Gwenuver resserra les pans de sa robe de
chambre sur ses jambes.
Lorsqu’il était revenu de la maison de
Raïma, son amant des jours maigres avait exceptionnellement
souhaité prendre un bain pour, selon ses propres paroles, se
purifier du contact avec le corps transgénosé et puant de la
guérisseuse. Allongée sur le lit, perdue dans ses pensées, Gwenuver
l’avait vaguement entendu remplir les casseroles d’eau, les poser
sur les deux poêles, puis, quelques minutes plus tard, en verser le
contenu dans la baignoire de la salle de bains du
rez-de-chaussée.
Le son continu d’une sirène avait brisé le
silence de la maison et provoqué une soudaine effervescence dans
les rues proches. Irwan s’était précipité dehors après avoir jeté
une couverture de laine sur ses épaules. Le signal d’alarme avait
eu un effet inverse sur Gwenuver, clouée sur le lit par un sombre
pressentiment : le rêve puéril du peuple de l’eau de mettre
fin à son errance, de s’établir définitivement dans ces demeures
ancestrales du Massif central, venait de s’écrouler. Elle avait
présumé que quelqu’un avait découvert les corps de Solman et des
deux Albains malgré les consignes transmises aux assesseurs de les
dissimuler dans le cimetière d’engins militaires, et que, devant la
mort de leur donneur, les Aquariotes avaient été submergés par une
vague de panique qui éclabousserait tôt ou tard les deux membres du
conseil.
Le moment était venu de payer la
note.
Son amant avait surgi dans la chambre, la
taille ceinte d’une serviette-éponge, l’air
affolé, le torse et le visage encore marbrés des traces de ce savon
noir et gras troqué par le peuple ariote.
« Tu ne… Vous ne sortez pas ? Il
est sûrement arrivé quelque chose de grave… »
Il avait délaissé l’insupportable
tutoiement réservé à la vieille femme, à la terre desséchée qu’il
arrosait toutes les nuits de sa vigueur, pour revenir au
vouvoiement d’avant leur relation, au respect dû à la vénérée mère.
Il était, comme tous les hommes, prompt à rétablir les distances si
un événement venait à perturber sa routine quotidienne.
« Va voir et reviens me dire ce qui
se passe », avait-elle soupiré en le congédiant d’un geste de
la main.
Il s’était exécuté avec une telle
soudaineté que la serviette s’était affaissée sur le plancher de
béton et qu’il s’était rué entièrement nu sur le palier. Elle
s’était demandé ce qui l’avait poussée à accueillir ce goujat dans
son lit. Le froid n’était qu’un prétexte finalement, elle éprouvait
surtout le besoin névrotique de se prouver qu’elle avait encore de
l’influence sur certains de ses enfants. Qu’elle pouvait, par
exemple, contraindre un homme de quarante ans à commettre un
inceste symbolique avec sa vénérée mère.
Avoir le courage de jouer avec les
interdits, de transgresser les tabous, telle avait été la teneur du
discours de Katwrinn lorsqu’elle s’était présentée dans sa tente un
soir d’été. Gwenuver se souvenait avec une netteté saisissante,
dérangeante, de leur première rencontre.
Une drôle de fille, Katwrinn, déjà sèche,
déjà vieille, déjà morte, et pourtant emplie d’une énergie
indomptable, transportée par une foi qui allumait dans ses yeux un
éclat hypnotique et lui donnait une emprise étouffante sur ses
interlocuteurs. Elle disait appartenir à une confrérie secrète
chargée de préparer l’avènement des temps nouveaux, de refaire de
cette terre un éden identique à celui qu’avaient connu les premiers
hommes avant la chute – elle n’avait jamais précisé de
quelle chute elle voulait parler. Elle affirmait que le peuple de
l’eau se devait d’avoir un donneur, non pas l’un de ces juges de
pacotille que les peuples nomades exhibaient comme des bêtes de
cirque sous le chapiteau des grands rassemblements, mais un
véritable clairvoyant, une antenne qui capterait
les signaux des mystérieuses « entités » chargées de
réparer les erreurs du passé.
