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- Jésus, Marie, Joseph ! s'exclama Azucena en se signant, atterrée en la voyant.

- Dis-lui de nous aider, demanda Tao Chi'en à Eliza en anglais, la secouant pour qu'elle se réveille.

Eliza passa un bon quart d'heure à traduire, en balbutiant, les brèves instructions de Tao Chi'en, qui avait tiré la broche aux turquoises de la bourse contenant les bijoux, et la brandissait sous le nez d'Azucena toute tremblante. L'accord, lui dit-il, consistait à descendre deux fois par jour pour laver Eliza et lui donner à manger, à l'insu de tous. Si elle acceptait, la broche serait à elle à San Francisco, mais si elle disait un seul mot à quelqu'un, il l'égor-gerait. L'homme avait tiré son couteau de la ceinture et le passait sous son nez, tandis que de l'autre main il caressait la broche, pour que le message f˚t bien clair.

- Tu as compris ?

- Dis à ce Chinois de malheur que je comprends et qu'il range ce couteau parce que, sans le vouloir, il va me tuer.

Pendant un temps, qui parut interminable, Eliza se débattit dans les délires de la fièvre, soignée par Tao Chi'en la nuit et par Azucena Placeres le jour. La femme profitait des premières heures de la matinée et de celles de la sieste, quand la plupart des passagers sommeillaient, pour s'éclipser subrepticement jusqu'à la cuisine o˘ Tao lui remettait la clé.

Au début, elle descendait dans la cale morte de peur, mais bientôt son bon naturel et la broche furent plus forts que la peur. Elle commençait par laver Eliza avec un linge enduit de savon, pour nettoyer la transpiration de l'agonie, puis elle l'obligeait à avaler les bouillies d'avoine au lait et les bouillons de poule avec du riz, assaisonnés avec du tangkuei, que préparait Tao Chi'en, lui donnait les herbes comme il le lui avait indiqué, et de sa propre initiative, elle lui faisait boire quotidiennement une infusion de bour-236

Fille du destin

rache. Elle avait une confiance aveugle dans ce remède pour nettoyer le ventre après une grossesse ; de la bourrache et une image de la Vierge du Carmel étaient les deux choses que ses compagnes d'aventure et elle-même avaient mises d'office dans leurs malles, car sans ces protections, les chemins de la Californie pouvaient être très accidentés. La malade s'égara dans les régions de la mort jusqu'au matin o˘ ils accostèrent dans le port de Guayaquil, quelques baraques à moitié dévorées par la végétation équa-toriale exubérante, o˘ de rares bateaux venaient mouiller, pour acheter des fruits tropicaux ou du café. Le capitaine Kratz avait promis de remettre des lettres à une famille de missionnaires hollandais. Il traînait cette correspondance depuis plus de six mois et il n'était pas homme à éluder ses responsabilités. La nuit précédente, dans une chaleur suffocante, Eliza transpira jusqu'à la dernière goutte, dormit en rêvant qu'elle grimpait nu-pieds sur le flanc fumant d'un volcan en éruption et se réveilla en nage, mais lucide et le front sec. Tous les passagers, y compris les femmes, et une bonne partie de l'équipage descendirent quelques heures pour se dégourdir les jambes, se baigner dans le fleuve et manger des fruits. Tao Chi'en resta sur le bateau car il voulait apprendre à Eliza à allumer et fumer la pipe qu'il gardait dans sa malle. Il se demandait comment il devait s'y prendre avec la jeune fille ; il aurait donné n'importe quoi pour entendre les conseils de son sage maître. Il comprenait la nécessité

de la tranquilliser afin de l'aider à supporter sa prison de l'entrepôt, mais elle avait perdu beaucoup de sang et il craignait que la drogue ne contribue à liquéfier celui qui lui restait. Il prit la décision en hésitant, après avoir supplié Lin de surveiller de près le sommeil d'Eliza.

- De l'opium. «a te fera dormir, et le temps passera plus vite.

- De l'opium ! Mais ça rend fou !

Le voyage

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- Tu es folle de toute façon, tu n'as pas grand-chose à perdre, dit Tao en souriant.

- Tu veux me tuer, n'est-ce pas ?

- Bien s˚r. Je n'y suis pas parvenu quand tu perdais ton sang et maintenant je le ferais avec de l'opium !

- Ah, Tao, ça me fait peur...

- L'opium pris en grande quantité est mauvais. A petite dose, ça soulage, et je vais t'en donner très peu.

La jeune fille ne sut pas ce qui était peu ou beaucoup. Tao Chi'en lui faisait boire ses potions - os de dragon et coquille d'huître - et rationnait son opium pour lui laisser quelques heures d'un miséricordieux demi-sommeil, sans qu'elle s'égare complètement dans un paradis sans retour. Elle passa les semaines suivantes à voler dans d'autres galaxies, loin de l'antre insalubre o˘ son corps gisait prostré, et elle se réveillait lorsqu'on descendait lui donner à manger, la laver et l'obliger à faire quelques pas dans l'étroit labyrinthe de l'entrepôt. Elle ne sentait pas la torture des puces et des poux, pas plus que l'odeur nauséabonde qu'elle ne pouvait pas supporter au début, car les drogues altéraient son prodigieux odorat. Elle pénétrait dans ses rêves et en sortait sans aucun contrôle et ne s'en souvenait pas, mais Tao Chi'en avait raison : le temps passait rapidement. Azucena Placeres ne comprenait pas pourquoi Eliza voyageait dans de telles conditions. Aucune d'elles n'avait payé son billet, elles s'étaient embarquées après avoir signé un contrat avec le capitaine, lequel se ferait payer le prix du passage à San Francisco.

- Si la rumeur dit vrai, en un seul jour tu peux mettre dans tes poches cinq cents dollars. Les mineurs paient en or pur. Il y a des mois qu'ils n'ont pas vu de femmes, ils sont désespérés. Parle avec le capitaine et paie-le en arrivant, insistait-elle lorsque Eliza se redressait sur sa couche.

- Je ne suis pas des vôtres, répliquait Eliza, étourdie par le doux brouillard de la drogue.

Azucena Placeres profita d'un moment de lucidité

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Fille du destin

pour faire confesser à Eliza une partie de son histoire. Aussitôt, l'idée d'aider une fugitive par amour s'empara de l'imagination de la femme et, dès lors, elle s'occupa de la malade avec un entrain redoublé. Elle ne se contentait plus de la nourrir et de la laver, elle restait auprès d'elle pour le seul plaisir de la voir dormir. Si Eliza était réveillée, elle lui racontait sa propre vie et lui apprenait à réciter le rosaire qui, selon elle, était le meilleur moyen de passer le temps sans réfléchir et de gagner, de surcroît, le paradis sans grand effort. Pour une personne de sa profession, expliqua-t-elle, c'était le meilleur moyen. Elle économisait rigoureusement une partie de ses revenus pour acheter des indulgences à

l'Eglise, réduisant ainsi les jours de purgatoire qu'elle aurait à passer dans l'autre vie, calculant cependant qu'elles ne seraient jamais suffisantes pour racheter tous ses péchés. Des semaines passèrent ainsi sans qu'Eliza sache s'il faisait jour ou nuit. Elle avait la vague sensation d'avoir par moments une présence féminine à ses côtés, mais elle se rendormait et se réveillait avec la tête embrouillée, sans savoir si elle avait rêvé à Azucena Placeres ou si elle existait réellement, cette petite femme aux tresses noires, au nez court et aux pommettes hautes, qui était une sorte de version jeune de Marna Fresia.

Le temps rafraîchit un peu après avoir laissé Panama. Le capitaine avait interdit à quiconque de descendre à terre par crainte de contagion de la fièvre jaune, se limitant à envoyer deux marins dans un canot pour chercher de l'eau douce, car le peu qui restait était devenu insalubre. Ils passèrent le Mexique et quand l'Emilia pénétra dans les eaux du nord de la Californie, ils entraient dans la saison hivernale. La chaleur suffocante de la première partie du voyage se transforma en froid et en humidité. Des valises, surgirent toques en fourrure, bottes, gants et jupes en laine. De temps en temps, le briLe voyage

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gantin croisait d'autres bateaux et ils se saluaient de loin, sans réduire leur vitesse. Lors de chaque service religieux, le capitaine remerciait le ciel pour les vents favorables, parce qu'il savait que certains navires avaient d˚ dévier leur route vers les côtes de HawaÔ, ou au-delà, en quête de vent. Aux dauphins joueurs vinrent s'ajouter de grosses baleines solennelles, qui les accompagnaient sur de longues distances. A la tombée du jour, quand les reflets du coucher de soleil teintaient l'eau de rouge, les immenses cétacés s'aimaient dans un fracas d'écumes dorées, s'appelant les uns les autres avec de profonds barrissements sous-marins. Et parfois, dans le silence de la nuit, ils s'approchaient tellement du bateau qu'on pouvait entendre nettement le bruit lourd et mystérieux de leur présence.

Les provisions fraîches étaient épuisées et les rations de nourriture séchée diminuaient. Pour toute distraction il y avait les jeux de cartes ou la pêche. Les voyageurs passaient des heures à discuter les détails des sociétés constituées pour l'aventure, certaines avec de stricts règlements militaires et même avec des uniformes, d'autres plus souples. A la base, toutes ces sociétés s'unissaient pour financer le voyage et l'équipement, pour travailler dans les mines, transporter l'or et ensuite se partager équitablement les bénéfices. Ils n'avaient aucune information concernant le terrain ou les distances. Une des sociétés stipulait que, tous les soirs, les membres devaient retourner au bateau, o˘ ils pensaient vivre pendant des mois, et déposer l'or de la journée dans un coffre-fort. Le capitaine Katz leur expliqua que l'Emilia n'était pas un hôtel, qu'il pensait retourner en Europe dès que possible, et que les mines se trouvaient à des centaines de milles du port, mais ils ignorèrent ces propos. Ils voyageaient depuis cinquante-deux jours, la monotonie des eaux infinies jouait sur les nerfs et les bagarres éclataient au moindre prétexte.

Lorsqu'un passager chilien fut sur le point de décharger son espingole sur un marin yankee qu'Azucena Placeres convoitait d'un peu trop 240

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près, le capitaine Vincent Katz confisqua les armes, même les lames de rasoir, avec la promesse de les rendre en arrivant à San Francisco. Le seul autorisé à manier le couteau était le cuisinier qui avait la t‚che ingrate de tuer, l'un après l'autre, les animaux domestiques. Lorsque la dernière vache alla finir dans les marmites, Tao Chi'en improvisa une cérémonie pour obtenir le pardon des animaux sacrifiés et se laver du sang versé, puis il désinfecta le couteau en le passant plusieurs fois sur la flamme d'une torche.

quand le navire pénétra dans les eaux californiennes, Tao Chi'en commença à

supprimer progressivement les herbes tranquillisantes et l'opium d'Eliza, il se mit à l'alimenter correctement et l'obligea à faire de l'exercice pour qu'elle puisse quitter sa prison sur ses deux jambes. Azucena Placeres la savonnait avec beaucoup de patience et elle improvisa même un moyen de lui laver les cheveux avec des petites tasses d'eau, tout en lui racontant sa triste vie de prostituée et sa joie à l'idée de devenir riche en Californie, et de retourner au Chili transformée en dame, avec six malles de vêtements de reine et une dent en or. Tao Chi'en se demandait quel subterfuge il allait trouver pour débarquer Eliza, mais s'il avait réussi à

la monter sur le bateau dans un sac, il pourrait utiliser le même moyen pour l'en descendre. Et une fois à terre, il ne serait plus responsable de la jeune fille. L'idée de se séparer définitivement d'elle lui produisait un mélange de formidable soulagement et d'incompréhensible anxiété.

A quelques lieues de sa destination finale, l'Emilia longea la côte du nord de la Californie. Selon Azucena Placeres, cette côte ressemblait tellement à celle du Chili qu'ils avaient sans doute navigué en rond, comme les langoustes, et ils se trouvaient de nouveau à Valparaiso. Des milliers de loups de mer et de phoques sautaient des rochers et tombaient lourdement dans l'eau, au milieu du vacarme assourdissant des mouettes et des pélicans. On ne voyait ‚me qui

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vive sur les falaises, pas trace d'une agglomération, et pas l'ombre de ces Indiens qui, disait-on, habitaient ces contrées superbes depuis des siècles. Ils atteignirent finalement les rochers escarpés qui annonçaient les abords de la Porte d'Or, la fameuse Golden G‚te, seuil de la baie de San Francisco. Une épaisse brume enveloppa le bateau comme une couverture, la visibilité se réduisit considérablement et le capitaine donna l'ordre de jeter l'ancre par crainte d'échouage. Ils étaient tout près du but et l'impatience des passagers s'était transformée en pagaille générale. Tout le monde parlait en même temps, on se préparait à fouler la terre ferme et à détaler vers les mines et vers le trésor. La plupart des sociétés d'exploitation minière s'étaient défaites pendant les derniers jours, l'ennui du voyage avait converti en ennemis les anciens associés. On ne pensait qu'à soi-même, on se plongeait dans des rêves d'immenses richesses.

Certains allèrent jusqu'à déclarer leur amour aux prostituées, prêts à

demander au capitaine de les marier avant de débarquer, parce qu'ils avaient entendu dire que ce qui manquait le plus dans ces terres barbares, c'était les femmes. Une des Péruviennes accepta la proposition d'un Français qui avait passé tant de temps en mer qu'il ne se souvenait même plus de son nom, mais le capitaine Vincent Katz refusa de célébrer le mariage quand il apprit que l'homme avait une femme et quatre enfants à

Avignon. Les autres repoussèrent fermement leurs prétendants, car elles avaient fait ce voyage pénible pour être libres et riches, dirent-elles, pas pour devenir les servantes sans solde du premier misérable qui les demandait en mariage.

L'enthousiasme des hommes immobiles, immergés dans la laiteuse irréalité du brouillard, retomba peu à peu à mesure que les heures passaient.

Finalement, au deuxième jour, le ciel s'éclaircit subitement, ils purent lever l'ancre et se lancer toutes voiles déployées vers la dernière étape du long voyage. Passagers et membres de l'équipage montèrent sur le 242

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pont pour admirer l'étroite ouverture du Golden G‚te, six milles de navigation poussés par le vent d'avril, sous un ciel diaphane. De chaque côté s'élevaient des collines couronnées de forêts, taillées comme une blessure par le travail sans fin des vagues ; derrière restait l'océan Pacifique et, en face, s'étendait la splendide baie tel un lac aux eaux argentées. Une salve d'exclamations salua la fin de la pénible traversée et le début de l'aventure de l'or pour ces hommes et ces femmes, ainsi que pour les vingt membres de l'équipage qui décidèrent, à cet instant même, d'abandonner le navire à son sort pour se lancer vers les mines. Les seuls à rester impassibles furent le capitaine Vincent Katz, qui demeura à son poste à côté du gouvernail, sans montrer la moindre émotion car l'or ne l'attirait pas, son seul souhait étant de retourner à Amsterdam à temps pour passer les fêtes de NoÎl en famille, et Eliza Sommers, dans le ventre du voilier, qui n'apprit que plusieurs heures plus tard qu'ils étaient arrivés.

La première chose qui étonna Tao Chi'en en entrant dans la baie ce fut la forêt de m‚ts sur sa droite. Il était impossible de les compter, mais il estima à plus d'une centaine les bateaux abandonnés en désordre de bataille. A terre, n'importe qui gagnait en un jour plus qu'un marin en un mois de navigation ; les hommes ne désertaient pas uniquement pour l'or, mais aussi avec l'intention de gagner de l'argent en chargeant des sacs, en fabriquant du pain ou en forgeant des outils. Certaines embarcations vides se louaient comme entrepôts ou comme hôtels improvisés, d'autres se détérioraient, se couvraient d'algues marines et de nids de mouettes.

Jetant un second coup d'úil circulaire, Tao Chi'en vit que la ville s'étendait comme un éventail sur les flancs des collines. C'était un fouillis de tentes, de cabanes de lattes de bois et de carton, et de quelques constructions simples, mais de bonne facture, les Le voyage

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premières dans cette cité naissante. Après avoir jeté l'ancre, ils virent arriver le premier canot, qui n'appartenait pas à la capitainerie du port, comme ils le supposaient, mais à un Chilien pressé de donner la bienvenue à

ses compatriotes et de récupérer son courrier. C'était Feliciano Rodriguez de Santa Cruz, qui avait troqué son nom ronflant contre celui de Félix Cross, afin que les Yankees puissent le prononcer. Bien que plusieurs voyageurs fussent de ses amis personnels, personne ne le reconnut, car du gandin à redingote et moustache gominée qu'ils avaient vu pour la dernière fois à Valparaiso, il ne restait rien. Devant eux surgit un homme des cavernes hirsute, avec la peau tannée d'un Indien, des habits de montagnard, des bottes russes jusqu'à mi-mollet et deux pistolets à la ceinture, accompagné d'un Noir d'allure tout aussi sauvage, et armé lui aussi comme un bandit. C'était un esclave fugitif qui, en foulant le sol californien, était devenu un homme libre. Incapable de supporter les aléas de la misère, il avait préféré gagner sa vie comme tueur à gages. Lorsque Feliciano se présenta, on l'accueillit avec des cris d'enthousiasme et on l'emmena, pratiquement sans lui faire toucher le sol, jusqu'au pont supérieur, o˘ les passagers en masse le pressèrent de questions. Leur seule préoccupation était de savoir si le minerai abondait comme on disait, ce à

quoi il répondit qu'il y en avait beaucoup et il tira d'une bourse une substance jaune qui avait la consistance d'un caca aplati, annonçant que c'était une pépite d'un demi-kilo. Il était disposé à l'échanger, de la main à la main, contre tout l'alcool se trouvant à bord, mais la transaction ne put se faire car il ne restait que trois bouteilles, le reste ayant été consommé durant le voyage. La pépite avait été trouvée, dit-il, par les braves mineurs venus du Chili, qui maintenant travaillaient pour lui sur les berges du rio Ame-ricano. Une fois qu'ils eurent trinqué

avec la dernière bouteille d'alcool et que le Chilien eut récupéré les 244

Fille du destin

lettres de sa femme, il leur donna des indications sur la façon de survivre dans cette région.

- Il y a encore quelques mois nous avions un code d'honneur, que même les pires bandits respectaient. On pouvait laisser l'or dans une tente sans surveillance, personne n'y touchait ; mais tout a changé maintenant. C'est la loi de la jungle, la seule idéologie est la cupidité. Ne vous séparez pas de vos armes et déplacez-vous deux par deux ou en groupe, nous sommes sur un territoire de hors-la-loi, expliqua-t-il.

Plusieurs canots avaient entouré le bateau. Les hommes qui les pilotaient proposaient à grands cris toutes sortes de transactions, ils achetaient n'importe quoi car, à terre, ils revendaient tout cinq fois plus cher. Les voyageurs naÔfs allaient vite découvrir l'art de la spéculation. Dans l'après-midi, le capitaine du port fit son apparition, accompagné d'un agent des douanes ; derrière venaient deux canots chargés de Mexicains et de deux Chinois qui s'offrirent à transporter les marchandises jusqu'au quai. Ils demandaient un prix exorbitant, mais il n'y avait pas le choix.

Le capitaine du port ne montra aucun désir d'examiner les passeports ou de vérifier l'identité des passagers.

- Papiers d'identité ? Inutile ! Vous êtes arrivés au paradis de la liberté. Ici, le papier timbré n'existe pas, annonça-t-il.

En revanche, il s'intéressa vivement aux femmes. Il se vantait d'être le premier à go˚ter toutes celles qui débarquaient à San Francisco, même si elles n'étaient pas aussi nombreuses qu'il l'aurait souhaité. Il raconta que les premières à faire leur apparition en ville, il y avait de cela plusieurs mois, avaient été reçues par la foule des hommes euphoriques, qui avaient fait la queue pendant des heures et payé avec de la poudre d'or, des pépites, des pièces de monnaie et même des lingots. Il s'agissait de deux courageuses jeunes filles yankees qui avaient fait le voyage depuis Boston, traversant l'isthme de

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Panama pour atteindre le Pacifique. Elles avaient proposé leurs services au plus offrant, gagnant en un jour ce qu'on gagnait normalement en un an.

Depuis, il en était arrivé plus de cinq cents, presque toutes mexicaines, chiliennes et péruviennes, hormis quelques Américaines et Françaises, bien que leur nombre rest‚t insignifiant comparé à l'invasion croissante des hommes jeunes et célibataires.

Azucena Placeres n'entendit pas les propos du Yankee parce que Tao Chi'en l'avait emmenée vers l'entrepôt dès qu'il avait appris la présence de l'agent des douanes. Il ne pourrait pas descendre la jeune fille dans un sac sur le dos d'un arrimeur, comme pour l'embarquement, parce que les ballots seraient sans doute contrôlés. Eliza sursauta en les voyant, ils étaient méconnaissables : lui portait un blouson et des pantalons tout propres, sa tresse serrée brillait comme si elle était huilée, son front était dégagé et il s'était rasé avec soin, jusqu'au dernier poil, tandis qu'Azucena Placeres avait troqué ses vêtements de paysanne contre une tenue de combat. Elle portait une robe bleue avec des plumes au corsage, les cheveux relevés, couronnés d'un chapeau, et du rouge sur les lèvres et les joues.

- Le voyage est fini et tu es encore vivante, petite, lui annonça-t-elle joyeusement.

Elle avait pensé prêter à Eliza une de ses superbes robes et la sortir du bateau comme si elle faisait partie du groupe, idée pas si incongrue car ce serait sans doute son unique travail sur la terre ferme, comme elle le lui expliqua.

- Je viens pour me marier avec mon fiancé, répliqua Eliza pour la centième fois.

- Il n'y a pas de fiancé qui vaille dans ce cas. Si pour manger il faut vendre son cul, on le vend. Tu ne peux pas t'arrêter à ces détails, ma petite.

Tao Chi'en les interrompit. Pendant deux mois il y avait eu sept femmes à

bord, il ne pouvait en descendre huit, dit-il. Il avait remarqué le groupe des Mexicains et des Chinois qui était monté pour 246

Fille du destin

décharger et qui attendait sur le pont les ordres du capitaine et de l'agent des douanes. Il demanda à Azucena de coiffer les longs cheveux d'Eliza en une natte comme la sienne, pendant qu'il allait chercher des vêtements à lui. Ils habillèrent la jeune fille avec des pantalons, un blouson retenu à la taille par une corde et un chapeau de paille à large bord. Pendant ces deux mois à patauger dans les méandres de l'enfer, Eliza avait perdu du poids, elle était décharnée et p‚le comme du papier de riz.

Avec les habits de Tao Chi'en, trop grands pour elle, on aurait dit un enfant chinois mal nourri et triste. Azucena Placeres la prit dans ses robustes bras de lavandière et lui administra un baiser ému sur le front.

Elle s'était prise d'affection pour Eliza et, dans le fond, elle se réjouissait que celle-ci e˚t un fiancé qui l'attende, parce qu'elle ne pouvait l'imaginer soumise aux brutalités de la vie qu'elle-même devait supporter.

- On dirait un lézard, dit Azucena Placeres en riant.

- Et si on me découvre ?

- que peut-il se passer ? que Katz t'oblige à rembourser le billet. Tu peux le payer avec tes bijoux, ce n'est pas pour ça que tu les as ? dit la femme.

- Personne ne doit savoir que tu es ici. Ainsi le capitaine Sommers ne te cherchera pas en Californie, dit Tao Chi'en.

- S'il me retrouve, il me ramènera au Chili.

- Pourquoi ? De toute façon, tu es déjà déshonorée. Les riches ne supportent pas ça. Ta famille doit être bien contente que tu aies disparu, comme ça ils n'auront pas à te jeter à la rue.

- C'est tout ? En Chine, on te tuerait pour ce que tu as fait.

- Bon, Chinois, nous ne sommes pas dans ton pays. Ne fais pas peur à la petite. Tu peux sortir tranquillement, Eliza. Personne ne fera attention à

toi. Ils seront tous à me regarder, assura Azucena Placeres, prenant congé

dans un tourbillon de plumes

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bleues, la broche aux turquoises accrochée à son corsage.

Il en fut ainsi. Les cinq Chiliennes et les deux Péruviennes, dans leur tenue de combat la plus exubérante, furent l'attraction du jour. Elles descendirent dans les canots par des échelles de corde, précédées par sept marins chanceux, qui avaient joué le privilège de porter sur leur tête les fesses de ces femmes, au milieu d'un chúur de sifflets et d'applaudissements de centaines de curieux rassemblés sur le quai pour les accueillir. Personne ne fit attention aux Mexicains et aux Chinois qui, comme une rangée de fourmis, se passaient les ballots de main en main.

Eliza occupa un des derniers canots à côté de Tao Chi'en qui annonça à ses compatriotes que le gamin était sourd-muet et un peu attardé, de sorte qu'il était inutile d'essayer de lui parler.

