L’homme lesbien

Le concept de l’homme lesbien est nouveau et risque de bouleverser les idées primaires qui sont censées faire autorité. Cette appellation peut choquer, mais depuis la libération des mœurs et les progrès considérables en matière de sexologie, on découvre – et on le dit ouvertement – des infinités de comportements amoureux, pour ne pas dire érotiques, qui avaient été écartés et occultés pendant des siècles.

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Au premier abord, la qualification d’homme lesbien apparaît comme paradoxale, sinon antinomique. Le terme « lesbien » ne concernerait que les femmes. Cela, même s’il résulte d’une confusion, ou plutôt d’un non-sens historique remontant à l’époque de la Grèce antique. Si l’on veut aujourd’hui tenter de définir un « homme lesbien », il est par conséquent utile de se référer à ce qu’on appelle couramment – et faussement – le lesbianisme.

À l’origine, un lesbien et une lesbienne ne sont que les habitants de l’île de Lesbos dans la mer Égée, appartenant à ces tribus éoliennes où la condition de la femme, libre et indépendante, était nettement supérieure à celle d’usage dans les tribus ioniennes environnantes. Et c’est précisément une femme poète, née vers 610 avant J. C. à Mytilène, dans cette île de Lesbos, qui est la cause involontaire de la réputation faite à ses compatriotes du sexe féminin.

Il s’agit de Sapho (ou Sappho) dont certaines œuvres nous sont parvenues et que les anciens Grecs considéraient comme un très grand poète lyrique, à l’égal de Pindare et d’Alcée. Mais nous ne possédons aucune preuve de son homosexualité. Bien au contraire et en écartant la fable relatée par Ovide (Héroïdes, XV) à propos de son suicide par désespoir d’amour à cause d’un certain Phaon, il semble qu’elle ait souvent été amoureuse et qu’elle ait eu plusieurs amants. Toutefois déçue par l’inconstance des hommes, elle préféra fuir leur compagnie et s’entourer d’un groupe de jeunes filles auxquelles elle enseignait la poésie. Il faut voir là l’origine de sa réputation et de l’expression « amours saphiques » donnée aux relations homosexuelles féminines.

Il y a un autre terme pour qualifier celles que de nos jours l’on appelle avec mépris des « gouines », terme très employé au XVIIIe siècle qui ne voyait dans ces « amours saphiques » qu’un divertissement sans conséquence, celui de « tribades ». Ce mot-ci provient du verbe grec tribein qui signifie « frotter » et « caresser ». Force est de reconnaître que rien ne peut mieux caractériser le comportement amoureux de ces femmes. Ce sont en effet des « frotteuses » et des « caresseuses ».

Si l’on veut définir l’homme lesbien, il convient, comme on le verra par la suite, de l’appeler aussi homme tribade.

Cela dit, l’homosexualité féminine ne consiste pas seulement en rapports sexuels ; ceux-ci ne sont d’ailleurs pas obligatoires. Les véritables homosexuelles ont d’autres motivations. Le rejet farouche et obstiné qu’elles manifestent envers l’homme a des causes profondes et explicables. C’est un dégoût physique incontrôlable du corps masculin conduisant à une inhibition inguérissable, c’est la peur devant l’éventuelle violence des hommes dans leur comportement. S’y ajoute une cause psychologique, fruit d’une éducation très stricte au cours de laquelle des parents n’ont cessé de répéter à la petite fille qu’elle devait se méfier des garçons et même les fuir, cela sans donner de raisons précises. Une cause sociale enfin anime la femme homosexuelle authentique, à savoir la volonté de n’être assujettie à personne et surtout pas à un être d’un sexe différent – voire hostile.

Il ne s’agit pas de déviance sexuelle, pas plus de maladie ou de perversion.

 

Si l’on en croit la Genèse, l’être humain a été créé à l’image de Dieu, c’est-à-dire libre. Or, être libre consiste dans la possibilité de choisir son chemin de vie, par conséquent dans la possibilité de ne dépendre d’un autre – pas plus d’une autre –, comme le démontre l’épisode de la pomme partagée par Ève et Adam. Si ceux-ci transgressent l’interdit, c’est qu’ils pensent, du moins à ce moment précis, qu’ils n’ont « ni Dieu ni maître ». De même nature apparaît la motivation principale des femmes que l’on persiste à appeler lesbiennes.

C’est qu’elles refusent obstinément d’être possédées. Pourtant, dans notre société actuelle, toujours androcratique, quoi qu’on en dise, une femme n’existe que si elle est « reconnue » par un homme, d’abord son père dont elle porte le nom, ensuite par son mari. Cela produit des adresses telles que : « Monsieur et madame Paul X ». Madame s’appellerait Paul ? Ou est-ce signifier que « madame » n’est que la propriété de « monsieur » ? Ce qui est valable dans le cadre du mariage légitime l’est tout autant dans les autres relations qui s’instaurent entre un homme et une femme.

Une de mes jeunes amies m’a raconté, avec franchise mais aussi beaucoup d’amertume, comment se sont déroulées ses premières amours. À dix-huit ans, elle était tombée amoureuse d’un garçon de son âge. Quoi de plus normal ? Passent quelques semaines de flirt romantique, et le garçon lui demande d’aller plus loin. Après certaines hésitations, Cora, qui est vierge, accepte sous la condition expresse que son amoureux se munisse d’un préservatif. C’est alors que tout devient révélateur. Le garçon obtempère au désir de sa belle, mais exige que cela se passe dans le lit des parents de Cora, comme s’il voulait littéralement prendre la jeune fille à son père. C’est un moindre mal : juste avant l’orgasme, le garçon retire sournoisement son préservatif et éjacule dans le ventre de Cora. La jeune fille, enceinte, rompt avec son amoureux et se résout à une IVG.

Cette histoire authentique met en lumière les étranges rapports qui existent entre la possession et la pollution. Le jeune homme a pollué sciemment celle qu’il prétendait aimer. Pourquoi ? Pour laisser en elle sa marque et se l’approprier, exactement comme un chien pisse en certains endroits précis pour marquer son territoire. Voici ce qu’écrit à ce sujet le philosophe Michel Serres dans son essai le Mal propre(1) : « Depuis des temps innommables, le mâle cherche à s’assurer la propriété d’un lieu où, comme les animaux […], il dépose un produit assez peu éloigné, au moins pour son origine, de l’urine. Par l’éjaculation du sperme, il croit s’approprier les lieux où s’accomplit l’acte de son désir. De ce reste animal, de cette idéologie, de cette pratique, de ce mythe, il reste au moins un témoignage, celui de l’ancienne théorie de l’imprégnation […], aux termes étranges de laquelle une femme, ayant eu, par exemple, un premier enfant de tel amant, aura toute sa vie des filles et des fils présentant des caractères de celui-là, même si les pères réels, à la suite, ne les ont pas ».

La science a démontré que cette croyance en l’imprégnation n’est qu’un fantasme parmi bien d’autres ; il a néanmoins la vie dure. Un de mes amis venait de divorcer et, se sentant seul, cherchait une nouvelle compagne. Une femme, belle et intelligente, aurait volontiers succombé au charme de cet homme doté pareillement de maintes qualités. Comme j’encourageai mon ami à accepter une relation qui semblait très positive, il me répliqua sèchement : « Tu n’y penses pas, elle a deux enfants. » Surpris, je rétorquai : « Toi aussi, tu en as deux ! » Je m’attirai cette réponse : « Ce n’est pas la même chose. »

En effet, ce n’est pas la même chose, du moins pour l’état d’esprit qu’illustre cette anecdote. Cela explique du reste pourquoi l’adultère féminin a été si sévèrement condamné et châtié au cours des siècles, tandis que l’adultère masculin était non pas prôné, mais toléré. Les anthropologues inclinent à penser que dans les premiers temps de l’humanité les mâles n’avaient pas conscience de leur rôle dans la procréation. L’union sexuelle relevant des péripéties de la vie quotidienne et constituant un acte banal littéralement sans portée, seul un esprit, voire une divinité, pouvait se matérialiser dans le ventre de la femme sous la forme d’un enfant.

De cette croyance il est resté un souvenir dans ce qu’on a appelé improprement le « droit de cuissage ». Si, au Moyen Âge notamment, beaucoup d’hommes, nobles ou ecclésiastiques, en ont abusé, à l’origine ce « droit » était davantage un « devoir ». Car d’une part, seul un homme « puissant » socialement et spirituellement était capable de supporter la malédiction inhérente à l’écoulement du sang virginal ; d’autre part, le nouveau-né, en vertu de l’imprégnation par un tel homme, pouvait être doté de qualités exceptionnelles. Cet usage s’est perpétué symboliquement dans le fait qu’un noble ou un prêtre posait sa jambe, un court instant, dans le lit des jeunes mariés.

Il est périlleux de vouloir rendre compte de la mentalité des peuples de la Préhistoire, sur lesquels nous n’avons d’autres informations que celles fragmentaires livrées par les fouilles archéologiques. Mais on peut supposer que le mâle du Paléolithique, ignorant son rôle dans la procréation, a eu tendance à considérer la femme douée du mystérieux pouvoir de donner la vie comme un être sacré en contact permanent avec les divinités. Les plus anciennes représentations artistiques humaines sont féminines (telles la Vénus de Lespugue et la Vénus de Willendorff) et l’on peut, sans trop risquer de se tromper, affirmer qu’au début de l’humanité, était non pas un dieu-père mais une déesse-mère, créatrice de tout l’univers(2).

