CHAPITRE XXI
Une fin mouvementée

LES cinq enfants se hâtèrent sur le chemin des grottes d’Enfer. Philippe portait le petit cochon, qui, effrayé, tentait de se dégager et poussait des grognements incessants; personne n’y prêtait attention. Cet animal pouvait leur rendre un grand service. Dagobert suivait. Il sentait qu’il se passait quelque chose de très important et que peut-être on allait avoir besoin de lui.
Le groupe arriva enfin devant l’entrée des grottes.
« Dagobert ! » appela Claude, tandis que Philippe déposait à terre et maintenait fermement le porcelet, qui continuait à protester. « Dagobert, viens ici ! »
Le chien s’approcha docilement de sa maîtresse.
« Flaire ! ordonna-t-elle en lui montrant Dudule. Flaire encore ! Très bien ! Maintenant, suis ses traces. Allez, viens par ici, dans les cavernes. Suis ses traces, Dagobert ! »
Le chien avait compris. Il savait très bien s’acquitter d’une telle mission. Il pointa son museau vers le sol et eut tôt fait d’y retrouver l’odeur du porcelet. Alors il s’engagea dans la première des grottes, puis se retourna vers Claude et la regarda d’un air interrogateur.
« Va, Dagobert, va ! » lui dit Claude.
Le chien reprit, la piste et continua d’avancer.
« Il est surpris qu’on l’envoie sur les traces d’un animal qui est auprès de nous, dit Claude à ses compagnons. J’ai craint un instant qu’il n’abandonne ce qui, dans son esprit, doit être un jeu parfaitement stupide. Mais non ! C’est un brave chien, qui ne discute pas les ordres. Suivons-le ! »
Ils arrivèrent dans la merveilleuse grotte aux colonnes scintillantes, et ne purent s’empêcher de l’admirer encore au passage. Puis ils traversèrent celle où l’on pouvait voir toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Ils se crurent un instant au pays des fées…
Bientôt ils furent à l’endroit d’où partaient trois étroits passages.
« Je parie que Dagobert ne s’engagera pas dans la galerie du milieu, celle que prennent les visiteurs », dit Claude.
Elle terminait à peine sa phrase que Dagobert tournait délibérément dans le tunnel de gauche. Il suivait sans se troubler les traces du petit cochon.
« J’en étais sûre ! s’écria Claude, et l’écho répéta : « … étais sûre, sûre, sûre… »
« Vous vous rappelez ces bruits étranges que nous avons entendus ici l’autre jour, ce sifflet assourdissant et ce cri terrible ? dit Mick. Je crois que lorsque nous visitions les grottes, les espions devaient être en train d’amener Roland et son ami jusqu’à l’endroit fixé d’avance, les aboiements de Dagobert les ont probablement inquiétés. Alors, ils ont cherché à nous effrayer pour nous faire fuir, par le moyen que vous savez. L’écho, en amplifiant les bruits, les rendait insupportables .pour nos oreilles et pour nos nerfs…
— Oui, les bandits n’ont pas manqué leur effet, dit Annie. Brrr !… Quand donc finira cet interminable tunnel ? Qu’il y fait froid ! Regardez, voilà qu’il se divise en deux !
— Dagobert saura trouver la bonne voie », assura Claude, plus fière que jamais de son chien.
En effet, Dagobert toujours flairant le sol, s’engagea sans hésiter à droite.
« Nous n’avions pas besoin d’emporter un peloton de ficelle, avec un chien pareil, fit remarquer Philippe, Dagobert nous ramènera sans difficulté vers la sortie.
— Bien sûr, dit François. Mais, sans lui, nous nous perdrions. Il y a tant de tunnels, et tant de cavernes ! Nous devons être maintenant au centre de la colline. C’est impressionnant ! »
Soudain, Dagobert s’arrêta, le museau levé, les oreilles dressées. Entendait-il quelque chose que les enfants ne pouvaient percevoir ? Il aboya. Aussitôt, une voix qui ne venait pas de très loin cria :
« Hé ! Par ici ! Par ici !
— C’est Roland ! s’exclama Philippe qui se mit à sauter de joie dans le sombre tunnel. Roland, m’entends-tu? Roland ! »
La réponse ne se fit pas attendre.
