Mon cour a bondi dans ma poitrine. Je me suis redressé.
- quel ‚ge, l'enfant ?
- Je ne sais pas. En ‚ge d'aller à l'école.
- Une douzaine d'années ?
- Oui, peut-être bien.
- Fille ou garçon ?
- Fille.
Je me suis figé.
- Vous êtes toujours là, Will ?
- Le nom de la petite, vous l'avez ?
- Non. On ne savait pas grand-chose sur elles.
- O˘ sont-elles maintenant ?
- Aucune idée.
- Comment est-ce possible ?
- Sans doute l'un des grands mystères de l'existence. Je n'ai pas réussi à
les localiser. Mais comme je vous l'ai dit, on m'a retiré le dossier. Je n'ai pas vraiment cherché.
- Pourriez-vous vous renseigner pour savoir o˘ elles sont ?
- Je peux toujours essayer.
- Y a-t-il autre chose ? Auriez-vous entendu le nom d'un suspect ou d'une des victimes, par exemple ?
- Je vous l'ai dit, on n'en a pas trop parlé. Je ne travaille au journal qu'à temps partiel. Comme vous avez d˚ vous en apercevoir, je suis maman à
plein temps. J'ai repris l'info parce que j'étais la seule à être sur place quand elle est tombée. Mais j'ai quelques bonnes sources.
- Il faut qu'on retrouve Enfield. Ou au moins la femme et la petite fille.
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- C'est un bon début, a-t-elle acquiescé. Alors, quel est votre intérêt, là-dedans ?
J'ai réfléchi un instant.
- Vous aimez secouer les cocotiers, Yvonne ?
- Oh oui, Will. J'adore.
- Et ça vous réussit ?
- Vous voulez une démonstration ?
- Absolument.
- Vous appelez peut-être de New York, mais en réalité vous êtes du New Jersey. En fait - quoiqu'il doive y avoir plus d'un Will Klein là-bas - je parie que vous êtes le frère d'un célèbre assassin.
- Présumé assassin, ai-je rectifié. Comment l'avez-vous su ?
- J'ai Lexis-Nexis sur mon ordinateur. J'ai injecté votre nom, et c'est ça qui est sorti. Dans l'un des articles, il est précisé que vous vivez actuellement à Manhattan.
- Mon frère n'a rien à voir avec tout ceci.
- Bien s˚r, et il n'a pas tué la voisine non plus.
- Ce n'est pas ce que j'ai dit. Votre double meurtre n'a aucun rapport avec lui.
- Alors o˘ il est, le rapport ? J'ai repris mon souffle.
- quelqu'un d'autre, qui m'était très proche.
- qui?
- Ma fiancée. Ce sont ses empreintes qui ont été relevées sur les lieux.
Les gamins s'étaient remis à faire la foire. On aurait dit qu'ils couraient à travers la pièce en émettant des bruits de sirène. Cette fois, Yvonne Sterno n'a pas crié après eux.
- Donc, la fille retrouvée morte dans le Nebraska était votre fiancée ?
- Oui.
- C'est pour ça que vous vous intéressez à l'affaire ?
- En partie, oui.
- Et quelle est l'autre partie ?
Je n'étais pas encore prêt à lui parler de Carly.
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- Trouvez Enfield, ai-je répondu.
- Comment s'appelait-elle, Will ? Votre fiancée ?
- Trouvez-le, c'est tout.
- Dites donc, vous voulez qu'on travaille ensemble ? Alors pas de cachotteries. De toute façon, je peux m'informer moi-même, ça me prendra cinq secondes. Allez, dites-le-moi.
- Rogers. Son nom était Sheila Rogers.
Je l'ai entendue taper sur son clavier d'ordinateur.
- Je ferai mon possible, Will. Tenez bon, je vous rappellerai bientôt.
30
J'AI FAIT UN DR‘LE DE DEMI-R VE.
Je dis ´ demi ª car je ne dormais pas vraiment. Je flottais entre le sommeil et la veille, dans cet état o˘ quelquefois on trébuche et on tombe comme une pierre, et o˘ on s'agrippe aux bords du lit. Couché dans le noir, les mains derrière la tête, j'avais les yeux clos.
J'ai déjà mentionné à quel point Sheila adorait danser. Elle m'avait même poussé à m'inscrire dans un club de danse au Centre communautaire juif à
West Orange. Le centre n'était pas loin de l'hôpital de ma mère et de notre maison à Livingston. Tous les mercredis on allait rendre visite à ma mère et, à six heures et demie, on retrouvait les gens du club sur la piste de danse.
Nous étions le plus jeune couple du club - on avait, en gros, soixante-quinze ans de moins que les autres - mais, nom d'un chien, ces vieux-là
savaient bouger. J'essayais de suivre... rien à faire. Je me sentais empoté
à côté d'eux. Sheila, non. Parfois, au milieu d'une danse, elle me l‚chait la main et s'éloignait de moi. Elle fermait les yeux et semblait disparaître dans sa bulle.
Il y avait un couple en particulier, les Segal. Ils dansaient ensemble depuis les années quarante. Ils étaient beaux et gracieux tous les deux. M.
Segal arborait toujours un
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T
foulard blanc autour du cou. Mme Segal portait du bleu et une rivière de perles. Sur la piste, c'était un enchantement. Deux amants qui se mouvaient comme s'ils ne faisaient qu'un. Pendant les pauses, ils se montraient ouverts et chaleureux avec tout le monde. Mais dès qu'on entendait la musique, il n'y avait plus qu'eux deux sur terre.
Un soir de neige en février dernier - on croyait que le club resterait fermé, mais non -, M. Segal est arrivé seul. Toujours avec son foulard blanc. Son costume était impeccable. Mais, à son visage crispé, on a tout de suite compris. Sheila m'a empoigné la main. J'ai vu une larme couler sur sa joue. Dès les premiers accords, M. Segal s'est levé, est allé sans hésitation sur la piste et s'est mis à danser. Les bras tendus, il évoluait comme si sa femme était toujours là. Il la guidait à travers la salle, étreignant son fantôme si tendrement que personne n'a osé le déranger.
La semaine suivante, M. Segal n'est pas venu du tout. On a su par d'autres que Mme Segal avait perdu une très longue bataille contre le cancer. Mais elle avait dansé jusqu'au bout. Ce soir-là, en serrant Sheila tout contre moi, j'ai pris conscience que l'histoire des Segal, si triste f˚t-elle, était de loin la plus belle que j'avais jamais connue.
C'est là que j'ai sombré dans ce demi-rêve, tout en demeurant conscient que je ne dormais pas. Je me trouvais au club de danse. Avec M. Segal et d'autres personnes que je voyais pour la première fois, toutes sans partenaire. Chacun de nous dansait seul. En regardant autour de moi, j'ai aperçu mon père en train d'exécuter gauchement un fox-trot solo. Il m'a adressé un signe de la tête.
J'ai continué à observer les autres danseurs. ¿ l'évidence, tous ressentaient la présence de leur chère disparue. Ils virevoltaient, les yeux dans les yeux fantomatiques de leur cavalière. J'ai voulu les imiter, mais ça ne marchait pas. Je ne voyais rien. J'étais seul : Sheila n'était pas là.
J'ai entendu la sonnerie du téléphone au loin. Une voix grave sur le répondeur a pénétré mon rêve.
- Ici le lieutenant Daniels, de la police de Livingston. Je voudrais parler à Will Klein.
¿ l'arrière-plan, j'ai cru percevoir le rire étouffé d'une jeune femme. Mes yeux se sont ouverts, et le club de danse s'est évanoui. En décrochant, j'ai entendu un nouvel éclat de rire.
«a ressemblait à la voix de Katy Miller.
- Je devrais peut-être appeler vos parents, lui disait le lieutenant Daniels.
- Non. C'était bien Katy.
- J'ai dix-huit ans. Vous ne pouvez pas m'obliger... J'ai pris le téléphone.
- Will Klein à l'appareil.
- Salut, Will. Ici Tim Daniels. On était au lycée ensemble, tu te souviens ?
Tim Daniels. Il travaillait à l'époque dans une station-service et venait en classe vêtu de son uniforme couvert de cambouis, avec son nom brodé sur une poche. Son go˚t pour l'uniforme ne l'avait semble-t-il pas quitté.
- Bien s˚r, ai-je répondu, totalement désorienté. Comment ça va ?
- Bien, merci.
- Tu es dans la police maintenant ? Rien ne m'échappe.
- Oui. Et j'habite toujours Livingston. Je me suis marié avec Betty Jo Stetson. On a deux filles.
J'ai essayé de me représenter Betty Jo, mais sans résultat.
- Dis donc, félicitations.
- Merci, Will.
Sa voix a baissé d'un ton.
- J'ai, euh, lu à propos de ta mère dans la Tribune. Toutes mes condoléances.
- C'est gentil, merci.
Katy Miller s'est remise à rire.
- …coute, la raison pour laquelle je t'appelle. Tu connais Katy Miller, j'imagine ?
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- Oui.
Il y a eu un moment de silence. Il s'est probablement souvenu que j'avais fréquenté sa sour et que ça s'était très mal terminé.
- Elle m'a demandé de te contacter.
- quel est le problème ?
- Je l'ai trouvée sur le terrain de jeu de Mount Pleasant avec une bouteille de vodka à moitié vide. Elle est complètement bourrée. J'allais téléphoner à ses parents...
- Pas question ! a crié Katy. J'ai dix-huit ans !
- Oui, bon, d'accord. Bref, elle m'a demandé de t'appeler. Je sais bien, quand on était mômes, on n'était pas parfaits non plus, hein ?
- S˚r.
Soudain, Katy a hurlé quelque chose et je me suis figé. J'espérais avoir mal entendu. Mais ses paroles et le ton presque moqueur sur lequel elle les avait proférées m'avaient fait l'effet d'une main froide plaquée sur ma nuque.
- L'Idaho ! a-t-elle hurlé. J'ai raison, Will ? L'Idaho ! Je me suis cramponné au combiné, certain d'avoir mal
compris.
- qu'est-ce qu'elle dit ?
- Je n'en sais rien. Elle parle de l'Idaho, mais elle est toujours pompette.
Puis Katy a crié de nouveau :
- L'Idaho de mes deux ! La bouse de vache ! L'Idaho ! J'ai raison, pas vrai ?
Je ne trouvais plus mon souffle.
- Dis, Will, je sais qu'il est tard, mais... tu ne pourrais pas passer la chercher ?
Ma voix m'est revenue, juste assez pour répondre :
- J'arrive.
31
CARREX A GRAVI L'ESCALIER ¿ PAS DE LOUP pour éviter que le bruit de l'ascenseur réveille Wanda.
Tout l'immeuble appartenait à la Société de yoga Carrex. Wanda et lui occupaient les deux étages au-dessus de l'école. Il était trois heures du matin. Carrex a entrouvert la porte. Il n'y avait pas de lumière. Il a pénétré dans la pièce éclairée par les reflets blafards des réverbères.
Wanda était assise dans le noir, sur le canapé, jambes et bras croisés.
- Salut, a-t-il dit tout doucement, comme s'il craignait de réveiller quelqu'un, alors qu'ils étaient seuls dans l'immeuble.
- Tu veux que je m'en débarrasse ? a-t-elle demandé. Carrex a regretté de n'avoir pas gardé ses lunettes noires.
