Chapitre 32
« Solman court un grand danger, vénérée mère, je le sens… »
Gwenuver noua d’un geste las la ceinture de sa robe de chambre avant de lever un regard à la fois embarrassé et irrité sur la visiteuse. Elle partageait avec Irwan une maison située dans le cœur tortueux des ruelles de la petite ville fortifiée, une demeure bien trop vaste pour deux personnes, mais les deux membres du conseil avaient cédé à la tentation mesquine de s’attribuer la meilleure part dans la répartition des logements. Et la chaleur matinale diffusée par les deux gros poêles placés aux extrémités de l’immense pièce proclamait qu’ils n’étaient pas soumis comme les autres aux restrictions du bois de chauffage.
Gwenuver feignait d’avoir été réveillée en sursaut par l’intrusion de la visiteuse, mais elle n’avait pas dormi de la nuit.
« Pourquoi serait-il en danger ? dit-elle après avoir réprimé un bâillement. Les ordres donnés aux assesseurs ne concernent que les deux Albains.
– Vos… assesseurs sont des brutes avinées et remontées contre le donneur, surtout après ce qui s’est passé dans l’église. Si Solman avait décidé d’accompagner les deux Albains dans leur fuite…
– Un bon clairvoyant ne commettrait pas une erreur aussi grossière, coupa Gwenuver. Ton imagination te joue des tours, Raïma. »
La guérisseuse abaissa l’ample capuchon de son manteau et découvrit son visage déformé par la transgénose. L’expression fugitive de dégoût de la vénérée mère ne lui échappa pas. Depuis quelque temps, elle ne suscitait chez ses interlocuteurs qu’une insupportable réaction de pitié mêlée d’horreur, même chez les malades qui venaient requérir ses soins. Seul Jean la contemplait sans manifester de rejet, comme protégé par sa candeur enfantine de la monstruosité de sa mère adoptive. Il progressait à une vitesse étonnante dans la connaissance des plantes et des mécanismes des maladies humaines. Il savait déjà déceler les liens occultes entre le corps et l’esprit, entre les symptômes et les causes, il comprenait que les douleurs organiques agissent la plupart du temps comme des signaux de détresse, traduisent le besoin vital d’être examiné, touché, rassuré, aimé… Il la surprenait souvent par la pertinence de son diagnostic.
« Je sais faire la différence entre l’imagination et le pressentiment, dit Raïma d’un ton sec. Vous êtes les seuls, Irwan et vous, à pouvoir arrêter les assesseurs. »
Gwenuver essaya de discipliner ses cheveux ébouriffés par des heures de vaine agitation dans un lit trop étroit pour deux. Malgré la chaleur dispensée par les poêles, le froid du sol de béton transperçait ses chaussons de peau retournée, grimpait le long de ses jambes, lui engourdissait le bassin.
« Même si je le pouvais, je ne le ferais pas, finit-elle par répondre d’une voix lointaine, indifférente.
– La mort de Solman serait une perte irréparable pour le peuple aquariote ! Ou vous êtes inconsciente, ou vous êtes incurablement idiote, vénérée mère ! »
La violence soudaine de Raïma avait blessé le silence de la maison. Gwenuver, elle, en appela à toute sa volonté pour ne pas paraître affectée par l’agressivité de la guérisseuse.
« Une perte irréparable pour le peuple ou pour toi ? insinua-t-elle avec un sourire hideux.
– Moi, je l’ai perdu depuis longtemps. Mais je sais encore faire la différence entre l’intérêt personnel et l’intérêt collectif. Et il n’a jamais été question, dans nos accords, de toucher un seul cheveu de sa tête. »
Gwenuver s’approcha à pas lents de la grande table de bois sur laquelle elle posa les mains. Elle demeura pendant quelques instants dans une attitude pensive, les bras écartés, la tête rentrée dans les épaules, le menton posé sur la poitrine. La lumière du jour n’avait pas encore chassé la pénombre, et les fourneaux des poêles jetaient des éclats rougeoyants sur les murs de béton, sur les ustensiles suspendus aux crochets du manteau de la cheminée, sur les jerrycans alignés devant des caisses de bois.
« Si ce petit serpent a choisi le parti des Albains, murmura-t-elle, alors tant pis pour lui. »
Raïma contourna la table et se rua sur elle comme si elle avait l’intention de la renverser, mais elle s’arrêta avant que leurs corps ne s’entrechoquent, comme figée par le mouvement de recul de son interlocutrice. Elle n’avait pas eu le temps de s’asperger de parfum et son odeur, l’odeur de charogne des transgénosés en phase terminale, semblait emplir toute la pièce.
