CHAPITRE XXI
Dans la tour.

LA PORTE s’ouvrit brusquement et un homme parut, tout essoufflé.
« Tessier ! s’exclama Dumoutier, furieux. Encore vous ! »
Tessier s’avança, suivi de trois complices Dagobert se mit à aboyer et tenta d’échapper à Claude pour se jeter sur les arrivants. Il montrait les crocs, et tout autour de son cou le poil se hérissait de colère ; il avait vraiment l’air d’un chien redoutable.
Tessier recula. L’accueil que lui faisait Dagobert l’inquiétait visiblement.
« Si vous lâchez le chien, je tire dessus », dit-il en braquant un revolver sur le groupe.
Claude fit tout son possible pour retenir Dagobert et demanda l’aide de François. Ils obligèrent le chien à reculer dans un coin, où Claude essaya en vain de le calmer. Elle ne voulait pas voir son cher compagnon tué sous ses yeux !
« Tessier, comment pouvez-vous vous conduire ainsi ? commença Dumoutier. Ces pauvres enfants… »
Mais l’autre lui coupa la parole : « Nous n’avons pas de temps à perdre, dit-il. Nous vous emmenons, Dumoutier, ainsi que l’un des enfants. Il servira d’otage pour le cas où nous aurions des ennuis… Nous prendrons ce garçon-là ! »
Il tenta de saisir Mick, qui lui envoya un coup de poing dans la mâchoire, de toutes ses forces, comme il savait le faire quand il était aux prises avec des gamins de son âge. Mais le pauvre Mick se retrouva immédiatement sur le sol. Cet homme n’était pas d’humeur à plaisanter. Il était pressé !
« Emmenez-le », dit Tessier à ses complices. Ils se saisirent de Mick. Dumoutier, sous la menace du revolver, dut se laisser lier les mains. On les poussa tous deux. Avant de franchir le seuil, Dumoutier se retourna et dit, d’une voix étranglée de colère :
« Qu’allez-vous faire de ces malheureux enfants ? Vous n’allez tout de même pas les enfermer ici et les abandonner…
— Mais si, dit Tessier, cynique. Nous laisserons un mot à la vieille gardienne pour l’avertir qu’elle a des locataires. La police viendra les délivrer… si elle le peut !
— Vous avez toujours été un lâche ! » dit Dumoutier, qui se pencha vivement pour éviter un coup de poing.
Pendant ce temps, Dagobert aboyait furieusement et s’étranglait presque, en essayant de se dégager. Quand il vit que l’on maltraitait Mick, il fit un si violent effort que les enfants crurent un instant qu’il allait leur échapper.
« Dépêchons-nous », dit Tessier.
Les trois hommes poussèrent Dumoutier et Mick dans l’escalier. C’est alors qu’à la stupéfaction générale, une voix forte retentit, qui venait de la fenêtre !
Annie poussa un cri. Buffalo était là ! Il s’était demandé pourquoi personne ne descendait le long de l’échelle de corde, et avait décidé de monter voir ce qui se passait.

Annie poussa un
cri : Buffalo était là
« Qu’est-ce que vous faites là-dedans ? Vous dormez ? » cria-t-il en se glissant dans la pièce. Sa figure joviale, sa touffe de cheveux roux, sa chemise voyante et son fouet étaient d’un effet tout à fait inattendu dans cette dramatique situation.
« Buffalo ! » s’écrièrent les quatre enfants.
Dumoutier n’en croyait pas ses yeux.
« Qu’est-ce que ça signifie ? » hurla Tessier, très inquiet, au fond, de cette soudaine apparition. « Comment êtes-vous venu par là ? »
Buffalo comprit immédiatement que ses amis se trouvaient aux prises avec les espions. Il vit le revolver de Tessier et fit claquer nonchalamment son fouet une fois ou deux.
« Posez votre revolver à terre, dit-il de son ton traînant. Vous ne devriez pas jouer avec ça quand vous avez des enfants autour de vous. Allons, dépêchez-vous ! »
Il fit à nouveau claquer son fouet. Tessier, hors de lui, pointa le revolver dans la direction de Buffalo. Alors, il se produisit une chose inattendue, et stupéfiante : le revolver disparut des mains de Tessier, vola dans les airs et fut rattrapé par Buffalo ! Un simple claquement de fouet avait suffi pour retourner la situation. Maintenant, ce n’était plus Tessier qui tenait l’arme, mais Buffalo ! La puissante lanière du fouet avait arraché à Tessier son arme, et frappé si violemment les doigts de l’espion qu’il poussait des cris rauques et se tenait plié en deux, en frictionnant sa main meurtrie.
Dumoutier ne cachait pas sa surprise, ni son admiration. Quel beau tour, mais combien dangereux ! Le revolver aurait pu partir… Par chance, Buffalo avait réussi son coup, et Tessier était en mauvaise posture. Celui-ci se redressa enfin, très pâle, désorienté.
« Relâchez-les», ordonna Buffalo, désignant d’un signe de tête Dumoutier et Mick. Les trois hommes les laissèrent aller et restèrent debout derrière eux.
« Quel dommage ! il va falloir quand même avertir la police, dit Buffalo d’un air faussement consterné. Pas moyen de faire autrement ! Claude, à ta place, je lâcherais le chien, histoire de rire un peu !
— Non, non ! » cria Tessier, terrorisé.
Juste à ce moment-là, la lune disparut derrière un nuage et la tour fut plongée dans l’obscurité ; seule la lanterne que Tessier avait posée à terre en arrivant répandait sa clarté dans un faible rayon.

