LE PARTI DE LA TRÊVE
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Le temps approche où le problème algérien va exiger sa solution. Mais on ne voit pas pour autant que cette solution approche. Personne, apparemment, n'a de plan réel. On se bat sur la méthode et les moyens. Quant à la fin, tout le monde semble l'ignorer.
On me dit qu'une partie du mouvement arabe propose une forme d'indépendance qui signifierait, tôt ou tard, l'éviction des Français d'Algérie. Or, par leur nombre et l'ancienneté de leur implantation, ceux-ci constituent eux aussi un peuple, qui ne peut disposer de personne, mais dont on ne peut disposer non plus sans son assentiment.
Les éléments fanatiques de la colonisation, de leur côté, brisent les vitres au cri de « Répression », et renvoient après la victoire des réformes mal définies. Cela signifie pratiquement la suppression, au moins morale, d'une population arabe dont ni la personnalité, ni les droits ne peuvent être niés.
Ce sont là des doctrines de guerre totale. Ni dans un cas, ni dans l'autre, ou ne peut parler d'une solution constructive. Je crois au contraire plus féconde la déclaration approuvée hier par le Congrès socialiste selon laquelle il ne peut y avoir en Algérie (le négociation unilatérale. Les deux mots, en effet, sont contradictoires. Pour qu'il y ait négociation, il faut que chaque partie en présence tienne compte des droits de l'autre et concède quelque chose dans le sens de l'apaisement.
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Deux éléments rendent difficile cette confrontation. C'est d'abord l'absence d'une structure politique algérienne que la colonisation a supprimée, tandis que les protectorats respectaient au moins fictivement les États tunisien et Marocain. La deuxième difficulté tient à l'absence de doctrine française, conséquence de notre instabilité politique. Dans cette lutte qui n'oppose que des passions, personne ne peut se définir par rapport à la doctrine de l'adversaire. Dès lors, seules les surenchères s'expriment.
Nous ne pouvons pas refaire en un jour une structure politique en Algérie : c'est justement le problème qu'il s'agit de résoudre. Mais le gouvernement français, pour fixer sa doctrine, pourrait en même temps reconnaître la nécessité d'une négociation avec des interlocuteurs régulièrement élus et tracer clairement les limites de ce qu'il peut et ne peut pas accepter. L'une de ces limites parait évidente aujourd'hui. Elle peut se symboliser ainsi : oui à la personnalité arabe en Algérie, non à la personnalité égyptienne. On ne trouvera d'ailleurs pas une majorité de Français pour accepter, au moment où leur pays chancelle, de prêter main-forte à cette étrange coalition qui réunit contre nous Madrid, Budapest et Le Caire. Sur ce point, le non doit être absolu. Mais d'autant plus fort sera ce non, d'autant plus ferme doit être l'engagement de faire justice au peuple arabe et d'arriver à un accord librement consenti avec lui.
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Cela ne peut se faire sans une sérieuse évolution de l'opinion française en Algérie. Les noces sanglantes du terrorisme et de la répression n'y aideront pas. Les surenchères haineuses et démagogiques non plus, de quelque côté qu'elles viennent. Mais il faut que se rassemblent, au contraire, ceux qui sont encore capables d'un dialogue. Les Français qui, en Algérie, pensent qu'on peut faire coexister la présence française et la présence arabe dans un régime de libre association, qui croient que cette coexistence rendra justice à toutes les communautés algériennes, sans exception, et qui sont sûrs en tout cas qu'elle seule peut sauver, aujourd'hui de la mort et demain de la misère, le peuple de l'Algérie, ces Français-là doivent prendre enfin leurs responsabilités et prêcher l'apaisement pour rendre le dialogue à nouveau possible. Leur premier devoir est de demander de toutes leurs forces qu'une trêve soit instaurée en ce qui concerne les civils.
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Cette trêve obtenue, le reste risque de suivre. Car l'association des personnes en Algérie n'est pas seulement nécessaire, elle est possible. Une justice claire et forte, l'union des différences, la marche confiante vers un avenir exemplaire, tel devrait être notre parti à tous, Arabes et Français. Le parti de la trêve deviendrait alors l'Algérie elle-même. Sachons du moins que l'enjeu de cette aventure est mortel. Je la vis quant à moi comme l'une de ces crises qui, à l'occasion de la guerre d'Espagne et de la défaite de 1940, ont transformé et orienté les hommes de ma génération en les obligeant à mesurer la décadence des formules politiques sur lesquelles ils vivaient. Si, par un excès de malheur, la coalition inconsciente de deux aveuglements amenait, dans un sens ou dans l'autre, la mort de l'Algérie que nous espérons, il nous faudrait alors, devant le constat de notre impuissance, procéder à une révision totale de nos engagements et de nos doctrines dans une histoire qui pour nous aurait changé de sens.
Mais l'espoir demeure que nous serons capables d'édifier, dam le sens qui est le nôtre, les structures historiques de demain. Les Français d'Algérie, ceux de la métropole, et le peuple arabe lui-même, ont la charge, difficile et exaltante, de cet espoir.