couverture de vison, ainsi que de la caisse de savons de Marseille, et ce fut un soulagement pour Andieta d'apprendre qu'elle n'était la fille d'aucun Sommers et que son origine était incertaine, comme la sienne, bien qu'un abîme social et économique les sépar‚t de toute façon. Eliza apprit que Joaquin était le fruit d'un amour de passage, le père s'étant évaporé

aussitôt après avoir semé sa graine. L'enfant avait grandi sans connaître son nom, portant celui de sa mère et marqué par sa condition de b‚tard qui entravait chacun de ses pas. La famille avait expulsé la fille déshonorée et ignoré l'enfant illégitime. Les grands-parents et les oncles, commerçants et fonctionnaires de classe moyenne empêtrés dans leurs préjugés, vivaient dans la même ville, à quelques rues de chez lui, mais ils ne se croisaient jamais. Le dimanche, ils allaient à la messe dans la même église, mais à des heures différentes ; les pauvres n'allaient pas à

la messe de midi. Marqué par ces

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Fille du destin

stigmates, Joaquin ne joua pas dans les mêmes jardins et ne fréquenta pas la même école que ses cousins, cependant il profita de leurs vieux vêtements et de leurs jouets usés, qu'une tante bienveillante faisait parvenir par des moyens détournés à sa súur répudiée. La mère de Joaquin Andieta avait eu moins de chance que Miss Rosé et avait payé son faux pas d'un prix beaucoup plus élevé. Les deux femmes avaient presque le même ‚ge, mais alors que l'Anglaise se voyait jeune, la mère de Joaquin était usée par la misère, la consomption et la triste t‚che de broder des trousseaux à

la lueur d'une chandelle. Le mauvais sort n'avait pas entamé sa dignité et elle avait initié son fils aux principes inébranlables de l'honneur.

Joaquin avait appris dès son plus jeune ‚ge à garder la tête haute, attentif à toute tentative de représailles ou de pitié.

- Un jour je pourrai sortir ma mère de ce quartier misérable, promit Joaquin dans les chuchotements de l'ermitage. Je lui offrirai une vie décente, identique à celle qu'elle avait avant de tout perdre...

- Elle n'a pas tout perdu. Elle a un fils, répliqua Eliza.

- J'ai été son malheur.

- Le malheur a été de tomber amoureuse d'un mauvais homme. Tu es sa rédemption, fit-elle d'un ton ferme.

Les rendez-vous des deux jeunes gens étaient très courts et comme ils n'avaient jamais lieu à la même heure, Miss Rosé ne put maintenir sa surveillance jour et nuit. Bien qu'elle s˚t qu'il se passait quelque chose dans son dos, elle ne se sentit pas assez de perfidie pour enfermer Eliza sous clé ou l'envoyer à la campagne, comme cela aurait été son devoir, et elle s'abstint de faire part de ses soupçons à son frère Jeremy. Elle supposait qu'Eliza et son amoureux échangeaient des lettres, mais ne put en intercepter aucune, bien qu'elle e˚t alerté tout le personnel. Les lettres existaient et elles étaient d'une telle intensité aue si Miss Rosé les avait lues, elle en serait restée

L'amour

123

abasourdie. Joaquin ne les envoyait pas, il les remettait à Eliza à chacune de leurs rencontres. Il lui écrivait, dans les termes les plus fiévreux, ce qu'il n'osait pas lui dire en face, par orgueil ou par pudeur. Elle les cachait dans une boîte, trente centimètres sous terre, dans le petit potager de la maison o˘, quotidiennement, elle feignait de s'affairer autour des herbes médicinales de Marna Fresia. Ces pages, relues mille fois à ses moments perdus, constituaient le principal aliment de sa passion, parce qu'elles révélaient un aspect de Joaquin Andieta qui n'apparaissait pas lorsqu'ils étaient ensemble. On les aurait crues écrites par quelqu'un d'autre. Ce jeune homme hautain, toujours sur la défensive, sombre et tourmenté, qui l'enlaçait passionnément pour la repousser aussitôt comme s'il se f˚t br˚lé à son contact, par écrit ouvrait les portes de son ‚me et décrivait ses sentiments comme un poète. Plus tard, quand Eliza poursuivrait pendant des années les traces imprécises de Joaquin Andieta, ces lettres seraient sa seule marque de vérité, la preuve irréfutable que l'amour effréné n'avait pas été le fruit de son imagination d'adolescente, mais qu'il avait existé comme une brève bénédiction et un long supplice.

Après le premier mercredi dans l'ermitage, les coliques d'Eliza disparurent sans laisser de trace, et rien dans son comportement, ou son aspect, ne révélait le secret, à part le fol éclat de ses yeux et l'usage plus fréquent de son talent de se rendre invisible. Parfois, on avait l'impression qu'elle se trouvait dans plusieurs endroits à la fois, confondant tout le monde, ou alors on ne pouvait se souvenir o˘ et quand on l'avait vue, et au moment même o˘ on l'appelait, elle se matérialisait avec cet air de qui ignore qu'on est en train de la chercher. En d'autres occasions, elle se trouvait dans la petite salle de couture avec Miss Rosé, ou préparait un plat avec Marna Fresia, mais elle était devenue tellement silencieuse

124

Fille du destin

et transparente qu'elles n'avaient pas la sensation de la voir. Sa présence était subtile, presque imperceptible, et quand elle s'absentait pendant quelques heures, personne ne remarquait rien.

- On dirait un esprit ! Je suis fatiguée de te chercher partout. Je ne veux pas que tu sortes de la maison et que tu t'éloignes, ne cessait de répéter Miss Rosé.

- Je n'ai pas bougé de tout l'après-midi, répliquait Eliza, impassible, surgissant tranquillement dans un coin, avec un livre ou une broderie dans la main.

- Fais-toi remarquer, petite, mon Dieu ! Comment je vais te voir si tu es plus silencieuse qu'un lapin ? disait à son tour Marna Fresia.

Elle acquiesçait et ensuite faisait ce que bon lui semblait, mais s'arrangeait pour paraître obéissante et être agréable. En l'espace de peu de jours, elle acquit un incroyable savoir-faire pour embrouiller la réalité, comme si toute sa vie elle avait pratiqué l'art de la magie.

Devant l'impossibilité de la confondre avec une contradiction ou un vrai mensonge, Miss Rosé se décida à gagner sa confiance et traitait à tout instant quelque thème lié à l'amour. Les prétextes ne manquaient pas : cancans sur les amies, lectures de romans d'amour, qu'elles partageaient, ou livrets des nouveaux opéras italiens, qu'elles apprenaient de mémoire, mais Eliza ne l‚chait pas un mot qui aurait trahi ses sentiments. Miss Rosé

chercha alors dans la maison, en vain, des signes révélateurs. Elle fouilla dans la chambre et parmi les vêtements de la jeune fille, retourna dans tous les sens sa collection de poupées et ses petites boîtes à musique, ses livres, ses cahiers, mais il lui fut impossible de mettre la main sur son Journal. Elle aurait été déçue car, dans ces pages, il n'était fait nulle mention de JoaquÔn Andieta. Eliza n'écrivait que pour se souvenir. Son Journal contenait de tout, depuis ses rêves répétitifs jusqu'à la liste inépuisable des recettes de cuisine et des conseils domestiques, comme la manière d'engraisser une

L'amour

125

poule ou enlever une tache de graisse. Il y avait aussi des spéculations sur sa naissance, le panier luxueux et la caisse de savons de Marseille, mais pas un mot sur JoaquÔn Andieta. Elle n'avait pas besoin d'un Journal pour s'en souvenir. Ce serait des années plus tard qu'elle se mettrait à

raconter, dans ces pages, ses amours du mercredi.

Finalement, une nuit, les jeunes gens ne se retrouvèrent pas dans l'ermitage, mais dans la résidence des Sommers. Pour en arriver là, Eliza passa par le tourment des doutes infinis, consciente qu'il s'agissait là

d'un pas définitif. Le seul fait de le retrouver en secret, sans surveillance externe, lui ôtait son honneur, le plus grand trésor d'une jeune fille, sans lequel il n'y avait pas d'avenir possible. " Une femme sans vertu ne vaut rien, elle ne pourra jamais devenir une épouse et une mère, elle ferait mieux d'attacher une pierre autour de son cou et de se jeter à la mer ", lui avait-on assené. Eliza se disait qu'elle n'avait aucune circonstance atténuante pour la faute qu'elle allait commettre, cela se ferait avec calcul et préméditation. A deux heures du matin, quand il n'y avait plus une ‚me éveillée en ville, à l'exception des veilleurs de nuit qui montaient la garde dans l'obscurité, Joaquin Andieta se débrouilla pour s'introduire comme un voleur par la terrasse de la bibliothèque, o˘

l'attendait Eliza, en chemise de nuit, pieds nus et tremblant, de froid et d'anxiété. Elle le prit par la main et le conduisit à l'aveuglette à

travers la maison jusqu'à une pièce reculée o˘ étaient remisés, dans de grandes armoires, la garde-robe de la famille et, dans des boîtes diverses, tout le nécessaire pour confectionner les vêtements et les chapeaux, utilisés et transformés par Miss Rosé au fil des ans. Par terre, enveloppés dans des linges, se trouvaient les rideaux du salon et de la salle à

manger, dans l'attente de la saison prochaine. Eliza avait estimé que c'était l'endroit le plus s˚r, loin des autres pièces. De toute façon, elle avait versé par précaution de la valériane dans le petit verre d'anis que 126

Fille du destin

Miss Rosé buvait avant de s'endormir, et dans le brandy de Jeremy pendant qu'il fumait son cigare cubain après le dîner. Elle connaissait chaque centimètre de la maison, elle savait exactement o˘ le sol craquait et comment ouvrir les portes pour qu'elles ne grincent pas, elle pouvait guider Joaquin dans l'obscurité sans autre lumière que sa propre mémoire.

Il la suivit, docile et p‚le de frayeur, ignorant la voix de sa conscience, qui se confondait avec celle de sa mère qui lui rappelait, de façon implacable, le code d'honneur d'un homme respectable. Je ne ferai jamais à

Eliza ce qu'a fait mon père à ma mère, se disait-il tout en avançant à t

‚tons et tenant la main de la jeune fille, sachant que toute considération serait inutile, car il était déjà vaincu par ce désir impétueux qui le tourmentait depuis la première fois o˘ il l'avait vue. Entre-temps, Eliza se débattait entre les voix d'avertissement qui résonnaient dans sa tête et la puissance de l'instinct, avec ses prodigieux artifices. Elle n'avait pas une idée claire de ce qui allait se passer dans la pièce aux armoires, mais elle y allait, soumise d'avance.

La maison des Sommers, suspendue dans l'air comme une araignée à la merci du vent, était impossible à chauffer, malgré les braseros à charbon que les servantes allumaient sept mois dans l'année. Les draps étaient toujours humides à cause de l'air marin, on dormait avec des bouteilles d'eau chaude aux pieds. Le seul endroit toujours tiède était la cuisine o˘ le fourneau à

bois, une machine énorme à usages multiples, restait allumé jour et nuit.

Pendant l'hiver, les bois craquaient, des lattes se détachaient et la charpente de la maison donnait l'impression de vouloir prendre la mer, comme une vieille frégate. Miss Rosé n'avait pu s'habituer aux orages du Pacifique, comme elle n'avait pu s'habituer aux tremblements de terre. Les véritables tremblements, ceux qui mettaient tout sens dessus dessous, se faisaient sentir environ tous les six ans et, à chaque occasion, elle avait démontré un surprenant sang-froid, mais

L'amour

127

les soubresauts quotidiens qui secouaient la vie la rendaient de très mauvaise humeur. Elle n'avait jamais voulu ranger la porcelaine et les verres sur des étagères posées au ras du sol, comme le faisaient les Chiliens, et quand le meuble du couloir se balançait et que les assiettes tombaient par terre, elle maudissait le pays en hurlant. Au rez-de-chaussée se trouvait la remise o˘ Eliza et Joaquin s'aimaient, étendus sur l'épaisseur des rideaux en cretonne fleurie qui remplaçaient, en été, les lourds rideaux en velours vert du salon. Ils faisaient l'amour entourés d'armoires solennelles, de boîtes à chapeaux et de ballots renfermant les habits printaniers de Miss Rosé. Ni le froid ni l'odeur de naphtaline ne les gênaient, car ils étaient au-delà des contingences matérielles, au-delà

de la peur des conséquences, au-delà de leur maladresse de jeunes chiots.

Ils ne savaient pas comment faire, mais ils improvisèrent au fur et à

mesure, étonnés et confus, dans un silence complet, guidant leurs mutuels t

‚tonnements. A vingt et un ans, il était aussi vierge qu'elle. A quatorze ans, il avait décidé de devenir prêtre pour faire plaisir à sa mère, mais à

seize ans, s'initiant aux lectures libérales, il se déclara ennemi des curés, mais pas de la religion, et décida de rester chaste jusqu'à

atteindre le but fixé : sortir sa mère de son quartier misérable. Selon lui, c'était le prix minimum à payer pour les innombrables sacrifices auxquels elle avait consenti. Malgré leur virginité et la terrible peur d'être surpris, les jeunes gens purent trouver dans l'obscurité ce qu'ils cherchaient. Ils se déboutonnèrent, dénouèrent les rubans, se débarrassèrent de leur pudeur et se retrouvèrent nus, à boire l'air et la salive de l'autre. Ils humèrent des parfums violents, mirent fébrilement une chose ici et l'autre là, dans un désir honnête de déchiffrer les énigmes, d'atteindre le fond de l'autre et de se perdre dans le même abîme.

Les rideaux d'été se retrouvèrent tachés par la transpiration, le sang virginal et le sperme, mais ils ne firent pas attention à ces 128

Fille du destin

marques de l'amour. Dans l'obscurité, ils pouvaient à peine percevoir les contours et estimer l'espace disponible pour ne pas faire tomber, dans la précipitation de leurs étreintes, les piles de caisses et les perches qui supportaient les vêtements. Ils bénissaient le vent et la pluie sur les toits qui étouffaient les grincements du sol, mais le galop de leurs cúurs, le bruit de leurs halètements et autres soupirs amoureux étaient tellement forts qu'ils se demandaient comment ils ne réveillaient pas toute la maison.

A l'aube, Joaquîn Andieta ressortit par la même fenêtre de la bibliothèque, et Eliza retrouva son lit, totalement exsangue. Tandis qu'elle dormait, enveloppée dans plusieurs couvertures, lui descendit la colline et marcha pendant deux heures sous la pluie. Il traversa silencieusement la ville sans attirer l'attention de la police, parvenant chez lui au moment o˘ les cloches appelaient à la première messe. Il pensait entrer discrètement, se laver un peu, changer le col de sa chemise et partir avec son habit mouillé

car il n'en avait pas d'autre, mais sa mère l'attendait avec de l'eau chaude pour le mate et du pain dur, mais grillé, comme tous les matins.

- O˘ étais-tu, mon fils ? lui demanda-t-elle avec une telle tristesse qu'il ne put lui mentir.

- Je découvrais l'amour, maman, répliqua-t-il en l'enlaçant, radieux.

Joaquîn Andieta était tourmenté par un romantisme politique sans écho dans ce pays de gens pratiques et prudents. Il était devenu un fanatique des théories de Lamennais, qu'il lisait dans de médiocres et confuses traductions du français, et, de la même façon, il lisait les Encyclopédistes. Comme son maître, il prônait le libéralisme catholique en politique et la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Il se déclarait chrétien primitif, comme les apôtres et les martyrs, mais ennemi des curés, traîtres de Jésus et de sa vraie doctrine, comme il disait, les comparant L'amour

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à des sangsues qui se nourrissaient de la crédulité des fidèles. Il se gardait bien, cependant, de s'étendre sur de telles idées devant sa mère que la contrariété aurait tuée. Il se déclarait également ennemi de l'oligarchie, inutile et décadente, et du gouvernement parce qu'il ne représentait pas les intérêts du peuple, mais des riches, comme le prouvaient, avec d'innombrables exemples, ses camarades lors des réunions dans la librairie Santos Tornero, et comme lui-même l'expliquait patiemment à Eliza, qui l'écoutait d'une oreille, préférant le flairer. Le jeune homme était prêt à jouer sa vie pour la gloire inutile d'un éclat d'héroÔsme, mais il avait une peur viscérale de regarder Eliza dans les yeux et de parler de ses sentiments. Ils établirent la routine de faire l'amour au moins une fois par semaine dans la même pièce aux armoires, transformée en nid. Les moments dont ils disposaient étaient si courts et si précieux, qu'elle trouvait inepte de les perdre à philosopher ; quitte à parler, elle préférait l'entendre parler de ses go˚ts, de son passé, de sa mère et de ses projets de mariage avec elle un jour. Elle aurait donné n'importe quoi pour qu'il lui dise, droit dans les yeux, les phrases magnifiques qu'il lui écrivait dans ses lettres. Lui dire, par exemple, qu'il serait plus facile de mesurer les intentions du vent ou la patience des vagues sur la plage que l'intensité de son amour ; qu'il n'était de nuit d'hiver capable de refroidir le brasier inépuisable de sa passion ; qu'il passait ses journées à rêver et ses nuits à veiller, continuellement tourmenté par la folie des souvenirs et racontant, avec l'angoisse d'un condamné, les heures qui restaient avant de l'étreindre à nouveau. " Tu es mon ange et ma perdition, en ta présence j'atteins l'extase divine et, en ton absence, je descends aux enfers ; en quoi consiste cette domination que tu exerces sur moi, Eliza ? Ne me parle pas d'hier et de demain, je ne vis que pour cet instant présent o˘ je replonge dans la nuit infinie de tes yeux sombres. " Nourrie par les romans de Miss Rosé et par les poètes romantiques, dont elle 130

Fille du destin

connaissait les vers par cúur, la jeune fille se perdait dans la délicieuse drogue de se sentir adorée comme une déesse et ne percevait pas le décalage entre ces déclarations enflammées et la personne réelle qu'était JoaquÔn Andieta. Dans ses lettres, il devenait l'amant parfait, capable de décrire sa passion avec un souffle tellement angélique que la faute et la peur disparaissaient, pour céder la place à l'exaltation la plus absolue des sens. Nul n'avait aimé auparavant de cette manière, ils avaient été choisis parmi tous les mortels pour une passion unique, disait Joaquin dans ses lettres, et elle le croyait. Cependant, il faisait l'amour de façon pressée et famélique, sans le savourer, comme qui succombe à un vice, tourmenté par la faute. Il ne se donnait pas le temps de connaître son corps à elle, ni de révéler le sien propre ; il était emporté par l'urgence du désir et du secret. Il lui semblait que le temps était toujours trop court, même si Eliza le tranquillisait en lui expliquant que personne n'entrait dans cette pièce la nuit, les Sommers étaient drogués dans leur sommeil, Marna Fresia dormait dans sa cabane au fond de la cour et les chambres des domestiques se trouvaient sous les toits. L'instinct attisait l'audace de la jeune fille en l'incitant à découvrir les multiples possibilités du plaisir, mais elle apprit très vite à se réprimer. Ses initiatives dans les jeux de l'amour mettaient JoaquÔn sur la défensive ; il se sentait critiqué, blessé

ou menacé dans sa virilité. Il était tourmenté par les pires soupçons, car il ne pouvait imaginer tant de sensualité naturelle chez une fille de seize ans dont l'unique horizon était les murs de sa maison. La crainte d'une grossesse aggravait la situation car aucun des deux ne savait comment l'éviter. Joaquin comprenait vaguement le mécanisme de la fécondation et supposait qu'en se retirant à temps, ils étaient à l'abri, mais il n'y parvenait pas toujours. Il était conscient de la frustration d'Eliza, mais il ne savait pas comment la consoler et, au lieu d'essayer, il se réfugiait immanquablement dans son rôle de men-L'amour

131

tor intellectuel, o˘ il se sentait en sécurité. Alors qu'elle aurait aimé

être caressée ou, pour le moins, pouvoir se reposer sur l'épaule de son amant, il se levait, s'habillait rapidement et passait le reste du temps précieux qu'il leur restait à brasser de nouveaux arguments pour les mêmes idées politiques cent fois répétées. Ces étreintes mettaient Eliza sur des charbons ardents, mais elle n'osait pas l'admettre, même au plus profond de sa conscience, parce que cela remettait en question la qualité de cet amour. Elle tombait alors dans le piège de plaindre et de disculper son amant, se disant qu'en disposant de plus de temps et d'un lieu s˚r, ils s'aimeraient mieux. Bien meilleures que leurs cabrioles étaient les heures qui suivaient, à inventer ce qui ne s'était pas passé, et les nuits à rêver ce qui se passerait peut-être la prochaine fois dans la pièce aux armoires.

Avec le même sérieux qu'elle mettait dans tous ses actes, Eliza se mit à

idéaliser son amoureux jusqu'à le convertir en une obsession. Tout ce qu'elle voulait, c'était le servir de façon inconditionnelle pour le restant de ses jours, se sacrifier et souffrir pour prouver son abnégation, mourir pour lui, si nécessaire. Aveuglée par l'ensorcellement de cette première passion, Eliza ne voyait pas qu'elle n'était pas payée de retour avec la même intensité. Son amoureux n'était jamais totalement présent.

Même dans les étreintes les plus passionnées, sur l'épaisseur des rideaux, son esprit errait autre part, prêt à partir ou déjà absent. Il se révélait seulement à moitié, de façon fugace, en un jeu exaspérant d'ombres chinoises, mais en prenant congé, alors qu'elle était sur le point de fondre en larmes par manque d'amour, il lui remettait une de ses prodigieuses lettres. Pour Eliza alors, l'univers entier devenait un cristal dont l'unique finalité consistait à refléter ses sentiments.

Soumise à la rude t‚che de l'amour absolu, elle ne doutait pas de son pouvoir inépuisable de don de soi et, pour cela même, elle ne reconnaissait pas l'ambiguÔté de Joaquin. Elle avait inventé un amant parfait et nourris-132

Fille du destin

sait cette chimère avec une volonté d'acier. Son imagination compensait les étreintes ingrates qui la laissaient perdue dans les limbes obscurs du désir insatisfait.

I

DEUXI»ME PARTIE

1848-1849

La nouvelle

Le 21 septembre, premier jour du printemps selon le calendrier de Miss Rosé, on aéra les chambres, sortit matelas et couvertures au soleil, on cira les meubles en bois et on changea les rideaux du salon. Marna Fresia lava les rideaux en cretonne fleurie sans faire de commentaires, convaincue que les taches sèches étaient de l'urine de souris. Dans la cour elle prépara de grandes bassines d'eau chaude savonneuse, avec de l'écorce de quillay, elle laissa tremper les rideaux pendant une journée entière, les amidonna avec de l'eau de riz et les fit sécher au soleil. Après quoi, deux femmes les repassèrent, et quand ils furent comme neufs, elles les accrochèrent pour accueillir la nouvelle saison. Entre-temps, Eliza et Joaquin, indifférents au remue-ménage printanier de Miss Rosé, batifolaient dans les rideaux de velours vert, plus moelleux que ceux en cretonne. Le froid avait disparu et les nuits étaient claires. Ils filaient le bel amour depuis trois mois et les lettres de Joaquin Andieta, pleines de poésie et de déclarations enflammées, s'étaient considérablement espacées. Eliza sentait son amoureux absent, parfois elle croyait enlacer un fantôme.

Malgré le chagrin de l'amour insatisfait et le poids écrasant de tant de secrets, la jeune fille avait retrouvé un calme apparent. Elle passait ses journées occupée aux mêmes activités qu'autrefois, se consacrant à ses livres et à ses exercices de piano, ou s'activant dans la cuisine 136

Fille du destin

et la petite salle de couture, sans montrer le moindre désir de sortir de la maison, mais si Miss Rosé lui demandait de l'accompagner, elle le faisait avec la bonne disposition de qui n'a rien de mieux à faire. Elle se couchait et se levait tôt, comme toujours ; elle avait un bon appétit et paraissait en bonne santé, mais ces symptômes de parfaite normalité

soulevaient d'horribles soupçons chez Miss Rosé et Marna Fresia. Ne la quittant pas des yeux, elles avaient peine à croire que l'ivresse de l'amour se f˚t évaporée subitement, mais comme après plusieurs semaines Eliza ne donnait aucun signe de perturbation, elles rel‚chèrent leur surveillance. Les bougies à saint Antoine ont peut-être fait leur effet, se dit l'Indienne ; ce n'était peut-être pas de l'amour, après tout, pensa Miss Rosé sans grande conviction.

La nouvelle de la découverte de l'or en Californie parvint au Chili en ao˚t. Ce fut d'abord une rumeur folle sortie de la bouche de navigateurs ivres dans les bordels de El Almendral, mais, quelques jours plus tard, le capitaine de la goélette Adelaida annonça que la moitié de son équipage avait déserté à San Francisco.

- Il y a de l'or partout, on peut le ramasser à la pelle, on a vu des pépites grosses comme des oranges ! Avec deux doigts de volonté, on peut devenir millionnaire ! raconta-t-il en s'étouffant d'enthousiasme.

En janvier de cette année, aux abords du moulin appartenant à un fermier suisse situé en bordure du rio Americano, un individu appelé Marshall avait trouvé dans l'eau une paillette d'or. Cette particule jaune, qui déchaîna l'hystérie, fut découverte neuf jours après la fin de la guerre entre le Mexique et les Etats-Unis, à la suite de la signature du traité de Gua-dalupe Hidalgo. quand la nouvelle se répandit, la Californie n'appartenait plus au Mexique. Avant que l'on sache que ce territoire renfermait en son sein un trésor inépuisable, personne ne s'y intéressait vraiment. Pour les Américains, c'était une région peuplée

La nouvelle

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d'Indiens, et les pionniers, eux, préféraient conquérir l'Oregon o˘, croyaient-ils, la terre serait meilleure pour l'agriculture. Le Mexique considérait ce territoire comme un échaudoir de voleurs et il ne prit même pas la peine d'envoyer ses troupes pour le défendre pendant la guerre. Peu après, Sam Bran-nan, éditeur d'un journal et prédicateur mormon envoyé pour propager sa foi, parcourait les rues de San Francisco en annonçant la nouvelle. On ne l'aurait peut-être pas cru, car sa réputation était quelque peu entachée - on murmurait qu'il avait détourné l'argent de Dieu et, quand l'Eglise mormone en avait exigé le remboursement, il avait répliqué qu'il le ferait... contre un reçu signé par Dieu -, mais pour étayer ses propos, il avait avec lui un flacon rempli de poudre d'or, qui passa de main en main, provoquant l'excitation des gens. Au cri de " de l'or ! de l'or ! ", les trois quarts des hommes abandonnèrent tout et s'en furent vers les gisements. Il fallut fermer la seule école car il ne restait même plus les enfants. Au Chili, la nouvelle eut le même impact. Le salaire moyen était de vingt centimes par jour et, selon les journaux, on avait finalement découvert l'Eldorado, la ville rêvée par les conquistadores, o˘ les rues étaient pavées de métal précieux : " La richesse des mines est comme celle des contes de Sinbad ou de la lampe d'Aladin. On pense, sans craindre d'exagérer, que le rapport journalier est d'une once d'or pur ", publiaient les journaux, ajoutant qu'il y en avait suffisamment pour enrichir des milliers d'hommes pendant des décennies. Le cancer du lucre prit aussitôt racine parmi les Chiliens, qui avaient une ‚me de mineurs, et les départs pour la Californie commencèrent dès le mois suivant. De plus, en comparaison des aventuriers qui naviguaient depuis l'Atlantique, ils se trouvaient à mi-chemin. Le voyage jusqu'à Valparaiso durait trois mois, et il fallait encore deux autres mois pour atteindre la Californie. La distance entre Valparaiso et San Francisco ne dépassait pas les sept mille 138

Fille du destin

milles, tandis qu'entre Valparaiso et la côte Est de l'Amérique du Nord, passant par le cap Horn, elle était presque de vingt mille. Cela, comme le calcula Joaquin Andieta, représentait une avance considérable pour les Chiliens, car les premiers arrivés réclameraient les meilleurs filons.