Argonautes

Tao Chi'en et Eliza Sommers posèrent "pour la première fois le pied à San Francisco à deux heures de l'après-midi d'un mardi d'avril 1849. Des milliers d'aventuriers étaient déjà passés brièvement par là pour se rendre vers les gisements d'or. Un vent tenace rendait la marche difficile, mais la journée était claire et ils purent apprécier le panorama de la baie dans son extrême beauté. Tao Chi'en avait une allure extravagante avec sa mallette de médecin, dont il ne se séparait jamais, son sac dans le dos, son chapeau de paille et un sarape en laines multicolores acheté à un docker mexicain. Dans cette ville, cependant, l'allure importait peu. Eliza n'avait pas utilisé ses jambes depuis deux mois et celles-ci tremblaient, elle se sentait aussi malade sur la terre ferme qu'en mer, mais ses vêtements d'homme lui donnaient une liberté inconnue ; jamais elle ne s'était sentie aussi invisible. Une fois remise de l'impression de se sentir toute nue, elle profita de la brise qui s'engouffrait dans les manches de sa blouse et dans ses pantalons. Habituée à l'emprisonnement des jupons, elle respirait maintenant à pleins poumons. Elle avait du mal à

porter la petite valise contenant les beaux habits que Miss Rosé lui avait préparés avec les meilleures intentions. La voyant vaciller, Tao Chi'en la lui prit des mains et la mit sur son épaule. La capeline de Castille enroulée sous son bras pesait autant que la . valise, mais elle ne pouvait s'en séparer, ce serait,

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Fille du destin

pensa-t-elle, son bien le plus précieux pour se couvrir la nuit. Tête baissée, dissimulée sous son chapeau de paille, elle avançait en trébuchant dans l'effrayante anarchie du port. Le hameau de Yerba Buena, fondé par une expédition espagnole en 1769, comptait moins de cinq cents habitants, mais dès l'annonce de la découverte de l'or, les aventuriers commencèrent à

affluer. quelques mois plus tard, ce village innocent se réveilla avec le nom de San Francisco et sa réputation s'étendit jusqu'aux confins du monde.

Ce n'était pas encore une véritable ville, seulement un gigantesque campement d'hommes de passage.

La fièvre de l'or n'avait laissé personne indifférent : ferronniers, charpentiers, maîtres d'école, médecins, soldats, fugitifs, prédicateurs, boulangers, révolutionnaires et fous inoffensifs de tous poils avaient abandonné leurs familles et leurs biens pour traverser la moitié de la planète et courir l'aventure. " Ils cherchent de l'or et, en chemin, perdent leur ‚me ", avait répété à satiété le capitaine Katz lors des brefs offices religieux qu'il imposait le dimanche aux passagers et aux membres de l'équipage de l'Emilia, mais personne ne l'écoutait, aveuglés qu'ils étaient tous par l'illusion d'une richesse facile susceptible de changer leur vie. Pour la première fois dans l'histoire, on trouvait l'or par terre, sans propriétaire, gratis et en abondance, à la portée de tout individu disposé à le ramasser. Des plus lointaines côtes arrivaient les argonautes : Européens fuyant les guerres, les épidémies et les tyrannies ; Yankees ambitieux et courageux ; Noirs en quête de liberté ; individus originaires d'Oregon et de Russie habillés avec des peaux de bête, comme des Indiens ; des Mexicains, des Chiliens et des Péruviens ; des bandits australiens ; des paysans chinois affamés qui risquaient leur tête en violant l'interdiction impériale d'abandonner leur patrie. Dans les ruelles boueuses de San Francisco, toutes les races se mélangeaient.

Les rues principales, tracées comme d'amples

Argonautes

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demi-cercles dont les extrémités touchaient la plage, étaient coupées par d'autres lignes droites qui descendaient des collines abruptes et pleines de boue, au point que les mules elles-mêmes ne pouvaient les gravir. Un vent de tempête se mettait à souffler subitement, soulevant des tourbillons de poussière et de sable, mais il se calmait peu après et le ciel retrouvait sa limpidité. Il existait déjà quelques b‚timents solides et des dizaines en construction, certains étaient même annoncés comme de futurs hôtels de luxe. Le reste était un amas de logements provisoires, baraques, masures faites d'éléments en acier, en bois ou en carton, tentes de toile et auvents de paille. Les pluies de l'hiver précédent avaient transformé le quai en bourbier, les rares véhicules s'empêtraient dans la boue et il fallait mettre des planches pour traverser les fossés remplis de détritus, de milliers de bouteilles brisées et autres déchets. Il n'existait ni rigoles ni égouts et les puits étaient contaminés. Le choléra et la dysenterie entraînaient beaucoup de gens dans la mort, sauf parmi les Chinois qui avaient l'habitude de boire du thé, et parmi les Chiliens, qui avaient grandi avec l'eau infectée de leur pays et qui étaient, de ce fait, immunisés contre les bactéries mineures. La foule hétérogène et grouillante était prise d'une activité frénétique, jouant des coudes et trébuchant sur des matériaux de construction, des barils, des caisses, des ‚nes et des voitures à bras. Les portefaix chinois balançaient leurs charges aux extrémités d'une perche, sans se soucier de ceux qu'ils heurtaient en passant ; les Mexicains, forts et patients, portaient sur leur dos l'équivalent de leur propre poids et montaient les collines en trottant ; les Malaisiens et les HawaÔens profitaient du moindre prétexte pour se bagarrer ; les Yankees rentraient à cheval dans les boutiques improvisées, malmenant ceux qui se trouvaient devant ; les Californiens natifs de la région exhibaient fièrement leurs belles vestes brodées, leurs éperons d'argent et leurs pantalons ouverts sur les

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côtés avec double rangée de boutons en or, de la ceinture jusqu'aux bottes.

Les cris des bagarres et des accidents venaient s'ajouter au vacarme des coups de marteau et de pic, des scies. Des coups de feu éclataient avec une terrifiante fréquence, mais personne ne paraissait se soucier d'un mort de plus ou de moins ; en revanche, le vol d'une boîte de clous attirait aussitôt un groupe de citoyens indignés, prêts à faire justice. La propriété avait beaucoup plus de valeur que la vie, tout vol supérieur à

cent dollars se payait par la corde. Il y avait abondance de maisons de jeu, de bars et de saloons, décorés avec des reproductions de femmes nues, à défaut de femmes en chair et en os. Sous les tentes on vendait de tout, principalement de l'alcool et des armes, à des prix exorbitants parce que personne n'avait le temps, de marchander. Les clients payaient presque toujours en or, sans attendre de récupérer la poudre qui restait collée à

la balance. Tao Chi'en se dit que la célèbre Gum San, la Montagne dorée dont il avait tant entendu parler, était un enfer, et calcula que ses économies, vu les prix pratiqués, ne dureraient pas longtemps. La bourse de bijoux d'Eliza ne servirait à rien, car la seule monnaie acceptée était le métal pur.

Eliza se frayait un passage dans la multitude comme elle le pouvait, collée à Tao Chi'en et contente d'avoir des vêtements masculins, car on ne voyait de femmes nulle part. Les sept voyageuses de l'Emilia avaient été

conduites, sur les épaules, dans l'un des saloons o˘ elles allaient sans doute commencer à gagner les deux cent soixante-dix dollars du passage qu'elles devaient au capitaine Vincent Katz. Tao Chi'en avait vérifié

auprès des dockers que la ville était bien divisée en secteurs, et que chaque nationalité en occupait une partie. On l'avertit de ne pas s'aventurer du côté des bandits australiens o˘ ils pouvaient être attaqués uniquement pour le plaisir, puis on lui montra un endroit o˘ s'entassaient des

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tentes et des masures o˘ vivaient les Chinois. Ils s'y dirigèrent.

- Comment je vais retrouver Joaqufn dans ce bourbier ? demanda Eliza, se sentant perdue et impuissante.

- S'il y a un quartier chinois, il doit y avoir un quartier chilien.

Cherche-le.

- Je n'ai pas l'intention de me séparer de toi, Tao.

- Cette nuit je retourne sur le bateau, l'avertit-il.

- Pourquoi ? L'or ne t'intéresse pas ?

Tao Chi'en pressa le pas et elle ajusta le sien pour ne pas le perdre de vue. Ils arrivèrent dans le quartier chinois - Little Canton, comme on l'appelait -, quelques rues insalubres o˘ il se sentit immédiatement chez lui parce que nul visage de fan g˘ey n'était visible. L'air était imprégné

des odeurs délicieuses de la nourriture de son pays et on entendait parler plusieurs dialectes, principalement le cantonais. Pour Eliza, en revanche, ce fut comme se déplacer sur une autre planète, elle ne comprenait pas un traître mot et avait l'impression que tout le monde était furieux, parce que tous gesticulaient en poussant des cris. Là non plus elle ne vit aucune femme, mais Tao lui montra des lucarnes grillagées derrière lesquelles se trouvaient quelques visages désespérés. Cela faisait deux mois qu'il n'avait pas été avec une femme et celles-là l'appelaient, mais il connaissait trop les ravages des maladies vénériennes pour courir le risque avec l'une de ces filles de bas étage. C'étaient de jeunes paysannes achetées pour trois fois rien et amenées des lointaines provinces chinoises. Il pensa à sa súur, vendue par son père, et un haut-le-cceur le cassa en deux.

- que t'arrive-t-il, Tao ?

- De mauvais souvenirs... Ces filles sont des esclaves.

- On ne dit pas qu'en Californie il n'y a plus d'esclaves ?

Ils entrèrent dans un restaurant, signalé par les traditionnels rubans jaunes. Il y avait une longue

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Fille du destin

table pleine d'hommes qui, coude à coude, dévoraient à toute allure leur nourriture. Le bruit des baguettes contre les écuelles et la conversation à

vive voix résonnaient comme de la musique à l'ouÔe de Tao Chi'en. Ils attendirent debout en double file le moment de pouvoir s'asseoir. Il n'était pas question de choisir, il fallait se contenter de ce qui passait à portée de votre main. Il fallait de l'adresse pour attraper le plat au vol avant qu'un autre plus malin l'intercepte ; Tao Chi'en put en saisir un pour Eliza et un second pour lui. Elle examina avec méfiance un liquide verd‚tre o˘ flottaient des filaments p‚les et des mollusques gélatineux.

Elle se vantait de pouvoir tout reconnaître à l'odeur, mais cette chose ne lui sembla même pas comestible, on aurait dit de l'eau vaseuse avec des têtards. Ce plat offrait du moins l'avantage de ne pas exiger de baguettes, on pouvait le boire directement au bol. La faim fut plus forte que la méfiance et elle s'enhardit à go˚ter, tandis que dans son dos une rangée de clients impatients la pressaient à grands cris. La soupe lui parut délicieuse et elle en aurait volontiers pris un peu plus, mais Tao Chi'en ne lui en laissa pas le temps ; l'attrapant par un bras, il l'entraîna dehors. Elle le suivit d'abord dans les boutiques du quartier, car il voulait remplacer les produits médicinaux que contenait sa mallette, et parler avec les deux herboristes chinois qui opéraient en ville ; puis dans l'une des nombreuses baraques de jeu qu'il y avait à chaque coin de rue.

C'était une construction en bois aux prétentions luxueuses et décorée de peintures de femmes voluptueuses à moitié nues. On pesait la poudre d'or pour l'échanger contre des pièces de monnaie, à seize dollars l'once, ou on déposait simplement la bourse sur la table. Américains, Français et Mexicains constituaient la majorité des clients, mais il y avait aussi des aventuriers venant de HawaÔ, du Chili, d'Australie et de Russie. Les jeux les plus populaires étaient le monte, d'origine mexicaine, le lansquenet et le vingt-et-un. Comme les Chinois préfé-Argonautes

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raient le fan tan et ne risquaient jamais de grosses sommes, ils n'étaient pas les bienvenus aux tables o˘ l'on jouait gros. On ne voyait jouer aucun Noir, il y en avait cependant quelques-uns qui faisaient de la musique ou servaient aux tables. Plus tard, on leur dit que s'ils entraient dans un bar ou un tripot, ils avaient droit à un verre gratuit et ensuite ils devraient partir, sinon on les chasserait à coups de fusil. Il y avait trois femmes dans le salon, deux jeunes Mexicaines aux grands yeux pétillants, vêtues de blanc et fumant de petits cigares, l'un derrière l'autre, et une Française qui portait un corset serré, maquillée à

outrance, plus très jeune et jolie. Elles allaient de table en table, incitant les clients à jouer et boire et, de temps en temps, elles disparaissaient au bras d'un client derrière un lourd rideau de brocart rouge. Tao Chi'en apprit qu'elles demandaient une once d'or pour tenir compagnie au bar pendant une heure, et quelques centaines de dollars pour passer la nuit entière avec un homme ; la Française était plus chère que les autres et n'allait pas avec des Chinois ou des Noirs.

Eliza, qui passait inaperçue dans son vêtement de garçon oriental, s'assit dans un coin, exténuée, tandis que lui discutait avec les uns et les autres, se renseignant sur l'or et sur la vie en Californie. Pour Tao Chi'en, protégé par le souvenir de Lin, la tentation des femmes était plus supportable que celle du jeu. Le bruit des fiches du fan tan et des dés sur les tables l'appelait avec une voix de sirène. La vue des cartes entre les mains des joueurs lui donnait des sueurs, mais il s'abstint, fortifié par la conviction que la chance l'abandonnerait pour toujours s'il brisait sa promesse. Des années plus tard, après de multiples aventures, Eliza lui demanda à quelle chance il faisait référence, et lui, sans y penser à deux fois, répondit : à celle d'être vivant et de l'avoir rencontrée. Cet après-midi-là, il apprit que les gisements aurifères se 256

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trouvaient sur les rivières Sacramento, Americano, San Joaquin et leurs centaines d'affluents, mais les cartes n'étaient pas fiables et les distances énormes. L'or d'extraction facile, en surface, commençait à se faire rare. Il arrivait que des mineurs chanceux tombent sur une pépite de la taille d'une chaussure, mais la majorité se contentait d'une poignée de poudre ramassée après des efforts démesurés. On parlait beaucoup de l'or, lui dit-on, mais peu des sacrifices consentis pour l'obtenir. Il fallait une once par jour pour obtenir un bénéfice, à condition d'être disposé à

mener une vie de chien, car les prix étaient extravagants et l'or filait comme un rien. En revanche, les marchands et les prêteurs sur gages faisaient fortune, à l'image d'un de ses compatriotes qui, se consacrant à

laver du linge, avait réussi en l'espace de quelques mois à se b‚tir une maison en dur et envisageait de retourner en Chine pour acheter plusieurs épouses et faire des 'enfants m‚les ; ou d'un autre qui prêtait de l'argent dans un tripot à dix pour cent de l'heure, c'est-à-dire à plus de quatre-vingt-sept mille pour cent l'an. On lui confirma les histoires fabuleuses de pépites énormes, de poudre en abondance mélangée au sable, de filons dans des pierres de quartz, de mules qui trébuchaient, faisant se détacher un pan de colline et laissant apparaître un trésor. Mais pour devenir riche, il fallait travailler et avoir de la chance. Et les Yankees manquaient de patience, ils ne savaient pas travailler en équipe, ils étaient désordonnés et cupides. Les Mexicains et les Chiliens s'y connaissaient en mines, mais ils étaient très dépensiers ; ceux originaires de l'Oregon et de Russie perdaient leur temps à se bagarrer et à boire. Les Chinois, en revanche, s'en tiraient malgré leurs modestes biens parce qu'ils étaient frugaux, ne se so˚laient pas et travaillaient comme des fourmis dix-huit heures par jour, sans prendre de repos ou se plaindre. Les fan g˚ey s'indignaient du succès des Chinois, l'avertit-on, il fallait dissimuler, faire l'idiot, ne pas les provoquer, sinon il finirait comme les

ï

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orgueilleux Mexicains. Oui, il existait bien un campement de Chiliens, l'informa-t-on ; il se trouvait un peu éloigné du centre-ville, sur la pointe de droite et s'appelait le Petit Chili, mais il était trop tard pour s'aventurer dans ces parages sans autre compagnie que son frère attardé.

- Moi je retourne sur le bateau, annonça Tao Chi'en à Eliza quand ils finirent par quitter le tripot.

- Je me sens mal, mes jambes ne me soutiennent plus.

- Tu as été très malade. Tu as besoin de manger et de te reposer.

- Je ne peux pas le faire seule, Tao. Je t'en prie, ne me laisse pas encore...

- J'ai un contrat, le capitaine me fera chercher.

- Et qui va obéir à cet ordre ? Tous les bateaux ont été abandonnés. Il ne reste personne à bord. Le capitaine pourra s'égosiller, pas un de ses marins ne reviendra.

qu'est-ce que je vais faire d'elle ? se demanda Tao Chi'en à voix haute et en cantonais. Son engagement prenait fin à San Francisco, mais il ne se sentait pas le courage de l'abandonner à son sort dans ce lieu. Il était coincé, du moins jusqu'à ce qu'elle reprenne quelques forces et fasse la connaissance d'autres Chiliens, ou qu'elle retrouve son amoureux voyageur.

Il se dit que la chose était faisable. San Francisco avait beau avoir l'air d'une ville confuse, pour les Chinois il n'y avait pas de secret, il pouvait bien attendre jusqu'au lendemain et l'accompagner au Petit Chili.

La nuit était tombée, donnant à l'endroit un aspect fantasmagorique. Les logements étaient presque tous faits de toiles, et les lampes, à

l'intérieur, les rendaient transparents et lumineux comme des diamants. Les torches et les brasiers dans les rues, et la musique des tripots, contribuaient à donner une impression d'irréalité. Cherchant un logement pour la nuit, Tao Chi'en tomba sur un grand hangar de quelque vingt-cinq mètres de long sur huit de large, fabriqué en planches et en plaques métalliques reçu-258

Fille du destin

pérées sur les bateaux échoués, et surmonté d'une pancarte portant le mot "

hôtel ". A l'intérieur se trouvaient deux étages de couchettes, simples cadres en bois o˘ l'on dormait recroquevillé, et un comptoir au fond o˘

l'on vendait de l'alcool. Il n'y avait pas de fenêtres et le seul air que l'on pouvait respirer entrait par les fissures des parois en planches. Pour un dollar on achetait le droit de passer la nuit, et il fallait amener son linge. Les premiers arrivés occupaient les couchettes, les autres s'allongeaient à même le sol. Ils n'eurent pas droit à des couchettes, bien qu'il y en e˚t d'inoccupées, parce qu'ils étaient chinois. Ils s'étendirent par terre, le sac en guise d'oreiller, le sarape et la capeline de Castille comme uniques couvertures. L'endroit se remplit bientôt d'hommes de races et d'allures différentes qui s'allongeaient les uns à côté des autres en rangs serrés, tout habillés et les armes à la main. Les odeurs de crasse, de tabac et de sueur, ajoutées aux ronflements et aux éclats de voix de ceux qui se perdaient dans leurs rêves, rendaient le sommeil difficile, mais Eliza était tellement fatiguée qu'elle ne vit pas les heures passer.

Elle se réveilla à l'aube, tremblante de froid, recroquevillée contre l'épaule de Tao Chi'en, et elle découvrit alors son odeur de mer. Sur le bateau, celle-ci se confondait avec l'eau immense qui les entourait, mais cette nuit elle sut que c'était l'odeur particulière du corps de cet homme.

Elle ferma les yeux, se rapprocha un peu plus de lui et se rendormit aussitôt.

Le lendemain, ils partirent à la recherche du Petit Chili, qu'elle reconnut immédiatement parce que le drapeau chilien se balançait fièrement en haut d'un m‚t, et parce que la plupart des hommes portaient les typiques chapeaux mauhnos, à forme conique. Le quartier s'étendait sur un périmètre coupé par une dizaine de rues, plein de gens, y compris des femmes et des enfants venus avec les hommes, tous occupés à un travail ou à un commerce.

Les logements étaient des tentes, des huttes et des masures construites en bois, entourées par un aréopage

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d'outils et de déchets. Il y avait aussi des restaurants, des hôtels improvisés et des bordels. On estimait le nombre de Chiliens installés dans le quartier à environ deux mille, mais personne ne les avait comptés ; en réalité, ce n'était qu'un lieu de passage pour les nouveaux arrivés. Eliza se réjouit d'entendre la langue de son pays et de voir l'écriteau sur une tente en toile, en loques, qui annonçait pequenes et chun-chules. Elle s'approcha et, dissimulant son accent chilien, demanda une portion des seconds. Tao Chi'en regarda cet étrange plat, servi sur un morceau de papier journal, à défaut d'assiette, sans savoir ce que cela pouvait bien être. Elle lui expliqua que c'étaient des tripes de porc frites dans de la graisse.

- Hier j'ai mangé ta soupe chinoise. Aujourd'hui, toi tu manges mes chunchules chiliens, lui ordonna-t-elle.

- Comment ça se fait que vous parliez espagnol, Chinois ? demanda aimablement le vendeur.

- Mon ami ne parle pas, et moi c'est parce que j'ai vécu au Pérou, répliqua Eliza.

- Et que cherchez-vous par ici ?

- Un Chilien, il s'appelle Joaquîn Andieta.

- Pourquoi le cherchez-vous ?

- Nous avons un message pour lui. Vous le connaissez ?

- Par ici il est passé beaucoup de gens ces derniers mois. Personne ne reste longtemps, tous partent vite vers les gisements d'or. Certains reviennent, d'autres pas.

- Et Joaqui'n Andieta ?

- Je ne m'en souviens pas, mais je vais demander.

Eliza et Tao Chi'en s'assirent pour manger à l'ombre d'un pin. Vingt minutes plus tard, le commerçant revint accompagné d'un homme à l'allure d'un Indien du Nord, à jambes courtes et larges épaules, lequel dit que Joaquîn Andieta avait pris la direction des gisements de Sacramento il y avait au moins deux mois, même si personne ne faisait atten-260

Fille du destin

tion au calendrier ni ne s'occupait des allées et venues des uns et des autres.

- Nous partons pour Sacramento, Tao, décida Eliza alors qu'ils s'éloignaient du Petit Chili.

- Tu ne peux pas encore voyager. Il faut que tu te reposes quelque temps.

- Je me reposerai là-bas, quand je l'aurai retrouvé.

- Je préfère retourner avec le capitaine Katz. La Californie n'est pas un endroit pour moi.

- qu'est-ce qui t'arrive ? Tu as du sang de poulet dans les veines ? Sur le bateau il n'y a plus personne, à part ce capitaine avec sa Bible. Tout le monde cherche de l'or et toi tu penses continuer comme cuisinier pour un salaire de misère !

- Je ne crois pas à la fortune facile. Je rêve d'une vie tranquille.

- Bon, si ce n'est l'or, il y a bien une chose qui t'intéresse...

- Apprendre.

- Apprendre quoi ? Tu sais déjà beaucoup de choses.

- J'ai tout à apprendre !

- Alors tu es dans l'endroit idéal. Tu ne sais rien de ce pays. Ici on a besoin de médecins. Tu sais combien il y a d'hommes dans les mines ? Des milliers ! Et tous ont besoin d'un docteur. C'est la région des opportunités, Tao. Viens avec moi à Sacramento. Et si tu ne m'accompagnes pas, je n'irai pas bien loin...

Pour un prix assez modeste, étant donné les conditions vétustés de l'embarcation, Tao Chi'en et Eliza prirent la direction du nord, longeant la vaste baie de San Francisco. Le bateau était rempli de voyageurs chargés de leurs équipements compliqués de mineurs, dans cet espace réduit encombré

de caisses, d'outils, de paniers et de sacs à provisions, de poudre et d'armes ; personne ne pouvait remuer. Le capitaine et son second étaient deux Yankees revêches,

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mais bons navigateurs et généreux avec les maigres provisions de bouche, et même avec leurs bouteilles d'alcool. Tao Chi'en négocia avec eux le passage d'Eliza et lui s'arrangea pour troquer le prix de son voyage contre ses services de marin. Les passagers, tous avec leurs pistolets à la ceinture, sans compter les couteaux et les rasoirs, s'adressèrent à peine la parole pendant la première journée, si ce n'est pour s'insulter pour un coup de coude ou un coup de pied, inévitables dans cet espace confiné. A l'aube du deuxième jour, après une longue nuit froide et humide passée non loin de la côte, à cause de l'impossibilité de naviguer dans le noir, chacun se sentait entouré d'ennemis. Les barbes, la saleté, la nourriture exécrable, les moustiques, le vent et le courant contraires, contribuaient à échauffer les esprits. Tao Chi'en, le seul à n'avoir ni but ni projet, était parfaitement serein, et quand il ne bataillait pas avec la voile, il admirait le panorama extraordinaire de la baie. Eliza, en revanche, était désespérée dans son rôle de garçon sourd-muet et idiot. Tao Chi'en la présenta brièvement comme un frère plus jeune et parvint à l'installer dans un coin plus ou moins protégé du vent, o˘ elle demeura si tranquille et silencieuse que, bientôt, tout le monde oublia son existence. Sa capeline de Castille était trempée. Elle tremblait de froid et avait les jambes engourdies, mais l'idée de se rapprocher minute après minute de Joaquin Andieta lui donnait des forces. Elle se touchait la poitrine o˘ dormaient ses lettres d'amour et se les récitait de mémoire, en silence. Au troisième jour, les passagers avaient perdu une bonne partie de leur agressivité et gisaient, légèrement ivres et passablement abattus, prostrés, dans leurs vêtements trempés.

