Chapitre 35
Longtemps après que les partisans du donneur eurent déserté la ville, que les grondements des moteurs eurent retenti dans le silence comme des appels lointains et désespérés, les Aquariotes demeurèrent serrés autour d’Irwan, transis par l’humidité glaciale et leur propre inquiétude. Le peuple de l’eau s’était séparé pour la première fois de son histoire, et ils ne pouvaient s’empêcher de penser qu’ils avaient peut-être fait le mauvais choix, qu’ils auraient dû suivre leur femme, leur mari, leurs enfants, leurs parents, leurs amis…
Ils attendaient des paroles de réconfort de leur vénéré père, mais celui-ci, courbé, comme incapable de supporter le poids de sa couverture, ne disait pas un mot, pire même, semblait harcelé par les doutes, les regrets et les remords. Leurs certitudes se dissipaient dans le brouillard morose qui buvait les maisons environnantes et le toit de l’église. Ils se retrouvaient sans donneur, sans guérisseuse, le bruit ayant couru que deux hommes guidés par Jean s’étaient introduits dans la maison de Raïma et l’avaient transportée dans les ateliers souterrains. Ils avaient gardé avec eux deux sourciers, une jeune femme et un adolescent, une petite consolation dans un monde où la capture de l’eau revêtait une telle importance, mais un ressort était brisé, ils étaient amputés d’une partie d’eux-mêmes, ils souffraient déjà du manque.
Sans parler de la dispersion des familles, dont, la veille, ils avaient pourtant célébré l’importance. Sans parler des souffrances qui viendraient les harceler lorsqu’ils auraient regagné leurs maisons et qu’ils prendraient conscience des gouffres creusés par le départ des êtres chers.
« On devrait peut-être descendre à l’entrée du tunnel, pour vérifier, dit un homme.
– Vérifier quoi ? glapit Irwan. Vous avez décidé de rester ici, vous savez donc que ces histoires de légions ne sont que des fables ! Assumez votre choix ! Et rentrez chez vous. Nous nous réunirons au début de l’après-midi pour dresser l’inventaire complet des ressources. »
Ils se dispersèrent sans un mot dans les rues qui partaient de la place. Quelques hommes décidèrent cependant de se rendre au tunnel d’accès et se retrouvèrent dans la partie basse de la ville après avoir effectué un détour pour se mettre à l’abri du regard inquisiteur de leur vénéré père.
Seul devant l’église, Irwan attendit encore quelques minutes avant de regagner sa maison. Il lui semblait détecter dans la brume la présence d’un danger. Il n’avait pas le don de clairvoyance, mais suffisamment d’expérience pour ressentir le calme annonciateur d’une tempête. Il aurait préféré mourir plutôt que de reconnaître ses torts devant son peuple et, pourtant, il savait qu’il avait commis une erreur. Certes, ce n’était pas la première depuis qu’il avait accédé aux responsabilités, mais celle-ci risquait d’avoir des conséquences dramatiques. Il avait l’impression d’être orphelin depuis la mort de Katwrinn, la conseillère de l’ombre, la stratège avisée du conseil. Ni lui ni Gwenuver n’avaient suffisamment d’envergure pour conduire les derniers hommes vers un avenir meilleur, ou seulement moins moche. Solman, en s’affranchissant de ses pères et mères, était devenu un guide, un rival, et, comme tous ses rivaux, Irwan n’avait eu qu’une idée en tête, obsessionnelle : l’éliminer. Il lui fallait régner, jouir par tous les moyens de cette ivresse inouïe que procure le pouvoir. L’amour physique était si peu de chose en comparaison de la puissance d’un père du peuple, du vertige qu’on ressent à exercer son droit de vie et de mort sur ses sujets. Sur ses… créatures. Oui, on ne pouvait le décrire qu’en termes divins, ou diaboliques, ce qui revenait au même.
Il fut soudain rattrapé par la peur, respiration haute, saccadée, rythme cardiaque précipité, ventre et gorge noués. La mort n’était pas inéluctable dans ce lieu qui avait déjà servi de tombe aux soldats de la Troisième Guerre mondiale. Il était encore temps de se lancer sur les traces du groupe de Solman, de fuir par la galerie de secours dont avait parlé Moram. Avec leur habitude du nomadisme, des départs précipités, il ne faudrait qu’une heure, deux au grand maximum, aux Aquariotes pour préparer les camions, les voitures, les remorques, les réserves de vivres, de bois, de couvertures et d’armes. Il devait d’abord en référer à Gwenuver, unir ses forces à celles de sa vieille complice pour renverser la vapeur, pour réparer sa faute…
Leur faute.
