CHAPITRE IX
 
Une grande surprise.

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LE LENDEMAIN matin, les prévisions optimistes de Claude ne parurent guère justifiées. Alors que les garçons étaient encore profondément endormis, quelqu’un frappa violemment à la porte de leur roulotte. Puis une grosse face rougeaude s’appuya contre la fenêtre, cherchant à voir ce qui se passait à l’intérieur. François ouvrait juste les yeux ; il sursauta devant cette apparition inattendue.

« Qui vous a autorisés à camper ici ? » dit la figure rougeaude, avec une expression peu rassurante.

François se leva et ouvrit la porte. Il était en pyjama. « Êtes-vous le propriétaire de ce champ ? demanda-t-il poliment. Nous campions dans le terrain voisin et…

— C’est un terrain de camping, dit l’homme, qui était vêtu comme un fermier. Ce n’est pas le cas de celui-ci.

— Je disais donc que nous étions dans l’autre champ, reprit François calmement, et, pour une raison que nous n’avons pas bien comprise, les saltimbanques ont voulu se débarrasser de nous et ils ont profité de notre absence pour amener nos roulottes ici ! Comme nous n’avons pas de chevaux pour repartir, nous ne pouvons rien faire d’autre que de rester où nous sommes.

— Non, vous ne pouvez pas rester, dit le fermier d’un ton sans réplique. Je n’ai pas l’intention de vous abandonner ce terrain. J’en ai besoin pour mes vaches. Vous allez partir aujourd’hui, ou je déménage moi-même vos roulottes et vous les mets sur la route !

— Bon, mais écoutez donc… », commença François, puis il s’arrêta. Le fermier ne voulait plus rien entendre, et s’éloignait d’un air farouchement résolu.

Les fillettes ouvrirent leur fenêtre et crièrent à François :

« Nous avons entendu ce qu’il a dit. Eh bien ! Nous sommes dans de beaux draps ! Qu’allons-nous faire maintenant ?

— Déjeuner, répondit François. Ensuite j’irai voir les saltimbanques et leur offrirai une chance de réparer le tort qu’ils nous ont causé : je leur demanderai de nous prêter deux chevaux, ceux-là mêmes qu’ils ont utilisés hier pour déplacer nos caravanes, et nous remettrons celles-ci à leur ancienne place. Si j’essuie un refus, je me verrai dans l’obligation de réclamer la protection de la police.

— C’est gai ! soupira Annie. Nous étions si tranquilles avant l’arrivée de ces saltimbanques ! Il est impossible de rester en bons termes avec eux.

— À présent, je ne désire plus leur amitié, dit François. J’en ai assez de ces gens-là ! J’ai grande envie de rentrer à la maison et d’y passer la fin des vacances. Ici, nous aurons à faire face à des difficultés continuelles. Mick, tu m’accompagneras chez les saltimbanques, après le déjeuner, n’est-ce pas ?

— Bien sûr », dit Mick.

Le petit déjeuner fut aussi morne que le dîner de la veille. François resta silencieux. Il réfléchissait à ce qu’il devait dire aux saltimbanques.

« Il faut emmener Dagobert avec vous », dit Claude, exprimant l’opinion générale.

François et Mick partirent avec Dagobert vers huit heures et demie. Tous les saltimbanques étaient debout, et la fumée de leurs feux montait dans l’air pur du matin.

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Les garçons décidèrent de s’adresser de préférence à Alfredo, et ils se dirigèrent de son côté. Les autres forains, voyant cela, s’approchèrent l’un après l’autre pour entourer les enfants. Dagobert montra les dents et grogna.

« Monsieur Alfredo, dit François, le propriétaire du terrain sur lequel vous avez mis nos roulottes exige que nous partions. Il nous faut donc revenir ici. Ayez l’obligeance de nous prêter deux chevaux pour… »

Il ne put achever. Une tempête de rire secouait les saltimbanques. Alfredo répondit poliment, avec un large sourire :

« Quel dommage ! Nous ne louons pas nos chevaux.

— Je ne veux pas vous les louer, dit François posément. Vous devez nous les prêter pour nous permettre de ramener nos roulottes ici. Autrement nous serons obligés, à notre grand regret, de réclamer l’aide de la police, car ces caravanes ne nous appartiennent pas. »

Un murmure de mécontentement circula parmi les forains. Dagobert grogna plus fort. En l’entendant, quelques-uns des saltimbanques reculèrent précipitamment.