La baie était en fait beaucoup plus vaste que ce qu'ils avaient supposé, les distances indiquées sur leurs incroyables cartes ne correspondaient en rien aux milles réels, et quand ils crurent arriver à bon port, il leur fallut encore traverser une seconde baie,

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celle de San Pablo. Sur les berges on apercevait des campements et quelques canots remplis de gens et de marchandises, et plus loin les forêts touffues. Mais le voyage ne finissait pas là non plus, il fallut emprunter un canal o˘ le courant était fort et entrer dans une troisième baie, celle de Suisun, o˘ la navigation devint encore plus lente et plus difficile, emprunter ensuite une rivière étroite et profonde qui les mena jusqu'à

Sacramento. Là, ils se trouvaient finalement près de l'endroit o˘ la première paillette d'or avait été trouvée. Ce morceau insignifiant, grand comme un ongle de femme, avait provoqué une invasion incontrôlable, changeant la physionomie de la Californie et l'‚me de la nation américaine, comme l'écrirait quelques années plus tard Jacob Todd, devenu journaliste.

" Les Etats-Unis furent fondés par des pèlerins, des pionniers et de modestes émi-grants, qui avaient pour éthique le travail acharné et le courage devant l'adversité. L'or a mis en évidence ce qu'il y a de pire dans le caractère américain : la cupidité et la violence. "

Le capitaine de l'embarcation leur expliqua que la ville de Sacramento avait surgi du jour au lendemain au cours de l'année précédente. Le port était encombré d'embarcations les plus variées, il y avait des rues bien tracées, des maisons, des b‚timents en bois, des commerces, une église et bon nombre de tripots, de bars et de bordels. Cependant, on aurait dit une scène de naufrage car le sol était jonché de sacs, de selles, d'outils et de toutes sortes de déchets laissés par les mineurs pressés de gagner les gisements aurifères. De grands oiseaux noirs planaient au-dessus des ordures et les mouches étaient à leur affaire. Eliza calcula qu'en deux ou trois jours elle pouvait arpenter la ville, maison par maison : retrouver Joa-quÔn Andieta ne devrait pas être très difficile. Les passagers du bateau, à nouveau pleins d'entrain et de bonne humeur à la vue du port, partageaient les dernières gorgées d'alcool, prenaient congé avec des tapes dans le dos et chantaient en chúur un refrain Argonautes

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sur une certaine Susana, devant la stupeur de Tao Chi'en qui ne comprenait pas la raison de cette transformation subite. Il débarqua avec Eliza avant les autres parce qu'ils avaient très peu de bagages, puis ils se dirigèrent sans hésitation vers le quartier des Chinois, o˘ ils trouvèrent à manger et un logement sous une tente en toile cirée. Eliza ne pouvait pas suivre les conversations en cantonais ; son seul désir était de retrouver son amoureux, mais Tao Chi'en lui rappela qu'elle devait garder le silence, et il la pria de rester calme et de prendre patience. Ce même soir, le zhong yi dut s'occuper de l'épaule déplacée d'un compatriote. Il lui remit l'os en place, ce qui lui valut immédiatement le respect du campement.

Le lendemain matin, ils partirent à la recherche de Joaquin Andieta. Leurs compagnons de voyage étaient déjà prêts à partir vers les gisements ; certains avaient obtenu des mules pour le transport de leur équipement, mais la plupart allaient à pied, laissant derrière eux une bonne partie de leurs affaires. Ils arpentèrent la ville de bas en haut sans trouver la moindre trace de celui qu'ils cherchaient, cependant quelques Chiliens crurent se souvenir d'un individu, répondant à ce nom, qui était passé par là un ou deux mois auparavant. On leur conseilla de remonter la rivière ; ils le trouveraient peut-être, tout était une question de chance. Un mois était une éternité. Personne ne faisait attention à ceux qui étaient encore là la veille, les noms ou le destin des autres importaient peu. L'unique obsession était l'or.

- qu'allons-nous faire maintenant, Tao ?

- Travailler. Sans argent, on ne peut rien faire, répliqua-t-il, mettant sur son épaule des morceaux de toile qu'il avait trouvés parmi les restes abandonnés.

- Je ne peux pas attendre ! Je dois retrouver Joaquin ! Il me reste un peu d'argent.

- De l'argent chilien ? Il ne servira à rien.

- Et mes bijoux ? Ils doivent bien valoir...

- Garde-les, ici ils ne valent pas grand-chose. Il 264

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faut travailler pour acheter une mule. Mon père allait de village en village pour soigner les gens. Mon grand-père aussi. Je peux faire la même chose, mais ici les distances sont grandes. J'ai besoin d'une mule.

- Une mule ? Nous en avons déjà une : toi. Dieu ce que tu es têtu !

- Moins têtu que toi.

Ils ramassèrent du petit bois et quelques planches, se firent prêter des outils et montèrent un logement pourvu d'un toit fait de morceaux de toile.

C'était une masure bancale, prête à s'écrouler au premier coup de vent, mais au moins étaient-ils protégés de la rosée et des pluies printanières.

Les talents de Tao Chi'en avaient fait le tour du quartier et bientôt des patients chinois firent leur apparition, qui purent apprécier la science extraordinaire de ce zhongyi. Ils furent bientôt suivis par des Mexicains et des Chiliens, puis enfin par une poignée d'Américains et d'Européens.

Apprenant que Tao Chi'en était aussi compétent que n'importe quel docteur blanc et demandait moins cher, beaucoup vainquirent leur répugnance à

l'encontre des " célestes " et décidèrent d'essayer la science asiatique.

Certains jours, Tao Chi'en était tellement occupé qu'il devait se faire aider par Eliza. Elle était fascinée par ses mains délicates et habiles qui prenaient les différents pouls aux bras et aux jambes, qui palpaient le corps des malades comme s'il les caressait, qui plantaient des aiguilles en des points mystérieux qu'il paraissait être seul à connaître. quel ‚ge avait cet homme ? Elle le lui demanda un jour et il répliqua qu'en comptant toutes ses réincarnations, il devait avoir entre sept et huit mille ans. A vue d'úil, Eliza calculait une trentaine d'années, même si à certains moments, quand il riait, il paraissait plus jeune qu'elle. Cependant, quand il se penchait sur un malade avec une concentration absolue, il avait l'ancienneté d'une tortue ; il était alors facile de croire qu'il avait plusieurs siècles sur* le dos. Elle le regardait, admirative, lorsqu'il examinait l'urine de ses patients dans un

verre et, à l'odeur et à la couleur, pouvait déterminer les maux occultes, ou quand il étudiait la pupille avec une lentille grossissante pour déduire ce qui, dans l'organisme, faisait défaut ou était en trop. Parfois, il se limitait à poser ses mains sur le ventre ou sur la tête du malade, fermait les yeux et donnait l'impression de se perdre dans un long rêve.

- que faisais-tu ? lui demandait ensuite Eliza.

- Je sentais sa douleur et je lui transmettais de l'énergie. L'énergie négative engendre souffrances et maladies, l'énergie positive peut guérir.

- Et comment est cette énergie positive, Tao ?

- Elle est comme l'amour : chaude et lumineuse.

Extraire des balles et soigner des blessures -occasionnées par des coups de couteau étaient des interventions de routine, et très vite Eliza n'eut plus peur du sang. Elle apprit à recoudre la chair humaine avec le même calme dont elle faisait preuve jadis lorsqu'elle brodait les draps de son trousseau. La pratique de la chirurgie apprise auprès d'Ebanizer Hobbs fut en fait d'une grande utilité à Tao Chi'en. Dans ces régions infectées de couleuvres venimeuses, beaucoup se faisaient piquer, qui arrivaient, enflés et complètement bleus, sur les épaules de leurs camarades. Les eaux contaminées répartissaient démocratiquement le choléra, contre lequel nul ne connaissait de remède, et d'autres maux aux symptômes inquiétants, mais pas toujours mortels. Tao Chi'en demandait peu, mais se faisait toujours payer d'avance, parce que, d'après son expérience, un homme qui a peur paie sans rechigner, alors qu'un homme soulagé se fait prier. Lors de ses transactions, son ancien précepteur lui apparaissait avec une expression de reproche, mais il la repoussait : " Je ne peux pas m'offrir le luxe d'être généreux dans de telles circonstances, maître ", disait-il en bredouillant.

Ses honoraires ne comprenaient pas l'anesthésie, celui qui désirait la consolation de drogues ou d'aiguilles en or devait payer en sus. Il faisait toutefois une exception pour les voleurs qui, 266

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après un jugement sommaire, devaient subir des coups de fouet ou l'ablation d'une oreille. Les mineurs se vantaient de leur justice expéditive, nul n'était disposé à financer la construction et la surveillance d'une prison.

- Pourquoi ne fais-tu pas payer les criminels ? lui demanda Eliza.

- Parce que je préfère qu'ils me soient redevables, répliqua- t-il.

Tao Chi'en semblait disposé à s'installer. Il n'en dit rien à son amie, mais il ne souhaitait pas bouger pour laisser le temps à Lin de le retrouver. Sa femme ne lui avait pas fait signe depuis plusieurs semaines.

Eliza, en revanche, comptait les heures, désireuse de poursuivre le voyage, et à mesure que les jours passaient elle était assaillie par des sentiments contradictoires vis-à-vis de son compagnon d'aventures. Elle lui était reconnaissante de sa protection et de la façon dont il s'occupait d'elle, veillant à ce qu'elle se nourrisse correctement, la couvrant la nuit, lui administrant ses herbes et lui plantant ses aiguilles pour fortifier son qi, comme il disait, mais son calme l'irritait, calme qu'elle confondait avec un manque de courage. L'expression sereine et le sourire franc de Tao Chi'en la captivaient par moments et, à d'autres, la gênaient. Elle ne comprenait pas son indifférence totale devant l'éventualité de tenter sa chance dans les mines, alors que tous autour d'eux, surtout ses compatriotes, ne pensaient à rien d'autre.

- L'or ne t'intéresse pas non plus, répliqua-t-il imperturbable, quand elle le lui reprocha.

- Moi, je suis venue pour autre chose ! Pourquoi es-tu venu, toi ?

- Parce que j'étais marin. Je n'avais pas l'intention de rester avant que tu me le demandes.

- Tu n'es pas marin, tu es médecin.

- Ici je peux redevenir médecin, du moins pour Argonautes

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un temps. Tu avais raison, il y a beaucoup à apprendre dans ce coin.

Voilà o˘ il en était. Il entra en contact avec des indigènes pour approcher la médecine de leurs cha-mans. C'étaient de petits groupes d'Indiens vagabonds - couverts de peaux de coyote crasseuses et de loques européennes

- qui, lors de la ruée vers l'or, avaient tout perdu. Ils allaient d'un côté et de l'autre avec leurs femmes fatiguées et leurs enfants affamés, lavaient de l'or dans les rivières avec leurs fins paniers en osier, mais dès qu'ils trouvaient un endroit propice, on les chassait à coups de fusil.

quand on les laissait en paix, ils reformaient leurs petits villages de huttes et de tentes et s'installaient pour un temps, jusqu'à ce qu'on les oblige de nouveau à partir. Ils sympathisèrent avec le Chinois, l'accueillant avec des marques de respect parce qu'ils le considéraient comme un médecine man - homme savant - et qu'ils aimaient faire partager leurs connaissances. Eliza et Tao Chi'en prenaient place avec eux dans un cercle, autour d'un trou rempli de pierres chaudes, o˘ ils préparaient une bouillie de glands et grillaient certaines graines des bois, ainsi que des sauterelles qu'Eliza trouvait délicieuses. Ensuite ils fumaient, discutant dans un mélange d'anglais, de signes et des quelques mots de la langue locale qu'ils avaient apprise. Ces jours-là, des mineurs yankees disparurent mystérieusement et, bien que les corps ne furent pas retrouvés, leurs compagnons accusèrent les Indiens de les avoir assassinés et, en représailles, ils prirent d'assaut un village, firent quarante prisonniers parmi les femmes et les enfants et exécutèrent sept hommes, pour l'exemple.

- S'ils traitent de cette façon les Indiens, qui sont les maîtres de ces terres, ils sont sans doute encore plus cruels avec les Chinois, Tao. Tu dois te rendre invisible, comme moi, dit Eliza quand elle apprit le drame.

Mais Tao Chi'en n'avait pas le temps d'apprendre 268

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les astuces pour se rendre invisible, il était occupé à étudier les plantes. Il faisait de longues excursions pour ramasser des échantillons, afin de les comparer avec les plantes utilisées en Chine. Il louait deux chevaux ou marchait pendant des heures sous un soleil de plomb, amenant Eliza comme interprète, pour se rendre jusqu'aux haciendas des Mexicains qui avaient vécu pendant des générations dans cette région, et en connaissaient la nature. Ils avaient perdu la Californie lors de la guerre contre les Etats-Unis et ces grandes haciendas, qui employaient jadis des centaines de péons dans un système communautaire, commençaient à

péricliter. Les traités entre les deux pays restèrent lettre morte. Au début, les Mexicains qui s'y connaissaient en mines, avaient appris aux nouveaux venus les procédés d'extraction de l'or, mais chaque jour il arrivait de nouveaux étrangers pour envahir le territoire qu'ils considéraient comme leur. Dans la pratique, les gringos les méprisaient, comme ils méprisaient les autres races. Une persécution inlassable contre les Hispaniques vit le jour, ils leur niaient le droit à exploiter les mines parce qu'ils n'étaient pas américains, mais ils acceptaient des Australiens et des aventuriers européens. Des milliers de péons sans travail tentaient leur chance dans les mines, mais quand le harcèlement des gringos devenait intolérable, ils émigraient vers le sud et devenaient malfaiteurs. Dans certaines maisons rustiques des familles qui étaient restées, Eliza pouvait passer un moment en compagnie des femmes, un luxe rare qui lui restituait, pour quelques instants, le calme bonheur des moments passés dans la cuisine de Marna Fresia. C'étaient les seules occasions o˘ elle sortait de son mutisme obligé et qu'elle parlait dans sa langue. Ces mères fortes et généreuses, qui travaillaient coude à coude avec leurs hommes dans les t‚ches les plus lourdes, marquées par l'effort et les privations, étaient émues par ce gamin chinois à l'aspect si fragile, émerveillées de le voir parler espagnol comme elles. Elles lui révélaient volontiers les

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secrets de la nature pour soulager divers maux, utilisés pendant des siècles et, en passant, lui donnaient les recettes de leurs plats savoureux, qu'elle notait dans ses cahiers, certaine de pouvoir les utiliser tôt ou tard. Entre-temps, le zhong yi commanda à San Francisco des médicaments occidentaux que son ami Ebanizer Hobbs lui avait appris à

utiliser à Hong Kong. Il nettoya aussi un lopin de terre qui jouxtait la cabane, le clôtura pour le défendre des cerfs et planta certaines herbes de base utiles à son métier.

- Mon Dieu, Tao ! Tu comptes rester ici jusqu'à voir pousser ces plantes rachitiques ? s'exclamait Eliza, exaspérée en voyant les tiges molles et les feuilles jaunes, sans obtenir d'autre réponse qu'un geste vague.

Elle sentait que chaque jour écoulé l'éloignait davantage de son destin, que Joaquîn Andieta s'enfonçait irrémédiablement dans cette région inconnue, peut-être vers les montagnes, tandis qu'elle perdait son temps à

Sacramento en se faisant passer pour le frère idiot d'un guérisseur chinois. Il lui arrivait d'affubler Tao Chi'en des pires épithètes, mais elle avait la prudence de le faire en espagnol, de la même façon que lui le faisait en cantonais quand il lui rendait la pareille. Ils avaient perfectionné l'art des signes pour communiquer devant les autres sans ouvrir la bouche et, à force de vivre ensemble, ils avaient fini par si bien se ressembler que nul ne doutait de leurs liens de parenté. quand ils n'étaient pas occupés par un patient, ils sortaient arpenter le port et les magasins, se faisant des amis et se renseignant sur Joaquîn Andieta. Eliza cuisinait et Tao Chi'en se fit très vite à ses plats, mais de temps en temps il s'échappait vers les restaurants chinois de la ville, o˘ il pouvait se remplir la panse pour deux dollars, une affaire, vu qu'un oignon co˚tait un dollar. Devant les autres, ils communiquaient par gestes, mais une fois seuls, ils parlaient en anglais. A part les insultes passagères en deux langues, ils passaient

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la majeure partie de leur temps à travailler côte à côte comme de bons camarades, et toutes les occasions étaient bonnes pour rire. Il était surpris de constater qu'il pouvait partager sa bonne humeur avec Eliza, malgré les écueils éventuels de la langue et les différences culturelles.

Pourtant, c'étaient justement ces différences qui déclenchaient leurs fous rires : il avait du mal à croire qu'une femme puisse dire et faire de telles bêtises. Il l'observait avec curiosité et une incommensurable tendresse ; il restait bouche bée d'admiration devant elle, lui attribuant le courage d'un guerrier, mais quand il la voyait faiblir, c'était une fillette qu'il fallait protéger. Elle avait pris un peu de poids et avait meilleure mine, mais elle était visiblement encore faible. Dès que le soleil se couchait, elle commençait à dodeliner de la tête, elle s'enveloppait alors dans sa couverture et s'endormait ; lui se couchait à

son côté. Ils s'habituèrent si bien à ces heures d'intimité, respirant à

l'unisson, que leurs corps s'accordèrent tout seuls dans le sommeil, et si l'un se tournait, l'autre faisait de même, de sorte qu'ils ne se séparaient jamais. Parfois ils se réveillaient emmêlés dans les couvertures, enlacés.

S'il se réveillait le premier, il profitait de ces instants qui lui ramenaient à la mémoire les heures heureuses passées auprès de Lin, sans bouger pour qu'elle ne perçoive pas son désir. Il ne se doutait pas qu'Eliza faisait la même chose, reconnaissante de cette présence masculine qui lui permettait d'imaginer ce qu'aurait été sa vie au côté de Joaquin Andieta, si elle avait eu plus de chance. Aucun des deux ne faisait jamais allusion à ce qui se passait durant la nuit, comme s'il s'agissait d'une existence parallèle dont ils n'avaient pas conscience. Une fois habillés, le charme secret de ces enlacements disparaissait complètement et ils redevenaient deux frères. En de rares occasions, Tao Chi'en partait seul pour de mystérieuses sorties nocturnes, il en revenait sans faire de bruit.

Eliza n'avait pas besoin de demander quoi que ce f˚t, il lui suffisait de le flairer : il avait été avec une femme, elle pouvait même distinguer l'odeur douce‚tre des Mexicaines. Elle restait terrée sous sa couverture, tremblante dans l'obscurité et attentive au moindre bruit autour d'elle, armée d'un couteau dans la main, apeurée, l'appelant en pensée. Eliza ne pouvait justifier ce désir de pleurer qui l'envahissait, comme si elle avait été trahie. Elle comprenait vaguement que les hommes pouvaient être différents des femmes ; pour sa part, elle ne ressentait aucunement le besoin de relations sexuelles. Les chastes enlacements nocturnes suffisaient à satisfaire son besoin de compagnie et de tendresse, mais quand elle pensait à son ancien amant, elle ne ressentait plus le désir éprouvé à l'époque de la pièce aux armoires. Eliza se demandait si, en elle, l'amour et le désir étaient la même chose et si, à défaut du premier, tout naturellement le second ne venait pas, ou si la longue maladie dans le bateau avait détruit quelque chose d'essentiel dans son corps. Un jour, elle s'enhardit à demander à Tao Chi'en si elle pourrait avoir à nouveau des enfants, car elle n'avait pas de règles depuis des mois. Il lui assura qu'une fois recouvrées ses forces et sa santé, tout reviendrait à la normale, c'était pour cela qu'il lui plantait ses aiguilles. quand son ami se glissait silencieusement à son côté après ses escapades, elle feignait de dormir profondément, en fait elle restait éveillée pendant des heures, offusquée par l'odeur d'une autre femme entre eux. Depuis leur arrivée à

San Francisco, elle avait retrouvé la réserve à laquelle Miss Rosé l'avait habituée. Tao Chi'en l'avait vue nue pendant les semaines de la traversée en bateau et il la connaissait aussi bien au-dedans qu'au-dehors, mais il devina ses raisons, et ses questions se limitèrent à sa santé. Même quand il lui plantait les aiguilles, il prenait soin de ne pas choquer sa pudeur.

Ils ne se déshabillaient pas en présence l'un de l'autre, et avaient un accord tacite pour respecter l'intimité du trou qui leur servait de latrines derrière la cabane, mais ils partageaient tout 272

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le reste, de l'argent jusqu'aux vêtements. Bien des années plus tard, relisant les notes dans son Journal correspondant à cette époque, Eliza se demanda avec étonnement pourquoi ils n'avaient pas voulu reconnaître l'attirance indéniable qu'ils ressentaient l'un pour l'autre, pourquoi ils se réfugiaient dans le sommeil pour avoir le prétexte de se toucher et pourquoi, pendant la journée, ils feignaient la froideur. Elle en conclut que l'amour avec une personne d'une autre race leur paraissait impossible, ils pensaient qu'il n'y avait pas de place pour un couple comme eux dans le monde.

- Tu ne pensais qu'à ton amant, lui dit Tao Chi'en, qui avait alors les cheveux gris.

- Et toi à Lin.

- En Chine on peut avoir plusieurs épouses, et Lin a toujours été

tolérante.

- Mes grands pieds te répugnaient aussi, se moqua-t-elle.

- C'est vrai, répliqua-t-il avec le plus grand sérieux.

Juin vit s'abattre un été sans pitié, les moustiques se multiplièrent, les couleuvres sortirent de leurs trous pour se promener en toute impunité, et les plantes de Tao Chi'en poussèrent aussi robustes qu'en Chine. Les hordes d'argonautes continuaient à arriver, chaque fois plus nombreuses et rapprochées. Comme Sacramento était le port d'accès, il ne partageait pas le risque de dizaines d'autres agglomérations qui surgissaient comme des champignons aux abords des gisements aurifères, prospéraient rapidement et disparaissaient dès que le minerai d'accès facile s'épuisait. La ville grandissait à vue d'úil, de nouveaux magasins s'ouvraient et les terrains n'étaient plus gratuits, comme au début ; ils se vendaient aussi cher qu'à

San Francisco. Il existait une ébauche de gouvernement, et des assemblées se réunissaient avec une certaine fréquence pour Argonautes

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prendre des décisions administratives. On vit apparaître des spéculateurs, des hommes de loi, des évan-gélistes, des joueurs professionnels, des bandits, des maquerelles avec leurs filles de joie et autres hérauts du progrès et de la civilisation. Des centaines d'hommes débordant d'espoir et d'ambition se dirigeaient vers les gisements, et d'autres, épuisés et malades, revenaient après des mois de dur labeur, bien décidés à jeter leur argent par les fenêtres. Le nombre de Chinois augmentait de jour en jour et, bientôt, deux bandes rivales firent leur apparition. Ces tongs étaient des clans fermés, leurs membres s'entraidaient comme des frères pour surmonter les difficultés de la vie quotidienne et celles liées au travail, mais ils favorisaient également la corruption et le crime. Parmi les nouveaux arrivés, il y avait un autre zhongyi, avec qui Tao Chi'en passait des heures de bonheur complet à comparer des traitements et à citer Confucius. Il lui rappelait Ebanizer Hobbs, parce qu'il ne se contentait pas des traitements traditionnels, il cherchait aussi des possibilités nouvelles.

- Nous devons étudier la médecine des fan gtiey, la nôtre n'est pas suffisante, lui disait-il, et son confrère était totalement d'accord, car plus il apprenait, plus il avait l'impression de ne rien savoir, et qu'il n'aurait jamais assez de temps pour combler ses lacunes.

Eliza organisa un négoce d'empanadas qu'elle vendait à prix d'or, d'abord aux Chiliens, ensuite aux Yankees, qui se mirent à les apprécier très vite.

Elle commença à les confectionner avec de la viande de vache, quand elle pouvait en acheter aux Mexicains qui venaient avec leurs troupeaux depuis la région de Sonora, mais comme il y en avait rarement, elle essaya avec du cerf, du lièvre, de l'oie sauvage, de la tortue, du saumon et même de l'ours. Ses clients consommaient tout cela avec reconnaissance parce que l'alternative était les haricots noirs en boîte et le porc salé, l'invariable menu des mineurs. Personne

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n'avait le temps de chasser, de pêcher ou de cuisiner. On ne pouvait se procurer ni légumes ni fruits, et le lait était un luxe plus rare que le Champagne ; cependant, il ne manquait pas de farine, de saindoux et de sucre, il y avait aussi des noix, du chocolat, certaines épices, des pêches et des prunes séchées. Elle faisait des tartes et des galettes avec le même succès que les empanadas, et aussi du pain dans un four en terre cuite qu'elle improvisa en s'inspirant de celui de Marna Fresia. Si elle trouvait des úufs et du lard, elle mettait une pancarte proposant le petit déjeuner, alors les hommes faisaient la queue pour s'installer en plein soleil devant une table branlante. Cette bonne cuisine, préparée par un Chinois sourd-muet, leur rappelait les dimanches en famille chez eux, très loin de là.

L'abondant petit déjeuner, avec úufs au plat et lard, pain croustillant, tarte aux fruits et café à volonté, co˚tait trois dollars. Certains clients, émus et reconnaissants parce qu'ils n'avaient pas go˚té à quelque chose de semblable depuis des mois, déposaient un quatrième dollar dans le pot réservé aux pourboires. Un jour, au milieu de l'été, Eliza se présenta devant Tao Chi'en avec ses économies à la main.

- Avec ça nous pouvons acheter des chevaux et partir, lui annonça-t-elle.

- O˘ ça ?

- Chercher Joaquin.

- Le retrouver ne m'intéresse pas. Je reste.

