CHAPITRE IX
 
Un coup de téléphone inattendu

 

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BERTHE s'habituait à Kernach et se plaisait en compagnie du Club des Cinq. La jalousie de Claude s'émoussait au fur et à mesure que les jours passaient. Pourtant, elle pardonnait difficilement à Berthe d'être une nageuse imbattable; en effet, celle-ci savait plonger et nager sous l'eau comme personne.

« Chez moi, il y a un grand bassin dans le jardin, et j'ai appris à nager dès l'âge de deux ans ! » expliqua Berthe.

La nouvelle venue mangeait autant que les autres, quoiqu'elle fût d'apparence plus fragile. Elle louait fort la cuisine de la maison, à la grande satisfaction de tante Cécile et de Maria.

« Tu grossis, Michel, dit tante Cécile une semaine plus tard, alors qu'ils étaient tous réunis pour le petit déjeuner. Ta peau devient bronzée. C'est très bien ainsi. Tu ressembles de moins en moins à la petite fille blonde, aux longs cheveux et au teint pâle, qui est arrivée chez nous voici huit jours. Des gens mal intentionnés auraient vraiment toutes les peines du monde à t'identifier ! »

Quant au petit caniche, tout le monde l'aimait. Claude elle-même ne pouvait s'empêcher de rire des cabrioles et des drôleries de Chouquette. De plus, celle-ci s'entendait le mieux du monde avec Dagobert.

Les jours s'écoulaient paisiblement; les cinq enfants et les deux chiens passaient tout leur temps dehors, à nager, à canoter, à pêcher, à explorer les grottes de la côte. Enfin, ils profitaient pleinement de leurs belles vacances.

Berthe manifestait souvent le désir de se rendre dans l'île de Kernach, mais Claude trouvait toujours des prétextes pour retarder cette visite.

« Allons, Claude, ne te montre pas désagréable, lui dit Mick un matin. Nous avons tous grande envie d'aller dans l'île, que nous n'avons pas vue depuis longtemps. Pourquoi te fais-tu prier ? C'est seulement pour ennuyer Berthe, n'est-ce pas ? »

Claude eut un geste de contrariété. « Non, protesta-t-elle. Tu m'attribues toujours de mauvais sentiments. Nous irons demain. »

Mais, le lendemain, un événement inattendu empêcha la réalisation de ce projet. Oncle Henri reçut un coup de téléphone qui le laissa  tout bouleversé.

« Cécile, Cécile, où es-tu ? cria-t-il. Il faut que je parte immédiatement. Immédiatement, tu entends ?»

Sa femme accourut. « Eh bien, Henri, que se passe-t-il ?

— Charles Martin a trouvé une erreur dans nos calculs ! Ce n'est pas possible, il ne peut pas y avoir d'erreur ! s'exclama oncle Henri en se frappant la tête de désespoir.

— Pourquoi ne vient-il pas ici pour en discuter avec toi ? demanda sa femme. Faut-il vraiment que tu partes si vite ? Dis-lui de venir chez nous, Henri. Je m'arrangerai pour lui trouver un lit !

— J'y ai pensé. Il a refusé cette proposition parce que sa fille est sous notre toit. Etant donné les circonstances…

— Je comprends. Elle l'appellerait papa, et… Il a raison. Ce ne serait pas la peine de cacher si bien Berthe… Si des ravisseurs suivaient la trace de ton ami, ils auraient vite découvert le pot aux roses.

— C'est exactement ce que je voulais t'expliquer, dit son mari. Il faut que j'aille voir Charles. Je reviendrai dans deux jours. Prépare-moi ma valise, s'il te plaît.

— Dans ce cas, j'irai avec toi, Henri, dit sa femme. Quand tu es seul, tu te débrouilles mal, tu es si distrait ! »

Son mari eut un sourire qui éclaira son visage et le rajeunit soudainement. « Tu veux réellement venir avec moi, Cécile ? demanda-t-il. Je pensais que tu ne consentirais pas à quitter les enfants.

— C'est seulement pour deux jours, dit sa femme. Je peux compter sur le dévouement de Maria. D'ailleurs, si tu veux mon impression, je commence à avoir des doutes au sujet de cette histoire d'enlèvement projeté. Je crois que ton ami Charles s'est affolé un peu vite.

— Souhaitons-le », dit son mari.

Quand les enfants revinrent à la villa pour le déjeuner, ce fut Maria qui leur apprit la nouvelle.

Les parents de Claude étaient déjà partis, emportant deux valises, l'une contenant des papiers importants, l'autre des vêtements pour deux jours.

