CHAPITRE XII
Indices

Les enfants, avec les deux chiens qui aboyaient et bondissaient autour d'eux, traversèrent l'île à toutes jambes et gagnèrent le rivage qui faisait face au large. Il y avait là de gros rochers sur lesquels les vagues se jetaient avec fureur. « Le voilà, le fameux canot ! » s'écria Mick.
Ils virent tous le bateau qui s’éloignaient très rapidement de l'île.
« Où sont les jumelles ? Les avons-nous prises avec nous ? » demanda François,
Hélas ! personne n'avait songé à les emporter.
« Quel dommage ! soupira Mick. Elles nous auraient permis de lire le nom du bateau et peut-être même de voir les hommes qui sont dedans.
— Il est probable qu'ils ont ancré leur canot à moteur le plus près possible de l'île et qu'ensuite l'un d'eux a escaladé les rochers pour gagner le rivage, dit Claude. C'est dangereux ! Seule, la petite crique par laquelle nous sommes passés est d'un accès facile.
— Certainement. Et s'ils sont venus la nuit dernière, comme j'en suis persuadée, ils ont dû grimper sur les rochers dans l'obscurité. Je me demande comment ils y ont réussi ! ajouta Annie.
— C'est sans doute la lumière d'une lanterne ou d'une lampe de poche que tu as vue sur l'île la nuit dernière, dit François. Les bandits ont abordé du côté de la haute mer pour ne pas courir le risque d'être repérés de la côte. Est-ce bien Berthe qu'ils recherchent ? S'agit-il d'autre chose ?
— Faisons le tour de l'île pour voir si nous pouvons trouver un indice intéressant, dit Annie. Le bateau est loin maintenant. »
Ils marchèrent en examinant le sol et tout ce qui les entourait, buissons et plantes; rien ne retint leur attention. Quand ils arrivèrent près du vieux château en ruine, Berthe regarda avec admiration la masse imposante qui se dressait devant elle. Des choucas volaient tout autour et lançaient de temps à autre leur cri discordant.
« Autrefois, mon château était entouré de murs épais, dit Claude d'une voix contenue. Deux hautes tours s'élevaient dans le ciel. L'une d'elles est en ruine, comme tu peux le constater, Berthe, mais l'autre est en assez bon état. Entrons ! »
Berthe, muette de surprise, suivit ses amis. Ainsi, cette île si jolie et ce château de légende appartenaient à Claude ? Elle pouvait à peine le croire…
Les enfants passèrent la porte d'entrée et se trouvèrent dans une grande salle nue, aux murs de pierre. Il y faisait froid et sombre, car seules deux meurtrières laissaient passer un peu de jour.
« Comme c'est mystérieux, murmura Berthe, comme pour elle-même. Cette vieille demeure semble sommeiller et rêver du temps où elle était habitée… J'ai peur que notre présence ne lui déplaise…
— Allons, reviens sur terre », dit Mick en la tirant par la manche.
Berthe sursauta. Elle suivit les autres à travers un dédale de salles plus ou moins mutilées par le temps, les unes sans plafond, les autres avec une paroi écroulée.
« Ce vieux château est une merveille ! » déclara-t-elle.
Claude lui fit visiter la vieille demeure de fort bonne grâce.
« Maintenant, je vais te montrer les oubliettes, lui dit-elle un peu plus tard.
— Je vais voir les oubliettes ! Que je suis contente ! » s'écria Berthe.
Comme ils traversaient la cour d'honneur, Dagobert s'arrêta net, son poil se hérissa et il se mit à grogner. Les enfants, inquiets, entourèrent le chien, qui visiblement signalait un danger, et attendirent de lui une indication plus précise.
« Qu'y a-t-il, Dagobert ? » demanda Claude, tout bas. Le museau de l'intelligente bête pointa en direction de la petite crique où ils avaient, abordé.
« Il doit y avoir quelqu'un là-bas, dit Mick. Espérons qu'il ne nous prendra pas notre bateau ! »
Claude poussa un cri. Son bateau ! Son précieux bateau ! De toutes ses forces, elle se mit à courir; aussitôt, Dagobert s'élança devant elle, pour faire face au danger le premier.
« Reviens, Claude, tu ne sais pas ce que tu vas trouver là-bas ! cria François. Attends-nous, au moins ! »
Mais Claude ne l'écoutait pas. Elle escalada les rochers et arriva sur la petite plage. Là, elle s'arrêta, toute surprise. Deux gendarmes s'avançaient sur la grève. Leur bateau était sagement rangé à côté de celui de Claude.
