CHAPITRE VI
 
La ferme des Papillons

 

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MR. Grégoire leur fit prendre un chemin broussailleux ; il fallait vraiment le connaître pour ne pas s’y perdre. Après quelques minutes de descente, ils entendirent une sorte de glapissement, puis une petite voix qui criait :

« Philippe ! Philippe ! Je suis là. Est-ce que je peux vous accompagner ?

— C’est Jeannot et son petit cochon », dit Annie, amusée de les voir trotter l’un derrière l’autre. Dagobert courut en direction de Dudule et le flaira longuement. Cet animal l’intriguait au plus haut point.

« Jeannot! Que fais-tu ici ? demanda Philippe sévèrement. Tu sais bien que tu ne dois pas t’éloigner de la ferme. Un jour, tu te perdras…

— Dudule s’est sauvé, affirma Jeannot en regardant son grand frère avec des yeux implorants.

— Dis plutôt que tu voulais savoir où j’étais parti, et que tu m’as cherché avec ton cochon, dit Philippe.

— Non ! Dudule s’est sauvé et il courait vite ! affirma Jeannot dont les grands yeux s’embuaient de larmes.

— Tu es un coquin, Jeannot, dit Philippe. Ton Dudule te sert de prétexte pour courir partout, quoique maman te le défende. Enfin, puisque tu es là, suis-nous. Nous allons visiter la ferme des Papillons. Et si Dudule se sauve encore une fois, laisse-le. Je commence à en avoir assez de cet animal-là !

— Je vais le prendre dans mes bras », dit Jeannot. Mais il dut bien vite le reposer à terre; Dudule criait si fort que les deux chiens s’approchèrent de lui, très inquiets, et se mirent à aboyer.

« Est-ce que vos papillons ont peur des cochons et des chiens ? demanda naïvement Jeannot à M. Grégoire.

— Ne pose pas de questions stupides, Jeannot », dit Philippe, Puis il aperçut quelque chose qui lui fit pousser une exclamation de surprise. Il saisit M. Grégoire par le bras. « Regardez ce papillon, lui dit-il. Ne voulez-vous pas l’attraper ? N’est-ce pas un spécimen rare ?

— Non, répondit froidement M. Grégoire. C’est un papillon des prairies, très répandu. Comment se fait-il que vous n’ayez pas appris cela à l’école ?

— Vous devriez venir à notre lycée pour nous apprendre à distinguer les différentes espèces de papillons, dit Philippe, railleur. Nous n’avons pas de professeur compétent.

— Tais-toi donc », dit François qui se rendait compte que M. Grégoire fronçait les sourcils et semblait prêt à se fâcher. « Y a-t-il vraiment des papillons rares par ici ?

— Oui, répondit M. Grégoire, rasséréné. C’est pourquoi M. Rousseau, mon associé, et moi-même, nous avons acheté dans ce pays une vieille ferme pour y faire de l’élevage. Un seul papillon pond des centaines d’œufs qui, avec des soins appropriés, deviennent de beaux papillons que nous vendons. »

À ce moment, il fit un bond de côté et bouscula Claude.

« Excuse-moi, mon garçon, dit-il, ce qui fit rire les autres enfants. Il y a une « Vanesse atalante » sur ce buisson. C’est la première que je vois cette année. Laissez-moi passer ! »

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Les enfants et les chiens s’écartèrent, pendant que M. Grégoire s’approchait sur la pointe des pieds d’un papillon aux riches couleurs, où dominaient le noir et le rouge feu. Il butinait une fleur. D’un coup précis, le filet s’abattit, emprisonnant l’insecte affolé. M. Grégoire s’empara de lui et le montra aux enfants.

« Regardez bien. Voici une Vanesse atalante. C’est une femelle. Elle pondra des tas d’œufs qui deviendront de grosses chenilles et… »

M. Grégoire fit passer adroitement son papillon dans une boîte qu’il portait en bandoulière.

« Vite, monsieur Grégoire, il y a un papillon encore plus beau là-bas! s’écria Claude. Il a des ailes noires à reflets verts et des taches rouges. Jamais je n’en ai vu de pareil. Je suis sûre qu’il vous intéressera !

— Je crois que c’est un Paon de jour, dit Mick, qui s’intéressait aux papillons et s’y connaissait quelque peu.

— Vous avez raison, c’est un Paon de jour. Nous en avons suffisamment et celui-ci n’est pas spécialement remarquable. Mais j’aimerais bien trouver encore une ou deux Vanesses. Voulez-vous m’aider à les chercher ? » demanda M. Grégoire.

Chacun regarda autour de soi avec la plus grande attention et secoua les buissons sur son chemin. Dagobert et Clairon, intrigués, se mirent à flairer partout, sans savoir d’ailleurs ce qu’ils cherchaient. En dépit de cette incertitude, ils s’amusaient énormément.

M. Grégoire, repris par sa passion, mit fort longtemps à regagner sa ferme; les enfants commençaient à regretter sérieusement de l’avoir suivi, quand enfin ils aperçurent les serres qui abritaient les papillons.