Le culte de la Déesse-Mère a vraisemblablement été en usage chez tous les peuples, surtout ceux de la Méditerranée orientale. Lorsque les Juifs sont parvenus en Terre Promise, au pays de Canaan, ils se sont tout de suite heurtés aux tribus autochtones qui pratiquaient ce culte. Certains d’entre eux se sont convertis à la religion de la grande déesse, déclenchant une violente répression de la part des partisans de l’orthodoxie yahviste qui traitaient ces renégats de « prostitués ». Il faut dire que certains rituels pratiqués à Éphèse et dans d’autres villes du Moyen Orient pouvaient prêter à des confusions fâcheuses, en particulier le rituel de la « prostitution sacrée » : il s’agissait pour les prêtresses de la déesse – mais aussi pour d’autres femmes, vierges ou non – de s’offrir dans le temple à des inconnus, moyennant une compensation financière. Dans ce cas, on assiste à un renversement complet du fantasme de l’imprégnation. L’homme ne possède pas sa partenaire : au contraire, il est possédé par elle(3). La prêtresse ou la femme ordinaire incarne la déesse, et l’homme qui la pénètre s’imprègne des énergies ainsi que des vertus supposées être celles de la divinité. Acte du reste périlleux, comme le montre la fable d’Anchise, père d’Énée, devenu boiteux à la suite de son union sexuelle avec Vénus. Tous les mortels ne sont pas capables de supporter les conséquences d’un contact intime avec une immortelle, même si celle-ci est consentante.

Tout cela constitue un condensé de vestiges hérités de temps immémoriaux. Les choses ont basculé le jour où l’homme – le mâle – a compris qu’il jouait un rôle essentiel dans la procréation. La fable grecque d’Apollon, dieu mâle et céleste venu du nord, combattant et éliminant le serpent Python qui est l’image de la déesse-mère tellurique et qui la remplace dans le sanctuaire de Delphes, est le témoignage le plus probant de ce renversement de situation.

Ainsi les religions de la divinité féminine ont été remplacées bien souvent par les religions du dieu père, et même les symboles traditionnels ont alors changé de polarité. Dans le langage, le soleil, sans aucun doute du genre féminin à l’origine, est devenu masculin, incarnant l’énergie vitale, tandis que la lune, autrefois du genre masculin, réduite à un rôle de dépendance et secondaire par rapport au soleil dont elle reçoit chaleur et lumière, donc énergie, est passée au genre féminin, devenant passive. Il y a eu des exceptions, notamment dans les langues germaniques et celtiques où le soleil est resté féminin et la lune masculine.

Ces bouleversements ont secoué toutes les sociétés humaines et se sont étalés sur une longue durée avant de triompher définitivement au début de l’ère néolithique, c’est-à-dire au huitième millénaire avant J. C., quand le nomadisme a cédé devant l’occupation des terres et les débuts de l’agriculture.

 

Cette transformation des sociétés humaines, qui s’est faite lentement, et selon les conditions climatiques, n’en a pas moins été radicale. Le nomadisme primitif était étranger à la notion de propriété individuelle. Une tribu s’installe provisoirement là où il y a du gibier si l’on pratique la chasse et la cueillette ; là où il y a des pâturages si l’on pratique l’élevage ; et, bien entendu, là où il y a de l’eau potable. Lorsque une – ou plusieurs – de ces ressources naturelles vient à manquer, on émigre. La terre n’appartient à personne, sauf passagèrement à ceux qui s’y arrêtent. Cette ignorance de la propriété se retrouve au sein du groupe social que constitue une tribu. Tout y relève du domaine collectif, y compris les relations sexuelles. Les femmes n’ont pas de mari, et les enfants qui naissent sont ceux de la communauté tout entière. – C’est ce que le socialiste utopique du XIXe siècle Charles Fourier a mis en évidence dans son œuvre où il fait l’apologie des « saphiens » et des « saphiennes », et plus particulièrement dans un texte retrouvé en 1966 par Simone Debout, texte que ses disciples avaient censuré et écarté parce que trop révolutionnaire et choquant vis-à-vis des mœurs de l’époque.

Tout change avec la sédentarisation. Certes, le concept de collectivité persiste car c’est la tribu dans son ensemble qui s’affirme en possession des terres qu’elle occupe, mais la concentration des hommes et des femmes en un lieu fixe et définitif entraîne des transformations dans les rapports qu’ils entretiennent les uns avec les autres. Jean-Jacques Rousseau, dans son Discours sur l’origine de l’inégalité, démontre avec pertinence que la cause des injustices diverses et de tous les malentendus sociaux est la division du travail. Dans la tribu nomade chacun était polyvalent, à la fois cueilleur, chasseur et éleveur. Dans le groupe sédentaire la spécialisation fait son apparition, et certains profitent de cette situation pour devenir indispensables et imposer leur volonté aux autres.

Ainsi se créent des familles autour d’un homme qui finit par posséder non seulement une portion de terrain, mais l’ensemble du petit groupe dont il est le chef, y compris la femme, reléguée au rang de reproductrice et de « cuisinière ». Elle devient la propriété personnelle du père, protecteur de la famille et en charge des travaux extérieurs. Cette situation trouve son apogée dans la société romaine où le paterfamilias est le propriétaire nominal des biens matériels et de tous les membres du groupe, y compris des esclaves.

C’est ainsi que s’est développé ce qu’on appelle aujourd’hui le machisme.

 

Le macho est le pivot de la société patriarcale qui demeure incontestablement la nôtre, en dépit d’avancées certaines. Et il n’est pas difficile d’en esquisser une définition. Les caractéristiques machistes sont en effet inscrites dans la personnalité, la conscience et la sensibilité sexuelle par un ensemble de valeurs intériorisées. Parmi ces « valeurs », on peut citer la conscience qu’a le mâle d’être supérieur à la femelle du fait de sa force physique, du pouvoir qu’il a de l’amener à l’orgasme, ainsi que de la conscience de son rôle essentiel dans la procréation et la prolongation de la lignée. Il serait donc avilissant pour l’homme d’effectuer des tâches jugées féminines. Sa mission ayant longtemps été de gagner la vie de sa famille, de la nourrir, de la protéger, il a évité d’être sensible : il devenait vulnérable. Au contraire, il devait, il doit encore rivaliser avec les autres hommes pour tenter de les dominer et manifester de la rudesse, voire de la brutalité, valeurs nobles. Il doit savoir tuer et prendre, le cas échéant, le risque d’être tué, sous peine d’être traité de lâche.

Le comportement sexuel du macho est à l’image du rôle qu’il s’attribue dans la collectivité et des prérogatives revendiquées depuis des siècles. C’est entre hommes que s’organise la « cité ». Il est indispensable de fréquenter les hommes, cela permet de traiter les affaires sérieuses tandis que la compagnie des femmes n’est que sexuelle. La sexualité est à la fois pouvoir et plaisir. Il y a domination sur les femmes en même temps que rivalité avec les autres hommes. La femme devient propriété de celui qui a été le premier à la pénétrer, à la polluer, autrement dit : à marquer son territoire, comme le démontre Michel Serres. « Chasse gardée ! » L’instinct de propriété engendre la jalousie et peut provoquer des conflits inexpiables. Car ce qui est en jeu dans une société androcratique, c’est essentiellement la prolongation de la lignée masculine. Depuis des siècles, cette mentalité s’est transmise par la coutume et par l’éducation ; il est difficile d’aller à contre-courant.

Il existe cependant une catégorie d’hommes qui n’est pas tombée dans le piège de ce dualisme injuste faisant de la femme un être inférieur, un objet n’ayant d’existence qu’à travers son appartenance à un individu de sexe masculin : c’est l’homme lesbien, que je préférerais appeler l’homme tribade.

 

Il est à l’opposé de l’homme machiste qui affirme et affiche une prétendue supériorité.

Le terme français lesbien est très récent. Il est apparu dans le titre d’un roman de François Coupry en 1978 et désignait un type d’homme déjà étudié par les psychologues et sexologues anglo-saxons, notamment californiens, et appelé par eux he-lesbian, terme qu’ont repris les féministes du Women’s Lib’ dans les années 1970. On caractérisait par là un profil sexuel et affectif masculin bien précis que certains auteurs britanniques nommaient « anti-sexist man ».

Peu importe l’appellation dont on revêt l’homme « lesbien » ou « tribade ». Il vaut mieux tenter de le définir.

 

L’homme lesbien n’est ni un homosexuel, ni un efféminé ou un éphèbe : il est conscient de ce que le principe viril a besoin de son contraire pour s’épanouir, et il cherche à s’accomplir. C’est un homme apparemment comme les autres. L’essentiel est de savoir « qu’il s’agit en fait de l’existence intégrée dans un individu de sexe masculin et hétérosexuel d’un ensemble de valeurs féminines qui le conduisent à avoir aux femmes, bien qu’homme, une relation analogue à celle des lesbiennes »(4).

La littérature abonde en êtres qui traduisent le vieux rêve de l’androgyne. Mais le concept d’homme lesbien rend peut-être mieux compte de l’aspiration de l’homme à réconcilier en lui les parts masculine et féminine.

 

L’homme lesbien est attiré par la compagnie des femmes parce qu’il retrouve en elles les valeurs qu’il croit devoir dissimuler dans la société et, par-là, une assise personnelle. La femme qu’il aime, et dont il est aimé, l’encourage à développer ces valeurs de telle sorte qu’il se sente non pas castré, au contraire, encore plus homme, mais d’une virilité différente de celle du mâle.