Il se défit de la couverture, traversa la place au pas de course, s’élança sans ralentir dans une rue perpendiculaire à la place, la remonta sur une cinquantaine de mètres, gravit à la volée les marches du vieil escalier de pierre, poussa la porte métallique restée entrouverte et s’engouffra dans la pièce principale, le souffle court, les yeux voilés de rouge.
« Gwenuver ! Gwenuver ! »
Le silence glacial lui hérissa les cheveux et la peau. Le feu s’était éteint dans les deux poêles. Un murmure à peine audible traversa le plancher de béton.
« Gwenuver… »
Il se rendit compte que quelqu’un avait ouvert une caisse pendant son absence. La caisse où ils avaient rangé… le pistolet fourni par les intendants. Fou d’angoisse, il se rua dans l’escalier qui donnait sur le palier du premier étage et se précipita dans la chambre de Gwenuver.
Il la découvrit allongée sur le lit, nue, d’une blancheur de craie, les jambes écartées, les mains crispées sur un objet poissé de sang. Il eut besoin de quelques secondes pour identifier le pistolet et comprendre qu’elle s’était tiré une balle dans le vagin. Elle remuait encore, faiblement, et de sa bouche entrouverte s’échappaient des râles entrecoupés de gargouillis.
Horrifié, Irwan s’agenouilla à côté du lit.
« Gwenuver… »
Il lisait une souffrance indescriptible dans ses yeux entrouverts. Impossible, en revanche, de deviner si elle était consciente de sa présence ou si elle avait définitivement coupé les ponts avec la réalité. Le sang avait débordé du lit et s’était répandu en abondance sur le plancher. Il avait autrefois tenu ce corps dans ses bras, et, même s’il ne l’avait pas aimé, il s’était repu de sa vigueur maladroite, de la générosité de ses formes, de la tendresse de sa peau. Il était désormais le dernier survivant du conseil aquariote, le dernier de cette phalange qui avait gouverné sans partage sur le peuple aquariote pendant des années, sur l’ensemble des peuples nomades puisque tous dépendaient des livraisons d’eau. Il se releva, chancelant, les yeux rivés sur les seins lourds et affaissés de chaque côté du torse, sur le bas-ventre et les cuisses maculés de sang. Il ne pouvait plus rien pour elle, sinon lui épargner une trop longue agonie. Il saisit un oreiller et, secoué par les sanglots, il l’appliqua sur le visage de Gwenuver et appuya de tout son poids afin de lui boucher hermétiquement les narines et la bouche. Elle se débattit au bout de quelques secondes, agita les jambes, lâcha le pistolet, fut ballottée par une série de spasmes qui firent grincer les ressorts du lit, puis ses bras se relâchèrent et retombèrent avec une légèreté de plume le long de son corps. Son bassin resta basculé vers le haut et ses jambes écartées, repliées, dans la position d’une femme en train d’accoucher. Irwan la pleura un long moment, penché au-dessus du lit. Il prit conscience qu’il pleurait davantage sur lui que sur elle. Qu’avait-il connu d’elle, de cette femme qui avait ployé sous son poids, sinon qu’elle l’avait manipulé depuis le début en flattant son ambition, son orgueil ? Il était seul, désormais, à porter le fardeau de leurs fautes.
Des aboiements, des bruits de pas, des cris retentirent dans les rues. Il frissonna, lâcha l’oreiller et sortit de la chambre après un bref coup d’œil sur le visage enfin apaisé de Gwenuver. Il n’avait pas encore descendu l’escalier que la porte d’entrée claqua contre le mur et livra passage à deux jeunes femmes aux yeux agrandis par la frayeur et la colère. Une pensée, incongrue dans ces circonstances, lui traversa l’esprit : il aurait dû prendre le temps de se rhabiller pour ne pas se présenter devant elles en pyjama.
« Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il en dévalant les dernières marches.
– Le donneur avait raison, père ! cria l’une d’elles.
– Une nuée d’insectesGM ! » hurla l’autre.
Elles non plus n’avaient pas eu le temps de s’habiller. Leurs chemises de nuit et leurs chaussettes tire-bouchonnées dépassaient du bas de leur manteau. La transpiration et les larmes collaient leurs cheveux emmêlés à leurs joues, à leurs mentons, à leurs cous. Elles le fixaient à présent comme un monstre, et c’est ce qu’il était, un monstre enfin démasqué, enfin débusqué.
« Les chiens mangent les cadavres, sanglota l’une.
– Comment comptes-tu nous tirer de là, père ? » cracha l’autre.
Il ne répondit pas. Il n’y avait rien à répondre, sinon qu’ils étaient perdus. Il ne servait à rien non plus de leur demander pardon, ils partiraient dans l’autre monde avec sa malédiction.
