Longtemps après que les partisans du
donneur eurent déserté la ville, que les grondements des moteurs
eurent retenti dans le silence comme des appels lointains et
désespérés, les Aquariotes demeurèrent serrés autour d’Irwan,
transis par l’humidité glaciale et leur propre inquiétude. Le
peuple de l’eau s’était séparé pour la première fois de son
histoire, et ils ne pouvaient s’empêcher de penser qu’ils avaient
peut-être fait le mauvais choix, qu’ils auraient dû suivre leur
femme, leur mari, leurs enfants, leurs parents, leurs amis…
Ils attendaient des paroles de réconfort
de leur vénéré père, mais celui-ci, courbé, comme incapable de
supporter le poids de sa couverture, ne disait pas un mot, pire
même, semblait harcelé par les doutes, les regrets et les remords.
Leurs certitudes se dissipaient dans le brouillard morose qui
buvait les maisons environnantes et le toit de l’église. Ils se
retrouvaient sans donneur, sans guérisseuse, le bruit ayant couru
que deux hommes guidés par Jean s’étaient introduits dans la maison
de Raïma et l’avaient transportée dans les ateliers souterrains.
Ils avaient gardé avec eux deux sourciers, une jeune femme et un
adolescent, une petite consolation dans un monde où la capture de
l’eau revêtait une telle importance, mais un ressort était brisé,
ils étaient amputés d’une partie d’eux-mêmes, ils souffraient déjà
du manque.
Sans parler de la dispersion des familles,
dont, la veille, ils avaient pourtant célébré l’importance. Sans
parler des souffrances qui viendraient les harceler lorsqu’ils
auraient regagné leurs maisons et qu’ils
prendraient conscience des gouffres creusés par le départ des êtres
chers.
« On devrait peut-être descendre à
l’entrée du tunnel, pour vérifier, dit un homme.
– Vérifier quoi ? glapit Irwan.
Vous avez décidé de rester ici, vous savez donc que ces histoires
de légions ne sont que des fables ! Assumez votre choix !
Et rentrez chez vous. Nous nous réunirons au début de l’après-midi
pour dresser l’inventaire complet des ressources. »
Ils se dispersèrent sans un mot dans les
rues qui partaient de la place. Quelques hommes décidèrent
cependant de se rendre au tunnel d’accès et se retrouvèrent dans la
partie basse de la ville après avoir effectué un détour pour se
mettre à l’abri du regard inquisiteur de leur vénéré père.
Seul devant l’église, Irwan attendit
encore quelques minutes avant de regagner sa maison. Il lui
semblait détecter dans la brume la présence d’un danger. Il n’avait
pas le don de clairvoyance, mais suffisamment d’expérience pour
ressentir le calme annonciateur d’une tempête. Il aurait préféré
mourir plutôt que de reconnaître ses torts devant son peuple et,
pourtant, il savait qu’il avait commis une erreur. Certes, ce
n’était pas la première depuis qu’il avait accédé aux
responsabilités, mais celle-ci risquait d’avoir des conséquences
dramatiques. Il avait l’impression d’être orphelin depuis la mort
de Katwrinn, la conseillère de l’ombre, la stratège avisée du
conseil. Ni lui ni Gwenuver n’avaient suffisamment d’envergure pour
conduire les derniers hommes vers un avenir meilleur, ou seulement
moins moche. Solman, en s’affranchissant de ses pères et mères,
était devenu un guide, un rival, et, comme tous ses rivaux, Irwan
n’avait eu qu’une idée en tête, obsessionnelle : l’éliminer.
Il lui fallait régner, jouir par tous les moyens de cette ivresse
inouïe que procure le pouvoir. L’amour physique était si peu de
chose en comparaison de la puissance d’un père du peuple, du
vertige qu’on ressent à exercer son droit de vie et de mort sur ses
sujets. Sur ses… créatures. Oui, on ne pouvait le décrire qu’en
termes divins, ou diaboliques, ce qui revenait au même.