« Philippe ! Par ici ! »
Dagobert se précipita en avant, mais il n’alla pas loin. Tout d’abord, les enfants ne comprirent pas pourquoi. Puis ils constatèrent que le passage se terminait en cul-de-sac. Devant Dagobert se trouvait un mur ! Pourtant, la voix de Roland Thomas leur parvînt clairement :
« M’entends-tu, Philippe ?
— Voyez ! Il y a un trou dans le sol du tunnel, juste devant Dagobert ! s’écria François. C’est là que sont les aviateurs. Est-ce possible ? Dans ce trou !
— Roland, es-tu là ? » demanda Philippe en accourant.

Avec leurs lampes de poche, les enfants virent un jeune homme étendu sur le sol d’une petite caverne, située juste en dessous du tunnel. À côté de son camarade, Roland Thomas se tenait debout, la tête tournée vers les arrivants, qui lui apportaient un immense espoir, après tant de souffrances. Ébloui par les lumières, il cligna les yeux.
« Dieu merci, vous nous avez découverts ! s’écria-t-il.
— Roland, que je suis heureux de t’avoir retrouvé ! dît Philippe tout bouleversé.
— Il était temps ! Les hommes, en nous abandonnant ici, ont déclaré qu’ils ne reviendraient plus. Ils nous ont basculés dans ce trou sans nous prévenir. Jean s’est tordu une cheville en tombant, il ne peut se tenir debout. Mais avec votre aide nous allons pouvoir le remonter, assura Roland.
— Quelle est la meilleure manière de t’aider à sortir de là ? demanda Philippe. Le trou n’est pas très profond…
— La première chose à faire serait de me tirer à vous, si possible, dit Roland. Ensuite, deux des garçons pourraient descendre ici pour aider Jean à se mettre debout; je pense que j’arriverai à le remonter. Dans quelle situation épouvantable nous étions ! Pas moyen de sortir, excepté par ce trou placé trop haut pour que je puisse l’atteindre, et Jean, malheureusement blessé et mis dans l’impossibilité de m’aider ! »
Roland, François et Mick se livrèrent alors à une véritable séance d’acrobatie. Les deux frères parvinrent à hisser Roland en se couchant à plat ventre dans le tunnel. Philippe et Claude les tenaient par les jambes pour les empêcher de tomber dans le trou. Quant à Annie, elle barrait la route au petit cochon, qui voulait absolument descendre rejoindre les aviateurs !
Quand Roland fut parvenu dans le tunnel, François et Mick sautèrent auprès de Jean Dufrêne. Celui-ci semblait tout étourdi. Roland disait qu’à son avis Jean avait dû se blesser non seulement à la cheville, mais aussi à la tête, lors de leur chute.
Dagobert trouvait tout cela bien extraordinaire et aboyait beaucoup, à la grande frayeur du porcelet.
« Ouf ! fit Roland, lorsque son ami fut remonté près de lui. J’ai cru ne jamais sortir d’ici ! Sauvons-nous de ce lieu de cauchemar. Enfin, nous allons pouvoir respirer de l’air pur, boire et manger ! Ah! boire surtout ! La soif est le pire de tous les tourments. J’ai l’impression d’avoir été abandonné là depuis des semaines… »
Les enfants soutinrent Jean. Ils gagnèrent tous la sortie, à la suite de Dagobert qui connaissait le chemin et n’hésita pas une seule fois en route.
Quand ils furent enfin dehors, sous le brillant soleil de juin, les deux hommes, longtemps enfermés dans l’obscurité, durent abriter leurs yeux éblouis.
« Asseyez-vous un instant pour vous habituer à la lumière, dit François. Et dites-nous comment vous avez réussi à inscrire votre message sur le dos du porcelet. Il a fallu qu’il descende dans le trou ! »
Roland sourit.
« Eh bien, dit-il, nous étions dans la situation où vous nous avez trouvés, Jean et moi, sans montre pour nous donner une indication du temps, sans aucun moyen de savoir si c’était le jour ou la nuit, quand tout à coup nous avons entendu un bruit au-dessus de nos têtes… Puis, quelque chose nous est tombé dessus. Nous avons compris qu’il s’agissait d’un petit cochon, aux grognements qu’il a poussés. Inutile de vous dire à quel point nous étions surpris que cet animal soit arrivé jusqu’à nous…
— Alors, qu’avez-vous fait ? demanda Mick, curieux.
