Chapitre 34
Gwenuver resserra les pans de sa robe de chambre sur ses jambes.
Lorsqu’il était revenu de la maison de Raïma, son amant des jours maigres avait exceptionnellement souhaité prendre un bain pour, selon ses propres paroles, se purifier du contact avec le corps transgénosé et puant de la guérisseuse. Allongée sur le lit, perdue dans ses pensées, Gwenuver l’avait vaguement entendu remplir les casseroles d’eau, les poser sur les deux poêles, puis, quelques minutes plus tard, en verser le contenu dans la baignoire de la salle de bains du rez-de-chaussée.
Le son continu d’une sirène avait brisé le silence de la maison et provoqué une soudaine effervescence dans les rues proches. Irwan s’était précipité dehors après avoir jeté une couverture de laine sur ses épaules. Le signal d’alarme avait eu un effet inverse sur Gwenuver, clouée sur le lit par un sombre pressentiment : le rêve puéril du peuple de l’eau de mettre fin à son errance, de s’établir définitivement dans ces demeures ancestrales du Massif central, venait de s’écrouler. Elle avait présumé que quelqu’un avait découvert les corps de Solman et des deux Albains malgré les consignes transmises aux assesseurs de les dissimuler dans le cimetière d’engins militaires, et que, devant la mort de leur donneur, les Aquariotes avaient été submergés par une vague de panique qui éclabousserait tôt ou tard les deux membres du conseil.
Le moment était venu de payer la note.
Son amant avait surgi dans la chambre, la taille ceinte d’une serviette-éponge, l’air affolé, le torse et le visage encore marbrés des traces de ce savon noir et gras troqué par le peuple ariote.
« Tu ne… Vous ne sortez pas ? Il est sûrement arrivé quelque chose de grave… »
Il avait délaissé l’insupportable tutoiement réservé à la vieille femme, à la terre desséchée qu’il arrosait toutes les nuits de sa vigueur, pour revenir au vouvoiement d’avant leur relation, au respect dû à la vénérée mère. Il était, comme tous les hommes, prompt à rétablir les distances si un événement venait à perturber sa routine quotidienne.
« Va voir et reviens me dire ce qui se passe », avait-elle soupiré en le congédiant d’un geste de la main.
Il s’était exécuté avec une telle soudaineté que la serviette s’était affaissée sur le plancher de béton et qu’il s’était rué entièrement nu sur le palier. Elle s’était demandé ce qui l’avait poussée à accueillir ce goujat dans son lit. Le froid n’était qu’un prétexte finalement, elle éprouvait surtout le besoin névrotique de se prouver qu’elle avait encore de l’influence sur certains de ses enfants. Qu’elle pouvait, par exemple, contraindre un homme de quarante ans à commettre un inceste symbolique avec sa vénérée mère.
Avoir le courage de jouer avec les interdits, de transgresser les tabous, telle avait été la teneur du discours de Katwrinn lorsqu’elle s’était présentée dans sa tente un soir d’été. Gwenuver se souvenait avec une netteté saisissante, dérangeante, de leur première rencontre.
Une drôle de fille, Katwrinn, déjà sèche, déjà vieille, déjà morte, et pourtant emplie d’une énergie indomptable, transportée par une foi qui allumait dans ses yeux un éclat hypnotique et lui donnait une emprise étouffante sur ses interlocuteurs. Elle disait appartenir à une confrérie secrète chargée de préparer l’avènement des temps nouveaux, de refaire de cette terre un éden identique à celui qu’avaient connu les premiers hommes avant la chute – elle n’avait jamais précisé de quelle chute elle voulait parler. Elle affirmait que le peuple de l’eau se devait d’avoir un donneur, non pas l’un de ces juges de pacotille que les peuples nomades exhibaient comme des bêtes de cirque sous le chapiteau des grands rassemblements, mais un véritable clairvoyant, une antenne qui capterait les signaux des mystérieuses « entités » chargées de réparer les erreurs du passé.