L’homme lesbien n’est pas un pervers, il réclame intérieurement un monde fondé sur une valeur méprisée : la gentillesse – dont on oublie qu’elle distingua les nobles (les « gens ») de la plèbe. En la compagnie de la femme gentille, l’homme est envahi d’une douceur et d’une cordialité dont il se dit qu’elles peuvent contaminer le monde et rénover le masculin.

 

Le profil lesbien de l’homme apparaît singulièrement complexe. Il comporte un ensemble de traits caractéristiques toujours associés et interdépendants. C’est d’abord l’image de la femme vécue comme égale et franchement complice, non comme simple partenaire. C’est ensuite le refus de toute attitude de rivalité ou de domination et la manifestation d’une grande sensibilité tant physique que morale. C’est encore l’attirance pour la personnalité de l’autre, en vertu de laquelle le vécu sensuel et le vécu intellectuel ne sont jamais dissociés, cela en dehors des normes officielles, de ce qu’on appelle les « bons usages » et de tous les modèles qui peuvent être imposés par la société.

 

Ce sont surtout les pratiques amoureuses qui distinguent l’homme lesbien du macho. Ces pratiques sont celles des lesbiennes, ou plus justement celles des tribades, au sens étymologique du terme. L’homme lesbien est un frotteur, un caresseur et, pour satisfaire ses désirs, il n’a pas nécessairement besoin de la pénétration pratiquée par les couples dits « normaux » et qui constitue en fait la finalité de leur rapprochement.

 

Il y va chez l’homme lesbien d’une sorte d’identification à l’autre, une complicité totale avec la femme dans une recherche passionnée de ses désirs et de leur satisfaction. Le plaisir qui naît ne peut pas plus se réaliser individuellement que dans une relation de supérieur à inférieur : il résulte d’un échange où chacun se trouve à égalité, non seulement charnellement mais affectivement et intellectuellement. Dans une telle relation, on peut affirmer que l’amour n’a pas de sexe, tout au moins pas de sexe opposé à vaincre de quelque manière que ce soit.

 

Pour l’homme lesbien – et la femme compréhensive qui est sa « complice » – le clitoris est le strict équivalent du pénis, et inversement ; ce qui relègue le vagin à un rôle secondaire. Le vagin est lié à la maternité, mais dans la relation que souhaite l’homme lesbien, il n’y a pas de place pour la procréation. Ainsi la femme élue ne peut-elle jamais être considérée comme une mère potentielle. S’il y a pénétration du pénis dans le vagin, l’homme lesbien se garde souvent de toute éjaculation. Il pratique ce que, dans les techniques orientales, notamment dans le tantrisme, on appelle une « étreinte réservée », laquelle consiste à retenir son sperme juste avant que ne se déclenche l’orgasme masculin ; ou, chose fréquente en Occident, il se contente d’un coïtus interruptus, autrement dit d’une éjaculation hors du vas naturale, comme disent les théologiens et les moralistes catholiques.

 

C’est à une sorte de rituel d’ordre religieux que se livrent les amants lesbiens dans leurs rapports intimes. Rituel qui n’est pas sans rappeler celui pratiqué au Moyen Âge dans l’Amour courtois. La fine amor (ou bel amour), si bien chantée par les troubadours, est un amour adultère où tout est permis sauf la pénétration(5). De la sorte, est préservée la continuité de la lignée masculine officielle, et l’honneur du mari demeure intact. On a voulu voir dans ce type de relation une manifestation de l’amour platonique, c’est-à-dire un amour intellectuel et spirituel qui n’a nul besoin de contact physique.

Cependant les textes de l’époque, comme l’a montré René Nelli, sont loin de faire l’éloge de la chasteté en tant que vertu principale.

 

Alors, qu’en est-il exactement de cet amour ? C’est d’abord, de la part de l’homme lesbien, une période de contemplation de la femme, de sa beauté – autant intérieure qu’extérieure –, de son intelligence et de sa grâce. Il la dévore littéralement des yeux, souvent au cours d’une attente passionnée durant laquelle le désir masculin s’accroît et où l’énergie, d’être mise en réserve sur le plan sexuel, suscite de la part de l’homme des actions exceptionnelles et plutôt glorifiantes. Puis vient le moment de la pratique, souhaitée et acceptée par l’homme et la femme. Cela se traduit dans l’étreinte des corps qui échangent leur chaleur et leurs vibrations les plus intimes, les plus subtiles. Caresses qui ne négligent aucune partie du corps, le cou, les épaules, la poitrine, le dos, le creux sensible des reins, les fesses, et le sexe, finalité suprême de l’exploration sensuelle. Tout s’enchaîne avec naturel : masturbation, cunnilingus, voire anilingus. L’homme lesbien mesure son propre plaisir à l’aune de celui qu’il perçoit chez la femme étreinte.

Il n’y a par conséquent ni possession de la femme par l’homme, ni appropriation abusive de l’homme par la femme, mais au contraire, une revalorisation de la sexualité.

Serait-ce l’union idéale des deux sexes ? Probablement, mais cette harmonie est difficile à atteindre, et elle est précaire, car elle demande de part et d’autre un certain renoncement à ce que la majorité des gens considèrent comme des prérogatives ne devant pas être remises en cause.

Il n’empêche que ce renoncement, excluant la violence et la brutale autorité, favorise l’élaboration d’un couple équilibré en le fondant sur une pleine égalité entre deux êtres.

Car il s’agit bel et bien d’égalité, non de « complémentarité ».

La nuance a sa valeur. La parure est secondaire pour l’homme lesbien : il ne recherche pas la beauté de la femme à travers un « emballage » consistant en vêtements et sous-vêtements sophistiqués. En cela il est proche du Mouvement de Libération de la Femme (M.L.F.) et de l’esprit de mai 1968. À ce moment, les femmes ont rejeté – ou tenté de rejeter – ce qui avait un rapport avec l’asservissement au plaisir du mâle, comme le soutien-gorge, le porte-jarretelles et accessoires de ce genre, y compris le corset qui, dans les années 1900, signait l’infériorité des femmes en même temps que la béate satisfaction des contemplateurs d’êtres fragilisés mais présentables puisque revêtus d’oripeaux qu’ils avaient eux-mêmes conçus, choisis ou fait choisir à celles qu’ils exhibaient en public tels des singes sortis d’un zoo ou des portraits décrochés des murs d’un musée. On comprend la réaction radicale des femmes, même si elle a souvent débouché sur une attitude aberrante. L’homme et la femme se sont retrouvés alors dans une égalité apparente, portant chacun un jean’s délavé, voire troué, un tee-shirt de préférence crasseux, et des chaussures qui valaient surtout pour des randonnées en montagne ou des courses en terrain accidenté.

Pourquoi vouloir nier à tout prix sa féminité alors que celle-ci, au moins dans l’espèce humaine, est plus belle que la masculinité ?

 

Ces divers comportements suscitent des questions auxquelles il n’est pas facile de répondre. Si l’homme lesbien ne fait généralement guère de fixation sur la tenue extérieure de sa « complice », il est des exceptions. Elles amènent à évoquer le phénomène du « transvestisme » ou « travestisme », voire même du « transsexualisme », encore que ce dernier terme désigne en fait ce que les Anglo-Saxons nomment le transgender, désignant un changement de sexe volontaire obtenu par des pratiques de chirurgie médicale. Mais un travesti est-il un homme lesbien ? Inversement un homme lesbien doit-il être obligatoirement un travesti ? La réponse à cette double question est non, sans équivoque.

 

Un travesti est un homme qui, pour diverses raisons, aime s’habiller en femme de façon permanente ou occasionnelle. Écartons d’emblée le « prostitué » qui n’est pas toujours mû par cette pulsion intérieure, mais se « déguise » pour aguicher des clients avides de nouveautés ou de situations ambiguës. Il faut admettre que dans leur plus grande majorité les travestis authentiques ne sont pas des homosexuels. Le véritable homosexuel mâle déteste et fuit tout ce qui rappelle la femme, y compris sa parure, tandis que les travestis sont des admirateurs de la féminité sous toutes ses facettes. Et parce que certains hommes lesbiens peuvent être – aussi – de magnifiques travestis féminins, on a parfois entretenu des confusions.

Il fut un temps où je fréquentais avec curiosité un groupe de travestis appartenant à une classe sociale plutôt aisée et intellectuelle. Sondant leurs motivations, je me suis aperçu que chacun constituait un cas particulier. Toute généralisation est abusive et risque de fausser les opinions que l’on peut porter sur ce genre de comportement.

Prenons l’exemple de Georges, qui se faisait appeler Gina. Ayant perdu sa mère alors qu’il avait à peine dix ans, il en avait conçu un chagrin fou qui ne s’atténuait pas. Or, la famille avait gardé les vêtements de la défunte dans le grenier de la maison. Un jour où il se trouvait seul, l’orphelin a revêtu, sans se poser de questions, successivement tous les habits de sa mère. Il s’est senti si bien qu’il a poursuivi un jeu innocent. Et il est devenu peu à peu un véritable travesti, fier de l’être. Mais s’agit-il d’un homme lesbien ? Nullement. Travesti, l’homme incarnait sa mère, n’en était que le substitut.