— Nous n’avons pas eu tout de suite l’idée de l’utiliser comme messager. C’est Jean qui y a pensé le premier. Nous nous sommes dit que cet animal, libéré, retrouverait sa route, grâce à son merveilleux instinct, et retournerait forcément à sa ferme. C’est ainsi que nous avons décidé d’envoyer un message au monde civilisé, par le moyen de ce visiteur inattendu…

— Ce message était difficile à déchiffrer, fit remarquer Mick.
— Cela ne m’étonne pas, dit Roland. Figurez-vous que les espions nous avaient tout enlevé : nos stylos, notre argent, nos montres et nos lampes. De plus, nous nous trouvions plongés dans l’obscurité. Vu les circonstances, vous reconnaîtrez que nous avons tout de même fait du bon travail !
— Comment vous y êtes-vous pris, alors que vous n’aviez rien pour écrire ? demanda Claude, intriguée,
— Eh bien, Jean a retrouvé un crayon à mine grasse au fond de l’une de ses poches. (Nous l’utilisons pour marquer notre route aérienne sur de grandes cartes.) Il ne nous restait rien d’autre. Jean a maintenu solidement le petit cochon pendant que je traçais sur son dos nos initiales, ainsi que le mot « grottes ». Je ne voyais pas ce que j’écrivais, mais je m’appliquais… Puis je me suis levé et, à grand-peine, j’ai réussi à renvoyer l’animal dans le tunnel. Il a poussé des cris éperdus, et s’est hâté de décamper de toute la vitesse de ses petites pattes. En l’entendant s’éloigner, nos cœurs ont battu d’un fol espoir…
— Quelle aventure ! s’exclama François. Vous avez eu de la chance qu’il soit revenu tout droit à la ferme. C’est un animal qui aime à se promener partout. Et dire que j’ai été sur le point d’effacer les lettres de dessus son dos, pensant que c’était une farce !...
— Vraiment ? Nous l’avons échappé belle, déclara Roland. Maintenant, dites-moi ce qui s’est passé au champ d’aviation, quand tout le monde s’est rendu compte de notre disparition ?
— Saviez-vous que des espions avaient volé vos appareils ? demanda Mick.
— Je m’en suis douté. J’ai entendu deux avions quitter l’aérodrome tandis que, réduits à l’impuissance, nous étions traînés sur le chemin qui mène aux grottes, dit Roland. Un peu plus tard, j’ai entendu aboyer un chien, au loin. Il m’a semblé reconnaître la voix de mon ami Dagobert. J’ai espéré un instant qu’il viendrait à notre secours…
— Ah! Je me souviens. Il a beaucoup aboyé, ce soir-là, lorsque nous étions tous réunis sous la tente, dit Claude. Nous n’avions pas compris !
— Les deux avions se sont abattus en mer, à cause du mauvais temps, dit Philippe. Les équipes de sauvetage n’ont pas pu retrouver les pilotes.
— Ils ont eu le sort qu’ils méritaient, dit Roland. Mais combien je regrette mon beau petit avion ! Quelle perte! »
Il resta songeur un bon moment. Jean Dufrêne semblait mieux, depuis qu’il se trouvait à l’air libre.
« J’espère que l’armée nous confiera d’autres prototypes, dit-il.
— Comment te sens-tu ? Pouvons-nous continuer la route ? lui demanda Roland.
— Oui, si les garçons veulent bien m’aider comme ils l’ont fait jusqu’à présent, répondit Jean, Essayons ! »
Ils avancèrent très lentement. Par chance, ils rencontrèrent les gendarmes à mi-chemin. M. Thomas leur avait téléphoné, et aussitôt ils étaient venus. Ils soutinrent Jean Dufrêne; le petit groupe se remit en route plus gaillardement.
« Pose donc Dudule par terre, Annie, tu te fatigues inutilement, dit Mick. On dirait Alice au pays des merveilles! Elle aussi portait un petit cochon ! »
Annie se mit à rire.
« Je crois bien qu’il s’est endormi, tout comme le protégé d’Alice. Regarde comme il est mignon ! dit-elle.
— En effet, il dort tout confiant dans tes bras », constata Mick, amusé.