« Et ta filleule, Gwenuver, sera le ventre du donneur. J’ai déjà le père. Il nous suffit d’attendre que Mirgwann soit devenue une femme.
– Comment peux-tu être sûre que l’union de Mirgwann et de cet homme engendrera un donneur ? »
Katwrinn avait eu l’un de ces petits ricanements de supériorité que Gwenuver apprendrait à subir puis à haïr pendant des années.
« J’ai des… garanties génétiques. Sois fière, Gwenuver : ta filleule est appelée à porter le futur donneur du peuple aquariote, l’homme qui guidera les siens vers leur ultime destinée. »
Gwenuver s’était bien gardée de préciser que Mirgwann, alors âgée de treize ans, était sa propre fille.
« Parle-moi un peu de cette confrérie, Katwrinn…
– Tu en fais partie désormais. Je ne connais qu’un de ses membres comme tu ne connais qu’un de ses membres. Si un jour tu sens que tu peux mettre ta confiance en quelqu’un, alors invite-le à nous rejoindre. Mais, si tu parles de mon rôle à quiconque, je dis bien à quiconque, tu seras aussitôt mise à mort. Pas par moi, bien sûr, mais par les frères d’en haut à qui rien n’échappe. L’efficacité de la confrérie repose sur le secret absolu. Tu n’auras qu’un seul intermédiaire : moi. »
Suffoquée par le ton comminatoire de son interlocutrice, Gwenuver s’était reculée, à la fois pour se donner de l’air et remettre de l’ordre dans ses pensées. Le simple fait que Katwrinn eût jeté son dévolu sur elle, sans doute parce qu’elle était la tutrice officielle de Mirgwann, la ligotait dans leur secret et lui interdisait toute marche arrière.
« Nous devons maintenant nous débrouiller pour être élues dans le prochain conseil. Je connais un homme prêt à tout pour devenir père du peuple. Proposons-lui une alliance et servons-nous de son ambition. »
Quelques jours plus tard, Katwrinn l’avait mise en relation avec Irwan. Gwenuver avait compris, ou cru comprendre, que l’alliance en question devait être scellée par un pacte intime et, Katwrinn n’ayant pas d’appétit pour les relations charnelles, elle s’était chargée de devenir sa maîtresse bien qu’elle ne ressentît aucune attirance pour cet homme, sec et brutal jusque dans ses caresses. Leur liaison n’avait duré que le temps de l’été, mais elle avait suffi à nouer entre eux cette complicité cynique propre aux amants unis par l’ambition et débarrassés des oripeaux passionnels. Ils avaient complété leur liste électorale avec les noms de Joïnner, d’Orgwan et de Lohiq, « des gens rassurants, sans personnalité, de parfaits comparses », avait affirmé Katwrinn, puis, jusqu’aux élections suivantes, ils avaient mené une campagne de tous les instants auprès des Aquariotes, dénonçant les faiblesses du conseil en place, usant largement de la promesse, stipendiant une poignée d’hommes pour créer un climat d’insécurité dans la caravane. Élus à une majorité écrasante, ils avaient d’abord joui du pouvoir avec un appétit d’affamés invités à un banquet. Ils avaient éliminé un à un les membres de l’ancien conseil en s’arrangeant pour déguiser leurs décès en accidents. Katwrinn confiait toujours ce type de besogne à Caïn, le Scorpiote qu’ils avaient recueilli quelques années plus tôt, un homme taciturne, discret, d’une efficacité redoutable, et apparemment dépourvu de scrupules.
Mirgwann avait grandi, s’était affranchie de la tutelle de Gwenuver, était devenue une femme épanouie sur laquelle tous les hommes se retournaient et dont sa mère était secrètement fière.