Il fut soudain rattrapé par la peur,
respiration haute, saccadée, rythme cardiaque précipité, ventre et
gorge noués. La mort n’était pas inéluctable
dans ce lieu qui avait déjà servi de tombe aux soldats de la
Troisième Guerre mondiale. Il était encore temps de se lancer sur
les traces du groupe de Solman, de fuir par la galerie de secours
dont avait parlé Moram. Avec leur habitude du nomadisme, des
départs précipités, il ne faudrait qu’une heure, deux au grand
maximum, aux Aquariotes pour préparer les camions, les voitures,
les remorques, les réserves de vivres, de bois, de couvertures et
d’armes. Il devait d’abord en référer à Gwenuver, unir ses forces à
celles de sa vieille complice pour renverser la vapeur, pour
réparer sa faute…
Leur faute.
Il se défit de la couverture, traversa la
place au pas de course, s’élança sans ralentir dans une rue
perpendiculaire à la place, la remonta sur une cinquantaine de
mètres, gravit à la volée les marches du vieil escalier de pierre,
poussa la porte métallique restée entrouverte et s’engouffra dans
la pièce principale, le souffle court, les yeux voilés de
rouge.
« Gwenuver !
Gwenuver ! »
Le silence glacial lui hérissa les cheveux
et la peau. Le feu s’était éteint dans les deux poêles. Un murmure
à peine audible traversa le plancher de béton.
« Gwenuver… »
Il se rendit compte que quelqu’un avait
ouvert une caisse pendant son absence. La caisse où ils avaient
rangé… le pistolet fourni par les intendants. Fou d’angoisse, il se
rua dans l’escalier qui donnait sur le palier du premier étage et
se précipita dans la chambre de Gwenuver.
Il la découvrit allongée sur le lit, nue,
d’une blancheur de craie, les jambes écartées, les mains crispées
sur un objet poissé de sang. Il eut besoin de quelques secondes
pour identifier le pistolet et comprendre qu’elle s’était tiré une
balle dans le vagin. Elle remuait encore, faiblement, et de sa
bouche entrouverte s’échappaient des râles entrecoupés de
gargouillis.
Horrifié, Irwan s’agenouilla à côté du
lit.
« Gwenuver… »
Il lisait une souffrance indescriptible
dans ses yeux entrouverts. Impossible, en revanche, de deviner si
elle était consciente de sa présence ou si elle avait
définitivement coupé les ponts avec la réalité. Le sang avait débordé du lit et s’était répandu en
abondance sur le plancher. Il avait autrefois tenu ce corps dans
ses bras, et, même s’il ne l’avait pas aimé, il s’était repu de sa
vigueur maladroite, de la générosité de ses formes, de la tendresse
de sa peau. Il était désormais le dernier survivant du conseil
aquariote, le dernier de cette phalange qui avait gouverné sans
partage sur le peuple aquariote pendant des années, sur l’ensemble
des peuples nomades puisque tous dépendaient des livraisons d’eau.
Il se releva, chancelant, les yeux rivés sur les seins lourds et
affaissés de chaque côté du torse, sur le bas-ventre et les cuisses
maculés de sang. Il ne pouvait plus rien pour elle, sinon lui
épargner une trop longue agonie. Il saisit un oreiller et, secoué
par les sanglots, il l’appliqua sur le visage de Gwenuver et appuya
de tout son poids afin de lui boucher hermétiquement les narines et
la bouche. Elle se débattit au bout de quelques secondes, agita les
jambes, lâcha le pistolet, fut ballottée par une série de spasmes
qui firent grincer les ressorts du lit, puis ses bras se
relâchèrent et retombèrent avec une légèreté de plume le long de
son corps. Son bassin resta basculé vers le haut et ses jambes
écartées, repliées, dans la position d’une femme en train
d’accoucher. Irwan la pleura un long moment, penché au-dessus du
lit. Il prit conscience qu’il pleurait davantage sur lui que sur
elle. Qu’avait-il connu d’elle, de cette femme qui avait ployé sous
son poids, sinon qu’elle l’avait manipulé depuis le début en
flattant son ambition, son orgueil ? Il était seul, désormais,
à porter le fardeau de leurs fautes.
