CHAPITRE  XIV
 
M. Grégoire est très ennuyé

 

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Les gendarmes descendirent la colline. Alors les cinq enfants, cédant à la curiosité, les suivirent à bonne distance, sans se faire remarquer. Dagobert sentait obscurément qu’il se passait des choses d’une extrême gravité.

« Je ne crois pas que les gendarmes puissent tirer des renseignements intéressants des éleveurs de papillons, dit François. Ils n’ont sûrement rien remarqué, en dehors de leurs précieux insectes ! »

Lorsqu’ils arrivèrent en vue des serres, ils entendirent quelqu’un qui criait à tue-tête et ils s’arrêtèrent pour écouter.

« C’est la voix de la vieille Jeanne, dit Philippe. Que lui arrive-t-il ?

— Allons voir », décida François.

Ils s’approchèrent tous sur la pointe des pieds, suivis de Dagobert. L’un des gendarmes s’efforçait de calmer la bonne de M. Grégoire.

« Allons, madame, ne vous mettez pas en colère, lui disait-il. Nous sommes venus pour faire une enquête.

— Partez ! hurlait l’intraitable Jeanne. Partez, je vous dis !

— Pourquoi vous fâchez-vous, grand-mère ? reprenait patiemment le gendarme. Nous voulons voir vos patrons. Sont-ils ici ?

— Qui ? Eux ? Non, ils sont partis à la chasse aux papillons comme d’habitude, répondit Jeanne. Je suis seule et je ne veux pas que des étrangers entrent ici. J’ai peur…

— Que craignez-vous donc ? Allons, calmez-vous et essayez de nous répondre. Est-ce que M. Grégoire et M. Rousseau sont sortis la nuit dernière ? demanda le même gendarme.

— Je n’en sais rien. La nuit, je dors ! Maintenant, partez et laissez-moi en paix ! » éclata la vieille femme.

Les deux gendarmes se regardèrent en hochant la tête. De toute évidence, ils ne tireraient rien de cette entêtée.

« C’est bon, nous partons », dit l’un d’eux. Pris de pitié, il se retourna pour ajouter : « Rassurez-vous, nous ne voulons de mal à personne ! »

Ils s’éloignèrent et virent les enfants qui les attendaient dans le chemin.

« Nous avons entendu des cris, alors nous nous sommes approchés, dit François avec un léger embarras.

— Tiens ! Vous vous promeniez dans les parages, comme par hasard ? dit l’un des gendarmes en souriant. Les éleveurs de papillons sont à la chasse pour l’instant. Quelle drôle de vie mènent ces gens-là ! Je parie qu’ils ne savent rien des événements de la nuit dernière. D’ailleurs, il n’y a pas grand-chose à espérer d’une enquête : deux pilotes, qui ont été identifiés, se sont enfuis dans des avions militaires, voilà toute l’histoire !

— Mon cousin Robert n’a pas fait une chose pareille, j’en suis sûr ! Vous vous trompez ! » cria Philippe en serrant les poings.

Les gendarmes haussèrent les épaules d’un air navré et poursuivirent leur route.

En silence, les enfants grimpèrent la côte. Quand ils furent en vue des tentes, François dit :

« Mangeons quelque chose. L’heure de notre déjeuner est passée depuis longtemps.

— Pour ma part, je n’ai pas faim », dit Philippe tristement.

Tout le monde pensait de même, mais, comme dit le proverbe, l’appétit vient en mangeant. Seul, le pauvre Philippe éprouva quelque difficulté à avaler un sandwich préparé par Annie à son intention.

Dagobert se mit à aboyer au milieu du repas. Chacun voulut voir qui arrivait. François, à l’aide de ses jumelles, repéra une silhouette, assez loin en dessous d’eux.

« Il me semble que c’est M. Grégoire, dit-il. Je distingue son filet.

— Appelons-le, proposa Mick. Nous lui dirons que les gendarmes sont allés chez lui. Sa bonne aura peut-être oublié de lui en parler. »

François cria de toutes ses forces : « Monsieur Grégoire ! Monsieur Grégoire ! »

Le vent lui apporta une réponse indistincte.

« Il vient vers nous, continue d’appeler pour le guider », dit Mick, qui regardait à son tour avec les jumelles.

Dagobert alla à la rencontre de l’éleveur qui arriva essoufflé auprès du petit groupe.

« Vous voulez me voir ? dit-il. Auriez-vous trouvé quelque nouvelle Vanesse atalante, comme l’autre jour ?

— Non, monsieur Grégoire. Nous vous avons appelé pour vous dire que deux gendarmes sont venus chez vous il y a une heure environ, afin de vous interroger au sujet des événements de la nuit dernière. Nous avons pensé que votre bonne ne vous en avertirait peut-être pas, et qu’il valait mieux le faire nous-mêmes », expliqua François.

M. Grégoire eut l’air abasourdi par cette nouvelle :

« Les gendarmes chez moi ! Mais pourquoi ? s’exclama-t-il.

— Oh ! rien de grave, s’empressa de dire François. Ils voulaient seulement vous demander si vous n’aviez rien remarqué d’anormal hier soir, après le dîner, quand vous êtes allé voir vos pièges à papillons. Comme vous le savez sans doute, deux avions militaires ont été…

— Quoi ? Mon garçon, je ne suis pas sorti, hier, après le dîner. J’ai passé la soirée à mettre à jour ma comptabilité, protesta M. Grégoire.