« Elle est mûre… »
Gwenuver avait espéré un temps que Katwrinn, comblée par l’exercice du pouvoir, oublierait ou renoncerait à son projet, mais sa « sœur » n’était pas du genre à lâcher sa proie.
« Et le père ? avait objecté Gwenuver. Mirgwann a son caractère, et elle a déjà des amants. Je le sais parce que maître Quira m’a avoué lui avoir prescrit des plantes contraceptives. Elle n’acceptera pas d’être… engrossée (ce mot lui avait écorché les lèvres) par n’importe qui.
– C’est mon affaire », avait rétorqué Katwrinn.
Les deux poêles s’étaient sans doute étouffés en bas. Le froid engourdissait les pieds et les mains de Gwenuver. L’espace de quelques secondes, elle fut tentée de s’habiller en hâte et de se rendre sur la place de l’église où les Aquariotes étaient probablement rassemblés. Elle parvint à vaincre l’inertie qui l’écrasait sur le lit, se releva, mais, au lieu de se diriger vers le petit tas de ses vêtements pliés sur une chaise, elle descendit au rez-de-chaussée et s’avança vers l’une des caisses en bois alignées contre le mur. Elle souleva le couvercle, fouilla parmi les divers sachets d’aliments, les bougies et les ustensiles, finit par mettre la main sur l’objet qu’elle recherchait : un pistolet au canon long, fin, à la crosse légèrement renflée, au pontet cabossé. Elle n’avait pas l’habitude de manier des armes – du moins ce genre d’armes – mais les deux intendants qui avaient livré la caisse lui avaient certifié que le pistolet était chargé.
« En temps ordinaire, personne ne songerait à s’en prendre à un père ou une mère du conseil, avait précisé l’un d’eux. Mais le donneur et les Albains ont des partisans enragés, et, comme vous refusez de vous entourer de guetteurs, cette arme pourrait vous être utile. Il vous suffit de déverrouiller le cran de sûreté. Vous voyez, cette petite molette au-dessus du pontet… »
Gwenuver remonta au premier étage, se dévêtit de sa robe de chambre et s’allongea sur le lit, nue, indifférente au froid qui la fouaillait jusqu’aux os, l’arme posée sur son ventre. Elle avait rivé son existence à une femme dont elle ne connaissait rien, à une tisseuse des ténèbres, à une énigme vivante. Elle avait consenti à l’inacceptable, au sacrifice de sa fille, au nom d’une idée, d’un avenir chimérique. Katwrinn l’avait possédée en exploitant ses points faibles, sa lâcheté, sa quête éperdue de reconnaissance, son orgueil, l’orgueil stupide et sournois des médiocres, des complaisants. Elle s’était vidée de sa substance humaine, de son amour pour Mirgwann et Solman, pour emplir sa carcasse creuse de principes, de lendemains enchantés, de rêves glorieux. La machine que les deux femmes avaient mise en route avait broyé Mirgwann, Piriq, des dizaines d’opposants, des centaines de Slangs, des milliers d’Aquariotes, et bien d’autres encore, puis, emballée, incontrôlable, elle s’était retournée contre Katwrinn et avait tué Solman, la laissant seule avec ses désillusions, avec ses remords.
Elle serait sa prochaine victime.
Elle écarta les jambes, bascula le bassin vers le haut et, lentement, avec une sensualité morbide, poussa le canon du pistolet à l’intérieur de son vagin. La mire en forme de cône lui irrita les muqueuses mais la caresse de l’acier lisse et tiédi par sa peau lui fut infiniment plus agréable que le contact avec le sexe rugueux de son amant des jours sordides. Elle n’avait plus qu’un désir désormais, déchiqueter ce ventre, cette matrice, dont elle ne s’était pas montrée digne. Elle dut se contorsionner pour déverrouiller le cran de sûreté et placer le pouce dans le pontet. Elle regretta de s’être désolidarisée de Katwrinn dans la forêt de grands sapins au sortir du relais de Galice : elle aurait connu une fin un peu moins solitaire, un peu moins misérable. Elle n’ignorait pas qu’elle risquait de souffrir un long moment si la balle n’atteignait pas un point névralgique, mais aucune agonie, si pénible fût-elle, n’était en mesure d’effacer les souffrances qu’elle avait causées. Elle se demanda si Katwrinn avait su un jour que sa « sœur » était la mère de Mirgwann et la grand-mère de Solman. Puis comment Katwrinn s’y était prise pour imposer à Mirgwann, si belle, si vivante, si courtisée, le monstre dégénéré qu’était le père de Solman.