Des aboiements, des bruits de pas, des
cris retentirent dans les rues. Il frissonna, lâcha l’oreiller et
sortit de la chambre après un bref coup d’œil sur le visage enfin
apaisé de Gwenuver. Il n’avait pas encore descendu l’escalier que
la porte d’entrée claqua contre le mur et livra passage à deux
jeunes femmes aux yeux agrandis par la frayeur et la colère. Une
pensée, incongrue dans ces circonstances, lui traversa
l’esprit : il aurait dû prendre le temps de se rhabiller pour
ne pas se présenter devant elles en pyjama.
« Qu’est-ce qui se passe ?
demanda-t-il en dévalant les dernières marches.
– Le donneur avait raison,
père ! cria l’une d’elles.
– Une nuée
d’insectesGM ! » hurla l’autre.
Elles non plus n’avaient pas eu le temps
de s’habiller. Leurs chemises de nuit et leurs chaussettes
tire-bouchonnées dépassaient du bas de leur manteau. La
transpiration et les larmes collaient leurs cheveux emmêlés à leurs
joues, à leurs mentons, à leurs cous. Elles le fixaient à présent
comme un monstre, et c’est ce qu’il était, un monstre enfin
démasqué, enfin débusqué.
« Les chiens mangent les cadavres,
sanglota l’une.
– Comment comptes-tu nous tirer de
là, père ? » cracha l’autre.
Il ne répondit pas. Il n’y avait rien à
répondre, sinon qu’ils étaient perdus. Il ne servait à rien non
plus de leur demander pardon, ils partiraient dans l’autre monde
avec sa malédiction.
« La piqûre des insectesGM
tue en quelques secondes, reprit la deuxième. Mes enfants sont
morts, mon mari est mort. Avant de mourir, je veux m’assurer que ni
toi ni cette garce de Gwenuver n’en réchapperont. »
Elle aurait pu être jolie sans la haine
qui lui incendiait les yeux et dévastait ses traits. Elle tira un
pistolet de la poche de son manteau et le braqua sur Irwan, qui
n’esquissa pas un geste.
« Pas la peine de tuer
Gwenuver… » Il eut l’impression que sa voix ne lui appartenait
déjà plus. « Elle s’en est chargée elle-même. »
La femme fit feu, mais, comme elle
tremblait de tous ses membres, elle l’atteignit au-dessus du genou.
Il tomba en arrière, sur les premières marches, aux prises avec une
douleur aiguë qui le baigna de sueur froide. Elle tira une deuxième
balle qui miaula sur le béton du mur, et une troisième qui lui
frôla les cheveux. Puis il les vit toutes les deux lever les bras
et essayer de chasser les points brillants qui vibrionnaient autour
de leurs têtes.
Les insectesGM s’étaient
invités par la porte entrouverte et se répandaient dans la maison à
la recherche de leurs proies. Si sa compagne s’affaissa sans un
bruit, la femme au pistolet eut le temps de faire quelques pas
avant de s’effondrer non loin d’Irwan. Il distingua alors les
tueurs agglutinés autour de sa bouche, de ses narines et de ses
oreilles. Des insectes rouges, d’une espèce inconnue, un peu plus
gros que les moustiques des marais, un peu moins que les mouches.
Quelques-uns ne bougeaient plus, comme s’ils avaient été programmés
pour ne vivre que le temps d’une attaque, d’un baiser mortel. Quelle armée était assez puissante pour fabriquer des
soldats-suicide de cette efficacité, de cette qualité ?
L’intelligence dont parlait Solman était encore plus redoutable
qu’il ne le pensait. Les autres, les Aquariotes qui avaient eu la
sagesse d’écouter leur donneur, avaient seulement gagné un sursis.
Elle ne leur laisserait aucune chance.