Un autre exemple de ce type, Gaby. Veuf d’un certain âge, ayant vécu une grande passion avec sa femme, il a conservé intact, de façon touchante, le petit logement qu’il partageait avec elle et où il revêt les habits de la défunte. Non plus que Georges, Gaby n’est un homme lesbien : il se contente de faire revivre en lui l’image de sa compagne, ce qui n’est pas sans provoquer une mélancolie.

 

L’Histoire nous a légué quelque chose d’équivalent avec les aventures du Chevalier de Fréminville. Né en janvier 1787 à Ivry-sur-Seine, il devient marin, botaniste, spécialiste des coquillages, et même archéologue. Un jour, le marin fait naufrage, est recueilli sur le rivage par une jeune femme. S’ensuit un immense amour avec Caroline. Malheureusement, Fréminville doit partir pour une lointaine expédition. Ne le voyant pas revenir et se croyant abandonnée, la jeune femme se suicide de chagrin. Deux jours plus tard, Fréminville arrive. S’enfermant dans la douleur, il conserve les vêtements de Caroline et passe, à Brest où il meurt en 1848, les six dernières années de sa vie habillé en femme, recevant de la sorte ses amis. Le chevalier de Fréminville, pas plus que les amoureux précédemment cités, ne peut être considéré comme un homme lesbien.

 

En revanche, un personnage du XVIIe siècle, qui nous est bien connu parce qu’il a rédigé lui-même ses mémoires, est à la fois un travesti et un authentique homme lesbien : c’est l’abbé de Choisy. Il fut un de ces ecclésiastiques de cour, lesquels étaient nombreux en une époque moins puritaine dans la vie privée que dans le jeu social. François-Timoléon de Choisy appartenait à une « bonne » famille, fils d’un conseiller d’État, également intendant du Languedoc et chancelier de Gaston d’Orléans, et d’une intime de Marie de Gonzague, reine de Pologne. C’est celle-ci qui s’est plu à habiller le futur abbé en fille et l’a fait élever en compagnie du jeune frère de Louis XIV (lequel était probablement non le fils de Louis XIII, celui de Mazarin : on sait que Louis XIII était un homosexuel pur et dur et que son vœu le 15 août était un leurre destiné à détourner d’éventuels soupçons). Louis XIV avait un frère, « Monsieur, frère du roi », susceptible de constituer un danger pour le roi régnant. Il fallait l’éliminer. Non par meurtre, par déconsidération publique. On a tenté de le faire en lui faisant porter des vêtements de fille, on a tant et si bien fait qu’il est devenu homosexuel (ce qui ne l’a pas empêché d’engendrer le futur régent Philippe d’Orléans). Or, François-Timoléon de Choisy a été élevé en compagnie de « Monsieur ». Bien qu’il ait adopté le goût du travestissement féminin, il n’est pas devenu, comme « Monsieur », homosexuel, ni bisexuel.

Le futur abbé (et plus tard l’abbé) est amoureux de la femme et, de préférence, de la jeune fille à peine pubère. Cela le ferait aujourd’hui classer dans la catégorie des pédophiles, mais nous sommes au XVIIe siècle : les mœurs sont libres pourvu qu’elles demeurent secrètes et les jeux « saphiques » sont considérés comme des amusements sans conséquences.

Après une courte période où il apparaît en homme, l’abbé de Choisy ne résiste pas à l’envie de revêtir le costume féminin et s’installe, avec les encouragements de son curé et de l’évêque, dans une maison du quartier Saint-Médard sous le nom d’une certaine Madame de Sacy. Il décrit lui-même sa métamorphose : « D’abord, j’avais seulement une robe de chambre de drap noir, fermée par devant, avec des boutonnières qui allaient jusqu’en bas et une queue d’une demi-aune qu’un laquais me portait, une petite perruque peu poudrée, des boucles d’oreilles fort simples et deux grandes mouches de velours aux tempes. »

Personne ne trouve à y redire jusqu’à ce que le duc de Montausier lui en fasse publiquement le reproche à l’Opéra. Ne pouvant renoncer à sa « manie » – d’aucuns diront sa « perversion » –, il quitte Paris et s’installe à Bourges où il se fait passer pour une riche veuve nommée Comtesse des Barres. Qu’une mystérieuse étrangère apparaisse dans cette ville de province ne choque personne, bien au contraire, tant l’aristocratie et la bourgeoisie locale sont avides de divertissements originaux.

La comtesse des Barres obtient un succès fou dans la bonne société de Bourges et des environs. Accompagnée d’une domesticité triée sur le volet, elle devient la coqueluche d’un petit monde en mal de nouveauté. Et de la nouveauté il y en a. Non seulement la soi-disant comtesse des Barres brille par sa prestance et son élégance dans les réunions mondaines, elle parvient à séduire toutes les jeunes filles de cette bonne société.

De la sorte, l’abbé de Choisy-comtesse des Barres se conduit en authentique tribade. N’oublions pas qu’un tel « travers » était au XVIIe siècle, et surtout dans les milieux aristocratiques et bourgeois de province, regardé plutôt comme un comportement de bon ton sans rien de répréhensible. Et puis n’était-ce pas flatteur qu’une belle et riche comtesse venue de Paris s’intéressât de près à des jeunes filles qui, quelque honorables que fussent leurs familles, étaient d’une condition inférieure à celle des « belles dames » qui faisaient la gloire de la capitale ? De près, c’est le cas de le dire.

Car la Comtesse des Barres invite ses jeunes conquêtes à partager son lit. En tout bien, tout honneur ? C’est peut-être ce que pensent les gens de son entourage, à moins qu’ils ne soient complices de la mystification. Ou de la perversion. La soi-disant comtesse se plaît à provoquer : elle invite volontiers des amis, hommes et femmes, ainsi que les parents de ses conquêtes. Il s’agit d’une véritable cérémonie où la pudeur est respectée. Mais que se passe-t-il sous les draps ? On l’imagine aisément. Quant aux assistants, sont-ils dupes des jeux qui ont lieu, bien que discrets, en leur présence ? Que voient-ils dans ces enlacements lascifs ? Tout au plus quelques emportements saphiques, car il ne leur vient pas à l’idée que la Comtesse des Barres est un homme. Reste à savoir quelles étaient les réactions des « gamines », une fois accueillies dans le lit de la pseudo comtesse(6). Stupeur ou complicité ?

 

Il semble qu’il y ait eu complicité de la part de ces jeunes filles. N’auraient-elles sinon manqué de se révolter et d’accuser la dame de tromperie ? Qui sait si elles ne s’amusaient de la supercherie qui se déroulait sous les yeux de témoins tout aussi intéressés ? Car la comtesse est d’une extrême délicatesse : elle joue son rôle d’homme lesbien avec une habileté consommée. Choisy ne s’est jamais conduit en macho. Las d’une de ses conquêtes, il ne l’abandonne pas, la marie avec un homme qu’il juge sérieux. Il raffole des comédiennes, et s’il arrive un « accident », incapable d’assumer sa paternité, marie pareillement la future mère à un homme en qui il a toute confiance. Curieux personnage en vérité…

Il dépense sans compter. Sa famille, bien que d’honnête aisance, s’inquiète. Les fantaisies vestimentaires et autres de l’abbé écornent singulièrement la fortune familiale. On finit par persuader l’abbé de renoncer à se travestir. Qu’à cela ne tienne ! Il se rend à Venise où il s’abandonne à une autre passion, le jeu. Or, s’il a beaucoup de chance et de succès auprès des jeunes filles, il en a beaucoup moins face à ses adversaires au jeu. Il se ruine en quelques semaines et doit revenir en France pour tenter de reconstituer une partie de sa fortune. Il n’est toutefois pas impécunieux, appartenant à une caste qui se partage les « bénéfices ecclésiastiques » et il n’est point nécessaire d’avoir reçu les ordres pour percevoir les revenus d’une abbaye, d’un prieuré ou d’une simple église. Choisy a le titre d’abbé, mais il n’est pas prêtre, du moins pas encore. Il vit alors de son bénéfice ecclésiastique de Saint-Seine, en Bourgogne. Cependant, grâce à son habileté et aux relations, il se tire d’affaire. En 1676, il visite Rome en faisant partie de la suite du cardinal de Bouillon. Une maladie assez sérieuse provoque alors en lui une conversion soudaine… et superficielle. Il retombe vite dans ses « errements ». En 1685, il accompagne comme coadjuteur le chevalier de Chaumont dans une mission au Siam ; c’est là qu’il est ordonné prêtre. De retour en France, il reçoit le bénéfice du prieuré de Saint-Benoît du Sault et du doyenné de la cathédrale de Bayeux. Il écrit alors beaucoup.

En 1687, il est admis à l’Académie Française (fauteuil n° 17). Il compose différents ouvrages, dont une monumentale Histoire de l’Église en onze volumes.

Que faut-il penser de cet « Abbé de Choisy habillé en femme » ? Il n’était pas homosexuel, plutôt un peu transsexuel, ne pouvant se passer de leurrer son monde, de vivre à sa guise et d’avoir une dévotion particulière pour l’univers féminin ; ce qui n’a pas empêché le bon écrivain qu’il était aussi de se réfugier, à la fin de sa vie, dans un mysticisme qui paraît sincère. C’est peut-être l’un des exemples les plus originaux de l’homme lesbien, ou si l’on préfère, de l’homme tribade.

 

Si l’on explorait les plus sombres corridors de l’Histoire, on découvrirait à coup sûr bien des personnages comparables. Encore faut-il se méfier des apparences trompeuses et des confusions inévitables en pareils cas… où littéralement l’habit ne fait pas le moine.