Feliciano Rodriguez de Santa Cruz fit le même calcul et décida de s'embarquer immédiatement avec cinq de ses meilleurs et plus loyaux mineurs, leur promettant une récompense pour les inciter à se séparer de leur famille et à se lancer dans cette entreprise non dépourvue de risques.

Il passa trois semaines à préparer son équipage pour un séjour de plusieurs mois dans ces contrées au nord du continent, qu'il imaginait désolées et sauvages. Il était bien mieux préparé que la majorité des imprudents qui partaient à l'aveuglette, avec une main devant et une main derrière, excités par l'attrait d'une fortune facile, mais sans avoir la moindre idée des dangers et des efforts que représentait une telle entreprise. Il n'avait pas l'intention de se briser l'échiné à travailler comme le premier venu, c'est pour cela qu'il voyageait avec de grosses provisions, et emmenait des hommes de confiance, expliqua-t-il à sa femme qui attendait son deuxième enfant, mais qui insistait pour l'accompagner. Paulina pensait voyager avec deux bonnes d'enfant, son cuisinier, une vache et des poules vivantes pour alimenter en lait et en úufs les enfants durant la traversée, mais pour une fois son mari s'y opposa catégoriquement. L'idée de se lancer dans une pareille odyssée avec toute la famille sur le dos était un projet totalement fou. Sa femme avait perdu la raison.

- Comment s'appelait ce capitaine, ami de Mr. Todd ? l'interrompit Paulina au milieu de sa péroraison, mettant en équilibre une tasse de chocolat sur son énorme ventre, tout en mordillant un petit feuilleté au blanc-manger, recette des súurs cla-risses.

- John Sommers, non ?

La nouvelle

139

- Je veux parler de celui qui était fatigué de naviguer sur des voiliers et qui parlait des bateaux à vapeur.

- Celui-là même.

Paulina resta pensive un moment, enfournant des g‚teaux et ne prêtant pas la moindre attention à la liste des dangers évoqués par son mari. Elle avait grossi, et il ne restait plus grand-chose de la svelte jeune fille qui s'était échappée d'un couvent avec la tête rasée.

- Combien je possède sur mon compte en banque de Londres ? finit-elle par demander.

- Cinquante mille livres. Tu es une dame très riche.

- C'est insuffisant. Tu peux me prêter le double à dix pour cent d'intérêt payable en trois ans ?

- Tu as de ces idées, mon Dieu ! Pourquoi diable veux-tu une telle somme ?

- Pour un bateau à vapeur. La grande affaire ce n'est pas l'or, Feliciano, qui n'est en définitive que du caca jaune. La grande affaire, c'est les mineurs. Ils ont besoin de tout en Californie et ils paieront au comptant.

On dit que les bateaux à vapeur naviguent tout droit, ils n'ont pas à se soumettre aux caprices du vent, ils sont plus grands et plus rapides. Les voiliers sont de l'histoire ancienne.

Feliciano continua à mettre son projet à exécution, mais l'expérience lui avait enseigné de ne pas mésestimer les intuitions financières de sa femme.

Il ne put trouver le sommeil pendant plusieurs nuits. Il se promenait dans les somptueux salons de sa demeure, entre sacs de provisions, caisses à

outils, barils de poudre et piles d'armes pour le voyage, mesurant et pesant les paroles de Paulina. Plus il y pensait, plus il se disait que cette idée d'investir dans le transport lui semblait judicieuse, mais avant de prendre une décision il consulta son frère, à qui il était associé dans toutes ses affaires. Ce dernier l'écouta bouche bée, et quand Feliciano eut fini de lui exposer l'affaire, il se donna une claque sur le front.

140

Fille du destin

- Nom de Dieu, frérot ! Comment n'y avons-nous pas songé plus tôt ?

Entre-temps, Joaqum Andieta rêvait, comme des milliers d'autres Chiliens de son ‚ge et toutes conditions confondues, à des sacs de poudre d'or en poudre et aux pépites jonchant le sol. Plusieurs de ses connaissances étaient déjà parties, parmi elles un de ses camarades de la librairie Santos Tornero, un jeune libéral qui déblatérait contre les riches et qui était le premier à dénoncer la corruption de l'argent. Il n'avait pu résister aux sirènes et il était parti sans prendre congé de personne. La Californie représentait pour Joaqufn le seul moyen de fuir la pauvreté, de sortir sa mère de son quartier misérable et de chercher un remède pour ses poumons malades ; de se planter devant Jeremy Sommers la tête haute et les poches pleines pour demander la main d'Eliza. De l'or... de l'or à sa portée... Il pouvait voir les sacs de poudre d'or, les paniers de pépites énormes, les billets dans ses poches, le palais qu'il se ferait construire, plus solide et plus riche, en marbres que le Club de l'Union, pour clouer le bec aux membres de sa famille qui avaient humilié sa mère. Il se voyait aussi sortant de l'église de la Matrice au bras d'Eliza Sommers, les mariés les plus heureux de la planète. Il suffisait de se lancer dans l'aventure.

quel avenir lui offrait le Chili ? Dans le meilleur des cas, il vieillirait en comptant les produits qui passaient par les bureaux de la Compagnie Britannique d'Import-Export. Il n'avait rien à perdre puisqu'il ne possédait rien. La fièvre de l'or lui monta au cerveau, il perdit l'appétit et le sommeil, il était nerveux et avait des yeux de fou en scrutant la mer. Son ami le libraire lui prêta des cartes et des livres sur la Californie et quelques feuillets sur la façon de laver le métal, qu'il lut avidement tout en faisant des comptes désespérés pour trouver le moyen de financer son voyage. Les nouvelles dans les journaux ne pouvaient être plus alléchantes : " Dans une partie des mines appeLa nouvelle

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lée le dry diggins, on n'a besoin, pour tout ustensile, que d'un couteau ordinaire pour décrocher le métal de la roche. Dans d'autres, il est déjà

séparé et on utilise un matériel très simple, qui consiste en une b‚tée ordinaire en lattes de bois, à fond arrondi d'environ dix pieds de long et deux de large sur la partie supérieure. Un capital n'étant pas nécessaire, la concurrence dans le travail est grande, et des hommes qui pouvaient à

peine se procurer le nécessaire pour vivre un mois possèdent à présent des milliers de pesos de métal précieux. "

quand Andieta évoqua l'éventualité de s'embarquer vers le nord, sa mère réagit aussi mal qu'Eliza. Sans s'être jamais vues, les deux femmes dirent exactement la même chose : si tu pars, Joaquîn, je mourrai. L'une comme l'autre s'ingénièrent à lui énumé-rer les innombrables dangers d'une pareille entreprise et lui jurèrent qu'elles préféraient mille fois la pauvreté irrémédiable à ses côtés qu'une fortune illusoire et le risque de le perdre pour toujours. Sa mère lui assura qu'elle ne quitterait pas son quartier, même si elle était millionnaire, parce qu'elle y avait ses amis et qu'elle ne savait pas o˘ aller. quant à ses poumons, il n'y avait rien à

faire, dit-elle, si ce n'était attendre qu'ils éclatent. De son côté, Eliza lui dit qu'elle s'enfuirait dans le cas o˘ on les empêcherait de se marier.

Mais il ne les écoutait pas, perdu dans ses rêves, persuadé qu'une opportunité comme celle-là ne se représenterait pas, et que la laisser passer était d'une impardonnable l‚cheté. Il mit au service de sa nouvelle manie la même intensité employée jadis à propager les idées libérales, mais il lui manquait les moyens de mettre ses plans à exé-, cution. Il ne pouvait aller au-devant de son destin sans une certaine somme d'argent, pour l'achat du billet et l'indispensable à son voyage. Il se présenta à la banque pour demander un petit prêt, mais n'ayant aucune caution, et vu son allure de pauvre diable, il lui fut refusé de façon glaciale. Pour la première fois, il songea à s'adresser à la famille de sa 142

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mère, avec qui il n'avait à ce jour pas échangé un traître mot, mais il était trop orgueilleux pour cela. La vision d'un avenir éblouissant ne le laissait pas en paix, il parvenait difficilement à faire son travail, les longues heures de bureau devinrent vite une punition. Il restait la plume en l'air, les yeux sur la page blanche qu'il ne voyait pas, tout en répétant de mémoire le nom des navires qui pouvaient le conduire vers le Nord. La nuit se déroulait entre rêves orageux et insomnies agitées, il se levait épuisé et le cerveau en ébullition. Il commettait des erreurs de débutant, tandis qu'autour de lui l'exaltation se transformait en hystérie.

Tout le monde voulait partir, et ceux qui ne pouvaient le faire personnellement montaient des sociétés, investissaient dans des compagnies vite constituées ou envoyaient un représentant de confiance à leur place, après avoir décidé de partager les bénéfices. Les célibataires furent les premiers à prendre la mer ; peu après, ce fut le tour des hommes mariés qui, se séparant de leurs enfants, s'embarquaient sans regarder en arrière, en dépit des effroyables récits de maladies inconnues, d'accidents terribles et de crimes violents. Les hommes les plus pacifiques étaient disposés à affronter les risques de coups de feu et de poignard, les plus prudents laissaient derrière eux une certaine sécurité, à laquelle ils étaient parvenus après des années d'effort, et se lançaient à l'aventure avec leur content de délires. Les uns dépensaient toutes leurs économies pour le billet, d'autres finançaient le voyage en s'engageant comme marins ou hypothéquant leur avenir, mais les candidats étaient si nombreux que Joaquin Andieta ne trouva de place dans aucun bateau, bien qu'il all‚t se renseigner tous les jours sur le quai.

En décembre, il ne put résister plus longtemps. En prenant note du contenu d'une cargaison arrivée au port, comme il le faisait méticuleusement tous les jours, il altéra les chiffres dans le livre de compte, puis détruisit les documents originaux du déchargement. Ainsi, gr‚ce à un tour de magie comptable, il

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fit disparaître plusieurs caisses contenant des revolvers et des balles en provenance de New York. Durant trois nuits de suite, il parvint à déjouer la surveillance des gardes, à forcer les serrures et à s'introduire dans l'entrepôt de la Compagnie Britannique d'Import-Export pour dérober le contenu de ces caisses. Il dut effectuer plusieurs voyages car le chargement était lourd. Il sortit d'abord les armes dans ses poches, et d'autres attachées aux jambes et aux bras, sous ses vêtements ; ensuite, il emporta les balles dans des sacs. Il faillit être découvert à plusieurs reprises par les veilleurs de nuit, mais la chance lui sourit et, chaque fois, il parvint à s'éclipser à temps. Il savait qu'il fallait deux ou trois semaines avant que l'on vienne réclamer les caisses, et que l'on découvre le vol ; il supposait aussi qu'il serait très facile de suivre la trace des documents absents et des comptes falsifiés menant au coupable, mais alors il espérait se trouver en haute mer. Et quand il aurait son propre trésor, il rembourserait jusqu'au dernier centime, avec les intérêts, car l'unique raison qui l'avait poussé à commettre une telle forfaiture, ne cessait-il de se répéter, c'était le désespoir. C'était une question de vie ou de mort : la vie, telle qu'il l'entendait, se trouvait en Californie ; rester prisonnier au Chili signifiait une mort lente. Il vendit une partie de son butin à vil prix dans les bas quartiers du port, et l'autre à ses amis de la librairie Santos Tornero, après leur avoir fait jurer de garder le secret. Ces idéalistes éclairés n'avaient jamais tenu une arme dans leurs mains, mais cela faisait des années qu'ils se préparaient, en paroles, à une révolte utopique contre le gouvernement conservateur. C'aurait été trahir leurs propres intentions de ne pas acheter les revolvers au marché noir, compte tenu du prix sacrifié. Joaquin Andieta en garda deux pour lui, décidé à en faire usage pour se frayer la route, mais il ne dit mot de ses projets de départ à ses camarades. Cette nuit-là, dans l'arrière-boutique de la librairie, lui aussi posa sa main droite sur son

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cúur pour jurer, au nom de la patrie, qu'il donnerait sa vie pour la démocratie et la justice. Le lendemain matin, il acheta un billet de troisième classe dans la première goélette qui prenait le large, et aussi des sacs de farine grillée, des haricots noirs, du riz, du sucre, de la viande séchée de cheval et des tranches de lard qui, pris avec frugalité, pouvaient le faire vivre tant bien que mal le temps de la traversée. Les quelques pièces de monnaie qui lui restèrent furent gardées dans une bande serrée autour de la taille.

La nuit du 22 décembre, il prit congé d'Eliza et de sa mère. Le lendemain, il partait vers la Californie.

Marna Fresia découvrit les lettres d'amour par hasard, quand, ramassant des oignons dans son étroit potager de la cour, sa fourche buta contre la boîte en fer. Elle ne savait pas lire, mais du premier coup d'úil elle comprit de quoi il s'agissait. La tentation la prit de les remettre à Miss Rosé, car le seul fait de les tenir en main représentait une menace. Elle aurait juré

que le paquet noué avec un ruban battait comme un cúur vivant, mais son affection pour Eliza fut plus forte que la prudence et, au lieu d'aller voir sa maîtresse, elle remit les lettres dans la boîte à biscuits, la cacha sous son ample jupe noire et gagna la chambre de la jeune fille en soupirant. Elle trouva Eliza assise sur une chaise, regardant la mer par la fenêtre, tellement abattue que l'air autour d'elle semblait épais et plein de prémonitions. Posant la boîte sur les genoux de la jeune fille, elle attendit en vain une explication.

- Cet homme est un démon. Il ne t'apportera que des malheurs, finit-elle par dire.

- Les malheurs ont commencé. Il est parti il y a six semaines en Californie et mes règles ne sont pas revenues.

Marna Fresia s'assit à même le sol, les jambes croisées, comme elle le faisait quand les douleurs envahissaient son corps, et elle commença à se balancer d'avant en arrière tout en gémissant doucement.

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- Tais-toi, mamita, Miss Rosé peut nous entendre, supplia Eliza.

- Un enfant du ruisseau ! Un huacho ! qu'est-ce que nous allons faire, ma petite ? qu'est-ce que nous allons faire ? continua à se lamenter la femme.

- Je vais me marier avec lui.

- Et comment s'il est parti ?

- Il faudra que j'aille le chercher. '

- Ah, doux Enfant Jésus ! Tu es devenue folle ? Je vais te préparer un remède et en quelques jours tu seras comme neuve.

La femme prépara une infusion à base de bourrache et une potion d'excréments de poule dans de la bière noire, qu'elle administra à Eliza trois fois par jour. De plus, elle lui fit prendre des bains de soufre, et lui posa des compresses de moutarde sur le ventre. Le résultat, c'est qu'elle devint jaune et se retrouva baignée d'une transpiration poisseuse qui sentait le gardénia pourri ; une semaine plus tard, il n'y avait toujours aucun signe d'avortement. Marna Fresia en conclut que l'enfant était un m‚le et qu'il était sans doute maudit, raison pour laquelle il s'accrochait de la sorte au ventre de sa mère. Cette tragédie dépassait ses compétences, c'était l'affaire du Diable, et seule son maître, la machi, pourrait venir à bout d'un si grand malheur. Ce même après-midi, elle demanda la permission à ses patrons de sortir, et elle refit à pied le pénible chemin jusqu'au ravin pour se présenter, tête basse, devant la vieille magicienne aveugle. Elle lui apporta en cadeau deux portions de p

‚te de coings et un canard à l'estragon, cuit à l'étouffée.

La machi écouta les dernières nouvelles en acquiesçant d'un air las, comme si elle savait à l'avance ce qui était arrivé.

- Je l'ai déjà dit, l'obstination est un mal très puissant : il attaque le cerveau et brise le cúur. Il y a plusieurs sortes d'obstinations, mais la pire est celle de l'amour.

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- Vous pouvez faire quelque chose pour que la petite rejette le huacho ?

- Je peux le faire, bien s˚r. Mais cela ne la guérira pas. Elle suivra son homme, c'est tout.

- Il est parti très loin pour chercher de l'or.

- Après l'amour, l'obstination la plus grave est celle de l'or, trancha la machi.

Marna Fresia comprit qu'il serait impossible de faire sortir Eliza pour l'emmener jusqu'au ravin de la machi, pratiquer un avortement et retourner à la maison sans que Miss Rosé s'en rende compte. La magicienne avait cent ans et elle n'avait pas quitté sa misérable maison depuis un demi-siècle, de sorte qu'elle ne pouvait pas davantage venir jusqu'au domicile des Sommers pour traiter la jeune fille. Il restait la solution de s'en occuper elle-même. La machi lui tendit une fine branche de colihue et une pommade sombre à l'odeur fétide, puis elle lui expliqua en détail comment enduire le morceau de bois avec cette potion avant de l'introduire dans Eliza. Puis elle lui apprit les paroles incantatoires pour éliminer l'enfant du Diable et en même temps protéger la vie de la mère. Il fallait réaliser cette opération une nuit de vendredi, seul jour de la semaine autorisé pour cela, l'avertit-elle. Marna Fresia revint très tard, épuisée, avec le colihue et la pommade sous son ch‚le.

- Prie, mon enfant, car dans deux jours je te ferai remède, notifia-t-elle à Eliza en posant le chocolat du petit déjeuner sur son lit.

Le capitaine John Sommers débarqua à Valparaiso le jour indiqué par la machi. C'était le deuxième vendredi de février d'un été clément. La baie fourmillait d'activité, avec une cinquantaine de bateaux ancrés et d'autres qui attendaient leur tour en haute mer pour s'approcher de la côte. Comme toujours, Jeremy, Rosé et Eliza vinrent sur le quai accueillir cet oncle formidable, qui arrivait chargé de nouveautés La nouvelle

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et de cadeaux. La bourgeoisie, qui se donnait rendez-vous pour visiter les bateaux et acheter de la contrebande, se mélangeait aux hommes de mer, aux voyageurs, aux arrimeurs et aux employés des douanes, tandis que les prostituées, postées à une certaine distance, faisaient leurs comptes. Au cours des derniers mois, depuis que la découverte de l'or aiguisait la fièvre des hommes aux quatre coins de la planète, les navires entraient et sortaient à un rythme démentiel et les bordels ne désemplissaient pas.

Cependant, les femmes les plus intrépides ne se contentaient pas des bonnes affaires réalisées à Valparaiso et calculaient combien elles pourraient gagner en Californie, o˘ il y avait deux cents hommes pour une femme, selon les dires. Dans le port, les gens se heurtaient aux charrettes, aux animaux et aux ballots ; on parlait plusieurs langues, les sirènes de bateau hurlaient et les policiers donnaient des coups de sifflet à tort et à

travers. Miss Rosé, un mouchoir parfumé à la vanille sur le nez, scrutait les passagers des canots cherchant son frère préféré, tandis qu'Eliza aspirait l'air par brèves saccades, essayant d'identifier les odeurs. La puanteur du poisson dans de grands paniers exposés au soleil se mélangeait à l'odeur d'excréments des bêtes de somme et à la transpiration humaine.

Eliza fut la première à voir le capitaine Sommers et elle ressentit un tel soulagement qu'elle fut à deux doigts de fondre en larmes. Elle l'avait attendu pendant des mois, persuadée que lui seul pouvait comprendre l'angoisse de ses amours contrariées. Elle n'avait pas dit un mot de JoaquÔn Andieta à Miss Rosé, et encore moins à Jeremy Sommers, mais elle avait la certitude que son oncle navigateur, que rien ne pouvait surprendre, l'aiderait.

Le capitaine eut juste le temps de poser un pied à terre qu'Eliza et Miss Rosé se jetèrent sur lui, tout excitées. Il les saisit par la taille de ses bras musclés de corsaire, les souleva en même temps et commença à tourner comme une toupie au milieu des cris d'allégresse de Miss Rosé et des protestations

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d'Eliza, qui était sur le point de vomir. Jeremy Sorn-mers le salua avec une poignée de main et lui demanda comment il se faisait que son frère n'e˚t pas changé depuis vingt ans, et qu'il f˚t toujours la même tête br˚lée.

- que t'arrive-t-il, petite ? Tu as très mauvaise mine, dit le capitaine en examinant Eliza.

- J'ai mangé des fruits verts, mon oncle, expliqua-t-elle en s'appuyant sur lui pour ne pas tomber.

- Je sais que vous n'êtes pas venues au port pour m'accueillir. Ce que vous voulez, c'est acheter des parfums, n'est-ce pas ? Je vous indiquerai qui a rapporté les meilleurs produits, directement de Paris.

A cet instant, un étranger passa à son côté et le heurta accidentellement avec sa valise qu'il portait sur l'épaule. John Sommers se retourna, indigné, mais en le reconnaissant, il lança une de ses malédictions bien à

lui, sur le ton de la plaisanterie et le retint par un bras.

- Viens que je te présente à ma famille, Chinois, lui lança-t-il cordialement.

Eliza observa l'homme ouvertement car elle n'avait jamais vu un Asiatique de près ; finalement, elle avait sous les yeux un individu venant de la Chine, ce pays fabuleux qui figurait dans nombre d'histoires racontées par son oncle. C'était un homme dont il était difficile de déterminer l'‚ge, plutôt grand, comparé aux Chiliens, bien qu'à côté du corpulent capitaine anglais, on aurait dit un enfant. Il marchait sans gr‚ce, avait le visage lisse, le corps mince d'un jeune homme et une expression désuète dans ses yeux bridés. Son allure doctorale contrastait avec le rire enfantin qui jaillit du fond de sa poitrine quand Sommers s'adressa à lui. Il portait un pantalon à mi-jambes, une tunique flottante en tissu grossier et une ceinture autour de la taille, dans laquelle était fiché un grand couteau.

Il portait de petites sandales, était coiffé d'un vieux chapeau de paille, et une longue tresse pendait dans son dos. Il salua en inclinant plusieurs fois la tête, sans l‚cher

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sa valise et sans regarder personne dans les yeux. Miss Rosé et Jeremy Sommers, déconcertés par la familiarité avec laquelle leur frère traitait une personne de rang sans aucun doute inférieur, ne surent quel comportement adopter et répondirent par un geste bref et sec. Devant l'air horrifié de Miss Rosé, Eliza lui tendit la main, mais l'homme feignit de ne pas la voir.

- Voici Tao Chi'en, le pire cuisinier que j'aie jamais eu, mais il sait soigner toutes les maladies, c'est pour ça que je ne l'ai pas encore jeté

par-dessus bord, se moqua le capitaine.

Tao Chi'en exécuta une nouvelle série de courbettes, lança un autre éclat de rire sans raison apparente, et aussitôt s'éloigna à reculons. Eliza se demanda s'il comprenait l'anglais. En cachette des deux femmes, John Sommers murmura à son frère que le Chinois pouvait lui vendre de l'opium de la meilleure qualité, ainsi que de la poudre de corne de rhinocéros contre l'impuissance, au cas o˘ il déciderait un jour d'en finir avec la mauvaise habitude du célibat. Dissimulée derrière son éventail, Eliza écoutait, intriguée.

Ce même après-midi, à l'heure du thé, le capitaine distribua les cadeaux qu'il avait rapportés : une crème à raser anglaise, un jeu de ciseaux tolédans et des havanes pour son frère, des peignes en écaille de tortue et un ch‚le de Manille pour Rosé et, comme toujours, un bijou pour le trousseau d'Eliza. Cette fois, il s'agissait d'un collier de perles. Emue, la jeune fille remercia et le mit dans sa boîte à bijoux, à côté des autres cadeaux qu'elle avait reçus. Gr‚ce à l'entêtement de Miss Rosé et à la générosité de cet oncle, le coffre de mariage se remplissait de trésors.

- La coutume du trousseau me semble stupide, surtout quand on ne dispose pas d'un fiancé sous la main, dit le capitaine en souriant. Ou peut-être en existe-t-il un à l'horizon ?

La jeune fille échangea un regard terrorisé avec Marna Fresia qui entrait à

cet instant avec le plateau

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supportant le service à thé. Le capitaine ne dit rien, mais il se demanda comment sa súur Rosé n'avait pas remarqué les changements intervenus sur Eliza. L'intuition féminine ne servait donc pas à grand-chose, à ce qu'il semblait.

On passa le reste de l'après-midi à écouter les merveilleux récits du capitaine sur la Californie, bien qu'il ne f˚t pas retourné dans ces contrées après la fantastique découverte ; tout ce qu'il pouvait dire de San Francisco, c'était qu'il s'agissait d'un hameau plutôt misérable, mais situé dans la plus belle baie du monde. Le chambardement de l'or était l'unique sujet de conversation en Europe et aux Etats-Unis, la nouvelle était même parvenue jusqu'aux lointaines rives de l'Asie. Son bateau était rempli de passagers qui se dirigeaient vers la Californie, la plupart ignoraient absolument tout du travail de la mine, ils n'avaient jamais vu d'or de leur vie, pas même sur une dent. Il n'existait pas de moyen commode ou rapide d'atteindre San Francisco, la navigation durait des mois dans des conditions précaires, expliqua le capitaine, mais en passant par le continent américain, avec ses espaces immenses et l'agression des Indiens, le voyage était plus long et il y avait moins de probabilités de rester en vie. Ceux qui s'aventuraient jusqu'à Panama en bateau, traversaient l'isthme sur des radeaux, par des cours d'eau infectés de bestioles, à dos de mule dans la forêt et, une fois sur la côte Pacifique, ils prenaient une autre embarcation pour gagner le Nord. Il leur fallait supporter une chaleur étouffante, des bêtes venimeuses, les moustiques, le choléra et la fièvre jaune, sans oublier l'incommensurable méchanceté humaine. Les voyageurs qui sortaient indemnes des chutes de montures dans les précipices et des marais truffés de dangers, se retrouvaient, de l'autre côté, victimes des bandits qui les dépouillaient de leurs biens, ou des mercenaires qui leur demandaient une fortune pour les conduire à San Francisco, entassés comme du bétail dans des embarcations branlantes.

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- La Californie est très grande ? demanda Eliza, faisant en sorte que sa voix ne trahisse pas l'anxiété qui la tenaillait.