- Je suis vraiment fatigué, Wanda. Laisse-moi grappiller quelques heures de sommeil.
- Non.
- que veux-tu que je te réponde, là ?
- J'en suis encore au premier trimestre. Il me suffirait d'avaler un cachet, c'est tout. Alors j'aimerais savoir. Veux-tu que je m'en débarrasse ?
- Tout à coup, c'est à moi de décider ?
- J'attends.
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- Toi, Wanda, la grande féministe... Et le droit des femmes à choisir ?
- Arrête, avec tes conneries.
Carrex a enfoui ses mains dans ses poches.
- qu'est-ce que tu as envie de faire ?
Wanda a tourné la tête, lui offrant son profil, son long cou, son port altier. Il l'aimait. Il n'avait aimé personne avant elle, et personne ne l'avait aimé. Lorsqu'il était tout petit, sa mère s'amusait à le br˚ler avec son fer à friser. Elle avait fini par arrêter quand il avait deux ans
- le jour o˘ son père l'avait battue à mort et qu'il s'était pendu dans un placard.
- Tu portes ton passé sur ton front, a déclaré Wanda. Tout le monde ne peut pas se permettre ce luxe.
- Je ne vois pas de quoi tu parles.
Ni l'un ni l'autre n'avait allumé. Leurs yeux s'étaient accoutumés à
l'obscurité, et ce flou artistique leur rendait peut-être les choses plus faciles.
- Au lycée, c'est moi qu'on avait choisie pour prononcer le discours d'adieu en terminale.
- Je sais.
Elle a fermé les yeux.
- Laisse-moi parler, O.K. ? Carrex a hoché la tête.
- J'ai grandi dans une banlieue résidentielle. Il y avait très peu de familles noires. J'étais la seule fille noire sur trois cents élèves. Et j'ai été classée première. Pour les études universitaires, j'avais l'embarras du choix. Je me suis inscrite à Princeton.
Tout cela, il le savait déjà, mais il n'a rien dit.
- quand je suis arrivée là-bas, j'ai eu l'impression de ne pas être à la hauteur. Je t'épargne le diagnostic global sur mon manque de confiance en moi et tout le reste. Mais j'ai cessé de me nourrir. Je suis devenue anorexique. Je ne voulais rien manger dont je ne puisse pas me débarrasser.
Je passais mes journées à faire des abdos. J'étais descendue au-dessous de quarante-cinq kilos, et quand je me regardais dans la glace la grosse que je voyais me faisait horreur.
Carrex s'est rapproché d'elle avec l'envie de lui prendre la main. Mais, imbécile qu'il était, il s'est abstenu.
- Je me suis affamée au point de devoir être hospitalisée. Mes organes étaient abîmés. Mon foie, mon cour. Les médecins ne connaissent toujours pas l'ampleur des dég‚ts. Je n'ai pas fait d'arrêt cardiaque, mais je n'en suis pas passée loin. J'ai fini par récupérer - je ne m'y attarderai pas non plus - sauf qu'on m'a dit que je ne pourrais sans doute pas tomber enceinte. Ou que, si ça se produisait, je serais incapable de mener la grossesse à terme.
Carrex était debout devant elle.
- Et que pense ton médecin aujourd'hui ?
- Elle ne promet rien. Wanda l'a regardé.
- Je n'ai jamais eu aussi peur de ma vie.
Il a senti son cour chavirer. Il aurait aimé s'asseoir à côté d'elle, la prendre dans ses bras. Une fois de plus, quelque chose l'a retenu, et il s'en est voulu à mort.
- Si ça représente un risque pour ta santé .., a-t-il commencé.
- C'est moi qui le cours. Il a essayé de sourire.
- La grande féministe est de retour.
- quand j'ai dit que j'avais peur, je ne parlais pas seulement de ma santé.
Il le savait aussi.
- Carrex ?
- Ouais.
Sa voix était presque implorante.
- Ne me ferme pas la porte, O.K. ?
Ne sachant que répondre, il a opté pour un truisme
- C'est un grand pas.
- Je sais.
- Je ne crois pas, a-t-il repris lentement, que je sois capable de faire face à cette situation.
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- Je t'aime.
- Moi aussi, je t'aime.
- Tu es l'homme le plus fort que je connaisse. Carrex a secoué la tête.
Dehors, un ivrogne s'est mis à
chanter en beuglant que sa Rosemary, l'amour la suit, et que personne ne le sait sauf lui.
- Peut-être, a-t-il repris, qu'on ne devrait pas s'embarquer là-dedans. Ne serait-ce que pour ta santé.
Wanda l'a regardé reculer, s'éloigner. Elle n'a pas eu le temps d'ouvrir la bouche qu'il était déjà parti.
J'ai loué une voiture dans une agence de la 37e Rue ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre et je me suis rendu au poste de police de Livingston. Je n'avais pas remis les pieds dans ce lieu sacré depuis le cours élémentaire, quand on y était allés avec toute la classe. Ce matin-là, on n'avait pas eu le droit de visiter la cellule de détention o˘ j'ai trouvé Katy car, tout comme maintenant, elle était occupée. L'idée qu'un grand criminel se trouvait peut-être enfermé à deux pas de nous avait agréablement titillé nos esprits de mômes.
Le lieutenant Tim Daniels m'a accueilli d'une poignée de main trop ferme.
J'ai remarqué qu'il remontait souvent sa ceinture. Il cliquetait - lui ou ses clés ou des menottes - à chaque pas. Il s'était emp‚té mais son visage avait conservé la fraîcheur de sa jeunesse.
J'ai rempli des paperasses, et Katy a été confiée à mes bons soins. Elle avait dessaoulé pendant l'heure qu'il m'avait fallu pour venir là. Elle ne riait plus. La tête basse, elle boudait comme toutes les adolescentes.
J'ai encore remercié Tim. Katy n'a eu ni un sourire ni un geste. Une fois dehors, elle m'a saisi le bras.
- Viens, on va faire un tour.
- Il est quatre heures du matin. Je suis fatigué.
- Je vomis si je monte dans la voiture. Je me suis arrêté.
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- C'était quoi, ce que tu criais à propos de l'Idaho au téléphone ?
Déjà elle traversait Livingston Avenue. J'ai suivi. En arrivant sur la place, elle a accéléré le pas. Je l'ai rattrapée.
- Tes parents vont s'inquiéter.
- Je leur ai dit que j'allais dormir chez une copine. C'est bon.
- Tu veux m'expliquer pourquoi tu buvais toute seule ?
Katy continuait à marcher. Tout à coup, elle semblait respirer plus profondément.
- J'avais soif.
- Mmm. Et pourquoi tu hurlais toutes ces choses au sujet de l'Idaho ?
Elle m'a regardé sans ralentir l'allure.
- ¿ mon avis, tu dois le savoir. Je l'ai empoignée par le bras.
- ¿ quoi tu joues, là ?
- Ce n'est pas moi qui joue, Will.
- qu'est-ce que tu racontes ?
- L'Idaho, Will. Ta Sheila Rogers venait bien de l'Idaho, non ?
¿ nouveau, ses paroles m'ont cinglé comme un coup de fouet.
- Comment le sais-tu ?
- Je l'ai lu.
- Dans le journal ?
Elle s'est esclaffée, puis a demandé :
- C'est vrai, tu n'es pas au courant ? Je l'ai prise par les épaules.
- De quoi tu parles ?
- Ta Sheila, elle a étudié o˘ ?
- Je ne sais pas.
- Je croyais que vous étiez raides amoureux l'un de l'autre.
- C'est assez compliqué.
- Tum'étonnes.
229
- Je ne comprends toujours pas, Katy.
- Sheila Rogers a fait ses études à Haverton, Will. Avec Julie. Elles appartenaient au même club d'étudiantes.
«a m'a cloué au sol.
- Ce n'est pas possible.
- Je n'en reviens pas que tu ne sois pas au courant. Sheila ne te l'a jamais dit ?
J'ai secoué la tête.
- Tu en es s˚re ?
- Sheila Rogers de Mason, dans l'Idaho. …tudes de communication. Noir sur blanc, dans la brochure de leur club. Je l'ai trouvée dans une vieille malle au sous-sol.
- Je ne vois pas très bien. Tu t'es rappelé son nom après toutes ces années ?
- Ouais.
- Comment tu as fait ? Tu connaissais les noms de toutes les étudiantes qui étaient à Haverton avec Julie ?
- Non.
- Alors pourquoi tu t'es souvenue de Sheila Rogers ?
- Parce que Sheila et Julie partageaient la même chambre.
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CARREX A D…BARqU… CHEZ MOI avec des bagels et des choses à tartiner, le tout acheté dans une boutique baptisée La Bagel -15e Rue-Première Avenue.
Il était dix heures du matin, et Katy dormait sur le canapé. Carrex a allumé une cigarette. J'ai noté qu'il portait les mêmes vêtements que la veille. «a ne sautait pas aux yeux - pas comme s'il avait été une figure phare de la jet set -, mais ce matin-là il avait l'air particulièrement débraillé. On s'est perchés sur des tabourets devant le comptoir de la cuisine.
- Dis donc, ai-je glissé, je sais bien que tu veux te mêler aux gens de la rue, mais...
Il a sorti une assiette d'un placard.
- quand tu auras fini de faire de l'esprit, tu pourras peut-être me raconter ce qui s'est passé ?
- Pourquoi, je ne peux pas faire les deux ?
Il a baissé la tête et m'a regardé par-dessus ses lunettes noires.
- C'est à ce point-là ?
- Pire que ça, ai-je répondu.
Katy a bougé sur le canapé. Je l'ai entendue dire :
- Ouhlà!
J'avais de l'aspirine extra-forte à portée de main. Je lui en 231
ai donné deux avec un verre d'eau. Elle les a avalées et s'est traînée sous la douche. J'ai regagné mon tabouret.
- Comment va ton nez ? a demandé Carrex.
- J'ai l'impression que mon cour s'est coincé là-haut et trépigne pour sortir.
Il a hoché la tête et mordu dans un bagel avec du beurre de saumon. Il m
‚chait lentement. Ses épaules s'affaissaient. Je savais qu'il n'avait pas dormi chez lui. qu'il était arrivé quelque chose entre Wanda et lui. Mais, surtout, je savais qu'il ne voulait pas qu'on lui pose de questions.
- Tu disais : Pire que ça, m'a-t-il soufflé.
- Sheila m'a menti.
- «a, on l'avait déjà compris.
- Pas de cette façon-là. Il continuait à mastiquer.
- Elle connaissait Julie Miller. Elles ont fait partie du même club d'étudiantes. Elles ont aussi partagé une chambre.
Il s'est arrêté de m‚cher.
- Vas-y, recommence.
Je lui ai expliqué ce que j'avais appris. La douche a coulé pendant tout ce temps-là. Katy allait en baver encore un moment, du contrecoup de sa cuite.
Mais les jeunes ont tendance à récupérer beaucoup plus rapidement que nous...
quand j'ai eu terminé mon récit, Carrex s'est laissé aller en arrière et, croisant les bras, m'a gratifié d'un large sourire.
- La classe, a-t-il commenté.
- Ouais, c'est le premier mot qui m'est venu à l'esprit.