 

Ainsi en est-il du célèbre chevalier Charles d’Éon Beaumont, né à Tonnerre en 1728 d’une honorable famille de juristes et qui mourut en 1810 au terme d’une vie mouvementée et ambiguë. C’est pour cela qu’il a laissé son nom à une forme de « perversion » – ou plus exactement de comportement – baptisée l’éonisme, à savoir le travestissement d’un homme en femme. Mais le chevalier d’Éon était-il vraiment un « homme lesbien » ? Une étude sérieuse du sujet permet d’affirmer qu’il n’en était rien.

Il ne s’agit pas de nier la tendance qu’avait le chevalier d’Éon de se métamorphoser en femme, les témoignages sont là. Mais dans quel but se travestissait-il ? La réponse est simple : le chevalier d’Éon n’était ni plus ni moins qu’un espion – ou si l’on préfère, une espionne – au service du roi Louis XV. Ce pour quoi on le retrouve en 1755 à la cour de Russie, où personne n’aurait eu l’idée de mettre en doute sa féminité. Quant à sa véritable identité sexuelle, elle n’a jamais été définie. Était-il homosexuel, bisexuel, ou seulement un mystificateur se plaisant à duper les grands personnages fréquentés lorsqu’il accomplissait les diverses missions dont il était officieusement chargé ?

Sur des comportements aussi intimes et dissimulés sous le sceau du secret, il est difficile de se faire une opinion.

 

Un exemple des plus frappant, et aussi des plus surprenant, est celui de Richard Wagner. On imagine l’auteur de la Tétralogie comme étant un macho de type classique. Il n’en fut rien. Certes, et bien qu’il ait été souvent sollicité par le roi Louis II de Bavière, qui en était amoureux et qui, malgré tout, fut un ami sincère et un bienfaiteur exceptionnel, il n’était pas homosexuel. Mais l’identité sexuelle du compositeur n’est pas nette et oblige à poser certaines questions, tant à cause de son œuvre que de sa vie.

En effet, nous savons par des preuves irréfutables (en particulier par des lettres de protestation qu’il adressait à sa couturière) que Wagner portait des robes de femme et les faisait confectionner sur mesure. Était-il travesti ? Pas vraiment.

Ce qui caractérise Wagner, c’est la vénération, pour ne pas dire l’adoration, qu’il éprouve envers la Femme. Et pas n’importe quelle femme. Dans le Vaisseau fantôme, c’est la femme salvatrice. Dans Tannhauser, c’est la grande déesse qui règne sur le « Venusberg ». Dans Lohengrin, c’est la femme à qui l’amant, véritable prêtre venu d’ailleurs (plus précisément du royaume du Graal), ne doit jamais révéler son nom et ses origines. Dans Tristan, c’est la femme inaccessible.

Mais c’est surtout dans la Tétralogie et dans Parsifal que se manifeste la Femme que Wagner a adorée toute sa vie, en l’occurrence la valkyrie Brünhilde et la sorcière Kundry, deux visages dans lesquels on peut facilement reconnaître celui de sa seconde épouse Cosima, la fille de Liszt.

Personnage hors du commun, la fille de Marie d’Agout et de Franz Liszt a de qui tenir. C’est loin d’être un tendron, elle l’a prouvé bien des fois, aussi bien auprès de son premier mari, le chef d’orchestre Hans von Bülow, qu’à la fin de sa vie, dans les débuts du nazisme, quand elle pactisait avec Hitler pour faire de Bayreuth le grand sanctuaire musical du IIIe Reich. « Sanctuaire » est bien le mot qui convient à propos de Richard Wagner et de ses drames lyriques qui sont des cérémonies religieuses davantage que de simples opéras. À quelle religion ces cérémonies appartiennent-elles ? On y trouve un peu de toutes. La base est le luthéranisme (le prélude de Parsifal est construit sur un choral de Luther), mais Wagner y a mêlé des éléments d’origine orientale empruntés au poète médiéval allemand Wolfram von Eschenbach ainsi qu’aux spéculations philosophiques de Schopenhauer ; empruntés, bien sûr aussi, aux traditions germano-scandinaves, elles-mêmes influencées par la mythologie celtique la plus ancienne. C’est au milieu de ce tourbillon effréné d’inspirations qu’émerge le personnage de Cosima, multiple, et objet d’une vénération quasi religieuse de la part du compositeur.

On peut de la sorte considérer Richard Wagner comme appartenant à une certaine catégorie d’hommes lesbiens, surtout si on analyse en profondeur le comportement de ses deux héros favoris, projection symbolique de sa personne : Siegfried et Parsifal.

Siegfried libère la valkyrie du châtiment que lui a infligé son père Wotan et devient son chevalier servant, son prêtre en quelque sorte. Il s’engage à l’aimer avec toute la passion dont il est capable. Or, les tortueuses machinations de Hagen conduisent Siegfried à l’échec. L’histoire s’achève sur le bûcher funéraire de Siegfried où se jette Brünehilde.

Le cas de Parsifal semble n’avoir rien de commun avec celui de Siegfried. En dépit des multiples vicissitudes qu’il rencontre, son aventure débouche sur un indéniable triomphe. Wagner s’est emparé du héros décrit au XIIIe siècle par Wolfram von Eschenbach. Ce n’est pas sans raison, car il a trouvé dans ce personnage une illustration assez surprenante de l’évolution de sa propre vie. On a souvent répété que Parsifal, qui est sa dernière œuvre, est une exaltation de la chasteté, tout simplement parce que le compositeur, parvenu à un certain âge, était devenu impuissant et qu’il voulait justifier son état en faisant de la chasteté une vertu essentielle. Il ne semble pas que ce lieu commun soit exact : les choses sont beaucoup plus complexes, surtout si l’on se réfère à la notion d’homme lesbien.

Le personnage de Parsifal est donc emprunté au récit de Wolfram von Eschenbach. Mais ce récit allemand est une adaptation, même parfois une traduction de Perceval, ou le Conte du Graal, du poète français du XIIe siècle Chrétien de Troyes, lequel a puisé son sujet dans une tradition celtique dont il nous reste une version en langue galloise, Peredur, laquelle représente l’état primitif et populaire de la légende(7).

 

Comme ses modèles antérieurs, le Parsifal de Wagner entame ses aventures dans les dispositions d’un authentique macho. C’est le résultat de son éducation, car il suit à la lettre les conseils de sagesse donnés par sa mère. En fait, c’est un naïf. Il n’a pas encore atteint sa maturité, et les femmes ne sont guère pour lui que de « beaux petits animaux » que l’on prend et rejette au gré des circonstances avec la plus parfaite goujaterie.

Or, la révélation qu’il reçoit presque par hasard va modifier totalement le caractère du héros. Wolfram von Eschenbach, Chrétien de Troyes, ainsi que l’auteur anonyme gallois, reprennent une image poétique souvent utilisée dans les épopées irlandaises et mettent en lumière l’importance de l’extase dans la métamorphose intérieure de l’individu. Le héros est amoureux d’une femme dont il est séparé momentanément. En fait, il ne pense guère à elle, toujours prêt à jurer à n’importe quelle femme rencontrée au fil de ses pérégrinations qu’il l’aimera plus que toutes les autres – attitude classique du macho qui méprise les femmes et ne les fréquente que pour satisfaire des pulsions sexuelles primaires. Or, le destin en décide autrement. Un jour que la neige est tombée en abondance, Parsifal voit un corbeau en train de boire le sang d’une oie qui a été tuée par un rapace. Le héros tombe en extase devant ce spectacle insolite : la neige évoque les joues de la femme qu’il prétend aimer, le sang lui en rappelle les lèvres, et la noirceur du plumage du corbeau se confond avec la sombre chevelure de cette femme en réalité plus fantasmatique que réelle.

L’extase se prolonge comme si rien d’autre, ni personne, n’existait plus sur la terre. Le héros est parvenu en dehors du temps et de l’espace. C’est là qu’on peut le considérer comme un homme lesbien, en adoration perpétuelle de la Femme, celle qui représente la divinité des origines. Certes il s’agit d’amour humain, avec ce que cela comporte de sexualité ; c’est néanmoins déjà un amour mystique, un sentiment qui va bien au-delà de l’incarnation et qui apparente l’extase amoureuse aux extases de saints, tel Dominique devant l’apparition de la Vierge Marie. Cette attitude, infiniment respectable, n’est plus du domaine religieux : elle relève d’une autre dimension, celle de la spiritualité.

C’est alors que Wagner opère la mutation. De l’extase profane d’abord vécue par son héros – c’est-à-dire par lui-même – il s’envole vers d’autres sphères, ce qui donne le magnifique « Enchantement du Vendredi saint » qui constitue l’un des chefs-d’œuvre du compositeur. À partir de là, Parsifal ne sera plus le même et il évitera les pièges tendus par le magicien noir Klingsor, notamment les sortilèges d’un jardin féerique où s’ébattent d’étranges et dangereuses filles-fleurs. Mais qui va l’aider dans cette sorte de résurrection ? Ce n’est pas Condwiramur, la femme qu’il prétend aimer – et qui sera la mère de Lohengrin –, c’est l’ancienne complice de Klingsor, la sorcière Kundry. Devenue la messagère du Graal, elle va le conduire jusqu’au saint royaume.

Parsifal et Kundry forment alors un couple parfait qui n’a pas de relations sexuelles mais qui est uni par le sens de la mission à accomplir : restaurer le royaume du Graal dans sa plénitude. Parsifal, ayant abandonné son attitude machiste, est devenu l’homme lesbien idéal.