« La piqûre des insectesGM tue en quelques secondes, reprit la deuxième. Mes enfants sont morts, mon mari est mort. Avant de mourir, je veux m’assurer que ni toi ni cette garce de Gwenuver n’en réchapperont. »
Elle aurait pu être jolie sans la haine qui lui incendiait les yeux et dévastait ses traits. Elle tira un pistolet de la poche de son manteau et le braqua sur Irwan, qui n’esquissa pas un geste.
« Pas la peine de tuer Gwenuver… » Il eut l’impression que sa voix ne lui appartenait déjà plus. « Elle s’en est chargée elle-même. »
La femme fit feu, mais, comme elle tremblait de tous ses membres, elle l’atteignit au-dessus du genou. Il tomba en arrière, sur les premières marches, aux prises avec une douleur aiguë qui le baigna de sueur froide. Elle tira une deuxième balle qui miaula sur le béton du mur, et une troisième qui lui frôla les cheveux. Puis il les vit toutes les deux lever les bras et essayer de chasser les points brillants qui vibrionnaient autour de leurs têtes.
Les insectesGM s’étaient invités par la porte entrouverte et se répandaient dans la maison à la recherche de leurs proies. Si sa compagne s’affaissa sans un bruit, la femme au pistolet eut le temps de faire quelques pas avant de s’effondrer non loin d’Irwan. Il distingua alors les tueurs agglutinés autour de sa bouche, de ses narines et de ses oreilles. Des insectes rouges, d’une espèce inconnue, un peu plus gros que les moustiques des marais, un peu moins que les mouches. Quelques-uns ne bougeaient plus, comme s’ils avaient été programmés pour ne vivre que le temps d’une attaque, d’un baiser mortel. Quelle armée était assez puissante pour fabriquer des soldats-suicide de cette efficacité, de cette qualité ? L’intelligence dont parlait Solman était encore plus redoutable qu’il ne le pensait. Les autres, les Aquariotes qui avaient eu la sagesse d’écouter leur donneur, avaient seulement gagné un sursis. Elle ne leur laisserait aucune chance.
De petites pattes se promenèrent sur le front et le cou d’Irwan. Il eut encore le temps d’apercevoir les formes noires et bondissantes de chiens sauvages avant qu’un premier dard ne s’enfonce dans sa chair avec une délicatesse soyeuse, ironique.
Les camions roulaient au pas dans la galerie, parfois si étroite que les flancs des citernes en raclaient les parois. Solman avait exigé qu’on en condamne l’entrée après le passage du dernier des trente camions. À Moram, qui avait émis des réserves sur cette mesure, « une perte de temps, une vengeance mesquine et inutile contre ceux qui sont restés dans la ville… », il avait expliqué qu’ils devaient à tout prix empêcher les insectes et les chiens de se lancer sur leurs traces. Une trentaine d’hommes avaient donc remonté le mur de brique démoli par Wolf et Ismahil et l’avaient doublé d’un deuxième ouvrage de pierres, cimentées par un mortier de terre et d’une chaux grossière troquée par le peuple capriote.
« Combien de kilomètres est-ce qu’on a parcourus ? demanda Solman.
– À peine six, répondit Moram. On se traîne pire que des limaces. »
Ils s’étaient installés tous les deux dans la cabine du camion de tête, un véhicule en bien meilleur état que celui de Chak. La ventilation du chauffage n’empestait pas cette odeur d’huile chaude qui finissait par peser sur l’estomac. Le pare-brise était intact, n’étaient-ce, sur la première couche de verre, les cavités étoilées occasionnées par les averses de grêlons, les projections de cailloux ou les impacts des balles. Les irrégularités du sol de terre battue imprimaient à la cabine d’incessantes oscillations qui brinquebalaient Solman d’un bord à l’autre de la banquette passagers. Les vibrations engendraient parfois des chutes de pierres sans gravité et soulevaient une poussière dense sur laquelle butaient les faisceaux des phares.
« Six, c’est pas si mal, dit Solman. Assez, en tout cas, pour semer les insectes et les chiens.
– Tu crois ça ? Ces bestioles n’ont rien d’ordinaire, c’est toi qui l’as dit. Et puis, imagine que cette galerie ne donne sur nulle part, qu’on tombe sur un cul-de-sac… Y a pas la réponse, là-dedans ? »
Son index désignait la tête de Solman, qui eut une moue expressive : non, le donneur n’était pas un magicien, non, il n’avait pas la réponse à toutes les questions, la solution à tous les problèmes.