— Vraiment ? s’étonna François. Pourtant, nous avons vu votre ami M. Rousseau et il nous a dit que vous étiez tous deux venus voir vos pièges à papillons ! »

M. Grégoire regarda le jeune garçon avec stupeur.

« M. Rousseau ? Que me racontez-vous là ? s’écria-t-il. Il était avec moi, nous faisions nos comptes ensemble. »

Il y eut un silence. François se sentait désemparé. M. Grégoire disait-il la vérité ? N’essayait-il pas de dissimuler le fait qu’il se trouvait dehors, la nuit précédente, avec son associé ? Dans ce cas, aurait-il sa part de culpabilité dans l’affaire des avions ?

« J’ai vu M. Rousseau, affirma François en regardant l’éleveur de papillons droit dans les yeux. Il faisait sombre, mais je l’ai pourtant reconnu, avec ses lunettes noires et son filet à papillons. Nous avions fait sa connaissance le jour même…

— Que me chantez-vous ? Je n’ai jamais vu Rousseau avec des lunettes noires ! s’exclama M. Grégoire. Vous êtes en train de vous payer ma tête. Adieu, je m’en vais !

— Attendez un instant, je vous prie, dit Mick. Vous dites que M. Rousseau ne porte pas de lunettes noires ? Alors, quel est donc l’homme auquel nous avons remis un papillon hier soir vers six heures, chez vous ? Il s’est présenté à nous comme étant M. Rousseau, votre associé…

— À six heures du soir, nous étions tous deux à la ville, en train de faire quelques achats indispensables. Par conséquent, Rousseau ne pouvait être à la maison. Je perds mon temps avec vous. C’est une mauvaise plaisanterie : Rousseau avec des lunettes noires ! Rousseau dehors la nuit dernière ! Et cette histoire ridicule de papillon que vous auriez apporté, alors que nous étions en ville… »

Il était maintenant debout, et ses yeux jetaient des éclairs de colère derrière ses verres épais.

« C’est tout de même surprenant, dit François, perplexe.

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— Surprenant ! Vous n’êtes que des enfants stupides et mal élevés ! » rugit M. Grégoire.

Dagobert grogna et lui montra ses crocs impressionnants pour le ramener à plus de modération. Il ne pouvait souffrir que quelqu’un prît une attitude menaçante envers ses amis.

M. Grégoire s’éloigna, furieux, en gesticulant et parlant tout seul.

Les enfants ne savaient que penser de cette affaire.

« Ai-je rêvé hier soir ? murmura François. Non, pourtant. J’ai formellement reconnu cet homme. Il m’a bien dit qu’il était M. Rousseau, et que M. Grégoire se trouvait avec lui dans les parages. De deux choses l’une : ou bien M. Grégoire ment — et alors il a de sérieuses raisons pour le faire — ou bien l’homme auquel nous avons remis le papillon et que j’ai ensuite rencontré dans la nuit n’est pas son associé… »

Ils restèrent tous pensifs. Après un moment de réflexion, Philippe parla le premier :

« Peut-être que l’homme en question a participé au coup de force de l’autre nuit. On ne peut pas savoir !

— Tu as de l’imagination, Philippe, dit François. Il y a un mystère là-dedans, mais, tout de même, l’homme aux lunettes noires ne paraissait pas de taille à voler un aéroplane.

— Quel est celui qui nous a donné de l’argent en échange du papillon ? Voilà un point important à élucider ! lança Mick.

— Le fils de la vieille Jeanne ne se serait-il pas fait passer pour M. Rousseau, histoire de rire ? dit Claude.

— Lui, je le connais, dit aussitôt Philippe. Il est souvent venu à la ferme. Mon père en parlait justement hier soir : il paraît qu’il s’est mis à boire et qu’on ne peut plus compter sur lui. Mon père ne veut plus lui confier les petites réparations qu’il faisait d’habitude. Décrivez-moi donc un peu votre homme aux lunettes noires. Je saurai tout de suite si c’est le gros Marcel qui a prétendu être M. Rousseau.

— Le gros Marcel, dis-tu ? s’écria François. L’homme que j’ai vu est petit et maigre !

— Alors, la cause est entendue. Ce n’est pas Marcel, le fils de Jeanne. Il est grand et fort, avec un cou de taureau. »

Chacun retomba dans ses réflexions.

« Finissons notre déjeuner, proposa Annie. Nous avons été interrompus au milieu. Veux-tu un autre sandwich au jambon, François ? »

Ils finirent leur repas silencieusement. Quand ils eurent terminé, Philippe dit :

« À mon avis, ce personnage mystérieux, qui se fait passer pour M. Rousseau et va jusqu’à se promener avec un filet à papillons pour mieux tromper les gens, est mêlé d’une façon ou d’une autre à l’affaire dans laquelle mon pauvre cousin est compromis.

— Cela se pourrait, dit Claude. D’ailleurs, pourquoi mettrait-il des lunettes noires la nuit, si ce n’est pour cacher son regard ?

— Il y a des gens myopes qui préfèrent tout simplement les verres colorés aux verres blancs pour ne pas se fatiguer les yeux, fit observer François. Quel dommage que Philippe ne connaisse pas M. Rousseau ! Peut-être était-ce bien lui !

— Si M. Grégoire a menti pour couvrir son associé, ils sont tous deux suspects, dit Claude. De toute façon, il faut en avoir le cœur net. Faisons notre petite enquête. Elucidons le mystère de la ferme des Papillons !»