« Venez, dit M. Grégoire. Je vais vous montrer le résultat de mes efforts et de ceux de mon associé. Il est absent aujourd’hui, je ne pourrai pas vous le présenter. »

La maison d’habitation semblait sur le point de s’écrouler, tant elle était vieille et mal entretenue. On pouvait voir deux carreaux cassés sur la façade, et des tuiles tombées du toit dans la cour. Au contraire, les serres, en bon état, montraient des vitres nettes et brillantes sous le soleil. De toute évidence, les éleveurs de papillons attachaient plus d’importance à leurs insectes qu’à eux-mêmes.

« Est-ce que vous vivez seul ici, avec votre associé ? demanda Mick, curieux.

— Non. Nous avons une vieille servante, dit M. Grégoire. De plus, son fils vient quelquefois pour faire des réparations et nettoyer les carreaux des serres. Tenez, voilà Jeanne, notre bonne, qui met le nez à la fenêtre. Elle déteste tous les insectes, aussi ne s’occupe-t-elle jamais des papillons. »

Une femme âgée, l’air revêche, peu soignée, les regardait en effet de l’intérieur de la maison.

Sa vue surprit Annie. Philippe sourit.

« Elle est désagréable, mais elle n’est pas méchante, dit-il. Mes parents la connaissent, car elle vient nous acheter du lait et des œufs.

— Ah! qu’elle me déplaît », murmura Annie en s’engouffrant dans la serre la plus proche, à la suite de M. Grégoire.

Lorsqu’ils furent tous entrés, les enfants restèrent sans voix devant le spectacle féerique qui s’offrait à leurs yeux. Des centaines de papillons multicolores volaient dans cette immense cage de verre. D’autres se trouvaient enfermés dans des compartiments, seuls ou par couples. Les enfants constatèrent que de nombreuses plantes poussaient là. Sur certaines d’entre elles, on avait installé des sortes de manchons de mousseline, noués à chaque extrémité. Mick s’approcha de l’un d’eux. « Qu’y a-t-il là-dedans ? demanda-t-il. Tiens ! C’est plein de chenilles. On dirait qu’elles sont toutes en train de manger. » M. Grégoire dénoua l’un des côtés du manchon de mousseline, pour que les visiteurs pussent mieux voir.

« Ce sont les chenilles d’une seule espèce de papillons : une variété de Mars, aux reflets changeants, expliqua-t-il. Les chenilles ont leurs préférences : celles-ci se nourrissent exclusivement de feuilles de saule. »

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Les enfants regardèrent avec curiosité les chenilles qui dévoraient les feuilles de la branche enfermée dans la mousseline.

M. Grégoire ouvrit un autre long manchon pour leur montrer d’énormes chenilles, avec des raies rouges et une curieuse petite corne noire à l’extrémité du corps.

« Sphinx du laurier rose, annonça M. Grégoire. Ces papillons sont verts, veinés de mauve. À côté, nous élevons une variété plus belle encore, le Sphinx à tête de mort, ainsi nommé parce que les taches du thorax figurent effectivement une tête de mort. En avez-vous déjà vu ?

— Non, dirent les enfants.

— Je voudrais bien en voir un, ajouta Annie.

— Venez par ici, je vais vous en montrer un couple», dit M. Grégoire.

Il les conduisit près des compartiments installés sur un des côtés de la serre. Dans une grande boîte à couvercle transparent, deux Sphinx à tête de mort étalaient la splendeur de leurs ailes brunes et dorées autour d’un thorax marqué du signe macabre.

« Et que dites-vous de ces Lycènes de satin bleu ? » demanda M. Grégoire en leur désignant le compartiment voisin.

La visite se poursuivit pendant plus d’une heure. Les enfants s’émerveillèrent de voir réunis tant de papillons, parmi les plus beaux qui soient. Ils examinèrent avec curiosité les diverses chrysalides, semblables à de petites momies emmaillotées. M. Grégoire leur apprit que, suivant les espèces, les futurs papillons restaient dans cet état de chrysalide pendant une période allant de quelques jours à plusieurs mois.

En attendant qu’il en sortît l’insecte parfait, les chrysalides reposaient dans des boîtes.

« J’ai quelquefois l’impression d’être un sorcier, et que mon filet à papillons est ma baguette magique », conclut M. Grégoire, dont les yeux brillaient étrangement derrière ses lunettes. On sentait que cet homme était entièrement pris par sa passion, et que pour lui rien au monde n’égalait la métamorphose de la chenille en papillon.

« Il fait terriblement chaud, ici, dit François. Cette visite nous a beaucoup intéressés. Nous vous remercions bien sincèrement. Au revoir, monsieur. »

Ils sortirent tous, heureux de respirer l’air frais du dehors. Alors, une voix glapissante retentit derrière eux et les fit sursauter :

« Allez-vous-en ! Partez d’ici tout de suite ! »

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