On peut considérer que Wagner l’a voulu ainsi parce qu’il s’est projeté tout entier dans le personnage. L’homme lesbien, c’est Richard Wagner lui-même dans sa relation avec Cosima. Bien sûr, nous ne savons rien des rapports intimes qui s’étaient établis entre eux, mais on peut déduire des multiples épisodes de Parsifal que leur relation avait évolué dans le sens du mysticisme, vers ce qu’on appelle plus ou moins justement l’amour platonique.

 

Comment, à ce propos, ne pas évoquer l’histoire d’Héloïse et d’Abélard ? Certes, la chasteté d’Abélard n’est pas volontaire, mais les deux amants finissent non seulement par l’accepter, mais par la considérer comme l’élément essentiel qui nourrit leur passion, celle-ci n’étant d’ailleurs pas dénuée d’une trouble sensualité. Le théologien chrétien, follement amoureux de sa jeune élève, ne serait-il pas comparable à ces prêtres de la déesse-mère antique, notamment ceux qu’on appelait les galles, qui s’émasculaient volontairement pour mieux adorer la femme divine dans une étreinte sans fin ? Car l’amour de l’homme lesbien pour la femme désirée et choisie est capable d’aller jusqu’aux extrêmes limites.

 

Jean-Jacques Rousseau ne s’y est pas trompé lorsqu’il écrivait La Nouvelle Héloïse. Le héros de son roman, Saint-Preux, c’est évidemment lui-même. Il est amoureux de Sophie d’Houdetot. C’est un amour qui ne peut se réaliser autrement que par l’exaltation du désir. Sophie d’Houdetot est et restera inaccessible.

Cet amour exclusif pour une femme remarquable par sa beauté, son intelligence et son raffinement, n’empêche nullement Jean-Jacques Rousseau de partager le lit de la modeste servante d’auberge Thérèse Levasseur. C’est comme si le « citoyen de Genève » faisait l’amour par procuration, tels certains adeptes du tantrisme qui, ne voulant pas polluerposséder – la femme aimée, s’unissent devant elle avec une prostituée.

 

On retrouve le même cas de figure chez Baudelaire, passionnément amoureux de la superbe mais inaccessible madame Sabatier, et qui se satisfait des étreintes charnelles de sa maîtresse Jeanne Duval.

 

L’habit ne fait pas le moine, et l’homme lesbien ne peut être défini ni par son aspect, ni par sa tenue vestimentaire. Wagner portait des robes. L’abbé de Choisy s’habillait en femme. Cela ne suffirait pas à les ranger dans la catégorie des hommes lesbiens.

Autre exemple. Parmi les travestis que j’ai fréquentés, j’ai connu un couple d’un certain âge qui me semblait très uni. Il s’agissait de deux hommes qui, habillés en femmes, avec une certaine élégance, vivaient ensemble et donnaient des spectacles musicaux. Intrigué, je leur ai demandé s’ils étaient homosexuels. Ils ont vigoureusement protesté et prétendu que lorsqu’ils faisaient l’amour, ils se comportaient comme deux femmes, c’est-à-dire deux lesbiennes. Au fond, ils constituaient un véritable couple d’hommes lesbiens.

J’ai connu un autre travesti, homme solitaire, âgé d’une trentaine d’années, et d’une beauté resplendissante. Sans doute passait-il des heures à se maquiller et à veiller sur sa tenue impeccable et d’un goût très sûr. Il vivait avec une femme, mais n’avait jamais pu avoir de rapports sexuels complets avec elle. Il était pianiste et dans son art manifestait un grand raffinement. Je l’ai revu plusieurs années après, toujours d’une beauté fascinante, mais différent ! Nous avons bavardé longuement et il m’a avoué qu’il revenait des Philippines où il avait subi ce que, dans ce milieu, on appelle la « grande opération ». Autrement dit, ce n’était plus un homme : il était devenu une femme, avec un faux vagin, un curieux clitoris doué de sensibilité, et des hanches, des seins qui se développaient à l’aide d’hormones femelles. Je retiendrai toujours la réflexion qu’il m’a faite alors : « Tu sais, je ne suis pas homosexuel (le) ». C’était pure vérité, puisque, par sa nature profonde et ensuite du fait de cette intervention chirurgicale, elle était une femme. Donc pas un « homme lesbien ».

 

Quand on s’aventure dans l’étrange domaine de l’homme lesbien, on s’expose à des surprises. On connaît mal en France, et c’est dommage, un des plus extraordinaires poètes et romanciers britanniques du XXe siècle, John Cowper Powys. Il est le type même de l’homme lesbien ; il le dit lui-même, à mots couverts, dans la plupart de ses écrits, notamment dans ses romans Les Sables de la mer et Camp retranché, ainsi que dans son Autobiographie. Powys avoue qu’il est en proie à cette sorte de comportement psychotique qu’on appelle « nympholeptie ». Il s’agit, pour un homme, de partager le lit d’une jeune femme, une « nymphette » de préférence, sans toucher celle-ci, en respectant sa présence intime sans passer aux actes(8). L’auteur décrit ce genre de situation ambiguë tout au long de son œuvre. John Cowper Powys est le type parfait de l’homme lesbien, amoureux de la Femme pour sa beauté, ravi par sa fraîcheur, et refusant de la polluer en la possédant.

 

Un autre exemple nous est donné par D.H. Lawrence dans le célèbre et scandaleux roman L’Amant de Lady Chatterley. De quoi s’agit-il ? D’un homme qui, à la suite d’une blessure de guerre, est devenu impuissant. C’est un nouvel Abélard, mais contrairement au théologien, il ne se réfugie pas dans la spiritualité : il vit tranquillement dans sa propriété et se contente de la fortune que lui procure sa dignité de lord. Quant à Lady Chatterley, sa nature est telle qu’elle a besoin d’une relation charnelle. Elle la trouve avec le garde-chasse, un être fruste et viril qui supplée aux défaillances du mari.

 

Lord Chatterley n’assiste pas en aveugle au déroulement de l’histoire. De toute évidence, il est au courant de la situation et la tolère. Il est vrai qu’il ne peut guère se conduire autrement. Toutefois son comportement affectueux à l’égard de sa femme et son acceptation tacite de ce qu’elle vit constituent une grande preuve d’amour. Lord Chatterley – et probablement D.H. Lawrence lui-même – est incontestablement un homme lesbien qui souhaite que la personnalité de sa femme s’épanouisse.

 

À moins que ne se glissent dans ce type d’amour quelques éléments pervers. Dans ce cas, on frôle une attitude psychotique qu’on appelle le « candaulisme », du nom d’un roi légendaire de l’Antiquité grecque. Le roi Candaule se plaisait à faire coucher sa femme avec ses amis. La finalité de cette habitude – assez répandue chez les Grecs et encore dans certains milieux contemporains – n’est pas nette, elle est double. Soit, le mari (ou le compagnon) ne trouve son plaisir qu’en assistant aux ébats de sa femme avec un autre, et dans ce cas c’est du « voyeurisme », donc une déviance sexuelle. Soit, il agit en vue d’offrir à sa femme une plénitude sensuelle qu’il est incapable de procurer. Il se conduit alors en homme lesbien, respectueux de la personnalité de celle qu’il aime et de sa liberté individuelle(9).

 

Le profil lesbien se définit en opposition totale avec les valeurs phallocratiques que partagent la majorité des hommes. Bien plus qu’une simple particularité affective et sexuelle, le profil lesbien apparaît comme celui des grands révolutionnaires de l’amour. Il s’agit purement et simplement de l’intériorisation chez certains individus mâles des valeurs amoureuses prônées par les défenseurs d’une révolution mentale, en fait latente au sein de la société la plus androcratique, et fondée sur une vision poétique.

 

Comment peut-on être lesbien ?

La vie et l’œuvre du poète Paul Éluard aident à formuler une réponse à cette question. Il est impossible de parler d’Éluard sans évoquer Gala, sa première – peut-être unique – compagne, devenue ensuite celle de Salvador Dali. La publication en 1984 des lettres qu’il lui adressa toute sa vie, même après leur séparation, et que Gala conserva précieusement, modifie l’image stéréotypée et un peu scolaire, généralement répandue, de Paul Éluard. La lecture de cette correspondance amoureuse, en corrélation avec les poèmes d’amour, nous éclaire singulièrement sur la personnalité réelle de l’écrivain que l’on peut considérer comme le type le plus remarquable de l’homme lesbien contemporain.

 

Pour être vécu dans sa plénitude, l’amour lesbien doit l’être à deux, différents et qui tendent à l’un, autrement dit, aspirent à l’androgynat primordial décrit par les poètes et les philosophes d’autrefois et qui fut cher à Platon, lequel, en développant ce mythe, voulait justifier son homosexualité. Androgynat du reste évoqué dans la Genèse avant la stupide anecdote de la côte d’Adam devenue la femelle Ève, mère de l’humanité, mais épisode que personne encore n’a osé comprendre parce qu’il bouleverse les idées toutes faites que l’on se fait de la destinée humaine. Il vaut peut-être mieux revenir à ces quelques vers de Paul Éluard :

 

« Nous n’irons pas au but un par un mais par deux

Nous connaissant par deux nous nous connaîtrons tous

Nous nous aimerons tous et nos enfants riront

De la légende noire où pleure un solitaire. »

 

C’est évidemment la rencontre d’Éluard et de Gala qui a provoqué cette mutation dans le comportement du poète. Celui-ci était issu d’un milieu ouvrier de banlieue, son père était un sympathisant socialiste. Ce milieu, tout en étant révolutionnaire sur le plan politique et social, cultivait une morale et des habitudes guère différentes de celles pratiquées dans la classe bourgeoise. Il a fallu la rencontre, dans un sanatorium, de la jeune fille étrangère, libre et cultivée, pour métamorphoser la vision qu’avait encore de la Femme le jeune poète nourri de traditions. Ce fut pour lui un bouleversement.