« Et ta filleule, Gwenuver, sera le
ventre du donneur. J’ai déjà le père. Il nous suffit d’attendre que
Mirgwann soit devenue une femme.
– Comment peux-tu être sûre que
l’union de Mirgwann et de cet homme engendrera un
donneur ? »
Katwrinn avait eu l’un de ces petits
ricanements de supériorité que Gwenuver apprendrait à subir puis à
haïr pendant des années.
« J’ai des… garanties génétiques.
Sois fière, Gwenuver : ta filleule est appelée à porter le
futur donneur du peuple aquariote, l’homme qui guidera les siens
vers leur ultime destinée. »
Gwenuver s’était bien gardée de préciser
que Mirgwann, alors âgée de treize ans, était sa propre
fille.
« Parle-moi un peu de cette
confrérie, Katwrinn…
– Tu en fais partie désormais. Je ne
connais qu’un de ses membres comme tu ne connais qu’un de ses
membres. Si un jour tu sens que tu peux mettre ta confiance en
quelqu’un, alors invite-le à nous rejoindre. Mais, si tu parles de
mon rôle à quiconque, je dis bien à quiconque, tu seras aussitôt
mise à mort. Pas par moi, bien sûr, mais par les frères d’en haut à
qui rien n’échappe. L’efficacité de la confrérie repose sur le
secret absolu. Tu n’auras qu’un seul intermédiaire :
moi. »
Suffoquée par le ton comminatoire de son
interlocutrice, Gwenuver s’était reculée, à la fois pour se donner
de l’air et remettre de l’ordre dans ses pensées. Le simple fait
que Katwrinn eût jeté son dévolu sur elle, sans doute parce qu’elle
était la tutrice officielle de Mirgwann, la ligotait dans leur
secret et lui interdisait toute marche arrière.
« Nous devons maintenant nous
débrouiller pour être élues dans le prochain conseil. Je connais un
homme prêt à tout pour devenir père du peuple. Proposons-lui une
alliance et servons-nous de son ambition. »
Quelques jours plus tard, Katwrinn l’avait
mise en relation avec Irwan. Gwenuver avait compris, ou cru
comprendre, que l’alliance en question devait être scellée par un
pacte intime et, Katwrinn n’ayant pas d’appétit
pour les relations charnelles, elle s’était chargée de devenir sa
maîtresse bien qu’elle ne ressentît aucune attirance pour cet
homme, sec et brutal jusque dans ses caresses. Leur liaison n’avait
duré que le temps de l’été, mais elle avait suffi à nouer entre eux
cette complicité cynique propre aux amants unis par l’ambition et
débarrassés des oripeaux passionnels. Ils avaient complété leur
liste électorale avec les noms de Joïnner, d’Orgwan et de Lohiq,
« des gens rassurants, sans personnalité, de parfaits
comparses », avait affirmé Katwrinn, puis, jusqu’aux élections
suivantes, ils avaient mené une campagne de tous les instants
auprès des Aquariotes, dénonçant les faiblesses du conseil en
place, usant largement de la promesse, stipendiant une poignée
d’hommes pour créer un climat d’insécurité dans la caravane. Élus à
une majorité écrasante, ils avaient d’abord joui du pouvoir avec un
appétit d’affamés invités à un banquet. Ils avaient éliminé un à un
les membres de l’ancien conseil en s’arrangeant pour déguiser leurs
décès en accidents. Katwrinn confiait toujours ce type de besogne à
Caïn, le Scorpiote qu’ils avaient recueilli quelques années plus
tôt, un homme taciturne, discret, d’une efficacité redoutable, et
apparemment dépourvu de scrupules.
Mirgwann avait grandi, s’était affranchie
de la tutelle de Gwenuver, était devenue une femme épanouie sur
laquelle tous les hommes se retournaient et dont sa mère était
secrètement fière.