« Ni toi ni cette loque d’Irwan n’avez eu l’intention d’épargner Solman. Sa mort entre dans vos projets, n’est-ce pas ? N’est-ce pas ? »
Elle avait saisi l’avant-bras de Gwenuver, qui, effrayée par sa colère et plus encore par le contact avec sa main déformée, tirait de toutes ses forces pour essayer d’échapper à sa prise.
« Tu dis n’importe quoi, ma pauvre fille. Lâche-moi, ou je crie. »
Raïma eut l’impression d’enfoncer ses doigts dans l’os poreux de la vieille femme.
« Et moi, je suis encore plus misérable de vous avoir écoutés, vous qui avez déjà assassiné les parents de Solman, qui avez essayé de me tuer… »
Elle dépensait une énergie folle dans l’affrontement physique avec Gwenuver. Sa course matinale dans les ruelles pentues entre sa maison de celle des deux membres du conseil l’avait déjà exténuée. Les efforts prolongés la vidaient de ses forces, la laissaient dans un état d’abattement dont elle mettait plusieurs heures à se relever. Et le sommeil ne réussissait plus à la régénérer, il lui permettait seulement d’occulter pendant quelques heures la souffrance qui la consumait à petit feu, et qui, parfois, se faisait tellement pressante, tellement intolérable qu’elle se jetait la tête la première contre un mur pour essayer de l’étourdir.
Gwenuver s’était presque dégagée en sacrifiant sa robe de chambre sous laquelle elle était nue. Elle ne dort donc pas seule, cette grosse truie, songea Raïma avant de perdre l’équilibre et de s’effondrer comme une masse sur le sol. Gwenuver se rajusta en couvrant d’un regard mi-compatissant mi-méprisant la… loque échouée à ses pieds qui n’avait plus d’une femme que la chevelure et les vêtements.
« Par pitié, vé… vénérée mère, eut encore l’énergie de souffler Raïma, couchée sur le dos comme un insecte sur sa carapace. Allez tout… de suite arrêter vos… assesseurs… Il ne faut pas… Solman…
– J’aurais pu, j’aurais dû tout arrêter avant, bien avant, dit Gwenuver. Il est trop tard, maintenant. »
Elle pivota sur elle-même, gravit l’escalier tournant qui donnait sur les chambres, la sienne, celle d’Irwan et deux autres pièces qui leur servaient de salles de réunion. Elle réveilla d’une bourrade l’homme qui dormait dans son lit, un chauffeur célibataire d’une quarantaine d’années dont la virilité, stimulée par le kaoua, n’était jamais prise en défaut mais dont la peau glacée ne réussissait pas à la réchauffer. Or elle l’invitait à se soulager en elle dans l’unique but de bénéficier, en retour, de la tiédeur dégagée par l’enlacement de leurs deux corps. Elle ne puisait aucun plaisir dans l’acte lui-même, trouvait même répugnante la manière qu’il avait de se secouer en elle comme un pantin mécanique. Elle n’aimait pas non plus se rouler toute la nuit dans la semence visqueuse qui dégouttait de son vagin et lui engluait les cuisses. Celui-là, malheureusement, faisait partie des hommes au sang froid et aux émissions abondantes. Elle avait beau se plonger chaque matin dans la baignoire remplie d’eau bouillante, elle ne parvenait pas à chasser l’impression de souillure qui l’imprégnait jusqu’à la moelle. Elle devrait rapidement lui trouver un successeur si elle voulait passer un hiver relativement confortable, elle qui, comme la plupart des femmes de son âge, souffrait d’une mauvaise circulation et d’extrémités toujours gelées.
« Raïma la guérisseuse est à moitié inconsciente dans la grande salle du bas. Ramène-la chez elle.
– Ça porte malheur de toucher une femme transgénosée », grogna l’homme.
Ses yeux chassieux, ses cheveux graisseux et son haleine repoussante confortèrent Gwenuver dans sa résolution de mettre au plus vite un terme à leur pitoyable relation.