De petites pattes se promenèrent sur le
front et le cou d’Irwan. Il eut encore le temps d’apercevoir les
formes noires et bondissantes de chiens sauvages avant qu’un
premier dard ne s’enfonce dans sa chair avec une délicatesse
soyeuse, ironique.
Les camions roulaient au pas dans la
galerie, parfois si étroite que les flancs des citernes en
raclaient les parois. Solman avait exigé qu’on en condamne l’entrée
après le passage du dernier des trente camions. À Moram, qui avait
émis des réserves sur cette mesure, « une perte de temps, une
vengeance mesquine et inutile contre ceux qui sont restés dans la
ville… », il avait expliqué qu’ils devaient à tout prix
empêcher les insectes et les chiens de se lancer sur leurs traces.
Une trentaine d’hommes avaient donc remonté le mur de brique démoli
par Wolf et Ismahil et l’avaient doublé d’un deuxième ouvrage de
pierres, cimentées par un mortier de terre et d’une chaux grossière
troquée par le peuple capriote.
« Combien de kilomètres est-ce qu’on
a parcourus ? demanda Solman.
– À peine six, répondit Moram. On se
traîne pire que des limaces. »
Ils s’étaient installés tous les deux dans
la cabine du camion de tête, un véhicule en bien meilleur état que
celui de Chak. La ventilation du chauffage n’empestait pas cette
odeur d’huile chaude qui finissait par peser sur l’estomac. Le
pare-brise était intact, n’étaient-ce, sur la première couche de
verre, les cavités étoilées occasionnées par les averses de
grêlons, les projections de cailloux ou les impacts des balles. Les
irrégularités du sol de terre battue imprimaient à la cabine
d’incessantes oscillations qui brinquebalaient Solman d’un bord à
l’autre de la banquette passagers. Les vibrations engendraient
parfois des chutes de pierres sans gravité et soulevaient une
poussière dense sur laquelle butaient les faisceaux des
phares.
« Six, c’est pas si mal, dit Solman.
Assez, en tout cas, pour semer les insectes et les chiens.
– Tu crois ça ? Ces bestioles
n’ont rien d’ordinaire, c’est toi qui l’as dit. Et puis, imagine
que cette galerie ne donne sur nulle part, qu’on tombe sur un
cul-de-sac… Y a pas la réponse, là-dedans ? »
Son index désignait la tête de Solman, qui
eut une moue expressive : non, le donneur n’était pas un
magicien, non, il n’avait pas la réponse à toutes les questions, la
solution à tous les problèmes.
« Et les autres ? reprit Moram.
Ceux qui ont refusé de nous suivre ? Tu crois qu’ils
sont… »
Solman acquiesça d’un hochement de tête. À
cette question il pouvait apporter une réponse. Depuis quelques
minutes, une tristesse amère se diffusait en lui comme un lent
poison : elle coulait d’une source sombre, froide, la mort des
sept ou huit cents Aquariotes restés en arrière, condamnés par
leurs peurs et leurs haines. Il espérait qu’ils avaient trouvé la
paix pour ce voyage dans l’au-delà, mais que savait-on de la
mort ? Que savait-on du sort de l’âme après l’abandon de la
dépouille corporelle ? Suffisait-il de partir pour échapper à
la loi de l’espace et du temps ? Mère Gwenuver veillait-elle
sur lui, de là-haut, ou s’était-elle enfuie comme une voleuse d’une
terre dont elle avait contribué à la ruine ? Que faisait père
Irwan maintenant qu’il n’avait plus de mèche à remonter ni de
peuple à garder ? Et les autres, qu’emportaient-ils comme
souvenirs de leur passage dans ce monde de fureur et de
sang ?
Il n’avait qu’une façon d’adoucir la
douleur de la séparation : oublier les rancunes, les traiter
en frères, les accompagner de sa compassion, de son amour, les
aider peut-être à surmonter leurs frayeurs et à franchir le
seuil.
« Merde, c’est leur faute
aussi… » commença Moram.
