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Quand ils frappent, ils frappent ceux que tu aimes...
Dialogue du film Le Parrain, de Francis Ford Coppola
Sam sortit du commissariat troublé et perplexe.
L'air frais du dehors lui fit du bien. Il remonta la rue à vive allure pour se réchauffer, tout en guettant un taxi libre. La nuit était tombée et un reste de neige givrée craquait sous ses pas. En passant sous un réverbère, il ne put s'empêcher de sortir de sa poche le fax que lui avait remis Calista - un article du New York Post vieux de dix ans - pour le relire encore une fois.
Woman Police Officer shot dead in Brooklyn[5]
Grâce Costello, une détective du 36e district, a été retrouvée morte la nuit dernière, au volant de sa voiture, tuée d'une balle en pleine tête. Les circonstances de sa mort restent pour l'instant mystérieuses d'autant qu'elle ne semblait pas être en service au moment du crime.
Âgée de trente-huit ans, Grâce Costello appartenait au NYPD depuis quinze ans. Elle avait commencé sa carrière comme officier de patrouille avant de grimper les échelons. Promue détective à l'âge de vingt-six ans, cette femme de terrain a apporté une contribution décisive à la résolution de plusieurs grandes affaires criminelles. Diplômée de l'université de New York et du FBI National Academy de Quantico, elle était mère d'une petite fille de cinq ans et avait un brillant avenir au sein des services de police, puisque sa récente promotion au grade de lieutenant allait prendre effet le mois prochain.
Deux photos de Grâce illustraient l'article : un cliché classique en uniforme d'officier lors de sa titularisation au NYPD et un autre plus personnel où elle posait en compagnie de sa fille encore bébé, au bord de l'océan.
Le grain des photos était relativement précis et Sam put constater que c'était bien la même femme qu'il avait rencontrée quelques heures plus tôt à Central Park. Une femme censée être morte depuis une décennie...
Il aperçut enfin un taxi qui tournait au coin de la rue. Sa lumière centrale indiquait qu'il n'était pas chargé. Sam fit un pas en avant et le héla. Alors que le taxi manœuvrait pour se ranger, une voiture de police le contourna sur la droite et s'arrêta à la hauteur du médecin. La vitre s'ouvrit sur un officier de patrouille, la cinquantaine et l'air renfrogné.
— Monsieur Galloway ?
— Oui ?
— Si ça ne vous ennuie pas, j'aimerais faire une petite balade avec vous.
— Eh bien, en l'occurrence, ça m'ennuie plutôt : c'est d'un taxi que j'ai besoin, pas d'un cortège officiel.
— Je me vois obligé d'insister.
— Je me vois obligé de refuser : j'ai vu assez d'uniformes pour la journée et je n'aime pas vos manières.
— Ne me forcez pas à utiliser l'autre option.
— Quelle est-elle ?
— Je pourrais toujours descendre et vous casser la gueule, menaça le flic.
— Vraiment ? Je voudrais bien voir ça.
— Je vais vous montrer.
La voiture accéléra et déborda sur le trottoir, barrant la route à Sam, qui n'en revenait pas. En un éclair, l'officier sauta du véhicule et s'avança vers lui. C'était un homme trapu, de taille moyenne, accusant quelques kilos de trop malgré une certaine allure.
— Je suis l'officier Mark Rutelli, annonça-t-il en mettant une main sur son arme de service rangée dans un holster qu'il avait ramené le long de sa ceinture, il fixa le médecin dans les yeux et celui-ci y lut une détermination sans faille. Cet homme semblait prêt à tout pour que Sam le suive.
— e crois que vous devriez relire ce qui est inscrit sur la voiture, fit Sam en désignant les trois lettres CPR Courtoisie, Professionnalisme et Respect - censées résumé la devise de la police de la ville.
— Eh bien, je vais vous le demander une dernière fois poliment, reprit Rutelli : j'aimerais vraiment que nous ayons une petite discussion tous les deux.
Comprenant qu'il n'avait pas réellement le choix et qu'il ne pourrait faire autrement que de tailler une bavette avec cet excité, Sam répondit d'un ton résigné :
— De quoi voulez-vous parler ?
— De mon ancienne coéquipière : Grâce Costello.
Sam monta dans la voiture et Rutelli commença à rouler vers le sud.
