CHAPITRE VIII
 
Où sont les roulottes ?

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« JE CROIS qu’il vaut mieux avertir la police, dit François après réflexion. Elle recherchera nos roulottes et arrêtera les voleurs. Ils ne pourront aller bien loin avec des voitures à chevaux si voyantes ! C’est insensé ! En attendant, il nous faut trouver un endroit pour passer la nuit.

— À mon avis, il serait bon d’en parler avec un ou deux des saltimbanques, dit Mick. Même s’ils ne sont pour rien dans le vol, ils ont certainement vu partir les roulottes !

— Tu as raison, dit François. Ils savent sûrement quelque chose. Claude, reste ici avec Annie. Il se peut que ces gens-là nous reçoivent mal. Nous prenons Dagobert avec nous, c’est plus prudent. »

Claude aurait volontiers accompagné les garçons, mais comme Annie n’en avait pour sa part aucune envie, elle resta avec sa cousine, et suivit des yeux Mick et François qui se dirigeaient vers le camp des artistes forains, avec le fidèle Dagobert.

« N’allons pas voir le dresseur de serpents, dit Mick. Il est peut-être en train de jouer avec ses pythons dans sa roulotte !

— Regarde, il y a quelqu’un là-bas près d’un feu de camp, dit François. N’est-ce pas Buffalo ? Non, c’est Alfredo. Nous savons qu’il n’est pas si méchant qu’il le paraît. Interrogeons-le ! »

L’avaleur de feu fumait tranquillement, d’un air béat. Perdu dans un songe, il ne les entendit pas approcher et sursauta quand François lui adressa la parole.

« Monsieur Alfredo, dit François, pouvez-vous nous dire où sont parties nos roulottes ? Nous revenons de promenade et constatons qu’elles ont disparu !

— Demandez à Buffalo, dit Alfredo d’un ton bourru, sans le regarder.

— Mais ne savez-vous rien à leur sujet ? insista François.

— Demandez à Buffalo », répéta Alfredo en soufflant une épaisse fumée. François et Mick tournèrent les talons, mécontents, et se dirigèrent vers la roulotte de Buffalo. Elle était fermée. Ils frappèrent à la porte et Buffalo parut, avec sa touffe de cheveux roux flamboyant à la lumière de la lampe.

« Monsieur Buffalo, commença François poliment, M. Alfredo nous a dit de venir vous voir et de vous demander ce qu’étaient devenues nos roulottes, et…

— Demandez à Valentin », jeta brièvement Buffalo, et il leur claqua la porte au nez. François sentit la colère le gagner. Il frappa de nouveau. La fenêtre s’ouvrit et Carmen, la femme de Buffalo, se montra dans l’encadrement.

« Allez demander à l’homme-caoutchouc ! » leur cria-t-elle. Elle referma la fenêtre avec un rire étouffé.

« Est-ce une méchante farce qu’ils nous jouent ? demanda Mick, furieux.

— On dirait, marmonna François, pâle de rage. Essayons de parler à l’homme-caoutchouc. Que pouvons-nous faire d’autre ? Viens ! C’est notre dernière tentative auprès des saltimbanques, en tout cas ! »

Ils se dirigèrent vers la caravane de l’homme-caoutchouc, et frappèrent à la porte.

« Qui est là ? cria Valentin.

— Sortez, s’il vous plaît, nous avons quelque chose à vous demander, dit François.

— Qui est là ? redemanda l’homme-caoutchouc.

— Vous savez parfaitement qui nous sommes, dit François en élevant la voix. On nous a volé nos roulottes, et nous voulons savoir qui les a prises. Si vous refusez de nous aider, nous allons téléphoner à la police ! »

La porte s’ouvrit aussitôt et l’homme-caoutchouc, du haut de ses marches, regarda François.

« Personne ne les a volées, dit-il d’une voix coléreuse. Personne ! Allez demander au dresseur de serpents !