Enfin, tout le monde arriva à la ferme du Mont-Perdu. M. et Mme Thomas accueillirent les rescapés avec des cris de joie et les serrèrent longuement dans leurs bras.

Pendant ce temps, Jeannot, trop petit pour bien comprendre le grave danger auquel avaient échappé les jeunes gens, ne pensait qu’à reprendre à Annie son animal favori. Il lui parla longuement, le gronda de s’être encore sauvé, puis le posa à terre. Dudule se secoua. Il avait bien dormi, et déjà l’envie de se promener le reprenait… Il se mit à courir en direction de la grange. Jeannot le poursuivit. Annie alla les chercher et les ramena tous deux.
« Maintenant, nous allons goûter, dit Mme Thomas. J’ai tout préparé, dans l’espoir que nos aviateurs seraient bientôt de retour parmi nous. Ils doivent mourir de faim ! Tu es vraiment pâle et amaigri, Roland ! »
Ils s’assirent tous autour de la grande table. Philippe se plaça auprès de son cher cousin.
« Maman, s’écria-t-il les yeux brillants, ce n’est pas un goûter, mais un banquet ! Roland, par quoi veux-tu commencer ?
— Passe-moi ce beau jambon, demanda le jeune homme. Je crois que je vais y faire honneur. »
Les deux aviateurs, affamés, firent allègrement disparaître une énorme quantité de nourriture
« Ma parole, un tel repas nous dédommage de nos peines ! » assura Jean en riant.

La réunion fut des plus gaies. Pour une fois, Jeannot resta bien tranquille. Il se demandait pourquoi on ne faisait pas semblable fête tous les jours. Son père même était présent, heureux et détendu. Quel dommage que les gendarmes n’aient pas pu s’arrêter pour profiter de ce goûter ! Jeannot eût voulu leur poser une foule de questions…
Où se trouvait Dagobert, pendant ce temps ? Couché aux pieds de Jeannot, en compagnie de Clairon. Sans attirer l’attention, l’enfant prit une part de tarte et la glissa sous la table. Aussitôt il sentit un museau frais sur sa main, et le morceau de gâteau lui fut doucement enlevé. Dagobert recevait sa récompense ! Philippe, songeur, dit tout à coup : « Je ne peux pas m’empêcher de penser à la pauvre vieille Jeanne, qui pleure peut-être encore, toute seule… Personne ne se soucie d’elle…
— Pourquoi n’irais-tu pas la voir de temps à autre? suggéra Mme Thomas, compatissante. Si tu le veux, je te mets de côté pour elle cette grosse part de tarte aux fraises. Tu la lui porteras dans la soirée…
— Volontiers, maman, c’est une bonne idée ! » dit Philippe, tout souriant.
Un peu plus tard, M. Thomas proposa aux jeunes aviateurs de les reconduire à l’aérodrome dans sa voiture. Ils devaient s’y rendre au plus tôt. Les enfants vinrent les regarder partir.
« Comme nous allons nous ennuyer en haut du Mont-Perdu, à présent ! dit Mick. L’aventure est terminée… Nous n’avons plus rien à attendre !
— Vous vous trompez, dit Roland. Je vous promets qu’il va vous arriver quelque chose de très intéressant !
— Quoi donc ? demandèrent tous les enfants, d’une seule voix.
— Que diriez-vous d’un petit tour en avion ? Un petit tour que je vous ferais faire moi-même ?
— Hourra! lança le chœur des jeunes, si fort que Roland se boucha les oreilles.
— Moi aussi ! Je viendrai avec vous ! Dudule aussi ! cria Jeannot.
— Où est Dudule ? demanda Roland en se penchant par la portière. Je veux lui serrer la patte, car il s’est comporté à l’égard de Jean et de moi-même comme un merveilleux ami !
— Je ne sais pas où il est, dit Jeannot, désemparé. Il doit…
— …s’être sauvé ! » complétèrent les enfants. Dagobert aboya pour participer au concert. Il posa ses pattes sur la portière et lécha la main de Roland.
« Merci, mon vieux, dit l’aviateur. Nous n’aurions pas pu nous passer de toi non plus ! Au revoir, vous tous ! À demain ! Nous irons ensemble nous promener au-delà des nuages ! »
FIN