Comme devant le pont de pierre, les Aquariotes se scindèrent en deux groupes, les uns restant regroupés autour de leur père Irwan, les autres se dispersant dans les maisons et dans les ateliers souterrains pour préparer leur départ. Des familles se divisèrent, se déchirèrent, des femmes tentèrent en vain d’infléchir leur mari, des enfants de persuader leurs parents, des hommes de retenir leur épouse. Il leur fallait prendre une décision immédiate qui reposait sur leur seule conviction, la brume empêchant de confirmer ou d’invalider les affirmations de Moram, et la trame aquariote s’effilochait, comme un vêtement trop longtemps porté, avec une facilité déroutante.
« Moi je veux partir avec vous, mais maman Raïma est fatiguée, elle est restée à la maison, elle n’a plus la force de marcher. »
De grosses larmes roulaient sur les joues de Glenn. Il était entré dans l’église et avait couru vers Solman qui s’occupait avec d’autres de remplir de vivres, de rouleaux de tissu et de bûches les grands sacs de toile que des hommes portaient dans les ateliers souterrains.
« Tu penses qu’elle souhaite venir avec nous ? demanda Solman.
– Elle est allée ce matin chez Gwenuver, elles se sont disputées, c’est un homme qui l’a ramenée à la maison. »
Les mots peinaient à se frayer un passage entre les sanglots de Glenn. Solman s’accroupit devant lui et l’invita à se calmer d’une pression soutenue de la main sur l’épaule.
« Pourquoi se sont-elles disputées ?
– J’sais pas. Maman Raïma a dit qu’elle avait eu tort de faire confiance à cette grosse… tr… uie. »
Solman hocha la tête, se redressa et se tourna vers les hommes et les femmes qui bourdonnaient comme des mouches affolées entre les bancs de l’église transformés en rayonnages. Debout au milieu de l’allée principale, Kadija les regardait s’agiter avec une attention d’entomologiste. Le jour s’engouffrait par le portail grand ouvert mais n’atteignait pas le chœur, plongé dans une obscurité profonde qui noyait les vestiges de l’autel et l’estrade dressée la veille pour les cérémonies d’adoption. Une odeur de cire froide masquait les relents de céréales, de fleurs séchées, de viande fumée, d’huile et de savon suspendus dans l’air froid. Dehors, le tissu aquariote continuait de s’effilocher. Comme happées par le mouvement, des silhouettes se détachaient du groupe le plus volumineux, serré autour d’Irwan, s’égaillaient dans les rues, couraient vers leur maison ou s’engouffraient dans l’église pour proposer leurs services.
« Est-ce que deux ou trois d’entre vous peuvent aller chercher Raïma la guérisseuse et la porter jusqu’aux camions ? demanda Solman. Glenn… Jean, son fils, vous guidera jusqu’à sa maison. »
Ses vis-à-vis se consultèrent du regard et hésitèrent un long moment avant que deux hommes s’avancent et indiquent, d’un geste de la main, qu’ils s’en chargeaient.
« Accompagne-les, Glenn, nous nous retrouverons aux camions. »
Le garçon acquiesça d’un vigoureux mouvement de tête qui décrocha les dernières larmes perlant à ses cils.