- Apporte-moi la carte pour que je te la montre. C'est beaucoup plus grand que le Chili.

- Et comment parvient-on jusqu'à l'or ?

- On dit qu'il y en a partout...

- Mais si on voulait, par exemple, retrouver une personne en Californie...

- Ce serait bien difficile, répliqua le capitaine en étudiant l'expression d'Eliza avec curiosité.

- Tu y vas dans ton prochain voyage, oncle ?

- J'ai une proposition alléchante, et je crois que je vais l'accepter. Des investisseurs chiliens veulent établir un service régulier pour les marchandises et les passagers vers la Californie. Ils ont besoin d'un capitaine pour leur bateau à vapeur.

- Alors nous te verrons plus souvent, John ! s'exclama Rosé.

- Tu n'as aucune expérience des vapeurs, dit Jeremy.

- Non, mais je connais la mer mieux que personne.

La nuit du vendredi prévu, Eliza attendit que la maison f˚t silencieuse pour gagner la cabane de la dernière cour, et retrouver Marna Fresia. Elle quitta son lit et descendit pieds nus, vêtue de sa seule chemise de nuit en batiste. Elle n'avait pas idée du type de remède qu'on allait lui donner, mais elle était certaine de passer un mauvais quart d'heure. D'après ses expériences, tous les médicaments étaient désagréables, et ceux de l'Indienne étaient, en plus, écúurants. " Ne t'en fais pas, ma petite, je vais te donner tellement d'eau-de-vie qu'à ton réveil, tu ne te souviendras plus de la douleur. Mais nous allons avoir besoin de beaucoup de linges pour contenir le sang ", lui avait dit la femme. Eliza avait souvent tait ce trajet dans l'obscurité pour aller à la rencontre de 152

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son amant et il était inutile de prendre des précautions, mais cette nuit-là elle avançait à pas très lents, faisant traîner, souhaitant que vienne un de ces tremblements de terre chiliens capables de tout détruire, afin d'avoir un bon prétexte pour ne pas aller au rendez-vous de Marna Fresia.

Elle sentit ses pieds glacés et un frisson lui parcourut l'échiné. Elle ne savait si c'était de froid, de peur pour ce qui allait lui arriver, ou s'il s'agissait du dernier sursaut de sa conscience. Dès les premiers soupçons de grossesse, elle avait senti la voix qui l'appelait. C'était la voix de l'enfant au fond de son ventre, clamant pour son droit à vivre, elle en était s˚re. Elle essayait de ne pas l'entendre et de ne pas y penser, elle était prise au piège, et quand son état serait visible, il n'y aurait plus aucun espoir de pardon pour elle. Personne ne pourrait comprendre sa faute ; il n'y aurait plus aucun moyen de retrouver l'honneur perdu. Même les prières de Marna Fresia ne pourraient empêcher la catastrophe. Son amant ne ferait pas demi-tour pour revenir précipitamment l'épouser avant que la grossesse ne devienne évidente. Il était trop tard pour cela. Elle était terrorisée à l'idée de finir comme la mère de Joaquîn, marquée par un signe d'infamie, expulsée de sa famille et vivant dans la pauvreté et la solitude avec un enfant illégitime. Elle ne pourrait pas affronter la répudiation, et préférait mourir une fois pour toutes. Et elle pouvait mourir cette nuit, entre les mains de cette femme bonne qui l'avait élevée et qu'elle aimait plus que tout au monde.

La famille se retira tôt, mais le capitaine et Miss Rosé restèrent enfermés dans la petite salle de couture à murmurer pendant des heures. A chaque voyage, John Sommers apportait des livres pour sa súur et, en repartant, il emportait de mystérieux paquets qui devaient contenir, selon Eliza, les écrits de Miss Rosé. Elle l'avait vue envelopper avec beaucoup de soin ses cahiers, ceux-là mêmes qu'elle remplissait de son écriture serrée lors des soirées oisives. Par respect ou par une sorte d'étrange pudeur, nul La nouvelle

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n'y faisait allusion, de même qu'on n'évoquait pas ses p‚les aquarelles.

L'écriture et la peinture étaient traitées comme des déviations mineures, pas de quoi avoir vraiment honte, mais pas non plus de quoi être fier.

L'art culinaire d'Eliza était accueilli avec la même indifférence par les Sommers, qui savouraient ses plats en silence et changeaient de sujet si les invités y faisaient allusion. En revanche, on applaudissait de façon exagérée ses laborieuses exécutions pia-nistiques qui servaient tout juste à accompagner, au trot, certaines chansons. Eliza avait toujours vu sa protectrice écrire et elle ne lui avait jamais demandé ce que celle-ci écrivait, elle n'avait pas davantage entendu Jeremy ou John le faire. Elle était curieuse de savoir pourquoi son oncle emportait discrètement les cahiers de Miss Rosé, mais sans qu'on ne lui e˚t jamais rien dit, elle savait que c'était là un des secrets fondamentaux sur lesquels reposait l'équilibre de la famille, et le violer pouvait entraîner l'effondrement subit du ch‚teau de cartes dans lequel ils vivaient. Il y avait un bon moment que Jeremy et Rosé dormaient dans leur chambre, et elle supposait que son oncle John était sorti, à cheval, après le dîner. Connaissant les habitudes du capitaine, la jeune fille l'imagina faisant la noce avec certaines de ses amies écervelées, les mêmes qui le saluaient dans la rue quand Miss Rosé ne les accompagnait pas. Eliza savait qu'elles dansaient et buvaient, mais comme elle n'avait entendu parler des prostituées qu'à

travers des murmures, l'idée d'une chose plus sordide ne lui venait pas à

l'esprit. La possibilité de faire pour de l'argent, ou pour le sport, ce qu'elle avait fait avec Joaquin Andieta par amour, ne lui venait pas à

l'esprit. D'après ses calculs, son oncle ne reviendrait pas avant l'aube, raison pour laquelle elle eut très peur lorsque, parvenue au rez-de-chaussée, elle se sentit attrapée par un bras dans l'obscurité. Sentant la chaleur d'un grand corps contre le sien, une haleine exhalant l'alcool et le tabac sur son visage, elle identifia aussitôt son oncle. Elle essaya de se

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libérer tout en cherchant à toute vitesse une explication sur sa présence en ce lieu, en chemise de nuit, à cette heure, mais le capitaine la conduisit fermement dans la bibliothèque, à peine éclairée par quelques rayons de lune venant de la fenêtre. Il l'obligea à s'asseoir dans le fauteuil en cuir anglais de Jeremy et chercha des allumettes pour allumer une lampe.

- Bien, Eliza, maintenant tu vas me dire ce qui t'arrive, lui ordonna-t-il sur un ton qu'il n'avait jamais utilisé avec elle.

En un éclair de lucidité, Eliza comprit que le capitaine ne serait pas son allié, comme elle l'avait espéré. La tolérance, dont il faisait montre, ne servirait pas dans ce cas : s'il s'agissait du renom de la famille, sa loyauté irait du côté de ses frères. Muette, la jeune fille soutint son regard avec un air de défi.

- Rosé dit que tu fréquentes un crève-la-faim aux chaussures trouées, c'est vrai ?

- Je l'ai vu deux fois, oncle John. Cela remonte à quelques mois. Je ne connais même pas son nom.

- Mais tu ne l'as pas oublié, n'est-ce pas ? Le premier amour est comme la vérole, il laisse des traces indélébiles. Vous vous êtes vus seul à seul ?

- Non.

- Je ne te crois pas. Tu me prends pour un idiot ? Tout le monde peut voir comme tu as changé, Eliza.

- Je suis malade, oncle. J'ai mangé des fruits verts et j'ai l'estomac barbouillé, c'est tout. J'allais justement aux toilettes.

- Tu as des yeux de chienne en chaleur !

- Pourquoi m'insultez-vous, oncle !

- Excuse-moi, ma petite. Comprends-moi, je t'aime beaucoup et je suis inquiet pour toi. Je ne peux pas permettre que tu g‚ches ta vie. Rosé et moi nous avons un plan excellent... Tu aimerais aller en Angleterre ? Je peux faire en sorte que toutes les deux vous vous embarquiez dans un mois, cela vous laisse le temps d'acheter le nécessaire pour le voyage.

- L'Angleterre ?

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- Vous voyagerez en première classe, comme des reines, et à Londres vous vous installerez dans une pension ravissante à quelques rues du Palais de Buckingham.

Eliza comprit que les deux frères avaient décidé de son sort. La dernière chose qu'elle souhaitait, c'était de partir dans la direction opposée à

celle de Joa-quin, mettant la distance de deux océans entre eux.

- Merci, oncle. Je serais ravie de connaître l'Angleterre, dit-elle avec la plus grande douceur dont elle fut capable.

Le capitaine se servit un autre brandy, alluma sa pipe et passa les deux heures suivantes à énumérer les avantages de la vie à Londres, o˘ une demoiselle pouvait fréquenter la meilleure société, aller au bal, au thé

‚tre et au concert, acheter les plus beaux vêtements et contracter un bon mariage. Elle était en ‚ge d'y penser. Et n'aimerait-elle pas aller aussi à

Paris ou en Italie ? Il fallait voir Venise ou Florence avant de mourir. Il se chargerait de satisfaire ses caprices, ne l'avait-il pas toujours fait ?

Le monde était plein d'hommes beaux, intéressants, possédant une bonne situation. Elle pourrait s'en rendre compte par elle-même quand elle sortirait du trou o˘ elle vivait, ce port perdu. Valparaiso n'était pas un endroit pour une jeune fille belle et bien élevée. Ce n'était pas de sa faute si elle s'était amourachée du premier venu : elle vivait recluse. Et quant à ce jeune homme, comment s'appelait-il ? Employé de Jeremy, non ?

Elle l'oublierait vite. L'amour, assura-t-il, meurt inexorablement de sa propre combustion, ou déraciné par la distance. Il était bien placé pour la conseiller, lui qui était devenu expert en distances et en amours mortes.

- Je ne sais pas de quoi vous me parlez, oncle. Miss Rosé a inventé ce roman à partir d'un verre de jus d'orange. Un type est venu laisser des ballots, je lui ai offert un rafraîchissement, il l'a bu et puis il est parti. C'est tout. Il ne s'est rien passé et je ne l'ai pas revu.

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Fille du destin

- Si c'est comme tu dis, tu t'en sors bien : tu n'auras pas à t'arracher cette lubie de la tête.

John Sommers continua à boire et à parler jusqu'au petit jour, tandis qu'Eliza, recroquevillée dans le fauteuil en cuir, s'abandonnait au sommeil, pensant que ses désirs avaient été entendus dans le ciel, après tout. Ce ne fut pas un tremblement de terre opportun qui la guérit de l'horrible remède de Marna Fresia, mais son oncle. Dans la cabane de la cour, l'Indienne attendit la nuit entière.

Les adieux

Le samedi après-midi, John Sommers invita sa súur Rosé à visiter le bateau des Rodriguez de Santa Cruz. Si tout allait bien dans les négociations des jours prochains, il en serait le capitaine ; son rêve de naviguer sur un bateau à vapeur devenait finalement réalité. Plus tard, Paulina les reçut dans le salon de l'Hôtel Anglais, o˘ elle était descendue. Elle avait fait le voyage depuis le Nord pour mettre son projet en route, tandis que son mari se trouvait en Californie depuis plusieurs mois déjà. Ils profitaient du trafic maritime ininterrompu, dans un sens et dans l'autre, pour échanger une vigoureuse correspondance, dans laquelle les déclarations d'affection conjugale étaient tissées de projets commerciaux. Paulina avait choisi d'associer John Sommers à son entreprise par pure intuition. Elle se souvenait vaguement qu'il était le frère de Jeremy et Rosé Sommers, des gringos invités par ses parents dans leur propriété à deux reprises, mais elle ne l'avait vu qu'une seule fois, échangeant à cette occasion quelques paroles de courtoisie. Sa seule référence était l'amitié commune avec Jacob Todd, mais ces dernières semaines elle s'était renseignée et se trouvait très satisfaite de ce qu'elle avait entendu. Le capitaine jouissait d'une solide réputation parmi les gens de mer et dans les comptoirs commerciaux.

On pouvait compter sur son expérience et sur sa parole, chose peu fréquente en ces temps de folie collective, o˘ n'importe qui 158

Fille du destin

pouvait louer un bateau, réunir un groupe d'aventuriers et prendre la mer.

Il s'agissait généralement de petits gommeux et les navires étaient dans un piètre état, mais peu importait car, en arrivant en Californie, les sociétés se défaisaient, les bateaux restaient en rade et tous détalaient vers les gisements aurifères. Cependant, Paulina avait une vision à longue portée. Pour commencer, elle n'était pas tenue d'obéir aux exigences externes, dans la mesure o˘ ses seuls associés étaient son mari et son beau-frère, et la majeure partie du capital lui appartenait, de sorte qu'elle pouvait prendre ses décisions en toute liberté. Son vapeur, qu'elle avait baptisé Fortuna, était, malgré sa petite taille et ses années mouvementées passées en mer, en excellent état. Elle était disposée à payer correctement son équipage qui, attiré par le mirage de l'or, risquait de déserter, mais elle se doutait bien qu'il fallait autre chose qu'un salaire pour maintenir la discipline à bord, il fallait la poigne de fer d'un bon capitaine. L'idée de son mari et de son beau-frère consistait à exporter des outils pour la mine, du bois de construction, des vêtements de travail, des ustensiles domestiques, de la viande séchée, des céréales, des haricots noirs et autres denrées non périssables. Mais en posant le pied à

Valparaiso elle comprit qu'ils n'étaient pas les seuls à avoir eu cette idée et que la concurrence serait féroce. Jetant un regard autour d'elle, Paulina vit le scandaleux déballage de légumes et de fruits de cet été

généreux. La profusion était telle qu'il y avait mévente. Les légumes poussaient dans les cours intérieures, et les arbres se brisaient sous le poids des fruits. qui allait payer pour une chose que l'on pouvait avoir gratuitement ? Elle pensa à la propriété de son père o˘ les produits pourrissaient par terre parce que personne ne se donnait la peine de les ramasser. Si elle pouvait les amener en Californie, ils seraient plus précieux que l'or, conclut-elle. Des produits frais, du vin chilien, des médicaments, des úufs, de la lingerie fine, des instruments de musique et, pourquoi pas ?

Les adieux

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des spectacles thé‚traux, des opérettes, des zarzue-las. San Francisco accueillait des centaines d'immigrants par jour. Pour le moment, il s'agissait d'aventuriers et de bandits, mais il arriverait sans doute des colons de l'autre côté des Etats-Unis, d'honnêtes fermiers, des avocats, des médecins, des maîtres d'école et toutes sortes de gens bien éduqués, disposés à s'installer avec leur famille. Là o˘ il y a des femmes, il y a de la civilisation, et quand celle-ci se mettra en place à San Francisco, mon bateau à vapeur y sera avec tout le nécessaire, décida-t-elle.

Paulina accueillit le capitaine John Sommers et sa súur Rosé à l'heure du thé, quand la chaleur de la mi-journée avait un peu baissé et qu'une brise fraîche venant de la mer commençait à souffler. Elle était habillée avec un luxe excessif pour la sobre société portuaire : couverte de la tête aux pieds d'une mousseline et de dentelles beurre-frais, une couronne de boucles sur les oreilles et plus de bijoux que nécessaire à cette heure du jour. Son fils de deux ans s'agitait dans les bras d'une nounou en uniforme et, à ses pieds, un petit chien poilu attendait les morceaux de g‚teau qu'elle lui mettait entre les dents. Dans la première demi-heure, on fit les présentations, on prit le thé et on évoqua le souvenir de Jacob Todd.

- qu'est devenu ce bon ami ? voulut savoir Paulina, qui n'oublierait jamais l'intervention de cet Anglais farfelu dans l'épisode de ses amours avec Feliciano.

- Il y a longtemps que je n'ai pas eu de ses nouvelles, l'informa le capitaine. Il est parti avec moi en Angleterre, il y a deux ans de cela. Il était très déprimé, mais l'air marin lui a fait du bien et, en débarquant, il avait retrouvé sa bonne humeur. La dernière chose que je sais, c'est qu'il pensait fonder une colonie utopique.

- Une quoi ? s'exclamèrent en même temps Paulina et Miss Rosé.

- Un groupe pour vivre loin de la société, avec 160

Fille du destin

des lois et un gouvernement propres, guidés par des principes d'égalité, d'amour libre et de travail communautaire, me semble-t-il. C'est en tout cas comme cela qu'il me l'a expliqué mille fois au cours du voyage.

- Il est plus fou que nous le croyions tous, conclut Miss Rosé avec un air de pitié pour son fidèle prétendant.

- Les gens qui ont des idées originales finissent tous par se faire traiter de fous, dit Paulina. Moi, par exemple, sans aller plus loin, j'ai une idée à vous soumettre, capitaine Sommers. Vous connaissez le For-tuna. Combien de temps mettrait-il, à toute vapeur, pour relier Valparaiso au golfe de Penas ?

- Le golfe de Penas ? Mais c'est à l'extrême sud !

- En effet. Plus bas que Puerto Aisén.

- Et qu'irais-je faire là-bas ? Il n'y a que des îles, des forêts et de la pluie, madame.

- Vous connaissez ces contrées ?

- Oui, mais je croyais que la destination était San Francisco...

- Go˚tez ces feuilletés, ils sont délicieux, fit-elle en caressant le chien.

Tandis que John et Rosé Sommers discutaient avec Paulina dans le salon de l'Hôtel Anglais, Eliza se trouvait dans le quartier de El Almendral avec Marna Fresia. A cette heure commençaient à se retrouver les élèves et les invités aux séances de l'Académie de danse et, exceptionnellement, Miss Rosé l'avait laissée sortir pour deux heures avec sa nounou comme chaperonne. D'habitude, elle ne la laissait pas aller à l'Académie sans elle, mais le professeur de danse n'offrait, il est vrai, de boisson alcoolisée qu'après le coucher du soleil, ce qui maintenait à distance les jeunes excités pendant les dernières heures de l'après-midi. Eliza, décidée à profiter de cette opportunité unique de sortir sans Les adieux

161

Miss Rosé, s'efforça de convaincre l'Indienne de l'aider dans ses projets.

- Donne-moi ta bénédiction, mamita. Je dois aller en Californie chercher Joaquin, lui demanda-t-elle.

- Mais tu vas t'en aller seule et enceinte ! s'exclama la femme horrifiée.

- Si tu ne m'aides pas, je le ferai de toute façon.

- Je dirai tout à Miss Rosé !

- Si tu fais ça, je me tue. Et après je viendrai te hanter pour le restant de tes nuits. Je te le jure, répliqua la jeune fille avec une féroce détermination.

La veille, elle avait vu un groupe de femmes dans le port, en train de négocier pour embarquer sur un bateau. Vu leur allure, si différente des femmes qu'elle croisait habituellement dans la rue, couvertes été comme hiver d'un ch‚le noir, elle se dit qu'il devait s'agir de ces gourgandines avec lesquelles son oncle John prenait du bon temps. " Ce sont des garces, elles couchent pour de l'argent et iront directement en enfer ", lui avait une fois expliqué Marna Fresia. Elle avait capté quelques phrases du capitaine destinées à Jeremy Sommers concernant les Chiliennes et les Péruviennes qui partaient en Californie, dans le but de s'approprier l'or des mineurs, mais elle ne pouvait s'imaginer la façon dont elles s'y prenaient. Si ces femmes pouvaient entreprendre ce voyage seules et survivre sans l'aide de qui que ce f˚t, elle pouvait en faire autant, résolut-elle.

Elle marcha d'un pas rapide, le cúur battant et le visage à moitié

dissimulé derrière son éventail, transpirant dans la chaleur de décembre.

Elle avait les bijoux de son trousseau dans une petite bourse en velours.

Ses bottines neuves étaient une vraie torture et son corset lui comprimait la taille. La puanteur des tranchées ouvertes, o˘ s'écoulaient les eaux usées de la ville, augmentait ses nausées, mais elle marchait droite, comme elle avait appris à le faire avec un livre posé en équilibre sur sa tête et une barre métallique attachée dans le dos pour jouer du piano. Marna Fre-162

Fille du destin

sia, gémissant et marmonnant des litanies dans sa langue, pouvait à peine la suivre à cause de ses varices et de sa corpulence. Mon Dieu, ma petite, o˘ allons-nous... Mais Eliza ne pouvait lui répondre parce qu'elle ne le savait pas. Elle était s˚re d'une chose : il n'était pas question d'engager ses bijoux et d'acheter un billet pour la Californie, parce que son oncle John finirait par l'apprendre. Malgré les dizaines de bateaux qui entraient quotidiennement dans le port, Valparaiso restait une petite ville, et tout le monde connaissait le capitaine John Sommers. De plus, elle ne possédait pas de papiers d'identité, encore moins de passeport, impossible à obtenir parce que la Légation des Etats-Unis au Chili était fermée pour une histoire d'amour contrarié entre le diplomate américain et une dame chilienne. Eliza se dit que la seule façon de suivre Joaquin Andieta en Californie serait d'embarquer clandestinement. Son oncle John lui avait raconté que des voyageurs pénétraient parfois clandestinement dans le bateau, avec la complicité d'un membre de l'équipage. Si certains parvenaient à rester cachés durant la traversée, d'autres mouraient et leurs corps allaient finir dans la mer sans qu'il le sache, mais quand il en découvrait un, il punissait aussi bien le clandestin que ceux qui l'avaient aidé. C'était l'un des cas, avait-il dit, o˘ il exerçait avec la plus grande rigueur son incontestable autorité de capitaine : en haute mer, il n'existait d'autre loi et de justice que la sienne.

La majeure partie des transactions illégales du port, selon son oncle, se scellaient dans les tavernes. Eliza n'avait jamais mis les pieds dans de tels lieux, mais elle vit une silhouette féminine se diriger vers un local proche et reconnut une des femmes qui se trouvaient la veille sur le quai, cherchant le moyen d'embarquer. C'était une jeune fille trapue avec deux longues tresses tombant dans son dos, elle portait une jupe en coton, une blouse brodée et un fichu sur les épaules. Eliza la suivit sans y penser à

deux fois, tandis que Marna Fre-sia restait dans la rue à réciter des mises en garde :

Les adieux

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" Là-dedans n'entrent que les putains, mon enfant, c'est un péché mortel. "

Eliza poussa la porte et il lui fallut quelques secondes pour s'habituer à

l'obscurité, aux relents de tabac et de bière rance qui imprégnaient l'air.

L'endroit était plein d'hommes, et tous les yeux se tournèrent pour regarder les deux femmes. L'espace d'un instant, il régna un silence figé

dans l'attente, bientôt suivi d'un chúur de moqueries et de propos grossiers. La fille avança d'un pas assuré vers une table du fond, jouant des mains à droite et à gauche quand on essayait de la toucher. Eliza, elle, recula à l'aveuglette, horrifiée, sans très bien comprendre ce qui se passait, ni pourquoi ces hommes criaient après elle. Parvenue à la porte, elle trébucha sur un client qui entrait. L'individu lança une exclamation dans une langue étrangère et la rattrapa au moment o˘ elle glissait à

terre. En la voyant, il fut déconcerté : Eliza, avec ses vêtements virginaux et son éventail, n'était pas du tout à sa place en ce lieu. Le regardant à son tour, elle reconnut le cuisinier chinois que son oncle avait salué la veille.

- Tao Chi'en ? lança-t-elle, se félicitant de sa bonne mémoire.

L'homme la salua en joignant les mains devant son visage et faisant des courbettes répétées, alors que dans le bar le chahut continuait. Deux marins se levèrent et s'approchèrent d'un pas hésitant. Tao Chi'en montra la porte à Eliza et ils sortirent.

- Miss Sommers ? s'enquit-il une fois dehors.

Eliza acquiesça, mais elle n'eut pas le temps d'en dire davantage car les deux marins du bar surgirent sur le seuil, visiblement ivres et cherchant la bagarre.

- Comment as-tu le culot de déranger cette superbe demoiselle, Chinois de merde ? fit l'un d'eux, menaçant.

Tao Chi'en baissa la tête, fit demi-tour et commençait à s'éloigner quand l'un des deux hommes l'intercepta, le retenant par sa tresse et tirant dessus, tandis que l'autre bafouillait quelques galanteries en projetant son haleine vineuse sur le visage d'Eliza. Le 164

Fille du destin

Chinois se retourna avec la rapidité d'un félin et affronta l'agresseur. Il avait son énorme couteau à la main et la lame brillait comme un miroir sous le soleil d'été. Marna Fresia lança un hurlement et repoussa violemment le marin qui se trouvait le plus près, puis, saisissant Eliza par un bras, elle se mit à trotter avec une agilité insoupçonnée chez quelqu'un de sa corpulence. Elles coururent pendant plusieurs centaines de mètres, s'éloignant du quartier chaud, sans s'arrêter jusqu'à atteindre la petite place de San Agustin, o˘ Marna Fresia s'écroula en tremblant sur le premier banc.

- Ah, ma petite ! Si les patrons apprennent ça, ils me tuent ! Retournons immédiatement à la maison...

- Je n'ai pas encore fait ce que j'étais venue faire, mamita. Je dois retourner dans cette taverne.

Marna Fresia se croisa les bras, refusant catégoriquement de bouger, tandis qu'Eliza se promenait à grandes enjambées, essayant dans sa grande confusion d'échafauder un plan. Elle ne disposait pas de beaucoup de temps.

Les instructions de Miss Rosé avaient été très claires : à six heures précises la voiture les attendrait devant l'Académie de danse pour les ramener à la maison. Elle devait agir vite, décida-t-elle, car une opportunité comme celle-là ne se représenterait pas. Eliza en était là

quand elles virent le Chinois venir tranquillement à leur rencontre, de son pas hésitant et avec son imperturbable sourire. Il fit ses courbettes habituelles en guise de salut et s'adressa à Eliza en bon anglais, pour demander si l'honorable fille du capitaine John Sommers avait besoin d'aide. Elle précisa qu'elle n'était pas sa fille, mais sa nièce, et dans un soudain élan de confiance ou de désespoir, elle lui confessa qu'elle avait effectivement besoin de son aide, mais qu'il s'agissait d'une affaire très privée.

- Une chose que le capitaine ne doit pas savoir ?

- Personne ne doit le savoir.

Tao Chi'en s'excusa. Le capitaine était une bonne personne, dit-il, il l'avait séquestré de mauvaise manière pour le faire monter dans son bateau, certes,

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mais il s'était bien conduit avec lui et il ne pensait pas le trahir.

Abattue, Eliza s'effondra sur le banc, le visage entre les mains, tandis que Marna Fresia l'observait sans comprendre un traître mot d'anglais, mais devinant les intentions. Elle finit par s'approcher d'Eliza et tira plusieurs fois sur la bourse en velours o˘ se trouvaient les bijoux de son trousseau.

- Tu crois que sur cette terre on fait les choses gratuitement, ma petite ?

dit-elle.