« Elle est mûre… »
Gwenuver avait espéré un temps que
Katwrinn, comblée par l’exercice du pouvoir, oublierait ou
renoncerait à son projet, mais sa « sœur » n’était pas du
genre à lâcher sa proie.
« Et le père ? avait objecté
Gwenuver. Mirgwann a son caractère, et elle a déjà des amants. Je
le sais parce que maître Quira m’a avoué lui avoir prescrit des
plantes contraceptives. Elle n’acceptera pas d’être… engrossée (ce
mot lui avait écorché les lèvres) par n’importe qui.
– C’est mon affaire », avait
rétorqué Katwrinn.
Les deux poêles s’étaient sans doute
étouffés en bas. Le froid engourdissait les pieds et les mains de
Gwenuver. L’espace de quelques secondes, elle fut tentée de
s’habiller en hâte et de se rendre sur la place de l’église où les
Aquariotes étaient probablement rassemblés. Elle parvint à vaincre
l’inertie qui l’écrasait sur le lit, se releva,
mais, au lieu de se diriger vers le petit tas de ses vêtements
pliés sur une chaise, elle descendit au rez-de-chaussée et s’avança
vers l’une des caisses en bois alignées contre le mur. Elle souleva
le couvercle, fouilla parmi les divers sachets d’aliments, les
bougies et les ustensiles, finit par mettre la main sur l’objet
qu’elle recherchait : un pistolet au canon long, fin, à la
crosse légèrement renflée, au pontet cabossé. Elle n’avait pas
l’habitude de manier des armes – du moins ce genre
d’armes – mais les deux intendants qui avaient livré la
caisse lui avaient certifié que le pistolet était chargé.
« En temps ordinaire, personne ne
songerait à s’en prendre à un père ou une mère du conseil, avait
précisé l’un d’eux. Mais le donneur et les Albains ont des
partisans enragés, et, comme vous refusez de vous entourer de
guetteurs, cette arme pourrait vous être utile. Il vous suffit de
déverrouiller le cran de sûreté. Vous voyez, cette petite molette
au-dessus du pontet… »
Gwenuver remonta au premier étage, se
dévêtit de sa robe de chambre et s’allongea sur le lit, nue,
indifférente au froid qui la fouaillait jusqu’aux os, l’arme posée
sur son ventre. Elle avait rivé son existence à une femme dont elle
ne connaissait rien, à une tisseuse des ténèbres, à une énigme
vivante. Elle avait consenti à l’inacceptable, au sacrifice de sa
fille, au nom d’une idée, d’un avenir chimérique. Katwrinn l’avait
possédée en exploitant ses points faibles, sa lâcheté, sa quête
éperdue de reconnaissance, son orgueil, l’orgueil stupide et
sournois des médiocres, des complaisants. Elle s’était vidée de sa
substance humaine, de son amour pour Mirgwann et Solman, pour
emplir sa carcasse creuse de principes, de lendemains enchantés, de
rêves glorieux. La machine que les deux femmes avaient mise en
route avait broyé Mirgwann, Piriq, des dizaines d’opposants, des
centaines de Slangs, des milliers d’Aquariotes, et bien d’autres
encore, puis, emballée, incontrôlable, elle s’était retournée
contre Katwrinn et avait tué Solman, la laissant seule avec ses
désillusions, avec ses remords.
Elle serait sa prochaine victime.
Elle écarta les jambes, bascula le
bassin vers le haut et, lentement, avec une sensualité morbide,
poussa le canon du pistolet à l’intérieur de son vagin. La mire en
forme de cône lui irrita les muqueuses mais la
caresse de l’acier lisse et tiédi par sa peau lui fut infiniment
plus agréable que le contact avec le sexe rugueux de son amant des
jours sordides. Elle n’avait plus qu’un désir désormais,
déchiqueter ce ventre, cette matrice, dont elle ne s’était pas
montrée digne. Elle dut se contorsionner pour déverrouiller le cran
de sûreté et placer le pouce dans le pontet. Elle regretta de
s’être désolidarisée de Katwrinn dans la forêt de grands sapins au
sortir du relais de Galice : elle aurait connu une fin un peu
moins solitaire, un peu moins misérable. Elle n’ignorait pas
qu’elle risquait de souffrir un long moment si la balle
n’atteignait pas un point névralgique, mais aucune agonie, si
pénible fût-elle, n’était en mesure d’effacer les souffrances
qu’elle avait causées. Elle se demanda si Katwrinn avait su un jour
que sa « sœur » était la mère de Mirgwann et la
grand-mère de Solman. Puis comment Katwrinn s’y était prise pour
imposer à Mirgwann, si belle, si vivante, si courtisée, le monstre
dégénéré qu’était le père de Solman.