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Clac ! François se retourna brusquement. Les saltimbanques soudain élargirent le cercle, et les deux garçons se trouvèrent en face de Buffalo, qui brandissait son fouet avec un sourire inquiétant.

Clac ! François sursauta, car quelques cheveux, qui se tenaient ordinairement bien droits sur le dessus de sa tête, s’envolaient au bout de la lanière !

Tous les forains éclatèrent de rire. Dagobert montra les crocs et poussa un grondement de mauvais augure. Mick saisit le collier de la brave bête, toujours prête à défendre ses amis. « Si vous recommencez, je serai dans l’impossibilité de retenir le chien ! » cria-t-il en avertissement.

François restait debout, désemparé. Il ne pouvait pas tourner les talons et s’éloigner sous les quolibets de ces gens. Une telle attitude ne lui aurait pas ressemblé. Il était dans une telle rage qu’il ne pouvait pas dire un mot.

Alors, il se passa quelque chose d’inattendu, quelque chose qui laissa l’assistance frappée d’étonnement !

Une petite fille brune, vêtue d’un tricot rouge et d’une courte jupe grise, montait la colline de toute la vitesse de ses jambes. Elle ressemblait beaucoup à Claude, avec ses cheveux bouclés et sa figure toute marquée de taches de rousseur.

Elle arriva en courant et cria à pleins poumons :

— Mick, Mick, hé Mick ! »

Mick se retourna, ébahi.

« Mais c’est Jo ! Jo ! la petite gitane qui a déjà été mêlée à nos aventures ! François, regarde, c’est Jo ! »

Il n’y avait pas de doute là-dessus. C’était bien Jo. Rayonnante de joie, elle se jeta dans les bras de Mick, qui faillit en perdre l’équilibre. Il avait toujours été son préféré.

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Il avait toujours été son préféré

 « Mick ! Quelle surprise ! dit Jo. François ! Les autres sont-ils là aussi ? Oh ! Dagobert, ce cher vieux Dagobert ! Vous campez ici ? C’est trop beau pour être vrai !

— Mais d’où sors-tu donc ? demanda Mick.

— Eh bien, je suis en vacances, comme vous, et j’ai eu envie d’aller vous voir à Kernach. Je suis arrivée là-bas hier. Malheureusement, vous étiez tous partis.

— Continue, dit Mick, comme Jo s’arrêtait, hors d’haleine.

— Retourner tout de suite à la maison ne me disait pas grand-chose, dit Jo. Alors, j’ai eu l’idée de faire une visite à mon oncle, le frère de ma mère, et j’ai appris .qu’il campait à Château-Mauclerc. J’ai marché toute la journée d’hier et je suis arrivée tard dans la nuit !

— Quelle histoire ! dit François. Et puis-je savoir qui est ton oncle ?

— C’est Alfredo, l’avaleur de feu, répondit Jo, au grand étonnement des enfants. Ne le connaissez-vous pas ? Oh ! Mick ! Oh ! François ! Puis-je rester avec vous ? Dites que je le peux ! Vous ne m’avez pas oubliée, n’est-ce pas ?

— Bien sûr que non », dit Mick, pensant que personne ne pourrait oublier cette petite gitane, à la fois sauvage et si affectueuse.

Alors seulement, Jo réalisa qu’il, se passait quelque chose d’insolite. Pourquoi tous ces gens rassemblés autour de François et de Mick ? Elle regarda autour d’elle et se rendit compte immédiatement que les saltimbanques étaient hostiles aux deux garçons, quoique l’expression de leur visage marquât plutôt un certain étonnement : Comment Jo connaissait-elle ces garçons-là ? se demandaient-ils. Pourquoi les traitait-elle en amis ? Ils étaient à la fois intrigués et méfiants.

« Oncle Alfredo, où es-tu ? demanda Jo en le cherchant des yeux. Ha ! te voilà. Mon oncle, voici mes meilleurs amis — les filles aussi ! Je vous raconterai tout à leur sujet ; ils ont été si gentils pour moi !