Il se mordit les lèvres lorsqu’il vit les
larmes rouler sur les joues du donneur. Il se concentra sur la
conduite, une occupation plutôt fastidieuse à une allure de moins
de dix kilomètres-heure. La lumière des phares ricochait sur les
saillies rocheuses hérissant les parois et la voûte. De temps à
autre, on distinguait une poutrelle métallique rouillée, gondolée,
posée en travers, un étai provisoire qui résistait à la poussée de
la terre depuis près de cent ans.
Moram ne comprenait pas pourquoi Solman
pleurait des gens qui l’avaient chassé de leur cœur comme le pire
des criminels. Lui n’avait laissé aucun être cher là-bas, pas
d’enfants, pas de femme, pas de parents ni même de cousins. Bien
qu’elles ne se connaissent pas, ou qu’elles ne sachent pas qu’elles
se partageaient le même amant, ses maîtresses l’avaient suivi
toutes les deux, l’une avec son mari, l’autre sans. Plutôt flatteur
pour sa vanité, mais il lui faudrait multiplier les précautions
pour continuer de les voir l’une à l’insu de l’autre dans un convoi
réduit à trente camions… Il respecta le chagrin de Solman, immense
à en juger par les larmes qui ruisselaient sur ses joues comme deux
rivières gonflées par les pluies. Il lui était d’autant plus facile
d’accepter la différence du donneur qu’il ne l’enviait pas, qu’il
n’aurait pas échangé leurs rôles pour toute l’eau pure du
monde.
Ils roulèrent en silence jusqu’à ce qu’une
sirène retentisse par trois fois et que le convoi s’arrête. La
galerie s’était affaissée quatre cents mètres en arrière.
L’éboulement avait défoncé le toit d’une voiture, emprisonné sa
vingtaine de passagers dans un amoncellement de terre, de pierres,
de ferraille, et obstrué partiellement le passage. Éclairés par les
phares, communiquant par cris, ils s’attelèrent à la tâche de
chaque côté de l’éboulis, dégagèrent onze rescapés, six blessés et
deux cadavres, une vieille femme au crâne défoncé par une pierre et
un enfant de trois ans étouffé par la terre. Alertée par Glenn,
Raïma tint à se lever malgré son extrême faiblesse pour porter les
premiers secours aux blessés allongés sur des couvertures. Solman,
Moram, Wolf et la plupart des hommes avaient noué un masque de
tissu en bas de leur visage pour filtrer l’âpre odeur de
moisissure. Les grondements sourds du ventre de la terre
préludaient à de nouveaux écroulements. Une heure supplémentaire
leur fut nécessaire pour déblayer la galerie, étayer la voûte et
consolider les parois. Avec l’accord des familles, ils enterrèrent
les deux corps côte à côte, puis, après une brève prière, ils
remontèrent dans les camions et les voitures.
Juste avant de se remettre en route,
Kadija sortit de la voiture accrochée au véhicule de tête et
s’introduisit dans la cabine. Surpris, et ravi, Solman se poussa
pour lui ménager une large place sur la banquette. Tout en
actionnant le démarreur, Moram accorda à la jeune femme un regard
admiratif, intrigué et courroucé. Il avait pris goût aux tête-à-tête avec le donneur. Non qu’il se fît des
illusions sur lui-même, sur ses propres capacités, ou encore qu’il
aspirât à changer de condition, mais il avait l’impression de
côtoyer l’exceptionnel, d’être admis par effraction dans le cénacle
où se décidait l’avenir des derniers hommes, et il devinait que la
présence de cette fille l’exclurait du monde de Solman, le
renverrait à cette solitude mélancolique que ne parvenaient pas à
distraire les attentions de ses maîtresses.
Il but une gorgée de kaoua directement au
goulot du thermos, embraya et accéléra avec une brutalité
révélatrice de sa frustration. Le grondement du moteur enfla dans
la galerie noyée de poussière. Les trépidations des camions
provoquaient des effritements qui pouvaient à tout moment dégénérer
en effondrements.