Comme devant le pont de pierre, les
Aquariotes se scindèrent en deux groupes, les uns restant regroupés
autour de leur père Irwan, les autres se dispersant dans les
maisons et dans les ateliers souterrains pour préparer leur départ.
Des familles se divisèrent, se déchirèrent, des femmes tentèrent en
vain d’infléchir leur mari, des enfants de persuader leurs parents,
des hommes de retenir leur épouse. Il leur fallait prendre une
décision immédiate qui reposait sur leur seule conviction, la brume
empêchant de confirmer ou d’invalider les affirmations de Moram, et
la trame aquariote s’effilochait, comme un vêtement trop longtemps
porté, avec une facilité déroutante.
« Moi je veux partir avec vous, mais
maman Raïma est fatiguée, elle est restée à la maison, elle n’a
plus la force de marcher. »
De grosses larmes roulaient sur les joues
de Glenn. Il était entré dans l’église et avait couru vers Solman
qui s’occupait avec d’autres de remplir de vivres, de rouleaux de
tissu et de bûches les grands sacs de toile que des hommes
portaient dans les ateliers souterrains.
« Tu penses qu’elle souhaite venir
avec nous ? demanda Solman.
– Elle est allée ce matin chez
Gwenuver, elles se sont disputées, c’est un homme qui l’a ramenée à
la maison. »
Les mots peinaient à se frayer un passage
entre les sanglots de Glenn. Solman s’accroupit devant lui et
l’invita à se calmer d’une pression soutenue de la main sur
l’épaule.
« Pourquoi se sont-elles
disputées ?
– J’sais pas. Maman Raïma a dit
qu’elle avait eu tort de faire confiance à cette grosse… tr…
uie. »
Solman hocha la tête, se redressa et se
tourna vers les hommes et les femmes qui bourdonnaient comme des
mouches affolées entre les bancs de l’église transformés en
rayonnages. Debout au milieu de l’allée principale, Kadija les
regardait s’agiter avec une attention d’entomologiste. Le jour
s’engouffrait par le portail grand ouvert mais n’atteignait pas le
chœur, plongé dans une obscurité profonde qui noyait les vestiges
de l’autel et l’estrade dressée la veille pour les cérémonies
d’adoption. Une odeur de cire froide masquait les relents de
céréales, de fleurs séchées, de viande fumée, d’huile et de savon
suspendus dans l’air froid. Dehors, le tissu aquariote continuait
de s’effilocher. Comme happées par le mouvement, des silhouettes se
détachaient du groupe le plus volumineux, serré autour d’Irwan,
s’égaillaient dans les rues, couraient vers leur maison ou
s’engouffraient dans l’église pour proposer leurs services.
« Est-ce que deux ou trois d’entre
vous peuvent aller chercher Raïma la guérisseuse et la porter
jusqu’aux camions ? demanda Solman. Glenn… Jean, son fils,
vous guidera jusqu’à sa maison. »
Ses vis-à-vis se consultèrent du regard et
hésitèrent un long moment avant que deux hommes s’avancent et
indiquent, d’un geste de la main, qu’ils s’en chargeaient.
« Accompagne-les, Glenn, nous nous
retrouverons aux camions. »
Le garçon acquiesça d’un vigoureux
mouvement de tête qui décrocha les dernières larmes perlant à ses
cils.