Ayant découvert une complice et une égale, Paul Éluard a pu vivre physiquement, affectivement, une forme supérieure de sensibilité amoureuse qui fut aussi celle des grands utopistes de l’amour, comme, par exemple, Charles Fourier. « Éluard ne prend pas une femme, une amie qui se donnerait ou lui accorderait ses faveurs, comme l’a écrit un auteur célèbre à propos de la grande Lise Deharme. Éluard aime et ne consomme pas l’autre. Il aime une autre, égale, semblable et différente, il l’aime heureuse dans ses désirs, même pour d’autres » (Gérard Verroust, Colloque de Nice). Cela corrobore ce que rapportait Léonor Fini en 1982 : « Éluard avait horreur de la jalousie. Il disait qu’il fallait partager ses amantes et ses amants avec des amis. » On peut voir là une sorte de candaulisme, mais débarrassé de ses composantes perverses.

Il ne suffit pas de se dire « homme lesbien » pour en acquérir la mentalité : il faut se découvrir une complice. Les femmes n’accepteraient pas toutes de vivre une telle forme d’amour. Bâillonnée depuis des siècles par une société dirigée par des mâles, façonnée – la plupart du temps par sa mère – dans un moule où elle est réduite au rôle d’épouse, de mère et de ménagère, la femme n’est guère disposée à assumer la complicité amoureuse que lui propose l’homme lesbien. C’est pourquoi la relation entre Gala et Éluard est assez exceptionnelle. Elle a duré même après leur séparation effective.

Gala est devenue la compagne de Salvador Dali sans renoncer à la relation privilégiée qu’elle avait avec Paul Éluard. Situation d’autant plus inconfortable pour elle qu’elle était sinon détestée, incomprise par les milieux littéraires et artistiques de son époque, notamment par les Surréalistes au groupe desquels appartenaient encore Éluard et Dali. Et situation qui entraînera un problème matériel pour Salvador Dali (Avida Dollar, comme l’avait appelé André Breton par dérision, en jouant sur l’anagramme de son nom) et a pu nourrir peut-être les outrances, la mégalomanie galopante qui touche bien souvent au génie, le sens aigu de la provocation et la superbe attitude en face de la vie quotidienne(10) d’un des plus brillants représentant du surréalisme.

 

La question est de savoir pourquoi, après avoir connu avec Éluard cette étrange intimité qu’on ne peut classer que comme « lesbienne », Gala, femme libre et indépendante, a entretenu une relation amoureuse d’un genre très spécial avec le peintre catalan. Il fallait que les deux hommes aient un certain nombre de points communs. Sinon, Gala aurait-elle jamais vécu avec lui ? Alors Dali, homme lesbien ? Pourquoi pas. Personne n’a osé parler de cette particularité. Cependant cela paraît être une évidence : si, à la fin de sa vie, le peintre catalan a entretenu une relation très spéciale avec Amanda Lear, de notoriété publique, un(e) superbe travesti, ce n’est pas un hasard. On ne sait rien des rapports intimes qui existaient entre eux, mais on les devine aisément. Il me semble donc possible de classer Salvador Dali parmi les hommes lesbiens, qu’ils s’avouent tels ou qu’ils préfèrent se réfugier dans un orgueilleux silence.

 

Dans l’amour lesbien, et pour qu’il soit vécu dans sa plénitude, il faut que les amants acceptent chacun les désirs de l’autre. Il faut que chacun soit dans une dimension partagée librement et sans aucune arrière-pensée. Mais quelle dimension ? Ou plutôt de quelles dimensions s’agit-il ?

Deux amants peuvent faire l’amour l’un en face de l’autre, sans contact entre les deux, et parvenir, par divers moyens, à atteindre ce que les Anglo-Saxons appellent un climax, c’est-à-dire un orgasme entièrement partagé par l’un et l’autre dans un moment où s’opèrent fusion des désirs charnels et réalisation de l’unité originelle.

Cela paraît simple et logique. Mais qu’en est-il à notre époque où les technologies se sont développées à un point inimaginable autrefois ? Autrement dit, deux amants ont-ils besoin d’être côte à côte ou l’un en face de l’autre, dans une même dimension physique et nécessairement limitée – en prise directe, si l’on peut dire – pour parvenir à l’extrême du transport amoureux ?

Dans les années 1970, une pratique s’est considérablement développée, celle de l’amour au téléphone. Le contact entre deux personnes se faisait uniquement par la voix, et cela pouvait aller très loin. Bien entendu, cette pratique a été récupérée par de louches officines qui, moyennant des tarifs consentis à l’avance, s’efforçaient de donner satisfaction à des clients enfermés dans leur solitude ou en mal d’amour.

Depuis, les choses ont évolué. L’image est venue doubler le son, et le développement mondial du réseau Internet a fait le reste. Écartons d’emblée la récupération commerciale de l’évolution. Cette exploitation, normale dans un système capitaliste, n’a rien à voir avec l’attitude d’un homme lesbien sincère, honnête et désintéressé, capable d’aimer à distance comme le firent Abélard, Jean-Jacques Rousseau, Charles Baudelaire et d’autres dont l’Histoire ne nous a laissé aucune trace. Mais c’est vrai : à l’heure actuelle, un amant qui réside en France peut faire l’amour avec la femme qu’il aime, bien qu’elle se trouve en Australie.

C’est une manière d’être lesbien.

On objectera que cette sorte de pratique est seulement virtuelle et qu’elle ne correspond à aucune réalité palpable. C’est oublier que la réalité nous est toujours inconnue et que nous n’en percevons que les phénomènes, c’est-à-dire les manifestations qu’elle provoque dans notre univers sensible. L’utilisation des technologies les plus sophistiquées n’est pas plus aberrante que celle des méthodes empiriques d’ordre psychique qui étaient celles des peuples dits primitifs. Et peut-être qu’une telle utilisation permettra à de nombreux hommes de prendre mieux conscience de la part « lesbienne » qui couve sous leur carapace machiste.

 

À ce sujet, il est bon de se référer à ce que disait le peintre Paul Gauguin dans Noa Noa tandis qu’il observait les faits et gestes des autochtones des îles du Pacifique, populations où la nudité efface les antagonismes de tout genre : « Était-ce un homme qui marchait devant moi ? Chez ces peuplades nues, la différence entre les sexes est bien moins évidente que dans nos climats. Nous accentuons la faiblesse de la femme en lui épargnant les fatigues, c’est-à-dire les occasions de développement, et nous la modelons d’après un idéal menteur de gracilité. À Tahiti, l’air de la forêt ou de la mer fortifie tous les poumons, élargit toutes les épaules, toutes les hanches, et les graviers de la plage ainsi que les rayons du soleil n’épargnent pas plus les femmes que les hommes. Elles font les mêmes travaux que ceux-ci, ils ont l’indolence de celles-là : quelque chose de viril est en elles, et en eux quelque chose de féminin. Cette ressemblance des deux sexes facilite leurs relations, que laisse parfaitement pures la nudité perpétuelle, en éliminant des mœurs toute idée d’inconnu, de privilèges mystérieux, de hasards ou de larcins heureux – toute cette livrée sadique, toutes ces couleurs honteuses et furtives de l’amour chez les civilisés. »

N’est-ce pas là une des meilleures définitions de ce que recherche l’homme lesbien, à savoir la suppression de l’inégalité dans la différence ? Et n’est-ce pas là une qualité qu’est amené à développer l’homme dans une société où hommes et femmes se partagent les moindres instants et assument de manière interchangeable les activités de l’existence quotidienne ?

 

Il faut encore insister. Si l’on considère nombre de tentatives de définition de l’homme lesbien, on a tendance à imaginer que celui-ci est un pur esprit à l’image, citée plus haut, de saint Dominique en extase devant la Vierge Marie. Il n’en est rien. La sexualité joue un rôle, essentiel, dans le comportement et les pratiques de l’homme lesbien, d’une façon proche de celle observée dans le cadre de l’Amour courtois.

En dehors de quelques cas particuliers, comme ceux d’Abélard et de Lord Chatterley, l’homme lesbien est un être normalement constitué. Il n’est ni impuissant, ni stérile, comme en témoignent les exemples de l’abbé de Choisy et d’autres qui ont réellement pénétré des femmes et les ont rendues enceintes, sans vouloir pour autant les posséder.

Cette attitude de l’homme lesbien, intact dans sa virilité, mais ne la mettant en pratique que dans certaines circonstances choisies en complet accord avec sa partenaire, l’amène à construire une sexualité hors du commun. Ce n’est plus seulement : « Ouvre tes jambes, que je te baise », c’est la recherche passionnée d’un plaisir partagé et fondé sur des innovations.