Eliza comprit sur-le-champ. Elle sécha ses larmes et, montrant le banc, invita l'homme à s'asseoir. Elle plongea la main dans la bourse et en tira le collier de perles, que son oncle John lui avait offert la veille, et le posa sur les genoux de Tao Chi'en.

- Pouvez-vous me cacher dans un bateau ? Je dois aller en Californie, expliqua-t-elle.

- Pourquoi ? Ce n'est pas un endroit pour une femme, il n'y a que des bandits là-bas.

- Je vais chercher quelque chose.

- De l'or ?

- Une chose plus précieuse que l'or.

L'homme resta bouche bée car il n'avait jamais vu une femme capable d'en arriver à de telles extrémités dans la vie réelle, il l'avait lu uniquement dans les romans classiques o˘ les héroÔnes mouraient toujours à la fin.

- Avec ce collier, vous pouvez acheter un billet. Vous n'avez pas besoin de voyager cachée, lui expliqua Tao Chi'en qui ne pensait pas se compliquer la vie en violant la loi.

- Aucun capitaine ne m'emmènera sans avertir ma famille avant.

La surprise initiale de Tao Chi'en se transforma en franche stupeur : cette femme pensait tout simplement déshonorer sa famille, et elle attendait de lui qu'il l'aide ! Elle avait le diable au corps, cela ne faisait aucun doute. Eliza plongea à nouveau sa main dans la bourse, en tira une broche en or sertie de turquoises et la déposa sur la jambe de l'homme, à côté du collier.

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Fille du destin

- Avez-vous déjà aimé quelqu'un plus que votre propre vie, monsieur ? fit-elle.

Tao Chi'en la regarda dans les yeux pour la première fois depuis qu'ils s'étaient rencontrés, et il dut y voir quelque chose car il prit le collier et le cacha sous sa chemise, puis lui rendit la broche. Il se leva, remonta ses pantalons en coton, ajusta son couteau de boucher dans sa ceinture et s'inclina à nouveau cérémonieusement.

- Je ne travaille plus pour le capitaine Sommers. Demain, le brigantin Emilia prend la mer pour la Californie. Venez ce soir à dix heures et je vous monterai à bord.

- Comment ?

- Je ne sais pas. Nous verrons.

Tao Chi'en fit une nouvelle courbette en guise de salut et s'en fut aussi discrètement et rapidement que s'il s'était évaporé. Eliza et Marna Fresia retournèrent à l'Académie de danse et trouvèrent le cocher, qui les attendait depuis une demi-heure en vidant sa gourde.

MEmilia était un navire d'origine française qui fut jadis svelte et rapide, mais qui avait arpenté beaucoup de mers et perdu depuis longtemps l'impétuosité de sa jeunesse. Il était couvert de vieilles cicatrices marines et traînait des masses de mollusques incrustés sur ses flancs de matrone. Ses jointures fatiguées gémissaient dans le va-et-vient des vagues, et sa voilure maculée et mille fois rapiécée était comme le dernier vestige d'un vieux jupon. Il quitta Valparaiso dans la matinée, radieuse, du 18 février 1849, emportant à bord quatre-vingt-sept passagers de sexe masculin, cinq femmes, six vaches, huit porcs, trois chats, dix-huit marins, un capitaine hollandais, un pilote chilien et un cuisinier chinois.

Eliza s'y trouvait aussi, mais la seule personne au courant de son existence à bord était Tao Chi'en.

Les passagers de première s'entassaient sur le pont supérieur sans beaucoup de place pour chacun, mais

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ils étaient mieux lotis que les autres, installés dans des cabines minuscules contenant quatre couchettes, ou dormant à même le sol sur les différents ponts, qu'ils avaient arpentés pour y déposer leurs affaires.

Une cabine, sous la ligne de flottaison, fut assignée aux cinq Chiliennes qui allaient tenter leur chance en Californie. Dans le port de El Callao, deux Péruviennes devaient monter, qui se joindraient aux premières, à deux par couchette, sans façons. Le capitaine Vincent Katz informa l'équipage et les passagers qu'ils ne devaient avoir aucun contact avec ces dames, car il ne tolérerait aucun commerce indécent sur son bateau, et, cela sautait aux yeux, ces voyageuses n'étaient pas de la première vertu. Comme il fallait s'y attendre, ses ordres furent violés maintes fois durant le trajet. Les hommes regrettaient la compagnie féminine et elles, humbles prostituées lancées à l'aventure, n'avaient pas un sou en poche. Les vaches et les porcs, bien attachés dans de petits enclos du pont inférieur, devaient pourvoir en lait frais et en viande toutes les personnes à bord. Le régime de base était constitué principalement de haricots noirs, de biscuits durs et noirs, de viande séchée et salée, et de l'éventuel produit de la pêche.

Pour compenser une telle frugalité, les passagers les plus argentés amenaient leurs propres provisions, principalement du vin et du tabac ; la majorité supportait la faim. Deux chats circulaient librement pour chasser les rats qui, sans cela, se seraient reproduits de façon anarchique durant les deux mois de la traversée. Le troisième voyageait avec Eliza.

Dans le ventre de YEmilia s'entassaient les équipages nombreux et variés des voyageurs ainsi que la marchandise destinée au commerce en Californie, le tout disposé de façon à tirer le meilleur parti de l'espace réduit. On ne touchait à rien de tout cela jusqu'à la destination finale, et personne n'entrait dans les soutes à l'exception du cuisinier, le seul autorisé à y pénétrer pour chercher les aliments sèches, sévèrement rationnés. Tao Chi'en gardait les clés accrochées

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Fille du destin

à sa ceinture et répondait personnellement devant le capitaine du contenu de la cale. Dans l'endroit le plus profond et le plus sombre de cette cale, dans une cavité de deux mètres carrés, se trouvait Eliza. Les murs de son antre étaient couverts jusqu'au plafond de malles et de caisses de marchandises, un sac lui servait de lit et, pour toute lumière, elle avait un morceau de bougie. Elle disposait d'une écuelle pour ses repas, d'un pot à eau et d'un vase pour ses besoins. Elle pouvait faire quelques pas et s'étirer entre les caisses, et aussi crier et pleurer à satiété parce que le choc des vagues contre la coque étouffait sa voix. Son unique contact avec le monde extérieur était Tao Chi'en, qui descendait sous divers prétextes pour lui apporter à manger et vider le vase. Pour toute compagnie elle avait le chat, enfermé dans la remise pour s'occuper des rats, mais lors des effroyables semaines de navigation, le pauvre animal devint fou et Tao Chi'en, pris de pitié, dut se résoudre à lui trancher le cou avec son couteau.

Eliza avait pénétré dans le bateau enfermée dans un sac, porté par un des arrimeurs qui avaient monté à bord la marchandise et l'équipage. Jamais elle ne sut comment Tao Chi'en s'était arrangé pour obtenir la complicité

de l'homme et déjouer la surveillance du capitaine et du pilote, lesquels annotaient sur un livre tout ce qui entrait. Elle s'était échappée quelques heures auparavant en imaginant un subterfuge compliqué, qui avait consisté

à falsifier une invitation écrite de la famille del Valle pour aller passer quelques jours dans leur propriété. L'idée n'était pas insensée. A plusieurs occasions, les filles d'AgustÔn del Valle l'avaient invitée à la campagne, et Miss Rosé y avait consenti, la faisant accompagner par Marna Fresia. Elle prit congé de Jeremy, de Miss Rosé et de son oncle John avec une légèreté feinte, sentant dans sa poitrine le poids d'un rocher. Elle les vit assis autour de la table du petit déjeuner, lisant des journaux anglais, ignorant totalement ses plans, et une douloureuse incertitude faillit la faire

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reculer. Ils étaient sa seule famille, ils représentaient la sécurité et le bien-être, mais elle avait dépassé la frontière de la décence, et un retour en arrière était inenvisageable. Les Sommers l'avaient éduquée selon des règles strictes et une faute aussi grave salissait leur nom. La réputation de la famille serait entachée par sa fuite, mais au moins existerait-il un doute : ils pourraient toujours dire qu'elle était morte. quelle que soit l'explication qu'ils donneraient, elle ne serait pas là pour les voir supporter la honte. L'odyssée de la recherche de son amant lui semblait être la seule issue possible, mais au moment des adieux silencieux, assaillie par une énorme tristesse, elle faillit fondre en larmes et tout confesser. Alors la dernière image de Joaquin Andieta, le soir de son départ, lui revint en mémoire avec une atroce précision pour lui rappeler son devoir d'amour. Elle remonta quelques mèches de cheveux, coiffa son chapeau de paille italien et sortit en disant au revoir d'un geste de la main.

Elle avait sa valise préparée par Miss Rosé avec ses plus beaux vêtements d'été, un peu d'argent subtilisé dans la chambre de Jeremy Sommers et les bijoux de son trousseau. Elle avait été tentée de mettre également la main sur ceux de Miss Rosé, mais au dernier moment, le respect pour cette femme qui lui avait servi de mère fut le plus fort. Dans sa chambre, à

l'intérieur du coffre vide, elle avait laissé une brève note, remerciant pour tout ce qu'elle avait reçu, et répétant combien elle les aimait. Elle termina en confessant son larcin pour laver les domestiques de tout soupçon. Mania Fresia avait mis dans sa valise ses bottes les plus solides, ainsi que ses cahiers et les lettres d'amour de Joaquin Andieta. Elle emportait, de plus, une lourde capeline en laine de Castille, cadeau de son oncle John. Elles sortirent sans se faire remarquer. Le cocher les laissa devant la maison de la famille del Valle et, sans attendre que la porte s'ouvrît, il disparut. Marna Fresia et Eliza se 170

Fille du destin

dirigèrent vers le port pour retrouver Tao Chi'en à l'endroit et à l'heure convenus.

L'homme les attendait. Il prit la valise des mains de Marna Fresia et fit signe à Eliza de le suivre. La jeune fille et sa nounou s'embrassèrent longuement. Elles étaient certaines de ne jamais se revoir, mais aucune des deux ne versa de larmes.

- que vas-tu dire à Miss Rosé, mamita ?

- Rien. Je m'en vais tout de suite chez moi, dans le Sud, o˘ personne ne me retrouvera.

- Merci, mamita. Je ne t'oublierai jamais...

- Moi je vais prier pour que tout aille bien, ma petite, furent les dernières paroles qu'entendit Eliza des lèvres de Mama Fresia, avant d'entrer dans une cabane de pêcheur sur les pas du cuisinier chinois.

Dans la sombre pièce tout en bois et sans fenêtres, qui sentait les filets humides, dont l'unique aération venait de la porte, Tao Chi'en remit à

Eliza des pantalons amples et un blouson très usé, lui indiquant de les passer. Il ne fit aucun geste pour sortir ou se retourner, par discrétion.

Eliza hésita, elle ne s'était jamais déshabillée devant un homme, Joaquin Andieta excepté ; Tao Chi'en ne perçut pas sa confusion car le sens de l'intimité lui était étranger. Le corps et ses fonctions lui paraissaient des choses naturelles et, pour lui, la pudeur, plus qu'une vertu, était un inconvénient. Elle comprit que le moment n'était pas aux scrupules, le bateau partait au matin et les canots effectuaient les derniers transports de marchandises. Elle enleva son petit chapeau de paille, déboutonna ses bottines en cuir et sa robe, défit les rubans de ses jupons et, morte de honte, elle fit signe au Chinois de l'aider à délacer son corset. A mesure que ses affaires de petite fille anglaise s'entassaient par terre, elle perdait un à un les contacts avec la réalité connue et entrait, inexorablement, dans l'étrange illusion que serait sa vie durant les années à venir. Elle eut clairement la sensation de commencer une autre histoire o˘ elle était, tout à la fois, la protagoniste et la narratrice.

Le quatrième Fils

Tao Chi'en n'avait pas toujours porté ce nom. En fait, il n'eut un nom qu'à

partir de l'‚ge de onze ans, ses parents étaient trop pauvres pour s'occuper de ce genre de détail : il s'appelait simplement le quatrième Fils. Il était né neuf ans avant Eliza, dans un hameau de la province de Kuangtung, à un jour et demi de marche de la ville de Canton. Il venait d'une famille de guérisseurs. Durant des générations, les hommes de son sang se transmirent, de père en fils, leurs connaissances sur les plantes médicinales, sur l'art d'extirper les mauvaises humeurs, sur les rituels magiques pour éloigner les démons et sur la faculté de régler l'énergie, qi. L'année o˘ naquit le quatrième Fils, la famille, qui se trouvait dans une très grande misère, avait peu à peu perdu ses terres au profit des prêteurs sur gages et des filous. Les officiers de l'Empire percevaient les impôts, gardaient l'argent et instauraient ensuite de nouveaux tributs pour couvrir leurs vols, tout en pratiquant pots-de-vin et chantages. La famille du quatrième Fils, comme la majorité des paysans, ne pouvait pas les payer.

S'ils parvenaient à préserver de la rapacité des mandarins quelque argent de leurs maigres revenus, ils le perdaient aussitôt au jeu, une des rares distractions à la portée des pauvres. On pouvait parier sur des courses de crapauds et de sauterelles, des combats de cafards, au fan tan, et bien d'autres jeux populaires.

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Fille du destin

Le quatrième Fils était un enfant gai, riant pour un rien, et qui possédait une énorme capacité d'attention et la soif d'apprendre. A sept ans, il savait que le talent d'un bon guérisseur consistait à préserver l'équilibre entre le yin et le yang, à neuf ans il connaissait les propriétés des plantes de la région et pouvait aider son père et ses frères aînés dans la rébarbative préparation des empl‚tres, pommades, toniques, baumes, potions, poudres et autres pilules de la pharmacopée paysanne. Son père et le Premier Fils se déplaçaient à pied de village en village pour offrir soins et remèdes, tandis que le Deuxième et le Troisième cultivaient un misérable lopin de terre, unique bien de la famille. Le quatrième Fils avait pour mission de ramasser des plantes, et il aimait le faire, car cela lui permettait de vagabonder aux alentours sans surveillance, inventant des jeux et imitant les chants d'oiseaux. Parfois, s'il lui restait des forces après avoir accompli les innombrables t‚ches ménagères, sa mère l'accompagnait, car en tant que femme, elle ne pouvait pas travailler la terre sans s'attirer les moqueries des voisins. Ils avaient survécu tant bien que mal, chaque fois plus endettés, jusqu'à cette fatale année 1834 o˘

les pires démons s'abattirent sur la famille. D'abord, une bassine d'eau bouillante se renversa sur la petite súur, à peine ‚gée de deux ans, la br˚lant de la tête aux pieds. On appliqua du blanc d'úuf sur ses br˚lures, puis on la traita avec certaines herbes appropriées ; cependant, en moins de trois jours la fillette s'épuisa de souffrir et mourut. La mère ne s'en remit pas. Elle avait perdu d'autres enfants en bas ‚ge et chacun d'eux lui avait laissé une blessure à l'‚me. Mais l'accident de la petite la jeta au-delà de ce qu'elle pouvait supporter. Sa santé se mit à décliner à vue d'úil, elle devint chaque jour plus maigre, la peau verd‚tre et les os cassants, sans que les breuvages de son mari parviennent à ralentir l'inexorable développement de sa mystérieuse maladie. Un matin, on la trouva toute raide, avec un sourire de soulagement et les yeux en Le quatrième Fils

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paix, parce qu'elle allait enfin retrouver ses enfants morts. Les rites funéraires furent très simples puisqu'il s'agissait d'une femme. Ils ne purent se payer les services d'un moine, et n'avaient pas de riz à offrir aux parents et voisins lors de la cérémonie, mais du moins s'assurèrent-ils que son esprit n'irait pas se réfugier sur le toit, dans le puits ou les trous de rats, d'o˘ il pouvait plus tard sortir pour venir les hanter. Sans la mère, qui, gr‚ce à ses efforts et sa patience à toute épreuve, avait maintenu la famille unie, il fut impossible de mettre un frein à la calamité. Ce fut une année de typhons, de mauvaises récoltes et de famine, le vaste territoire de la Chine se peupla de miséreux et de bandits. La fillette de sept ans qui restait dans la famille fut vendue à un agent et on n'entendit plus parler d'elle. Le Premier Fils, destiné à remplacer le père dans sa charge de médecin ambulant, fut mordu par un chien enragé et mourut peu après, le corps raidi comme un arc et l'écume à la bouche. Les Deuxième et Troisième Fils étaient déjà en ‚ge de travailler, et c'est sur eux que retomba la t‚che de s'occuper de leur père, d'accomplir les rites funéraires à sa mort et d'honorer sa mémoire et celle de leurs ancêtres m

‚les sur cinq générations. Le quatrième Fils n'était pas particulièrement utile et on n'avait pas non plus de quoi le nourrir, de sorte que son père le vendit pour dix années de servitude à des commerçants qui passaient en caravane aux abords du hameau. L'enfant avait onze ans.

Gr‚ce à l'un de ces événements fortuits qui lui feraient souvent changer de direction, ce temps d'esclavage, qui aurait pu être un enfer pour l'enfant, fut en réalité moins pénible que les années passées sous le toit paternel.

Deux mules traînaient une charrette sur laquelle se trouvait le chargement le plus lourd de la caravane. Un énervant grincement accompagnait chaque tour des roues, volontairement non graissées pour éloigner les démons. Afin d'éviter qu'il ne s'échappe, ils avaient attaché par une 174

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corde à l'une des bêtes le quatrième Fils, qui pleurait à chaudes larmes depuis qu'on l'avait séparé de son père et de ses frères. Pieds nus et assoiffé, portant le sac de ses maigres affaires dans le dos, il avait vu disparaître les toits de son hameau et le paysage familier. La vie dans cette hutte était la seule qu'il connaissait, et elle n'avait pas été

mauvaise, ses parents le traitaient avec douceur, sa mère lui racontait des histoires, et tout prétexte était bon pour rire et festoyer, même aux époques de grande pauvreté. Il trottait derrière la mule, convaincu que chaque pas le faisait pénétrer plus avant dans le territoire des esprits malins, et il craignait que les grincements des roues et les clochettes accrochées à la charrette fussent insuffisants pour le protéger. Il comprenait à peine le dialecte des voyageurs, mais les quelques mots saisis au vol provoquaient dans tout son corps une frayeur terrible. Ils parlaient des innombrables génies mécontents qui erraient dans la région, ‚mes perdues des morts qui n'avaient pas reçu de sépulture appropriée. La famine, le typhus et le choléra avaient parsemé la région de cadavres ; il ne restait pas suffisamment de vivants pour honorer autant de trépassés.

Par chance, les spectres et les démons avaient la réputation d'être maladroits : ils ne savaient pas tourner à angle droit et se laissaient facilement distraire quand on leur offrait de la nourriture ou des cadeaux en papier. Parfois, cependant, rien ne parvenait à les éloigner et ils pouvaient se matérialiser, prêts à gagner leur liberté en assassinant les étrangers ou en s'introduisant dans leur corps, les obligeant à accomplir d'inimaginables forfaits. Ils marchaient depuis quelques heures déjà. La chaleur estivale et la soif étaient intenses, le garçon trébuchait tous les deux pas et ses impatients nouveaux maîtres le pressaient sans véritable méchanceté à coups de trique dans les jambes. quand le soleil se fut couché, ils décidèrent de s'arrêter et de camper. Ils soulagèrent les animaux de leur charge, allumèrent un feu, préparèrent du thé et se divi-Le quatrième Fils

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sèrent en petits groupes pour jouer au fan tan et au mah jong. quelqu'un finit par se souvenir du quatrième Fils et lui apporta une écuelle de riz et un verre de thé, que ce dernier engloutit avec la voracité accumulée par des mois et des mois de faim. Sur ce, des hurlements se firent entendre et aussitôt ils se trouvèrent enveloppés par un nuage de poussière. Les cris des assaillants vinrent s'ajouter à ceux des voyageurs et, terrorisé, le garçon se glissa sous la charrette, autant que la corde à laquelle il était attaché pouvait le lui permettre. Il ne s'agissait pas d'une légion infernale, comme on le sut immédiatement, mais d'une bande de brigands qui, narguant les soldats impériaux inefficaces, sillonnaient les chemins en ces temps de grand désespoir. Une fois remis de leur première surprise, les marchands empoignèrent leurs armes et affrontèrent les hors-la-loi dans une confusion de cris, de menaces et de coups de feu qui dura à peine quelques minutes. Lorsque la poussière se fut dissipée, l'un des bandits avait pris la fuite et les deux autres gisaient à terre, blessés à mort. Ils découvrirent leur visage et constatèrent qu'il s'agissait d'adolescents couverts de guenilles et armés de gourdins et de lances primitives. Alors ils les décapitèrent sur-le-champ pour qu'ils souffrent de l'humiliation de quitter ce monde brisés, et non entiers comme à leur naissance, puis ils plantèrent les têtes sur des pics de chaque côté du chemin. quand tout le monde eut retrouvé ses esprits, on s'aperçut qu'un membre de la caravane se tordait à terre, grièvement blessé à la cuisse par un coup de lance. Le quatrième Fils, qui était resté paralysé de terreur sous la charrette, sortit en rampant de sa cachette et demanda respectueusement la permission aux honorables commerçants de s'occuper du blessé. A défaut d'autre solution, ils l'y autorisèrent. Il demanda du thé pour nettoyer le sang, puis il ouvrit son sac et en tira un flacon contenant du bai yao. Il appliqua cette p‚te blanche sur la blessure, banda la jambe en serrant fort, et annonça sans la moindre hésitation

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qu'en moins de trois jours la blessure aurait cicatrisé. Il en fut ainsi.

Cet incident lui évita de passer les dix années suivantes à travailler comme esclave et d'être plus mal traité qu'un chien car, voyant ses aptitudes, les commerçants le vendirent, à Canton, à un médecin traditionnel et maître d'acupuncture renommé - un zhong yi - qui avait besoin d'un apprenti. Au côté de ce sage, le quatrième Fils put acquérir les connaissances qu'il n'aurait jamais obtenues auprès de son rustre père.

Le vieux maître était un homme placide, avec un visage lisse de lune, une voix lente et des mains osseuses et sensibles, ses meilleurs instruments.

La première chose qu'il fit avec son serviteur, ce fut de lui donner un nom. Il consulta les livres d'astrologie et de divination pour vérifier le nom qui correspondait au jeune garçon : Tao. Le mot avait plusieurs significations, telles que voie, direction, sens et harmonie, mais surtout il représentait le voyage de la vie. Le maître lui donna son propre nom de famille.

- Tu t'appelleras Tao Chi'en. Ce nom t'initie aux voies de la médecine. Ton destin sera de soulager la douleur d'autrui et d'atteindre la sagesse. Tu seras un zhong yi, comme moi.

Tao Chi:en... Le jeune apprenti reçut son nom avec grand plaisir. Il baisa les mains de son maître et sourit pour la première fois depuis qu'il avait quitté son foyer. L'élan de gaieté, qui jadis le faisait danser de joie sans motif apparent, se remit à palpiter dans sa poitrine, et son sourire ne le quitta de plusieurs semaines. Il arpentait la maison en sautillant, savourant son nom avec gourmandise, comme un caramel dans la bouche, le répétant à voix haute et y rêvant, jusqu'à s'identifier pleinement à lui.

Son maître, suivant Confucius pour les aspects pratiques, et Bouddha pour ce qui concernait l'idéologie, lui apprit avec fermeté, mais grande douceur, la discipline qui le conduirait à faire de lui un bon médecin.

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- Si je parviens à t'enseigner tout ce que je souhaite, un jour tu deviendras un homme éclairé, lui dit-il.

Il affirmait que les rites et les cérémonies étaient aussi nécessaires que les règles de la bonne éducation et le respect des hiérarchies. Il disait que la connaissance sans la sagesse ne servait pas à grand-chose : il n'est pas de sagesse sans spiritualité, et la véritable spiritualité est de toujours se mettre au service d'autrui. Comme il l'expliqua à de nombreuses reprises, l'essence d'un bon médecin consiste en sa capacité de compassion et en son sens de l'éthique, sans lesquels l'art sacré de la guérison dégénère en vulgaire charlatanerie. Le sourire facile de son apprenti lui plaisait.

- Tu as une belle avance sur le chemin de la sagesse, Tao. Le sage est toujours gai, soutenait-il.

Toute l'année Tao Chi'en se levait à l'aube, comme n'importe quel étudiant, pour faire une heure de méditation, chanter des cantiques et dire des prières. Il n'avait qu'un seul jour de repos, pour la célébration du Nouvel An ; travailler et étudier étaient ses seules occupations. Avant tout, il lui fallut dominer à la perfection le chinois écrit, moyen officiel de communication dans cet immense territoire aux centaines de peuples et de langues. Son maître était inflexible quant à la beauté et à la précision de la calligraphie, qui distinguait l'homme raffiné de l'homme vulgaire. Il tenait aussi à développer chez Tao Chi'en la sensibilité artistique qui, selon lui, caractérisait l'être supérieur. Comme tout Chinois civilisé, il éprouvait un mépris total pour la guerre, et se sentait porté, en revanche, vers la musique, la peinture et la littérature. A son côté, Tao Chi'en apprit à apprécier la dentelle délicate d'une toile d'araignée perlée de gouttes de rosée à la lueur de l'aurore, et à exprimer son plaisir dans des poèmes inspirés, servis par une élégante calligraphie. Selon l'opinion du maître, il était une chose pire que de ne pas composer de poésie, c'était de la composer mal.