- Tu ne veux pas connaître ce pays ? Ici il y a beaucoup de choses à voir et à apprendre, Tao. Pendant que je cherche Joaquîn, toi tu peux acquérir ta fameuse sagesse.

- Mes plantes sont en train de pousser, et je n'aime pas aller comme ça à

droite et à gauche.

- Bien. Moi je m'en vais.

- Seule tu n'iras pas loin.

- Nous verrons.

Cette nuit-là, ils dormirent chacun à l'extrémité de la cabane, sans s'adresser la parole. Le lendemain,

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Eliza partit tôt pour acheter le nécessaire à son voyage, t‚che difficile dans son personnage de muet ; elle revint à quatre heures de l'après-midi avec un cheval mexicain, laid et à moitié pelé, mais robuste. Elle acheta aussi des bottes, deux chemises, de gros pantalons, des gants en cuir, un chapeau à large bord, une paire de sacs avec des aliments sèches, une assiette, un bol et une cuiller en laiton, un bon rasoir en acier, une gourde pour l'eau, un pistolet et un fusil qu'elle ne savait pas charger et dont elle savait encore moins se servir. Elle passa le reste de l'après-midi à s'occuper de ses affaires et à coudre ses bijoux et l'argent qui lui restait dans une bande en coton, la même qu'elle utilisait pour s'écraser les seins, et sous laquelle elle portait toujours sa liasse de lettres d'amour. Elle se résigna à laisser sa valise contenant les robes, les jupons et les bottines qu'elle conservait encore. Avec sa capeline de Castille elle improvisa une selle, comme elle l'avait vu faire tant de fois au Chili. Elle retira les vêtements de Tao Chi'en portés pendant des mois et essaya les nouveaux. Ensuite elle aiguisa sa lame sur une bande de cuir et se coupa les cheveux à hauteur de la nuque. Sa longue tresse noire tomba à terre comme un serpent mort. Elle se regarda dans un morceau de miroir cassé et fut satisfaite : avec le visage sale et les sourcils épaissis par un trait de charbon, le leurre serait parfait. Sur ce arriva Tao Chi'en, de retour d'une rencontre avec l'autre zhong yi et, l'espace d'un moment, il ne reconnut pas ce cow-boy armé qui avait envahi sa propriété.

- Demain je m'en vais, Tao. Merci pour tout, tu es plus qu'un ami, tu es mon frère. Tu me manqueras beaucoup...

Tao Chi£n ne répondit rien. A la tombée du jour, elle s'allongea tout habillée dans un coin et lui s'assit dehors, dans la brise estivale, pour compter les étoiles.

Le secret

Le soir o˘ Eliza quitta Valparaiso cachée dans le ventre de YEmilia, les trois Sommers dînèrent à l'Hôtel Anglais, invités par Paulina, l'épouse de Feli-ciano RodrÔguez de Santa Cruz, et rentrèrent tard chez eux à Cerro Alegre. Ils n'apprirent la disparition de la jeune fille qu'une semaine plus tard, car ils l'imaginaient dans l'hacienda d'Agustfn del Valle, en compagnie de Marna Fresia.

Le lendemain, John Sommers signa son contrat comme capitaine du Fortuna, le superbe bateau à vapeur de Paulina. C'était un simple document comportant les termes de l'accord. Il leur avait suffi de se voir une fois pour entrer en confiance et ils n'avaient pas de temps à perdre en arguties légales, le désir d'atteindre la Californie était le seul but. Le Chili tout entier ne pensait qu'à ça, malgré les appels à la prudence publiés dans les journaux, et répétés dans des homélies apocalyptiques prêchées du haut des chaires d'église. Il fallut seulement quelques heures au capitaine pour constituer son équipage, car de longues files de postulants excités par la fièvre de l'or s'étiraient le long des quais. Beaucoup passaient la nuit à même le sol pour ne pas perdre leur tour. A la stupeur d'autres navigateurs, qui ne pouvaient connaître ses raisons, John Sommers refusa d'embarquer des passagers, de sorte que son bateau était pratiquement vide. Il ne donna aucune explication. Il avait un plan de flibustier visant à éviter que 278

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les marins désertent en arrivant à San Francisco, mais il se garda d'en révéler le contenu parce que, s'il l'avait fait, il n'en aurait pas retenu un seul. Il n'avertit pas non plus l'équipage qu'avant de gagner le Nord, ils iraient faire un tour insolite vers le Sud. Il attendait de se trouver en haute mer pour cela.

- Alors vous vous sentez capable de piloter mon bateau à vapeur et de contrôler l'équipage, n'est-ce pas, capitaine ? lui demanda une fois encore Paulina en lui tendant le contrat pour la signature.

- Oui, madame, ne craignez rien. Je peux prendre la mer dans trois jours.

- Parfait. Vous savez ce dont on a besoin en Californie, capitaine ? Des produits frais : fruits, légumes, úufs, bons fromages, charcuteries. C'est ce que nous allons vendre là-bas.

- Comment ? Tout va arriver pourri...

- Nous allons les transporter dans de la glace, dit-elle imperturbable.

- Dans quoi ?

- De la glace. Vous irez d'abord vers le sud chercher de la glace. Vous savez o˘ se trouve la lagune de San RafaÎl ?

- Près de Puerto Aisén.

- Je suis ravie de voir que vous connaissez ces contrées. On m'a dit qu'il y a un glacier bleu des plus beaux. Je veux que vous remplissiez le Fortuna avec des morceaux de glace. qu'en pensez-vous ?

- Excusez-moi, madame, je crois que c'est une folie.

- Parfaitement. C'est pour cela que personne n'en a eu l'idée. Emportez des tonnes de gros sel, une bonne provision de sacs et vous m'enveloppez des morceaux très gros. Ah ! Je suppose qu'il faudra couvrir vos hommes pour qu'ils ne gèlent pas. Et pour finir, capitaine, faites-moi le plaisir de n'en rien dire à personne, pour que l'on ne nous vole pas l'idée.

En prenant congé, John Sommers était déconcerté. Il crut d'abord que cette femme avait perdu la raison, mais plus il y pensait, plus il prenait go˚t à

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cette aventure. D'autre part, il n'avait rien à perdre. Elle risquait de se ruiner ; lui, en revanche, touchait son salaire même si la glace fondait en chemin. Et si cette folie donnait des résultats, d'après le contrat il recevrait une prime conséquente. Une semaine plus tard, quand explosa la nouvelle de la disparition d'Eliza, il se dirigeait vers le glacier les chaudières crépitantes et il n'apprit l'événement qu'à son retour, quand il accosta à Valparaiso pour embarquer les marchandises préparées par Paulina.

Celles-ci devaient être transportées dans un nid de neige préhistorique jusqu'en Californie, o˘ son mari et son beau-frère les vendraient avec un gros bénéfice. Si tout se déroulait comme convenu, avec trois ou quatre voyages du Fortuna, elle aurait plus d'argent qu'elle n'en avait jamais rêvé. Elle avait calculé le temps que mettraient d'autres hommes d'affaires à copier son idée et lui faire concurrence. quant à lui, il emportait également une bonne marchandise qu'il pensait vendre au plus offrant : des livres.

Ne voyant pas Eliza et sa nourrice revenir à la maison le jour convenu, Miss Rosé envoya le cocher avec une note pour vérifier si la famille del Valle se trouvait toujours dans son hacienda, et si Eliza était en bonne santé. Une heure plus tard, la femme d'Agustin del Valle se présenta sur le seuil de la porte, très inquiète. Elle n'avait aucune nouvelle d'Eliza, dit-elle. La famille n'avait pas bougé de Valparaiso parce que son mari souffrait d'une crise de goutte. Elle n'avait pas vu Eliza depuis des mois.

Miss Rosé eut suffisamment de sang-froid pour dissimuler son étonnement : c'était une erreur, elle s'excusait, Eliza se trouvait chez une autre amie, elle avait confondu, elle la remerciait de s'être dérangée personnellement... Madame del Valle n'en crut rien, comme il fallait s'y attendre, et avant que Miss Rosé n'ait le temps d'avertir son frère Jeremy au bureau, la fuite d'Eliza Sommers avait fait le tour de Valparaiso.

Le reste de la journée se passa pour Miss Rosé en crises de larmes, et pour Jeremy Sommers en conjec-280

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tures. En fouillant dans la chambre d'Eliza, ils trouvèrent la lettre d'adieu et la relurent plusieurs fois pour y trouver une piste, en vain. Il leur fut impossible aussi de retrouver Marna Fresia pour l'interroger, et c'est alors qu'ils durent se rendre à l'évidence : cette femme avait travaillé dix-huit ans pour eux et ils ne connaissaient pas son nom de famille. Ils ne lui avaient jamais demandé d'o˘ elle venait ou si elle avait de la famille. Marna Fresia, comme les autres serviteurs, appartenaient aux limbes imprécis des fantômes utiles.

- Valparaiso n'est pas Londres, Jeremy. Elles n'ont pas pu aller bien loin.

Il faut partir à sa recherche.

- Tu vois le scandale lorsque nous commencerons à nous renseigner auprès de nos amis ?

- Peu importe ce que diront les gens ! La seule chose importante, c'est de retrouver Eliza vite, avant qu'elle fasse une bêtise.

- Franchement, Rosé, si elle nous a abandonnés de cette façon, après tout ce que nous avons fait pour elle, c'est que la bêtise est déjà faite.

- que veux-tu dire ? quel genre de bêtise ? demanda Miss Rosé atterrée.

- Un homme, Rosé. C'est la seule raison pour laquelle une jeune fille peut commettre ce genre de folie. Tu sais cela mieux que quiconque. Avec qui Eliza peut-elle bien être ?

- Je n'en ai aucune idée.

Miss Rosé en avait une idée très précise. Elle savait qui était le responsable de ce terrible malheur : ce type d'allure funèbre qui avait apporté les ballots chez eux quelques mois auparavant, l'employé de Jeremy.

Elle ne connaissait pas son nom, mais elle allait se renseigner. Elle n'en dit rien à son frère cependant, parce qu'elle pensait qu'il était encore temps de tirer la jeune fille des pièges de l'amour contrarié. Elle se souvenait, avec une précision de notaire, de chaque détail de sa propre expérience avec le ténor viennois, l'impression sentie alors était Le secret

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encore à fleur de peau. Elle ne l'aimait plus, certes, l'ayant arraché de son cúur depuis une éternité, mais il lui suffisait de murmurer son nom pour sentir une cloche carillonner dans sa poitrine. Karl Bretzner était la clé de son passé et de sa personnalité, sa fugace rencontre avec lui avait déterminé son destin et la femme qu'elle était devenue. Si elle devait retomber amoureuse comme jadis, elle referait la même chose, consciente cependant de la façon dont cette passion avait brisé sa vie. Eliza aurait peut-être plus de chance, et pourrait vivre son amour ; son amant était sans doute libre, sans enfants et sans femme trompée. Elle devait retrouver la jeune fille, affronter le maudit séducteur, les obliger à se marier, et ensuite présenter les faits tels quels à Jeremy qui, à la longue, finirait par les accepter. Cela ne serait pas aisé, étant donné la rigidité de son frère pour les questions d'honneur, mais si ce dernier lui avait pardonné, il pouvait pardonner à Eliza. Sa t‚che consisterait à le persuader. Elle n'avait pas joué le rôle de mère pendant tant d'années pour se croiser les bras quand sa fille unique commettait une erreur, se dit-elle avec résolution.

Tandis que Jeremy Sommers s'enfermait dans un silence prudent et digne qui, malgré tout, ne le protégea pas des commérages qui allaient bon train, Miss Rosé s'activa. Il lui fallut quelques jours pour découvrir l'identité de Joaquin Andieta et, horrifiée, elle apprit que ce n'était rien moins qu'un fugitif de la justice. Il était accusé d'avoir falsifié la comptabilité de la Compagnie Britannique d'Import-Export et d'avoir volé de la marchandise.

Elle comprit toute la gravité de la situation : Jeremy n'accepterait jamais un tel individu dans sa famille. Pis encore, dès qu'il aurait mis le grappin sur son ancien employé, il l'enverrait aussitôt en prison, même s'il était le mari d'Eliza. A moins qu'elle ne trouve le moyen de le contraindre à retirer les charges pesant sur cette vermine et de laver son nom pour le bien de nous tous, marmonna Miss Rosé, furieuse. Il lui fallait d'abord

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retrouver les amants, ensuite elle aviserait. Se gardant bien de parler de sa trouvaille, elle passa le reste de la semaine à faire des recherches à

droite et à gauche, jusqu'au jour o˘, à la librairie Santos Tor-nero, on lui parla de la mère de Joaqum Andieta. Elle trouva son adresse en demandant tout simplement dans les églises ; comme elle le supposait, les curés catholiques tenaient le registre de leurs paroissiens.

Le vendredi à midi, elle se présenta devant la femme. Miss Rosé était gonflée de vanité, animée par une juste indignation et disposée à lui dire ses quatre vérités, mais à mesure qu'elle avançait dans les ruelles tortueuses de ce quartier o˘ elle n'avait jamais mis les pieds, elle perdait de sa superbe. Elle regretta d'avoir choisi la robe qu'elle portait, ce chapeau trop orné et ces bottines blanches, elle se sentit ridicule. Elle frappa à la porte, confondue par un sentiment de honte, qui devint de la franche humilité en se retrouvant en face de la mère d'Andieta. Elle n'aurait jamais imaginé un tel désastre. C'était une petite femme de rien du tout, avec des yeux fiévreux et une expression triste.

Elle lui apparut comme une vieille femme, mais en la regardant de plus près, Miss Rosé constata que cette femme était encore jeune et avait été

belle ; elle était visiblement malade. Elle la reçut sans marquer de surprise, habituée aux femmes riches qui venaient lui commander des travaux de couture et de broderie. Elles se passaient le mot, et il n'y avait rien d'étrange à ce qu'une dame inconnue frappe à sa porte. Cette fois, il s'agissait d'une étrangère, elle pouvait le deviner à sa robe couleur papillon, une Chilienne n'aurait jamais osé s'habiller de la sorte. Elle la salua sans un sourire et l'invita à entrer.

- Asseyez-vous, je vous en prie, madame. Je vous écoute.

Miss Rosé prit place sur le rebord d'une chaise et ne put articuler un mot.

Tout ce qu'elle avait écha-faudé dans son esprit s'envola en un éclair de totale compassion pour cette femme, pour Eliza et pour Le secret

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elle-même. Un torrent de larmes vint lui baigner le visage et le cúur. La mère de Joaquin Andieta, troublée, prit une de ses mains dans les siennes.

- que vous arrive-t-il, madame ? Je peux vous aider ?

Et alors Miss Rosé lui raconta précipitamment, dans son espagnol d'étrangère, que sa fille unique avait disparu depuis plus d'une semaine, elle était amoureuse de Joaquin, ils s'étaient connus quelques mois auparavant et, depuis lors, la jeune fille n'avait plus été la même, elle était folle d'amour, tout le monde pouvait s'en rendre compte, sauf elle qui, égoÔste et distraite, ne s'en était pas préoccupée à temps, et maintenant il était trop tard parce que tous deux avaient pris la fuite, Eliza avait ruiné sa vie comme elle-même avait ruiné la sienne. Et Miss Rosé continua à raconter une chose après l'autre sans pouvoir se retenir, au point qu'elle raconta à cette étrangère ce qu'elle n'avait jamais dit à

personne, lui parla de Karl Bretzner et de leurs amours orphelines, et les vingt années passées depuis dans son cúur endormi et dans son ventre vide.

Elle pleura tout son so˚l les pertes silencieuses tout au long de sa vie, les colères rentrées par bonne éducation, les secrets chargés sur le dos comme des fers de prisonnier pour garder les apparences, et l'ardente jeunesse g‚chée par simple malchance d'être née femme. Et quand finalement elle ne trouva plus la force de sangloter, elle resta assise là, sans comprendre ce qui venait de lui arriver, ni d'o˘ venait ce soulagement diaphane qui commençait à l'envahir.

- Buvez un peu de thé, dit la mère de Joaquin Andieta après un très long silence, glissant une tasse ébréchée dans sa main.

- S'il vous plaît, je vous en conjure, dites-moi si Eliza et votre fils sont amants. Je ne suis pas folle, n'est-ce pas ? murmura Miss Rosé.

- C'est possible, madame. Joaquin aussi était 284

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tout retourné, mais il ne m'a jamais dit le nom de la jeune fille.

- Aidez-moi, je dois retrouver Eliza...

- Je peux vous assurer qu'elle n'est pas avec Joa-quÔn.

- Comment le savez-vous ?

- Vous ne dites pas que la petite a disparu seulement depuis une semaine ?

Mon fils est parti en décembre.

- Il est parti ? O˘ donc ?

- Je ne sais pas.

- Je vous comprends, madame. A votre place, j'essaierais aussi de le protéger. Je sais que votre fils a des problèmes avec la justice. Je vous donne ma parole d'honneur que je l'aiderai, mon frère est le directeur de la Compagnie Britannique et il fera ce que je lui demanderai. Je ne dirai à

personne o˘ se trouve votre fils, je veux seulement parler avec Eliza.

- Votre fille et Joaquîn ne sont pas ensemble, croyez-moi.

- Je sais qu'Eliza l'a suivi.

- Elle ne peut pas l'avoir suivi, madame. Mon fils est parti en Californie.

Le jour o˘ le capitaine John Sommers revint à Val-paraiso avec le Fortuna chargé de glace bleue, il trouva son frère et sa súur qui l'attendaient sur le quai, comme toujours, mais il lui suffit de voir leurs visages pour comprendre qu'une chose très grave était arrivée. Rosé était livide. A peine l'eut-elle embrassé que, ne pouvant se retenir, elle fondit en larmes.

- Eliza a disparu, l'informa Jeremy avec une telle rage qu'il avait du mal à s'exprimer.

Dès qu'ils se retrouvèrent seuls, Rosé raconta à John ce qu'elle avait appris auprès de la mère de Joa-quin Andieta. Durant ces journées interminables à attendre son frère favori et t‚chant de recoller les morceaux, elle s'était convaincue que la jeune fille Le secret

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avait suivi son amant en Californie, car à sa place elle en aurait sans doute fait autant. Le lendemain, John Sommers passa la journée à faire des recherches dans le port, ainsi .apprit-il qu'Eliza n'avait pris de billet pour aucun bateau et qu'elle ne figurait sur aucune liste de voyageurs. En revanche, les autorités avaient enregistré un certain Joaquin Andieta, embarqué en décembre. Il se dit que la jeune fille avait changé de nom pour brouiller les pistes et il fit le même parcours en donnant sa description détaillée, mais personne ne l'avait vue. Une jeune fille, presque une fillette, voyageant seule ou accompagnée par une Indienne, aurait attiré

immédiatement l'attention, lui assura-t-on. De plus, très peu de femmes se rendaient à San Francisco, il s'agissait toujours de femmes légères et, de temps en temps, de l'épouse d'un capitaine ou d'un commerçant.

- Elle ne peut avoir embarqué sans laisser de traces, Rosé, conclut le capitaine après un récit détaillé de ses recherches.

- Et Andieta ?

- Sa mère ne t'a pas menti. Son nom apparaît sur une liste.

- Il s'est approprié certaines marchandises de la Compagnie Britannique. Je suis s˚re qu'il l'a fait uniquement parce qu'il n'avait pas d'autre moyen de financer son voyage. Jeremy ne soupçonne pas que le voleur qu'il recherche est l'amoureux d'Eliza, et j'espère qu'il ne l'apprendra jamais.

- Tu n'es pas lasse de tant de secrets, Rosé ?

- que veux-tu que je fasse ? Ma vie est faite d'apparences, pas de vérités.

Jeremy est comme une pierre, tu le connais aussi bien que moi. qu'allons-nous faire pour la petite ?

- Je pars en Californie demain, le vapeur est déjà chargé. S'il est vrai qu'il y a très peu de femmes là-bas, il sera facile de la retrouver.

- Ce n'est pas suffisant, John !

- Tu as une meilleure idée ?

Ce soir-là, à l'heure du dîner, Miss Rosé insista une 286

Fille du destin

fois encore sur la nécessité d'utiliser tous les moyens à leur portée pour retrouver la jeune fille. Jeremy, qui s'était maintenu à l'écart de la frénétique activité de sa súur, sans donner un seul conseil ou exprimer un seul sentiment, excepté l'ennui de se voir mêlé à un scandale public, dit qu'Eliza ne méritait pas un tel remue-ménage.

- Ce climat d'hystérie est très désagréable. Je suggère que vous vous calmiez. Pourquoi la cherchez-vous ? Même si vous la retrouvez, elle ne remettra pas les pieds dans cette maison, annonça-t-il.

- Eliza ne signifie rien pour toi ? lui lança Miss Rosé.

- Ce n'est pas le problème. Elle a commis une faute impardonnable et elle doit en payer les conséquences.

- Comme moi pendant presque vingt ans ?

Un silence glacé tomba dans la salle à manger. Ils n'avaient jamais évoqué

ouvertement le passé, et Jeremy ne savait même pas si John était au courant de la liaison de sa súur avec le ténor viennois, parce qu'il s'était bien gardé de le lui dire.

- quelles conséquences, Rosé ? Tu as été pardon-née et accueillie. Tu n'as rien à me reprocher.

- Pourquoi avoir été si généreux avec moi et ne pas l'être avec Eliza ?

- Parce que tu es ma súur et que mon devoir est de te protéger.

- Eliza est comme ma fille, Jeremy !

- Mais elle ne l'est pas. Nous n'avons aucune obligation envers elle : Eliza ne fait pas partie de cette famille.

- Si, elle en fait partie ! cria Miss Rosé.

- Suffit ! interrompit le capitaine en donnant un coup de poing sur la table qui fit danser les assiettes et les verres.

- Si, elle en fait partie, Jeremy. Eliza est ici dans sa famille, répéta Miss Rosé en sanglotant, le visage entre les mains. C'est la fille de John...

Alors Jeremy écouta son frère et sa súur raconter Le secret

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le secret qu'ils avaient gardé pendant seize ans. Cet homme peu bavard, tellement maître de lui qu'il paraissait imperméable à toute émotion, explosa pour la première fois, et tout ce qu'il avait tu pendant quarante-six ans de parfait flegme britannique jaillit comme un torrent, le noyant dans une marée de reproches, de rage et d'humiliation : car il faut voir comme j'ai été bête, mon Dieu, vivant sous le même toit dans un nid de mensonges sans me douter de rien, convaincu que mon frère et ma súur étaient des gens comme il faut et que la confiance régnait entre nous, alors que tout n'était que bourdes, duperies, et qui sait combien d'autres choses que vous m'avez systématiquement cachées, mais ça c'est le comble, pourquoi diable ne me l'avez-vous pas dit, qu'ai-je fait pour que vous me traitiez comme un monstre, pour mériter qu'on me manipule de la sorte, que vous profitiez de ma générosité et que vous me méprisiez en même temps, parce que cette façon de me manúuvrer et de m'exclure n'est rien d'autre que du mépris, vous avez besoin de moi pour payer les factures, toute la vie il en a été ainsi, depuis que nous étions enfants, vous vous êtes toujours moqués dans mon dos...

Muets, sans trouver les mots pour se justifier, Rosé et John supportèrent le déballage, et quand Jeremy ne sut plus quoi dire, il régna un long silence dans la salle à manger. Tous trois étaient exténués. Pour la première fois dans leur vie, ils s'affrontaient sans le masque des bonnes manières et de la politesse. quelque chose de fondamental, qui les avait soutenus comme dans le fragile équilibre d'une table à trois pieds, semblait brisé à jamais. Cependant, à mesure qu'il retrouvait son souffle, les traits de Jeremy reprenaient l'expression impénétrable et arrogante de toujours ; simultanément, il remettait en place une mèche tombée sur son front et arrangeait sa cravate tordue. Alors Miss Rosé se leva, s'approcha de la chaise et, par-derrière, posa une main sur son épaule, le seul geste intime qu'elle

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Fille du destin

s'enhardit à effectuer, sentant sa poitrine souffrir de tendresse pour ce frère solitaire, cet homme silencieux et mélancolique qui avait été comme un père, et qu'elle ne s'était jamais donné la peine de regarder dans les yeux. A la vérité, elle ne savait rien de lui et, de sa vie, elle ne l'avait touché.

Seize ans auparavant, le matin du 15 mars 1832, Marna Fresia sortait dans le jardin et trébuchait sur une caisse ordinaire de savons de Marseille recouverte d'un papier journal. Intriguée, elle s'approcha pour voir ce que c'était et, soulevant le papier, elle découvrit un nouveau-né. Elle courut jusqu'à la maison en poussant des cris et, un instant plus tard, Miss Rosé

se penchait sur le bébé. Elle avait alors vingt ans, elle était fraîche et belle comme une pêche, portait une robe couleur topaze et le vent agitait ses cheveux, comme Eliza se la rappelait ou se l'imaginait. Les deux femmes soulevèrent la caisse et l'emmenèrent dans la petite salle de couture o˘

elles retirèrent les papiers et en sortirent la fillette mal enveloppée dans un chandail en laine. Elle n'était pas restée longtemps dehors, en déduirent-elles, parce que, malgré le vent matinal, son corps était tiède et elle dormait d'un sommeil placide. Miss Rosé demanda à l'Indienne d'aller chercher une couverture propre, des draps et des ciseaux pour improviser des langes. quand Marna Fresia revint, le chandail avait disparu et le bébé nu criait dans les bras de Miss Rosé.

