L’Algérie déchirée

PREMIER NOVEMBRE

 

 

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L'avenir algérien n'est pas encore tout à fait compromis. Que chaque partie, nous l'avons vu, fasse l'effort d'examiner les raisons de l'adversaire et l'entente deviendra enfin possible. Cet accord inévitable, on voudrait maintenant y travailler en définissant ici ses conditions et ses limites. Mais disons d'abord, en ce jour anniversaire, qu'il serait bien inutile de tenter cet effort si, d'avance, on le rendait impossible par un redoublement de haine et de tueries.

Si les deux populations algériennes devaient, en effet, se dresser l'une contre l'autre, dans une sorte de délire xénophobe et tenter de se massacrer mutuellement, nulle parole ne saurait plus pacifier l'Algérie, comme nulle réforme ne pourrait plus la relever de ses ruines. Ceux, d'où qu'ils viennent et quelles que soient leurs raisons ou leur folie, qui réclament ces massacres, appellent de leurs vœux leur propre destruction. Les aveugles qui exigent la répression généralisée condamnent à mort en même temps d'innocents Français. Et de même ceux qui confient courageusement à de lointains micros d'ignobles appels au meurtre, préparent aussi le massacre des populations arabes.

Sur ce point au moins, la solidarité franco-arabe est totale et il est temps de le savoir. Selon qu'on le voudra, elle se traduira dans l'affreuse fraternité des morts inutiles, ou dans la solidarité des vivants attelés à la même tâche. Mais personne, mort ou vivant, ne pourra s'y soustraire.

Il me semble alors que personne, Français ou Arabe, ne peut désirer entrer dans la logique sanglante d'une guerre totale. Personne, ni d'un côté ni de l'autre, ne devrait se refuser à donner au conflit les limites qui l'empêcheront de dégénérer. Je propose donc que les deux parties en présence prennent, simultanément, l'engagement publie de ne pas toucher, quelles que soient les circonstances, aux populations civiles. Cet engagement ne modifierait pour le moment aucune situation. Il viserait seulement à enlever ait conflit son caractère inexpiable et à préserver, dans l'avenir, des vies innocentes.

Comment cette double déclaration pourrait-elle être provoquée ? Il serait souhaitable, pour des raisons évidentes, que l'initiative en revint à la France. Le gouverneur général de l'Algérie, ou le gouvernement français lui-même, pourrait, sans rien engager d'essentiel, prendre cette initiative à son compte. Mais il est possible aussi qu'au nom de considérations purement politiques, les deux parties souhaitent une intervention moins politisée. Dans ce cas, l'initiative pourrait être prise par les chefs religieux des trois grandes. communautés d'Algérie. Ceux-ci n'auraient pas à obtenir, ni à négocier un accord qui se situe au-delà de leur compétence, mais simplement à susciter, hors de toute équivoque, et sur un point précis, une double déclaration qui, sans vaine querelle sur le passé, engagerait l'avenir.

 

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Ce n'est pas assez de dire qu'un tel engagement faciliterait la recherche d'une solution. Sans lui, il n'y a pas de solution possible. La grande différence entre la guerre de destruction et le simple divorce armé, c'est que la première ne mène à rien, qu'à plus de destruction encore, tandis que le second peut amener un jugement de réconciliation.

Au regard de ce jugement, l'engagement publie que nous souhaitons constitue un préalable, non suffisant, mais nécessaire. Le repousser a priori reviendrait à reconnaître publiquement qu'on fait bon marché, d'abord, de son propre peuple, et qu'on ne vise ensuite à rien de plus précis qu'à une destruction stérile et Illimitée. Je ne vois donc pas comment une des deux parties pourrait se refuser à une déclaration de pure et simple humanité, claire dans son expression, significative dans ses conséquences. Chacun, au contraire, peut la faire sans renoncer à aucune de ses raisons légitimes. Mais personne, il est vrai, ne pourra s'y dérober sans découvrir ses vrais desseins, dont il sera possible alors de tenir compte.