CHAPITRE XIII
 
En route pour le château.

img34.png

LE LENDEMAIN, après le petit déjeuner, les enfants reparlèrent du visage entrevu à la fenêtre du château. À plusieurs reprises, ils avaient braqué leurs jumelles dans sa direction, mais sans résultat, « Allons visiter le château dès qu’il sera ouvert au public, proposa Mick. Mais attention ! Personne ne doit parler de ce que nous avons vu. Tu m’entends, Jo ? Quelquefois, tu ne sais pas tenir ta langue. »

Jo se mit en colère : « Ce n’est pas vrai ! Je peux garder un secret, vous en avez déjà eu la preuve !

— Ne te fâche pas, avaleuse de feu », dit Mick avec une grimace comique. Il regarda sa montre. « C’est encore trop tôt pour partir.

— Alors, je vais aider Tony à soigner ses serpents, dit Jo, Quelqu’un d’entre vous veut-il m’accompagner ?

— Je trouve intéressant de les voir évoluer, mais je n’aime pas tellement leur façon de monter sur les gens… », dit Mick.

Ils se rendirent tous à la roulotte de Tony, excepté Annie, qui s’empressa de déclarer qu’il était plus utile de laver les tasses du petit déjeuner.

Le dresseur de serpents avait sorti ses deux pensionnaires de leur caisse. « Voyez comme il les frotte bien, dit Claude en s’asseyant non loin de lui. Et comme il les fait briller !

— Jo, veux-tu nettoyer Balthazar à ma place ? demanda Tony. Le produit est dans cette bouteille que tu vois là-bas. »

De toute évidence, Jo connaissait la manière d’astiquer les serpents. Elle prit un chiffon, l’imbiba du liquide contenu dans la bouteille et commença de le passer tout doucement sur le serpent, en faisant pénétrer la lotion sous les écailles.

Claude offrit d’aider à nettoyer le second serpent.

« Eh bien, prenez-le », dit Tony en passant le python à Claude. Il se leva et se dirigea vers sa roulotte. Claude resta suffoquée. Le serpent reposait en travers de ses genoux, et se mit à l’entourer de ses anneaux. « Ne le laisse pas enrouler sa queue autour de toi », avertit Jo.

Quand les garçons furent fatigués de regarder Claude et Jo avec leurs pythons, ils allèrent voir Buffalo exercer son adresse. Il était en train de dessiner en l’air toute une série de boucles, avec une longue corde. Il sourit aux garçons.

« Voulez-vous essayer ? » proposa-t-il. Mais aucun d’eux ne savait se servir d’une corde de cette manière, et leurs tentatives furent inutiles.

« Je voudrais vous voir enlever un petit objet au bout de votre grand fouet, dit Mick. Je trouve que vous êtes formidable dans cet exercice !

— Que choisirons-nous ? demanda Buffalo en prenant son précieux fouet. Voulez-vous que j’arrache les feuilles les plus hautes de cet arbuste ?

— Oui », dit Mick. Buffalo mesura la distance du regard, balança son fouet une fois, deux fois, et le fit claquer.

Les quelques feuilles qui dépassaient de l’arbuste s’envolèrent. Les garçons poussèrent une exclamation admirative.

« Maintenant, s’il vous plaît, cueillez cette marguerite ! » demanda François, désignant la fleur du doigt.

Clac ! La marguerite disparut. « C’est facile, dit Buffalo. Que l’un de vous prenne un crayon et le tienne dans ses doigts. Je vous l’ôterai sans vous toucher ! » ‘

François hésita ; Mick fouilla dans sa poche et en sortit un crayon rouge, pas très long. Il leva le bras, en tenant le crayon entre le pouce et l’index. Buffalo le regarda, les yeux mi-clos, calculant la distance. Il leva son fouet.

Clac ! L’extrémité de la lanière s’enroula autour du crayon et l’enleva des doigts de Mick. Il s’envola dans les airs. Buffalo étendit la main et l’attrapa.