- J'ai reconnu le chandail tout de suite. C'est moi-même qui l'avais tricoté pour John l'année précédente. Je l'ai caché parce que tu l'aurais reconnu, expliqua-t-elle à Jeremy.

- qui est la mère d'Eliza, John ?

- Je ne me souviens pas de son nom...

- Tu ne sais pas comment elle s'appelle ! Combien de b‚tards as-tu semés de par le monde ? s'exclama Jeremy.

- C'était une fille du port, une jeune Chilienne, je m'en souviens comme d'une fille très jolie. Je ne l'ai

Le. secret

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jamais revue et n'ai jamais su qu'elle était enceinte. quand Rosé m'a montré le chandail, quelques années plus tard, je me suis rappelé l'avoir prêté à cette jeune fille sur la plage parce qu'il faisait froid, ensuite j'ai oublié de le lui réclamer. Tu dois comprendre, Jeremy, c'est la vie des marins. Je ne suis pas un animal...

- Tu étais ivre.

- C'est possible. quand j'ai compris qu'Eliza était ma fille, j'ai essayé

de retrouver la mère, mais elle avait disparu. Elle est peut-être morte, je ne sais pas.

- Pour une raison ou pour une autre, cette femme a décidé que nous devions élever cette fillette, Jeremy, et jamais je n'ai regretté de l'avoir fait.

Nous lui avons donné de l'affection, une vie agréable, une éducation. La mère ne pouvait peut-être rien lui donner, c'est pour cela qu'elle nous a amené Eliza enveloppée dans le chandail, pour que nous sachions qui était le père, ajouta Miss Rosé.

- C'est tout ? Un chandail ? Cela ne prouve absolument rien ! N'importe qui peut être le père. Cette femme s'est débarrassée de l'enfant avec beaucoup d'astuce.

- Je craignais ce genre de réaction, Jeremy. C'est justement pour ça que je ne t'en ai pas parlé à l'époque, répliqua sa súur.

Trois semaines après avoir pris congé de Tao Chi'en, Eliza se trouvait en compagnie de cinq mineurs qui lavaient de l'or sur les berges du rio Americano. Elle n'avait pas voyagé seule. Le jour de son départ de Sacramento, elle avait rejoint un groupe de Chiliens qui partaient vers les gisements d'or. Ces derniers avaient acheté des montures, mais aucun ne s'y connaissait en animaux, et les Mexicains maquillaient habilement l'‚ge et les défauts des chevaux et des mules. C'étaient des bêtes pathétiques avec des plaques de pelade camouflées sous de la peinture, et droguées, tant et si bien qu'après

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Fille du destin

quelques heures de marche, elles avaient perdu de leur force et traînaient la patte en boitant. Chaque cavalier transportait un chargement d'outils, d'armes et de vaisselle en laiton, et la triste caravane avançait à pas lents au milieu d'un vacarme d'objets métalliques. En chemin, ils se séparaient de ces objets au pied des croix qui parsemaient le paysage pour indiquer les morts. Eliza se présenta sous le nom d'Elias Andieta, arrivé

depuis peu du Chili, envoyé par sa mère pour rechercher son frère Joa-qufn et prêt à arpenter la Californie du Nord et du Sud pour faire son devoir.

- quel ‚ge as-tu, gamin ? lui demanda-t-on.

- Dix-huit ans.

- Tu en parais quatorze. Tu n'es pas un peu jeune pour chercher de l'or ?

- J'ai dix-huit ans et je ne cherche pas d'or, je cherche mon frère Joaquin, répondit-elle.

Les Chiliens étaient jeunes, gais, et conservaient encore l'enthousiasme qui les avait poussés à quitter leur pays et à s'aventurer si loin, même s'ils commençaient à se rendre compte que les rues n'étaient pas pavées de trésors, comme on le leur avait raconté. Au début, Eliza ne leur montrait pas son visage et gardait son chapeau sur les yeux, mais elle constata très vite que les hommes se regardent peu les uns les autres. Ils se dirent une fois pour toutes qu'il s'agissait d'un garçon et ne s'étonnèrent pas des formes de son corps, de sa voix et de ses habitudes. Chacun étant occupé à

ses affaires, ils n'avaient pas remarqué qu'elle n'urinait pas en même temps qu'eux, et quand ils tombaient sur une pièce d'eau pour se rafraîchir, si eux se déshabillaient, elle se baignait tout habillée, son chapeau sur la tête, disant qu'elle en profitait pour laver son linge.

D'autre part, la propreté était de loin le moins important et, au bout de quelques jours, elle était aussi sale et transpirait autant que ses compagnons. Elle découvrit que la crasse réunit tout le monde dans la même abjection ; son nez de fin limier pouvait à peine distinguer Le secret

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l'odeur de son corps de celles des autres. La grosse toile de ses pantalons lui r‚pait les jambes, elle n'avait pas l'habitude de chevaucher sur de longues distances et, au deuxième jour, elle avait du mal à faire un pas avec ses fesses à vif ; mais les autres étaient également des citadins et souffraient tout autant qu'elle. Le temps sec et chaud, la soif, la fatigue et l'assaut permanent des moustiques lui ôtèrent bientôt l'envie de rire.

Ils avançaient en silence, au son de leur vacarme métallique, découragés avant même de faire le premier pas. Ils explorèrent la région pendant des semaines afin de trouver un endroit propice o˘ s'installer pour chercher de l'or, moments mis à profit par Eliza pour se renseigner sur Joaquin Andieta. Les indices recueillis ou les cartes mal tracées ne servaient pas à grand-chose, et quand ils tombaient sur une bonne laverie, ils trouvaient des centaines de mineurs arrivés avant eux. Chaque individu avait le droit de réclamer cent pieds carrés. Il marquait son terrain en travaillant tous les jours et laissait ses outils sur place quand il s'absentait, mais s'il partait pour plus de dix jours, un autre pouvait l'occuper et l'enregistrer à son nom. Les pires crimes, envahir le terrain d'autrui avant le délai et s'emparer de ses biens, se payaient par la corde ou le fouet, après un jugement sommaire o˘ les mineurs faisaient office de juges, de jurés et de bourreaux. Partout ils croisèrent des groupes de Chiliens. Se reconnaissant à leurs vêtements et à leur accent, ils s'embrassaient avec émotion, partageaient le mate, l'eau-de-vie et le charqui, se racontaient en des récits colorés leurs mésaventures et chantaient des chansons nostalgiques sous les étoiles, mais le lendemain ils se séparaient, avec peu de temps pour les effusions. Eliza reconnut, à certain accent précieux et au genre des conversations, des petits messieurs de Santiago, gommeux semi-aristocrates qui, quelques mois auparavant, portaient redingote, bottes vernies, gants de chevreau et cheveux géminés. Dans les gisements, il était quasiment impos-292

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Le secret

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sible de les différencier des individus les plus rustres, avec qui ils travaillaient d'égal à égal. Les simagrées et les préjugés de classe partaient en fumée au contact de la réalité brutale des mines, mais pas la haine raciale, qui au moindre prétexte explosait en bagarres. Les Chiliens, plus nombreux et entreprenants que d'autres membres de la communauté

hispanique, s'attiraient la haine des gringos. Eliza apprit qu'à San Francisco, un groupe d'Australiens ivres avait attaqué le Petit Chili, déchaînant une bataille rangée. Dans les gisements aurifères úuvraient plusieurs compagnies chiliennes qui avaient fait venir des péons des campagnes, paysans qui depuis des générations subissaient le système féodal et qui travaillaient pour un salaire de misère. Ils ne s'étonnaient donc pas que l'or f˚t la propriété du patron et non de celui qui le trouvait.

Aux yeux des Yankees, ce n'était ni plus ni moins que de l'esclavage. Les lois américaines favorisaient les individus : chaque propriété se réduisait à l'espace qu'un homme seul pouvait exploiter. Les compagnies chiliennes contournaient la loi en enregistrant les droits au nom de chacun des péons afin d'obtenir un terrain plus vaste. Il y avait des Blancs de diverses nationalités portant des chemises en flanelle, des pantalons rentrés dans les bottes et une paire de revolvers ; des Chinois en vestes matelassées et culottes amples ; des Indiens en vestes militaires en piteux état et le derrière à l'air ; des Mexicains avec des habits en coton blanc et d'immenses chapeaux ; des Sud-Américains en ponchos courts et avec de larges ceinturons de cuir o˘ ils mettaient le couteau, le tabac, la poudre et l'argent ; des voyageurs des îles Sandwich, pieds nus et portant des bandes de soie brillante. Tout ce monde, dans un mélange de couleurs, de cultures, de religions et de langues, avait une obsession commune. Eliza demandait à chacun s'il connaissait Joa-quin Andieta et priait la personne de faire savoir que son frère Elias le cherchait. Plus elle pénétrait dans ce territoire, plus elle se rendait compte de son immensité et plus elle comprenait la difficulté de retrouver un jour son amant parmi les cinquante mille étrangers qui pullulaient de toutes parts.

Le groupe de Chiliens exténués décida finalement de s'installer. Ils étaient arrivés dans la vallée du rio Americano sous une chaleur de fournaise, avec seulement deux mules et le cheval d'Eliza, les autres bêtes ayant succombé en chemin. La terre était sèche et craquelée, sans autre végétation que des pins et des chênes, mais une rivière claire et torrentielle descendait en sautillant sur les pierres depuis les montagnes, traversant la vallée comme un ruban. De chaque côté de la rivière il y avait des rangées interminables d'hommes qui creusaient et remplissaient des bassines de terre fine, qu'ils tamisaient ensuite à l'aide d'un objet en forme de berceau. Ils travaillaient en plein soleil, les jambes dans l'eau glacée et les vêtements trempés ; ils dormaient à même le sol sans l

‚cher leurs armes, mangeaient du pain dur et de la viande salée, buvaient de l'eau contaminée par les centaines d'excavations en amont, et de l'alcool tellement frelaté que beaucoup se retrouvaient le foie en charpie ou sombraient dans la folie. Eliza assista à la mort de deux hommes en quelques jours. Les voyant se tortiller de douleur, transpirer une écume cholérique, elle rendit gr‚ce à la science de Tao Chi'en qui lui interdisait de boire de l'eau non bouillie. Même si elle avait très soif, elle attendait jusqu'au soir, lorsqu'ils installaient leur campement, pour se préparer du thé ou du mate. De temps en temps, des cris de joie éclataient : quelqu'un avait trouvé une pépite d'or. La majorité, cependant, se contentait de séparer quelques grammes précieux parmi des tonnes de terre inutile. quelques mois auparavant, on pouvait encore voir l'or briller dans l'eau limpide, mais maintenant la nature était sens dessus dessous à cause de la cupidité humaine. Le paysage était défiguré

par des collines de terre et de pierres, des trous énormes, des cours d'eau et des affluents détournés de leur lit, formant d'innom-

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brables mares, par des milliers de troncs amputés o˘ jadis il y avait une forêt. Pour parvenir jusqu'au métal, il fallait la détermination d'un titan.

Eliza ne voulait pas rester, mais elle était épuisée et se sentait incapable de continuer à chevaucher seule à la dérive. Ses compagnons occupèrent une parcelle à l'extrémité de la rangée de mineurs, assez loin du petit village qui commençait à surgir à cet endroit, avec sa taverne et son magasin o˘ l'on trouvait les produits de première nécessité. Leurs voisins étaient trois hommes originaires de l'Oregon qui travaillaient et s'enivraient avec une persévérance incroyable, et qui ne perdirent pas leur temps à saluer les nouveaux arrivés. Au contraire, ils leur firent aussitôt savoir qu'ils ne reconnaissaient pas le droit aux crasseux, d'exploiter le sol américain. Un des Chiliens les affronta en avançant l'argument qu'eux non plus n'avaient aucun droit sur cette terre, qui appartenait aux Indiens, et la bagarre aurait éclaté si les autres n'étaient intervenus pour calmer les esprits. Il y avait un bruit ininterrompu de pelles, de pics, d'eau, de pierres qui roulaient, de malédictions, mais le ciel était limpide et l'air sentait la feuille de laurier. Les Chiliens se laissèrent glisser à terre, morts de fatigue, tandis que le faux Elias Andieta faisait un feu pour préparer du café et donnait à boire à son cheval. Par pitié, elle en donna aussi aux pauvres mules, même si elles ne lui appartenaient pas, et les soulagea de leurs charges pour leur permettre de souffler.

Voyant que la fatigue lui brouillait la vue et qu'elle contrôlait difficilement le tremblement de ses genoux, Eliza comprit que Tao Chi'en avait raison quand il lui parlait de la nécessité de récupérer des forces avant de se lancer dans une telle aventure. Elle pensa à la petite maison de planches et de toiles à Sacramento o˘, à cette heure, il devait méditer ou écrire, avec pinceau et encre de Chine, de sa belle calligraphie. Elle sourit, étonnée que sa nostalgie ne la renvoy‚t pas vers la paisible petite salle de couture de Miss Rosé ou vers la tiède cuisine de Marna Fresia. Comme j'ai changé, soupira-t-elle, en regardant ses mains br˚lées par le soleil inclément et pleines d'ampoules.

Le lendemain, ses camarades l'envoyèrent au magasin acheter l'indispensable pour survivre et un de ces berceaux servant à tamiser la terre, parce qu'ils constatèrent que cet instrument était beaucoup plus efficace que leurs simples b‚tées. La seule rue du village, si on pouvait appeler ainsi cet amas informe, était un bourbier parsemé de déchets. Le magasin, une cabane faite de troncs et de planches, était le noyau de la vie sociale dans cette communauté d'hommes solitaires. On y vendait un peu de tout, on servait de l'alcool en gros et de la nourriture. Le soir, quand les mineurs venaient boire un verre, un violoniste mettait de l'ambiance en jouant des mélodies, alors quelques hommes accrochaient un mouchoir à leur ceinture, signalant ainsi qu'ils tenaient le rôle de la femme, tandis que les autres les faisaient danser. Il n'y avait aucune femme à plusieurs milles à la ronde, mais de temps en temps passait un wagon tiré par des mules et chargé

de prostituées. Ils les attendaient avec anxiété et les récompensaient généreusement. Le propriétaire du magasin était un mormon loquace et de bonne composition, qui avait trois épouses dans l'Utah et faisait crédit à

quiconque se convertissait à sa foi. Il prônait l'abstinence et, tout en vendant de l'alcool, prêchait contre le vice de la boisson. Il avait entendu parler d'un certain Joaquin et le nom de famille lui paraissait être Andieta, dit-il à Eliza quand elle l'interrogea, mais ce Joaquin était passé par là il y avait longtemps et il ne pouvait dire quelle direction il avait prise. Il s'en souvenait parce que le garçon avait été mêlé à une bagarre entre Américains et Espagnols à propos d'une parcelle. Chiliens ?

Peut-être, il savait seulement qu'il parlait l'espagnol, il aurait pu être mexicain, dit-il, pour lui tous les crasseux se ressemblaient.

- Et finalement, que s'est-il passé ?

296

Fille du destin

- Les Américains se sont approprié le terrain et les autres ont d˚ partir.

que pouvait-il se passer d'autre ? Joaquin et un autre homme sont restés ici dans le magasin deux ou trois jours. J'avais mis des couvertures là, dans un coin, et je les ai laissés se reposer jusqu'à ce qu'ils reprennent des forces, car ils étaient mal fichus. Ils n'étaient pas méchants. Je me souviens de ton frère, c'était un garçon avec des cheveux noirs et de grands yeux, assez beau.

- C'est lui, dit Eliza, le cúur battant à tout rompre.

TROISI»ME PARTIE

1850-1853

Eldorado

Ils amenèrent l'ours, deux hommes de chaque côté tirant sur les grosses cordes, au milieu d'une foule excitée. Ils le traînèrent jusqu'au centre de l'arène et l'attachèrent par une patte à un poteau, avec une chaîne de vingt pieds, puis il leur fallut quinze minutes pour le détacher, tandis qu'il lançait des coups de griffes et mordait avec une colère de fin du monde. Il pesait plus de six cents kilos, avait la peau d'un brun sombre, un úil mort, des plaques sans poils et des cicatrices d'anciennes bagarres sur le flanc, mais il était encore jeune. Une bave écumeuse couvrait sa m

‚choire aux énormes dents jaunes. Dressé sur ses pattes arrière, il donnait des coups inutiles avec ses griffes préhistoriques et regardait la foule de son úil valide, tirant désespérément sur sa chaîne.

C'était un hameau surgi en quelques mois du néant, construit par des transfuges en un rien de temps, sans ambition de durer. A défaut d'une arène pour taureaux, comme il y en avait dans tous les villages mexicains de Californie, ils disposaient d'un ample cercle dégagé qui servait à

dompter les chevaux et enfermer les mules, renforcé de planches et pourvu de galeries en bois pour accueillir le public. Cet après-midi de novembre, le ciel d'acier était menaçant, mais il ne faisait pas froid et la terre était sèche. Derrière la palissade, des centaines de spectateurs répondaient à chaque rugissement de l'animal

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Fille du destin

par un chúur de moqueries. Les seules femmes, une demi-douzaine de jeunes Mexicaines vêtues de robes blanches brodées et fumant leurs éternels petits cigares, avaient autant de succès que l'ours. Les hommes les saluaient en criant des olé, tandis que les bouteilles d'alcool et les bourses d'or des paris circulaient de main en main. Les joueurs, en tenue de ville, portant gilets fantaisie, larges cravates et chapeaux haut de forme, se distinguaient de la masse populaire et échevelée. Trois musiciens jouaient sur leurs violons les airs à la mode, et à peine eurent-ils attaqué, avec brio, O Susana, l'hymne des mineurs, que deux comédiens barbus, habillés en femmes, sautèrent dans l'arène et firent un tour olympique entre obscénités et jeux de main, soulevant leurs jupes pour montrer des jambes velues et des caleçons à volants. Le public les encouragea avec une généreuse pluie de pièces de monnaie, et un crépitement d'applaudissements et d'éclats de rire. quand ils se retirèrent, un solennel coup de cornet et un roulement de tambour annoncèrent le début du combat, suivis par un hurlement de la foule électri-see.

Perdue dans la masse, Eliza suivait le spectacle avec fascination et horreur. Elle avait parié le peu d'argent qui lui restait, espérant le faire fructifier dans les prochaines minutes. Au troisième coup de cornet, on souleva une lourde porte en bois et un jeune taureau, noir et brillant, entra en soufflant. L'espace d'un instant, il régna un silence émerveillé

dans les galeries, puis un olé ! hurlé accueillit l'animal. Le taureau s'immobilisa, déconcerté, la tête en l'air, couronnée de longues cornes non limées, les yeux alertes calculant les distances, les pattes avant raclant le sable, jusqu'à ce qu'un grognement de l'ours capte son attention. Son adversaire l'avait vu et il creusait à toute allure un trou, à quelques pas du poteau, o˘ il se recroquevilla puis s'aplatit contre le sol. Aux hurlements du public, le taureau baissa la tête, tendit ses muscles et s'élança en soulevant un

Eldorado

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nuage de sable, fou de colère, respirant fort, rejetant de la vapeur par le nez et de la bave par la gueule. L'ours l'attendait. Il reçut le premier coup de cornes dans le flanc, qui ouvrit une blessure sanguinolente dans sa peau épaisse, mais qui ne le déplaça pas d'un pouce. Le taureau fit le tour de l'arène au trot, confondu, tandis que la foule l'encourageait par des insultes, puis il chargea à nouveau, essayant de sou-, lever l'ours avec ses cornes, mais celui-ci resta allongé et accueillit le ch‚timent sans réagir. Alors, estimant le moment propice, l'ours donna un coup de patte bien placé et lui déchira le nez. Perdant des flots de sang, accablé de douleur et ne sachant plus o˘ il était, le taureau commença à attaquer à

coups de cornes, blessant son adversaire à plusieurs reprises, sans parvenir à le faire sortir de son trou. Soudain, l'ours se leva et, le saisissant par le cou dans une étreinte terrible, il lui planta ses crocs dans la nuque. Durant de longues minutes ils dansèrent ensemble dans le cercle délimité par la chaîne, tandis que le sang inondait le sol et que dans les galeries retentissait le hurlement des hommes. Parvenant finalement à se dégager, le taureau s'éloigna de quelques pas, vacillant, les pattes molles, sa peau de brillante obsidienne teintée de rouge, puis ses genoux fléchirent et il s'effondra en avant. Alors une immense clameur accueillit la victoire de l'ours. Deux cavaliers entrèrent dans l'arène, tirèrent un coup de fusil entre les deux yeux du vaincu, l'attachèrent par les pattes arrière et l'emportèrent à la traîne. Eliza se fraya un passage vers la sortie, écúurée. Elle avait perdu ses derniers quarante dollars.

Durant les mois d'été et d'automne 1849, Eliza chevaucha le long de la Veine Mère du sud vers le nord, de Mariposa jusqu'à Downieville et, au retour, suivant la piste chaque fois plus confuse de Joaquin Andieta sur des collines abruptes, depuis le lit des rivières jusqu'aux flancs de la sierra Nevada. quand elle se renseignait au début, rares étaient ceux qui se souvenaient d'une personne correspondant à ce nom 302

Fille du destin

et à cette description, mais vers la fin de l'année sa silhouette commença à prendre des contours réels et cela donnait à la jeune fille la force de poursuivre ses recherches. Elle avait fait courir le bruit que son frère Elias le recherchait et, à plusieurs occasions durant ces mois, l'écho lui renvoya sa propre voix. Plus d'une fois, posant des questions sur Joaquin, elle était reconnue comme son frère avant même qu'elle ait eu le temps de se présenter. Dans cette région sauvage, le courrier parvenait à San Francisco avec des mois de retard, et les journaux mettaient des semaines, mais les informations de bouche à oreille fonctionnaient toujours bien.

Comment Joaquin pouvait-il ignorer qu'on le recherchait ? N'ayant pas de frère, il devait se demander qui était cet Elias, et s'il avait une pointe d'intuition, il pourrait associer ce nom avec le sien, pensait-elle. Mais s'il ne soupçonnait rien, du moins éprouverait-il la curiosité de savoir qui était celui qui se faisait passer pour un de ses parents. La nuit, elle avait du mal à trouver le sommeil, perdue dans ses conjectures et avec l'idée tenace que le silence de son amant ne pouvait s'expliquer que par sa mort, ou parce qu'il ne voulait pas être retrouvé. Et s'il la fuyait réellement, comme l'avait insinué Tao Chi'en ? Elle passait ses journées à

cheval et dormait à même le sol, n'importe o˘, avec sa capeline de Castille pour toute couverture et ses bottes en guise d'oreiller, sans se déshabiller. La saleté et la transpiration ne la gênaient plus, elle mangeait quand elle pouvait, les seules précautions qu'elle prenait étaient de faire bouillir l'eau avant de la boire et de ne pas regarder les gringos dans les yeux.

Il y avait à l'époque plus de cent mille argonautes et il continuait d'en arriver. Répartis tout au long de la Veine Mère, ils étaient responsables de ce que le monde tournait à l'envers, les montagnes se déplaçaient, les cours d'eau étaient déviés, les forêts détruites, les rochers pulvérisés, des tonnes de sable déplacées et des trous gigantesques creusés. Aux Eldorado

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endroits o˘ gisait l'or, le paysage idyllique, qui était resté immuable depuis l'origine des temps, était devenu un cauchemar lunaire. Eliza menait une vie exténuante, mais elle avait récupéré ses forces et oublié sa peur.

Ses règles réapparurent à un moment fort mal choisi, car il était difficile de se cacher au milieu d'une compagnie masculine ; elle s'en réjouit cependant, en effet c'était le signe que son corps était enfin guéri. " Tes aiguilles d'acupuncture m'ont été utiles, Tao. J'espère pouvoir avoir des enfants dans l'avenir ", écrivit-elle à son ami, certaine qu'il comprendrait sans rien devoir ajouter. Elle ne se séparait jamais de ses armes, bien qu'elle ne s˚t pas les utiliser, et elle espérait ne pas se trouver dans la nécessité de le faire. Une seule fois elle avait tiré en l'air pour faire fuir des enfants indiens, qui s'étaient approchés de trop près et lui paraissaient menaçants, mais si elle avait'd˚ les affronter, elle s'en serait très mal tirée car elle était incapable de toucher un ‚ne à cinq pas. Elle n'avait pas fait de progrès au tir, mais affiné encore son talent de se rendre invisible. Elle pouvait entrer dans un village sans attirer l'attention, se mêlant aux groupes de Latino-Américains, o˘ un garçon avec cette allure passait inaperçu. Eliza apprit à imiter les accents péruvien et mexicain à la perfection, ainsi pouvait-elle se confondre avec les uns et les autres quand elle cherchait l'hospitalité.

Elle changea aussi son anglais britannique par l'américain et adopta certains gros mots indispensables pour se faire accepter par les gringos.

Si elle parlait comme eux, ils la respectaient. L'important était de ne pas donner d'explication, d'en dire le moins possible, de ne rien demander, de travailler pour se nourrir, de supporter les provocations et de ne pas se séparer de la petite Bible qu'elle avait achetée à Sonora. Même les hommes les plus rustres ressentaient une vénération superstitieuse pour ce livre.

Ils s'étonnaient de voir ce garçon imberbe avec une voix de femme lire les.

