XII
Il est temps, pour nous, d’observer ensemble, si vous le voulez
bien, une minute de silence
Il y a exactement 125 ans, à deux ou trois mois près, qu’Albert La Sourdine, le génial inventeur de la minute de silence, s’éteignait sans bruit, dans son discret appartement insonorisé de la place Tagueule à Paris. Pour commémorer ensemble le glorieux souvenir de ce grand Français, je demanderai exceptionnellement aux lecteurs de bien vouloir observer une minute de silence :……………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………({4}1)…………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………. ({5}2)…………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………({6}3)…………………………….………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………… Merci.
C’est en assistant tout à fait par hasard à l’enterrement de saint Eloi, qu’Albert La Sourdine eut l’idée grandiose de la minute de silence qui allait hisser son nom vers les sommets radieux de l’immortalité.
On sait que saint Eloi mourut étouffé dans la culotte du roi Dagobert, au cours d’une surprise-partie mérovingienne assez olé-olé, dans des circonstances fort mystérieuses, car Dagobert n’était pas franc. Lors des obsèques de saint Eloi, les amis du ministre, à peine dessoûlés de la fameuse surprise-partie, suivaient le cercueil en chantant : « Non non non saint Eloi n’est pas mort » (bis). Je ne me rappelle plus très bien le texte dans lequel il est plus ou moins question de la raideur cadavérique partielle du défunt, mais peu importe. « Vous ne pouvez pas la fermer une minute ! » cria alors Albert La Sourdine qui passait par là… Alors, miracle ! Le cortège s’immobilise dans un silence immense, sublime, follement émouvant. Plus personne ne bouge, sauf un clochard que tend sa sébile, car il mande, car il mande encore.
La minute de silence était née. Albert La Sourdine, qui alliait au respect des corbillards un sens inné des affaires, courut aussitôt la déposer à la Société des Auteurs, afin que, chaque fois qu’une minute de silence était diffusée sur les ondes de la radio et de la télévision, il pût toucher quelques maigres écus, grâce auxquels il pouvait voyager de par le monde, afin de divulguer aux quatre vents sa grandiose invention.
Hélas, les gens sont méchants. C’est pourquoi, chaque fois qu’une minute de silence est diffusée à la radio ou à la télévision, les responsables de l’émission, mesquins et jaloux, font tout ce qu’ils peuvent pour l’interrompre avec la dernière grossièreté, sous des prétextes purement fallacieux. Exemple :
(… silence…) « Ah ! Je pense que nous avons un petit problème avec la technique. »
Ou encore :
(… silence…) « Ah ! Il me semble que nous avons un léger incident avec le télécinéma. Allo ? Je vous prie de m’excuser ? Oui ? Ah ! Bien. On me fait savoir que, dans quelques instants, nous serons en mesure de vous diffuser le reportage sur “les Pleureuses du Pirée”, de Raoul Sanglot… Bien. En attendant, dans le cadre de notre série “La télé c’est à moi, j’aurais tort de ne pas en profiter à trois mois des élections” le président de la République est allé fayoter hier auprès des vieux gâteux de l’hospice de Trifouilly-les-Urnes, etc., etc. »
Merci ! Merci à toi, Albert La Sourdine, toi qui as su nimber de tant de dignité les émouvantes cérémonies de nos monuments aux morts ! Merci pour ces grandioses minutes de silence à peine troublées par le bruissement du vent dans les cyprès ou le rot caverneux de quelque adjudant-chef éthylique.
Merci à toi, Albert La Sourdine, toi qui as su prendre ton bâton de pèlerin muet pour aller porter aux quatre coins du monde ton éblouissante trouvaille, afin de répandre jusqu’aux tréfonds des Amériques incultes et de l’Afrique obscurantiste la flamme éteinte du génie français, dont la torche à jamais brandie scintille au firmament de l’esprit. C’est grâce à toi, Albert La Sourdine, que la cérémonie de jonction du lac Érié et du lac Ontario eut un tel éclat, lors de l’inauguration des fameuses chutes du Niagara par le président Albert Lebrun en 1937.
Quand ce grand homme ouvrit d’une main leste la vanne qui allait libérer les eaux en furie, un grand silence d’une minute, à peine troublé par le bruit de la cataracte, étreignit les cœurs et les âmes. C’est en souvenir de ce grand instant que l’on baptisa ainsi ce haut lieu touristique : « Les chut ! Du Niagara. »
C’est grâce à des hommes comme toi, cher Albert La Sourdine, que le vieux royaume des Indes, croulant de faim et d’ennui sous les vieilles coutumes orientales désuètes, retrouva son éclat dans la découverte de la culture occidentale coloniale. Avant la colonisation, quand un maharadjah mourait, des fakirs primitifs et extrêmement vulgaires (ils n’avaient même pas de cravate) poussaient des cris sauvages autour du cercueil tandis que les femmes se frappaient convulsivement la poitrine en criant : « Radjah Hourri Hourri Ratapo » (c’est-à-dire : « Radjah salaud le peuple aura ta peau ! »). Depuis qu’Albert La Sourdine a imposé sa minute de silence aux Indes (par la force, mais c’est le seul langage que ces gens-là comprennent), les obsèques princières ont acquis dans ce pays une dignité remarquable, comme on n’en rencontre que chez nous, à l’enterrement d’Édith Piaf ou de Cloclo, par exemple.
À Calcutta, j’ai assisté moi-même à la cérémonie funèbre de la grande prêtresse Indira Tamère. Tout autour du cercueil, les pleureuses et les pleureurs professionnels avaient été remplacés par des disciples d’Albert La Sourdine, véritables professionnels du silence, qu’à Calcutta on appelle à juste titre les silenciers du Bengale.
En ce qui me concerne, chers lecteurs, je pense qu’il est temps que je la ferme.