— Si vous croyez que nous allons faire le tour du camp pour interroger chacun de vous, eh bien, vous vous trompez ! dit François. Il me déplaît d’alerter la police, car nous désirions être amis avec vous, les artistes forains, et non pas ennemis ! Cette histoire est idiote ! Si les roulottes ont été volées, nous n’avons pas d’autre ressource que de réclamer l’aide de la police, et pourtant je ne crois pas que vous souhaitiez l’avoir à nouveau à vos trousses ! Nous savons que vous avez déjà eu affaire à elle récemment !

— Vous en savez trop long, dit l’homme-caoutchouc, hargneux. Vos roulottes n’ont pas été volées. Je vais vous montrer où elles sont. »

Il rejoignit les garçons et marcha devant eux, dans la demi-obscurité. Il traversa le champ et se dirigea vers l’endroit où les roulottes étaient installées avant leur disparition.

« Où nous emmenez-vous ? demanda François. Nous savons que les caravanes ne sont pas là ! Je vous en prie, ne vous moquez pas de nous ! Cela suffit pour aujourd’hui ! »

L’homme ne répondit pas, mais continua d’avancer. Les garçons et Dagobert ne pouvaient rien faire d’autre que de le suivre. Dagobert donnait des signes très nets de mécontentement. Il laissait échapper un grognement sourd qui ne présageait rien de bon. Pourtant, Valentin n’y prêtait aucune attention. François ne put s’empêcher de se demander si cet homme ne craignait pas les chiens parce qu’ils ne peuvent mordre dans le caoutchouc !

Valentin alla jusqu’à la haie qui longeait un côté du champ, au-delà de l’endroit où les deux roulottes étaient précédemment installées. François commençait à perdre patience. Il était sûr que les deux caravanes avaient été amenées jusqu’au chemin, alors, pourquoi leur guide les conduisait-il dans la direction opposée ?

L’homme-caoutchouc traversa la haie, et les garçons suivirent. Alors, stupéfaits, ils distinguèrent deux ombres qui se profilaient dans le crépuscule : les roulottes !

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« Par exemple !’dit François, abasourdi. Qu’est-ce qui vous a pris de les mettre ici ?

— Nous ne voulons plus d’enfants dans notre voisinage, dit l’homme. Ils ne font que des sottises. En voici un exemple : Il y a trois semaines, nous avions parmi nous un camarade qui possédait une centaine de canaris dressés. Une nuit, des gamins ont ouvert toutes les cages et les ont laissés s’enfuir !

— Oh ! dit François, apitoyé. Ces pauvres oiseaux ont dû mourir de faim, car ils ne savent pas trouver eux-mêmes leur nourriture ! C’est stupide et méchant. Mais nous, jamais nous ne ferions une chose pareille !

— Nous ne permettons plus aux enfants de rester près de nous désormais, dit l’homme-caoutchouc. C’est pourquoi nous avons attelé des chevaux à vos roulottes et les avons descendues jusqu’au chemin, puis remontées dans ce champ voisin du nôtre, en contournant la haie. Nous pensions que vous seriez de retour avant la nuit et que vous les verriez.

— On est tout surpris de vous entendre parler si longuement, dit François. Ne grogne plus, Dagobert, tout va bien. Nous avons retrouvé nos roulottes ! »

L’homme-caoutchouc disparut sans ajouter un mot. Les enfants l’entendirent se faufiler à travers la haie. François sortit la clef de sa roulotte, monta les marches et ouvrit la porte. Il chercha à tâtons dans l’obscurité et trouva sa lampe de poche. Il l’alluma, examina les lieux. Rien n’avait été dérangé.

« C’est bien cela, dit-il. Juste une crise de mauvaise humeur de la part des saltimbanques. Nous payons pour ceux qui leur ont fait du tort, pour ces stupides gamins qui ont ouvert les cages des canaris. Evidemment, il y a de quoi être furieux : le propriétaire des oiseaux a perdu son gagne-pain, et les canaris ont dû mourir. Je n’aime pas que l’on mette des oiseaux en cage, mais puisque les canaris ne peuvent vivre dans notre pays si personne ne les nourrit, c’est cruel de leur donner la liberté !