— Vous êtes médecin, c'est ça ?
— Oui, je suis pédiatre mais je voudrais bien comprendre à quoi rime tout ce...
Rutelli leva une main pour l'arrêter :
— Il y a une demi-heure, lorsque je suis rentré prendre mes affaires après mon service, un type du central m'a dit qu'un officier du 21e district s'était renseigné sur Grâce Costello...
— C'est moi qui le lui avais demandé, confirma Sam.
— …et qu’il croyait manifestement encore vivante
— Elle est encore vivante, affirma Sam.
— Et qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
— J'ai parlé avec elle cet après-midi. Rutelli poussa un soupir.
Sam remarqua que les mains du policier commençaient à trembler et qu'il crispait ses doigts autour du volant pour ne pas exploser. Il ouvrit la fenêtre, aspira un bol d'air frais puis, pendant, plusieurs minutes, ne dit plus rien, se contentant de conduire en grillant quelques feux au passage.
Alors que la voiture s'engageait sur le pont de Brooklyn, Sam demanda :
— Où on va comme ça ?
— Vous faire comprendre que les fantômes n'existent pas.
Ils arrivèrent à Bensonhurst, le dernier vrai quartier italien de New York depuis que Little Italy s'était transformée en attraction touristique.
Le policier tourna plusieurs fois autour d'un pâté de maisons sans parvenir à se garer. Sur cinq ou six mètres, le long d'un trottoir, quelqu'un avait posé un panneau ?menaçant :
YOU TAKE MY SPACE
I BREAK YOUR FACE[6]
Mais Rutelli n'était pas homme à se laisser intimider. 1 U descendit du véhicule, donna un coup de pied méprisant dans la pancarte et se gara à sa place.
Puis il entraîna Sam dans un petit café-restaurant où il semblait avoir ses habitudes. Une vieille enseigne au néon indiquait que l'établissement était ouvert depuis une quarantaine d'années, chose assez exceptionnelle dans une ville perpétuellement en mouvement comme New York.
— Venez avec moi, ordonna-t-il.
Sam le suivit dans une petite salle où régnaient des parfums alléchants de pâte à pain, d’huile d’olive et de fougasse. Sur le mur s'étalaient des photos de personnalité italiano-américaines : Sinatra, Pavarotti, Madonna, Stallone... les deux hommes prirent place, l'un en face de l’autre sur une banquette en moleskine.
— iao Marko, fit le patron en posant devant lui une bouteille d'alcool déjà entamée.
— iao Carmine.
Rutelli se servit un verre, qu'il avala d'un trait, ce qui a pour effet presque mécanique de mettre fin au tremblement de ses mains.
Provisoirement apaisé, il invita Sam à lui dire précisément ce qu'il savait sur Grâce.
Sam lui raconta toute son histoire, depuis sa rencontre avec Juliette jusqu'à l'apparition de Grâce dans Central Park en passant par le crash du vol 714. Lorsqu’il eut terminé son récit, Rutelli se servit un nouveau verre, puis se frotta les paupières sans parvenir à y faire disparaître le voile de tristesse qui ne le quittait pas.
— Écoutez, Galloway, j'ai été le coéquipier de Grâce pendant plus de dix ans. Nous sommes entrés à la criminelle à peu près en même temps et nous avons travaillé sur les mêmes enquêtes. Non seulement nous formions une bonne équipe, mais nous étions aussi amis, très amis...
Tout en parlant, il avait sorti une photo de son portefeuille qu'il tendit à Sam. Le médecin la regarda avec attention : on pouvait y voir le policier en compagnie de Grâce quelque part devant un lac et une chaîne de montagnes. Ils étaient jeunes et beaux. Grâce rayonnait et Rutelli était mince, souriant, plein de confiance dans le futur. Totalement différent de cet homme débordant de colère que Sam avait maintenant devant lui.
— Si vous me permettez une question… reprit Sam.
Rutelli l'engagea à poursuivre.
— Puisque vous avez travaillé avec Grâce, vous deviez avoir le grade de détective,
— Exact et comme elle, j'allais être promu lieutenant.
— Depuis la mort de Grâce, rien n'a plus jamais été pareil pour moi.
— Vous avez un problème d'alcool, n'est-ce pas ?
— Un problème d'alcool ?