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Dans cette maison, le garçon assista à de fréquentes réunions o˘ les invités créaient des vers sur l'inspiration du moment, et admiraient le jardin, tandis que lui servait le thé et écoutait, émerveillé. On pouvait atteindre l'immortalité en écrivant un livre, surtout de poésie, disait le maître, qui en avait écrit plusieurs. Aux connaissances pratiques extrêmement simples que Tao Chi'en avait acquises en voyant travailler son père, il ajouta l'impressionnante masse théorique de la médecine chinoise ancestrale. Le jeune garçon apprit que le corps humain était composé de cinq éléments, bois, feu, terre, métal et eau, qui étaient associés aux cinq planètes, aux cinq conditions atmosphériques, aux cinq couleurs et aux cinq notes. A travers l'utilisation adéquate des plantes médicinales, acupuncture et ventouses, un bon médecin pouvait prévenir et guérir divers maux, et contrôler l'énergie masculine, active et légère, et l'énergie féminine, passive et obscure -yin etyang. Cependant, le but de cet art n'était pas tant d'éliminer les maladies que de préserver l'harmonie. " Tu dois choisir tes aliments, orienter ton lit et conduire ta méditation selon la saison de l'année et la direction du vent. Ainsi tu seras toujours en résonance avec l'univers ", lui conseillait le maître. '

Le zhong yi était satisfait de son sort, bien que le manque de descendants pes‚t comme une ombre sur la sérénité de son esprit. Il n'avait pas eu d'enfant, malgré les herbes miraculeuses ingurgitées régulièrement durant sa vie entière pour se nettoyer le sang et fortifier son membre, et malgré

les remèdes et les incantations dont avaient bénéficié ses deux épouses, mortes à la fleur de l'‚ge, ainsi que les nombreuses concubines qui avaient suivi. Il devait accepter en toute humilité que la faute ne vînt pas des femmes dévouées, mais de l'apathie de sa liqueur virile. Aucun des remèdes qu'il avait utilisés pour aider les autres n'avait donné de résultat sur lui, et il avait fini par se résigner au fait, indéniable, que ses reins étaient secs. Il cessa de punir ses femmes avec des Le quatrième Fils

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exigences inutiles et il en jouit pleinement, conformément aux préceptes des superbes livres de l'oreiller de sa collection. Cependant, le vieil homme s'était éloigné de ces plaisirs depuis longtemps, plus désireux d'acquérir de nouvelles connaissances et d'explorer l'étroit sentier de la sagesse ; il s'était séparé une à une de ses concubines, dont la présence le distrayait de ses recherches intellectuelles. Il n'avait pas besoin d'avoir sous ses yeux une jeune fille pour la décrire dans des poèmes élevés, le souvenir lui suffisait. Il avait également fait une croix sur des enfants qu'il n'aurait pas, mais il devait songer à l'avenir. qui l'aiderait pendant la dernière étape et à l'heure de sa mort ? qui nettoierait sa tombe et vénérerait sa mémoire ? Il avait formé plusieurs apprentis, et avec chacun d'eux il avait nourri la secrète ambition de l'adopter, mais aucun ne fut digne d'un tel honneur. Tao Chi'en n'était ni plus intelligent ni plus intuitif que les autres, mais il avait une obsession d'apprendre que le maître reconnut aussitôt, car identique à la sienne. De plus, c'était un garçon doux et amusant, on s'y attachait facilement. Durant les années qu'ils partagèrent, il se prit d'une telle affection pour lui qu'il se demandait souvent comment il se faisait qu'il ne f˚t pas un fils de son sang. Cependant, l'estime qu'il avait pour son apprenti ne l'aveuglait pas, l'expérience montrait que les changements au cours de l'adolescence étaient habituellement très profonds, et il ne pouvait prédire quel genre d'homme il deviendrait. Comme dit le proverbe chinois : " Si tu es brillant jeune, cela ne signifie pas que tu seras utile adulte. " II craignait de se tromper à nouveau, comme cela lui était arrivé par le passé, et préférait attendre patiemment que la vraie nature du garçon se révèle. Entre-temps, il le guiderait, comme il le faisait avec les jeunes arbres de son jardin, pour les aider à pousser droit. Au moins celui-là apprend vite, pensait le vieux médecin, calculant combien d'années il lui restait à vivre. D'après les signes astraux et l'observation minu-180

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tieuse de son propre corps, il n'aurait pas le temps de former un nouvel apprenti.

Très vite, Tao Chi'en sut faire son choix de produits au marché et chez les herboristes - marchandant, bien entendu -, et il put préparer les remèdes sans se faire aider. Observant le médecin à son travail, il parvint à

connaître les mécanismes compliqués de l'organisme humain, les procédés pour soulager les fièvres et les tempéraments fougueux, pour réchauffer ceux qui souffraient du froid qui précède la mort, solliciter le sperme chez les stériles et apaiser ceux que des éjaculations répétées épuisaient.

Il faisait de longues excursions dans la campagne pour ramasser les meilleures plantes, parvenues à leur point d'efficacité maximale, qu'il transportait ensuite enveloppées dans des linges humides pour les maintenir au frais durant le chemin du retour. quand il eut quatorze ans, son maître, le considérant m˚r pour exercer, l'envoya régulièrement s'occuper des prostituées, avec l'ordre formel de s'abstenir de tout commerce avec elles, car comme il pouvait le constater en les examinant, elles portaient la mort sur leur corps.

- Les maladies des bordels tuent plus de gens que l'opium et le typhus.

Mais si tu t'en tiens à tes obligations et que tu apprends à un bon rythme, le moment venu je t'achèterai une jeune fille vierge, lui promit le maître.

Tao Chi'en avait souffert de la faim enfant, mais son corps s'étira jusqu'à

une hauteur jamais atteinte par aucun membre de sa famille. A quatorze ans, il ne ressentait aucune attirance pour les filles que l'on payait, juste une curiosité scientifique. Elles étaient si différentes de lui, elles vivaient dans un monde si lointain et secret qu'il ne pouvait les considérer comme vraiment humaines. Plus tard, quand l'assaut subit de sa nature lui fit voir des étoiles, et qu'il allait comme un possédé, trébuchant contre son ombre, son précepteur regretta de s'être séparé de ses concubines. Rien n'éloignait autant un bon étudiant de ses responsabilités que l'explosion des

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forces viriles. Une femme l'apaiserait et pourrait, en passant, lui donner des connaissances pratiques, mais comme l'idée d'en acheter une lui paraissait délicate - il se trouvait à l'aise dans son univers uniquement masculin -, il obligeait Tao à prendre des infusions pour calmer ses ardeurs. Le zhong yi ne se souvenait pas de l'ouragan des passions charnelles et, avec la meilleure intention du monde, il faisait lire à son élève les livres de l'oreiller de sa bibliothèque comme complément à son éducation, sans penser à l'excitation qu'ils provoquaient sur le pauvre garçon. Il lui faisait mémoriser chacune des deux cent vingt-deux positions de l'amour avec leurs noms poétiques, et le garçon devait les identifier sans hésiter dans les illustrations raffinées desdits livres, ce qui était pour lui une grande distraction.

Tao Chi'en se familiarisa avec Canton comme, jadis, il s'était familiarisé

avec son hameau. Il aimait cette ville ancienne entourée de murailles, chaotique, avec ses rues tortueuses et ses canaux, o˘ les palais et les baraques se côtoyaient dans une totale promiscuité. Certaines personnes vivaient et mouraient dans des bateaux sur le fleuve, sans jamais descendre sur la terre ferme. Il s'habitua au climat humide et chaud du long été

balayé par les typhons, mais agréable en hiver, d'octobre à mars. Canton était fermé aux étrangers, cependant des pirates faisaient parfois leur apparition, arborant des bannières d'autres nations. Il existait quelques étals de commerces o˘ les étrangers pouvaient échanger des marchandises, de novembre à mai seulement, mais il y avait tant d'impôts, de règlements et d'obstacles que les commerçants internationaux préféraient s'établir à

Macao. Tôt le matin, quand Tao Chi'en partait au marché, il trouvait des nouveau-nés de sexe féminin abandonnés dans les rues ou flottant sur les canaux, souvent à moitié mangés par des chiens et des rats. Personne n'en voulait, on s'en débarrassait. Pourquoi nourrir une fille qui ne valait rien et dont le destin était de servir la famille de son 182

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mari ? " Mieux vaut un fils difforme qu'une douzaine de filles sages comme Bouddha ", disait le dicton populaire. De toute façon, il y avait trop d'enfants, il en naissait autant que des souris. Bordels et fumeries d'opium proliféraient un peu partout. Canton était une ville populeuse, riche et gaie, remplie de temples, de restaurants et de maisons de jeu, o˘

l'on festoyait bruyamment. Même les ch‚timents et les exécutions étaient l'occasion de fêtes. Des foules se rassemblaient pour encourager les bourreaux, parés de leurs tabliers tachés de sang et de leurs collections de couteaux effilés, coupant les têtes d'un coup net et précis. La justice était rendue de façon expéditive et simple, sans recours possible ni cruauté superflue, sauf dans le cas de trahison envers l'empereur, le pire de tous les crimes, que l'on payait par une mort lente et la relégation de toute la famille, réduite à l'esclavage. Les fautes mineures étaient punies par des coups de fouet ou par un carcan de bois serré autour du cou des coupables pendant plusieurs jours, de sorte qu'ils ne puissent se reposer ni se toucher la tête avec les mains, pour manger ou se gratter. Sur les places et les marchés se produisaient les conteurs d'histoires qui, comme les moines mendiants, se déplaçaient à travers le pays en préservant une tradition orale millénaire. Les jongleurs, acrobates, charmeurs de serpents, travestis, musiciens itinérants, magiciens et contorsionnistes se donnaient rendez-vous dans la rue, tandis que tout autour fourmillait le commerce de la soie, du thé, du jade, des épices, de l'or, des carapaces de tortue, de la porcelaine, de l'ivoire et des pierres précieuses. Les légumes, les fruits et les viandes s'étalaient dans un mélange confus : choux pommés et tendres pousses de bambou côtoyaient des cages à chats, à

chiens et à carcajous que le boucher tuait et écorchait d'un seul geste à

la demande du client. Il y avait de longues ruelles uniquement réservées aux oiseaux, car chaque maison possédait des oiseaux et des cages, des plus simples jusqu'à celles fabriquées avec

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le bois le plus précieux incrusté d'argent et de nacre. D'autres coins du marché étaient réservés aux poissons exotiques, qui portaient chance. Tao Chi'en, toujours curieux, s'amusait à observer et se faisait des amis, et ensuite il devait courir pour faire ses achats dans le secteur o˘ l'on vendait la matière première dont il avait besoin. Il pouvait l'identifier les yeux fermés par l'odeur pénétrante d'épices, de plantes et d'écorces médicinales. Les serpents desséchés s'empilaient, enroulés comme des écheveaux poussiéreux ; des crapauds, des salamandres et d'étranges animaux marins pendaient à une corde, comme des colliers ; des grillons et de grands scarabées à la dure carapace phosphorescente languissaient dans des boîtes ; des singes de toutes races attendaient leur tour de mourir ; des pattes d'ours et d'orang-outang, des cornes d'antilope et de rhinocéros, des yeux de tigre, des ailerons de requin et des griffes de mystérieux oiseaux nocturnes, tout cela s'achetait au poids.

Pour Tao Chi'en, les premières années à Canton se passèrent à étudier, travailler et servir son vieux précepteur, qu'il finit par estimer comme un grand-père. Ce furent des années heureuses. Le souvenir de sa propre famille s'évanouit et il finit par oublier le visage de son père et de ses frères, mais pas celui de sa mère, car elle lui apparaissait régulièrement.

L'étude ne fut bientôt plus pour lui un travail, elle devint une passion.

Chaque fois qu'il apprenait quelque chose de nouveau, il volait vers son maître pour lui raconter précipitamment la découverte. " Plus tu apprendras, plus tu sauras combien tu en sais peu ", riait le vieil homme.

Sur sa propre initiative, Tao Chi'en décida de dominer le mandarin et le cantonais, car il trouvait le dialecte de son hameau très limité. Il assimilait les connaissances de son maître à une telle vitesse que le vieil homme l'accusait, en plaisantant, de lui voler aussi ses rêves, mais sa propre passion pour l'enseignement le rendait généreux. Il partagea avec le jeune garçon tout ce

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que ce dernier voulut vérifier, non seulement en matière de médecine, mais aussi dans d'autres domaines de son vaste savoir et de sa culture raffinée.

Bon par nature, il était sévère, en revanche, dans ses appréciations et exigeant dans l'effort car, comme il disait, " il me reste peu de temps à

vivre et, dans l'autre monde, je ne peux emporter ce que je sais, quelqu'un doit l'utiliser après ma mort ". Il le mettait en garde cependant contre la voracité des connaissances, qui pouvait emprisonner un homme, comme la gourmandise ou la luxure. " Le sage ne désire rien, ne juge pas, ne fait pas de projets, conserve son esprit ouvert et son cúur en paix ", soutenait-il. Il le reprenait avec une telle tristesse quand il se trompait que Tao Chi'en aurait préféré des coups de fouet, mais cette pratique répugnait au tempérament du zhong yi, qui ne voulait pas que la colère guid

‚t ses actions. Les seules fois o˘ il le frappa d'une façon cérémonieuse, avec une baguette en bambou, sans colère mais avec une ferme volonté

didactique, ce fut quand il eut la certitude, preuves à l'appui, que son apprenti avait cédé à la tentation du jeu ou payé pour une femme. Tao Chi'en avait pris l'habitude de falsifier les comptes du marché pour aller parier dans les maisons de jeu, dont il ne pouvait éviter l'attraction, ou pour trouver une consolation, à prix étudiant, dans les bras de l'une de ses patientes de bordel. Son maître le démasquait rapidement car, s'il perdait au jeu, il ne pouvait expliquer o˘ était passé l'argent, et s'il gagnait, il lui était impossible de dissimuler son euphorie. quant aux femmes, il les sentait sur la peau du garçon.

- Enlève ta chemise, je dois te donner des coups de baguette, à voir si tu finis par comprendre, mon petit. Combien de fois je t'ai dit que les pires maux de la Chine sont le jeu et le bordel ? Dans le premier, les hommes perdent le fruit de leur travail et, dans le second, ils perdent la santé

et la vie. Tu ne seras jamais un bon médecin ni un bon poète avec de pareils vices.

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Tao Chi'en avait seize ans en 1839, quand éclata la Guerre de l'Opium entre la Chine et la Grande-Bretagne. A cette époque, le pays était infesté de mendiants. Des masses humaines abandonnaient les campagnes et surgissaient avec leurs haillons et leurs pustules dans les villes, d'o˘ elles étaient chassées sans ménagement, et elles erraient comme des bandes de chiens faméliques sur les chemins de l'Empire. Des bandes de hors-la-loi et de rebelles se battaient contre les troupes du gouvernement dans une interminable guerre d'embuscades. C'était une époque de destructions et de pillages. A la tête des p‚les armées impériales, les officiers corrompus, qui recevaient de Pékin des ordres contradictoires, ne purent faire face à

la flotte navale anglaise, puissante et bien disciplinée. Ils ne pouvaient compter sur l'appui populaire car les paysans étaient fatigués de voir leurs champs détruits, leurs villages incendiés et leurs filles violées par la soldatesque. Après quatre ans de lutte, la Chine dut accepter une humiliante défaite et payer l'équivalent de vingt et un millions de dollars aux vainqueurs, leur remettre Hong Kong et leur céder le droit d'établir des " concessions ", quartiers résidentiels régis par des lois d'extraterri-torialité. C'est là que vivaient tous les étrangers, avec une police, des services, un gouvernement et des lois propres, protégés par leurs troupes. C'étaient de vraies nations étrangères à l'intérieur du territoire chinois, d'o˘ les Européens contrôlaient le commerce, principalement celui de l'opium. Ces derniers n'entrèrent dans Canton que cinq ans plus tard mais, constatant la dégradante déroute de son vénéré

empereur, et voyant l'économie et le moral de sa patrie s'effondrer, le maître d'acupuncture se dit qu'il n'avait plus aucune raison de continuer à

vivre.

Durant cette période de guerre, le vieux zhong yi sentit son cúur se briser, il perdit la sérénité si difficilement gagnée tout au long de son existence. Son détachement et sa distraction pour les choses maté-186

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rielles s'intensifièrent à un tel point que Tao Chi'en devait lui-même porter la nourriture à sa bouche, quand il passait plusieurs jours sans s'alimenter. Il délaissa ses comptes, et les créanciers commencèrent à

frapper à sa porte, mais il les ignora majestueusement, car tout ce qui concernait l'argent lui paraissait une charge honteuse dont les sages étaient naturellement exempts. Dans la confusion sénile de ces dernières années, il oublia les bonnes intentions d'adopter son apprenti et de lui trouver une femme. Il était, en vérité, tellement égaré qu'il lui arrivait de regarder Tao Chi'en d'un air perplexe, incapable de se rappeler son nom ou de le situer dans le labyrinthe des visages et des événements qui assaillaient son esprit à tort et à travers. Mais il trouva les forces nécessaires pour préparer son enterrement dans les moindres détails, car pour un Chinois illustre, l'événement le plus important de sa vie est celui de ses propres funérailles. L'idée de mettre fin à sa lassitude par une mort élégante le tracassait depuis longtemps, toutefois il attendit la fin de la guerre avec l'espoir secret et irrationnel de voir triompher les armées de l'Empire Céleste. L'arrogance des étrangers lui semblait intolérable, il éprouvait un grand mépris pour ces brutaux fan g˘ey, fantômes blancs qui ne se lavaient pas, buvaient du lait et de l'alcool, qui étaient totalement ignorants des règles élémentaires de la bonne éducation, et incapables d'honorer leurs ancêtres comme il se devait. Les accords commerciaux étaient, pour lui, une faveur octroyée par l'empereur à

ces barbares ingrats qui, au lieu de se confondre en gratitude et en remerciements, exigeaient toujours davantage. Le traité de Nankin fut le coup de gr‚ce pour le zhong yi. L'empereur et tout habitant de la Chine, jusqu'au plus humble, avaient perdu leur honneur. Comment pouvait-on retrouver sa dignité après un tel affront ?

Le vieux sage s'empoisonna en avalant de l'or. Au retour d'une de ses excursions champêtres en quête de plantes, son disciple le trouva dans le jardin,

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allongé sur des coussins de soie et vêtu de blanc, en signe de son propre deuil. A son côté se trouvaient le thé encore tiède, et l'encre du pinceau frais. Sur son petit écritoire, il y avait un vers inachevé et une libellule se profilait dans la minceur du parchemin. Tao Chi'en baisa les mains de cet homme qui lui avait tant donné, puis il passa un instant à

apprécier le dessin des ailes transparentes de l'insecte à la lumière de l'après-midi mourant, comme son maître l'aurait souhaité.

Beaucoup de monde assista aux funérailles du sage car, au cours de sa longue existence, il avait aidé des milliers de personnes à vivre sainement et à mourir sans angoisse. Les officiels et les dignitaires du gouvernement défilèrent de façon extrêmement solennelle, les hommes de lettres récitèrent leurs meilleurs poèmes et les courtisanes se présentèrent en habits de soie. Un devin détermina le jour propice pour l'enterrement et un artiste d'objets funéraires visita la maison du défunt pour faire une copie de ses biens. Ce dernier arpenta lentement la demeure sans prendre de mesures ni de notes, mais sous ses manches volumineuses il faisait, avec son ongle, des marques sur une tablette en cire. Après quoi, il construisit des miniatures en papier de la maison, avec ses différentes pièces et ses meubles, ainsi que des objets favoris du défunt, le tout devant être br˚lé

en même temps que des liasses de billets. Il devait emporter dans l'autre monde ce qu'il avait tant aimé ici-bas. Le cercueil, énorme et décoré comme un carrosse impérial, passa par les avenues de la ville, entre deux rangées de soldats en uniforme de parade, précédés de cavaliers portant des couleurs brillantes, et une bande de musiciens avec cymbales, tambours, fl˚tes, cloches, triangles métalliques et une série d'instruments à cordes.

Le tintamarre était indescriptible, comme il convenait à un défunt de cette importance. Sur sa tombe s'amoncelèrent fleurs, vêtements et nourriture ; on alluma des bougies, on br˚la de l'encens, puis on mit le feu à l'argent et aux

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Fille du destin

nombreux objets en papier. La tablette ancestrale en bois couverte d'or, et gravée au nom du maître, fut posée sur sa tombe pour recevoir l'esprit, tandis que le corps retournait à la terre. C'était au fils aîné que revenait la t‚che de reprendre la tablette, de l'emporter chez lui et de la mettre à la place d'honneur, à côté de celles des autres ancêtres masculins, mais le médecin n'avait personne qui p˚t s'acquitter de cette obligation. Tao Chi'en n'était qu'un serviteur et c'aurait été un manque absolu d'étiquette de s'offrir pour une telle t‚che. Il était tendrement ému. Dans la foule, il était le seul dont les larmes et les gémissements exprimaient une vraie douleur, mais la tablette ancestrale finit entre les mains d'un lointain neveu qui aurait l'obligation morale de placer des offrandes, et de prier devant elle, tous les quinze jours, ainsi que pour les fêtes.

Une fois les solennels rites funéraires terminés, les créanciers se jetèrent comme des chacals sur les biens du maître. Ils violèrent les textes sacrés et le laboratoire, mirent les herbes sens dessus dessous, ruinèrent les préparations médicinales, détruisirent les précieux poèmes, emportèrent les meubles et les objets d'art, piétinèrent le superbe jardin et vendirent la vieille demeure aux enchères. Peu avant, Tao Chi'en avait mis à l'abri les aiguilles d'or pour l'acupuncture, une caisse avec des instruments médicinaux et quelques remèdes essentiels, ainsi qu'un peu d'argent subtilisé au cours des dernières années, alors que son patron commençait à s'égarer dans les méandres de la sénilité. Il n'avait pas eu l'intention de voler le vénérable zhong yi, qu'il estimait comme un grand-père, mais d'utiliser cet argent pour le nourrir, car il voyait s'accumuler les dettes et craignait pour son avenir. Le suicide avait précipité les choses et Tao Chi'en se retrouva en possession de moyens inespérés.

S'approprier cet argent pouvait lui co˚ter la tête, car cela serait considéré comme un crime d'un inférieur envers un supérieur, mais il était certain que personne ne l'apprendrait, sauf l'esprit Le quatrième Fils

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du défunt, qui approuverait sans doute son geste. Ne préférerait-il pas récompenser son fidèle serviteur et disciple au lieu de rembourser une des nombreuses dettes à ses féroces créanciers ? Avec ce modeste trésor et un peu de linge propre, Tao Chi'en s'enfuit de la ville. L'idée de retourner dans son hameau natal lui traversa fugitivement l'esprit, mais il l'écarta aussitôt. Pour sa famille, il serait toujours le quatrième Fils, il devrait soumission et obéissance à ses frères aînés. Il lui faudrait travailler pour eux, accepter l'épouse qu'on lui aurait choisie et se résigner à la misère. Rien ne le réclamait dans cette direction, pas même les obligations filiales envers son père et ses aÔeux, qui retombaient sur ses frères aînés. Il devait partir loin, là o˘ le long bras de la justice chinoise ne le rattraperait pas. Il avait vingt ans, il lui en restait un pour accomplir les dix ans de servitude, et n'importe quel créancier pouvait réclamer le droit de l'utiliser comme esclave pendant cette période.

Tao Chi'en

Tao Chi'en prit un sampan pour Hong Kong, bien décidé à commencer une nouvelle vie. Maintenant il était un zhong yi, formé à la médecine traditionnelle chinoise par le meilleur maître de Canton. Il devait une éternelle reconnaissance aux esprits de ses vénérables ancêtres qui avaient redressé son karma de façon aussi glorieuse. La première chose, décida-t-il, c'était de trouver une femme, car il était largement en ‚ge de se marier, et le célibat lui pesait. L'absence de femme était un signe indéniable de pauvreté. Il caressait l'ambition d'acquérir une jeune fille délicate et possédant de jolis pieds. Ses lys dorés ne devaient pas dépasser trois ou quatre pouces de long, et être dodus et tendres au toucher, comme ceux d'un enfant de quelques mois. Il était fasciné par la façon dont les jeunes filles marchaient sur leurs pieds minuscules, avec des pas très courts et vacillants, comme si elles étaient toujours sur le point de tomber, les hanches rejetées en arrière et se balançant comme les joncs sur la berge d'un étang dans le jardin de son maître. Il détestait les pieds grands, musclés et froids, comme ceux des paysannes. Dans son hameau, il avait vu de loin quelques fillettes bandées, orgueil de leur famille qui pourrait les marier convenablement, mais c'est au contact des prostituées de Canton qu'il avait pu tenir entre ses mains une paire de ces lys dorés, qu'il avait pu s'extasier devant les petits chaussons brodés qui les recouvraient tou-192

Fille du destin

jours car, pendant des années, les os écrasés rejetaient une substance malodorante. Après les avoir touchés, il comprit que leur élégance était le fruit d'une douleur constante, ce qui leur donnait d'autant plus de prix.

Alors il apprécia à leur juste valeur les livres consacrés aux pieds féminins, que son maître collectionnait, dans lesquels étaient énumérés les cinq catégories et les dix-huit styles différents de lys dorés. Sa femme devait aussi être très jeune, car la beauté est de courte durée : elle commence vers l'‚ge de douze ans et finit peu après la vingtième année.

C'était l'explication que lui avait donnée son maître. Ce n'est pas pour rien que les héroÔnes les plus célébrées dans la littérature chinoise mouraient toujours à l'‚ge de leur plus grande beauté ; heureuses celles qui disparaissaient avant de se voir abîmées par l'‚ge, et dont on pouvait se souvenir au plus haut de leur fraîcheur. Il y avait, d'autre part, des raisons pratiques pour préférer une jeune fille nubile : elle lui donnerait des enfants m‚les, sans compter qu'il serait facile de dominer son caractère pour la rendre tout à fait soumise. Rien de plus désagréable qu'une femme criarde ; il en avait vu certaines qui crachaient par terre, giflaient leur mari et leurs enfants, même dans la rue et devant les voisins. Un tel affront de la part d'une femme était la pire des hontes pour un homme. Dans le sampan qui le conduisait lentement le long des quatre-vingt-dix miles entre Canton et Hong Kong, l'éloignant chaque minute davantage de sa vie passée, Tao Chi'en rêvait à cette jeune fille, au plaisir et aux enfants qu'elle lui donnerait. Il comptait et recomptait l'argent de sa bourse, comme si par des calculs abstraits il pouvait le faire fructifier, mais il était clair qu'il ne serait pas suffisant pour acquérir une épouse de cette qualité. Cependant, malgré l'urgence, il ne pensait pas dépenser moins et passer le restant de ses jours avec une femme affublée de grands pieds et d'un fort caractère.

L'île de Hong Kong surgit soudain sous ses yeux, Tao Chi'en

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avec son profil de montagnes et sa nature verdoyante, émergeant comme une sirène des eaux indigo de la mer de Chine. quand la légère embarcation qui le transportait eut mouillé dans le port, Tao Chi'en perçut la présence des étrangers abhorrés. Il en avait vu quelques-uns de loin, jadis, mais maintenant ils étaient si proches qu'il les aurait touchés, s'il en avait eu le courage, pour vérifier si ces êtres grands et sans aucune gr‚ce étaient réellement humains. Il découvrit avec étonnement que beaucoup de fan g˘ey avaient des cheveux roux ou jaunes, les yeux déteints et la peau rouge comme des langoustes cuites. Les femmes, très laides à son go˚t, portaient des chapeaux couronnés de plumes et de fleurs, peut-être avec l'intention de dissimuler leurs diaboliques cheveux. Ils étaient habillés d'une façon extraordinaire, avec des vêtements raides et serrés au corps ; c'était sans doute pour cela, se dit-il, qu'ils se déplaçaient comme des automates et ne saluaient pas avec d'aimables courbettes. Ils passaient, tout droits, sans voir personne, souffrant en silence de la chaleur estivale sous leurs attirails incommodes. Il y avait une douzaine de bateaux européens dans le port, au milieu de milliers d'embarcations asiatiques de toutes les tailles et toutes les couleurs. Dans la rue, il vit des voitures à cheval conduites par des hommes en uniforme, perdues entre les véhicules de transport humain, litières, palanquins, brancards, et aussi des individus portant simplement leur client sur le dos. L'odeur de poisson lui sauta au visage comme une gifle, ravivant sa faim. Avant tout, il devait trouver un local o˘ manger, toujours indiqué par de longues bandes de tissu jaune.