— Bien sûr », dit Mick. Ils redescendirent la colline pour retrouver Claude et Annie.

François siffla, et Claude répondit de la même manière. Dès qu’ils furent à portée de voix, Mick cria, tout heureux ; « Nous avons retrouvé les roulottes ! Elles sont dans le champ voisin ! »

Cette nouvelle surprit fort les fillettes. François expliqua :

« Les saltimbanques ont eu de gros ennuis avec des enfants, c’est pourquoi ils ne les aiment guère. L’un des artistes forains avait monté un spectacle de canaris chanteurs, et une nuit des garçons ont ouvert toutes les cages… Depuis, les saltimbanques ne veulent plus voir d’enfants autour d’eux.

— Je parie que le dresseur de serpents a peur que nous rendions la liberté à ses gentils pensionnaires, dit Mick. Enfin, nous avons récupéré nos caravanes ! Je craignais que nous ne soyons obligés de dormir dans une meule de foin cette nuit !

— Cela ne m’aurait pas déplu, dit Claude.

— Nous allons allumer un feu et faire cuire quelque chose, dit François. J’ai faim, après une telle émotion !

— Pas moi, dit Annie. La pensée que les saltimbanques nous refusent leur amitié me coupe l’appétit. C’est stupide de leur part. Nous ne sommes pas habitués à de tels procédés !

— Que veux-tu ? dit François. Quelqu’un leur a fait du mal, alors ils deviennent méfiants envers tous. De plus, ils ont eu des démêlés avec la police, ne l’oubliez pas ! Il est compréhensible que, dans ces conditions, ils soient très irritables en ce moment.

— C’est dommage », dit Claude qui observait Mick en train d’allumer son feu avec diligence et habileté. « Je m’étais imaginé que nous nous amuserions bien avec eux. Croyez-vous que le fermier sera fâché de nous voir installés ici ?

— Diable ! Je n’avais pas pensé à cela ! s’écria François. Ce n’est sans doute pas un terrain de camping. La plaisanterie ne sera pas du goût du fermier !

— Quelle misère d’être maintenant aussi loin du ruisseau ! ajouta Annie. Il faut courir au diable pour avoir de l’eau, et nous n’en avons presque plus…

— Pour ce soir, nous nous contenterons de ce qui reste, décida Mick. Je n’ai aucune envie de m’aventurer dans les ténèbres, pour y être exposé à toutes sortes de risques : me faire arracher les cheveux par Buffalo, être ligoté par l’homme-aux-liens, ou marcher sur la queue d’un serpent ! Je suis sûr que les saltimbanques guettent le moment où nous irons chercher de l’eau. Nous sommes dans une fâcheuse situation ! »

Le dîner ne fut pas gai. Les choses paraissaient se gâter. Les enfants n’avaient aucune envie de se plaindre à la police pour ce motif ridicule, mais si le fermier voulait les chasser de son champ, comment pourraient-ils retourner à leur ancienne place ?

« Allons nous coucher, dit François, lorsqu’ils furent rassasiés. La nuit porte conseil. Vous, les filles, ne vous tourmentez pas. Nous trouverons un moyen d’en sortir. Haut les cœurs !

— Wouf ! » approuva Dagobert, ce qui fit rire les enfants. Claude le caressa.

« Nous avons fait une longue promenade aujourd’hui, je suis fatigué, dit François. Je vais m’étendre sur mon lit et lire un peu. »

Annie rangea la vaisselle. Puis les filles souhaitèrent bonne nuit aux garçons et regagnèrent leur roulotte, avec Dagobert.

« J’ai grand-peur que ces vacances ne soient ratées ! » dit Annie en faisant son lit. Claude protesta énergiquement :

« Ratées, nos vacances ! Attends un peu et tu verras ! J’ai le pressentiment qu’au contraire elles seront formidables ! »