Ce sont les hommes lesbiens – et leurs partenaires – qui ont créé les raffinements érotiques les plus subtils, notamment ceux codifiés par le tantrisme extrême-oriental et plus ou moins vulgarisés en Occident où ils ont perdu l’aspect sacré qui était le leur auparavant. Cette perte du sacré est due en grande partie à leur diabolisation de la part du judéo-christianisme, lequel ne veut voir dans l’acte sexuel qu’un simple phénomène indispensable à la reproduction de l’espèce. Dans la religion chrétienne, seule compte la reproduction de l’espèce(11) et tout le reste est ché, ce fameux péché de la chair qui a empoisonné tant de générations, même si sont admises dans certains cas ce qu’on appelle pudiquement les « bagatelles de la porte », autrement dit, des petites fantaisies favorisant l’accomplissement de l’acte nécessaire, à savoir l’éjaculation du mâle dans le vas naturale de la femelle.

L’homme lesbien ignore ces interdits, ces « péchés ». Il aime, un point c’est tout.

 

Il est une certitude : on ne naît pas homme lesbien, on le devient.

C’est là où réside le mystère de ce comportement sexuel et affectif. Quand on observe les péripéties de l’Histoire et l’attitude de nos contemporains, on est amené à s’interroger. Personne n’a évoqué de prédétermination psychologique. Pourquoi devient-on un homme lesbien ? Comment ? À la suite de réflexions individuelles et d’expériences diverses, bien sûr. C’est-à-dire : au contact des femmes, en acceptant de s’instruire auprès d’elles des choses souterraines de la vie, en s’ouvrant à leur vision du monde. L’homme n’en peut plus d’épouser la brutalité du monde. La femme se présente pour l’homme lesbien, plus que comme un refuge, comme le lieu d’un rééquilibrage de ses virtualités, donc d’une renaissance. Plus sensible à la réceptivité mentale que physique, il voit en elle une nécessaire médiatrice.

 

Il y va d’une conversion. D’une conversion liée à la maturité.

Il n’est plus à démontrer qu’il y a nécessairement, et de façon innée, une partie féminine dans tout homme et une partie masculine dans toute femme. Cela dépasse l’histoire symbolique de la Genèse. Peut-être est-ce la rémanence d’un état antérieur, quand l’être primitif était androgyne ?

Mais l’androgyne renvoie aux origines, l’homme lesbien peut inaugurer de l’avenir ; et l’androgyne est nécessairement vierge, l’homme lesbien a une libido.

Quoi qu’il en soit, cette partie féminine dans l’homme est la plupart du temps niée et même culpabilisée, ce qui a pour conséquence d’empêcher son émergence. Mais une fois libérés de ces inhibitions provoquées généralement par l’éducation, et grâce à un cheminement intérieur et des expériences individuelles, certains d’entre eux parviennent à découvrir leur nature réelle non seulement en intégrant cette part de féminité, mais en la mettant en pratique.

On peut ajouter que, la ménopause favorisant l’émergence des hormone mâles chez la femme et l’andropause celle des hormones femelles chez l’homme, les deux sexes seront amenés, la longévité aidant, à vivre plus longtemps dans une relation reposant sur la complicité fraternelle, en d’autres termes : à vivre un amour lesbien (aux antipodes de l’androgyne qui a pour condition la jeunesse).

Il faut cependant admettre que nombre de femmes se satisfont de l’attitude machiste et même la souhaitent ou la réclament. C’est le résultat, comme il a été dit plus haut, d’une éducation que perpétuent les mères de famille obéissant aux normes de la société androcratique dans laquelle elles-mêmes ont été élevées. Nombre de femmes se sentent protégées au milieu d’un « panier de crabes » établi par les hommes à leur unique avantage. Se rendant compte ou non qu’elles sont devenues la propriété de celui qui les a pénétrées, elles acceptent la loi des mâles, tout en la contournant chaque fois qu’elles le peuvent. Rares sont celles qui défient ouvertement cette loi.

Or, l’homme lesbien ne peut trouver son épanouissement qu’avec une femme libérée du carcan – une femme compréhensive.

 

Que cherche profondément l’homme lesbien ? La Beauté.

Il la découvre chez la femme non pas en voulant devenir femme comme certains travestis et transsexuels, mais en la contemplant et en la servant comme le ferait un prêtre face à un dieu.

Peut-être faut-il trouver une explication à l’homme lesbien dans un idéalisme. Déçu par le monde, il se réfugie dans une attitude contemplative, adoptant une attitude esthétisante qui lui permet de se distinguer de l’homme fruste.

L’homme lesbien est un dévot de la femme en laquelle il guette la perfection, c’est-à-dire le contact intime avec la divinité féminine considérée comme créatrice du monde, – à moins qu’il ne soit sensible à un dieu égaré dans le monde sous la forme féminine. Toutefois il aime la femme dans sa totalité et pose un regard plein d’aménité sur ses imperfections. L’homme lesbien est ainsi une sorte de prêtre voué au respect de la femme en laquelle il trouve une richesse humaine confinant avec la perfection divine.

 

L’homme lesbien vénère la femme non seulement comme sa partenaire sexuelle, mais comme une sorte de sœur un peu incestueuse et sa « complice » en toutes circonstances.

Vénérer. Ce terme n’est pas éloigné d’adorer. Il n’a pas la connotation habituelle du dogme chrétien (on n’adore que Dieu), mais sous-entend le respect. Le verbe vénérer provient d’une racine qui exprime la beauté, et que l’on retrouve dans le nom de la déesse Vénus. Cela nous renvoie à la formule grecque kalos k’agathos qui veut dire : beau et bon. Par principe, la divinité ne peut être que belle et bonne, et la meilleure façon de vénérer, c’est d’aimer. L’amour est le fondement du comportement de l’homme lesbien. Non l’amour que l’on dit faussement être platonique, non l’amour mystique : l’homme lesbien est tribade : caresseur.

Mû par la bienveillance, l’homme lesbien caresse la peau dont Valéry nous a dit qu’elle est ce qu’il y a de plus profond dans l’être humain. – Caressez-vous, ô êtres humains ! Sensible à la beauté de la femme, à sa fraîcheur, à la douceur de sa peau, son frémissement, à son odeur, sa voix, son râle de jouissance, à ses réactions sous les caresses prodiguées, l’homme lesbien se reconnaît dans un espace mental féminin qui ajoute à son envergure d’homme. La connivence profonde entre la femme compréhensive et l’homme lesbien signe un amour humain intense et poignant, et fonde une harmonie.

 

L’amour de l’homme lesbien s’exprime dans une sexualité qui se manifeste différemment selon les cas et la personnalité de chacun, mais qui est toujours dépourvue d’agressivité, ce qui rend l’amant nullement moins viril.

Cependant c’est la sensualité, une sensualité innocente et chaleureuse, qui domine et donne à la relation de l’homme lesbien et de la femme aimée un caractère singulier. La femme conduit l’homme à la révélation et au dépassement de sa condition initiale. Peut-être parce que, plus encore qu’accueillante, la femme sait être avenante : elle se rend au-devant pour mieux accueillir, ainsi que l’a écrit Claire Fourier en évoquant la reine de Saba saluant le roi Salomon dans le tableau de Piero della Francesca(12). Modelant son désir sur les aspirations profondes de l’autre, attentif à un physique et une psychologie différents, chacun se pénètre en douceur de la vie de l’autre et de son espace mental.

Ainsi, à des années-lumière de la partouze, dans une sorte de jeu de rôles qui les laisse libres de choisir la place qui leur convient, et de devenir soi via l’autre, l’homme et la femme décrochent d’un monde ordonné par la lutte, la concurrence et les obligations jusque dans la sexualité, pour réintégrer l’aube d’une humanité étrangère à la distinction du Bien et du Mal, et à la perversion. Il y va d’une étreinte supérieure.

 

La finalité suprême de l’homme lesbien, lorsqu’il a pris conscience de cette composante de sa personnalité, est peut-être en effet de se retrouver dans l’Âge d’Or vanté par les poètes et évoqué dans les antiques traditions sous le regard bienveillant de la Grande Déesse qui incarne à la fois la beauté, la sagesse (Sophia) et l’amour. Un étrange récit irlandais, la Navigation de Bran, fils de Fébal, décrit une île merveilleuse régie par une reine entourée de femmes toutes plus belles les unes que les autres. Dans cette île les fruits sont toujours mûrs ; on n’y connaît ni la maladie, ni le chagrin, ni la mort, et les oiseaux chantent des refrains qui réveillent les défunts(13) ; le conflit entre les sexes est dépassé ; le temps y est aboli ; il n’y a plus de catégories.

 

L’amour qui lie la femme avenante et l’homme lesbien est au-delà de la fusion ou pseudo fusion : il sublime, de façon presque imperceptible, l’altérité. La question n’est plus de jouir ou de ne pas jouir. Les différences sexuelles concordent dans une perspective qui remet les gestes de l’amour à leur vraie place, celle du Paradis perdu. Autrement dit, la sensualité de l’homme lesbien réussit là où la sexualité du mâle échoue, c’est-à-dire à créer le sexe des âmes affranchies des lourdeurs terrestres. Car la plus grande beauté réside dans le dépassement non du sexe, des sexes.

Il y a un sexe à inventer – celui des anges.

 

L’homme lesbien est-il celui qui peut, par l’invention d’une rencontre du troisième type, sortir l’humanité du douloureux et pernicieux dualisme dans laquelle elle est plongée depuis des siècles ? Est-il celui qui, sans conduire assurément à l’Âge d’Or, en indique au moins un possible chemin ?

 

Poul Fetan, août 2008

L'homme lesbien : Précédé de Tombeau de Merlin ou Jean Markale, poète de la celtitude
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