Solman décela, dans la nouvelle épreuve
qui attendait les Aquariotes sur les pistes glacées du Nord, la
promesse d’une réconciliation avec Raïma et se remit à l’ouvrage
d’un cœur plus léger. Il avait laissé Moram tenter d’entraîner le
peuple de l’eau à sa suite et, même si le chauffeur avait déployé
une conviction à renverser les montagnes, il se
reprochait de ne pas être intervenu. Il n’en avait pas eu
l’énergie, vidé de ses forces, apathique, et, surtout, entravé par
une rancune sourde à l’encontre des Aquariotes. Un vrai donneur
n’aurait probablement pas tenu compte de son ressentiment, même
justifié, mais quelque chose lui interdisait d’accéder au véritable
statut de donneur, un reste de conditionnement, une mesquinerie
d’homme dominé par ses émotions. Une étroitesse qui, sans doute,
l’empêchait également d’entrer en communication avec Kadija. Les
sentiments médiocres n’étaient pas compatibles avec l’essence de la
jeune femme, comme les accords dissonants blessent une
harmonie.
Il cessa de remplir le sac de sachets de
céréales pour contempler Kadija, immobile au milieu de l’allée. Il
en profita pour reposer sa jambe gauche, qu’une douleur aiguë
tenaillait. Elle avait retiré son bonnet, et ses cheveux tombaient
en cascades noires sur ses épaules. Elle fixait le chœur de
l’église avec une obstination enfantine. Des hommes et des femmes
avaient autrefois interpellé le Dieu de leurs pères en ces lieux,
avaient exprimé leurs espérances, leurs peurs et leurs doutes.
Peut-être captait-elle l’écho de leurs prières dans l’obscurité
silencieuse, solennelle, qui semblait soustraire les murs et les
voûtes à la réalité du présent ? Peut-être cherchait-elle une
réponse à ses propres interrogations ? Il était temps d’aller
vers elle, non pas avec l’impatience brutale d’un conquérant, d’un
pillard, mais en l’explorant avec les yeux de l’âme, avec la
fluidité de l’être. Elle tourna la tête et croisa son regard. Elle
ressemblait à une petite fille perdue dans un monde trop vaste ou
trop rude pour elle. La tentative de viol et d’empoisonnement de
Chak ainsi que la fusillade de l’aube la maintenaient prisonnière
de son silence, de sa solitude. Elle qui avait besoin d’être
rassurée, aidée, n’avait pour l’instant des hommes qu’un spectacle
affligeant où la mort et la souffrance jouaient les premiers
rôles.
Il lui sourit, elle lui répondit d’un
sourire timide qui suffit à éclairer son visage d’une lumière
inhabituelle. Autour d’eux, les Aquariotes continuaient de s’agiter
avec une frénésie de fourmilière aux abois, emplissant et
transportant les sacs dans un tourbillon de claquements, de jurons,
d’ahanements.
Solman entrevit une brèche dans le rempart
de Kadija, mais il n’eut pas le temps de s’y faufiler.
« Tout est prêt en bas ! On
part ! »
Moram s’était rué dans l’église avec la
discrétion d’un bœuf. Des auréoles sombres maculaient sa chemise de
laine, et son crâne rasé luisait de sueur. Les crosses brillantes
de ses deux revolvers – sa première préoccupation avait
été de récupérer l’arme confisquée par les
assesseurs – dépassaient de chaque côté de sa ceinture de
cuir. S’apercevant qu’il venait de perturber une communication
intime entre le donneur et l’Albaine, à peu près comme s’il avait
dérangé des amants au plus fort de leur étreinte, il détourna son
embarras dans la contemplation soutenue de ses bottes.
« Caïn et Ismahil ont fini de dégager
l’entrée de la galerie, reprit-il à voix basse. Les voitures et les
remorques sont attelées. On aura une trentaine de camions, assez de
gaz, de vivres et d’eau pour tenir deux mois. Une seule sourcière
part avec nous, Hora elle s’appelle. Elle t’aime bien. Elle est
jeune mais j’espère qu’elle est douée, ou on risque de crever de
soif. »
Les autres commencèrent à sortir de
l’église en portant sur l’épaule des couvertures ou des sacs
bourrés jusqu’à la gueule.