Tao Chi'en mangea comme un prince dans un restaurant plein de gens qui parlaient et riaient aux éclats, signe évident de satisfaction et de bonne digestion, o˘ il savoura les petits plats délicats qui, chez le bon maître d'acupuncture, étaient passés aux oubliettes. Le zhong yi avait été un gourmand durant sa vie et il se vantait d'avoir eu les meilleurs cuisi-194

Fille du destin

niers de Canton à son service, mais, ces dernières années, il ne se nourrissait plus que de thé vert et de riz accompagné de quelques verdures.

A l'époque o˘ il avait échappé à sa servitude, Tao Chi'en était maigre comme tous ceux, nombreux, qui avaient la tuberculose à Hong Kong. Ce fut son premier repas correct depuis longtemps, et l'assaut des saveurs, des parfums et des textures le mena jusqu'à l'extase. Il termina son repas en fumant une pipe avec un plaisir extrême. Il sortit, flottant et riant seul, comme un fou : de sa vie il ne s'était senti aussi enthousiaste et favorisé

par la chance. Il aspira l'air autour de lui et décida qu'il serait facile de conquérir cette ville, comme neuf ans auparavant il était parvenu à

dominer l'autre. Il partirait d'abord à la recherche du marché, puis du quartier des guérisseurs et des herboristes, o˘ il pourrait trouver à se loger et offrir ses services professionnels. Ensuite, il réfléchirait à

l'affaire de la femme aux petits pieds...

Ce même après-midi, Tao Chi'en trouva un logement au dernier étage d'une maison divisée en compartiments, qui hébergeait une famille par chambre : une véritable fourmilière. Sa chambre, un tunnel noir d'un mètre de large sur trois de long, sans fenêtre, sombre et chaud, attirait les effluves de nourriture et de vase de nuit des autres locataires, auxquels se mélangeait la puanteur typique de la saleté. Comparée à la maison raffinée de son maître, c'était comme vivre dans un trou à rat, mais il se rappelait que la hutte de ses parents était encore plus misérable. Etant célibataire, il n'avait pas besoin d'un espace plus vaste ou plus luxueux, décida-t-il, juste un coin pour poser sa natte et ranger son maigre baluchon. Plus tard, quand il se marierait, il chercherait un logement approprié o˘ il pourrait préparer ses médicaments, recevoir ses clients et se faire servir par sa femme, tradition oblige. Pour le moment, tout en cherchant quelques contacts indispensables

Tao Chi'en

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pour se remettre au travail, cet espace lui offrait à tout le moins un toit et un peu d'intimité. Il déposa ses affaires et alla prendre un bon bain, se raser et renouer sa tresse. Une fois présentable, il partit à la recherche d'une maison de jeu, bien décidé à doubler son capital le plus rapidement possible, ainsi pourrait-il se lancer sur le chemin du succès.

En moins de deux heures à parier au fan tan, Tao Chi'en perdit tout son argent, et s'il ne perdit pas également ses instruments de médecine, c'est parce qu'il n'avait pas pensé à les prendre avec lui. Le vacarme dans la salle de jeu était tellement assourdissant que les paris s'effectuaient par signes, au milieu d'une épaisse fumée de tabac. Le fan tan était un jeu très simple, il consistait en une poignée de boutons mis sous une tasse. On pariait, on comptait les boutons de quatre en quatre, et celui qui devinait combien il en restait, un, deux, trois ou aucun, gagnait. Tao Chi'en avait du mal à suivre des yeux les mains de l'homme qui plaçait les boutons et les comptait. Il eut l'impression qu'il y avait tricherie, mais l'accuser en public aurait été une offense telle que, en cas d'erreur, cela pouvait lui co˚ter la vie. A Canton, on ramassait quotidiennement des cadavres de perdants insolents aux alentours des maisons de jeu ; il ne pouvait en être autrement à Hong Kong. Il retourna dans son tunnel du dernier étage et s'allongea sur sa natte pour pleurer comme un enfant, pensant aux coups de baguette de son vieux maître. Son désespoir se prolongea jusqu'au lendemain, quand il prit nettement conscience de son impatience et de son arrogance. Cette leçon le fit alors rire franchement, convaincu que l'esprit malin de son maître était apparu pour lui apprendre quelque chose de nouveau. Il s'était réveillé dans une obscurité totale, avec les bruits de la maison et de la rue. Il était tard dans la matinée, mais pas un rayon de lumière ne pénétrait dans son cagibi. Il s'habilla à t‚tons avec ses seuls autres vêtements propres, toujours riant, prit sa mallette de médecin et gagna le marché. Dans

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Fille du destin

la zone o˘ s'alignaient les échoppes des tatoueurs, tapissées de bas en haut de pièces de tissu et de papier couverts de croquis, on pouvait choisir parmi des milliers de dessins, depuis les discrètes fleurs à

l'encre bleu indigo jusqu'aux fantastiques dragons en cinq couleurs, pouvant décorer entièrement, de leurs ailes déployées et de leur souffle de feu, le dos d'un homme robuste. Après une demi-heure de marchandage, il fit affaire avec un artiste désireux d'échanger un modeste tatouage contre une potion pour le foie. En moins de dix minutes, il lui grava sur le dos de la main droite, la main parieuse, le mot NON avec des traits simples et élégants.

- Si la potion vous fait du bien, recommandez mes services à vos amis, lui demanda Tao Chi'en.

- Si mon tatouage vous plaît, faites de même, répliqua l'artiste.

Tao Chi'en soutint toujours que ce tatouage lui avait porté chance. Sortant de la petite échoppe, il se retrouva dans le vacarme du marché et dut se frayer un passage à coups de coudes dans les étroites ruelles noires de monde. Sur le marché, comme dans celui de Canton, on ne voyait aucun étranger. Le bruit faisait penser à une cascade, les vendeurs hurlaient les mérites de leurs produits, les clients marchandaient en criant au milieu de la péroraison assourdissante des oiseaux en cage et des gémissements des animaux qui attendaient leur tour de se faire égorger. Les mauvaises odeurs provenant de la transpiration, des animaux vivants et morts, des excréments et des déchets, des épices, de l'opium, de la cuisine et de toutes sortes de produits et de créatures terrestres, aériennes et aquatiques, étaient si intenses qu'on aurait pu les palper. Ses yeux tombèrent sur une femme qui vendait des crabes. Elle les tirait vivants d'un sac, les faisait bouillir quelques minutes dans une marmite dont l'eau avait la consistance p‚teuse du fond de la mer, les retirait avec une passoire, les arrosait de sauce au soja et les offrait aux passants sur un morceau de papier. Elle avait les Tao Chi'en

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mains couvertes de verrues. Tao Chi'en négocia avec elle le déjeuner d'un mois en échange d'un traitement contre son mal.

- Ah ! Je vois que vous aimez beaucoup les crabes, dit-elle.

- Je les déteste, mais je les mangerai comme pénitence pour ne jamais oublier une certaine leçon.

- Et si au bout d'un mois je n'ai pas guéri, qui va me rembourser les crabes que vous m'aurez mangés ?

- Si dans un mois vous avez encore des verrues, je perds ma réputation. qui donc achètera mes médecines ? répliqua Tao en souriant.

- D'accord.

Ainsi commença sa nouvelle vie d'homme libre à Hong Kong. En deux ou trois jours l'inflammation céda et le tatouage apparut avec un dessin net de veines bleues. Au cours de ce mois, tandis qu'il arpentait les étals du marché en offrant ses services professionnels, il mangea une seule fois par jour, toujours des crabes bouillis, et il maigrit tellement qu'il pouvait coincer une pièce de monnaie entre ses côtes. Chaque petite bête qu'il portait à la bouche, en luttant contre sa répugnance, le faisait sourire en pensant à son maître qui, lui non plus, n'aimait pas les crabes. Les verrues de la femme disparurent en vingt-six jours et elle, reconnaissante, propagea la bonne nouvelle dans le voisinage. Elle lui offrit un autre mois de crabes s'il lui guérissait sa cataracte des yeux, mais Tao considéra que son ch‚timent avait assez duré et qu'il pouvait s'offrir le luxe de ne plus remanger de ces bestioles pour le restant de ses jours. Le soir, il revenait exténué dans son cagibi, il comptait ses pièces de monnaie à la lueur d'une bougie, les cachait sous une latte du plancher, puis faisait chauffer de l'eau sur le réchaud à charbon pour tuer sa faim avec du thé.

De temps en temps, quand il sentait que ses jambes ou sa volonté

commençaient à faiblir, il achetait une écuelle de riz, un peu de sucre ou une pipe d'opium, qu'il savourait lente-198

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ment, reconnaissant de ce qu'il y e˚t au monde des présents aussi extraordinaires que la consolation du riz, la douceur du sucre et les rêves parfaits de l'opium. Il ne dépensait que pour son loyer, ses cours d'anglais, pour se faire raser et donner son linge à laver parce qu'il ne pouvait pas vivre comme un miséreux. Son maître s'habillait comme un mandarin. " La bonne présentation est un signe de civilité, un zhong yi n'est pas un guérisseur de campagne. Plus le malade est pauvre, plus riches doivent être tes vêtements, par respect ", lui enseigna-t-il. Peu à peu sa réputation se répandit, d'abord parmi les gens du marché et leur famille, ensuite à travers le port, o˘ il soignait les marins blessés au cours de bagarres, ou qui souffraient de scorbut, de pustules vénériennes et d'intoxications.

Au bout de six mois, Tao Chi'en pouvait compter sur une clientèle fidèle et il commençait à prospérer. Il déménagea dans une chambre avec fenêtre, la meubla avec un grand lit, qui lui servirait quand il se marierait, un fauteuil et un bureau anglais. Il fit également l'acquisition de quelques vêtements ; cela faisait des années qu'il voulait s'habiller correctement.

Il avait décidé d'apprendre l'anglais car il avait vite compris de quel côté se trouvait le pouvoir. Une poignée de Britanniques contrôlait Hong Kong, faisait les lois et les appliquait, dirigeait le commerce et la politique. Les fan giÔey vivaient dans des quartiers réservés et ils n'avaient de relations avec les Chinois riches que pour traiter des affaires, toujours en anglais. L'immense multitude chinoise partageait avec eux le même espace et le même temps, mais c'était comme si elle n'existait pas. De Hong Kong partaient les produits les plus raffinés, destinés aux salons d'une Europe fascinée par cette lointaine culture millénaire. Les "

chinoiseries " étaient à la mode. La soie faisait fureur dans la couture.

Il fallait posséder de jolis ponts avec des lanternes et des saules tristes pour imiter les magnifiques jardins secrets de Pékin ; on utilisait les toits de pagode dans

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les pergolas et les motifs de dragon et de fleur de cerisier se répétaient jusqu'à la nausée dans la décoration. Toute demeure anglaise possédait un salon oriental avec son paravent en laque de Coromandel, une collection de porcelaines et d'ivoires, des éventails brodés par des mains d'enfant au point interdit et des canaris impériaux dans des cages sculptées. Les bateaux qui transportaient ces trésors vers l'Europe ne revenaient pas à

vide, ils apportaient de l'opium des Indes pour être vendu en contrebande et des babioles qui ruinaient les petites industries locales. Les Chinois devaient se mesurer aux Anglais, aux Hollandais, aux Français et aux Américains pour faire du commerce dans leur propre pays. Mais le grand malheur était l'opium. Utilisé depuis des siècles en Chine comme passe-temps et à des fins médicinales, quand les Anglais inondèrent le marché, l'opium devint un mal incontrôlable. Il toucha tous les secteurs de la société, l'affaiblissant et l'émiettant comme du pain pourri.

Au début, les Chinois voyaient les étrangers avec mépris, dégo˚t et la supériorité écrasante de ceux qui se considèrent comme les seuls vrais êtres civilisés de l'univers, mais en quelques années ils apprirent à les respecter et à les craindre. De leur côté, les Européens se comportaient avec le même sentiment de supériorité raciale, persuadés d'être les hérauts de la civilisation dans un pays de gens sales, laids, faibles, bruyants, corrompus et sauvages, qui mangeaient des chats et des couleuvres, et tuaient leurs propres filles à la naissance. Peu savaient que les Chinois utilisaient l'écriture mille ans avant eux. Alors que les commerçants imposaient la culture de la drogue et de la violence, les missionnaires se lançaient dans l'évangélisation. Le christianisme devait se propager à

n'importe quel prix, c'était l'unique véritable foi, et le fait que Confucius e˚t vécu cinq cents ans avant le Christ ne signifiait rien. Ils considéraient les Chinois comme des êtres à peine humains, mais ils t

‚chaient de sauver leurs ‚mes et

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payaient leurs conversions en riz. Les nouveaux chrétiens consommaient leur ration de corruption divine et se dirigeaient vers une autre église pour se convertir à nouveau, très amusés devant cette manie des fan giÔey de prêcher leurs croyances comme si elles étaient uniques. Pour eux, pratiques et tolérants, la spiritualité était plus proche de la philosophie que de la religion ; c'était une question d'éthique, jamais de dogme.

Tao Chi'en prit des cours avec un compatriote qui parlait un anglais gélatineux et dépourvu de consonnes, mais qui l'écrivait fort correctement.

Comparé aux caractères chinois, l'alphabet européen était d'une simplicité

délicieuse et, cinq semaines plus tard, Tao Chi'en pouvait lire les journaux britanniques sans se casser le nez sur les lettres, même si tous les cinq mots il avait besoin de recourir au dictionnaire. La nuit, il passait de longues heures à étudier. Il regrettait son vénérable maître qui l'avait marqué à vie avec sa soif d'apprendre, aussi tenace que la soif d'alcool pour l'alcoolique ou de pouvoir pour l'ambitieux. Il ne disposait plus de la bibliothèque du vieil homme, ni de la source inépuisable de son expérience, il ne pouvait lui rendre visite pour lui demander un conseil ou discuter des symptômes d'un patient, il n'avait plus de guide, se sentait orphelin. Depuis la mort de son protecteur, il n'avait plus écrit ou lu de poésie, il ne se donnait pas le temps d'admirer la nature, de méditer ou d'observer les rites et les cérémonies quotidiennes qui enrichissaient jadis son existence. Il se sentait plein de bruit à l'intérieur, regrettait le vide du silence et de la solitude que son maître lui avait appris à

cultiver comme un don extrêmement précieux. Dans la pratique de son métier, il apprenait la nature complexe des êtres humains, les différences émotionnelles entre hommes et femmes, les maladies que l'on pouvait traiter uniquement par des remèdes et celles qui nécessitaient aussi la magie du mot juste, mais il lui manquait quelqu'un avec qui partager ses expé-Tao Chi'en

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riences. Son rêve d'acheter une femme et de fonder une famille ne le quittait pas, mais ce rêve était léger et vague, comme un beau paysage peint sur soie. En revanche, le désir d'acquérir des livres, d'étudier et de trouver d'autres maîtres disposés à l'aider sur le chemin de la connaissance devenait peu à peu une obsession.

Les choses en étaient là quand Tao Chi'en fit la connaissance du docteur Ebanizer Hobbs, un aristocrate anglais qui n'avait rien d'arrogant et qui, contrairement à d'autres Européens, s'intéressait à la couleur locale de la ville. Il le vit pour la première fois sur le marché, fouillant parmi les herbes et les potions d'une échoppe de guérisseur. Il ne parlait que dix mots de mandarin, mais il les répétait avec une voix de stentor et avec une telle force de conviction que, tout autour de lui, un petit attroupement mi-moqueur, mi-effrayé s'était formé. Il était facile de le repérer de loin parce que sa tête dépassait de la masse des Chinois. Tao Chi'en n'avait jamais vu un étranger dans ces parages, si loin des secteurs o˘ ils évoluaient normalement, et il s'approcha pour le regarder de près. C'était un homme encore jeune, grand et mince, avec des traits nobles et de grands yeux bleus. Tao Chi'en se rendit compte, ravi, qu'il pouvait traduire les dix mots de ce fan g˘ey et que lui-même connaissait au moins autant de mots anglais, de sorte qu'il serait sans doute possible de communiquer. Il le salua d'une cordiale révérence et l'Anglais répondit en imitant les courbettes avec maladresse. Tous deux sourirent et puis se mirent à rire, imités par les spectateurs. Ils se lancèrent dans un dialogue encourageant de vingt mots mal prononcés de part et d'autre, puis dans une pantomime comique de saltimbanques, devant l'hilarité croissante des badauds. Un groupe considérable de gens, tous hilares, interrompit bientôt la circulation, ce qui attira l'attention d'un policier britannique à cheval qui donna l'ordre à l'attroupement de se disper-202

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ser sur-le-champ. C'est ainsi que naquit une solide complicité entre les deux hommes.

Ebanizer Hobbs était aussi conscient des limites de sa profession que l'était Tao Chi'en des siennes. Le premier souhaitait apprendre les secrets de la médecine orientale, dont il avait eu un aperçu lors de ses voyages en Asie, tout particulièrement le contrôle de la douleur à l'aide d'aiguilles plantées sur les points nerveux, et l'utilisation de combinaisons de plantes et d'herbes pour traiter les diverses maladies qui, en Europe, étaient considérées comme mortelles : un art subtil d'équilibre et d'harmonie, un lent labeur pour redresser l'énergie déviée, prévenir les maladies et chercher les causes des symptômes. Le second ressentait une fascination pour la médecine occidentale et ses méthodes agressives. Tao Chi'en n'avait jamais pratiqué la chirurgie et ses connaissances d'anatomie, très précises en ce qui concernait les différents types de pouls et les points d'acupuncture, se réduisaient à ce qu'il pouvait voir et palper. Il connaissait de mémoire les dessins anatomiques de la bibliothèque de son ancien maître, mais il n'avait jamais eu l'idée d'ouvrir un cadavre. Cette pratique était inconnue dans la médecine chinoise. Son sage maître, qui avait pratiqué l'art de soigner toute sa vie, n'avait vu des organes internes qu'à de rares occasions, et il était incapable de donner un diagnostic s'il se trouvait face à des symptômes inconnus au répertoire des maladies. Ebanizer Hobbs, en revanche, ouvrait des cadavres et cherchait la cause du mal, c'est ainsi qu'il apprenait. Tao Chi'en s'y employa pour la première fois dans les sous-sols de l'hôpital des Anglais, une nuit de typhon, en tant qu'aide du docteur Hobbs, qui ce même matin avait planté ses premières aiguilles pour soulager une migraine, dans la salle de consultation o˘ Tao Chi'en recevait sa clientèle. Il y avait à Hong Kong certains missionnaires, aussi soucieux de soigner le corps que de convertir l'‚me de leurs fidèles, avec lesquels le docteur Hobbs entretenait

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d'excellentes relations. Ils étaient beaucoup plus proches de la population locale que les médecins britanniques de la colonie, et ils admiraient les méthodes de la médecine orientale. Ils ouvrirent les portes de leurs petits dispensaires au zhong yi. L'enthousiasme de Tao Chi'en et d'Ebanizer Hobbs pour l'étude et la pratique les conduisit immanquablement à éprouver de l'affection l'un pour l'autre. Ils se retrouvaient presque en secret, car si on avait appris leur amitié, leur réputation aurait pu en p‚tir. Les patients, européens aussi bien que chinois, acceptaient difficilement de recevoir des leçons d'une race autre que la leur.

Le désir d'acheter une épouse recommença à occuper les rêves de Tao Chi'en dès que l'état de ses finances fut un peu meilleur. quand il eut vingt-deux ans, il compta une fois encore ses économies, comme il le faisait régulièrement, et se réjouit de constater qu'elles suffisaient à acquérir une femme à petits pieds et caractère doux. N'ayant plus ses parents pour l'aider dans ses recherches, conformément à la coutume, il lui fallut recourir à un agent. Les portraits de plusieurs candidates lui furent soumis, mais elles lui semblèrent toutes identiques. Il lui paraissait impossible de deviner l'aspect d'une jeune fille - et encore moins sa personnalité - à partir de ces modestes dessins à l'encre. Il n'était pas autorisé à la voir de ses propres yeux, ni à écouter sa voix, comme il l'aurait souhaité ; il ne disposait pas non plus d'un membre de sa famille de sexe féminin pour le faire à sa place. En revanche, il pouvait voir ses pieds qui dépassaient de sous un rideau, mais on lui avait raconté que ce n'était pas un gage d'authenticité parce que les agents trompaient la clientèle en montrant les lys dorés d'une autre femme. Il devait faire confiance au destin. Il fut tenté de laisser les dés décider à sa place, mais le tatouage sur sa main droite lui rappela ses mésaventures passées dans les

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jeux de hasard et il préféra s'en remettre à l'esprit de sa mère, ainsi qu'à celui de son maître. d'acupuncture. Après s'être rendu dans cinq temples pour faire des offrandes, il tira sa chance avec les baguettes de I Chin. Y lisant que le moment était propice, il partit choisir sa fiancée.

Le procédé fut le bon. quand il souleva le voile de soie rouge qui couvrait la tête de sa flambante épouse, après s'être plié aux cérémonies simples, car il n'avait pas suffisamment d'argent pour un grand mariage, il se trouva devant un visage harmonieux qui regardait obstinément vers le sol.

Il dut répéter son nom à trois reprises avant qu'elle ose le regarder, les yeux baignés de larmes, tremblante de peur.

- Je serai bon avec toi, lui promit-il, au moins aussi ému qu'elle.

Dès l'instant o˘ il souleva ce tissu rouge, Tao adora la jeune fille que le sort lui avait donnée. Cet amour le prit par surprise : il n'imaginait pas que de tels sentiments pussent exister entre un homme et une femme, il n'avait jamais entendu parler de ce type d'amour. Les vagues références dont il disposait venaient de la littérature classique, o˘ les demoiselles, comme les paysages ou la lune, étaient les thèmes obligés de l'inspiration poétique. Cependant, il croyait que dans la vie réelle les femmes étaient seulement des créatures destinées au travail et à la reproduction, comme les paysannes parmi lesquelles il avait grandi, ou des objets précieux de décoration. Lin ne correspondait à aucune de ces catégories, c'était une personne mystérieuse et complexe, capable de le désarmer par son ironie et le mettre à l'épreuve avec ses questions. Elle le faisait rire comme personne, elle lui inventait des histoires impossibles, le provoquait avec des jeux de mots. En présence de Lin, tout semblait s'illuminer d'une lumière irrésistible. La prodigieuse découverte de l'intimité avec un autre être humain fut l'expérience la plus profonde de sa vie. Avec les prostituées, il avait eu des contacts de coq pressé, mais il n'avait Tao Chi'en

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jamais disposé du temps et de l'amour nécessaires pour connaître une femme en profondeur. Ouvrir les yeux le matin et voir Lin dormant à son côté le faisait rire de bonheur, et un instant après, trembler d'angoisse. Et si un matin elle ne se réveillait pas ? La douce odeur de sa transpiration lors des nuits d'amour, le fin tracé de ses sourcils incurvés en signe de surprise, l'impossible sveltesse de sa taille, tout cela le comblait de tendresse. Ah ! Et leurs fous rires. C'était le plus beau : la gaieté

débridée de cet amour. Les livres de l'oreiller de son vieux maître, qui lui avaient causé tant d'exaltation inutile durant son adolescence, furent d'un grand profit au moment de se consacrer au plaisir. Comme il convenait à une jeune fille vierge bien élevée, Lin était modeste dans son comportement pendant le jour, mais dès qu'elle n'eut plus peur de son mari, sa nature féminine spontanée et passionnée se révéla. En peu de temps, cette élève avide apprit les deux cent vingt-deux positions de l'amour et, toujours disposée à le suivre dans sa folle course, elle suggéra à son mari d'en inventer d'autres. Heureusement pour Tao Chi'en, les connaissances raffinées acquises en théorie dans la bibliothèque de son précepteur incluaient d'innombrables manières de combler une femme, et il savait que la vigueur compte bien moins que la patience. Ses doigts étaient entraînés à percevoir les divers pouls du corps et situer les points sensibles les yeux fermés ; ses mains chaudes et fermes, expertes pour soulager les douleurs de ses patients, se transformèrent en instruments d'un infini plaisir pour Lin. De plus, il avait découvert une chose que son honorable zhong yi avait oublié de lui enseigner : que le meilleur aphrodisiaque était l'amour. Au lit, ils pouvaient atteindre un tel degré de bonheur que les contrariétés de la vie s'estompaient pendant la nuit. Mais ces contrariétés étaient nombreuses, comme cela devint vite évident.

Les esprits invoqués par Tao Chi'en pour l'aider dans sa décision matrimoniale úuvrèrent à la perfec-206

Fille du destin

tion : Lin avait les pieds bandés et elle était timide et douce comme un écureuil. Mais Tao Chi'en n'avait pas eu l'idée de demander que son épouse e˚t aussi force et santé. La femme qui semblait inépuisable la nuit, se transformait en invalide durant la journée. Elle avait du mal à marcher plus de quelques centaines de mètres avec ses petits pas de mutilée. C'est vrai qu'elle se mouvait avec la gr‚ce légère d'un jonc exposé à la brise, comme l'aurait écrit le vieux maître d'acupuncture dans une de ses poésies, mais il était également vrai qu'un bref déplacement jusqu'au marché, pour acheter du chou pour le repas, signifiait une torture pour ses lys dorés.

Elle ne se plaignait jamais à haute voix, mais il suffisait de la voir transpirer et se mordre les lèvres pour deviner l'effort consenti à chaque mouvement. Elle n'avait pas non plus des poumons bien solides. Elle respirait avec un sifflement de chardonneret, passait la saison des pluies à renifler et la saison sèche à s'étouffer, parce que l'air chaud restait coincé entre ses dents. Ni les herbes de son mari ni les potions de son ami, le docteur anglais, ne la soulageaient. quand elle se trouva enceinte, ses maux empirèrent, car son squelette fragile pouvait à peine supporter le poids de l'enfant. Au quatrième mois, elle cessa complètement de sortir et s'installa langoureusement devant la fenêtre pour voir passer la vie dans la rue. Tao Chi'en engagea deux servantes pour s'occuper des t‚ches ménagères et lui tenir compagnie, car il craignait que Lin ne meure en son absence. Il travailla deux fois plus et, pour la première fois, il harcelait ses patients pour se faire payer, ce qui l'emplissait de honte.

Il sentait le regard critique de son maître qui lui rappelait le devoir de servir sans attendre de récompense, car " plus on sait, plus on a d'obligations vis-à-vis de l'humanité ". Cependant, il ne pouvait soigner gratuitement ou en échange de faveurs, comme jadis, car il avait besoin de chaque centime pour permettre à Lin de vivre commodément. Il occupait alors le deuxième étage d'une vieille maison o˘ il avait ins-Tao Chi'en

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tallé sa femme, avec les raffinements qu'aucun des deux n'avait jamais eus, mais il n'était pas satisfait. Il songea à prendre un logement avec un jardin, pour qu'elle puisse jouir de beauté et d'air pur. Son ami Ebanizer Hobbs lui expliqua - puisqu'il refusait de se rendre à l'évidence - que la tuberculose était très avancée et qu'aucun jardin ne pourrait guérir Lin.