« Et rajoute du bois dans les deux poêles en revenant. »
Il cessa de maugréer, comprenant qu’il ne gagnerait rien à contester les ordres de sa vénérée mère et maîtresse. Gwenuver s’assit sur le lit, le regarda se rhabiller, remonter son pantalon sur les plis adipeux de son ventre, refermer sa chemise sur la broussaille de son torse. Avec ses ongles noirs et l’embryon de barbe poivre et sel qui lui mangeait les joues, il avait l’air particulièrement laid et sale dans la lumière fade du matin. Elle eut la lucidité d’admettre qu’il était sans doute éclaboussé par la boue de ses propres pensées. Son cœur et son corps n’avaient chanté que pour un seul homme durant les soixante années de sa vie. S’il n’avait pas eu la mauvaise idée de boire de l’eau infectée alors qu’elle était enceinte de lui (elle s’était toujours demandé s’il n’avait pas été empoisonné par sa femme, une virago brune et sèche qui lui avait déjà donné deux garçons), les choses auraient été différentes. Lui vivant, Gwenuver, alors âgée de vingt-deux ans, aurait trouvé la force de garder l’enfant, mais, après sa mort, elle avait tenu secrète sa grossesse jusqu’à ce qu’elle mette au monde une petite fille qu’elle avait abandonnée sur le bord d’un cours d’eau. Elle n’avait pas eu le cœur de noyer la nouveau-née, une faiblesse dont elle s’était d’abord félicitée lorsqu’un couple âgé avait recueilli la fillette, l’avait ramenée au campement et l’avait adoptée sous le nom de Mirgwann ; qu’elle avait ensuite regrettée lorsqu’elle avait débordé d’un sentiment maternel qu’elle ne pouvait pas épancher. Quelques années plus tard, une fièvre maligne, colportée par les moustiquesGM d’un marais insalubre du Nord, avait emporté le père et la mère adoptifs de Mirgwann, et Gwenuver s’était débrouillée pour être nommée tutrice de sa fille dont, par chance, personne n’avait réclamé l’adoption. Comme Mirgwann ne lui ressemblait pas, aucun Aquariote n’avait songé à établir la filiation entre l’orpheline et sa mère biologique. Ces années, les plus heureuses de son existence, s’étaient déroulées comme un rêve, comme une parenthèse de lumière et de chaleur dans l’hiver brumeux de sa vie. Elle s’était aventurée dans des liaisons sans lendemain, toujours avec des hommes mariés, mais aucun d’eux n’avait réussi à combler ses aspirations de femme. Et puis, Katwrinn, l’araignée, la tisseuse, était entrée dans sa tente un soir d’été…
« Elle habite où, la guérisseuse ? »
Elle prit conscience que son amant des jours maigres n’était pas encore sorti de la chambre.
« La deuxième rue sur ta droite en descendant, répondit-elle d’une voix morne. La quatrième ou cinquième maison… »
Elle se laissa tomber de tout son poids sur le lit quand il eut refermé la porte. Une odeur de sueur et de sexe froid imprégnait les draps et les couvertures. Les premières larmes roulèrent sur ses joues, chaudes, presque agréables. Elle avait consenti à l’assassinat de sa propre fille, elle avait été happée par la spirale de la destruction, de la malédiction, elle était, elle aussi, un ange déchu du Livre de Raïma. Dans quelques instants, si ce n’était déjà fait, les assesseurs auraient tranché son dernier lien de sang et fait le vide autour d’elle, elle resterait seule avec ses souvenirs et ses regrets, elle errerait comme une étoile éteinte dans un espace infini et glacial.
Un coup de feu claqua.
Atteignit Chak entre les omoplates. Le chauffeur ouvrit de grands yeux étonnés, chancela, essaya de maintenir son pistolet braqué sur la tête de Solman, de presser la détente, mais ses jambes se dérobèrent, il bascula à la renverse et s’étala de tout son long sur le béton du tunnel.
Un deuxième coup de feu empêcha les assesseurs de reprendre leurs esprits, de s’organiser. L’un d’eux, un colosse d’une trentaine d’années, s’affaissa comme une feuille morte, l’arrière du crâne disloqué. La moitié d’entre eux s’égailla dans le plus grand désordre le long du tunnel. Une salve de fusil d’assaut continue et précise en faucha cinq. Ils roulèrent les uns sur les autres comme des quilles renversées par une invisible boule. Certains ripostèrent au jugé, mais leurs balles s’écrasèrent contre les parois et effritèrent la roche. Une fumée dense et chargée d’une odeur de poudre noya le tunnel.
L’autre moitié du groupe se dirigea au pas de course vers les quatre condamnés. Ceux-là avaient immédiatement pris conscience que leur seule possibilité de salut reposait désormais sur ces boucliers humains qu’ils n’avaient pas eu le temps de fusiller. C’était sans compter avec la présence d’esprit de Moram, qui avait immédiatement exploité la confusion pour dégager le deuxième revolver dont il s’était muni avant de se rendre à la maison de Solman et des deux Albains. Les apprentis tueurs n’avaient pas pris la précaution pourtant élémentaire de le fouiller. Il avait discrètement dirigé sa main vers l’arrière de sa veste et s’était placé de manière à masquer son geste pendant que Chak tenait Solman en joue. La première détonation avait retenti alors que ses doigts effleuraient la crosse de l’arme glissée dans la ceinture de son pantalon. Il déverrouilla le cran de sûreté et tira à la hanche, sans prendre le temps de viser. Il ne disposait que de six balles pour une dizaine d’adversaires, mais, s’il n’en toucha aucun, son premier coup de feu suffit à les ralentir dans leur élan. Par chance, il n’avait pas affaire à des combattants aguerris, mais à de pauvres bougres alléchés par l’odeur du sang et la promesse d’un viol collectif. Leur panique permit à leur allié embusqué d’en coucher trois et à Moram de rectifier le tir.