Saintes Ecritures le soir, mais ils ne se moquaient pas ouvertement ; certains

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devenaient ses protecteurs, prêts à se battre avec le premier qui se risquerait à la provocation. Chez ces hommes solitaires et brutaux, qui étaient partis en quête de fortune comme des héros mythiques de l'ancienne Grèce, qui se voyaient réduits à l'essentiel, souvent malades, se livrant à

la violence et à l'alcool, il y avait un désir inavoué de tendresse et d'ordre. Les chansons romantiques leur tiraient des larmes, ils étaient capables de payer n'importe quel prix pour une part de tarte aux pommes qui leur offrait un instant de consolation et leur permettait de lutter contre la nostalgie de leur foyer. Ils faisaient de longs détours pour passer devant une maison o˘ il y avait un enfant, et ils restaient là à le contempler en silence, comme s'il s'agissait d'un prodige.

" Ne crains rien, Tao, je ne voyage pas seule, ce serait une folie ", écrivait Eliza à son ami. " II faut se déplacer en groupes importants, être bien armés et alertes car, durant les derniers mois, les bandes de hors-la-loi se sont multipliées. Les Indiens sont plutôt pacifiques, bien qu'ils aient un aspect terrifiant, mais quand ils voient un cavalier sans défense, ils peuvent le dépouiller de ses biens les plus précieux : cheval, armes et bottes. Je me mêle à d'autres voyageurs : commerçants qui vont de village en village avec leur marchandise, mineurs à la recherche de nouveaux gisements, familles de fermiers, chasseurs, entrepreneurs et agents de propriétés, qui commencent à envahir la Californie, joueurs, bandits, avocats et autres canailles, qui sont généralement les compagnons de voyage les plus agréables et généreux. Il y a aussi des prédicateurs sur ces chemins, ils sont toujours jeunes et ont l'air de fous illuminés. Imagine la foi qu'il faut avoir pour faire trois mille milles à travers des prairies vierges dans le seul but de combattre les vices d'autrui. Ils quittent leur village pleins de force et de passion, décidés à apporter la parole du Christ dans ces contrées perdues,

sans se préoccuper des obstacles et des difficultés du chemin, parce que Dieu marche à leur côté. Ils appellent les mineurs "adorateurs du veau d'or". Il faut que tu lises la Bible, Tao, ou jamais tu ne comprendras les chrétiens. Ces pasteurs ne s'inquiètent pas des vicissitudes matérielles, mais beaucoup finissent le cúur brisé, impuissants devant la force asservissante de la cupidité. Il est réconfortant de les voir à leur arrivée, encore innocents, et c'est triste de les croiser quand ils sont abandonnés de Dieu, se déplaçant péniblement d'un campement à l'autre, avec un soleil assassin sur la tête et assoiffés, prêchant sur des places et des tavernes, devant un public indifférent qui les écoute sans se découvrir et qui, cinq minutes plus tard, va se so˚ler avec des femmes de mauvaise vie.

J'ai fait la connaissance d'un groupe d'artistes itinérants, Tao ; c'étaient de pauvres diables qui s'arrêtaient dans chaque village pour amuser les populations avec des pantomimes, des chansons piquantes et des comédies idiotes. Je les ai suivis pendant plusieurs semaines et ils m'ont engagée dans leur spectacle. quand nous trouvions un piano, je jouais, sinon j'étais la jeune dame de la compagnie et tout le monde s'émerveillait de la façon dont je jouais mon rôle de femme. J'ai d˚ les abandonner parce que la confusion commençait à me rendre folle, je ne savais plus si j'étais une femme habillée en homme, un homme habillé en femme ou une aberration de la nature. "

Eliza se lia d'amitié avec le postier et, quand elle pouvait, elle chevauchait avec lui, parce qu'il se déplaçait vite et avait des contacts ; si quelqu'un pouvait retrouver Joaquin Andieta, ce serait lui, pensait-elle. L'homme apportait le courrier aux mineurs et repartait avec les sacs d'or à garder dans les banques. C'était un de ces nombreux visionnaires devenus riches gr‚ce à la fièvre de l'or, sans avoir jamais tenu une pelle ou un pic. Il demandait deux dollars et demi pour porter une lettre à San Francisco et, profitant de l'anxiété des mineurs en attente des nou-306

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velles de chez eux, il demandait une once d'or pour remettre les lettres qui leur étaient destinées. Il gagnait une fortune dans cette affaire et avait autant de clients qu'il voulait, et personne ne discutait les prix, car il n'existait pas d'alternative. Personne ne pouvait abandonner la mine pour aller chercher la correspondance ou déposer ses avoirs à cent milles de là. Eliza recherchait aussi la compagnie de Char-ley, un petit homme qui connaissait des tas d'histoires et qui entrait en compétition avec les muletiers mexicains qui s'occupaient du transport des marchandises. Il ne craignait personne, pas même le diable, mais il appréciait toujours la société, parce qu'il avait besoin d'oreilles pour ses histoires. Plus elle l'observait, plus Eliza était s˚re qu'il s'agissait d'une femme habillée en homme, comme elle. Char-ley avait la peau tannée par le soleil, chiquait, jurait comme un charretier et ne se séparait jamais de ses pistolets ni de ses gants, mais une fois Eliza avait réussi à voir ses mains qui étaient petites et blanches, comme celles d'une jeune fille.

Eliza se prit de passion pour la liberté. Elle avait vécu entre quatre murs chez les Sommers, dans une ambiance immuable, o˘ le temps tournait en rond et o˘ la ligne d'horizon était à peine visible à travers des fenêtres surchargées. Elle avait grandi dans le carcan inattaquable des bonnes manières et des conventions, entraînée depuis toujours à faire plaisir et à

servir, limitée au corset, aux routines, aux règles sociales et à la peur.

La peur avait été sa compagne : peur de Dieu et de son imprévisible justice, de l'autorité, de ses parents adoptifs, peur de la maladie et des médisances, de l'inconnu et de la différence, de sortir du cocon familial et d'affronter les dangers extérieurs ; peur de sa propre fragilité

féminine, du déshonneur et de la vérité. Sa vie avait été douce, faite d'omissions, de silences courtois, de secrets bien gardés, d'ordre et de discipline. Elle avait aspiré à la vertu, mais doutait à présent du sens de ce mot. En se donnant à Joaquin Andieta dans la Eldorado

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pièce aux armoires, elle avait commis une faute irréparable aux yeux du monde ; aux siens, l'amour justifiait tout. Elle ignorait ce qu'elle avait gagné ou perdu dans cette passion. Elle avait quitté le Chili avec l'intention de retrouver son amant et de devenir son esclave pour la vie, croyant apaiser ainsi sa soif de soumission et son désir caché de possession, mais elle ne se sentait plus capable de renoncer à ces ailes nouvelles qui commençaient à lui pousser. Eliza ne regrettait rien de ce qu'elle avait partagé avec son amant, et n'avait pas honte du brasier qui l'avait enflammée. Elle sentait, au contraire, que cela l'avait rendue forte, à l'improviste, cela lui avait donné l'arrogance nécessaire pour prendre des décisions et en payer les conséquences. Aujourd'hui, elle n'avait plus d'explications à donner à personne. Si elle avait commis des erreurs, elle avait été largement punie avec la perte de sa famille, la torture de se voir enterrée dans la cale du bateau, l'enfant mort et l'incertitude absolue du futur. Enceinte, elle s'était sentie piégée et avait écrit dans son Journal qu'elle avait perdu le droit au bonheur.

Pourtant, ces derniers temps, chevauchant à travers le paysage doré de la Californie, elle s'était sentie voler comme un condor. Réveillée un matin par le hennissement de son cheval et par la lumière de l'aube sur son visage, Eliza se vit entourée par de hautains séquoias qui, tels des gardiens centenaires, auraient veillé sur son sommeil, par de suaves collines et, au loin, par de hautes cimes rouge‚tres. Elle fut alors envahie d'un bonheur jamais ressenti auparavant. Elle n'avait plus cette sensation de panique toujours tapie au creux de son estomac, comme une souris prête à la mordre. Les craintes s'étaient évanouies, diluées dans la grandiose immensité de ce territoire. A force d'affronter les risques, elle prenait de l'assurance : elle n'avait plus peur de la peur. " Je suis en train de trouver de nouvelles forces en moi, que j'ai peut-être toujours eues, mais que je ne connaissais pas parce que, jusqu'à ce jour, je n'avais pas eu besoin de les mettre

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en avant. Je ne sais pas à quel détour de chemin la personne que j'étais jadis s'est perdue, Tao. Maintenant, je suis un de ces innombrables aventuriers dispersés sur les berges des cours d'eau translucides, et sur les flancs de ces montagnes éternelles. Ce sont des hommes orgueilleux, avec le ciel au-dessus de leur chapeau, qui ne plient devant personne parce qu'ils sont en train d'inventer l'égalité. Et moi je veux être des leurs.

Certains se déplacent victorieux, avec un sac d'or sur le dos, et d'autres, vaincus, ne chargent que leurs désillusions et leurs dettes, mais tous se sentent maîtres de leur destin, de la terre qu'ils foulent, du futur, de leur dignité propre et irrévocable. Depuis que je les connais, il m'est impossible de redevenir la jeune fille que Miss Rosé aurait voulu que je sois. Je comprends enfin Joaquin, qui volait quelques heures précieuses de notre amour pour me parler de liberté. De sorte que c'était cela... C'était cette euphorie, cette lumière, ce bonheur aussi intense que les rares moments d'amour partagé dont je peux me souvenir. Tu me manques, Tao. Je n'ai personne à qui parler de ce que je vois, de ce que je ressens. Je n'ai pas un seul ami dans cette solitude, et dans mon rôle d'homme, je fais très attention à ce que je dis. Je fronce les sourcils pour qu'on me croie bien viril. quelle barbe d'être un homme, mais c'est encore plus la barbe d'être une femme. "

Errant d'un côté et de l'autre, Eliza parvint à connaître ces terres accidentées comme si elle y était née, pouvant se repérer et calculer les distances, faisant la différence entre les serpents venimeux et inoffensifs, entre les groupes hostiles et amicaux, devinant le temps à la forme des nuages et l'heure à l'angle formé par son ombre. Se trouvant devant un ours, elle savait quoi faire, et comment s'approcher d'une cabane isolée pour ne pas être accueillie à coups de fusil. Parfois elle croisait des hommes jeunes récemment arrivés qui traînaient des machines compliquées vers les sommets, lesquelles restaient abandonnées parce que inutilisables ; elle

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croisait aussi des groupes d'hommes épuisés qui descendaient des collines après des mois de travail infructueux. Elle ne pouvait oublier ce cadavre picoré par les oiseaux, pendu à un chêne, avec un écriteau portant un avertissement... Dans sa pérégrination elle vit des Américains, des Européens, des Canaques, des Mexicains, des Chiliens, des Péruviens, et aussi de longues files de Chinois silencieux sous les ordres d'un contremaître qui, étant de la même race, les traitait comme des esclaves et les payait une misère. Ils avaient un sac dans le dos et des bottes à la main parce que, ayant toujours porté des espadrilles, ils n'en supportaient pas le poids. C'étaient des gens économes qui vivaient avec trois fois rien et dépensaient le moins possible, achetaient des bottes grandes parce qu'ils supposaient qu'elles avaient plus de valeur, et étaient déconcertés en apprenant qu'elles co˚taient le même prix que les petites. Eliza affina son instinct pour éluder les dangers. Elle apprit à vivre au jour le jour sans faire de projets, comme le lui avait conseillé Tao Chi'en. Elle y pensait souvent et lui écrivait régulièrement, mais elle ne pouvait lui envoyer ses lettres que dans les villages ayant une liaison postale avec Sacramento. C'était comme lancer des bouteilles à la mer parce qu'elle ignorait s'il vivait toujours dans cette ville, la seule adresse qu'elle possédait était celle du restaurant chinois. Si les lettres arrivaient jusque-là, elles devaient lui être remises.

Elle lui racontait les paysages magnifiques, la chaleur et la soit, les collines aux courbes voluptueuses, les chênes puissants et les pins sveltes, les cours d'eau glacés, si limpides qu'on pouvait voir l'or briller au fond de leur lit, les oies sauvages qui cacardaient dans le ciel, les cerfs et les grands ours, la vie rude des mineurs et le mirage de la fortune facile. Elle lui disait ce que tous deux savaient : qu'il était inutile de gaspiller sa vie à poursuivre de la poussière jaune. Et elle devinait la réponse de Tao : qu'il était aussi insensé de la gaspiller à

poursuivre un amour

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illusoire. Mais elle continuait sa progression parce qu'elle ne pouvait pas s'arrêter. L'image de JoaquÔn Andieta commençait à s'évaporer, sa bonne mémoire ne parvenait plus à préciser clairement les traits de l'amant, elle devait relire ses lettres d'amour pour s'assurer qu'il avait réellement existé, qu'ils s'étaient aimés et que les nuits dans la pièce aux armoires n'étaient pas le fruit de son imagination. Ainsi prolongeait-elle le doux tourment de l'amour solitaire. Elle décrivait à Tao Chi'en les gens qu'elle rencontrait en chemin, les masses d'émigrants mexicains installés à Sonora, seul village o˘ des enfants couraient dans les rues, les humbles femmes qui l'accueillaient dans leurs maisons de pisé, sans se douter qu'elle était une des leurs, les milliers de jeunes Américains qui étaient arrivés dans cette région de gisements cet automne, après avoir traversé le continent par terre depuis la côte Atlantique. On estimait à quarante mille les nouveaux venus, tous disposés à faire fortune en un rien de temps et à

retourner triomphants chez eux. On les appelait " ceux de 49 ", désignation qui devint populaire et qui fut aussi adoptée par les hommes arrivés avant et après cette date. A l'est, des villages entiers se retrouvèrent sans hommes, habités seulement par des femmes, des enfants et des prisonniers.

" Je vois très peu de femmes dans les mines, certaines ont cependant suffisamment de courage pour suivre leur mari dans cette vie de chien. Les enfants meurent d'épidémies ou d'accidents, elles les enterrent, les pleurent et continuent à travailler du lever au coucher du soleil pour empêcher que la barbarie ne détruise tout vestige de décence. Elles relèvent leurs jupes et entrent dans l'eau pour chercher l'or, mais certaines comprennent que laver le linge des autres ou confectionner et vendre des biscuits est plus rentable ; elles gagnent ainsi en une semaine ce que leurs compagnons dans les gisements gagnent en un mois, en se brisant l'échiné. Un homme célibataire paie volontiers dix fois sa valeur un pain qui a été pétri par des mains de femme. Si moi je vends la même chose habillée en ElÔas Andieta, on m'en donnera quelques centimes à peine, Tao. Les hommes sont capables de marcher plusieurs milles pour voir une femme de près. Une jeune fille prenant le soleil en face d'une taverne verra, en l'espace de quelques minutes, des petites bourses d'or se multiplier sur ses genoux, présents de ces hommes ébahis devant la vision évocatrice d'une jupe. Et les prix continuent à grimper, les mineurs sont de jour en jour plus pauvres et les commerçants de plus en plus riches. Un jour de désespoir j'ai payé un dollar pour un úuf, que j'ai mangé tout cru avec une rasade de brandy, du sel et du poivre, comme me l'avait appris Marna Fresia : remède infaillible contre le désespoir. J'ai fait la connaissance d'un garçon géorgien, un pauvre lunatique, mais on me dit qu'il n'a pas toujours été comme ça. Au début de l'année, il a trouvé un filon d'or et a pu en tirer, en grattant la roche avec une cuiller, neuf mille dollars, qu'il a perdus en une soirée au monte. Ah, Tao, tu ne peux pas savoir l'envie que j'ai de prendre un bain, de préparer un thé et de m'asseoir à ton côté pour discuter. J'aimerais passer des vêtements propres et mettre les boucles d'oreilles que m'a offertes Miss Rosé, pour que tu me voies jolie une fois, et que tu ne penses pas que je suis une virago. Je suis en train de noter dans mon Journal tout ce qui m'arrive, ainsi je pourrai tout te raconter en détail quand nous nous retrouverons, parce que je suis s˚re d'une chose, c'est que nous nous reverrons un jour. Je pense à

Miss Rosé et je me dis qu'elle doit être très f‚chée contre moi, mais je ne peux pas lui écrire avant d'avoir retrouvé JoaquÔn ; en attendant, personne ne doit savoir o˘ je me trouve. Si Miss Rosé avait une idée des choses que j'ai vues et que j'ai entendues, elle en mourrait. C'est la terre du péché, dirait Mr. Sommers, ici il n'y a ni morale ni lois, tout n'est que vices -

le jeu, la boisson et les bordels ; pour moi, ce pays est une feuille 312

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blanche, ici je peux écrire ma nouvelle vie, devenir qui je veux, personne ne me connaît à part toi, personne ne connaît mon passé, je peux renaître.

Ici, il n'y a ni maîtres ni serviteurs, seulement des gens qui travaillent.

J'ai vu d'anciens esclaves qui ont réuni assez d'argent pour financer des journaux, des écoles et des églises pour ceux de leur race, ils combattent l'esclavage depuis la Californie. J'en ai connu un qui a racheté la liberté

de sa mère. La pauvre femme est arrivée malade et prématurément vieillie, mais maintenant elle gagne ce qu'elle veut en vendant des plats cuisinés, elle a acheté un ranch et va à l'église le dimanche en habits de soie, dans une voiture tirée par quatre chevaux. Tu sais que beaucoup de marins noirs ont déserté les bateaux, non seulement pour l'or, mais parce que ici ils trouvent une forme unique de liberté ? Je me souviens des esclaves chinoises que tu m'as montrées à San Francisco, derrière les barreaux, je ne peux pas les oublier, elles me poursuivent comme des ‚mes en peine. Dans ces contrées, les prostituées aussi ont une vie dure, certaines se suicident. Les hommes attendent des heures pour aller saluer respectueusement la nouvelle maquerelle, mais ils traitent mal les filles des saloons. Tu sais comment ils les appellent ? Colombes souillées. Les Indiens aussi se suicident, Tao. On les chasse de partout, ils errent affamés et désespérés. Personne ne leur donne d'emploi, on les accuse d'être des vagabonds et on les envoie aux travaux forcés. Certains officiers municipaux paient cinq dollars par Indien mort, on les tue par divertissement et parfois on leur arrache le cuir chevelu. On voit des gringos collectionner ces trophées et les exhiber, pendus à leur monture.

Tu seras content d'apprendre que des Chinois sont partis vivre avec les Indiens. Ils s'en vont loin, dans les forêts du Nord, o˘ on peut encore chasser. Il reste très peu de buffles dans les prairies, dit-on. "

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Eliza était sortie du combat entre l'ours et le taureau sans argent et affamée, elle n'avait rien mangé depuis la veille et décida que jamais plus elle ne miserait ses économies avec l'estomac vide. Ayant tout vendu, elle passa quelques jours sans savoir comment survivre, puis partit chercher du travail et découvrit que gagner sa vie était plus facile qu'elle ne l'imaginait, en tout cas préférable au souci de trouver quelqu'un pour payer les factures. Sans un homme pour la protéger et l'entretenir, une femme est perdue, lui avait sèchement dit Miss Rosé, mais elle découvrit qu'il n'en était pas toujours ainsi. Dans son rôle d'Elias Andieta, Eliza trouvait des emplois dont elle pouvait aussi bien s'acquitter en habits de femme. S'employer comme péon ou cow-boy était impossible, elle ne savait pas manier un outil ou un lasso, et elle n'avait pas suffisamment de force pour soulever une pelle ou plaquer un veau à terre, mais il existait d'autres emplois à sa portée. Ce jour-là, elle se décida pour la plume, comme elle l'avait si souvent fait auparavant. L'idée de rédiger des lettres avait été un bon conseil de son ami le postier. quand elle ne pouvait pas le faire dans une taverne, elle tendait sa capeline de Castille au centre d'une place, y posait un encrier et du papier, puis elle annonçait son office à la cantonade. Beaucoup de mineurs ne savaient ni lire ni signer de leur nom, ils n'avaient pas écrit une seule lettre dans leur vie, mais tous attendaient le courrier avec une impatience émouvante ; c'était le seul contact avec leur famille lointaine. Les vapeurs de la Pacific Mail accostaient à San Francisco toutes les deux semaines avec les sacs de courrier. Dès qu'il surgissait à l'horizon, les gens couraient se mettre en file devant le bureau de la poste. Les employés passaient dix à

douze heures à trier le contenu des sacs, mais les gens attendaient sans protester la journée entière. Pour parvenir jusqu'aux mines, la correspondance mettait encore plusieurs semaines. Eliza offrait ses services en anglais et en espagnol, lisait les lettres et 314

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y répondait. quand le client ne trouvait que deux phrases laconiques pour dire qu'il était encore en vie et qu'il saluait les siens, elle l'interrogeait patiemment et ajoutait un récit plus fleuri, afin de remplir au moins une page. Elle demandait deux dollars par lettre, quelle que f˚t sa longueur, mais si elle y ajoutait des phrases sentimentales que l'homme n'aurait jamais trouvées, un joli pourboire venait la récompenser. Certains lui amenaient les lettres pour se les faire lire, et elle, elle les embellissait un peu, pour offrir au malheureux la consolation de quelques paroles d'affection. Les femmes, fatiguées d'attendre à l'autre bout du continent, n'écrivaient généralement que des lamentations, des reproches ou une litanie de conseils chrétiens, sans penser que leurs hommes étaient malades de solitude. Un certain lundi triste, le shérif vint la chercher pour qu'elle transcrive les dernières paroles d'un prisonnier, condamné à

mort, un jeune homme du Wisconsin accusé d'avoir volé un cheval.

Imperturbable, malgré ses dix-neuf ans, il dicta à Eliza : " Chère maman, j'espère que cette lettre vous trouvera en bonne santé, et dites à Bob et James qu'on va me pendre aujourd'hui. Je vous salue. Théodore. " Eliza voulut adoucir un peu le message pour éviter une syncope à la pauvre mère, mais le shérif dit qu'il n'y avait pas de temps pour les simagrées.

quelques minutes plus tard, d'honnêtes citoyens conduisirent le prisonnier au centre du village, l'installèrent sur un cheval avec une corde autour du cou, fixèrent l'autre extrémité à la branche d'un chêne, puis ils donnèrent un coup sur la croupe de l'animal et Théodore resta pendu sans autre cérémonie. Ce n'était pas le premier qu'Eliza voyait. Au moins ce ch‚timent était rapide, mais si l'accusé était d'une autre race, il était généralement fouetté avant l'exécution, et même si Eliza partait loin, les cris du condamné et le tapage des spectateurs la poursuivaient pendant des semaines.

Ce jour-là; elle se disposait à demander la permis-Eldorado

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sion d'installer ses petites affaires d'écrivain public dans la taverne, lorsqu'un remue-ménage attira son attention. Tandis que le public quittait l'arène du combat entre le taureau et l'ours, par l'unique rue du village entraient quelques wagons tirés par des mules et précédés par un petit Indien qui frappait sur son tambour. Ce n'étaient pas des véhicules courants : les toiles étaient peintes, des toits pendaient des franges, des pompons et des lampes chinoises. Les mules étaient décorées comme des bêtes de cirque et accompagnées d'un effroyable concert de sonnailles en cuivre.

Assise sur le siège de la première carriole se trouvait une grosse femme aux seins proéminents, habillée en homme et une pipe de boucanier entre les dents. Le second wagon était conduit par un type énorme, couvert de peaux de loup r‚pées, la tête rasée, des boucles aux oreilles et armé comme pour aller à la guerre. Chaque wagon tirait une remorque o˘ voyageait le reste de la compagnie, quatre jeunes filles, attifées d'habits en velours défraîchi et de brocarts mités, lançant des baisers à la foule interloquée.

La stupeur ne dura qu'un instant, car on reconnut les roulottes et une salve de cris et de coups de feu tirés en l'air illumina le soir. Jusque-là, les colombes souillées avaient régné sans partage, mais la situation avait changé quand, dans les nouveaux villages, s'étaient installées les premières familles ; à la suite, les prédicateurs étaient venus secouer les consciences à coups de menaces de condamnation éternelle. A défaut de temples, ils organisaient des services religieux dans les saloons o˘ le vice fleurissait. On suspendait pour une heure la vente d'alcool, on rangeait les jeux de cartes et on retournait les tableaux représentant des scènes lascives, tandis que les hommes écoutaient les admonestations du pasteur sur leurs sacrilèges et leurs excès. Penchées au balcon du deuxième étage, les filles résistaient philosophiquement à l'averse, avec la consolation qu'une heure plus tard, tout reviendrait à la normale. Pourvu que l'affaire tourne, peu importait si ceux qui 316

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les payaient pour forniquer leur reprochaient ensuite de se faire payer, comme si le vice n'était pas du côté des hommes, mais de celui des tentatrices. Ainsi s'établissait une frontière claire entre les femmes décentes et les autres. Fatiguées de soudoyer les autorités et de supporter les humiliations, certaines partaient ailleurs avec leurs malles, o˘ tôt ou tard le cycle se répétait. L'idée d'un service itinérant offrait l'avantage d'éluder l'assaut des épouses et des hommes d'Eglise ; de plus, l'horizon s'étendait aux territoires les plus lointains, o˘ l'on demandait le double du prix. Le négoce prospérait dans un bon climat, mais ils étaient aux portes de l'hiver et bientôt la neige se mettrait à tomber, les chemins deviendraient alors impraticables. C'était un des derniers voyages de la caravane.