Ils saluèrent amicalement la fillette, qu'ils connaissaient bien : « Bonjour, mademoiselle Claude !
— Bonjour, répondit Claude sans empressement. Que venez-vous faire ici ?
— Nous avons été prévenus par téléphone que des inconnus s'étaient introduits dans l'île, dit l'un des gendarmes
— Personne d'autre que nous ne pouvait le savoir. Qui a pu téléphoner ? » demanda Claude.
Les autres enfants arrivaient en courant, Mick en tête. Il avait entendu la dernière phrase et tout deviné :
« Voyons, ce ne peut être que Maria ! Souviens-toi qu'elle a essayé de nous dissuader de venir seuls ici. Elle nous a conseillé de mettre la gendarmerie au courant.
— C'est juste, dirent les gendarmes. Aussi nous sommes venus nous rendre compte de ce qui se passait. Avez-vous rencontré quelqu'un ?»
François prit la parole pour expliquer qu'ils avaient tout d'abord trouvé des bouts de cigarettes à terre, puis entendu le bruit d'un canot à moteur et couru pour le voir s'éloigner…
« Ah ! » dirent ensemble les deux gendarmes.
L'un d'eux parut réfléchir quelques instants et ajouta d'un air soucieux :
« La nuit dernière, Maury, qui est avec moi, a entendu un canot à moteur au loin dans la baie; je me demande ce qu'il est venu faire !
— Nous voudrions bien le savoir aussi, soupira François. De plus, et pour ne rien vous cacher, ce matin nous avons aperçu dans l'île quelqu'un qui examinait la plage avec des jumelles.
— Ah ! dirent encore les gendarmes, en échangeant un coup d'œil.
— Vous ayez eu raison d'emmener des chiens avec vous, dit le nommé Maury. Nous allons faire le tour de l'île avant de rentrer. Et surtout, mademoiselle Claude, téléphonez-nous s'il y a du nouveau ! »
Ils s'éloignèrent à pas lents, les yeux rivés au sol. Ils eurent tôt fait de trouver les bouts de cigarettes et les ramassèrent précieusement.
« Partons d'ici, dit Claude à voix basse. Je pense qu'ils en ont bien pour une heure. Reprenons notre bateau et allons goûter dans une anse de la côte; ce sera plus drôle ! »
Ils sautèrent donc dans leur barque et les garçons prirent les rames. Chouquette, qui paraissait apprécier les voyages sur l'eau plus que les baignades, courait d'un bout à l'autre du bateau, suivie du gros Dagobert, qui bousculait tout le monde sur son passage. Mick se fâcha.
« Restez tranquilles, vous, les chiens ! Sinon, il nous sera impossible de ramer ! »
Les vagues, très fortes dans le secteur des rochers, secouaient sérieusement le bateau. Berthe pâlit brusquement. Annie s'en aperçut
« Comment te sens-tu, Berthe ? demanda-t-elle. Tu ne vas pas être malade, au moins ?

— Non, protesta Berthe qui ne voulait pas avouer qu'elle souffrait du mal de mer. Je suis fatiguée parce que j'ai escaladé trop vite les rochers. Dès que nous serons revenus dans les eaux calmes, j'irai mieux. »
Mais, deux minutes plus tard, elle verdissait d'une façon inquiétante. Les autres enfants décidèrent alors de regagner la plage de Kernach, pour abréger le supplice de leur camarade.
Quand tout le monde eut débarqué, ils sortirent un copieux goûter. Berthe marcha un peu et revint se joindre à eux, tout à fait rétablie.
Lorsqu'ils eurent vidé le panier, Annie demanda :
« Quelqu'un d'entre vous désire-t-il une glace ? Je pourrais la lui rapporter. Je dois aller jusqu'au village pour m'acheter des lacets. L'un des miens a cassé ce matin.
Chacun décida qu'il pouvait encore ingurgiter une glace. Annie se mit en route avec Chouquette, qui manifestait le désir de l'accompagner.
Arrivée au village, elle entra d'abord dans la mercerie, acheta des lacets, puis alla chez le pâtissier-glacier.
« Sept glaces, s'il vous plaît, demanda-t-elle à la vendeuse.
— Sept ! D'habitude, vous en prenez cinq.
— Oui, mais nous sommes deux de plus : un enfant et un chien, expliqua Annie.
— Tiens ! Cela me rappelle qu'un homme est venu ici hier. Il m'a posé quelques questions au sujet de votre oncle, qu'il connaît, raconta la jeune fille. Il voulait savoir combien d'enfants séjournaient actuellement à la Villa des Mouettes, Je lui ai dit que vous n'étiez que quatre. Ce monsieur a paru très surpris. « Êtes-vous sûre qu'il n'y a pas là une petite fille de plus ? » m'a-t-il demandé.
