veste de cuir, se tenait juste devant lui. Son regard, franc et déterminé, éclairait un visage allongé, presque sans âge, avec de grands yeux en amande, comme chez certains modèles des toiles de Modigliani.

Comment était-elle arrivée là sans qu'il la remarque ? Et pourquoi lui offrait-elle l'un des deux gobelets Starbucks qu'elle portait dans chaque main ?

—        Ça ira, merci, dit-il au milieu d'une quinte de toux.

—        Allez-y, insista-t-elle, j'en ai acheté pour deux.

Presque malgré lui, Sam attrapa le café tendu par cette main charitable et énigmatique. Le breuvage lui fit du bien, calmant sa toux et lui apportant un peu de chaleur.

Mais, alors que la femme se penchait vers lui, les pans de sa veste s'entrouvrirent légèrement et Sam devina qu'un étui de revolver était accroché à son épaule.

Un flic !

Oui, il avait un instinct pour les reconnaître» presque une seconde nature. On ne passe pas impunément son enfance dans la rue. Dans son ancien quartier, c'était peu dire que les gens ne portaient pas les flics dans leur cœur. Leurs interventions, souvent mal à propos, se soldaient par des bavures qui apportaient plus de trouble que de sérénité. En changeant de milieu social, Sam avait conservé cette méfiance et il s'était toujours juré que s’il avait des problèmes sérieux, les policiers étaient les derniers à qui il demanderait conseil.

             Je peux m'asseoir ? fit-elle.

Allez-y, répondit-il d'un air méfiant.

Elle nota son mouvement de recul et comprit qu'il avait dû apercevoir le revolver. Cela l'incita à se présenter avant qu’elle ne l'avait prévu : Je m'appelle Grâce Costello. Je suis détective au District, fit-elle en montrant son insigne. Quelques rayons vinrent se refléter sur la plaque métallique et les quatre lettres NYPD[4] étincelèrent furtivement.

             Vous patrouillez dans le secteur ? demanda-t-il, faussement détaché.

—        En fait, j'attends quelqu'un.

Grâce laissa passer quelques secondes avant de préciser.

  Un homme.

Désolé d'avoir bu son café, s'excusa-t-il en agitant le gobelet à moitié vide.

  Je crois qu'il ne vous en voudra pas.

Une drôle de lueur brilla dans les yeux de Grâce Costello. Sam y lut quelque chose d'inquiétant, comme l'imminence d'un danger, qui le poussa à ne pas s'éterniser ici. Il se leva d'un bond.

—        Eh bien, au revoir. J'espère que votre ami ne va plus tarder...

—        En fait, il est déjà là, et ce n'est pas exactement un ami.

Plus tard, avec le recul, Sam se plaira parfois à penser que tout aurait été différent s'il ne s'était pas arrêté sur ce banc cet après-midi-là. Mais, au fond bien que Grâce Costello l'aurait sans doute abordé ailleurs et que ce qui arriva par la suite se serait de toute façon produit à l'identique.

             Qu'est-ce que vous voulez dire ?

—        C'est vous que je suis venue voir, docteur.

Sam fronça les sourcils. Comment savait-elle que….

Pour toute réponse, Grâce pointa la poche du survêtement du médecin, discrètement brodée de l'écusson de l'équipe de base-ball de l'hôpital St Matthew's.

—        Je m'appelle Sam Galloway, annonça-t-il avant d'être contraint de révéler son identité. Je suis pédiatre.

Au lieu de répondre quelque chose comme « ravie de faire votre connaissance », Grâce Costello articula lentement,

—        Vous avez l'air soucieux, docteur Galloway...

—        Je suis fatigué, c'est tout Et cette fois, je dois vraiment y aller.

Sam s'éloigna de quelques pas. Il avait presque atteint la porte grillagée qu'une nouvelle flèche de Grâce le figea sur place :

—        C'est dur de perdre quelqu'un, n'est-ce pas ?

—        Je ne comprends pas, dit-il en se retournant.

Il la dévisageait maintenant avec une inquiétude croissante. À son tour, Grâce se leva pour se planter devant lui avec une assurance et une détermination qui n'altéraient pas sa féminité. Le ciel était devenu rose tandis que le soleil amorçait sa descente vers l'Hudson.

—        Écoutez, docteur, je sais que vous traversez un moment difficile, mais je n'ai pas le temps d'y aller par quatre chemins. Alors voilà : j'ai deux nouvelles pour vous, une bonne et une mauv...

—        Je ne suis pas du tout d'humeur à jouer aux devinettes, la coupa-t-il sèchement

Grâce continua quand même :

—        La bonne nouvelle c'est que votre amie est vivante

Hébété, Sam se frotta les yeux.

 

             Quelle amie ?

             Juliette n’était pas dans l'avion, expliqua Grace. Elle est vivante.

             Vous dites n'importe quoi !      

Pour toute réponse, Grâce tira de sa poche un article journal que Sam lui arracha des mains. Un titre étrange barrait la une :

 

Une jeune Française en garda à vue après le crash du vol 714.

 

Inexplicablement, le journal était daté du lendemain.

—        Où avez-vous trouvé ça ? demanda le médecin, incrédule.

Grâce resta muette et Sam parcourut la suite de l'article dans un état de tension extrême.

—        Si c'est une plaisanterie..., menaça-t-il.

—        Ce n'est pas une plaisanterie : Juliette est vivante.

—        Alors pourquoi ce journal porte-t-il la date de demain ?

Grâce soupira. Ce type n'allait pas lui faciliter la tâche.

—        Calmez-vous, Galloway.

Bouillant de colère, Sam s'écarta brusquement Cette femme l'avait déstabilisé. Elle divaguait, c'est certain. Mais il fallait quand même qu'il en ait le cœur net. Tandis qu'il reprenait sa course, il ne put s'empêcher d'être envahi par un fol espoir. Et si cet article disait vrai ? Et si Juliette était vivante. Arrivé de l'autre côté du grillage, il se retourna une dernière fois vers Grâce. Son étrange regard était teinté de compassion et de défi. Presque malgré lui, Sam s'entendit lui demander :

—        Et quelle est la mauvaise nouvelle ?