- Je ne pige pas bien, mec.
Il a entrepris de tartiner un autre bagel.
- Ton ancienne copine, qui a été assassinée il y a onze ans, a partagé une chambre sur le campus avec ta dernière copine en date, qui a été assassinée elle aussi.
- Oui.
- Et ton frère a été accusé du premier meurtre.
232
- Encore une fois, oui.
- O.K.
Carrex a hoché la tête avec assurance. Puis l‚ché :
- Je ne pige toujours pas.
- C'était s˚rement un coup monté.
- qu'est-ce qui était un coup monté ?
- Sheila et moi.
Je me suis efforcé de hausser les épaules.
- «a ne pouvait être qu'un coup monté. Un mensonge. Il a eu un mouvement de la tête, comme pour dire oui et
non en même temps. Ses longs cheveux lui sont tombés sur le visage. Il les a écartés.
- Dans quel but ?
- Je ne sais pas.
- Réfléchis.
- Je n'ai fait que ça. Toute la nuit.
- Bon, très bien, admettons que ce soit vrai. Admettons que Sheila t'ait menti ou t'ait mené en bateau, je ne sais pas, moi. Tu me suis ?
- Je te suis.
Il a levé les paumes en l'air.
- Dans quel but ?
- Une fois de plus, je ne sais pas.
- Examinons toutes les possibilités. Il a levé un doigt.
- Un, ça pourrait être une énorme coÔncidence. Je me suis contenté de le dévisager.
- Attends un peu ; tu es sorti avec Julie Miller il y a quoi, plus de douze ans ?
- Oui.
- Alors, peut-être que Sheila ne se souvenait plus. Tu te souviens, toi, du nom de toutes les ex de tes amis ? Peut-être que Julie ne lui a jamais parlé de toi. Ou peut-être qu'elle avait oublié ton nom. Puis, des années plus tard, vous vous êtes rencontrés...
Je continuais à le dévisager.
233
T
- Bon, d'accord, c'est un peu tiré par les cheveux, a-t-il concédé.
Laissons tomber ça. Deuxième possibilité...
Carrex a levé un autre doigt. Il a marqué une pause, regardé en l'air.
- Zut, je suis perdu, là.
- Eh oui.
Nous avons mangé. Il a ruminé encore.
- D'accord, supposons que Sheila ait su depuis le début qui tu étais.
- Allons-y.
- Je ne pige toujours pas, mec. qu'est-ce qui nous reste, hein ?
- La classe, ai-je répliqué.
La douche s'est arrêtée. J'ai pris un bagel au pavot. Les graines me collaient aux mains.
- J'y ai pensé toute la nuit, ai-je repris.
- Et?
- J'en reviens toujours au Nouveau-Mexique.
- Comment ça ?
- Le FBI voulait interroger Sheila sur le double meurtre d'Albuquerque.
Non élucidé, le meurtre.
- Et alors ?
- Julie Miller a elle aussi été assassinée, il y a des années.
- Et son meurtre n'a pas été élucidé non plus, a dit Carrex, même s'ils soupçonnent ton frère.
- Voilà.
- Toi, tu vois un lien entre les deux.
- Il doit y en avoir un. Carrex a haussé les épaules.
- Bien, je visualise le point A et le point B. Mais ce que je ne comprends pas, c'est comment tu passes de l'un à l'autre.
- Moi non plus, ai-je avoué.
Nous nous sommes^tus. Katy a risqué un coup d'oil par la porte entreb
‚illée. ¿ en juger par sa p‚leur, elle avait la gueule de bois. Elle a gémi :
- Je viens de gerber à nouveau.
- C'est sympa de nous tenir au courant, ai-je répondu
- O˘ sont mes fringues ?
- Dans le placard de la chambre.
Elle a esquissé péniblement un geste de remerciement et refermé la porte.
J'ai contemplé la partie droite du canapé, là o˘ Sheila avait l'habitude de se lover pour lire. Comment tout cela avait-il pu nous arriver ? Le vieil adage : ´ Mieux vaut avoir aimé et perdu que n'avoir pas aimé du tout ª
m'est revenu en mémoire. Pas s˚r que ce soit si vrai. Surtout, je me suis demandé ce qui était pire : perdre l'amour de sa vie ou se rendre compte qu'elle ne vous avait peut-être jamais aimé.
Vous parlez d'un choix.
Le téléphone a sonné. Cette fois, j'ai décroché sans passer par le répondeur.
- Will ?
- Oui?
- Ici Yvonne Sterno. Votre agent à Albuquerque.
- Vous avez trouvé quelque chose ?
- J'y ai travaillé toute la nuit.
- Et?
- «a devient de plus en plus louche.
- Je vous écoute.
- Eh bien, j'ai chargé mon contact de fouiller dans les actes notariés et les archives du fisc. Mon contact, soit dit en passant, est fonctionnaire ; elle y est donc allée en dehors de ses heures de travail. Or, il est plus facile de transformer l'eau en vin que d'envoyer une fonctionnaire...
- Yvonne ? ai-je interrompu.
- Oui?
- Mettons que je sois déjà impressionné par votre débrouillardise. Dites-moi ce que vous avez découvert.
- Bon, bon, d'accord, vous avez raison. J'ai entendu un froissement de papier.
- La maison o˘ le meurtre a eu lieu avait été louée par une société
appelée Cnpco.
- qui est ?
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- Impossible à localiser. C'est une société-écran, qui n'a pas l'air d'avoir une activité propre.
«a m'a fait réfléchir.
- Owen Enfield avait aussi une voiture. Une Honda Accord grise. …galement louée par les braves gars de Cripco.
- Peut-être qu'il travaillait pour eux.
- Peut-être. J'essaie de le vérifier.
- O˘ est la voiture à présent ?
- Ah, ça aussi, c'est intéressant. La police l'a retrouvée abandonnée dans un centre commercial, à Lacida. C'est à peu près à trois cents kilomètres d'ici.
- Et o˘ est Owen Enfield ?
- Vous voulez mon avis ? Il est mort. Si ça se trouve, il faisait partie des victimes.
- Et la femme avec la petite fille ? O˘ sont-elles ?
- Aucune idée. Bon sang, je ne sais même pas qui c'est.
- Avez-vous parlé aux voisins ?
- Oui. C'est comme je vous l'ai dit : personne ne les connaissait.
- Une description éventuelle ?
- Ah.
- quoi, áh ª ?
- C'est de ça que je voulais vous parler.
Carrex continuait à manger, mais j'ai bien vu qu'il écoutait. Katy était dans ma chambre, en train de s'habiller ou de faire une nouvelle offrande aux dieux de porcelaine.
- Les descriptions ont été très vagues, poursuivait Yvonne. La femme avait dans les trente-cinq ans, une jolie brune. C'est à peu près tout ce que les voisins ont su me dire. Personne ne connaissait le nom de la fillette. Elle avait onze ou douze ans, cheveux ch‚tain clair. D'après une voisine, elle était mignonne à croquer, mais quelle gamine ne l'est pas à cet ‚ge-là ? M.
Enfield faisait un mètre quatre-vingts, cheveux gris coupés en brosse et bouc. Autour de la quarantaine.
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- Dans ce cas, il ne se trouvait pas parmi les victimes, ai-je dit.
- Comment le savez-vous ?
- J'ai vu une photo du lieu du crime.
- quand ?
- quand j'ai été interrogé par le FBI sur les faits et gestes de ma fiancée.
- Vous avez vu les victimes ?
- Pas très clairement, mais assez pour savoir qu'aucune des deux n'avait les cheveux en brosse.
- Hmm. Alors toute la famille a pris la poudre d'escampette.
- Oui.
- Il y a autre chose, Will.
- quoi donc ?
- Stonepointe est une ville nouvelle. Tout est organisé pour qu'elle puisse se suffire à elle-même.
- A savoir ?
- Vous connaissez quickGo, la chaîne de supérettes ?
- Bien s˚r. On a des quickGo ici aussi.
Carrex a retiré ses lunettes noires et m'a regardé d'un air interrogateur.
J'ai haussé les épaules. Il s'est rapproché de moi.
- Il y a un grand quickGo à l'extrémité de la résidence, a dit Yvonne.
Presque tous les habitants y vont.
- Eh bien ?
- Une voisine jure qu'elle y a vu Owen Enfield à trois heures de l'après-midi, le jour du meurtre.
- Je ne pige pas, Yvonne.
- Il se trouve que tous les quickGo ont des caméras de surveillance.
Elle a fait une pause.
- Vous pigez maintenant ?
- Je croîs que oui.
- Je me suis déjà renseignée : ils gardent les cassettes un mois avant de les réutiliser.
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- Si on arrive à mettre la main sur la cassette, ai-je commencé, on pourrait savoir à quoi ressemble M. Enfield.
- Mais avec un gros śi ª. Le directeur du magasin a été formel. Il n'a pas l'intention de me remettre quoi que ce soit.
- Il y a s˚rement un moyen.
- J'attends vos suggestions, Will. Carrex a posé sa main sur mon épaule.
- quoi ?
J'ai plaqué ma paume sur le récepteur et lui ai expliqué en deux mots.
- Tu ne connais personne chez quickGo ?
- Aussi incroyable que ça puisse paraître, la réponse est niet.
Zut. On a retourné le problème dans tous les sens. Yvonne s'est mise à
fredonner le jingle de quickGo, un de ces airs vicieux qui pénètrent dans votre canal auditif et ricochent autour de votre cr‚ne à la recherche d'une issue qu'ils ne trouvent jamais. Je me suis rappelé la nouvelle campagne publicitaire : le vieux jingle avait été remis au go˚t du jour par l'adjonction d'une guitare électrique et d'un synthétiseur, sans oublier la participation d'une célèbre pop star connue sous le nom de Sonay.
Minute, papillon. Sonay.
Carrex m'a regardé.
- quoi ?
- Tout compte fait, je crois que tu vas pouvoir m'aider.
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SHEILA ET JULIE AVAIENT APPARTENU à l'association Chî Gamma. J'avais toujours la voiture que j'avais louée pour ma virée nocturne à Livingston ; du coup, Katy et moi avons décidé de faire deux heures de route pour aller à l'université de Haverton, dans le Connecticut, et voir ce qu'on pourrait glaner sur place.
Plus tôt dans la matinée, j'avais appelé le secrétariat de l'université
afin de vérifier mes informations. J'ai appris que la responsable de Chi Gamma à l'époque avait été une certaine Rosé Baker. Mme Baker avait pris sa retraite trois ans plus tôt et s'était installée dans une maison située juste en face du campus. C'est elle qui serait la cible principale de notre pseudo-enquête.
Nous nous sommes garés devant le b‚timent de Chi Gamma. On voyait tout de suite qu'il s'agissait d'une maison d'étudiantes : sa façade blanche, avec fausses colonnes gréco-romaines et ses angles délicatement arrondis, lui conférait un cachet distinctement féminin. L'ensemble m'a fait penser à un g‚teau de mariage.
Le logement de Rosé Baker était, pour parler gentiment, beaucoup plus modeste. Son rouge d'autrefois était à présent terne comme de l'argile. Le rideau de dentelle semblait avoir été lacéré par des griffes de chat. Les 239
bardeaux s'écaillaient : on aurait dit que la maison se desquamait.