Solman décela, dans la nouvelle épreuve qui attendait les Aquariotes sur les pistes glacées du Nord, la promesse d’une réconciliation avec Raïma et se remit à l’ouvrage d’un cœur plus léger. Il avait laissé Moram tenter d’entraîner le peuple de l’eau à sa suite et, même si le chauffeur avait déployé une conviction à renverser les montagnes, il se reprochait de ne pas être intervenu. Il n’en avait pas eu l’énergie, vidé de ses forces, apathique, et, surtout, entravé par une rancune sourde à l’encontre des Aquariotes. Un vrai donneur n’aurait probablement pas tenu compte de son ressentiment, même justifié, mais quelque chose lui interdisait d’accéder au véritable statut de donneur, un reste de conditionnement, une mesquinerie d’homme dominé par ses émotions. Une étroitesse qui, sans doute, l’empêchait également d’entrer en communication avec Kadija. Les sentiments médiocres n’étaient pas compatibles avec l’essence de la jeune femme, comme les accords dissonants blessent une harmonie.
Il cessa de remplir le sac de sachets de céréales pour contempler Kadija, immobile au milieu de l’allée. Il en profita pour reposer sa jambe gauche, qu’une douleur aiguë tenaillait. Elle avait retiré son bonnet, et ses cheveux tombaient en cascades noires sur ses épaules. Elle fixait le chœur de l’église avec une obstination enfantine. Des hommes et des femmes avaient autrefois interpellé le Dieu de leurs pères en ces lieux, avaient exprimé leurs espérances, leurs peurs et leurs doutes. Peut-être captait-elle l’écho de leurs prières dans l’obscurité silencieuse, solennelle, qui semblait soustraire les murs et les voûtes à la réalité du présent ? Peut-être cherchait-elle une réponse à ses propres interrogations ? Il était temps d’aller vers elle, non pas avec l’impatience brutale d’un conquérant, d’un pillard, mais en l’explorant avec les yeux de l’âme, avec la fluidité de l’être. Elle tourna la tête et croisa son regard. Elle ressemblait à une petite fille perdue dans un monde trop vaste ou trop rude pour elle. La tentative de viol et d’empoisonnement de Chak ainsi que la fusillade de l’aube la maintenaient prisonnière de son silence, de sa solitude. Elle qui avait besoin d’être rassurée, aidée, n’avait pour l’instant des hommes qu’un spectacle affligeant où la mort et la souffrance jouaient les premiers rôles.
Il lui sourit, elle lui répondit d’un sourire timide qui suffit à éclairer son visage d’une lumière inhabituelle. Autour d’eux, les Aquariotes continuaient de s’agiter avec une frénésie de fourmilière aux abois, emplissant et transportant les sacs dans un tourbillon de claquements, de jurons, d’ahanements.
Solman entrevit une brèche dans le rempart de Kadija, mais il n’eut pas le temps de s’y faufiler.
« Tout est prêt en bas ! On part ! »
Moram s’était rué dans l’église avec la discrétion d’un bœuf. Des auréoles sombres maculaient sa chemise de laine, et son crâne rasé luisait de sueur. Les crosses brillantes de ses deux revolvers – sa première préoccupation avait été de récupérer l’arme confisquée par les assesseurs – dépassaient de chaque côté de sa ceinture de cuir. S’apercevant qu’il venait de perturber une communication intime entre le donneur et l’Albaine, à peu près comme s’il avait dérangé des amants au plus fort de leur étreinte, il détourna son embarras dans la contemplation soutenue de ses bottes.
« Caïn et Ismahil ont fini de dégager l’entrée de la galerie, reprit-il à voix basse. Les voitures et les remorques sont attelées. On aura une trentaine de camions, assez de gaz, de vivres et d’eau pour tenir deux mois. Une seule sourcière part avec nous, Hora elle s’appelle. Elle t’aime bien. Elle est jeune mais j’espère qu’elle est douée, ou on risque de crever de soif. »
Les autres commencèrent à sortir de l’église en portant sur l’épaule des couvertures ou des sacs bourrés jusqu’à la gueule.
