L’affaire Maisonseul

LETTRE AU MONDE

 

 

Paris, le 28 mai 1956.

 

Monsieur le directeur,

 

Je viens d'apprendre avec une stupéfaction indignée l'arrestation à Alger de mon ami Jean de Maisonseul. Je me suis jusqu'ici obligé au silence sur l'affaire algérienne afin de ne pas ajouter au malheur français et parce que, finalement, je n'approuvais rien de ce qui se disait à droite comme à gauche. Mais il n'est pas possible de se taire devant d'aussi stupides et brutales initiatives qui, justement, portent un coup direct aux intérêts de la France en Algérie. Je connais Jean de Maisonseul depuis vingt ans. Il ne s'est jamais occupé de politique pendant tout ce temps. Ses deux seules passions étaient l'architecture et la peinture. Orléansville, par exemple, doit à ce grand architecte d'être relevée de ses ruines. Il construisait en somme l'Algérie pendant que d'autres la détruisaient.

C'est tout récemment que, devant la tragédie d'un pays qu'il aimait par-dessus tout, il a cru devoir prêter l'appui de son nom et de son action au projet de trêve civile qui était le mien, dont le principe a été approuvé successivement par MM. Soustelle, Lacoste el Mollet, et qui revenait, sans interpréter ni modifier l'actuelle situation, à obtenir que soient préservés au moins les femmes, les vieillards et les enfants, français ou arabes. Il ne s'agissait là de rien qui puisse ressembler de près ni de loin à une négociation ni même à un simple « cessez-le-feu », mais seulement d'un ensemble de dispositions purement humanitaires que personne jusqu'ici n'a eu l'impudence de critiquer. Le texte de mon appel a d'ailleurs été rendu publie, et personne à ma connaissance n'a jugé son objet scandaleux ni ses intentions criminelles. L'« organisation » dont parle la dépêche d'agence n'est rien d'autre que le comité qui a pris en charge cet appel et, fort des encouragements reçus, a tenté de le faire aboutir dans des conditions de plus en plus désespérées. Nos services de sécurité n'ont certainement pas eu de peine à découvrir cette « organisation », dont l'existence était de notoriété publique.

Jean de Maisonseul s'est occupé activement de ce comité. C'est un abus de mots et de pouvoir que de lui prêter, à partir de là, des relations avec des partis ou des tendances qui n'ont jamais eu accès à ce comité, plus encore de lui prêter des intentions de négociations en vue d'un « cessez-le-feu » ou pour l'établissement d'une république algérienne indépendante. On croit rêver en lisant de pareilles bêtises.

Je Es aussi que Maisonneul aurait adhéré à la Fédération des Français libéraux. Il n'est pas le seul dans ce cas, et cette Fédération ayant, selon ce qu'on m'a dit, déclaré ses desseins et déposé ses statuts, il n'est pas pendable d'y adhérer. Arrêter les libéraux et seulement parce qu'ils le sont, c'est décréter que seuls les manifestants du 6 février ont la parole en Algérie. Si cela est, je prie le président Mollet de nous le faire savoir et d'approuver publiquement cette politique qui veut que soient accusés d'esprit de capitulation tous ceux qui n'insultent pas le président du gouvernement français. Quant à moi, si je suis fermement opposé à toutes les sortes de capitulations, je ne le suis pas moins à la politique des ultras d'Algérie, qui représente à mes yeux une autre sorte de démission, dont la responsabilité est infinie. Cette position était exactement celle de Jean de Maisonseul.

Si son activité en faveur de victimes innocentes, françaises et arabes, en Algérie, a suffi au contraire à le faire inculper, il faudra de toute nécessité m'arrêter aussi : cette activité est et sera la mienne. En bonne logique, il faudra d'ailleurs arrêter encore les représentants de la Croix-Rouge, ainsi que MM. Mollet et Lacoste, qui Ont eu connaissance de ce projet. Le président Mollet en particulier m'a fait transmettre, il y a seulement un mois, une adhésion personnelle, qu'il qualifiait lui-même de chaleureuse, à l'action de ce comité. Ces félicitations, il est vrai, tiendront frais dans si cellule à mon ami emprisonné. Il s'en consolera en sachant que dans le honteux traitement qui lui est fait la solidarité de ses amis ne lui manquera pas. Personne au gouvernement ni ailleurs n'est en mesure de donner des leçons de patriotisme à ce Français courageux. Et je témoigne qu'il n'a jamais manqué à la fidélité qu'il devait à son pays, même et surtout dans ce qu'il faisait. Son arrestation au contraire et les confusions grossièrement calculées dont on l'entoure sont un véritable sabotage de l'avenir français en Algérie. L'état-major fellagha doit bien rire aujourd'hui. Et il aura raison. Ces brutalités aveugles ne compenseront point les faiblesses' incroyables de notre diplomatie. Mais elles s'uniront à elles pour le plus grand dommage du pays.

Je laisse cependant à nos gouvernants la responsabilité de leur politique et de leur police. La seule chose qui m'intéresse est la libération de Jean de Maisonseul. J'userai à cet égard de toutes mes possibilités pour alerter l'opinion et réclamer cette libération. Il faudra ensuite obtenir réparation. Car il serait intolérable qu'on puisse impunément toucher, par le truchement d'une police déréglée, à l'honneur d'hommes de cette qualité.

 

 

P.-S. - Aux dernières nouvelles je lis qu'on reprocherait seulement à Jean de Maisonseul des « imprudences » et que les poursuites engagées contre lui ont une portée limitée. Je répète que ces « imprudences », qui sont des actes de courage civique, et qui ne portaient nulle atteinte aux intérêts français, ont été connues et approuvées des milieux officiels. Quant à la portée restreinte des poursuites, elle accroît mon indignation. Car ce qui n'a pas de limites, hélas ! c'est le dommage fait à un homme irréprochable, dont le nom a été livré à l'opinion publique, sur les ondes et en première page des journaux, avec des commentaires révoltants. Je répète qu'il reviendra à tous les hommes libres d'attaches partisanes d'exiger une réparation immédiate.