En temps ordinaire, j'aurais pris rendez-vous ou quelque chose de ce genre.
¿ la télé, ils ne font jamais ça. L'inspecteur débarque, et la personne est forcément à la maison. J'ai toujours trouvé ça à la fois peu réaliste et peu pratique, mais là j'ai commencé à comprendre. Tout d'abord, la secrétaire bavarde m'a informé que Rosé Baker sortait rarement de chez elle, et de toute façon n'allait jamais bien loin. Ensuite - et c'est le plus important, je pense -, si j'avais appelé Rosé Baker et qu'elle m'avait demandé pourquoi je voulais la voir, qu'aurais-je répondu ? que c'était pour discuter de crimes de sang ? Non, mieux valait se pointer avec Katy, et advienne que pourra. Si elle n'était pas là, on pourrait au moins consulter les archives de la bibliothèque ou visiter le club. D'une manière ou d'une autre, c'était l'improvisation la plus totale.
Tandis qu'on se dirigeait vers la porte de Rosé Baker, je n'ai pas pu m'empêcher d'envier les étudiants chargés de sacs à dos qui allaient et venaient autour de nous. J'avais adoré l'université et tout ce qui s'y rapportait. J'aimais flemmarder avec les copains. J'aimais vivre seul, laver mon linge tous les trente-six du mois, manger de la pizza à minuit.
J'aimais bavarder avec des profs accessibles, à la dégaine de hippies.
J'aimais débattre de sujets élevés et des dures réalités qui ne franchissaient jamais les murs de verdure de notre campus.
En arrivant sur le paillasson qui nous souhaitait gaiement la bienvenue, j'ai entendu une chanson familière à travers le battant en bois. J'ai grimacé et écouté de plus près. Le son était étouffé, mais on aurait dit Elton John - plus précisément sa chanson Candie in thé Wind, extraite du classique double album Goodbye Yellow Brick Road. J'ai frappé à la porte.
Une voix féminine s'est écriée :
- Une petite minute.
quelques secondes plus tard, la porte s'est ouverte. Rosé
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Baker, qui devait avoir passé les soixante-dix ans, était, à ma grande surprise, habillée comme pour un enterrement. Sa tenue, depuis le chapeau à
large bord avec voile assorti jusqu'aux chaussures de marche, était noire.
Son fard à joues semblait avoir été appliqué avec un aérosol. Sa bouche formait un O quasi parfait, et ses yeux avaient l'apparence de deux grosses soucoupes rouges, comme si son visage s'était figé dans un moment de stupeur.
- Madame Baker ? ai-je dit. Elle a soulevé le voile.
- Oui?
- Mon nom est Will Klein. Et voici Katy Miller.
Les yeux-soucoupes ont pivoté vers Katy et se sont figés de nouveau.
- On tombe mal ? ai-je demandé. Ma question a eu l'air de la surprendre.
- Pas du tout.
- Nous aimerions vous parler, si vous le permettez.
- Katy Miller, a-t-elle répété sans la quitter du regard.
- Oui, madame.
- La sour de Julie.
Ce n'était pas une interrogation, mais Katy a hoché la tête. Rosé Baker a poussé la porte.
- Entrez, je vous prie.
Nous l'avons suivie au salon, o˘ Katy et moi nous sommes arrêtés tout net, éberlués par le spectacle qui s'offrait à nous.
LadyDi.
Elle était partout. La pièce entière était décorée, tapissée, surchargée de souvenirs de la princesse Diana. Il y avait des photos, bien s˚r, mais aussi des sets de table, des assiettes commémoratives, des coussins brodés, des lampes, des figurines, des livres, des dés à coudre, des verres irisés (quel chic !), une brosse à dents (beurk !), une veilleuse, des lunettes de soleil, une salière et un poivrier, bref, tout ce que vous voulez. J'ai alors compris que la chanson que j'entendais n'était pas l'original d'Elton John et Bernie
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Taupin, mais la version plus récente composée en hommage à Lady Di, augmentée d'un adieu à notre ´ rosé anglaise ª. J'avais lu quelque part que cette version-là était le single le plus vendu au monde. Voilà qui en disait long, même si je ne tenais pas trop à savoir sur quoi. Rosé Baker a demandé :
- Vous vous souvenez de la mort de la princesse Diana ?
J'ai regardé Katy. Elle aussi. Tous les deux, on a fait oui de la tête.
- Vous vous souvenez comment le monde entier l'a pleurée ?
Elle nous dévisageait. Nous avons acquiescé à nouveau.
- Pour la plupart des gens, le chagrin, le deuil, ce n'était qu'une lubie, qui leur a duré quelques jours, peut-être une semaine ou deux. Puis...
Elle a claqué dans ses doigts tel un magicien, ses yeux-soucoupes plus ronds que jamais.
- ... fini, terminé. Comme si elle n'avait pas existé. Elle nous a regardés, guettant des signes d'approbation.
J'ai réprimé une grimace.
- Mais pour certains d'entre nous, Diana, la princesse de Galles, eh bien, c'était un vrai ange. Trop bonne pour ce bas monde, peut-être. Jamais nous ne l'oublierons. Nous entretenons la flamme.
Elle s'est tamponné l'oil. J'avais sur le bout de la langue une remarque caustique que j'ai ravalée.
- S'il vous plaît, a-t-elle dit. Asseyez-vous. Voulez-vous une tasse de thé ?
Katy et moi avons décliné poliment.
- Un petit g‚teau, alors ?
Elle a sorti une assiette de cookies représentant - aÔe ! -le profil de Diana. La couronne était en sucre glace. Nous nous sommes défilés - on n'était pas vraiment d'humeur à grignoter la tête de la princesse défunte.
J'ai décidé d'aller droit au but.
- Madame Baker, vous vous rappelez Julie, la sour de Katy l
- …videmment.
Elle a reposé l'assiette de cookies.
- Je me souviens de chacune des filles. Frank, mon mari
- il enseignait l'anglais ici -, est mort en 1969. Nous n'avions pas d'enfants. J'avais perdu tous mes proches. Cette maison, ces étudiantes, pendant vingt-six ans elles ont été toute ma vie.
- Je vois.
- Et Julie, ma foi, le soir tard, quand je suis dans mon lit, c'est son visage que je revois, plus que les autres. Pas seulement parce qu'elle était quelqu'un de très attachant
- et elle l'était, croyez-moi -, mais à cause de ce qui lui est arrivé.
- Vous voulez dire sa mort ?
C'était idiot comme question, mais j'étais encore novice en la matière. Je voulais juste la faire parler.
- Oui.
Rosé Baker a pris la main de Katy.
- quelle tragédie. Je suis tellement triste pour vous.
- Merci, a dit Katy.
Tragédie, certes, ai-je pensé peu charitablement, mais o˘ donc était l'image de Julie - ou du mari de Rosé Baker, de sa famille - dans cette orgie de deuil royal ?
- Madame Baker, vous souvenez-vous d'une autre étudiante nommée Sheila Rogers ?
L'air pincé, elle a répondu brièvement :
- Oui. Oui, tout à fait.
¿ en juger par sa réaction, elle n'avait pas entendu parler du meurtre.
J'ai décidé de ne rien dire. Pas tout de suite. ¿ l'évidence, elle avait un problème avec Sheila, et je voulais savoir lequel. Si je lui apprenais maintenant que Sheila était morte, elle risquait d'enrober ses réponses.
Mais avant que je ne continue, Mme Baker a levé la main.
- Je peux vous poser une question ?
- Bien s˚r.
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- Pourquoi me demandez-vous ça aujourd'hui ? Elle a regardé Katy.
- C'est arrivé il y a si longtemps. Katy a pris le relais :
- J'essaie de découvrir la vérité.
- La vérité sur quoi ?
- Ma sour avait beaucoup changé pendant son séjour ici.
Rosé Baker a fermé les yeux.
- Vous n'avez pas besoin de savoir ça, mon petit.
- Si, a affirmé Katy.
Sa voix vibrait d'un désespoir à souffler une fenêtre.
- S'il vous plaît. Il faut qu'on sache.
Rosé Baker a gardé les yeux clos encore une ou deux secondes. Puis elle a hoché la tête et les a rouverts. Joignant les mains, elle les a posées sur ses genoux.
- quel ‚ge avez-vous ?
- Dix-huit ans.
- ¿ peu près l'‚ge de Julie quand elle est arrivée ici. Rosé Baker a souri.
- Vous lui ressemblez.
- C'est ce qu'on me dit.
- Et c'est un compliment : Julie illuminait une pièce de sa présence.
¿ bien des égards, elle me rappelle Diana. Elles étaient belles toutes les deux. Elles étaient toutes deux à part-presque divines.
Souriante, elle a levé l'index.
- Et aussi incontrôlables l'une que l'autre. D'un entêtement redoutable.
Julie était une gentille fille. Généreuse, éveillée. Très brillante dans ses études.
- Et pourtant, ai-je fait remarquer, elle n'est pas allée jusqu'au bout.
- C'est vrai.
- Pourquoi ?
Elle s'est tournée vers moi.
- La princesse Diana a essayé d'être ferme. Mais nul ne peut maîtriser le vent du destin. Il souffle o˘ il veut.
- Je ne vous suis pas très bien, a dit Katy.
Une horloge Lady Di a sonné l'heure, p‚le imitation du carillon de Big Ben.
Rosé Baker a attendu qu'elle s'arrête.
- L'université, vous savez, ça change les gens. On se retrouve seul pour la première fois, loin des siens...
Elle s'est tue, l'air vague, et j'ai cru que j'allais devoir l'aiguillonner.
- Non, je m'exprime mal. Julie allait bien au début, mais peu à peu elle s'est repliée sur elle-même. Elle s'est coupée de nous. Elle manquait les cours. Elle a rompu avec son petit ami. «a, c'est fréquent, mais surtout en première année. Elle, elle a attendu la troisième année pour le faire. Je croyais, moi, qu'elle l'aimait vraiment.
J'ai dégluti, retenant ma respiration.
- Tout à l'heure, a dit Rosé Baker, vous m'avez parlé de Sheila Rogers.
- Oui, a acquiescé Katy.
- Elle a eu une mauvaise influence.
- Comment ça ?
- quand Sheila est arrivée chez nous cette même année...
Un doigt sous le menton, Rosé a penché la tête comme si elle venait juste d'avoir une idée.
- ... ma foi, c'était peut-être le vent du destin. Comme ces paparazzi qui ont forcé la limousine de Diana à accélérer. Ou cet horrible chauffeur, Henri Paul. Savez-vous que son taux d'alcoolémie était trois fois supérieur à la limite autorisée ?
- Sheila et Julie sont devenues amies ? ai-je hasardé.
- Oui.
- Elles ont partagé la même chambre, n'est-ce pas ?
- Pendant quelque temps, oui. Ses yeux se sont embués.
- Je ne veux pas verser dans le mélodrame, mais avec Sheila Rogers le mal est entré à Chi Gamma. J'aurais d˚ la faire mettre à la porte. Je m'en rends compte aujourd'hui. Mais je n'avais aucune preuve, à l'époque.
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- qu'est-ce qu'elle a fait ? Rosé Baker a secoué la tête.
