CHAPITRE XV
Expédition nocturne

Les cinq amis passèrent la plus grande partie de l’après-midi à discuter et à essayer de se souvenir des moindres détails qui eussent pu apporter un peu de lumière dans cette affaire.
Mick dit soudain :
« Rappelez-vous… l’homme aux lunettes noires n’a pas su nous dire le nom du papillon que nous lui avons apporté !
— Il a fait semblant d’avoir un scrupule de spécialiste qui ne veut donner qu’un renseignement très précis. Pourtant, dans ce cas, il aurait tout de même fourni quelques détails… Ces sortes de gens sont passionnés de leur métier, remarqua François.
— Ce n’était pas M. Rousseau, mais un imposteur ! s’écria Philippe, triomphant.
— Pas si vite, dit calmement François.
— Ecoutez, dit Claude. Pourquoi ne nous glisserions-nous pas à la tombée de la nuit jusqu’à la ferme des Papillons, pour voir si le faux M. Rousseau s’y trouve, ainsi que le vrai, que nous ne connaissons pas encore ?
— Oui, c’est une bonne idée, dit François. Mick et moi, nous irons là-bas. Nous serons assez de deux pour remplir cette mission.
— Je voudrais aller avec vous, implora Philippe. Il s’agit de mon cousin, n’est-ce pas…
— Bon, d’accord, dit François. Mais il faudra nous montrer prudents, car nous ignorons si ces éleveurs de papillons ne sont pas, en réalité, des gens dangereux. Mieux vaut ne pas nous faire pincer à les espionner. Nous pourrions passer un mauvais quart d’heure !
— Emmenez Dagobert avec vous, proposa Clause.
— Non, je crains qu’il n’aboie. Cela nous attirerait des ennuis. L’expérience nous a appris comment procéder dans ce genre d’affaires. J’ai hâte d’être à ce soir. »
Chacun se sentit plus gai d’avoir pris cette détermination, même Philippe. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres quand il se leva pour quitter ses amis.
« Maintenant, je dois aller travailler chez moi, dit-il. Je vous attendrai ce soir près du grand chêne qui se trouve derrière la ferme des Papillons. J’espère que vous l’avez remarqué ?
— Oui, Il est énorme. Nous y serons à dix heures… non, à onze heures, car il faut qu’il fasse nuit noire, décida François.
— Entendu », dit Philippe.
Il s’éloigna. Dagobert lui fit poliment un bout de conduite.
« À présent que nous avons établi un plan d’action, je me sens mieux, dit Mick. Savez-vous qu’il est déjà cinq heures et demie ? Je pense que personne n’a envie de goûter. Nous avons déjeuné si tard!
— Mieux vaut nous passer de goûter et nous préparer un bon petit dîner, bien reconstituant. Annie et moi ferons de notre mieux, ce soir, promit Claude.
— Bravo! » dit Mick.
Vers six heures, ils écoutèrent les informations. Bientôt ils entendirent le communiqué suivant :
« Les deux avions disparus la nuit dernière du champ d’aviation du Mont-Perdu, et pilotés par le lieutenant Roland Thomas et le lieutenant Jean Dufrêne, ont été retrouvés. Ils sont tombés à la mer. Les équipes de sauvetage ont en vain recherché les pilotes, qui se sont sans doute noyés. »
Les enfants n’écoutèrent pas les autres nouvelles.
« L’accident s’est produit à cause de la tempête, sans doute, dit Mick. Ainsi, personne ne pourra profiter des nouveaux perfectionnements apportés à ces appareils.
— Mais… cela signifie que le cousin de Philippe est mort, murmura Annie, toute pâle.
— Oui. C’est un grand malheur. Pourtant, s’il a voulu s’enfuir à l’étranger avec l’un des avions, il a trahi son pays, et les traîtres méritent la mort, dit François en baissant la tête, navré.
— Lui… un traître ? Ce serait à douter de tout! Il avait l’air si… comment dire? Si français ! L’image même de l’officier français de valeur ! Si cette histoire est vraie, jamais plus je ne me fierai à mon jugement ! s’écria Claude.
— Moi non plus, avoua Mick. Je plains le pauvre Philippe, qui aimait et admirait tant son cousin. C’est si décevant, si laid… Je suis sûr que Philippe doit être bouleversé. »
Ils se turent et songèrent longtemps à Roland Thomas, ce garçon si jeune et si vigoureux. Avait-il vraiment connu cette fin misérable ? Ils revoyaient les yeux vifs et brillants du jeune officier, son sourire, et leur cœur se serrait.