— Vous êtes alcoolique, Rutelli ?
— Qu'est-ce que ça peut vous foutre ?
— Je suis médecin, je ne vous juge pas, mais vous pourriez peut-être vous faire aider.
Le policier balaya cette proposition d'un geste de la main.
— Les alcooliques anonymes et tout le tralala ! Non merci, ce n'est pas pour moi.
Il allait ajouter quelque chose, mais les mots restèrent bloqués dans sa gorge. Il avala un peu de salive puis reprit :
— Grâce me connaissait bien, avec mes défauts et mes qualités. Elle avait cette capacité à faire ressortir ce qu'il y avait de meilleur en moi.
Il tira une longue bouffée sur sa cigarette avant de continuer :
— Pour elle, tout était toujours positif, elle croyait en tous ces trucs... dit-il en faisant un geste évasif.
— Quels trucs ?
Le regard de Rutelli se perdit très loin, de l'autre côté de la vitre. Il précisa sa pensée :
Il laissa quelques secondes avant d’avouer :
— Moi je ne suis pas comme ça.
Moi non plus, pensa Sam en son for intérieur.
— sans elle, ce boulot m'est vite devenu infernal. Elle n’était plus là pour me contenir, pour me maitriser….
— Et on vous a rétrogradé ? demanda Sam.
Rutelli approuva de la tête :
— ’est vrai que j'ai souvent mordu la ligne jaune, ces dernières années.
— t comment expliquez-vous ma rencontre avec Grace cet après-midi même ?
— Elle n'est peut-être pas morte, hasarda Sam. Rutelli s'enflamma :
— Lorsque Grâce a été abattue, c'est moi qui suis allé reconnaître son corps au service médico-légal ! J'ai vu son visage, j'ai pleuré en tenant son corps dans mes bras ! Et croyez-moi, c'était bien elle.
Sam regarda Rutelli dans les yeux et comprit qu'il ne mentait pas.
Le policier le raccompagna chez lui quelques minutes plus tard. En arrivant devant la petite maison de Greenwich Village, Rutelli avait retrouvé un semblant de calme.
— Plutôt rupin, votre quartier, doc.
— C'est une longue histoire, répondit Sam. Comme il faisait froid, les deux hommes restèrent dans la voiture et partagèrent une dernière cigarette.
Dans le silence de la nuit. Un souffle les branches des ginkgos et des glycines longues moment, personne ne parla. Sam pensait à Juliette isolée dans une cellule, Rutelli pensait à Grâce, la seule femme qu’il n’eût jamais aimée, et il regretta une fois de plus de ne pas lui avoir avoué ses sentiments lorsqu'elle était encore vivante. Sam fut le premier à rompre le silence :
— Qui a tué Grâce ? Vous le savez ? Le policier secoua la tête.
— Pendant plus d'un an, j'ai enquêté sans relâche, empiétant sur mes week-ends et mes vacances. Mais je n'ai jamais découvert de piste sérieuse.
Sur quoi, il écrasa son mégot et fit démarrer le moteur.
— Salut, Galloway.
— Salut, Rutelli, lui renvoya Sam en ouvrant la portière. Pensez à venir me voir si un jour vous avez envie d'arrêter de boire. Une amie à moi dit qu'il n'y a pas de problèmes, juste des solutions. - Grâce aussi aimait répéter ça. Spontanément, le policier lui tendit la main, tout étonné de l'étrange complicité qui semblait naître entre lui et ce jeune docteur.
— Vous devez être un drôle de médecin, non ?
— On me dit ça parfois, admit Sam en serrant la main tendue.
Bizarrement, Rutelli avait retrouvé un peu d'entrain. Ses yeux brillaient comme des diamants.
— Qu'est-ce que vous allez faire ? s'inquiéta Sam.
— Vous aussi, doc, on ne sait jamais.
Sam descendit de la voiture et Rutelli s'éloigna dans la nuit.
Le médecin ne tenait plus sur ses jambes. Sa tête lui tournait et il avait mal au ventre. Ecrasé de sommeil, il poussa la porte de son appartement avec la ferme intention de se jeter dans son lit.
Absorbés par leur conversation, aucun des deux hommes n'avait remarqué qu'une ombre, tapie de l'autre côté de la rue, n'avait pas perdu une miette de leur échange.