J'ai repensé à cette troisième année de fac. Julie était venue me voir à
Amherst ; de son côté, elle m'avait dissuadé de lui rendre visite à
Haverton, ce qui était un peu étrange. Je me suis rappelé notre dernier rendez-vous. Plutôt que de rester sur le campus, elle avait organisé une escapade dans un bed and breakfast, à Mystic. Sur le coup, j'avais trouvé
l'idée romantique. Maintenant, je me posais des questions.
Trois semaines plus tard, elle me téléphonait pour annoncer qu'elle voulait rompre. Avec le recul, je me suis souvenu qu'elle m'avait paru à la fois bizarre et léthargique ce fameux week-end. Nous n'avions passé qu'une seule nuit à Mystic, et même pendant qu'on faisait l'amour j'avais senti qu'elle était loin. Elle avait mis ça sur le compte des études, elle se disait surmenée. Et moi, si j'avais tout gobé, c'était parce que, au fond, je l'avais bien voulu.
¿ présent, l'un dans l'autre, la situation me semblait très claire. Sheila était arrivée ici tout droit de la rue, à peine sortie de la drogue et des griffes de Louis Castman. Cette vie-là ne s'oublie pas facilement. ¿ mon avis, un peu de cette déchéance lui était resté collé à la peau. Il ne faut pas grand-chose pour empoisonner un puits. Sheila débarque en troisième année, et voilà Julie qui commence à dérailler.
«a tombait sous le sens.
J'ai essayé une autre tactique.
- Sheila Rogers a-t-elle eu son diplôme ?
- Non, elle a abandonné en cours de route, elle aussi.
- En même temps que Julie ?
- Je ne suis même pas certaine qu'elles aient abandonné officiellement.
Julie a simplement cessé d'aller en cours à la fin de l'année. Elle traînait dans sa chambre. Elle dormait jusqu'à midi. quand je l'ai convoquée...
Sa voix s'est brisée.
- ... elle a déménagé.
- Pour aller o˘ ?
- Elle a pris un appartement à l'extérieur du campus. Avec Sheila.
- Alors, à quel moment exactement Sheila Rogers a-t-elle arrêté la fac ?
Rosé Baker a fait mine de réfléchir. Je dis ça parce que visiblement elle connaissait la réponse, mais elle faisait durer le suspense.
- Sheila est partie après la mort de Julie, me semble-t-il.
- Combien de temps après ? Elle gardait les yeux baissés.
- Je ne me souviens pas de l'avoir revue après le meurtre.
J'ai regardé Katy. Elle aussi avait les yeux rivés au plancher. Rosé Baker a porté une main tremblante à sa bouche.
- Savez-vous o˘ Sheila est allée ensuite ?
- Non. Elle était partie. Le reste ne m'intéressait pas. Elle évitait de nous regarder, et ça m'a troublé.
- Madame Baker ? Elle m'évitait toujours.
- Madame Baker, que s'est-il passé d'autre ?
- Pourquoi êtes-vous ici ? a-t-elle demandé.
- On vous l'a dit. Nous voulons savoir...
- Oui, mais pourquoi maintenant ?
J'ai échangé un coup d'oil avec Katy. Elle a hoché la tête.
- Hier, Sheila Rogers a été retrouvée morte. Assassinée.
J'ai cru que Rosé Baker ne m'avait pas entendu. Elle continuait à fixer une Diana en velours noir, une reproduction effrayante et grotesque. Diana avait les dents bleues et un teint qui semblait tout devoir à un mauvais autobronzant. J'ai repensé à l'absence de photos de famille ou de ses anciennes étudiantes et à ma propre façon de courir après des ombres pour occulter la douleur - peut-être que tout ça faisait partie d'un seul et même processus.
- Madame Baker ?
- Elle a été étranglée, comme les autres ?
- Non.
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Je me suis interrompu. J'ai regardé Katy. Elle avait entendu elle aussi.
- Vous avez dit ´ les autres ª ?
- Oui.
- quels autres ?
- Julie a été étranglée, a-t-elle répondu.
- C'est vrai.
Ses épaules se sont affaissées. Ses rides paraissaient plus marquées, de véritables sillons creusés dans la chair. Notre visite avait libéré les démons qu'elle avait enfouis dans des cartons, ou peut-être cachés sous la panoplie de Lady Di.
- Vous n'êtes pas au courant pour Laura Emerson, n'est-ce pas ?
Katy et moi nous sommes regardés à nouveau.
- Non, ai-je fait.
Les yeux de Rosé Baker s'étaient remis à errer sur les murs.
- Vous êtes s˚rs que vous ne voulez pas une tasse de thé?
- S'il vous plaît, madame Baker, qui est Laura Emerson ?
Se levant, elle a clopiné jusqu'à la cheminée. Délicatement, ses doigts ont effleuré un buste en céramique de la princesse.
- Une autre étudiante de notre maison. Laura faisait partie de la promotion qui suivait juste celle de Julie.
- Et que lui est-il arrivé ?
Rosé Baker a repéré une saleté sur le buste en céramique, qu'elle a grattée du bout de l'ongle.
- Laura a été découverte non loin de chez elle dans le Dakota du Nord huit mois avant Julie. …tranglée elle aussi.
- A-t-on retrouvé l'assassin ?
- Non, jamais.
J'ai essayé de digérer cette nouvelle information, de la répertorier pour saisir la signification de l'ensemble.
- Madame Baker, est-ce que la police vous a interrogée après le meurtre de Julie ?
- La police, non.
- qui, alors ?
- Deux hommes du FBI.
- Vous vous rappelez leurs noms ?
- Non.
- Ils vous ont parlé de Laura Emerson ?
- Non. Mais je leur ai dit quand même.
- Vous avez dit quoi ?
- qu'une autre jeune fille avait été étranglée.
- Et comment ont-ils réagi ?
- Ils m'ont conseillé de garder ça pour moi. Comme quoi, le fait de le divulguer pouvait compromettre leur enquête.
Trop vite, ai-je pensé. «a allait beaucoup trop vite pour moi. Je n'arrivais plus à gérer. Trois jeunes femmes étaient mortes. Trois étudiantes appartenant à la même maison. Ce n'était pas un hasard. Et ça voulait dire que le meurtre de Julie n'avait rien d'un crime isolé, ainsi que le FBI l'avait fait croire... à nous et au reste du monde.
Le pire, c'est que le FBI était au courant. Et qu'ils nous avaient menti pendant toutes ces années.
Restait à savoir pourquoi.
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JE FUMAIS LITT…RALEMENT. J'étais prêt à foncer chez Pistillo. J'allais faire irruption dans son bureau, l'attraper par la peau du cou et exiger des explications. Oui, mais dans la vie réelle les choses ne se passent pas comme ça. La Route 95 était pleine de chicanes, en raison de nombreux travaux. La voie express qui traversait le Bronx était complètement bouchée. Dans Harlem River Drive, on avançait à une allure d'escargot. Je zigzaguais entre les voitures, la main sur le klaxon, ce qui, à New York, ne change guère de l'ordinaire.
Katy s'est servie de son téléphone mobile pour appeler Ronnie, un ami à
elle qui était un crack en informatique. Ronnie a cherché Laura Emerson sur Internet, confirmant en gros ce que nous savions déjà. Elle avait été
étranglée huit mois avant Julie. Son corps avait été retrouvé dans un motel à Fessenden, dans le Dakota du Nord. Le meurtre avait été largement couvert par la presse locale, avant de tomber aux oubliettes. Il n'y avait aucune mention d'agression sexuelle.
J'ai donné un brusque coup de volant à droite et, après avoir grillé un feu rouge, j'ai été me garer dans le parking Kinney près de Fédéral Plaza. Nous nous sommes h‚tés vers le b‚timent. J'avais la tête haute et des fourmis dans les
250
jambes, mais hélas ! il y avait un contrôle de sécurité. On a d˚ passer sous un portail électronique. Mes clés ont déclenché la sonnerie. J'ai vidé
mes poches. Le coup suivant, c'a été ma ceinture. Le vigile a promené sur ma personne une baguette semblable à un vibromasseur. Nous pouvions entrer.
Arrivé devant le bureau de Pistillo, j'ai pris ma voix la plus autoritaire pour réclamer un entretien. Nullement impressionnée, la secrétaire m'a souri avec la sincérité d'une épouse d'homme politique et, affable, nous a priés de nous asseoir. Katy m'a regardé et a haussé les épaules. J'ai refusé de prendre un siège. Je faisais les cent pas comme un lion en cage, mais ma fureur commençait à retomber.
Un quart d'heure plus tard, la secrétaire nous a annoncé que le directeur adjoint Joseph Pistillo allait nous recevoir. Elle a ouvert la porte. Je me suis rué dans le bureau.
Pistillo était déjà debout et sur le qui-vive. D'un geste, il a désigné
Katy.
- qui est-ce ?
- Katy Miller.
Il a eu l'air stupéfait.
- que faites-vous avec lui ? a-t-il demandé à Katy. Je n'avais pas l'intention de me laisser distraire.
- Pourquoi n'avez-vous jamais dit un mot sur Laura Emerson ?
Il s'est tourné vers moi.
- qui ça ?
- Ne m'insultez pas, Pistillo.
Il a attendu une fraction de seconde avant de parler.
- Et si on s'asseyait, tous ?
- Répondez à ma question.
Il s'est posé sur son fauteuil sans me quitter des yeux. La surface de son bureau avait un aspect luisant et collant. Une odeur citronnée de dépoussiérant flottait dans l'air. Un sac de sport était rangé dans un coin de la pièce, à droite.
- Vous n'êtes pas en position d'exiger quoi que ce soit.
- Laura Emerson a été étranglée huit mois avant Julie.
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- Et alors ?
- Elles appartenaient au même club d'étudiantes. Pistillo a joint le bout de ses doigts. Au jeu de la patience,
il se révélait plus fort que moi.
- Vous allez me dire que vous n'étiez pas au courant ? ai-je demandé.
- Si, j'étais au courant.
- Mais vous ne voyez pas le rapport ?
- C'est exact.
Il me répondait sans broncher. «a, c'était une question d'entraînement.
- Vous n'êtes pas sérieux, quand même !
Son regard a fait le tour de la pièce. Il n'y avait pas grand-chose à voir.
Une photo du président Bush, le drapeau américain et quelques diplômes.
C'était à peu près tout.
- Nous avons examiné l'affaire, à l'époque. La presse locale s'y est intéressée aussi. Il y a sans doute eu des articles, je ne me souviens plus trop. Mais pour finir, personne n'a pu établir de véritable lien.
- Vous plaisantez, j'espère.
- Laura Emerson a été étranglée dans un autre …tat, à un autre moment. Il n'y avait aucune trace de viol ni d'agression sexuelle. Elle a été trouvée dans un motel. Julie...
Il s'est tourné vers Katy.
- ... votre sour a été découverte chez elle.
- Et le fait qu'elles appartenaient à la même maison ?
- Une coÔncidence.
- Vous mentez.
Il n'a pas apprécié. Son visage s'est empourpré légèrement.
- Attention, a-t-il riposté, pointant un doigt épais dans ma direction, ici on ne vous demande pas votre avis.
- Vous êtes en train de nous dire que vous n'avez vu aucun lien entre ces meurtres ?
- Tout à fait.
- Et aujourd'hui, Pistillo ?
252
- quoi, aujourd'hui ?
Je recommençais à bouillir.
