L’Algérie déchirée

L'ABSENTE

 

 

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Beaucoup de monde au Palais-Bourbon depuis trois jours ; une seule absente : l'Algérie. Les députés français, appelés à se prononcer sur une politique algérienne, ont mis cinq séances à ne pas se prononcer sur trois ordres du jour. Quant au gouvernement, il s'est montré d'abord farouchement déterminé à ne rien définir avant que l'Assemblée ne se soit prononcée. Puis, non moins résolument, il s'est décidé à demander, pour son absence de politique, la confiance d'une Chambre qui cherche dans le dictionnaire le sens des mots dont elle se sert La France, on le voit, continue. Mais, derrière elle, l'Algérie meurt.

On voudrait ne pas accabler des hommes qui se débattent avec nos institutions comme Gilliatt avec la pieuvre gluante. Mais l'heure n'est pas à l'indulgence. L'ordre du jour, pour l'Algérie, c'est le sang. Les trois votes de l'Assemblée vont se payer par de nouvelles morts. Aux bavardages répond le hurlement solitaire des égorgés, au maniement du dictionnaire celui des armes.

Mais qui pense au drame des rappelés, à la solitude des Français d'Algérie, à l'angoisse du peuple arabe ? L'Algérie n'est pas la France, elle n'est même pas l'Algérie, elle est cette terre ignorée, perdue au loin, avec ses indigènes incompréhensibles, ses soldats gênants et ses Français exotiques, dans un brouillard de sang. Elle est l'absente dont le souvenir et l'abandon serrent le cœur de quelques-uns, et dont les autres veulent bien parler, mais à condition qu'elle se taise.

Les leçons les plus récentes ne servent-elles donc à rien ? Les solutions qu'on pouvait envisager avant le 20 août sont déjà dépassées. Les élections nécessaires, et possibles à l'époque, ne s'imaginent plus sans un cessez-le-feu. Le fossé entre les deux populations s'accentue, les extrémistes s'affrontent dans une surenchère de destructions. Seule une politique ferme, clairement définie par un gouvernement et immédiatement mise en oeuvre, pourrait éviter le pire. Mais non ! L'opposition, d'un même élan, accable le gouvernement et félicite le fonctionnaire qui exécute les ordres de ce même gouvernement. Ainsi, la modération impuissante ne cesse de servir les extrêmes et notre histoire continue d'être ce dialogue dément entre des paralytiques et des épileptiques.

Pourtant une chance demeure. Elle est dans une libre confrontation, au cours d'une rencontre décisive, des forces qui sont en présence. Seule, cette franche explication pourrait renverser quelques-unes des barrières qui séparent les Français d'Algérie aussi bien des Arabes que des métropolitains. Et si le dictionnaire et les ordres du jour empêchent notre personnel politique de s'y résoudre, préparons-la du moins autant qu'il sera possible. Je voudrais y contribuer, pour ma part, dans les prochains jours, quelle que soit la difficulté de définir aujourd'hui une position équitable pour tous. Mais qu'importe après tout que les mots manquent ou trébuchent, s'ils parviennent, fugitivement du moins, à ramener parmi nous l'Algérie exilée et la mettre, avec ses plaies, à un ordre du jour dont enfin nous n'ayons pas honte.