L’espion entrevit une chance, pour lui et ses complices. Il donna un grand coup de pied dans la lanterne, qui vola en l’air et alla frapper Buffalo, puis s’éteignit, les laissant tous dans l’obscurité. Buffalo n’osa pas tirer. Il pouvait blesser l’un des enfants !
« Lâchez le chien ! » hurla-t-il. Mais c’était trop tard. Dagobert se rua, et la porte lui fut claquée au nez. On entendit le bruit d’un verrou tiré de l’autre côté, puis des pas précipités, qui dévalaient les marches de l’escalier.
Quand la lune répandit à nouveau sa blanche clarté, Buffalo vit autour de lui des visages consternés. Les enfants surtout étaient dépités que les espions eussent réussi à s’enfuir.
« Ils sont partis ! répétaient-ils avec regret.
— Oui, mais sans nous, fit observer Dumoutier, et c’est déjà quelque chose ! »
Mick s’empressa de lui délier les mains, et dit :
« Ils ont filé par le passage secret. Ils seront dehors avant nous ! Quand je pense qu’ils vont échapper à la police, j’en suis malade de rage ! Maintenant, il ne nous reste plus qu’à descendre par l’échelle de corde, le long du mur extérieur, puisque la porte est verrouillée !
— Allons-y, dit François. Partons vite, de crainte qu’il ne se produise un nouvel empêchement. »
Il se dirigea vers la fenêtre, glissa à plat ventre et les pieds devant jusqu’au rebord extérieur, et s’agrippa à l’échelle de corde. Il n’éprouva aucune difficulté à descendre, mais en regardant la cour, en dessous de lui, il se sentit mal à l’aise. Elle semblait si loin !
Annie suivit, assez effrayée au fond, mais apparemment calme et courageuse. Elle aussi était sportive, et se tira de l’épreuve au mieux. Mais elle s’abstint de regarder en bas, et se sentit bien soulagée quand enfin elle mit pied à terre, auprès de François.
Puis Claude arriva, avec des nouvelles fraîches.
« Je ne sais ce qui est arrivé à Tessier et à ses copains, dit-elle. Quand je suis partie, ils poussaient des cris ! Nous avions l’impression qu’ils couraient autour de la galerie. Il se passe quelque chose d’extraordinaire, sûrement !
— Bon, tant mieux ! dit François. S’ils restent assez longtemps là-haut, nous irons les cueillir à la sortie… Oh ! ce serait trop beau !
— Voilà Dagobert qui descend, dit Claude. Je l’ai enroulé dans la couverture et je l’ai attaché du mieux que j’ai pu avec la cordelette. J’espère qu’elle sera assez solide ! Mick dirigé l’opération de là-haut. Pauvre Dago ! Il doit être bien malheureux en ce moment ! »
Dagobert descendait lentement, se balançant un peu, et heurtant de temps à autre la muraille. Il poussait des gémissements lamentables, et Claude souffrait de l’entendre. Elle était sûre qu’il serait tout contusionné. Tandis qu’il approchait, elle ne le quittait pas des yeux.
« Allons, Claude, ne te fais pas tant de soucis, dit François. Dagobert a l’habitude de ce genre de choses. Il a partagé nos aventures. Dago, mon bon chien ! Comme tu vas être content de marcher à nouveau sur la terre ferme ! »
Dagobert était un peu étourdi du voyage. Claude le libéra de ses cordes et de sa couverture, et il essaya de faire quelques pas pour se rendre compte si le sol ne se dérobait pas sous ses pattes. Puis il sauta joyeusement autour de Claude, heureux d’être enfin libre.
« C’est le tour de Mick », dit François.
L’échelle de corde se balança un peu, et Alfredo vint la maintenir. L’avaleur de feu était maintenant très inquiet, de même que l’homme-caoutchouc et Tony. À peine trouvèrent-ils quelques mots à dire aux enfants, lorsqu’ils arrivèrent l’un après l’autre.
Ils s’étaient aperçus de la disparition de Jo et du serpent ! Tony ne se tourmentait pas pour Jo, mais par contre il ne cessait de penser à son précieux python. Il l’avait cherché en vain dans tous les recoins de la cour.
« Jo l’a probablement ramené avec elle au camp, sans rien dire à personne. Quelle insupportable gamine ! » marmonnait-il entre ses dents.
François le regardait sans comprendre. Qu’avait donc Tony à parler ainsi tout seul, et que disait-il ?
On vit descendre lentement Dumoutier et, en dernier lieu, Buffalo qui, lui, battit tous les records de vitesse, et sauta près d’eux, souriant.
« Quelle pagaille là-haut ! dit-il. C’est ahurissant ! On entend des cris, des bruits de fuite précipitée, de bousculade… Il est arrivé quelque chose à ces gars-là. Mais quoi ? Nous allons pouvoir les cueillir à la sortie du passage, si nous arrivons à temps. Dépêchons-nous ! »