- Sheila Rogers a fait partie du même club d'étudiantes. Là aussi, c'est une coÔncidence ?
«a lui a coupé le sifflet. Il s'est renversé dans son fauteuil, cherchant à
prendre de la distance. …tait-ce parce qu'il ne le savait pas ou parce qu'il ne s'attendait pas que je le découvre ?
- Je ne vais pas m'entretenir avec vous d'une enquête en cours.
- Vous le saviez, ai-je dit lentement. Et vous saviez que mon frère était innocent.
Il a secoué la tête, ce qui ne voulait pas dire grand-chose.
- Je ne savais... ou plutôt, je ne sais rien de tel.
Je ne l'ai pas cru. Il mentait depuis le début. J'en avais l'intime conviction. Il s'est raidi comme pour affronter un nouvel éclat. Or, à ma surprise, ma voix s'est subitement radoucie.
- Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ? ai-je demandé en chuchotant presque. Les conséquences pour notre famille. Mon père, ma mère... ?
- Ceci ne vous concerne pas, Will.
- Un peu, que ça me concerne, bordel !
- S'il vous plaît. Tous les deux, restez en dehors de ça. Je l'ai toisé.
- Non.
- C'est pour vous que je dis ça. Vous n'allez pas me croire, mais j'essaie de vous protéger.
- De quoi ?
Il n'a pas répondu.
- De quoi ? ai-je répété.
Il a frappé les bras de son fauteuil et s'est levé.
- Cette conversation est terminée.
- qu'est-ce que vous lui voulez, à mon frère, Pistillo ?
- Je ne ferai pas d'autres commentaires sur une enquête en cours.
Il s'est dirigé vers la porte. J'ai tenté de lui barrer le 253
passage. Il m'a lancé son regard le plus noir avant de me contourner.
- Ne vous mêlez pas de mon enquête ou je vous ferai arrêter pour obstruction.
- Pourquoi cherchez-vous à le piéger ?
Pistillo a pivoté, quelque chose avait changé dans son attitude. Il avait redressé les épaules. Ou peut-être était-ce cette lueur fugace dans ses yeux.
- Vous voulez jouer au jeu de la vérité, Will ?
Je n'ai pas aimé ce changement de ton. Tout à coup, je n'étais plus très s˚r de moi.
- Oui.
- Dans ce cas, a-t-il dit lentement, commençons par vous.
- qu'est-ce que j'ai ?
- Vous avez toujours été convaincu de l'innocence de votre frère, a-t-il poursuivi, plus belliqueux à présent. Comment ça se fait ?
- Parce que je le connais.
- Ah oui ? Vous étiez proches comment, Ken et vous, vers la fin ?
- On a toujours été proches.
- Vous le voyiez souvent, hein ?
Je me suis dandiné d'un pied sur l'autre.
- On n'est pas obligé de voir quelqu'un tout le temps pour être proche de lui.
- Allons bon. Dites-nous donc, Will : qui, d'après vous, a tué Julie Miller ?
- Je ne sais pas.
- Eh bien, examinons les faits tels que vous vous les représentez.
Pistillo s'est approché. Subitement, ce n'était plus moi qui menais le jeu.
Il avait repris du poil de la bête, sans que je sache pourquoi. Il s'est planté devant moi, tout près, commençant à envahir mon espace.
- Votre cher frère, celui dont vous étiez si proche, a 254
couché avec votre ancienne petite amie le soir du meurtre. C'est bien ça votre hypothèse, Will ? J'ai d˚ me trémousser involontairement.
- Oui.
- Votre ex-copine avec votre frère.
Il a claqué de la langue en signe de réprobation.
- Vous avez d˚ être fou de rage.
- qu'est-ce que vous me chantez, là ?
- La vérité, Will. On veut la vérité, non ? Eh bien, jouons cartes sur table.
Il m'observait calmement, sans ciller.
- Votre frère rentre à la maison pour la première fois depuis, mettons, deux ans. Et que fait-il ? Il traverse la rue pour aller coucher avec la fille que vous aimiez.
- Nous avions rompu.
Même moi, j'ai entendu l'incertitude plaintive dans ma voix.
Il a eu un rictus.
- Mais oui, ça finit toujours mal, ces choses-là, hein ? Du coup, elle était libre comme l'air - surtout pour le frère chéri.
Pistillo ne me quittait pas des yeux.
- Vous prétendez avoir vu quelqu'un ce soir-là. Un mystérieux inconnu qui traînait du côté de chez les Miller.
- C'est vrai.
- Dans quelle mesure l'avez-vous vu ?
- que voulez-vous dire par là ? ai-je demandé. Mais je le savais déjà.
- Vous avez affirmé avoir aperçu quelqu'un devant chez les Miller, n'est-ce pas ?
- Oui.
Souriant, Pistillo a écarté les mains.
- Seulement, vous ne nous avez jamais expliqué ce que vous faisiez là-bas, Will.
Il avait pris un ton nonchalant, presque chantant.
- Oui, vous, Will. Devant chez les Miller. Seul. Tard le soir. Avec votre frère et votre ex ensemble à l'intérieur...
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Katy s'est tournée vers moi.
- J'étais sorti faire un tour, ai-je répondu rapidement. Pistillo, qui arpentait la pièce, a poussé son avantage.
- Mais oui, c'est ça, voyons un peu si on a bien compris. Votre frère est en train de faire l'amour avec la fille que vous aimez toujours. Vous passez par là. Plus tard, on la retrouve morte. On trouve aussi du sang de votre frère sur les lieux. Et vous, Will, vous savez que votre frère n'est pas coupable.
Il s'est arrêté et m'a souri à nouveau.
- Si vous étiez à la place de l'enquêteur, qui soupçonneriez-vous ?
Un énorme bloc de pierre m'écrasait la poitrine. J'étais incapable de parler.
- Si vous suggérez...
- Je vous suggère de rentrer chez vous, a tranché Pistillo. C'est tout.
Rentrez chez vous tous les deux et, bon sang de bois, restez en dehors de cette histoire !
35
PISTILLO A PROPOS… ¿ KATY de la faire raccompagner chez elle. Elle a décliné, disant qu'elle préférait être chez moi. «a ne lui a pas plu, mais que pouvait-il y faire ?
Nous sommes revenus à l'appartement en silence. Là, je lui ai montré mon impressionnante collection de menus à emporter. Elle a choisi chinois. Je suis descendu chercher la commande. Nous avons étalé les boîtes blanches sur la table. J'ai pris ma place habituelle. Katy s'est installée à la place de Sheila. En un éclair, j'ai revu nos repas chinois avec Sheila -
les cheveux attachés derrière, tout juste sortie de la douche, sentant bon, drapée dans le peignoir éponge, les taches de rousseur sur sa poitrine...
C'est bizarre, les détails dont on se souvient.
La douleur a déferlé sur moi telle une lame de fond. Dès que j'arrêtais de bouger, elle venait me frapper de plein fouet. «a use, la douleur. Si on n'y prend pas garde, ça vous pompe jusqu'à l'épuisement.
J'ai mis un peu de riz sauté dans mon assiette et j'y ai rajouté une cuillerée de sauce au homard.
- Tu es s˚re de vouloir rester dormir ici ce soir ? Katy a hoché la tête.
- Je te laisserai la chambre.
- Je préfère le canapé.
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- S˚r?
- Absolument.
Nous avons fait mine de manger.
- Je n'ai pas tué Julie, ai-je dit.
- Je sais.
On a continué à jouer avec le contenu de nos assiettes.
- qu'est-ce que tu faisais là-bas ce soir-là ? a-t-elle demandé.
J'ai essayé de sourire.
- Tu ne crois pas à mon histoire de promenade nocturne ?
- Non.
J'ai reposé les baguettes comme si je craignais de les casser. Comment l'expliquer à la sour de la femme que j'avais aimée jadis, assise à la place de la femme que j'avais failli épouser ? Assassinées toutes deux. Et toutes deux liées à moi. J'ai levé les yeux.
- Je pense que dans ma tête je n'avais pas encore complètement rompu avec Julie.
- Tu voulais la voir ?
- Oui.
- Et?
- J'ai sonné à la porte... Personne n'a répondu.
Les yeux fixés sur son assiette, Katy a réfléchi un moment. Puis a lancé, d'un ton qui se voulait désinvolte :
- Tu avais choisi un drôle de moment. J'ai repris les baguettes.
- Will ?
Je gardais la tête baissée.
- Tu savais, toi, pourquoi ton frère était là ?
J'étais occupé à déplacer la nourriture dans mon assiette. Elle me regardait. J'ai entendu le voisin ouvrir et refermer sa porte. Dehors, on a klaxonné. quelqu'un dans la rue a crié, dans une langue qui ressemblait à
du russe.
- Tu savais, a constaté Katy. Tu savais que Ken était chez nous. Avec Julie.
- Je n'ai pas tué ta sour.
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- qu'est-ce qui s'est passé, Will ?
J'ai croisé les bras. Me renversant sur ma chaise, j'ai fermé les yeux et penché la têce en arrière. Je n'avais pas envie de retourner là-bas, mais avais-je le choix ? Katy avait le droit de savoir.
- C'a été un week-end très bizarre. Ma rupture avec Julie remontait à plus d'un an. Je ne l'avais pas revue depuis. J'essayais de la croiser pendant les vacances scolaires, mais apparemment elle n'était jamais là.
- Elle est restée très longtemps sans rentrer à la maison. J'ai hoché la tête.
- Ken, c'est pareil. C'est ça qui était bizarre : voilà que soudain on se retrouvait tous les trois à Livingston. Au même moment. Je ne me souviens même plus de la dernière fois o˘ ça nous était arrivé. Ken aussi était bizarre. Il passait son temps à regarder par la fenêtre. Il refusait de sortir. Il manigançait quelque chose, c'était clair, mais je ne savais pas quoi. Enfin, bref, il m'a demandé si j'étais toujours accro à Julie. Je lui ai dit que non. qu'elle et moi, c'était de l'histoire ancienne.
- Tu lui as menti.
- C'était comme...
Je me suis creusé la cervelle pour essayer de lui expliquer.
- Mon frère était comme un dieu pour moi. Il était fort, courageux et...
J'ai secoué la tête. Non, ce n'était pas ça.
- quand j'avais seize ans, nos parents nous ont emmenés en Espagne. Sur la Costa del Sol. Là-bas, c'était la fête non stop. Ken et moi, on était constamment fourrés dans une discothèque à côté de notre hôtel. Le quatrième soir, il y a un gars qui m'a bousculé sur la piste de danse. Je l'ai regardé. Il a ri. Je me suis remis à danser. Puis un autre gars m'a bousculé. J'ai essayé de l'ignorer, lui aussi. Du coup, le premier, il s'est précipité sur moi et m'a carrément poussé.
Je me suis interrompu, clignant des yeux comme pour chasser une poussière.
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- Tu sais ce que j'ai fait ? Elle a secoué la tête.
- J'ai hurlé pour appeler Ken à la rescousse. Je ne me suis pas relevé. Je n'ai pas repoussé l'autre mec. J'ai appelé mon grand frère et je suis allé
me planquer.
- Tu as eu peur.
- Comme toujours.
- C'est naturel.
- Je ne crois pas.
- Et il est venu ? a-t-elle demandé.
- Bien s˚r.