— Par exemple ! s'écria Annie, stupéfaite. Vraiment ? Ce monsieur est bien curieux ! Qu'avez-vous répondu ?
— Qu'il y avait là deux garçons et deux filles, dont l'une aime s'habiller en garçon », dit la vendeuse.
Annie fut soulagée de constater que la demoiselle de magasin ignorait la présence de Berthe à la Villa des Mouettes.
« Comment était cet homme ? » demanda-t-elle.
La jeune fille hésita quelques instants. Elle essayait de se souvenir.
« Il n'avait rien de particulier, dit-elle enfin. Comme beaucoup de touristes, il portait des lunettes noires. Lorsqu'il a payé à la caisse, j'ai remarqué une grosse chevalière à sa main droite. C'est tout ce que je peux vous dire à son sujet.
— Si quelqu'un d'autre vous demande des renseignements sur nous, dites que nous avons avec nous un ami des garçons, qui s'appelle Michel, dit Annie. Au revoir, mademoiselle ! »
Annie s'empressa de rejoindre les autres enfants pour leur apprendre cette nouvelle. L'homme en question faisait-il partie d'une bande ou agissait-il seul ? S'était-il rendu dans l'île pour les observer quand ils jouaient sur la plage ? Se trouvait-il dans le canot à moteur que les enfants avaient vu s'éloigner une heure plus tôt ? En remuant ces pensées dans sa tête, Annie ne se sentait guère rassurée.
Elle rapporta aux autres les paroles de la jeune vendeuse, tandis qu'ils dégustaient leurs glaces, assis sur la grève.
Dagobert avala sa part d'un seul coup et se mit à observer patiemment Chouquette, qui léchait la sienne délicatement; il espérait qu'elle en laisserait un peu.
Les quatre enfants écoutèrent avec la plus grande attention le fait raconté par Annie.
« Il n'y a plus aucun doute, dit Mick. Cet homme faisait une enquête pour savoir si Berthe se trouvait bien chez nous.
— Les bandits sont sur la bonne piste. Ça devient dangereux, dit François.
— Heureusement, ajouta Berthe, les parents de Claude rentrent demain. Je préfère les savoir auprès de nous. Nous leur raconterons tout. Peut-être qu'ils auront une bonne idée.
— J'espère que les gangsters ne sont pas au courant de leur absence, grommela Mick très inquiet. À partir d'aujourd'hui, tenons-nous sur nos gardes. Je me demande s'il est prudent que Berthe reste ici avec nous ?
— Nous verrons ce que mon père en pensera», dit Claude.
Ils décidèrent de ne rien faire d'autre que d'être extrêmement prudents et constamment en éveil, jusqu'au retour de M. et de Mme Dorsel.
Le soir, ils mirent la cuisinière au courant de ce qui s'était passé dans l'île.
« Vous avez téléphoné à la police, Maria, dit François d'un ton de reproche.
— Oui, et j'ai bien fait, répondit Maria. Ce soir, il faut fermer soigneusement les volets et les fenêtres même si nous devons souffrir de la chaleur. Pour des bandits, ce serait vraiment trop facile de s'introduire par une fenêtre ouverte. Ne tentons pas le diable ! Par surcroît de précautions, nous devrions aussi nous enfermer à clef dans nos chambres.
— Voulez-vous que je vous prête Dagobert ? demanda Claude en souriant. Il dormira près de vous, avec Chouquette. Ainsi, vous serez en sécurité. »
Elle plaisantait mais, à sa grande surprise, Maria accepta l'offre avec reconnaissance.
« Merci, mademoiselle Claude. Je serai bien contente d'avoir Dagobert dans ma chambre. Je vous avoue que je suis très inquiète. Ce n'est pas drôle que monsieur et madame soient partis dans un moment pareil. Je suis seule avec vous alors que des bandits rôdent autour de la maison… »
François se mit à rire. « Allons, Maria, dit-il, ce n'est quand même pas si tragique ! Plus qu'une nuit et mon oncle et ma tante seront parmi nous.
— Oh ! s'écria Maria en se frappant le front. J'ai oublié de vous dire qu'il est arrivé un télégramme cet après-midi. Il est sur le buffet. Tenez, lisez-le. Monsieur et madame ne rentreront que dans une semaine. Quelle responsabilité pour moi ! Il peut en arriver des choses, en une semaine !»