« Sensationnel ! dit Mick, éperdu d’admiration. Est-ce qu’il faut longtemps pour apprendre un tour comme celui-là ?

— Environ vingt ans, dit Buffalo. Mais il est indispensable de commencer jeune : vers les trois ans.

C’est mon père qui m’a appris, et, quand je ne travaillais pas bien, il me cinglait le bout de l’oreille avec sa lanière ! On apprend très vite, dans ces conditions. On sait ce qu’on risque ! »

Les garçons regardèrent les oreilles de Buffalo, qui les avait plutôt grandes. Oui, sans aucun doute, l’ourlet et le lobe en paraissaient un peu endommagés.

« Je connais d’autres tours d’adresse, dit Buffalo qui voulait grandir encore dans l’admiration des enfants. Par exemple, je place Carmen devant un panneau et je lance des couteaux tout autour d’elle, de sorte que lorsqu’elle quitte le panneau, on peut voir sa silhouette dessinée avec les couteaux. Voulez-vous voir ça ?

— Merci beaucoup, vous êtes très aimable, mais ce sera pour une autre fois, dit Mick en regardant sa montre. Nous allons visiter le château. Y êtes-vous allé déjà ?

— Non, je ne perds pas mon temps à visiter de vieux châteaux en ruine », dit Buffalo dédaigneusement.

Il regagna sa roulotte, en traçant en l’air des boucles avec sa corde. L’aisance et la précision de ses gestes firent envie à Mick. « Quel dommage que je n’aie pas commencé à apprendre ces choses assez jeune, pensait-il. Je n’y parviendrai plus maintenant. Je suis trop vieux ! »

François le tira de sa rêverie en criant à pleine voix :

« Claude ! Jo ! Il est temps de partir ! Posez vos serpents par terre et venez ! Annie, es-tu prête ? »

Tony vint reprendre ses serpents. Ils glissèrent sur lui, visiblement contents de retrouver leur maître, et il caressa leur long corps luisant.

« Je vais me laver les mains avant de partir, dit Claude. Tu viens, Jo ? »

Jo ne voyait pas bien la nécessité de se laver les mains, pourtant elle suivit Claude jusqu’au ruisseau et toutes deux barbotèrent consciencieusement. Claude s’essuya les mains sur un mouchoir sale, et Jo essuya les siennes sur une jupe encore plus sale. Elle regardait le short de Claude avec envie. Quel ennui pour elle d’être obligée de porter une jupe !

Les enfants ne fermèrent pas les roulottes à clef Maintenant, François était sûr que les saltimbanques étaient leurs amis, qu’ils ne leur prendraient rien et ne laisseraient pas les autres les voler. Ils descendirent la colline. Dagobert bondissait joyeusement autour d’eux ; il avait l’impression de les emmener faire une longue promenade.

Quand ils arrivèrent à la barrière qui s’ouvrait sur le sentier abrupt conduisant au château, celui-ci leur fit l’effet d’être près de tomber sur leur tête !

Ils grimpèrent le chemin et parvinrent à la petite tour dans laquelle une étroite porte donnait accès au château. Une vieille femme était assise là, aussi laide qu’une sorcière. Elle n’avait plus de dents et l’on comprenait malaisément ce qu’elle disait.

« Pour cinq, s’il vous plaît, dit François en lui tendant l’argent qu’il avait préparé à cette intention.

— Vous n’avez pas le droit d’emmener le chien à l’intérieur », dit la vieille femme d’une voix basse et inintelligible. Ils ne comprirent pas. Elle montra Dagobert du doigt et répéta sa phrase en secouant la tête.

img35.png

« Vraiment, ne pouvons-nous pas rentrer avec notre chien ? demanda Claude. Il ne fera rien de mal. »

La vieille femme désigna le règlement affiché : « Les chiens ne sont pas admis à l’intérieur. »

« C’est bon, nous allons le laisser dehors, dit Claude de mauvaise grâce. Dagobert, reste ici. Nous serons bientôt de retour. »

Dagobert prit un air piteux. Il ne comprenait pas qu’on le traitât de la sorte, lui, le modèle des chiens. Mais il savait qu’il ne lui était pas permis d’entrer partout, dans les églises, par exemple, et cet énorme monument avait quelque ressemblance avec une église. Il se résigna donc et chercha un coin bien ensoleillé pour s’y coucher.