- Au lieu de travailler de l'aube à minuit pour lui acheter des robes en soie et des meubles de luxe, restez auprès d'-elle le plus longtemps possible, docteur Chi'en. Vous devez en profiter tant qu'elle est là, lui conseillait Hobbs.

Les deux médecins tombèrent d'accord, chacun à la lumière de sa propre expérience : l'accouchement serait pour Lin l'épreuve du feu. Aucun des deux ne s'y entendait mais, en Europe comme en Chine, l'accouchement avait toujours été l'affaire des accoucheuses. Ils décidèrent cependant d'étudier la question. Ils n'avaient pas confiance dans le savoir-faire d'une grosse femme balourde, comme ils jugeaient toutes ces praticiennes. Ils les avaient vues travailler avec leurs mains dégo˚tantes, leurs sorcelleries et leurs méthodes brutales pour tirer l'enfant du ventre de la mère, et de ce fait, ils prirent la décision d'éviter à Lin une expérience si funeste. La jeune femme, cependant, ne voulait pas accoucher devant deux hommes, surtout si l'un d'eux était un fan guey aux yeux déteints, qui ne parlait même pas la langue des êtres humains. Elle pria son mari d'aller quérir la sage-femme du quartier, car la décence la plus élémentaire l'empêchait d'écarter les jambes devant un diable étranger, mais Tao Chi'en, toujours disposé à lui faire plaisir, se montra cette fois inflexible. Ils décidèrent finalement que lui s'en occuperait personnellement, tandis qu'Ebanizer Hobbs resterait dans la pièce d'à côté pour le conseiller oralement, en cas de besoin.

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Fille du destin

Tao Chien

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I

Les premiers signes de la délivrance furent, pour Lin, une crise d'asthme qui faillit lui co˚ter la vie. Elle redoubla d'efforts pour respirer et pour expulser l'enfant ; Tao Chi'en, avec tout son amour et toute sa science, et Ebanizer Hobbs avec ses textes de médecine, furent incapables de l'aider. Dix heures plus tard, lorsque les gémissements de la mère n'étaient plus qu'un rauque hoquet de noyé et que l'enfant ne donnait aucun signe de vouloir sortir, Tao Chi'en partit en courant chercher l'accoucheuse et, malgré sa répulsion, la ramena en la traînant presque.

Comme Chi'en et Hobbs le craignaient, c'était une vieille femme qui sentait mauvais, et qui n'avait aucune notion de médecine, car chez elle la science n'entrait pas en ligne de compte ; longue expérience et vieil instinct lui suffisaient. Elle commença par repousser d'un coup de coude les deux hommes, leur interdisant de franchir le rideau qui séparait les deux pièces. Tao Chi'en ne sut jamais ce qui s'était passé derrière le rideau, mais il retrouva son calme quand il entendit Lin respirer sans s'étouffer et crier avec force. Les heures suivantes, tandis qu'Ebanizer Hobbs dormait exténué dans un fauteuil, et que Tao Chi'en consultait désespérément l'esprit de son maître, Lin mit au monde une fille qui respirait à peine.

Comme il s'agissait d'un enfant de sexe féminin, ni l'accoucheuse ni le père ne tentèrent de la ranimer, en revanche tous deux firent leur possible pour sauver la mère, qui perdait ses maigres forces à mesure que le sang s'écoulait entre ses jambes.

Lin regretta mollement la mort de la fillette, comme si elle avait deviné

qu'elle n'aurait pas le temps de l'élever. Elle se remit de ce pénible accouchement et, pour un temps, elle t‚cha d'être à nouveau la compagne gaie de leurs jeux nocturnes. Avec la même discipline qu'elle utilisait pour dissimuler sa douleur aux pieds, elle feignait l'enthousiasme lors des étreintes passionnées avec son mari. " Le sexe est un voyage, un voyage sacré ", lui disait-elle

souvent, mais elle n'avait plus assez d'entrain pour l'accompagner. Tao Chi'en désirait tellement cet amour qu'il s'arrangea pour ignorer, l'un après l'autre, les signes qui le mettaient en péril, et continuer à croire jusqu'à la fin que Lin était la même qu'avant. Pendant des années il avait rêvé d'avoir des enfants m‚les, mais maintenant son seul souhait était de protéger sa femme d'une nouvelle grossesse. Ses sentiments pour Lin s'étaient transformés en vénération qu'il ne pouvait confesser qu'à elle seule. Il pensait que personne ne pourrait comprendre un tel amour pour une femme, personne ne connaissait Lin comme lui, personne ne savait la lumière qu'elle apportait dans sa vie. Je suis heureux, je suis heureux, se répétait-il pour écarter les prémonitions funestes qui l'assaillaient dès qu'il se laissait aller. Mais il n'en était rien. Tao ne riait plus avec la légèreté des premiers temps, et quand il se trouvait auprès d'elle, il en profitait à peine, sauf à certains moments parfaits de plaisir charnel, parce qu'il vivait en l'observant, préoccupé, toujours scrutant sa santé, conscient de sa fragilité, écoutant le rythme de sa respiration. Il en vint à haÔr ses lys dorés que, aux premiers temps de son mariage, il embrassait transporté par l'exaltation du désir. Ebanizer Hobbs pensait que Lin devait faire de longues promenades à l'air libre pour fortifier ses poumons et s'ouvrir l'appétit, mais elle ne parvenait pas à faire plus de dix pas sans s'effondrer. Tao ne pouvait rester au côté de son épouse tout le temps, comme le suggérait Hobbs, parce qu'il devait pourvoir à leur subsistance.

Chaque moment loin d'elle était, pour lui, une vie g‚chée dans le malheur, du temps volé à l'amour. Il mit à la disposition de sa bien-aimée toute la pharmacopée et les connaissances acquises au terme d'années de pratique de la médecine, mais un an après son accouchement, Lin n'était plus que l'ombre de la jeune fille gaie qu'elle avait été. Son mari essayait de la faire rire, mais leurs rires à tous deux sonnaient faux.

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Fille du destin

Un jour, Lin ne put quitter son lit. Elle s'étouffait, perdait ses forces à

cracher du sang, à essayer d'aspirer de l'air. Elle refusait de manger autre chose que des petites cuillerées de soupe maigre, parce que l'effort l'épuisait. Elle dormait par intermittence pendant les rares moments o˘ la toux se calmait. Tao Chi'en constata qu'eJle respirait avec un ronflement liquide, comme si elle était immergée dans l'eau, depuis six semaines. En la soulevant dans ses bras, il constatait qu'elle perdait du poids et il en avait le cúur serré de terreur. Il l'avait tellement vue souffrir que sa mort aurait d˚ être un soulagement, mais à l'aube du jour fatidique o˘ il se réveilla enlacé au corps glacé de Lin, il pensa mourir lui aussi. Un cri long et terrible, surgi du fond même de la terre, comme une clameur de volcan, secoua la maison et réveilla le quartier. Les voisins accoururent, ouvrirent les portes à coups de pied et le trouvèrent nu au centre de la chambre, portant sa femme dans ses bras et hurlant. Ils durent utiliser la force pour le séparer du corps et le maîtriser en attendant l'arrivée d'Ebanizer Hobbs, qui l'obligea à avaler une quantité de laudanum capable de terrasser un lion.

Tao Chi'en s'enfonça dans le veuvage avec un désespoir total. Il fabriqua un autel avec le portrait de Lin et certains objets lui appartenant, et il passait des heures à le contempler, l'air désolé. Il cessa de voir ses patients et de partager avec Ebanizer Hobbs l'étude et la recherche, fondements de leur amitié. Les conseils de l'Anglais le répugnaient ; il soutenait qu'" un clou chasse l'autre ", et que la meilleure façon de se remettre du deuil, c'était d'aller visiter les bordels du port, o˘ il pourrait choisir toutes les femmes aux pieds difformes, que lui appelait lys dorés, qu'il voudrait. Comment pouvait-il lui suggérer une telle aberration ? Personne ne pourrait remplacer Lin, jamais il n'en aimerait une autre, Tao Chi'en en était tout à tait s˚r. La seule chose qu'il acceptait de Hobbs, durant cette période, c'étaient ses généreuses bouteilles de whisky. Il passa plu-Tao Chi'en

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sieurs semaines plongé dans l'alcool, jusqu'à épuisement de ses ressources.

Petit à petit, il lui fallut vendre ou engager ses biens ; un beau jour, il ne put payer son loyer et dut déménager dans un hôtel de basse catégorie.

Il se souvint alors qu'il était un zhong yi et se remit au travail, non sans mal, avec ses vêtements sales, sa tresse en bataille, mal rasé. Comme il jouissait d'une bonne réputation, les patients supportaient son allure d'épouvantail et ses erreurs d'alcoolique avec cette attitude résignée des pauvres, mais on cessa bien vite de le consulter. Ebanizer Hobbs lui aussi cessa de faire appel à lui pour traiter les cas difficiles, car il n'avait plus confiance dans son jugement. Jusqu'alors, ils s'étaient complétés avec succès : pour la première fois, l'Anglais pouvait pratiquer la chirurgie avec audace, gr‚ce aux puissantes drogues et aux aiguilles en or pour calmer la douleur, réduire les hémorragies et écourter le temps de cicatrisation ; de son côté, le Chinois apprenait l'usage du scalpel et autres procédés de la science européenne. Mais avec ses mains agitées de tremblements et ses yeux embués par l'alcool et les larmes, Tao Chi'en représentait un danger plus qu'une aide.

Au printemps 1847, le destin de Tao Chi'en prit subitement un tour nouveau, comme cela lui était arrivé deux autres fois dans sa vie. Comme il perdait sa clientèle et que la rumeur de son discrédit comme médecin se propageait, il dut se replier vers les quartiers les plus déshérités du port, o˘

personne ne demandait ses références. Les cas étaient routiniers : contusions, coups de rasoir et perforations par balle. Une nuit, Tao Chi'en fut appelé d'urgence dans une taverne pour recoudre un marin après une bagarre monumentale. On le conduisit dans l'arrière-salle o˘ l'homme gisait inconscient, la tête ouverte comme un melon. Son adversaire, un gigantesque Norvégien, avait soulevé une lourde table en bois et l'avait 212

Fille du destin

utilisée comme bouclier pour se défendre de ses attaquants, un groupe de Chinois disposés à lui administrer une raclée mémorable. Ils s'étaient élancés en masse sur le Norvégien et ils en auraient fait de la charpie si plusieurs marins nordiques, qui buvaient dans le même local, n'étaient venus à son secours, et ce qui avait commencé par une discussion de joueurs ivres se transforma en bataille raciale. quand Tao Chi'en arriva sur les lieux, ceux qui pouvaient marcher avaient disparu depuis longtemps. Le Norvégien retourna indemne sur son navire, escorté par deux policiers anglais, et les seules personnes visibles étaient le tavernier, la victime agonisante et le pilote, qui s'était arrangé pour éloigner les policiers.

S'il s'était agi d'un Européen, le blessé aurait sans doute terminé à

l'hôpital britannique, mais puisqu'il s'agissait d'un Asiatique, les autorités du port ne s'étaient même pas dérangées.

Il suffit d'un regard à Tao Chi'en pour affirmer qu'on ne pouvait plus rien pour ce pauvre diable, qui avait le cr‚ne fendu et la cervelle à l'air. Il l'expliqua au pilote, un Anglais barbu et grossier.

- Maudit Chinois ! Tu ne peux pas arrêter le sang et lui recoudre la tête ?

exigea-t-il.

- Il a le cr‚ne fracassé, pourquoi le recoudre ? Il a le droit de mourir en paix.

- Il ne peut pas mourir ! Mon bateau lève l'ancre à l'aube et j'ai besoin de cet homme à bord ! C'est le cuisinier !

- Je regrette, répliqua Tao Chi'en avec une grimace respectueuse, essayant de dissimuler le dégo˚t que lui inspirait ce fan guey insensé.

Le pilote demanda une bouteille de genièvre et invita Tao Chi'en à boire en sa compagnie. Si le cuisinier était au-delà de toute consolation, ils pouvaient bien boire un verre en son nom, dit-il, pour que son putain de fantôme, maudit soit-il, ne vienne pas ensuite les tirer par les pieds pendant la nuit. Ils s'installèrent à quelques pas du moribond afin de se so˚ler tranquillement. De temps en temps, Tao Tao Chi'en

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Chi'en se penchait, et prenant son pouls, calculait qu'il ne devait lui rester que quelques minutes à vivre, mais l'homme était plus résistant que prévu. Le zhong yi ne se rendait pas compte que l'Anglais lui versait un verre après l'autre, alors que lui-même buvait à peine. Bientôt il sentit sa tête tourner ; il devint incapable de se souvenir pourquoi il se trouvait dans ce lieu. Une heure plus tard, alors que le patient expirait après une série de convulsions, Tao Chi'en n'en sut rien parce qu'il avait roulé sous la table, sans connaissance.

Il se réveilla à la lumière d'un midi éclatant, ouvrit les yeux avec beaucoup de difficulté et parvint à se redresser un peu pour se voir entouré de ciel et d'eau. Il mit un bon moment à comprendre qu'il se trouvait allongé, à même un rouleau de cordage, sur le pont d'un bateau. Le choc des vagues contre les flancs du navire cognait dans sa tête comme de formidables coups de cloches. Il croyait entendre des voix et des cris, mais il n'était s˚r de rien, il pouvait tout aussi bien se trouver en enfer. Il parvint à se mettre à genoux et à faire quelques mètres à t‚tons, mais il fut pris de nausées et s'écroula en avant. quelques minutes plus tard, il sentit le coup de fouet d'une bassine d'eau froide sur la tête et une voix qui s'adressait à lui en cantonais. Il leva les yeux et se trouva devant un visage imberbe et sympathique qui le saluait avec un large sourire, o˘ il manquait la moitié des dents. Une seconde bassine d'eau froide finit de le tirer de sa torpeur. Le jeune Chinois qui lui jetait de l'eau avec un tel entrain se recroquevilla à son côté en riant aux éclats et en se frappant les cuisses de la paume, comme si sa condition pathétique était irrésistiblement drôle.

- O˘ suis-je ? parvint à balbutier Tao Chi'en.

- Bienvenu à bord du Liberty ! Nous nous dirigeons vers l'ouest, semble-t-il.

- Mais moi je ne veux aller nulle part ! Je dois descendre immédiatement !

De nouveaux éclats de rire répondirent à ce sou-214

Fille du destin

hait. quand il réussit finalement à maîtriser son hilarité, le jeune homme lui expliqua qu'il avait été " engagé ", de la même façon que lui-même l'avait été deux mois auparavant. Tao Chi'en crut qu'il allait s'évanouir.

Il connaissait la méthode. S'il manquait des hommes dans un équipage, on recourait à la pratique expéditive consistant à so˚ler ou étourdir d'un coup sur la tête les imprudents avant de les embarquer contre leur gré. La vie en mer était dure, mal payée, les accidents, la malnutrition et les maladies faisaient des ravages. A chaque voyage il mourait des hommes, et leurs corps allaient finir au fond de l'océan ; on les oubliait très vite.

De plus, les capitaines étaient généralement des despotes qui ne devaient rendre de comptes à personne, et toute faute était punie par des coups de fouet. A Shanghai, il avait fallu en arriver à un accord de gentlemen entre les capitaines pour limiter les rapts d'hommes libres, et éviter de se voler mutuellement les marins. Avant cet accord, chaque fois qu'un marin débarquait pour aller boire quelques verres dans le port, il courait le risque de se réveiller le lendemain sur un navire qui n'était pas le sien.

Le pilote du Liberty avait décidé de remplacer le cuisinier mort par Tao Chi'en - à ses yeux, tous les " jaunes " étaient identiques et peu importait celui-ci ou celui-là - et, après l'avoir so˚lé, il l'avait fait transporter à bord. Avant qu'il se réveille, il avait apposé l'empreinte de son pouce sur un contrat, le liant à son service pour deux ans. Lentement, l'ampleur de ce qui était arrivé se dessina dans l'esprit embrouillé de Tao Chi'en. Il écarta l'idée de se révolter, c'était un suicide, mais il se promit de déserter dès qu'il toucherait terre en quelque endroit de la planète.

Le jeune homme l'aida à se relever et à se laver, puis il le conduisit dans la cale du bateau, o˘ s'alignaient litières et hamacs. Il lui assigna une place et un tiroir pour mettre ses affaires. Tao Chi'en croyait avoir tout perdu, mais il vit sa mallette contenant ses instruments de médecine sur le cadre en bois qui lui

Tao Chi'en

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servirait de lit. Le pilote avait eu la bonne idée de la sauver. Le dessin de Lin, cependant, était resté sur son autel. Il comprit, horrifié, que l'esprit de sa femme ne pourrait peut-être pas le retrouver au milieu de l'océan. Les premiers jours de navigation furent un supplice, par moments il était tenté de se jeter par-dessus bord, pour en finir une fois pour toutes avec ses souffrances. quand il parvint à se tenir debout, on lui désigna une cuisine rudimen-taire o˘ les ustensiles, pendus à un crochet, se cognaient les uns aux autres à chaque va-et-vient dans un bruit assourdissant. Les provisions fraîches embarquées à Hong Kong s'épuisèrent rapidement et, bientôt, il ne resta que du poisson et de la viande salée, des haricots noirs, du sucre, du saindoux, de la farine pleine de vers et des biscuits si durs qu'il fallait parfois les casser à coups de marteau.

Tous les plats étaient assaisonnés avec du soja. Chaque marin disposait d'une pinte d'eau-de-vie par jour pour guérir ses peines et se rincer la bouche, car les gencives enflammées étaient un des problèmes de la vie en mer. Pour la table du capitaine, Tao Chi'en disposait d'úufs et de confiture anglaise, qu'il devait protéger comme sa propre vie, ainsi que cela lui fut recommandé. Les rations étaient calculées pour la durée de la traversée. quand ils avaient à subir des phénomènes naturels, tels que les tempêtes qui déviaient le bateau de sa route, ou le manque de vent qui le paralysait, on complétait alors avec du poisson frais attrapé dans les filets. On n'attendait pas de Tao Chi'en qu'il e˚t un talent culinaire, son rôle était de contrôler les aliments, l'alcool et l'eau douce assignés à

chaque homme, et de lutter contre la détérioration et les rats. Il devait aussi accomplir les t‚ches de nettoyage et de navigation comme n'importe quel marin.

Au terme d'une semaine il commença à profiter de l'air libre, à s'habituer au travail pénible et à la compagnie de ces hommes qui venaient des quatre coins de la planète, chacun avec ses histoires, ses nostal-216

Fille du destin

gies et ses petits talents. Dans les moments de repos, ils jouaient d'un instrument et se racontaient des histoires de fantômes marins et de femmes exotiques dans des ports lointains. Les hommes d'équipage venaient d'horizons différents, ils avaient leurs langues et leurs coutumes, mais ils étaient unis par quelque chose qui ressemblait à de l'amitié.

L'isolement et la certitude qu'ils avaient besoin les uns des autres faisaient de ces hommes, qui sur la terre ferme ne se seraient pas regardés, des camarades. Tao Chi'en recommença à rire, ce qui ne lui était pas arrivé depuis la maladie de Lin. Un matin, le pilote l'appela pour le présenter personnellement au capitaine John Sommers, qu'il avait vu seulement de loin sur la passerelle de pilotage. Il se trouva devant un homme grand, tanné par le vent de diverses latitudes, avec une barbe sombre et des yeux d'acier. Il s'adressa à lui par l'intermédiaire du pilote qui parlait un peu le cantonais, mais Tao Chi'en lui répondit dans son anglais livresque, avec l'accent affecté et aristocratique appris auprès d'Ebanizer Hobbs.

- Mister Oglesby me dit que tu es une sorte de guérisseur ?

- Je suis un zhongyi, un médecin.

- Médecin ? Comment ça, médecin ?

- La médecine chinoise est antérieure de plusieurs siècles à la médecine anglaise, capitaine, fit Tao Chi'en avec un sourire doux, répétant les mots exacts de son ami Ebanizer Hobbs.

Le capitaine leva les sourcils dans un geste de colère devant l'insolence de ce petit homme, mais la vérité le désarma. Il se mit à rire ouvertement.

- S'il vous plaît, mister Oglesby, servez-nous trois verres de brandy. Nous allons trinquer avec le docteur. Ce luxe est extrêmement rare. C'est la première fois que nous emmenons notre propre médecin à bord!

Tao Chi'en

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Tao Chi'en ne déserta pas dans le premier port touché par le Liberty, comme décidé, parce qu'il ne sut o˘ aller. Retourner à sa vie désespérée de veuf à Hong Kong n'avait pas plus de sens que de continuer à naviguer. Ici ou là-bas, c'était la même chose et au moins, comme marin, il pourrait voyager et apprendre les méthodes de soins utilisées dans d'autres parties du monde. La seule chose qui le tourmentait, c'était que dans cette déambulation de vague en vague, Lin ne pourrait peut-être pas le retrouver, même s'il criait son nom à tous les vents. Dans le premier port il descendit avec les autres et la permission de rester à terre six heures, mais au lieu d'en profiter pour aller dans les tavernes, il se dirigea vers le marché et s'approvisionna en épices et plantes médicinales, sur la demande du capitaine. " Maintenant que nous avons un docteur, il nous faut également des médicaments ", avait-il dit. Il lui avait remis une bourse avec l'argent compté et l'avertit que s'il pensait s'échapper ou le tromper, il partirait à sa recherche et lui trancherait le cou da sa propre main, car il n'était pas né celui qui pouvait se moquer impunément de lui.

- C'est clair, Chinois ?

- C'est clair, Anglais.

- Moi, tu me traites de monsieur !

- Oui, monsieur, répliqua Tao Chi'en en baissant les yeux, car il était en train d'apprendre à ne pas regarder les Blancs en face.

Sa première surprise fut de découvrir que la Chine n'était pas le centre absolu de l'univers. Il existait d'autres cultures, plus barbares, certes, mais beaucoup plus puissantes. Il n'imaginait pas que les Britanniques pussent contrôler une bonne partie de la planète, de même qu'il ne soupçonnait pas que d'autres fan giiey fussent les maîtres d'énormes colonies dans des terres lointaines partagées en quatre continents, ainsi que le capitaine John Sommers se donna la peine de le lui expliquer, le jour o˘ il lui arracha une molaire infectée en face des côtes afri-218

Fille du destin

caines. Il réalisa l'opération proprement et presque sans douleur, gr‚ce à

une combinaison entre ses aiguilles en or plantées sur les tempes et une p

‚te de clous odorants et d'eucalyptus appliquée sur la gencive. quand il eut fini et que le patient, soulagé et reconnaissant, put terminer sa bouteille d'alcool, Tao Chi'en s'enhardit à lui demander o˘ ils allaient.

Voyager à l'aveuglette le déconcertait, avec la ligne d'horizon diffuse, entre une mer et un ciel infinis comme unique référence.

- Nous nous dirigeons vers l'Europe, mais pour nous, ça revient au même.

Nous sommes des gens de mer, toujours sur l'eau. Tu veux retourner chez toi ?

- Non, monsieur.

- Tu as de la famille quelque part ?

- Non, monsieur.

- Alors, pour toi, ça revient au même d'aller au nord ou au sud, à l'est ou à l'ouest, n'est-ce pas ?

- Oui, mais j'aime savoir o˘ je me trouve.

- Pourquoi ?

- Si jamais je tombe à l'eau ou si nous coulons. Il faudra que mon esprit sache o˘ il se trouve pour retourner en Chine, sinon il errera sans savoir o˘ aller. La porte vers le ciel se trouve en Chine.

- Tu as de drôles d'idées ! dit le capitaine en riant. Ainsi pour aller au Paradis il faut mourir en Chine ? Regarde la carte, allez. Ton pays est le plus grand, c'est vrai, mais il y a beaucoup de monde en dehors de la Chine. Voici l'Angleterre, qui est juste une petite île, mais si tu additionnes nos colonies, tu verras que nous sommes les maîtres de la moitié de la planète.

- Comment ?

- Comme nous l'avons fait à Hong Kong : en faisant la guerre et en abusant des gens. Disons que c'est un mélange de puissance navale, de cupidité et de discipline. Nous ne sommes pas supérieurs, seulement plus cruels et plus déterminés. Je ne suis pas particulièrement fier d'être anglais, et quand tu auras vovagé autant que moi, tu ne seras pas non plus fier d'être chinois.

Tao Chi'en

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Durant les deux années suivantes, Tao Chi'en descendit à terre à trois reprises, et l'une de ces escales fut l'Angleterre. Il se perdit dans la foule grossière du port et marcha dans les rues de Londres, observant les nouveautés avec les yeux d'un enfant émerveillé. L'observation des fan giiey offrait des surprises, d'un côté ils manquaient totalement de raffinement et se comportaient comme des sauvages, de l'autre, ils avaient une capacité d'invention prodigieuse. Il observa que les Anglais faisaient preuve, dans leur pays, de la même arrogance et de la même mauvaise éducation qu'à Hong Kong : ils le traitaient sans respect, n'avaient aucune notion de politesse ou d'étiquette. Il voulut boire une bière, mais on le poussa rudement vers la porte de la taverne : ici n'entrent pas les chiens jaunes, lui dit-on. Il finit par rejoindre d'autres marins asiatiques et, ensemble, ils trouvèrent un local tenu par un vieux Chinois o˘ ils purent manger, boire et fumer en paix. En écoutant les histoires des autres hommes, il calcula tout ce qui lui restait à apprendre et décida que le plus important, c'était de savoir se servir de ses poings et manier un couteau. A quoi servent les connaissances si on est incapable de se défendre ; le sage maître d'acupuncture avait également oublié de lui apprendre ce principe fondamental.

En février 1849, le Liberty accosta dans le port de Valparaiso. Le lendemain, le capitaine John Som-mers le fit appeler dans sa cabine et lui tendit une lettre.

- On me l'a donnée au port, elle est pour toi, elle vient d'Angleterre.

Tao Chi'en prit l'enveloppe, rougit et un énorme sourire éclaira son visage.

- Ne me dis pas que c'est une lettre d'amour ! se moqua le capitaine.

- Mieux que ça, répliqua-t-il, en la gardant à l'intérieur de sa chemise.

La lettre ne pouvait être que de son ami Ebanizer 220

Fille du destin

Hobbs, la première qui lui parvenait après deux années passées en mer.

- Tu as fait un bon travail, Chi'en.

- Je croyais que vous n'aimiez pas ma cuisine, monsieur, dit Tao en souriant.

- Comme cuisinier, tu es une catastrophe, mais tu t'y connais en médecine.

Pendant ces deux ans, pas un seul homme n'est mort et personne n'a eu le scorbut. Tu sais ce que cela signifie ?

- Bonne chance.

- Ton contrat se termine aujourd'hui. Je pourrais te so˚ler et te faire signer une prolongation. Je le ferais peut-être avec quelqu'un d'autre, mais je te dois certains services et moi je paie mes dettes. Tu veux poursuivre avec moi ? J'augmenterai ton salaire.

- Pour o˘ ?