- Et?
- Il y a eu une bagarre. Ils étaient tout un groupe de Scandinaves. Ken s'est fait démolir.
- Et toi ?
- Je n'ai pas donné un seul coup. J'étais derrière, je tentais de les raisonner.
Le rouge de la honte m'est monté aux joues. Mon frère, qui avait connu plus que son lot de bagarres, avait raison. Les coups, ça fait mal pendant quelque temps. Mais la honte d'avoir été l‚che, ça ne s'en va pas.
- Ken s'est cassé le bras dans l'échauffourée. Son bras droit. C'était un joueur de tennis hors pair. Il était classé au niveau national. Stanford était prêt à le prendre. Après, son service n'a plus jamais été le même. Et pour finir, il n'est pas allé à l'université.
- Tu n'y es pour rien. Faux, Katy, archifaux.
- Vois-tu, Ken a toujours pris ma défense. …videmment, il nous arrivait de nous battre entre frères. Il me vannait impitoyablement. Mais il se serait dressé face à un train de marchandises pour me protéger. Et moi, je n'ai jamais eu le courage de lui rendre la pareille.
Katy a posé sa main sous son menton.
- quoi ? ai-je dit.
- Rien. C'est curieux, voilà tout.
- qu'est-ce qui est curieux ?
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- que ton frère ait été suffisamment insensible pour coucher avec Julie.
- Ce n'était pas sa faute. Il m'avait demandé si c'était fini. Je lui ai dit que oui.
- Tu lui as donné le feu vert.
- Oui.
- Et ensuite, tu l'as suivi.
- Tu ne comprends pas...
- Si, a répondu Katy. On a tous fait des choses de ce style.
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J'AVAIS SOMBR… DANS UN SOMMEIL si profond que je ne l'ai pas entendu venir.
J'avais sorti des draps propres et des couvertures pour Katy et, après m'être assuré qu'elle était bien installée sur le canapé, j'ai pris une douche et essayé de lire. Les mots dansaient devant mes yeux. Je revenais sans cesse en arrière pour relire, encore et encore, le même paragraphe. Je me suis branché sur Internet. J'ai fait quelques pompes, des abdos, des étirements que Carrex m'avait montrés. Aucune envie de me coucher. Je ne voulais pas m'arrêter, de peur que la douleur me surprenne à nouveau.
J'ai résisté vaillamment, mais finalement le sommeil a réussi à me terrasser. J'étais en train de tomber dans un gouffre sans fond quand j'ai senti qu'on me tirait par la main et j'ai entendu un déclic. Toujours endormi, j'ai voulu ramener ma main près de moi ; elle n'a pas bougé.
Un objet métallique m'entamait le poignet.
Mes yeux papillotaient quand il m'a sauté dessus. Il a atterri sur ma poitrine, vidant l'air de mes poumons. J'ai pantelé tandis que l'intrus s'asseyait sur moi à califourchon. Ses genoux bloquaient mes épaules. Avant même que je songe à me débattre, mon agresseur a saisi ma main libre et l'a levée au-dessus de ma tête. Cette fois, je n'ai pas 262
entendu le déclic, mais j'ai senti le contact du métal froid sur ma peau.
Mes deux mains étaient menottées aux barreaux du lit.
Mon sang s'est glacé. L'espace d'un éclair, j'ai simplement déconnecté, comme ça m'était toujours arrivé au cours des altercations physiques. J'ai ouvert la bouche, pour crier ou du moins dire quelque chose. L'autre m'a soulevé par les cheveux et, sans un instant d'hésitation, a arraché un bout de ruban isolant pour me couvrir la bouche. Là-dessus, pour faire bonne mesure, il s'est mis à enrouler le ruban autour de ma tête - dix ou peut-
être quinze fois -, comme s'il voulait me transformer en momie.
Impossible de parler ou de crier. Respirer était un supplice : j'étais obligé d'inspirer par mon nez, qui était cassé, et ça faisait un mal de chien. Les menottes et le poids de mon corps exerçaient une traction douloureuse sur mes épaules. J'ai lutté, ce qui était parfaitement vain.
J'ai essayé de ruer pour me débarrasser de lui. Peine perdue. J'aurais voulu lui demander ce qu'il cherchait, ce qu'il avait l'intention de faire, maintenant que j'étais à sa merci.
C'est à cet instant que j'ai pensé à Katy, seule dans l'autre pièce.
La chambre étant plongée dans le noir, mon agresseur n'était guère plus qu'une ombre. Il portait une espèce de masque, assez foncé, je n'en distinguais pas davantage. J'ai reniflé à travers la douleur.
quand il a eu fini de me b‚illonner, il a hésité juste une fraction de seconde avant de sauter du lit. Sous mon regard horrifié, il est allé vers la porte pour passer dans la pièce d'à côté. Et il a fermé derrière lui.
Les yeux exorbités, j'ai essayé de hurler, mais l'isolant étouffait tous les sons. J'ai rué comme un cheval sauvage. J'ai donné des coups de pied.
En vain.
Alors je me suis arrêté et j'ai tendu l'oreille. Pendant un moment, il n'y a rien eu. Rien que le silence.
Puis Katy a crié.
Oh, nom de Dieu ! Je me suis remis à ruer. Le cri avait été
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bref, coupé au milieu, comme si on avait pressé un interrupteur. J'ai été
saisi de panique. Une panique folle, aveugle. J'ai tiré avec force sur les menottes. J'ai remué la tête. Rien.
Katy a poussé un autre cri.
Plus faible, celui-là - une plainte d'animal blessé. Personne n'entendait, et même si quelqu'un l'entendait nul ne réagirait. Pas à New York. Pas en pleine nuit. D'ailleurs, à supposer qu'un tiers veuille intervenir ou qu'il appelle la police, il serait de toute façon trop tard.
Alors j'ai pété un plomb.
Ma raison a comme volé en éclats. Je suis devenu fou. Je me suis débattu, pris d'une sorte de crise de convulsions. Mon nez me faisait horriblement mal. Mais j'avais beau me démener, ça ne changeait rien.
Oh, mon Dieu. Bon, d'accord, calme-toi. Tranquille. Réfléchis une seconde.
J'ai tourné la tête vers la menotte droite. Elle n'avait pas l'air si serrée que ça. Il y avait du jeu là-dedans. Peut-être qu'en y allant tout doucement j'arriverais à dégager la main. Voilà, c'est ça, calme-toi.
Essaie de replier ta main, de la faire passer au travers.
J'ai essayé. J'ai essayé de plier la main. J'ai arrondi la paume en pressant le pouce contre le petit doigt. Et j'ai tiré, lentement d'abord, puis plus fort. Rien à faire. La peau s'est plissée à l'intérieur de l'anneau métallique, avant de se déchirer. «a m'était égal. J'ai continué à
tirer.
Echec complet.
¿ côté, tout était redevenu silencieux.
J'ai dressé l'oreille, guettant le moindre bruit. Rien. Je n'entendais rien. Je me suis enroulé sur moi-même pour tenter de me soulever du lit.
Et, qui sait, de soulever le lit en même temps. Juste deux ou trois centimètres. Peut-être qu'il casserait en retombant. J'ai poussé sur mes pieds. Le lit, en effet, s'est déplacé de quelques centimètres. Mais c'était tout.
J'étais pris au piège.
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Katy a hurlé une nouvelle fois. Et, d'une voix affolée, elle a appelé :
- John...
Avant qu'on ne la fasse taire.
John. Elle avait dit ´ John ª.
Asselta ?
Le Spectre...
Oh, bon Dieu, non ! J'ai distingué des sons étouffés, des voix. Un gémissement peut-être. Comme amorti par un oreiller. Mon cour battait follement dans ma poitrine. La peur m'assaillait de partout. J'ai remué la tête de gauche à droite, cherchant une solution, n'importe laquelle.
Le téléphone.
Est-ce que... ? Mes jambes étaient libres. Si j'arrivais à attraper le téléphone avec les pieds, à le faire tomber dans ma main, de là je pourrais peut-être composer le 911 ou bien le 0. J'ai contracté mes abdominaux et, levant les jambes, je les ai basculées sur la droite. Mais comme j'étais encore passablement hystérique, j'ai perdu le contrôle de mon corps et, en tentant de retrouver l'équilibre, j'ai heurté le téléphone du pied.
Le combiné a dégringolé par terre.
Merde.
Et maintenant ? J'ai senti que je décrochais, que je l‚chais totalement prise. J'ai pensé à ces animaux pris au piège qui se tranchent un membre pour pouvoir s'échapper. Je me suis débattu avec frénésie. …puisé, j'étais sur le point d'abandonner quand je me suis rappelé quelque chose que Carrex m'avait appris.
La charrue.
C'était le nom de la posture. En hindi : Hal‚sana. Allongé sur le dos, on lève les jambes et on les ramène derrière la tête. Normalement, les orteils doivent toucher le sol. J'ignorais si je pouvais aller jusque-là, mais ça n'avait pas d'importance. J'ai rentré l'estomac et, de toutes mes forces, projeté mes jambes en arrière. Mes pieds ont heurté
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le mur avec un bruit mat. Le menton dans la poitrine, j'avais encore plus de mal à respirer.
J'ai poussé sur le mur avec les jambes. C'a déclenché une montée d'adrénaline. Le lit s'est écarté du mur. J'ai poussé à nouveau. Cette fois, j'avais suffisamment de place. Bon, très bien. Le plus dur était à
venir. Si les menottes étaient trop serrées, si elles empêchaient mes poignets de tourner, soit je n'allais pas y arriver, soit j'allais me déboîter les épaules. Mais tant pis.
Silence, un silence de mort dans l'autre pièce.
J'ai abaissé les jambes. En fait, j'entamais un saut périlleux arrière. Le poids de mes jambes m'a donné de l'élan et - coup de chance - mes poignets ont tourné dans les menottes. Mes pieds ont atterri lourdement. Et j'ai suivi, m'écorchant les cuisses et le ventre sur la tête du lit.
J'étais debout, debout derrière le lit.
Mes mains étaient toujours menottées. Ma bouche, b‚illonnée. Mais j'étais debout. Nouvelle poussée d'adrénaline.
Bon, et après ?
Pas le temps. J'ai plié les genoux. L'épaule contre la tête du lit, j'ai propulsé celui-ci vers la porte comme je l'aurais fait d'un traîneau. Mes jambes effectuaient un mouvement de piston. Je n'ai pas eu un instant d'hésitation. Je n'ai pas ralenti.
Le lit s'est écrasé contre la porte.
La collision a été brutale. J'en ai ressenti le contrecoup à l'épaule, aux bras, dans la colonne. quelque chose a claqué, et une douleur aiguÎ a irradié dans l'articulation. J'ai reculé et cogné une deuxième fois contre la porte. Puis une troisième. Le ruban isolant a fait que j'ai été le seul à entendre mon hurlement. La troisième fois, j'ai tiré d'un coup sec sur les deux menottes au moment précis o˘ le lit entrait en contact avec le mur.
Les barreaux ont cédé.
J'étais libre.
J'ai repoussé le lit de la porte. J'ai essayé de retirer le 266
ruban, mais c'était trop long. J'ai ouvert la porte et je me suis élancé
dans l'obscurité.
Katy était par terre.