Les cinq enfants passèrent par un tourniquet grinçant. Ils ouvrirent la porte qu’ils trouvèrent alors devant eux et pénétrèrent dans l’enceinte du château. La porte se referma.

« Attendez un instant, nous avons besoin d’une brochure explicative, dit François. Il sera intéressant d’y lire tous les détails concernant cette tour. »

François retourna sur ses pas et acheta un guide pour un franc. Puis tous les enfants allèrent dans la cour du château et ouvrirent le guide. Il contait l’histoire de ce château fort : c’était, bien entendu, une succession de guerres, de paix, de querelles, de trêves, d’ennemis héréditaires, de mariages et de tout ce qui compose ordinairement l’histoire…

« Ce serait plus amusant à lire, si c’était bien écrit, dit François. Regardez, voici le plan. Il y a des donjons !

— Malheureusement fermés au public, remarqua Mick, désappointé. Quel dommage !

— C’était autrefois un solide château fort, dit François en regardant le plan. Il a toujours eu cet énorme mur d’enceinte qui l’entoure encore, et le château lui-même est construit au milieu d’une grande cour. Il paraît que les murs ont plus de deux mètres d’épaisseur. Plus de deux mètres ! Ce n’est pas étonnant qu’il soit encore en grande partie debout ! »

Ils regardèrent la ruine grandiose avec une sorte de crainte respectueuse. Toutes les portes étaient endommagées, des pans de murs manquaient, ça et là.

« Autrefois, il y avait quatre tours, naturellement, dit François lisant toujours son guide. Trois d’entre elles sont maintenant en ruine, mais la quatrième est en assez bon état, quoique l’escalier de pierre qui conduisait jusqu’en haut se soit écroulé.

— Par conséquent, vous ne pouvez pas avoir vu une tête à la fenêtre, dit Claude, regardant la tour. Si l’escalier n’existe plus, personne ne peut accéder à cet étage !

— Hum ! Nous allons nous rendre compte à quel point il est démoli, dit François. Peut-être est-il dangereux pour le public, en restant cependant utilisable par endroits. Alors, il y aura un avertissement quelconque.

— Tenterons-nous de monter, dans ce cas ? demanda Jo, les yeux brillants. Que ferons-nous si nous découvrons l’inconnu que vous avez aperçu ?

— Attendons de le trouver, ensuite nous verrons », dit François. Il referma le guide et le mit d’ans sa poche.

« Nous semblons être les seuls visiteurs pour le moment. Faisons d’abord le tour de la cour. »

Ils parcoururent la cour qui entourait le château. Elle était jonchée de grosses pierres blanches, tombées des murs. Par endroits, des pans de murs s’étaient écroulés, et ils pouvaient voir l’intérieur du château, sombre et peu engageant.

Ils revinrent vers la façade. « Rentrons par la grande porte, si l’on peut appeler ainsi cette immense voûte de pierre, dit François. N’imaginez-vous pas les chevaliers sur leurs coursiers lourdement harnachés, trottant tout autour de cette cour, impatients de participer à quelque tournoi ?

— Si ! dit Mick. Pour ma part, je crois les voir ! » Ils passèrent sous la voûte, et traversèrent différentes salles où le sol et les parois étaient de pierre, avec des meurtrières en guise de fenêtres, qui laissaient passer fort peu de jour.

« Que seraient-ils devenus en plein hiver avec de grandes fenêtres ? dit François. Brrr ! Quelle demeure terriblement froide ce devait être !

— Le sol était recouvert de nattes de jonc et les murs de tapisseries, expliqua Annie, qui se souvenait d’une leçon d’histoire. François, je t’en prie ! allons voir l’escalier de la tour. J’ai hâte de savoir si vraiment il y a quelqu’un là-haut !»