« Et les autres ? reprit Moram. Ceux qui ont refusé de nous suivre ? Tu crois qu’ils sont… »
Solman acquiesça d’un hochement de tête. À cette question il pouvait apporter une réponse. Depuis quelques minutes, une tristesse amère se diffusait en lui comme un lent poison : elle coulait d’une source sombre, froide, la mort des sept ou huit cents Aquariotes restés en arrière, condamnés par leurs peurs et leurs haines. Il espérait qu’ils avaient trouvé la paix pour ce voyage dans l’au-delà, mais que savait-on de la mort ? Que savait-on du sort de l’âme après l’abandon de la dépouille corporelle ? Suffisait-il de partir pour échapper à la loi de l’espace et du temps ? Mère Gwenuver veillait-elle sur lui, de là-haut, ou s’était-elle enfuie comme une voleuse d’une terre dont elle avait contribué à la ruine ? Que faisait père Irwan maintenant qu’il n’avait plus de mèche à remonter ni de peuple à garder ? Et les autres, qu’emportaient-ils comme souvenirs de leur passage dans ce monde de fureur et de sang ?
Il n’avait qu’une façon d’adoucir la douleur de la séparation : oublier les rancunes, les traiter en frères, les accompagner de sa compassion, de son amour, les aider peut-être à surmonter leurs frayeurs et à franchir le seuil.
« Merde, c’est leur faute aussi… » commença Moram.
Il se mordit les lèvres lorsqu’il vit les larmes rouler sur les joues du donneur. Il se concentra sur la conduite, une occupation plutôt fastidieuse à une allure de moins de dix kilomètres-heure. La lumière des phares ricochait sur les saillies rocheuses hérissant les parois et la voûte. De temps à autre, on distinguait une poutrelle métallique rouillée, gondolée, posée en travers, un étai provisoire qui résistait à la poussée de la terre depuis près de cent ans.
Moram ne comprenait pas pourquoi Solman pleurait des gens qui l’avaient chassé de leur cœur comme le pire des criminels. Lui n’avait laissé aucun être cher là-bas, pas d’enfants, pas de femme, pas de parents ni même de cousins. Bien qu’elles ne se connaissent pas, ou qu’elles ne sachent pas qu’elles se partageaient le même amant, ses maîtresses l’avaient suivi toutes les deux, l’une avec son mari, l’autre sans. Plutôt flatteur pour sa vanité, mais il lui faudrait multiplier les précautions pour continuer de les voir l’une à l’insu de l’autre dans un convoi réduit à trente camions… Il respecta le chagrin de Solman, immense à en juger par les larmes qui ruisselaient sur ses joues comme deux rivières gonflées par les pluies. Il lui était d’autant plus facile d’accepter la différence du donneur qu’il ne l’enviait pas, qu’il n’aurait pas échangé leurs rôles pour toute l’eau pure du monde.
Ils roulèrent en silence jusqu’à ce qu’une sirène retentisse par trois fois et que le convoi s’arrête. La galerie s’était affaissée quatre cents mètres en arrière. L’éboulement avait défoncé le toit d’une voiture, emprisonné sa vingtaine de passagers dans un amoncellement de terre, de pierres, de ferraille, et obstrué partiellement le passage. Éclairés par les phares, communiquant par cris, ils s’attelèrent à la tâche de chaque côté de l’éboulis, dégagèrent onze rescapés, six blessés et deux cadavres, une vieille femme au crâne défoncé par une pierre et un enfant de trois ans étouffé par la terre. Alertée par Glenn, Raïma tint à se lever malgré son extrême faiblesse pour porter les premiers secours aux blessés allongés sur des couvertures. Solman, Moram, Wolf et la plupart des hommes avaient noué un masque de tissu en bas de leur visage pour filtrer l’âpre odeur de moisissure. Les grondements sourds du ventre de la terre préludaient à de nouveaux écroulements. Une heure supplémentaire leur fut nécessaire pour déblayer la galerie, étayer la voûte et consolider les parois. Avec l’accord des familles, ils enterrèrent les deux corps côte à côte, puis, après une brève prière, ils remontèrent dans les camions et les voitures.
Juste avant de se remettre en route, Kadija sortit de la voiture accrochée au véhicule de tête et s’introduisit dans la cabine. Surpris, et ravi, Solman se poussa pour lui ménager une large place sur la banquette. Tout en actionnant le démarreur, Moram accorda à la jeune femme un regard admiratif, intrigué et courroucé. Il avait pris goût aux tête-à-tête avec le donneur. Non qu’il se fît des illusions sur lui-même, sur ses propres capacités, ou encore qu’il aspirât à changer de condition, mais il avait l’impression de côtoyer l’exceptionnel, d’être admis par effraction dans le cénacle où se décidait l’avenir des derniers hommes, et il devinait que la présence de cette fille l’exclurait du monde de Solman, le renverrait à cette solitude mélancolique que ne parvenaient pas à distraire les attentions de ses maîtresses.
Il but une gorgée de kaoua directement au goulot du thermos, embraya et accéléra avec une brutalité révélatrice de sa frustration. Le grondement du moteur enfla dans la galerie noyée de poussière. Les trépidations des camions provoquaient des effritements qui pouvaient à tout moment dégénérer en effondrements.