« Ne croyez-vous pas qu’il vaudrait mieux retourner à Kernach ? dit Annie. Nous allons gêner la famille Thomas, qui est maintenant dans la peine.
— Non. Nous n’avons pas besoin d’aller souvent à la ferme, répliqua François. Philippe est malheureux; la présence de quelques amis ne peut que lui faire du bien.
— Tu as raison, approuva Mick. C’est lorsqu’on a du chagrin que les amis sont le plus utiles. Cette dernière nouvelle va être terrible pour lui.
— Je me demande s’il sera au rendez-vous ce soir, dit Claude.
— De toute façon, Mick et moi, nous pourrons suffire à la tâche. De plus, ce sera une distraction pour nous que de tenter de découvrir le mystère de la ferme des Papillons. »
Ils firent tous une petite promenade avant le dîner. Dagobert sautait joyeusement autour d’eux, comme d’habitude, et s’étonnait fort de la gravité de ses amis.
À huit heures, ils dînèrent et écoutèrent encore la radio, dans l’espoir d’en apprendre davantage au sujet de l’affaire Thomas-Dufrêne. Mais l’information fut répétée dans les mêmes termes que précédemment.
François regarda le champ d’aviation avec les jumelles.
« Le calme revient là-bas, constata-t-il. Je vois encore des allées et venues, mais moins que ce matin. Quelle surprise ont dû éprouver les soldats et les officiers du champ d’aviation, quand ils ont entendu les deux appareils décoller la nuit dernière !
— Peut-être, que la tempête a couvert le bruit de leur départ, dit Claude.
— Penses-tu ! Nous avons très bien distingué le ronronnement des moteurs », fit remarquer Mick.
Après un moment, Claude se tourna vers François :
« Écoute, tu ferais mieux d’emmener Dagobert, lui dit-elle. Je n’aime pas du tout cette ferme des Papillons, ni cette vieille bonne qui ressemble tant à une sorcière, ni son fils que nous ne connaissons pas mais qui a mauvaise réputation, ni l’homme aux lunettes noires…
— Ne t’inquiète pas, répondit François. Nous serons de retour vers minuit. »
Les fillettes ne voulurent pas aller se coucher; tous quatre s’assirent dans l’herbe et observèrent le coucher de soleil. Le temps était redevenu parfaitement clair. Un peu plus tard, ils firent une partie de cartes pour passer le temps. Quand le moment fut venu, les garçons se levèrent.
« Nous allons vous accompagner jusqu’à mi-chemin, décida Annie. L’air est si doux ce soir ! »
Les cinq partirent ensemble. Au moment de se séparer, Claude dit à ses cousins : « Soyez prudents ! Jamais nous ne pourrons dormir, sachant que vous courez des risques. Au moins, ne vous attardez pas trop !»

Les deux garçons poursuivirent seuls le chemin qui les séparait de la ferme des Papillons. Les étoiles brillaient au ciel.
« Il faudra prendre des précautions pour n’être pas vus, murmura François. La nuit est claire ! »
Quand ils arrivèrent près du grand chêne, Philippe n’était pas au rendez-vous.
« Il ne viendra pas, dit Mick.
— Attendons-le un petit moment, proposa François. Il n’est qu’onze heures cinq. »
Deux minutes plus tard, ils entendirent un léger bruit au loin, puis ils distinguèrent la silhouette de Philippe qui arrivait en hâte.
« Je suis un peu en retard, dit-il. Avez-vous entendu les informations de six heures ?
— Oui. Nous sommes désolés pour toi, Philippe, assura François.
— Eh bien, vous avez tort. Comme je n’ai jamais cru que mon cousin avait enlevé un avion de sa base pour le livrer à un pays étranger, je suis persuadé que Roland est toujours en vie. Ceux qui sont morts noyés sont les véritables traîtres et n’ont rien à voir avec lui ! s’écria Philippe avec force
— Oui, tu as raison », dit François, soulagé de constater que son camarade prenait les choses de cette façon. Pourtant, au fond de lui-même, il doutait que Philippe fût dans le vrai.
« Comment pensez-vous procéder ? demanda Philippe. Il y a des lumières aux fenêtres de la maison d’habitation. Personne n’a songé à fermer les volets ni à tirer les rideaux. Ainsi, il nous sera facile de voir les gens qui se trouvent à l’intérieur.
— Allons-y, décida François. Surtout, ne faites aucun bruit. Mettons-nous en file indienne. Je prendrai la tête. »
Ils s’avancèrent silencieusement vers la vieille maison. Quelle surprise leur réservait-elle ?