— Bon », dit François, un peu gêné à la pensée de ce que Jo allait révéler. « Pendant que tu leur racontes ton histoire, je vais porter la bonne nouvelle à Claude et à Annie. Elles vont être bien étonnées d’apprendre que tu es là, et qu’Alfredo est ton oncle ! »

Les saltimbanques s’écartèrent pour laisser passer les deux garçons et Dagobert. Ils refirent cercle autour de Jo, dont la voix perçante parvint longtemps aux oreilles de Mick et de François, tandis qu’ils traversaient le champ.

« Pour une surprise, c’est une surprise ! dit Mick, quand ils passèrent au travers de la haie. Je n’en croyais pas mes yeux quand j’ai vu surgir notre amie Jo, et toi ? J’espère que Claude n’en prendra pas ombrage ; elle s’est toujours montrée un peu jalouse de Jo, qui est si habile en tant de choses ! »

En effet, les deux fillettes furent bien surprises de la nouvelle que leur apportaient les garçons, Claude n’était pas tellement ravie. Elle aimait et admirait Jo, mais de loin. Sa présence la rendait nerveuse. Jo lui ressemblait trop pour qu’elle pût lui accorder une amitié parfaite.

« Nous ne nous attendions vraiment pas à retrouver Jo ici, dit Annie. C’est heureux qu’elle soit arrivée ainsi à point ! Quand je pense, François, que Buffalo aurait pu te scalper…

— Oh ! tu exagères, Annie, il ne s’agissait que de quelques cheveux rebelles, dit François. Mais c’était vexant ! Les saltimbanques n’ont pas été moins surpris que nous lorsque Jo est arrivée comme une flèche, criant à pleine voix et se jetant sur Mick, qui a failli tomber par terre ! N’est-ce pas, Mick ?

— Ce n’est pas une méchante fille, dit Mick en riant. Elle est très originale et impulsive. Je me demande si les gens chez qui elle demeure savent où elle est partie. Je ne serais pas surpris qu’elle ait disparu sans rien dire.

— Tout comme les deux savants, dit François. Vraiment, je n’en reviens pas ! Jo est la dernière personne que je m’attendais à rencontrer à Château-Mauclerc !

— Si l’on y réfléchit, ce n’est pas si extraordinaire, dit Annie. Son père est un gitan, et sa mère travaillait dans un cirque où elle dressait des chiens. Jo elle-même nous a confié tout cela, vous en souvenez-vous ? Donc, il est naturel pour Jo d’avoir des relations chez les saltimbanques. Comme c’est drôle qu’elle ait un oncle avaleur de feu !

— Tu as raison, j’avais oublié ces détails, dit François. Jo doit en effet connaître toutes sortes d’artistes forains dans le pays ! Je me demande ce qu’elle est en train de raconter à ceux-là !

— Elle est certainement fort occupée à chanter les louanges de Mick, dit Claude ironiquement ; car elle est en extase devant Mick. Peut-être que les saltimbanques se montreront plus sociables quand ils sauront que Jo est notre amie !

— Nous serons bientôt fixés là-dessus, dit Mick. Nous devons quitter ce champ, puisque le fermier l’exige. D’autre part, j’ai du mal à imaginer que les saltimbanques consentiront à nous prêter leurs chevaux et, s’ils refusent, nous ne pourrons pas partir !

— Si nous demandions au fermier de nous prêter des chevaux ? suggéra Annie.

— Il voudrait se faire payer, sans doute, dit François. Gardons notre argent. Après tout, ce n’est pas nous qui avons amené les roulottes ici !

— Pour ma part, je vous avoue que j’en ai assez de l’hostilité qu’on nous témoigne de tous côtés, s’écria Annie, et je n’ai aucune envie de rester à Château-Mauclerc. Je ne m’amuse plus du tout !

— Allons, courage ! dit Mick. Ne te laisse pas abattre ainsi ! Haut les cœurs !

— Wouf ! approuva Dagobert.

— Regardez, quelqu’un vient par le chemin qui contourne la haie, dit Claude. C’est Jo !

— Mais oui ! Et… est-ce possible ? Elle amène deux chevaux ! s’exclama Mick. Quel numéro ! Elle a pris les chevaux de son oncle, l’avaleur de feu ! »