« Faut y aller, insista Moram. Vite
avant que ces salopards lâchent leurs
insectesGM. »
Solman saisit la main de Kadija et
l’entraîna sur les talons du chauffeur. Il ne reçut pas le choc
qu’il avait éprouvé la première fois qu’elle l’avait touché, il fut
traversé par une onde de chaleur qui effaça sa fatigue et
anesthésia la douleur à sa jambe. Elle le suivit sans résister ni
chercher à retirer sa main.
Lorsqu’ils franchirent le portail, ils se
retrouvèrent face aux centaines d’Aquariotes qui avaient choisi le
parti d’Irwan et qui, en dépit du brouillard givrant, étaient
restés sur la place dans l’intention d’affirmer leur solidarité
avec le conseil et leur rejet du donneur. Flanqué d’un côté de
Kadija, de l’autre d’un Moram gagné par la fébrilité, Solman se
dirigea tout droit vers le père du peuple. Il se demanda pourquoi
Gwenuver ne se tenait pas aux côtés de son vieux complice, elle qui
sautait sur toutes les occasions d’affirmer son ascendant sur son
peuple.
« Il est encore temps, vénéré
père…
– Temps de quoi ? siffla Irwan
en resserrant les pans de la couverture sur sa poitrine. De nous
égarer dans l’hiver du Nord ?
– De placer notre confiance en notre
Mère Nature.
– Elle ne voit pas par tes yeux, elle
ne parle pas par ta bouche. »
Solman embrassa du regard la foule
frigorifiée. Il connaissait de vue la plupart d’entre eux, adultes,
enfants, chauffeurs, intendants, lavandiers, tisserands, armuriers,
sourciers, tous des gens de valeur, des êtres irremplaçables qu’il
n’avait pas su convaincre de sa sincérité. En lui monta un
sentiment de compassion qui s’épancha de ses yeux et baigna ses
joues de larmes. Ô notre Mère, faut-il donc que tu sacrifies encore
ceux-là pour offrir à ton peuple une petite chance de
survivre ?
« Oublions nos querelles, vénéré
père, dit-il en s’appliquant à maîtriser les tremblements de sa
voix. J’ai vu, de mes yeux vu, les soldats des légions
exterminatrices. Je vous demande du fond du cœur de partir avec
nous. Vous n’avez pas le droit de condamner à mort vos
enfants. »
Il lui sembla que son interlocuteur
hésitait, vacillait, que le doute gangrenait la multitude massée
derrière lui, puis Irwan remonta sa mèche rebelle d’un geste
mécanique et rétablit les distances qu’il avait abolies l’espace
d’un trop bref instant.
« Nous verrons lequel de nous deux a
fait le bon choix.
– Il faut partir », murmura
Moram.
Solman se rendit compte qu’il serrait la
main de Kadija à la broyer et relâcha sa pression.
« Dites au revoir pour moi à mère
Gwenuver, ajouta-t-il. Dites-lui que je lui pardonne la mort de mes
parents et que je garderai d’elle un bon souvenir. Comme j’en
garderai un bon de vous, vénéré père. Et de tous ceux
qui… »
Il se tut, le souffle coupé, les jambes
flageolantes. Sa vision se déployait sur eux, draguait, comme un
filet aux mailles extraordinairement fines, leur mémoire, leurs
sentiments, leurs souffrances. Ils n’étaient ni meilleurs ni pires
que les autres, ils se débattaient dans une solitude désespérante
que rien, ni victoire, ni défaite, ne pouvait briser. Il
s’emplissait de leur histoire comme d’une eau amère, et sa coupe débordait, parce qu’il n’était, comme eux,
qu’un humain, qu’un éclat infime de la création, parce qu’il
n’avait pas assez de force et d’amour pour les consoler.
Moram le tira en arrière, puis l’entraîna
dans une rue glissante, fuyante. Il resta relié à la réalité par la
seule chaleur de la paume de Kadija.