Les wagons parcoururent la rue, suivis par une procession d'hommes enhardis par l'alcool et le combat dans l'arène, et s'immobilisèrent à la sortie du village. Eliza s'y dirigea également pour voir de près la nouveauté. Les clients susceptibles de faire appel à ses services épistolaires allaient se faire rares, se dit-elle, il lui faudrait trouver une autre façon de gagner son dîner. Profitant de ce que le ciel était clair, plusieurs volontaires s'offrirent pour détacher les mules et descendre un piano en piteux état, qu'ils installèrent sur l'herbe sous les ordres de la maquerelle, que tout le monde connaissait sous le joli nom de Joe Brisetout. En un rien de temps un bout de terrain fut dégagé, on y installa des tables, et surgirent, comme par enchantement, des bouteilles de rhum et des piles de cartes postales de femmes nues. Et aussi deux caisses de livres en édition bon marché, annoncés comme " romans d'alcôve avec les scènes les plus chaudes de France ". Ils se vendaient à dix dollars, un prix exceptionnel parce qu'on pouvait s'exciter autant de fois qu'on le voulait et les prêter aux amis, c'était beaucoup plus rentable qu'une femme en chair et en os, expliquait la Brisetout, et pour preuve elle lut un passage que le public écouta dans un

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silence religieux, comme s'il s'agissait d'une révélation prophétique. Un chúur de rires et de plaisanteries accueillit la fin de la lecture et, en l'espace de quelques minutes, il ne resta pas un seul livre dans les caisses. Entre-temps, la nuit était tombée et il fallut éclairer la fête avec des torches. La maquerelle annonça le prix exorbitant des bouteilles de rhum, mais danser avec une des filles co˚tait quatre fois moins cher.

quelqu'un sait jouer de ce maudit piano ? demanda-t-elle. Alors Eliza, qui sentait son estomac gargouiller, avança sans y penser à deux fois et prit place devant l'instrument désaccordé, en invoquant Miss Rosé. Elle n'avait pas joué depuis dix mois et ne possédait pas une bonne oreille, mais elle s'en sortit gr‚ce à l'entraînement d'années avec la baguette métallique dans le dos et les coups sur les mains du professeur belge. Elle attaqua une de ces chansons coquines que Miss Rosé et son frère, le capitaine, chantaient avant que le destin ne fasse des siennes et que ce monde-là se retrouve cul par-dessus tête. Elle fut étonnée de voir que sa piètre exécution était bien accueillie. En moins de dix minutes, un rustique violon surgit pour l'accompagner, le bal s'anima et les hommes se disputèrent les quatre femmes, pour aller sautiller et virevolter sur la piste improvisée. L'ogre vêtu de peaux enleva le chapeau d'Eliza et le posa sur le piano avec un geste si résolu que personne n'osa l'ignorer : bientôt il se remplit de pièces de monnaie.

Un des wagons avait plusieurs fonctions, dont celle de chambre pour la matrone et son fils adoptif, l'enfant au tambour. Dans l'autre voyageaient, comprimées, les femmes ; les deux remorques servaient d'alcôves. Toutes deux étaient tapissées de tissus multicolores, contenaient un lit à

baldaquin avec une moustiquaire, un miroir au cadre doré, un lavabo et une cuvette pour la vaisselle, des tapis persans délavés et un peu mités mais faisant encore bon effet, et des bougeoirs pour l'éclairage. Cette décoration thé‚trale attirait les clients, dissimulait la poussière 318

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des chemins et le ravage du temps. Pendant que deux femmes dansaient au rythme de la musique, les autres conduisaient à toute allure leur affaire dans les roulottes. La maquerelle, avec ses doigts de fée pour les jeux de cartes, avait toujours un úil sur les tables de jeu et s'acquittait de son obligation d'empocher d'avance le service de ses colombes, de vendre son rhum et d'animer la soirée, la pipe toujours entre les dents. Eliza joua les airs qu'elle connaissait de mémoire et, quand elle eut épuisé son répertoire, elle recommença depuis le début, sans que personne remarque quoi que ce soit, jusqu'à ce que la fatigue lui brouille la vue. La voyant vaciller, le colosse annonça une pause, ramassa l'argent du chapeau et le fourra dans les poches de la pianiste, puis, la saisissant par un bras, il l'entraîna pratiquement en la faisant voler jusqu'au premier wagon, o˘ il lui mit un verre de rhum dans la main. Elle le refusa d'un geste fatigué : boire à jeun, c'était un coup sur la nuque. Il alla alors fouiller dans le désordre de caisses et de boîtes, en tira un pain et des morceaux d'oignon, qu'elle attaqua en tremblant. quand elle eut tout dévoré, elle leva les yeux et se trouva devant le type aux peaux qui l'observait de son incroyable hauteur. Un sourire innocent éclairait son visage, avec les dents les plus blanches et droites du monde.

- Tu as un visage de femme, lui dit-il, et elle sursauta.

- Je m'appelle Elias Andieta, répliqua-t-elle, mettant la main sur son pistolet, comme si elle voulait défendre son nom masculin en tirant des coups de feu.

- Moi je suis Babalu, le Mauvais.

- Il existe un Babalu bon ?

- Il existait.

- que lui est-il arrivé ?

- Il m'a trouvé. D'o˘ es-tu, gamin ?

- Du Chili. Je recherche mon frère. Vous n'avez pas entendu parler de Joaqufn Andieta ?

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- Je n'ai entendu parler de personne. Mais si ton frère a les couilles bien à leur place, tôt ou tard il viendra nous voir. Tout le monde connaît les filles de Joe Brisetout.

Affaires

Le capitaine John Sommers jeta l'ancre du For-tuna dans la baie de San Francisco, suffisamment loin de la côte pour ôter aux bravaches toute envie de se lancer à l'eau et nager jusqu'à la berge. Il avait averti l'équipage que l'eau froide et les courants les expédieraient dans l'autre monde en moins de vingt minutes, si les requins ne l'avaient déjà fait avant.

C'était son second voyage avec la glace et il se sentait plus s˚r de lui.

Avant d'entrer par l'étroit canal du Golden G‚te, il fit ouvrir plusieurs tonneaux de rhum, les distribua généreusement aux marins et, quand ils furent ivres, il tira deux gros pistolets et les obligea à se coucher à

plat ventre. Le commandant en second les enchaîna avec des ceps aux pieds, sous le regard déconcerté des passagers embarqués à Val-paraiso, qui observaient la scène du pont supérieur en se demandant ce que cela pouvait bien signifier. Entre-temps, les frères Rodriguez de Santa Cruz avaient envoyé une flottille de canots pour transporter à terre les passagers et la précieuse cargaison du vapeur. L'équipage serait libéré au moment de manúuvrer pour prendre le chemin du retour, et aurait alors droit à une nouvelle tournée d'alcool et à une prime en véritables pièces d'or et d'argent, correspondant au double de son salaire. Cela ne compensait pas leur frustration de ne pouvoir s'enfoncer dans les terres en direction des mines d'or, comme tous ou presque en avaient eu l'intention, mais au 322

Fille du destin

moins cela leur servait-il de consolation. Il avait utilisé le même procédé

lors de son premier voyage, avec d'excellents résultats. Il se vantait de piloter l'un des rares bateaux de marchandises à ne pas avoir été désertés à cause de la folie de l'or. Personne n'osait braver ce pirate anglais, fils de sa putain de mère et de Francis Drake, comme on l'appelait, car on le savait fort capable de décharger ses espingoles dans la poitrine du premier qui lèverait le petit doigt.

Sur les quais de San Francisco, les produits envoyés de Valparaiso par Paulina s'empilèrent : úufs et fromages frais, légumes et fruits de l'été

chilien, beurre, cidre, poissons et fruits de mer, cochonnailles de la meilleure qualité, viande de búuf et toutes sortes d'oiseaux farcis, assaisonnés et prêts à être cuisinés. Paulina avait chargé les religieuses de confectionner des g‚teaux coloniaux au blanc-manger et des millefeuilles, ainsi que les plats les plus populaires de la cuisine autochtone qui voyageaient congelés dans les chambres de neige bleue. Le premier chargement avait été liquidé en moins de trois jours, avec des bénéfices tellement énormes que les frères avaient délaissé leurs autres affaires pour consacrer leurs efforts au prodige de la glace. Les morceaux de glace fondaient lentement pendant le trajet, mais il en restait encore beaucoup et, au retour, le capitaine pensait les vendre au prix co˚tant à

Panama. Il avait été impossible de passer sous silence le fantastique succès du premier voyage, et la nouvelle que des Chiliens naviguaient avec des morceaux de glacier à bord d'un bateau s'était répandue comme une traînée de poudre. Il se forma bientôt des sociétés pour faire la même chose avec des icebergs de l'Alaska, mais on ne put trouver ni les hommes d'équipage ni les produits frais capables de concurrencer ceux venant du Chili, et Paulina put poursuivre son intense négoce sans rivaux, tout en faisant l'acquisition d'un second vapeur pour agrandir son entreprise.

Les caisses de livres érotiques du capitaine Som-Affaires

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mers se vendirent aussi en un clin d'úil, sous le sceau du secret et sans passer par les frères Rodriguez de Santa Cruz. Le capitaine devait éviter à

tout prix que s'élèvent les voix de la vertu, comme cela était arrivé dans d'autres villes. La censure les avait confisqués pour immoralité et ils avaient fini dans les b˚chers dressés sur les places publiques. En Europe, ils circulaient secrètement dans des éditions de luxe parmi les personnes en vue et les collectionneurs, cependant les plus gros bénéfices venaient des éditions populaires. Imprimés en Angleterre, ils étaient vendus clandestinement pour quelques centimes ; en Californie, le capitaine en obtenait cinquante fois leur valeur. Voyant l'engouement des gens pour ce genre de littérature, il eut l'idée d'y incorporer des illustrations car la majorité des mineurs ne pouvait lire autre chose que les titres de journaux. Les nouvelles éditions étaient imprimées à Londres avec des dessins vulgaires, mais explicites, ce qui importait en fin de compte.

Ce même soir, John Sommers, installé dans le salon du meilleur hôtel de San Francisco, dînait avec les frères Rodriguez de Santa Cruz, qui en quelques mois avaient retrouvé leur allure de gentlemen. Il ne restait rien des hirsutes cavernicoles qui s'évertuaient à chercher de l'or quelques mois auparavant. La fortune était à portée de main, dans des transactions limpides qu'ils pouvaient effectuer dans les fauteuils moelleux de l'hôtel, un whisky à la main, comme des gens civilisés et non comme des rustres, disaient-ils. Aux cinq mineurs chiliens amenés par eux à la fin 1848, étaient venus s'ajouter quatre-vingts paysans, gens humbles et soumis, qui ne connaissaient rien aux mines mais qui apprenaient rapidement, obéissaient aux ordres et ne se révoltaient pas. Les frères les faisaient travailler sur les berges du rio Americano, sous les ordres de contremaîtres loyaux, tandis qu'eux se consacraient au transport et au commerce. Ils achetèrent des embarcations pour effectuer la traversée de San Francisco

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Fille du destin

à Sacramento et deux cents mules pour l'acheminement des marchandises vers les gisements d'or, qu'ils vendaient directement sans passer par les magasins. L'esclave fugitif qui faisait jadis office de garde du corps se révéla être un as des chiffres et, maintenant, c'était lui qui menait la comptabilité, habillé lui aussi comme un monsieur, verre et cigare à la main, malgré les protestations des gringos qui avaient du mal à accepter sa couleur de peau, mais qui étaient bien obligés de négocier avec lui.

- Votre épouse vous fait dire que dans le prochain voyage du Fortuna elle viendra avec les enfants, les domestiques et le chien. Elle vous demande de réfléchir à l'endroit o˘ vous pourriez vous installer, car elle n'a pas l'intention de vivre à l'hôtel, dit le capitaine à Feliciano Rodriguez de Santa Cruz.

- C'est une idée complètement folle ! L'explosion de l'or se terminera tout d'un coup et cette ville redeviendra le hameau qu'elle était il y a deux ans. Certains signes annoncent déjà une diminution du minerai, c'en est fini des pépites grosses comme des cailloux ! Et quand tout cela aura cessé, qui se souciera de la Californie ?

- Lorsque je suis venu pour la première fois, ça ressemblait à un campement de réfugiés, mais San Francisco est devenue une véritable ville.

Franchement, je ne crois pas qu'elle disparaisse du jour au lendemain, c'est la porte de l'Ouest vers le Pacifique.

- C'est ce que dit Paulina dans sa lettre.

- Suis le conseil de ta femme, Feliciano, tu sais qu'elle possède un úil de lynx, l'interrompit son frère.

- De toute façon, on ne pourra pas l'arrêter. Dans le prochain voyage, elle m'accompagnera. N'oublions pas qu'elle est la patronne du Fortuna, dit en souriant le capitaine.

On leur apporta des huîtres fraîches du Pacifique, un des rares luxes gastronomiques de San Francisco, des tourterelles farcies aux amandes et des poires

Affaires

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confites du chargement de Paulina, que l'hôtel avait aussitôt achetées. Le vin venait également du Chili, et le Champagne de France. La nouvelle de l'arrivée des Chiliens avec la glace s'était répandue, et tous les restaurants et les hôtels de la ville s'étaient remplis de clients, prêts à

se régaler avec les bons produits frais avant qu'ils ne s'épuisent. Comme ils allumaient leur cigare pour accompagner le café et le brandy, John Sommers sentit une main si puissante se poser sur son épaule qu'il faillit laisser tomber son verre. En se retournant, il se trouva en face de Jacob Todd qu'il n'avait pas vu depuis plus de trois ans, quand il l'avait laissé

en Angleterre, pauvre et humilié. C'était la dernière personne qu'il s'attendait à voir, et il lui fallut un moment avant de le reconnaître, parce que le faux missionnaire de jadis était devenu une caricature de Yankee. Il avait maigri et perdu des cheveux, deux larges favoris encadraient son visage. Il portait un costume à carreaux quelque peu étroit pour son gabarit, des bottes en peau de couleuvre et un incroyable chapeau blanc de Virginie. De plus, crayons, carnets et coupures de journaux dépassaient des quatre poches de sa veste. Ils s'embrassèrent comme de vieux camarades. Jacob Todd se trouvait à San Francisco depuis cinq mois et écrivait des articles sur la fièvre de l'or, régulièrement publiés en Angleterre, mais aussi à Boston et New York. Il était venu gr‚ce à

l'intervention généreuse de Feliciano Rodriguez de Santa Cruz qui n'avait pas oublié le service qu'il devait à l'Anglais. En bon Chilien, il n'oubliait jamais une faveur - pas plus qu'une offense - et, ayant appris ses difficultés en Angleterre, il lui avait envoyé de l'argent, un billet et un mot lui expliquant que la Californie était un endroit situé à l'autre bout du monde. En 1845, Jacob Todd avait quitté le bateau du capitaine John Sommers la santé retrouvée et débordant d'énergie, prêt à oublier l'incident pénible de Valparaiso et souhaitant se consacrer, corps et ‚me, à l'implantation dans son pays de la communauté utopique dont il avait telle-326

Fille du destin

ment rêvé. Son gros carnet, jauni par l'usage et l'air marin, était saturé

de notes. Tout, jusqu'au moindre détail, avait été étudié et planifié, il était s˚r que beaucoup de jeunes - les vieux n'étaient pas concernés -

abandonneraient leurs pénibles existences pour rejoindre la confrérie idéale des hommes et des femmes libres, régie par un système d'égalité

absolue, sans autorités, sans police ni religion. Les candidats potentiels pour cette expérience furent beaucoup plus têtus que prévu, mais après quelques mois, il pouvait compter sur deux ou trois individus disposés à

tenter l'expérience. Il ne manquait qu'un mécène pour financer le co˚teux projet, il fallait aussi un terrain vaste, parce que la communauté voulait vivre loin des aberrations du monde, et celle-ci devait subvenir à tous leurs besoins. Todd avait pris langue avec un lord un peu dérangé qui possédait une immense propriété en Irlande, mais la rumeur du scandale de Valparaiso le rattrapa à Londres, le traquant comme un chien tenace sans lui laisser de répit. Là aussi les portes se fermèrent, il perdit ses amis et ses disciples, le noble fut répudié et le rêve utopique s'en fut au diable. Une fois de plus, Jacob Todd essaya de trouver une consolation dans l'alcool, et il replongea dans le bourbier des mauvais souvenirs. Il vivait comme un pauvre diable dans une pension minable quand lui parvint le message salvateur de son ami. Il n'eut aucune hésitation. Il changea de nom et s'embarqua pour les Etats-Unis, bien disposé à se forger un nouveau et flambant destin. Son unique souhait était de mettre une croix sur la honte qui le tenaillait, puis vivre dans l'anonymat jusqu'à ce que surgisse l'opportunité d'exhumer son idyllique projet. La première chose était de trouver un emploi ; ses rentes avaient fondu, il était bel et bien fini le temps glorieux de l'oisiveté. En arrivant à New York, il se présenta dans quelques journaux pour offrir ses services de correspondant en Californie, puis il gagna l'Ouest par l'isthme de Panama, parce qu'il n'eut pas le courage de le faire

Affaires

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par le détroit de Magellan et remettre les pieds à Valparaiso, o˘ sa honte était intacte, et o˘ la belle Miss Rosé entendrait prononcer son nom souillé. En Californie, son ami Feliciano Rodriguez de Santa Cruz l'aida à

s'installer et à trouver un emploi dans le journal le plus ancien de San Francisco. Jacob Todd, devenu Jacob Freemont, se mit à travailler pour la première fois de sa vie, découvrant avec éton-nement que cela lui plaisait.

Il arpentait la région en écrivant sur tout ce qui attirait son attention, y compris le massacre des Indiens, les immigrants venant des quatre coins de la planète, la spéculation effrénée des marchands, la justice expéditive des mineurs et le vice généralisé. Un de ses reportages faillit lui co˚ter la vie. Il avait décrit avec des euphémismes, mais dans un langage parfaitement clair, la façon dont fonctionnaient certains tripots, avec les dés marqués, les cartes huilées, l'alcool frelaté, les drogues, la prostitution et la pratique de faire boire les femmes jusqu'à

l'inconscience, afin de vendre pour un dollar, à tout homme souhaitant participer à la diversion, le droit de les violer. " Tout cela sous la protection des autorités qui devraient combattre de tels vices ", concluait-il. Les gangsters, le chef de la police et les hommes politiques lui tombèrent dessus, si bien qu'il dut prendre le large pour deux ou trois mois, et attendre que les esprits se calment. Malgré ce faux pas, ses articles paraissaient régulièrement et les lecteurs commençaient à

respecter sa plume. Comme il le dit à son ami John Sommers : cherchant l'anonymat, il avait fini par trouver la célébrité.

A la fin du dîner, Jacob Freemont invita ses amis au spectacle du jour : une Chinoise que l'on pouvait observer mais pas toucher. Elle s'appelait Ah Toy et avait embarqué sur un clipper avec son mari, un commerçant d'un ‚ge canonique qui avait eu le bon go˚t de mourir en haute mer, lui rendant ainsi sa liberté. Elle n'avait pas perdu son temps en lamentations de veuve, et pour passer agréablement le

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Fille du destin

reste de la traversée, elle était devenue la maîtresse du capitaine, lequel fut généreux avec elle. En débarquant à San Francisco, fringante et riche, elle remarqua les regards lascifs qui la suivaient et eut la brillante idée d'en tirer bénéfice. Elle loua deux chambres, perça plusieurs trous dans la cloison de séparation et, pour une once d'or, elle vendait le privilège de se faire admirer. C'est avec une humeur joyeuse que les amis suivirent Jacob Freemont ; quelques dollars en sous-main leur permirent d'éviter la file et d'entrer parmi les premiers. On les conduisit dans une pièce étroite, saturée de fumée de tabac o˘ s'entassaient une douzaine d'hommes, le nez collé au mur. Ils se penchèrent sur les trous incommodes, se sentant comme des écoliers ridicules, et virent dans l'autre pièce une belle jeune femme vêtue d'un kimono en soie, ouvert de chaque côté de la taille jusqu'aux pieds. Elle était nue dessous. Les spectateurs rugissaient à

chaque langoureux mouvement qui révélait une partie délicate de son corps.

John Sommers et les frères Rodriguez de Santa Cruz se tordaient de rire, ne pouvant croire que le besoin de femmes p˚t être à ce point pressant. Ils se séparèrent là, le capitaine et le journaliste s'en furent prendre un dernier verre. Après avoir écouté le récit des voyages et des aventures de Jacob, le capitaine décida de se confier à lui.

- Vous vous souvenez d'Eliza, la fillette qui vivait avec mon frère et ma súur à Valparaiso ?

- Parfaitement.

- Elle s'est échappée de la maison il y a bientôt un an et j'ai de bonnes raisons de penser qu'elle se trouve en Californie. J'ai essayé de la retrouver, mais personne n'a entendu parler d'elle, ou de quelqu'un correspondant à sa description.

- Les seules femmes qui sont venues ici sans famille sont des prostituées.

- Je ne sais pas comment elle est venue, si tant est qu'elle l'ait fait. La seule certitude, c'est qu'elle est

Affaires

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partie à la recherche de son amoureux, un jeune Chilien qui s'appelle JoaquÔn Andieta...

- JoaquÔn Andieta ! Je le connais, j'étais son ami au Chili.

- C'est un fugitif de la justice. Il est accusé de vol.

- Je n'en crois rien. Andieta était un jeune homme très noble. Il était tellement orgueilleux et avait un tel sens de l'honneur ! Il n'était pas d'un abord facile. Et vous dites qu'Eliza et lui sont amoureux ?

- Je sais qu'il s'est embarqué pour la Californie en décembre 1848. Deux mois plus tard, la petite a disparu. Ma súur croit qu'elle est venue pour suivre Andieta, mais je me demande bien comment elle s'y est prise pour ne laisser aucune trace. Comme vous allez dans les campements et les villages du Nord, peut-être trouverez-vous un indice...

- Je ferai mon possible, capitaine.

- Mon frère, ma súur et moi-même nous vous en serons éternellement reconnaissants, Jacob.

Eliza Sommers intégra la caravane de Joe Brise-tout pour jouer du piano ; avec la maquerelle elles se partageaient l'argent à parts égales. Elle acheta un répertoire de chansons américaines et un autre de chansons latino-américaines pour animer les soirées et jouer aux heures oisives, qui étaient nombreuses. Elle apprenait à lire au petit Indien, aidait aux multiples t‚ches quotidiennes, et cuisinait. Comme le disaient les membres de la troupe : ils n'avaient jamais si bien mangé. Avec la viande séchée, les haricots noirs et l'incontournable lard, elle préparait de savoureux plats élaborés dans l'enthousiasme du moment. Elle achetait des condiments mexicains et les ajoutait aux recettes chiliennes de Marna Fresia, avec d'excellents résultats. Elle confectionnait des tartes sans autres ingrédients que du saindoux, de la farine et des fruits en conserve, mais si elle trouvait des úufs et du lait, son inspiration s'élevait à des 330

Fille du destin

hauteurs gastronomiques célestes. Babalu le Mauvais n'était pas d'avis que les hommes cuisinent, cependant étant le premier à dévorer les plats succulents du jeune pianiste, il décida de ravaler ses commentaires sarcastiques. Habitué à monter la garde pendant la nuit, le géant dormait comme un loir pendant une partie de la journée, mais à peine l'odeur des casseroles atteignait-elle ses narines de dragon qu'il se réveillait en sursaut et s'installait à l'aff˚t près de la cuisine. Il avait un appétit insatiable et aucune bourse ne pouvait rassasier son énorme panse. Avant l'arrivée du petit Chilien, comme ils appelaient le faux Elias Andieta, son repas se composait de l'animal qu'il parvenait à tuer. Après l'avoir coupé

en deux, il l'assaisonnait d'une poignée de gros sel et le posait sur les braises jusqu'à ce qu'il soit carbonisé. Il pouvait ainsi avaler un cerf en deux jours. Au contact de la cuisine du pianiste, son go˚t s'affina. Il partait à la chasse tous les jours, choisissait les proies les plus délicates et les lui donnait nettoyées et écorchées.

Sur les chemins, Eliza prenait la tête de la caravane montée sur son robuste canasson qui, malgré sa triste allure, était en fait aussi noble qu'un pur-sang alezan, son fusil inutile en travers de la monture et l'enfant au tambour sur la croupe. Elle se sentait tellement à l'aise dans ses habits d'homme qu'elle se demandait si un jour elle pourrait s'habiller à nouveau en femme. Eliza était s˚re d'une chose : elle ne mettrait jamais plus de corset, même pour le jour de son mariage avec Joaquin Andieta.

quand ils atteignaient un cours d'eau, les femmes en profitaient pour remplir les jarres, laver leur linge et se baigner. C'étaient les moments les plus difficiles pour elle car il lui fallait inventer chaque fois un nouveau prétexte pour se laver en éloignant les témoins.