« Par exemple ! dit François, surpris. J'espère qu'il n'est pas arrivé de catastrophe !

— Non, il n'y a eu qu'un coup de téléphone du père de… de M. Michel, qui souhaitait une rencontre de toute urgence pour une question de travail, expliqua Maria.

— Pourquoi papa n'est-il pas venu ici, alors qu'il pouvait me voir ? demanda Berthe.

— Parce que tout le monde aurait pu deviner qui tu es en réalité, dit Mick. Nous te cachons, ne l'oublie pas !

— C'est vrai, dit Berthe, toute surprise. Je suis tellement bien ici, à Kernach, avec vous tous.

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Les jours passent sans qu'on s'en aperçoive !

— Madame vous recommande à tous d'être plus prudents que jamais, dit Maria. Maintenant, faites ce que vous voudrez Prenez le bateau, pique-niquez dehors ou rentrez déjeuner, à votre convenance. Vous êtes de bons enfants, et je suis sûre que vous vous conduirez bien.

— Vous êtes gentille, Maria, dit Berthe en se pendant au cou de la cuisinière, assez étonnée de cet élan d'affection.

— Bien sûr, elle est épatante ! dit Mick. Je crois que nous déjeunerons dehors, pendant ces deux jours. Et nous préparerons nos sandwiches nous-mêmes.

— C'est très bien de votre part, dit Maria. Pourquoi n'iriez-vous pas dans l'île de Kernach aujourd'hui ? M. Michel en a tellement envie… »

Berthe sourit à Maria. La fillette trouvait comique qu'on l'appelât M. Michel, et Maria n'oubliait jamais la consigne.

« Nous irons si le bateau est en état, répondit Claude, à regret. Vous savez qu'Yves est en train de le réparer. »

Les enfants se rendirent tous à l'endroit où le jeune homme travaillait d'ordinaire, mais il n'était pas là. Son père s'affairait un peu plus loin autour d'un autre bateau.

« Vous vouliez voir mon fils ? leur cria-t-il. Il est parti pêcher avec son oncle et ne rentrera que ce soir; il m'a chargé de vous dire que la réparation n'est pas encore terminée, mais que votre canot sera prêt demain matin sans faute.

— Bon, merci », dit François. Berthe semblait désappointée. « Console-toi, lui dit-il. Ce n'est que partie remise. Nous irons demain !

— Non, dit Berthe, toute triste. Il y aura encore un empêchement, ou bien Claude trouvera une autre excuse pour ne pas y aller. Vrai, si j'avais à moi une aussi jolie petite île, j'irais l'habiter ! »

Les enfants retournèrent à Kernach et se préparèrent, avec l'aide de Maria, un bon repas froid. Le père de Berthe venait de leur faire parvenir un gros paquet de friandises. Ils auraient de quoi se régaler au dessert.

« Allez-vous emporter tout ça ? demanda Maria avec effarement.

— Mais, Maria, nous ne reviendrons à la maison ni pour déjeuner ni pour goûter, dit Berthe. Nous aurons certainement une faim de loup ! »

Quelle agréable journée ce fut pour eux ! Ils marchèrent pendant des kilomètres et s'installèrent pour pique-niquer dans un délicieux bois de pins, au bord d'un ruisseau où ils mirent les bouteilles à rafraîchir. Comme il faisait très chaud, tout le monde voulut déjeuner avec les pieds dans l'eau…

Quand ils revinrent à la Villa des Mouettes, ils étaient si fatigués qu'ils dînèrent en hâte et trouvèrent à peine la force de monter l'escalier pour aller se coucher.

« Vous ferez ce que vous voudrez, mais moi, demain, je ne me lèverai pas avant midi, annonça Mick,

— Oh ! mes pauvres pieds ! Nous avons trop marché, gémit Berthe. Je parie que je vais tomber de sommeil en me brossant les dents. »

Quand les deux cousines se retrouvèrent dans leur chambre, Annie alla s'accouder un instant à la fenêtre. Elle admira le ciel étoilé et respira profondément l'air parfumé à la fois par les senteurs de la mer et celles des bois de pins.

« Quelle nuit calme ! dit-elle. Nous allons tous bien dormir. Mick a raison. Après une telle journée, il ne peut être question de se lever de bonne heure demain matin. Pour ma part, je n'ouvrirai pas l'œil avant le milieu du jour… »

Pourtant, elle se trompait. Au milieu de la nuit, elle ouvrit les yeux tout grands !

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