- La Californie. Mais pas sur ce voilier, on vient de me proposer un bateau à vapeur, c'est une opportunité que j'attends depuis des années. J'aimerais que tu viennes avec moi.

Tao Chi'en avait entendu parler des bateaux à vapeur et en avait horreur.

L'idée d'énormes chaudières pleines d'eau bouillante, produisant de la vapeur pour mouvoir une machinerie infernale, n'avait pu germer que dans l'esprit de gens très pressés. N'était-ce pas mieux de voyager au rythme des vents et des courants ? Pourquoi provoquer la nature ? La rumeur courait que des chaudières explosaient en haute mer, br˚lant tout le monde.

Les lambeaux de chair humaine, cuits comme des crevettes, s'envolaient dans toutes les directions, nourrissant les poissons, tandis que les ‚mes de ces pauvres gens, désintégrées dans l'explosion et les tourbillons de vapeur, ne pourraient jamais rejoindre leurs ancêtres. Tao Chi'en se souvenait clairement de l'aspect de sa petite súur après avoir reçu la marmite d'eau bouillante, de même qu'il se souvenait de ses horribles gémissements de douleur et des convulsions précédant sa mort. Il n'était pas disposé à cou-Tao Chi'en

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rir un tel risque. L'or de la Californie, que l'on trouvait par terre comme des cailloux, à ce qu'on disait, ne l'intéressait pas outre mesure. Il ne devait rien à John Sommers. Le capitaine était un peu plus tolérant que la majorité des fan guey, et traitait l'équipage avec une certaine impartialité, mais il n'était pas son ami et ne le serait jamais.

- Non merci, monsieur.

- Tu ne veux pas connaître la Californie ? Tu peux devenir riche très vite et retourner en Chine converti en magnat.

- Oui, mais sur un voilier.

- Pourquoi ? Les vapeurs sont plus modernes et plus rapides.

Tao Chi'en n'essaya pas de lui en expliquer les raisons. Il demeura silencieux en regardant le sol, sa casquette à la main tandis que le capitaine terminait son verre de whisky.

- Je ne peux pas t'obliger, dit finalement Sommers. Je vais te donner une lettre de recommandation pour mon ami Vincent Katz, du brigantin Emi-lia, qui prend la mer vers la Californie les jours prochains. C'est un Hollandais assez particulier, très religieux et strict, mais c'est une bonne personne et un bon marin. Ton voyage sera plus lent que le mien, mais peut-être nous verrons-nous à San Francisco, et si tu as des remords, tu pourras toujours revenir travailler avec moi.

Le capitaine John Sommers et Tao Chi'en se serrèrent la main pour la première fois.

Le voyage

Recroquevillée dans son antre, Eliza commença à mourir. A l'obscurité et à

la sensation d'être emmurée vivante, s'ajoutait l'odeur, un mélange du contenu des ballots et des caisses, celle du poisson salé en barils et des rémoras de mer incrustés dans le vieux bois du bateau. Son bon odorat, si utile pour se déplacer à travers le monde les yeux fermés, était devenu un instrument de torture. Sa seule compagnie était un étrange chat tricolore, enterré comme elle dans l'entrepôt pour la protéger des rats. Tao Chi'en l'assura qu'elle s'habituerait à l'odeur et à l'enfermement, parce que le corps s'habitue à tout quand il le faut. Il ajouta que le voyage serait long et qu'elle ne pourrait pas sortir à l'air libre, de sorte qu'il valait mieux ne pas y penser pour ne pas devenir folle. Elle disposerait d'eau et de nourriture, lui promit-il, il s'en chargerait chaque fois qu'il pourrait descendre dans l'entrepôt sans attirer l'attention. Le brigantin était de petite taille, mais encombré de monde, et il serait facile de trouver des prétextes pour s'éclipser.

- Merci. quand nous serons arrivés en Californie je vous donnerai la broche aux turquoises...

- Gardez-la, vous m'avez déjà payé. Vous en aurez besoin. Pourquoi allez-vous en Californie ?

- Me marier. Mon fiancé s'appelle Joaquin. Il a été saisi par la fièvre de l'or et il est parti. Il a dit qu'il reviendrait, mais je ne peux pas l'attendre.

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Fille du destin

Le voyage

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Tandis que le navire abandonnait la baie de Val-paraiso et prenait la mer, Eliza se mit à délirer. Pendant des heures elle demeura allongée dans l'obscurité, comme un animal dans ses déjections, si malade qu'elle ne se souvenait pas o˘ elle se trouvait, ni pourquoi. La porte de l'entrepôt s'ouvrit finalement sur Tao Chi'en, éclairé par un bout de chandelle, qui apportait une assiette de nourriture. Il lui suffit d'un regard pour comprendre que la jeune fille ne pourrait rien avaler. Il donna l'assiette au chat, alla chercher une bassine d'eau et revint pour la nettoyer. Il commença par lui faire boire une forte infusion de gingembre, puis il lui planta une douzaine de ses aiguilles en or ; son estomac se calma peu à

peu. Il la déshabilla entièrement, la lava délicatement à l'eau de mer, la rinça avec un bol d'eau douce et la massa de la tête aux pieds avec le baume recommandé pour les tremblements de la malaria sans qu'Eliza s'en rende compte. quelques instants plus tard elle dormait, enveloppée dans sa capeline de Castille avec le chat à ses pieds, tandis que sur le pont Tao Chi'en rinçait ses vêtements dans la mer, essayant de ne pas attirer l'attention, bien que ce f˚t l'heure du repos pour les marins. Les passagers qui venaient d'embarquer étaient aussi malades qu'Eliza ; ceux qui avaient passé trois mois à naviguer depuis l'Europe, ayant déjà connu cette épreuve, les regardaient d'un úil indifférent.

Les jours suivants, tandis que les nouveaux passagers de l'Emilia s'habituaient au roulis et s'installaient dans leur routine pour le reste de la traversée, au fond de la cale, Eliza était de plus en plus malade.

Tao Chi'en descendait dès qu'il le pouvait pour lui donner de l'eau et essayer de calmer ses nausées, et s'étonnait de voir que le mal augmentait au lieu de diminuer. Il tenta de la soulager avec les moyens recommandés dans de tels cas, et avec d'autres qu'il improvisa en risquant le tout pour le tout, mais Eliza ne gardait presque rien dans l'estomac. Elle se déshydratait. Il lui préparait de l'eau salée et sucrée qu'il lui donnait par petites cuillerées avec une infinie patience, en vain ; deux semaines passèrent sans amélioration apparente et il vint un moment o˘

la jeune fille, la peau flasque comme un parchemin, ne put se lever pour faire les exercices que Tao lui imposait. " Si tu ne bouges pas, ton corps va s'engourdir et tes idées vont s'embrouiller ", lui répétait-il. Le brigantin fit de brèves haltes dans les ports de Coquimbo, Caldera, Antofagasta, Iquique et Arica, et chaque fois il essaya de la convaincre de débarquer et de chercher le moyen de retourner chez elle, car il la voyait tellement faible par moments qu'il prenait peur.

quand ils eurent laissé le port de El Callao, la situation d'Eliza prit un tour fatal. Tao Chi'en avait trouvé sur le marché une provision de feuilles de coca, dont il connaissait bien les facultés thérapeutiques, et trois poules vivantes qu'il pensait cacher et ensuite sacrifier l'une après l'autre, car la malade avait besoin de quelque chose de plus substantiel que les maigres rations du bateau. Il cuisina la première dans un bouillon bien garni de gingembre frais et descendit, fermement décidé à donner le bouillon à Eliza, même s'il fallait utiliser la force. Il alluma une lanterne à graisse de baleine, se fraya un passage entre les ballots et s'approcha du cagibi de la jeune fille qui, les yeux clos, ne parut pas s'apercevoir de sa présence. Une grosse tache de sang s'étendait sous son corps. Le zhong yi l‚cha une exclamation et se pencha sur elle, se disant que la malheureuse s'était arrangée pour se suicider. Il ne pouvait pas lui en vouloir, dans des conditions analogues, il en aurait fait de même, pensa-t-il. Il souleva sa chemise, mais ne vit aucune blessure apparente et, en la touchant, il comprit qu'elle vivait encore. Il la secoua jusqu'à

ce qu'elle ouvrît les yeux.

- Je suis enceinte, finit-elle par admettre dans un filet de voix.

Tao Chi'en prit sa tête dans ses mains et se plongea dans une litanie de lamentations dans le dialecte

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Fille du destin

de son hameau natal, auquel il n'avait pas eu recours depuis quinze ans : s'il avait su, jamais il ne l'aurait aidée, vouloir aller en Californie alors qu'elle était enceinte ! elle était folle, il ne manquait plus que ça, un avortement, si elle mourait, il était perdu, dans quel pétrin l'avait-elle mis, il avait été idiot, comment n'avait-il pas deviné la raison de son empressement à fuir le Chili. Il ajouta une série de jurons et de malédictions en anglais, mais elle avait à nouveau perdu connaissance et les reproches ne pouvaient plus l'atteindre. Il la prit dans ses bras en la berçant comme un enfant, tandis que sa colère se transformait peu à peu en une irrépressible compassion. L'espace d'un instant l'idée de s'adresser au capitaine Katz et de tout lui avouer lui passa par l'esprit, mais il ne pouvait prévoir sa réaction. Ce Hollandais luthérien, qui traitait les femmes à bord comme si elles avaient la peste, serait sans doute furieux d'apprendre qu'il y avait une passagère clandestine, enceinte et moribonde par-dessus le marché. Et quel ch‚timent lui réserverait-il ? Non, il ne pouvait en parler à personne. La seule solution serait d'attendre qu'Eliza meure, si tel était son karma, et de jeter ensuite son corps à la mer avec les déchets de la cuisine. Tout ce qu'il pouvait faire pour elle, s'il la voyait souffrir trop, serait de l'aider à mourir dignement.

Comme il se dirigeait vers la sortie, il perçut sur sa peau une présence étrange. Effrayé, il leva la lanterne et vit avec une parfaite netteté, dans le cercle de lumière tremblante, sa Lin adorée qui l'observait à

quelque distance de là, avec cette expression moqueuse sur son visage translucide qui faisait tout son charme. Elle portait sa robe en soie verte brodée de fils d'or, celle-là même qu'elle mettait pour les grandes occasions, les cheveux remontés en un simple chignon maintenu par des baguettes en ivoire et deux pivoines fraîches sur les oreilles. C'est ainsi qu'il l'avait vue pour la dernière fois, quand les femmes du voisinage lui avaient rendu visite avant la cérémonie funèbre. L'apparition de sa femme dans

Le voyage

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l'entrepôt fut si réelle qu'il se sentit gagné par la panique : les esprits, aussi bons qu'ils aient été de leur vivant, devenaient souvent cruels avec les mortels. Il essaya de fuir vers la porte, mais elle lui bloqua l'issue. Tao Chi'en tomba à genoux en tremblant, sans l‚cher la lanterne, son seul point d'appui avec la réalité. Il se lança dans une prière pour exorciser les diables, au cas o˘ ils auraient pris la forme de Lin pour le confondre, mais il ne put se souvenir des paroles et seule une longue plainte d'amour pour elle, et de nostalgie pour le passé, s'échappa de ses lèvres. Alors Lin se pencha sur lui avec sa douceur inoubliable, si proche qu'il aurait pu l'embrasser s'il avait osé, et murmura qu'elle n'était pas venue de si loin pour lui faire peur, mais pour lui rappeler les devoirs d'un bon médecin. Elle aussi avait été sur le point de mourir en se vidant de son sang, comme cette jeune fille, après avoir mis sa fille au monde, et à cette occasion il avait réussi à la sauver. Pourquoi n'en faisait-il pas autant pour cette jeune fille ? qu'arrivait-il à son Tao bien-aimé ? Avait-il perdu son bon cúur, était-il devenu un cafard ? Une mort prématurée n'était pas le karma d'Eliza, lui assura-t-elle. Si une femme est disposée à traverser le monde, enterrée dans un trou cauchemardesque, pour retrouver son amoureux, c'est qu'elle a beaucoup de qi.

- Tu dois l'aider, Tao, si elle meurt sans avoir revu son bien-aimé, elle ne trouvera jamais la paix et son fantôme te poursuivra pour toujours, l'avertit Lin avant de disparaître.

- Attends ! supplia-t-il en allongeant une main pour la retenir, mais ses doigts se refermèrent sur le vide.

Tao Chi'en resta prostré sur le sol un long moment, essayant de retrouver ses esprits, jusqu'à ce que son cúur fou cesse de galoper et que le léger parfum de Lin se soit dissipé dans l'entrepôt. Ne pars pas, ne pars pas, répéta-t-il longtemps, transi d'amour. Se relevant finalement, il ouvrit la porte et sortit.

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Fille du destin

C'était une nuit tiède. Les reflets de la lune donnaient à l'océan Pacifique un éclat argenté, et une légère brise gonflait les vieilles voiles de YEmilia. Beaucoup de passagers s'étaient déjà retirés ou jouaient aux cartes dans leurs cabines, d'autres avaient accroché leur hamac pour passer la nuit au milieu d'un désordre d'instruments, de selles de cheval et de caisses qui encombraient les ponts, et d'autres encore se trouvaient en poupe pour contempler les dauphins qui jouaient sur la traînée d'écume laissée par le navire. Tao Chi'en leva les yeux vers l'immense vo˚te céleste, reconnaissant. Pour la première fois depuis sa mort, Lin avait vaincu sa timidité pour lui rendre visite. Avant de commencer sa vie de marin, il avait perçu sa présence à diverses occasions, surtout quand il s'enfonçait dans une profonde méditation, mais alors il était facile de confondre la faible présence de son esprit avec ses souvenirs de veuf.

Lin passait à son côté en le frôlant de ses doigts fins, mais lui se demandait si c'était vraiment elle ou une simple création de son ‚me tourmentée. quelques instants auparavant, dans l'entrepôt, cependant, il n'avait eu aucun doute : le visage de Lin lui était apparu aussi radieux et précis que cette lune sur la mer. Il se sentit accompagné et content, comme pendant les nuits lointaines o˘ elle dormait recroquevillée dans ses bras, après qu'ils avaient fait l'amour.

Tao Chi'en gagna le dortoir de l'équipage o˘ il disposait d'une étroite couchette en bois, loin de la seule ventilation qui venait de la porte. Il était impossible de dormir à cause de l'air confiné et de la pestilence des hommes, mais depuis son départ de Valparaiso il avait pu éviter ce calvaire car, en été, on pouvait s'allonger sur le pont. Il chercha sa malle, clouée au sol pour l'empêcher de tanguer en même temps que le navire, saisit la clé pendue à son cou, ouvrit le cadenas et en tira sa mallette et un flacon de laudanum. Puis il subtilisa silencieusement une double Le voyage

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ration d'eau douce et alla chercher des linges dans la cuisine, bien utiles à défaut d'autre chose.

Comme il regagnait l'entrepôt, une main se posa sur son bras, il se retourna, surpris, et vit une des Chiliennes qui, passant outre à l'ordre péremptoire du capitaine de se retirer après le coucher du soleil, était sortie séduire quelque client. Il la reconnut sur-le-champ. De toutes les femmes se trouvant à bord, Azucena Placeres était la plus sympathique et la plus audacieuse. Les premiers jours, elle avait été la seule à venir en aide aux passagers malades, elle s'était également occupée d'un jeune marin qui, tombé d'un m‚t, s'était fracturé un bras. Elle s'était ainsi gagné le respect de tous, même du sévère capitaine Katz qui, dès lors, ferma les yeux sur ses incartades. Azucena offrait ses services d'infirmière gratis, mais celui qui osait poser la main sur ses chairs fermes devait payer en monnaie sonnante et trébuchante, car il ne fallait pas confondre bon cúur et bêtise, comme elle disait. C'est mon seul capital, et si je n'en prends pas soin, je suis foutue, expliquait-elle, en se donnant de grosses claques sur les cuisses. Azucena Placeres s'adressa à lui avec quatre mots compréhensibles dans n'importe quelle langue : chocolat, café, tabac, brandy. Comme chaque fois qu'elle le croisait, elle lui expliqua avec des gestes audacieux son souhait d'échanger l'un de ces produits de luxe contre ses faveurs, mais le zhong yi la repoussa et poursuivit son chemin.

Tao Chi'en passa une bonne partie de la nuit au chevet d'Eliza, qui souffrait d'une forte fièvre. Il travailla sur ce corps épuisé avec les moyens limités de sa mallette, sa longue expérience et une tendresse vacillante, jusqu'à ce qu'elle expulse un mollusque sanguinolent. Tao Chi'en l'examina à la lumière de la lanterne et constata qu'il s'agissait d'un fútus de plusieurs semaines et qu'il était complet. Pour nettoyer le ventre à fond, il planta ses aiguilles sur les 230

Fille du destin

bras et les jambes de la jeune fille, provoquant de fortes contractions.

Lorsqu'il fut assuré des résultats, il soupira avec soulagement : il restait à demander à Lin d'intervenir pour éviter une infection. Jusqu'à

cette nuit, Eliza représentait pour lui un pacte commercial et, au fond de sa malle, se trouvait le collier de perles pour le prouver. C'était une fille inconnue avec laquelle il ne se sentait, croyait-il, aucun lien personnel, une fan giiey aux grands pieds et au tempérament trempé qui aurait eu bien du mal à trouver un mari, car elle ne montrait aucune disposition pour satisfaire ou servir un homme, c'était visible.

Maintenant, handicapée par un avortement, elle ne pourrait plus se marier.

Même son amant, qui l'avait déjà abandonnée une fois, ne la voudrait pas comme épouse, dans le cas improbable o˘ elle le retrouverait un jour. Il admettait que, pour une étrangère, Eliza n'était pas totalement laide, du moins y avait-il un léger air oriental dans ses yeux étirés, et elle possédait des cheveux longs, noirs et brillants, comme la queue fière d'un cheval impérial. Si elle avait eu de diaboliques cheveux jaunes ou roux, comme tant de femmes entrevues depuis son départ du Chili, peut-être ne l'aurait-il pas approchée. Mais pas plus sa belle allure que la fermeté de son caractère ne l'aideraient, son mauvais sort était jeté, il n'y avait aucun espoir : elle finirait comme prostituée en Californie. Il avait beaucoup fréquenté ce genre de femmes à Canton et à Hong Kong. Il devait une grande partie de ses connaissances médicales à ses années de pratique auprès des corps de ces malheureuses maltraitées par les coups, les maladies et les drogues. Plusieurs fois, durant cette longue nuit, il se dit qu'il serait peut-être plus noble de la laisser mourir, malgré les instructions de Lin, et la sauver ainsi d'un destin horrible, mais elle l'avait payé d'avance et il devait respecter sa part de l'accord, se dit-jl. Non, ce n'était pas l'unique motivation, conclut-il, car depuis le début il s'était interrogé sur les raisons qui l'avaient poussé à embarquer cette

Le voyage

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jeune fille clandestinement sur le bateau. Le risque était immense, il n'était pas s˚r d'avoir commis cette énorme imprudence seulement pour la valeur des perles. quelque chose dans la courageuse détermination d'Eliza l'avait ému, quelque chose dans la fragilité de son corps et dans l'amour bravache qu'elle affichait pour son amant lui rappelait Lin...

A l'aube, Eliza cessa finalement de saigner. Elle était br˚lante de fièvre et tremblait malgré la chaleur insupportable de l'entrepôt, mais son pouls s'était calmé et elle respirait tranquillement dans son sommeil. Cependant, elle n'était pas hors de danger. Tao Chi'en aurait voulu rester là pour la surveiller, mais il calcula que l'aube était proche et que la cloche n'allait pas tarder à retentir pour annoncer son tour de travail. Exténué, il se traîna jusqu'au pont, se laissa tomber à plat ventre contre les lattes du sol et s'endormit comme un enfant. Le coup de pied amical d'un marin le réveilla pour lui rappeler ses obligations. Il plongea sa tête dans une bassine d'eau de mer et, encore étourdi, gagna la cuisine o˘ il fit cuire la bouillie d'avoine qui constituait le petit déjeuner à bord.

Tout le monde en mangeait sans faire de commentaires, même le sobre capitaine Katz, à l'exception des Chiliens qui protestaient en chúur, bien qu'ils fussent mieux approvisionnés pour avoir été les derniers à

embarquer. Les autres avaient épuisé leurs provisions de tabac, d'alcool et de friandises durant les mois de navigation supportés avant d'atteindre Valparaiso. Le bruit avait couru que certains Chiliens étaient des aristocrates, raison pour laquelle ils ne savaient pas laver leurs culottes ou faire bouillir de l'eau pour le thé. Ceux qui voyageaient en première classe étaient accompagnés de serviteurs, qu'ils pensaient utiliser dans les mines d'or, car l'idée de se salir les mains était impensable. D'autres préféraient se payer les services des marins, puisque les femmes s'y refusaient en bloc : elles pouvaient gagner dix fois plus en les recevant pour dix minutes dans l'intimité de leur cabine. Pourquoi pas-232

Fille du destin

ser deux heures à laver leur linge ? L'équipage et tous les passagers se moquaient de ces petits messieurs délicats, mais jamais ouvertement. Les Chiliens avaient de bonnes manières, paraissaient timides et faisaient montre'd'une grande politesse et de galanterie, mais il suffisait de la moindre étincelle pour qu'ils s'enflamment de colère. Tao Chi'en t‚chait de les éviter. Ces hommes ne cachaient pas leur mépris à son égard, et à

l'égard de deux autres voyageurs noirs montés au Brésil, qui avaient payé

leur billet normalement, mais qui étaient les seuls à ne pas disposer de couchette et à se voir interdire la table commune. Il préférait les cinq humbles Chiliennes, avec leur solide sens pratique, leur éternelle bonne humeur et leur vocation maternelle qui affleurait dans les moments graves.

Tao acheva sa journée comme un somnambule, l'esprit occupé par Eliza, sans avoir une minute de libre avant la nuit pour aller la voir. A la mi-matinée, les marins réussirent à pêcher un énorme requin, qui agonisa sur le pont en donnant de terribles coups de queue, mais personne n'osa s'approcher pour l'achever à coups de gourdin. En qualité de cuisinier, Tao Chi'en eut à surveiller les différentes étapes : écor-cher la bête, la découper en morceaux, en cuisiner une partie et saler le reste. Pendant ce temps, les marins lavaient le sang sur le pont avec des brosses et les passagers célébraient l'horrible spectacle avec les dernières bouteilles de Champagne, comme prélude au festin à venir. Il garda le cúur pour la soupe d'Eliza et les ailerons pour les faire sécher, car ils valaient une fortune sur le marché des aphrodisiaques. A mesure que les heures passaient, tout occupé au requin, il s'imaginait Eliza morte dans la cale du bateau. Il ressentit un bonheur tumultueux quand, enfin descendu pour la voir, il constata qu'elle vivait et semblait aller mieux. L'hémorragie avait cessé, le broc d'eau était vide et tout indiquait qu'elle avait eu des moments de lucidité durant cette longue journée. Il remercia brièvement Lin pour son aide.

Le voyage

233

La jeune fille ouvrit les yeux avec difficulté, elle avait les lèvres sèches et le visage enflé à cause de la fièvre. Il l'aida à se redresser et lui donna une forte infusion de tangkuet pour recomposer le sang. quand il se fut assuré qu'elle gardait les aliments dans l'estomac, il lui donna quelques gorgées de lait frais, qu'elle but avidement. Requinquée, elle annonça qu'elle avait faim et redemanda du lait. Les vaches qui se trouvaient à bord, peu habituées à naviguer, produisaient peu, elles étaient décharnées et on parlait de les tuer. L'idée de boire du lait répugnait à Tao Chi'en, mais son ami Ebanizer Hobbs lui avait parlé de ses propriétés pour renouveler le sang perdu. Si Hobbs l'utilisait dans les régimes administrés aux blessés graves, il devait avoir le même effet dans ce cas, décida-t-il.

- Je vais mourir, Tao ?

- Pas encore, répondit-il en souriant et lui caressant la tête.

- Combien reste-t-il pour atteindre la Californie ?

- Beaucoup. N'y pense pas. Maintenant tu dois uriner.

- Non, s'il te plaît, se défendit-elle.

- Comment non ? Tu dois le faire !

- Devant toi ?

- Je suis un zhong yi. Tu ne dois pas avoir honte devant moi. J'ai vu tout ce qu'on peut voir de ton corps.

- Je ne peux pas bouger, je ne pourrai pas supporter le voyage, Tao, je préfère mourir... dit Eliza en sanglotant et s'appuyant sur lui pour s'asseoir sur le vase.

- Du courage, petite ! Lin dit que tu as beaucoup de qi et que tu n'es pas venue de si loin pour mourir en chemin.

- qui?

- Peu importe.

Ce soir-là, Tao Chi'en comprit qu'il ne pouvait pas s'en occuper seul, il avait besoin d'aide. Le lendemain, lorsque les femmes sortirent de leur cabine et

234

Fille du destin .

s'installèrent en poupe, comme elles avaient l'habitude de le faire pour laver leur linge, natter leurs cheveux et coudre les plumes et les verroteries sur leurs robes de professionnelles, il fit un signe à Azucena Placeres. Pendant le voyage, aucune d'elles n'avait mis ses atours de prostituée, elles s'habillaient avec des robes sombres et des blouses sans ornements, enfilaient des savates, s'enveloppaient le soir dans leurs ch

‚les, portaient deux tresses dans le dos et ne mettaient aucun maquillage.

On aurait dit un groupe de simples paysannes occupées à des t‚ches domestiques. La Chilienne lança un clin d'úil de joyeuse complicité à ses compagnes et le suivit dans la cuisine. Tao Chi'en lui tendit un grand morceau de chocolat, volé dans la réserve du capitaine et essaya de lui expliquer son problème, mais elle ne comprenait pas l'anglais et il commença à perdre patience. Azucena Placeres huma le chocolat et un sourire enfantin illumina son visage rond d'Indienne. Elle prit la main du cuisinier et la posa sur un de ses seins, montrant la cabine des femmes, inoccupée à cette heure, mais lui retira sa main, saisit la sienne et l'entraîna vers la trappe d'accès à la cale. Mi-étonnée, mi-curieuse, Azucena se défendit faiblement. Ne lui laissant pas le choix, il ouvrit la trappe et la poussa vers l'échelle, souriant toujours pour la rassurer. Ils restèrent un moment dans l'obscurité, le temps de mettre la main sur la lanterne accrochée à une poutre et de l'allumer. Azucena riait : enfin ce Chinois extravagant avait compris les termes de l'accord. Elle ne l'avait jamais fait avec un Asiatique et elle était très curieuse de savoir si son instrument ressemblait à celui des autres hommes. Mais le cuisinier, au lieu de profiter de la situation, l'entraîna par un bras en se frayant un chemin dans le labyrinthe de ballots et de caisses. Elle eut peur que l'homme f˚t fou et elle se mit à tirer pour se libérer, mais il ne la l‚cha pas, l'obligeant à avancer jusqu'à ce que la lanterne éclair‚t le cagibi o˘

gisait Eliza.