Joe Brisetout était une plantureuse Hollandaise de Pennsylvanie qui avait trouvé son destin dans les grands espaces de l'Ouest. Elle possédait un talent d'illusionniste qu'elle exerçait à l'aide de cartes à

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jouer et de dés ; le jeu truqué la passionnait. Elle avait gagné sa vie en faisant des paris, jusqu'à ce que l'idée lui vienne de monter l'affaire des filles le long de la Veine Mère " pour chercher de l'or ", comme elle appelait cette manière de pratiquer le travail de la mine. Elle était persuadée que le jeune pianiste était homosexuel et lui vouait, pour cela même, une affection au moins aussi grande qu'au petit Indien. Elle interdisait aux filles de s'en moquer ou à Babalu de lui donner des surnoms : ce n'était pas la faute du pauvre garçon d'être né sans poils au menton et avec cette allure de gringalet, de même qu'elle n'y pouvait rien si elle-même était née homme dans un corps de femme. Cette plaisanterie était une invention de Dieu pour emmerder le monde. Elle avait acheté

l'enfant pour trente dollars à des hommes de troupe yankees qui avaient exterminé le reste de la tribu. Il avait alors quatre ou cinq ans, c'était un squelette avec la panse pleine de vers. Mais en l'espace de quelques mois, après l'avoir nourri de force et avoir dominé ses colères pour l'empêcher de détruire tout ce qu'il trouvait à portée de main, ou se donner des coups de tête contre les roues des wagons, l'enfant grandit d'un empan et sa vraie nature de guerrier apparut alors : il était stoÔque, hermétique et patient. Elle l'appela Tom-Sans-Tribu, pour qu'il n'oublie pas son devoir de vengeance. " Le nom est inséparable de l'être ", disaient les Indiens, et Joe y croyait dur comme fer, ce qui l'avait incitée à

inventer son propre nom.

Les colombes souillées de la caravane étaient deux súurs du Missouri qui avaient fait un long voyage à travers le continent, et perdu leur famille en chemin ; Esther, une jeune fille de dix-huit ans, avait fui son père, un fanatique religieux qui la battait ; et une jolie Mexicaine, de père gringo et de mère indienne, qui passait pour être blanche et avait appris quatre phrases de français pour abuser les distraits car, selon le mythe populaire, les Françaises étaient les plus expertes. Dans une telle société

d'aventuriers et

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Fille du destin

d'escrocs, il y avait aussi une aristocratie raciale : les Blancs acceptaient les métis couleur cannelle, mais méprisaient tout mélange avec les Noirs. Les quatre femmes remerciaient le destin de leur avoir permis de rencontrer Joe Brisetout. Esther était la seule à ne pas avoir eu d'expérience antérieure, les autres avaient travaillé à San Francisco et connaissaient la mauvaise vie, mais pas dans des salons huppés. Elles avaient eu affaire avec les coups, les maladies, les drogues et la méchanceté des maquereaux ; elles avaient attrapé une quantité

d'infections, supporté des remèdes brutaux et tellement d'avortements qu'elles en étaient restées stériles. Loin de s'en plaindre, ces femmes considéraient cela comme une bénédiction. Joe les avait tirées de ce monde d'infamies en les emmenant loin de là. Ensuite, elle leur avait fait subir le long martyre de l'abstinence, afin de les éloigner de l'opium et de l'alcool. En retour, les femmes la payèrent avec une loyauté toute filiale, car elle les traitait en plus avec équité et ne les volait pas. La terrible présence de Babalu dissuadait les clients violents et les ivrognes odieux, elles mangeaient à leur faim, et les wagons itinérants leur semblaient un bon choix pour leur santé et leurs états d'‚me. Dans ces immensités de collines et de forêts, elles se sentaient libres. Rien n'était facile ou romantique dans leur vie, mais elles avaient économisé un peu d'argent et pouvaient s'en aller, si elles le souhaitaient. Elles n'en faisaient rien parce que ce petit groupe humain était, pour ces femmes, ce qui ressemblait le plus à une famille.

Les filles de Joe Brisetout étaient convaincues, elles aussi, que le jeune Elias Andieta, avec ses manières et sa voix aiguÎ, était pédéraste. Cela leur donnait une certaine tranquillité au moment de se déshabiller, se laver et parler devant Eliza, comme si elle était des leurs. Elles l'acceptèrent si naturellement qu'Eliza en oubliait son rôle d'homme, cependant Babalu ne manquait pas de le lui rappeler. Il s'était fixé comme t‚che de convertir ce pusillanime

Affaires

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en un homme et il l'observait de près, le corrigeant quand il s'asseyait en croisant les jambes ou agitait ses cheveux dans un mouvement très peu viril. Il lui montra comment nettoyer et graisser ses armes, mais il perdit patience en voulant lui apprendre à tirer : chaque fois qu'il appuyait sur la détente, son élève fermait les yeux. Peu impressionné par la Bible d'Elias Andieta, il le soupçonnait au contraire de l'utiliser pour justifier ses niaiseries, et il pensait que si le garçon n'avait pas l'intention de devenir un maudit prédicateur, pourquoi diable lisait-il ces bêtises, il ferait mieux de se consacrer aux livres cochons, cela lui donnerait peut-être des idées d'homme. Babalu signait avec beaucoup de difficultés et lisait péniblement, mais il aurait préféré mourir que de l'admettre. Il disait qu'il y voyait mal et ne distinguait pas bien les caractères, et pourtant il pouvait tuer un lièvre d'une balle entre les deux yeux à cent mètres. Il demandait souvent au petit Chilien de lui lire à haute voix les vieux journaux et les livres érotiques de la Brisetout, pas tant pour les parties cochonnes que pour le romanesque, qui l'émouvait toujours. Il s'agissait invariablement des amours enflammées entre un membre de la noblesse européenne et une plébéienne, ou parfois l'inverse : une dame aristocratique s'entichait d'un homme rustique, mais honnête et orgueilleux. Dans ces récits, les femmes étaient toujours belles et les galants d'une ardeur insatiable. La toile de fond était une suite de bacchanales, mais à la différence d'autres romans pornographiques à trois sous que l'on trouvait aussi par là, ceux-ci avaient un argument. Eliza lisait à haute voix sans manifester de surprise, comme si elle était revenue des pires vices, tandis que Babalu et trois des colombes écoutaient bouche bée. Esther ne participait pas aux sessions parce que, pour elle, le péché était plus grand de décrire ces choses que de les faire. Eliza sentait ses oreilles rougir, mais elle devait bien reconnaître que ces cochonneries étaient écrites avec une élégance inattendue : 334

Fille du destin

certaines phrases lui rappelaient le style impeccable de Miss Rosé. Joe Brisetout, que la passion charnelle, sous quelque forme que ce f˚t, n'intéressait pas et que ces lectures ennuyaient, veillait à ce qu'aucun mot ne vienne blesser les oreilles innocentes de Tom-Sans-Tribu. Je l'élève pour qu'il devienne un chef indien, pas pour en faire un souteneur de putains, disait-elle, et dans son désir d'en faire un vrai homme, elle interdisait au petit de l'appeler grand-mère.

- Je ne suis la grand-mère de personne, nom de Dieu ! Je suis la Brisetout, tu m'as comprise, petit morveux ?

- Oui, grand-mère.

Babalu le Mauvais, un ex-condamné de Chicago, avait traversé à pied le continent bien avant la ruée vers l'or. Il parlait des langues indiennes et avait tout fait pour gagner sa vie, de phénomène dans un cirque ambulant, o˘ il soulevait un cheval au-dessus de sa tête ou tirait avec les dents un wagon rempli de sable, à arrimeur sur les quais de San Francisco. C'est là

que la Brisetout l'avait découvert et qu'il avait intégré la caravane. Il pouvait abattre le travail de plusieurs hommes et avec lui, les filles étaient bien protégées. Ensemble, ils pouvaient mettre en fuite tous les adversaires possibles et imaginables, comme ils l'avaient démontré plus d'une fois.

- Tu dois être fort, sinon on te démolira, petit Chilien, conseillait-il à

Eliza. Ne crois pas que j'ai toujours été comme tu me vois. Avant j'étais comme toi, rachitique et un peu mollasson, mais j'ai commencé à soulever des poids et regarde ces muscles. Maintenant personne n'ose m'affronter.

- Babalu, toi tu mesures plus de deux mètres et tu es lourd comme une vache. Je ne serai jamais comme toi !

- La taille n'a rien à voir, petit. Ce qui compte, c'est les couilles. J'ai toujours été grand, mais on se moquait de moi.

- qui se moquait de toi ?

Affaires

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- Tout le monde, même ma mère, Dieu ait son ‚me. Je vais te dire quelque chose que personne ne sait...

- Oui?

- Tu te souviens de Babalu le Bon ? C'était moi avant. Mais depuis vingt ans je suis Babalu le Mauvais, et ça me va beaucoup mieux.

Colombes souillées

En décembre, l'hiver descendit subitement jusqu'aux flancs de la montagne, et des milliers de mineurs durent abandonner leurs biens pour se replier sur les villages et attendre le printemps. La neige recouvrit d'un pieux manteau les vastes terrains troués par ces fourmis cupides, et l'or qui restait encore retrouva son repos dans le silence de la nature. Joe Brisetout mena sa caravane vers l'un des petits villages qui avaient surgi le long de la Veine Mère, o˘ elle loua une baraque pour passer l'hiver.

Elle vendit les mules, acheta une grande bassine en bois pour prendre des bains, une cuisinière, deux poêles, des pièces d'étoffes ordinaires et des bottes russes pour sa troupe, indispensables avec cette pluie et ce froid.

Elle demanda à tout le monde de nettoyer la baraque et de confectionner des rideaux de séparation, installa les lits à baldaquin, les miroirs dorés et le piano. Elle partit aussitôt en visite de politesse dans les tavernes, le magasin et la forge, centres de la vie sociale. En guise de journal, le village possédait une feuille de chou imprimée sur une machine vétusté qui avait traversé le continent, dont Joe se servit pour annoncer discrètement son négoce. Outre les filles, elle offrait des bouteilles du meilleur rhum de Cuba et de la JamaÔque, comme elle l'appelait, même si en réalité il s'agissait d'un tord-boyaux capable de vous retourner le cúur et l'‚me, des livres " chauds " et deux tables de jeu. Les clients ne se 338

Fille du destin

firent pas attendre longtemps. Il existait un autre bordel, mais la nouveauté était toujours bienvenue. La tenancière de l'autre établissement déclara une guerre sournoise à base de calomnies contre sa rivale, mais elle évita d'affronter directement le formidable duo formé par la Brisetout et Babalu le Mauvais. Dans la baraque, on forniquait derrière les rideaux, on dansait au rythme du piano et on jouait des sommes considérables sous la surveillance de la patronne qui n'acceptait ni les bagarres ni d'autres tricheries que les siennes sous son toit. Eliza vit des hommes perdre en deux nuits les bénéfices de mois d'efforts titanesques, et pleurer dans le giron des filles qui avaient contribué à les plumer.

Très vite, les mineurs se prirent d'affection pour Joe. Malgré son allure de corsaire, la femme avait un cúur de mère et, cet hiver-là, les circonstances le mirent à l'épreuve. Une épidémie de dysenterie se déclara, qui toucha la moitié de l'agglomération et tua plusieurs personnes. Dès qu'elle apprenait qu'un homme était aux portes de la mort dans une cabane lointaine, Joe se faisait prêter deux chevaux chez le forgeron et partait avec Babalu porter secours au malheureux. Ils se faisaient souvent accompagner par le forgeron, un quaker imposant qui désapprouvait le négoce de la maquerelle, mais qui était toujours disposé à aider son prochain. Joe préparait à manger au malade, le nettoyait, lavait son linge et le consolait en lui relisant pour la centième fois les lettres de sa lointaine famille, tandis que Babalu et le forgeron dégageaient la neige, allaient chercher de l'eau, coupaient du bois qu'ils empilaient à côté du poêle. Si l'homme allait très mal, Joe l'enveloppait dans des couvertures, le mettait comme un sac en travers de sa monture et l'emmenait chez elle, o˘ les filles s'occupaient de lui avec des vocations d'infirmières, ravies de l'opportunité de se sentir vertueuses. Elles ne pouvaient pas faire grand-chose, à part obliger les patients à boire des litres de thé sucré pour qu'ils ne se dessèchent pas complètement, les Colombes souillées

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maintenir propres, bien couverts et au calme, avec l'espoir que la colique ne les vide pas entièrement et que la fièvre ne les fasse pas délirer.

Certains mouraient et les autres mettaient des semaines à refaire surface.

Joe était la seule à affronter l'hiver pour gagner les cabanes les plus isolées, ainsi découvrit-elle des corps transformés en statues de cristal.

Tous n'étaient pas victimes de la maladie, parfois l'individu ne supportant plus les maux d'estomac, la solitude et le délire s'était tiré une balle dans la bouche. A deux occasions, Joe dut fermer boutique parce que sa baraque était jonchée de nattes et que ses colombes passaient tout leur temps à s'occuper des patients. Le shérif du village tremblait quand elle apparaissait avec sa pipe hollandaise et sa voix puissante et décidée de prophète pour exiger de l'aide. On ne pouvait la lui refuser. Les mêmes hommes qui avaient fait la mauvaise réputation du village se mirent à son service sans rechigner. Il n'y avait rien qui ressemblait à un hôpital, l'unique médecin était débordé, et c'était donc à elle que revenait, tout naturellement, la t‚che de trouver les solutions en cas d'urgence. Les chanceux qu'elle parvenait à sauver devenaient ses dévots débiteurs, ainsi tissa-t-elle cet hiver-là le réseau de contacts qui devrait lui venir en aide lors de l'incendie.

Le forgeron s'appelait James Morton, c'était un des rares exemples d'homme bon. Il ressentait un amour véritable pour l'humanité tout entière, même pour ses ennemis idéologiques qui, selon lui, se fourvoyaient par ignorance et non par méchanceté viscérale. Incapable d'une vilenie, il ne pouvait la concevoir chez son prochain, il préférait croire que la perversité des autres était une déviation de caractère, guérissable par la lumière de la pitié et par l'affection. Il venait d'une longue lignée de quakers de l'Ohio, o˘ il avait collaboré avec ses frères dans une chaîne clandestine de solidarité avec les esclaves fugitifs, pour les cacher et les conduire jusqu'aux Etats libres et au Canada. Leurs activités ayant 340

Fille du destin

éveillé la colère des esclavagistes, un groupe d'individus fondit sur la ferme une nuit et y mit le feu, tandis que la famille observait sans rien faire, fidèle à sa foi de ne pas prendre les armes contre ses semblables.

Les Morton durent abandonner leurs terres. Ils se dispersèrent, mais maintenaient des contacts étroits entre eux gr‚ce à leur appartenance au réseau humanitaire des abolitionnistes. Pour James, chercher de l'or n'était pas un moyen digne de gagner sa vie, parce que cela ne produisait rien et n'offrait aucun service. La richesse avilit l'‚me, complique l'existence et engendre le malheur, soutenait-il. De plus, l'or était un métal blanc, inutile à la fabrication des outils ; il ne pouvait comprendre la fascination qu'il exerçait sur les autres. Grand, musclé, une barbe fournie couleur noisette, des yeux bleus et de gros bras marqués de multiples br˚lures, il était l'incarnation du dieu Vulcain illuminé par l'éclat de sa forge. Dans le village il n'y avait que trois quakers, tous voués au travail et à la famille, toujours satisfaits de leur sort, les seuls à ne pas jurer. Ils prônaient l'abstinence et évitaient les bordels.

Ils se réunissaient régulièrement pour pratiquer leur culte sans se faire remarquer, prêchant par l'exemple, tout en attendant avec impatience l'arrivée d'un groupe d'amis qui devait venir de l'Est pour agrandir leur communauté. Morton fréquentait la baraque de la Brisetout afin d'aider les victimes de l'épidémie, et c'est là qu'il fit la connaissance d'Esther. Il allait lui rendre visite et la payait pour le service complet, mais il s'asseyait à son côté pour discuter. Il ne pouvait pas comprendre pourquoi elle avait choisi ce genre de vie.

- Entre les coups de mon père et ça, je préfère mille fois la vie que je mène aujourd'hui.

- Pourquoi te battait-il ?

- Il m'accusait d'inciter à la luxure et au péché. Il croyait qu'Adam serait toujours au Paradis si Eve ne l'avait pas tenté. Il avait peut-être raison, tu vois comment je gagne ma vie...

Colombes souillées

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- Il y a d'autres emplois, Esther.

ï- Celui-ci n'est pas si mauvais, James. Je ferme les yeux et je ne pense à

rien. C'est une histoire de quelques minutes, et elles passent vite.

Malgré les vicissitudes de sa profession, la jeune fille conservait la fraîcheur de ses vingt ans ; un certain charme, discret et silencieux, se dégageait de son comportement, si différent de celui de ses compagnes.

Rondelette, le visage placide comme la tête d'une vache et des mains fermes de paysanne, elle n'avait rien d'une coquette. Comparée aux autres colombes, elle était la moins gracieuse, mais sa peau était lumineuse et son regard doux. Le forgeron ne sut à quel moment il commença à rêver d'elle, à la voir dans les étincelles de la forge, dans la lumière du métal br˚lant et dans le ciel clair. Jusqu'au jour o˘ il ne put continuer à

ignorer cette matière cotonneuse qui enveloppait son cúur et menaçait de l'étouffer. Il ne pouvait lui arriver pire malheur que de tomber amoureux d'une femme légère, il serait impossible de justifier cela aux yeux de Dieu et de sa communauté. Décidé à vaincre cette tentation par la transpiration, il s'enfermait dans la forge pour travailler comme un forcené. Certaines nuits, on entendait les terribles coups de marteau jusqu'à l'aube.

Dès qu'elle eut une adresse fixe, Eliza écrivit à Tao Chi'en au restaurant chinois de Sacramento pour lui donner son nouveau nom - Elias Andieta - et lui demander des conseils pour lutter contre la dysenterie, car l'unique remède qu'elle connaissait contre la contagion consistait en un morceau de viande attaché sur le nombril avec une bande de laine rouge, comme le faisait Marna Fresia au Chili, mais cela ne donnait pas les résultats escomptés. Elle regrettait douloureusement son absence. Parfois elle se réveillait enlacée à Tom-Sans-Tribu s'imaginant, dans la confusion du réveil, que c'était Tao Chi'en, mais l'odeur de fumée de l'enfant la ramenait à la réalité. Personne n'avait la fraîche odeur de mer de 342

Fille du destin

son ami. La distance qui les séparait était courte en milles, mais l'inclémence du temps rendait la route difficile et dangereuse. Elle voulut accompagner le postier pour continuer à chercher Joaquin Andieta, comme elle l'avait fait à d'autres occasions, mais les semaines passèrent à

attendre en vain le bon moment. L'hiver n'était pas le seul obstacle à ses projets. A cette époque, la tension était devenue explosive entre les mineurs yankees et les Chiliens au sud de la Veine Mère. Les gringos, excédés par la présence des étrangers, s'unirent pour les expulser, mais ces derniers résistèrent, d'abord avec les armes, puis devant le juge qui reconnut leurs droits. Loin d'intimider les agresseurs, l'ordre du juge ne fit que les exciter davantage ; plusieurs Chiliens finirent pendus ou précipités par-dessus une falaise, et les survivants durent prendre la fuite. En réponse, des bandes d'assaut se constituèrent, entre autres parmi les Mexicains. Eliza comprit qu'elle ne pouvait pas prendre de tels risques, avec son déguisement de garçon latino-américain elle pouvait se voir accusée de n'importe quel crime.

A la fin de l'année 1850 s'abattit une des pires gelées que l'on vît jamais dans ces contrées. Personne n'osait mettre le nez dehors, le village paraissait mort et pendant plus de dix jours, pas un seul client ne vint à

la baraque. Il faisait tellement froid qu'au petit matin ils trouvaient l'eau gelée dans les cuvettes, malgré les poêles toujours allumés.

Certaines nuits, il leur fallut entrer le cheval dans la maison pour qu'il ne subisse pas le sort d'autres animaux qui se réveillaient pris dans des blocs de glace. Les femmes dormaient à deux par lit et elle-même dormait avec l'enfant, pour qui elle s'était prise d'une affection jalouse et féroce, qu'il lui rendait avec une constance silencieuse. La seule personne du groupe qui pouvait faire concurrence à Eliza quant à l'affection pour le petit, c'était la Brisetout. " Un jour j'aurai un fils fort et courageux comme Tom-Sans-Tribu, mais beaucoup plus gai. Cet enfant ne rit jamais ", racontait-Colombes souillées

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elle à Tao Chi'en dans ses lettres. Babalu le Mauvais ne savait pas dormir la nuit et passait de longues heures dans l'obscurité à se promener d'une extrémité à l'autre de la baraque avec ses bottes russes, ses peaux mitées et une couverture sur les épaules. Ayant cessé de se raser la tête, un court duvet de loup, semblable à celui de sa veste, se mit à pousser.

Esther lui avait tricoté un bonnet en laine jaune canari qui lui recouvrait les oreilles et lui donnait un air de monstrueux bébé. C'est lui qui entendit de faibles coups frappés à la porte ce petit matin, qu'il parvint à distinguer au milieu du raffut de la tempête. Il entrouvrit la porte, son gros pistolet à la main, et se trouva devant une forme étendue dans la neige. Effrayé, il avertit Joe et, à eux deux, luttant contre le vent pour qu'il n'arrache pas la porte d'un coup, ils réussirent à le traîner à

l'intérieur. C'était un homme à moitié gelé.

Ranimer le visiteur ne fut pas chose facile. Tandis que Babalu le frictionnait et essayait de lui introduire du brandy dans la bouche, Joe réveillait les femmes, qui attisèrent le feu dans les poêles et mirent à

chauffer de l'eau'pour remplir la baignoire. Elles l'y plongèrent jusqu'à

ce qu'il reprenne peu à peu vie et perde sa couleur bleue, et puisse articuler quelques mots. Il avait le nez, les pieds et les mains br˚lés par le froid. C'était un paysan de l'Etat mexicain de Sonora venu, comme des milliers de ses compatriotes, chercher de l'or en Californie, raconta-t-il.

Il s'appelait Jack, nom gringo qui ne devait pas être le sien, mais personne dans cette maison n'utilisait son vrai nom. Pendant les heures qui suivirent, il s'approcha plusieurs fois du seuil sans retour, et quand on croyait qu'on ne pouvait plus rien pour lui, il revenait de l'autre monde et avalait quelques gorgées d'alcool. Vers huit heures, la tempête s'apaisa finalement et Joe dit à Babalu d'aller chercher le docteur. Entendant cela, le Mexicain, qui était resté immobile et respirait par saccades, comme un poisson, ouvrit les yeux et lança un non ! strident qui 344

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effraya tout le monde. Personne ne devait savoir qu'il était là, exigea-t-il avec une telle férocité que nul n'osa le contredire. Il était inutile de demander des explications : il avait visiblement des problèmes avec la justice, et ce village équipé d'une potence sur la place était le dernier endroit au monde o˘ un fugitif e˚t souhaité chercher asile. Seule la violence de la tempête avait pu l'obliger à venir jusque-là. Eliza ne dit rien, mais pour elle la réaction de l'homme ne fut pas une surprise : il transpirait la méchanceté.

Au bout de trois jours, Jack avait récupéré un peu de ses forces, mais l'extrémité de son nez tomba et deux doigts d'une main commencèrent à se gangrener. On ne put davantage le convaincre de la nécessité de voir un médecin ; il préférait pourrir à petit feu que mourir pendu, dit-il. Joe Brisetout réunit sa troupe à l'autre extrémité de la baraque et ils délibérèrent à voix basse : il fallait lui couper les doigts. Tous les regards se tournèrent vers Babalu le Mauvais.

- Moi ? Pas question !

- Babalu, enfant de salaud, fais pas le pédé ! s'exclama Joe furieuse.

- Fais-le toi-même, Joe, moi je ne suis pas bon pour ça.

- Si tu peux équarrir un cerf, tu peux bien faire ça. que sont deux misérables doigts ?

- Un animal c'est une chose, et une personne, c'en est une autre bien différente.

- Je n'en crois pas mes oreilles ! Ce grand fils de putain, avec votre permission, les filles, ne peut pas me rendre cette faveur insignifiante !

Après tout ce que j'ai fait pour toi, misérable !

- Je suis désolé, Joe. Je n'ai jamais fait de mal à un être humain...

- Mais qu'est-ce que tu racontes ! Tu n'es pas un assassin, peut-être ? Tu n'as pas fait de la prison ?

- Pour avoir volé du bétail, confessa le géant sur le point de pleurer d'humiliation.

Colombes souillées

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- Je le ferai moi, l'interrompit Eliza, toute p‚le, mais d'une voix ferme.

Ils la regardèrent, l'air incrédule. Même Tom-Sans-Tribu se croyait plus capable de réaliser l'opération que le délicat petit Chilien.

- J'ai besoin d'un couteau très coupant, d'un marteau, d'une aiguille, de fil et de linges propres.

Babalu s'assit par terre la tête entre les mains, horrifié, tandis que les femmes préparaient le nécessaire dans un respectueux silence. Eliza passa en mémoire ce qu'elle avait appris auprès de Tao Chi'en, à l'époque o˘ ils extrayaient des balles et recousaient des blessures à Sacramento. Si elle avait pu le faire sans sourciller jadis, elle pouvait très bien répéter l'opération maintenant, décida-t-elle. Le plus important, selon son ami, était d'éviter les hémorragies et les infections. Elle ne l'avait pas vu pratiquer d'amputations, mais quand il soignait les pauvres malheureux qui arrivaient sans oreilles, il disait que sous d'autres latitudes, pour le même délit on coupait les mains et les pieds. " La hache du bourreau est rapide, mais elle ne laisse pas de peau pour recouvrir le moignon de l'os