« Planquez-vous ! »
Solman saisit Kadija par le bras, la tira dans une brèche de l’enchevêtrement métallique qui comblait la bouche d’entrée du tunnel, se tassa contre elle derrière ce qui semblait être l’aile compressée d’un camion militaire, s’écorcha la joue sur l’extrémité d’une tige métallique. Il perdit de vue Ismahil et Moram. Les détonations se succédèrent à une cadence effrénée, des balles ricochèrent sur la tôle rouillée, des chocs sourds ébranlèrent le sol, suivis de gémissements déchirants, l’odeur de poudre se fit âcre, irrespirable.
Le souffle de Kadija lui caressait le cou, un souffle régulier, lent, paisible, qui contrastait avec son propre halètement. Il essuya machinalement le sang de sa joue et se contorsionna pour lui jeter un regard. Elle ne manifestait aucun signe d’intérêt ou de peur, elle paraissait étrangère à sa propre vie, comme dépourvue de mémoire individuelle, comme incapable de prendre possession de l’enveloppe corporelle qui servait à délimiter son moi.
« Donneur ? »
La voix oppressée de Moram.
« Je suis là…
– Tu peux sortir. Il n’y a plus de danger. »
Solman prit alors conscience que seuls les râles des blessés troublaient désormais le silence retombé sur le tunnel. Il s’aventura hors de son abri, entrevit, sous la chape de fumée, les corps qui jonchaient le sol, parfois figés dans d’étranges postures. Le revolver à la main, le visage perlé de sueur, Moram l’accueillit d’un sourire las.
« C’est pas encore aujourd’hui qu’on se donnera rendez-vous dans l’autre monde, murmura-t-il.
– Ils sont tous morts ?
– Ou mal en point. J’ai dû en toucher trois ou quatre. Pas grand monde, par rapport à…
– Et Ismahil ?
– Je n’ai rien de cassé. »
Ils se retournèrent dans le même mouvement pour voir le vieil homme s’extirper du dessous d’un char dépourvu de chenilles. Kadija les rejoignit quelques instants plus tard, le manteau et le pantalon maculés de traces de rouille. Ses yeux noirs se troublèrent lorsqu’elle aperçut les cadavres. Solman eut l’impression qu’elle était confrontée à la réalité de la mort pour la première fois de sa vie. Le vent soufflant en rafales dispersait les relents de poudre et de sang.
« Savez-vous à qui nous devons ce sursis ? demanda Ismahil en remettant de l’ordre dans ses vêtements.
– À un putain de bon tireur en tout cas ! s’exclama Moram. Il en a couché plus de quinze en moins de trois minutes. »
Chak, étendu à trois pas de là, émettait un geignement sourd et remuait faiblement bras et jambes. Solman s’en approcha et se pencha sur lui. Le chauffeur, encore lucide, les yeux grands ouverts, agrippa le col de sa veste et s’en servit de point d’appui pour redresser la tête. Solman dut s’arc-bouter sur sa jambe valide pour ne pas être déséquilibré par son poids. Son haleine empestait le vin aigre, le sang et le fiel.
« J’ai… j’ai pas possédé ta mère, Solman… »
Sa voix n’était plus qu’une plainte à peine audible où se détachaient des bribes de phrases.
« Je l’ai aimée… Mirgwann… Tu lui ressembles… Elle était si belle… Selwinn… ne saura jamais… Je t’ai aimé aussi… comme… comme un fils… C’est mieux… plus juste… que je parte avant toi… Pardon… Pardon…
– Je n’ai rien à te pardonner, Chak, murmura Solman. Nous avons vécu de beaux moments tous les deux. C’est ceux-là, et ceux-là seuls, que je garderai de toi. »
Chak se raidit dans l’intention d’ajouter quelques mots mais aucun son ne franchit sa gorge. Ses yeux se voilèrent, il relâcha le col de la veste de Solman et retomba sur le sol avec une étrange douceur, comme soutenu par des bras invisibles.
« C’était un bon chauffeur, mais un sacré salopard. Et je pisse sur… »
Moram interrompit son oraison funèbre lorsqu’il croisa le regard sombre et implorant du donneur. Il baissa la tête, fouilla dans une des multiples poches de sa veste et en sortit une poignée de balles avec lesquelles il rechargea son barillet.
Des bruits de pas retentirent dans la pénombre du tunnel, se répercutèrent sur les parois incurvées. Des bottes ferrées, une allure posée, sans doute le mystérieux tireur embusqué. Moram eut le réflexe de glisser l’index dans le pontet et de lever le canon de son arme. Une silhouette émergea peu à peu de l’obscurité et des derniers entrelacs de fumée.