« Faut y aller, insista Moram. Vite avant que ces salopards lâchent leurs insectesGM. »
Solman saisit la main de Kadija et l’entraîna sur les talons du chauffeur. Il ne reçut pas le choc qu’il avait éprouvé la première fois qu’elle l’avait touché, il fut traversé par une onde de chaleur qui effaça sa fatigue et anesthésia la douleur à sa jambe. Elle le suivit sans résister ni chercher à retirer sa main.
Lorsqu’ils franchirent le portail, ils se retrouvèrent face aux centaines d’Aquariotes qui avaient choisi le parti d’Irwan et qui, en dépit du brouillard givrant, étaient restés sur la place dans l’intention d’affirmer leur solidarité avec le conseil et leur rejet du donneur. Flanqué d’un côté de Kadija, de l’autre d’un Moram gagné par la fébrilité, Solman se dirigea tout droit vers le père du peuple. Il se demanda pourquoi Gwenuver ne se tenait pas aux côtés de son vieux complice, elle qui sautait sur toutes les occasions d’affirmer son ascendant sur son peuple.
« Il est encore temps, vénéré père…
– Temps de quoi ? siffla Irwan en resserrant les pans de la couverture sur sa poitrine. De nous égarer dans l’hiver du Nord ?
– De placer notre confiance en notre Mère Nature.
– Elle ne voit pas par tes yeux, elle ne parle pas par ta bouche. »
Solman embrassa du regard la foule frigorifiée. Il connaissait de vue la plupart d’entre eux, adultes, enfants, chauffeurs, intendants, lavandiers, tisserands, armuriers, sourciers, tous des gens de valeur, des êtres irremplaçables qu’il n’avait pas su convaincre de sa sincérité. En lui monta un sentiment de compassion qui s’épancha de ses yeux et baigna ses joues de larmes. Ô notre Mère, faut-il donc que tu sacrifies encore ceux-là pour offrir à ton peuple une petite chance de survivre ?
« Oublions nos querelles, vénéré père, dit-il en s’appliquant à maîtriser les tremblements de sa voix. J’ai vu, de mes yeux vu, les soldats des légions exterminatrices. Je vous demande du fond du cœur de partir avec nous. Vous n’avez pas le droit de condamner à mort vos enfants. »
Il lui sembla que son interlocuteur hésitait, vacillait, que le doute gangrenait la multitude massée derrière lui, puis Irwan remonta sa mèche rebelle d’un geste mécanique et rétablit les distances qu’il avait abolies l’espace d’un trop bref instant.
« Nous verrons lequel de nous deux a fait le bon choix.
– Il faut partir », murmura Moram.
Solman se rendit compte qu’il serrait la main de Kadija à la broyer et relâcha sa pression.
« Dites au revoir pour moi à mère Gwenuver, ajouta-t-il. Dites-lui que je lui pardonne la mort de mes parents et que je garderai d’elle un bon souvenir. Comme j’en garderai un bon de vous, vénéré père. Et de tous ceux qui… »
Il se tut, le souffle coupé, les jambes flageolantes. Sa vision se déployait sur eux, draguait, comme un filet aux mailles extraordinairement fines, leur mémoire, leurs sentiments, leurs souffrances. Ils n’étaient ni meilleurs ni pires que les autres, ils se débattaient dans une solitude désespérante que rien, ni victoire, ni défaite, ne pouvait briser. Il s’emplissait de leur histoire comme d’une eau amère, et sa coupe débordait, parce qu’il n’était, comme eux, qu’un humain, qu’un éclat infime de la création, parce qu’il n’avait pas assez de force et d’amour pour les consoler.
Moram le tira en arrière, puis l’entraîna dans une rue glissante, fuyante. Il resta relié à la réalité par la seule chaleur de la paume de Kadija.