Les yeux fermés. Molle comme une poupée de chiffon. Assis à califourchon sur sa poitrine, l'homme avait les mains sur sa gorge.
Il était en train de l'étrangler.
Sans réfléchir, je me suis jeté tête la première sur lui. J'ai eu l'impression que ça me prenait un temps fou, comme si j'évoluais dans du sirop. Il m'a vu arriver, ce qui lui a permis de se préparer, mais ça l'a aussi obligé à l‚cher prise. Se retournant, il m'a fait face. De lui, je distinguais seulement une silhouette noire. Il m'a saisi par les épaules et, m'enfonçant un pied dans l'estomac, il s'est servi de mon propre élan pour rouler en arrière.
J'ai voltigé à travers la pièce. Mes bras battaient l'air. Mais une fois de plus, j'ai eu de la chance. Enfin, c'est ce que j'ai cru. J'ai atterri sur le fauteuil de bureau. Il a vacillé un instant puis s'est renversé sous mon poids. Ma tête a heurté la petite table avant de rebondir sur le sol.
Luttant contre l'étourdissement, j'ai tenté de me remettre à genoux. Mais quand j'ai voulu me relever pour un nouvel assaut, mon sang n'a fait qu'un tour.
L'agresseur en noir était debout lui aussi. Il avait un couteau à la main.
Et il se dirigeait vers Katy.
Le temps a paru se figer. La suite n'a d˚ prendre qu'une ou deux secondes, mais dans mon esprit tout se passait dans un autre espace-temps. C'est ça, la relativité. Certains moments s'envolent, d'autres durent indéfiniment.
J'étais trop loin de lui. J'en étais conscient, même assommé, même après m'être cogné la tête sur la table...
La table.
O˘ j'avais posé le pistolet de Carrex.
Avais-je le temps de l'attraper et de tirer ? Mes yeux ne quittaient pas Katy et son agresseur. Non, je n'aurais pas le temps. C'était clair.
267
T
L'homme s'est penché vers Katy et l'a empoignée par les cheveux.
Avant de m'emparer de l'arme, j'ai trituré le ruban autour de ma bouche. Il s'est desserré suffisamment pour que je puisse crier :
- Pas un geste ou je tire !
Il a tourné la tête dans l'obscurité. Je rampais par terre comme un membre de commando. Voyant que je n'étais pas armé, il a entrepris d'achever ce qu'il avait commencé. Ma main a trouvé le pistolet. Pas le temps de viser.
J'ai pressé la détente.
L'homme a été surpris par le bruit.
J'en ai profité pour me retourner et tirer à nouveau. Il a fait une culbute en arrière comme un gymnaste. On le distinguait toujours à peine : une ombre, pas plus. J'ai pointé le canon sur la forme noire sans cesser de tirer. Combien y avait-il de balles là-dedans ? Combien en avais-je utilisé ?
Il a reculé brusquement. …tait-il touché ?
L'homme a bondi vers la porte. Je lui ai hurlé de s'arrêter. Il ne l'a pas fait. J'ai pensé lui tirer dans le dos, mais quelque chose, un reste d'humanité peut-être, m'en a empêché. Il était déjà dehors. Et j'avais d'autres soucis, infiniment plus graves.
J'ai regardé Katy : elle ne bougeait pas.
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UN AUTRE OFFICIER DE POLICE - le cinquième, d'après mes calculs - est venu prendre ma déposition.
- Je veux d'abord savoir comment elle va, ai-je déclaré. Le médecin avait cessé de s'occuper de moi. Au cinéma,
le médecin défend toujours son patient. Il dit au flic qu'il ne peut pas l'interroger là, tout de suite, que le patient a besoin de repos. Mon interne au service des urgences, un Pakistanais, je pense, n'a pas eu ce genre de scrupules. Au moment o˘ il m'a remis l'épaule, ils commençaient à
me cuisiner. Il a versé de l'iode sur mes plaies aux poignets, il m'a tripoté le nez puis il a sorti une scie à métaux - ce que faisait une scie à métaux dans un hôpital, j'aimais mieux ne pas savoir - et a découpé les menottes pendant que je me faisais cuisiner. J'étais toujours en boxer-short et veste de pyjama. ¿ l'hôpital, on avait glissé mes pieds nus dans des chaussons en papier.
- Répondez à ma question, a ordonné le flic.
«a durait depuis deux heures déjà. L'adrénaline était retombée, et tous mes os me faisaient mal. J'avais eu ma dose.
- Allez, c'est bon, j'avoue, ai-je dit. Pour commencer, je me suis mis les menottes. Ensuite j'ai cassé quelques meubles, j'ai tiré dans les murs, je l'ai à moitié étranglée
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dans mon propre appartement, et finalement j'ai appelé la police. J'avoue tout.
- C'aurait très bien pu se passer comme ça, a observé l'homme.
Il était grand, avec une moustache lustrée qui me faisait penser à une enseigne de barbier. Il m'avait donné son nom, mais j'avais cessé de m'y intéresser trois flics plus tôt.
- Je vous demande pardon ?
- Une ruse peut-être.
- Je me suis déboîté l'épaule, coupé les poignets et j'ai cassé mon lit pour détourner les soupçons ?
Il a haussé les sourcils avec cet air désabusé propre à tous ses semblables.
- J'ai eu un gars, une fois, il s'est coupé la bite pour qu'on ne sache pas qu'il avait tué sa nana. Soi-disant qu'ils avaient été agressés par une bande de Noirs. En fait, il avait l'intention de se faire juste une petite entaille, mais pour finir il l'a sectionnée de bout en bout.
- Super, comme histoire.
- «a pourrait être le cas ici.
- Mon pénis va bien, je vous remercie.
- Vous parlez d'un individu qui serait entré par effraction. .. Les voisins ont entendu les coups de feu.
- Oui.
Il m'a toisé d'un oil sceptique.
- Comment se fait-il alors qu'aucun de vos voisins ne l'ait vu sortir ?
- Parce que - je sais, ça peut paraître insensé - il était deux heures du matin.
J'étais toujours assis sur la table d'examen, les jambes pendant dans le vide. Elles commençaient à s'ankyloser à partir des genoux. J'ai sauté à
terre.
- Et vous allez o˘ comme ça ? s'est enquis le flic.
- VoirKaty.
- «a m'étonnerait.
Sa moustache a tressailli.
- Ses parents sont auprès d'elle.
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Il me scrutait pour voir ma réaction. J'ai essayé de ne rien laisser transparaître.
- Son père ne vous porte pas dans son cour.
- Je me demande bien pourquoi.
- Il pense que c'est vous qui avez fait ça.
- Dans quel but ?
- Vous voulez parler du mobile ?
- Non, je veux parler du but, de l'intention. Croyez-vous que j'aie tenté de la tuer ?
Il a croisé les bras.
- Came semble plausible.
- Alors, pourquoi vous aurais-je appelés pendant qu'elle était encore en vie ? C'est la ruse que j'ai employée, n'est-ce pas ? Pourquoi ne l'ai-je pas achevée ?
- …trangler quelqu'un n'est pas si facile. Vous avez peut-être cru qu'elle était morte.
- Vous vous rendez compte, bien s˚r, à quel point c'a l'air idiot ?
Derrière lui, la porte s'est ouverte, et Pistillo est entré. Son regard était noir comme la nuit. Fermant les yeux, je me suis massé l'arête du nez avec le pouce et l'index. Il était flanqué d'un flic, l'un de ceux qui m'avaient interrogé tantôt. Le flic a fait signe à son collègue moustachu.
Lequel, apparemment agacé par cette intrusion, l'a suivi dehors. Je me suis retrouvé seul avec Pistillo.
D'abord, il n'a rien dit. Il a fait le tour de la pièce, examinant le bocal avec des boules de coton, les abaisse-langue, la poubelle pour déchets dangereux. Normalement, une salle d'hôpital sent l'antiseptique ; celle-ci puait l'eau de toilette, du genre qu'utilisent les stewards dans les avions. J'ignorais si ça venait d'un toubib ou d'un des flics, mais j'ai vu Pistillo froncer le nez de dégo˚t. Moi, je m'y étais déjà habitué.
- Racontez-moi ce qui s'est passé, a-t-il déclaré.
- Vos amis de la police, ils ne vous ont pas mis au courant ?
- Je leur ai dit que je voulais l'entendre de votre bouche. Avant qu'ils ne vous collent au trou.
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- Je veux savoir comment va Katy.
Il a soupesé ma requête une seconde ou deux.
- Elle aura mal au cou et aux cordes vocales, mais autrement ça va bien.
J'ai fermé les yeux, donnant libre cours à mon soulagement.
- Je vous écoute, a repris Pistillo.
Je lui ai fait le récit des événements. Il n'a pas pipé jusqu'à ce que j'en arrive au moment o˘ Katy avait crié : ´ John ! ª
- Ce John, vous savez qui c'est ?
- Peut-être.
- Dites-moi.
- Un type que j'ai connu quand j'étais gamin. Il s'appelle John Asselta.
Pistillo tirait une drôle de tête.
- Pourquoi, vous le connaissez ? Il n'a pas relevé ma question.
- qu'est-ce qui vous fait croire qu'il s'agissait d'Asselta ?
- C'est lui qui m'a cassé le nez.
Je lui ai raconté ma rencontre avec le Spectre. «a n'a pas eu l'air de le réjouir.
- Asselta cherchait votre frère ?
- C'est ce qu'il a dit. Son visage s'est empourpré.
- Pourquoi diable ne m'en avez-vous pas parlé plus tôt?
- Tiens, c'est vrai ça. Vous qui êtes un ami, quelqu'un à qui je peux faire entièrement confiance.
Il ne décolérait pas.
- que savez-vous au sujet de John Asselta ?
- On a grandi dans le même patelin. Nous l'appelions le Spectre.
- De tous les tarés les plus dangereux... S'interrompant, Pistillo a secoué la tête.
- «a ne pouvait pas être lui.
- Et pourquoi donc ?
272
- Parce que vous êtes tous les deux en vie. Silence.
- Il tue comme il respire.
- Alors pourquoi n'est-il pas en prison ?
- Ne soyez pas naÔf. Il est très doué dans son genre.
- Doué pour tuer ?
- Oui. Il vit à l'étranger, personne ne sait o˘ exactement. Il a travaillé
pour des escadrons de la mort en Amérique centrale. Il a aidé des dictateurs en Afrique. Non, si Asselta avait voulu l'éliminer, nous serions en train d'attacher une étiquette à son gros orteil.
- Peut-être qu'elle parlait d'un autre John, ai-je avancé. Ou peut-être que j'ai mal entendu.
- Possible.
Il a réfléchi un instant.
- Une chose m'échappe... Si le Spectre ou n'importe qui d'autre avait voulu tuer Katy Miller, pourquoi ne l'a-t-il pas fait ? Pourquoi a-t-il pris la peine de vous menotter ?
Moi aussi, ça m'avait intrigué, mais j'avais mon idée là-dessus.
- C'était peut-être un coup monté. Il a froncé les sourcils.
- Comment ça ?
- L'assassin me menotte au lit. Il étouffe Katy. Puis... J'ai senti un picotement dans ma nuque.
- ... il s'arrange pour faire croire que c'est moi qui l'ai tuée.
Je l'ai regardé. Il fronçait les sourcils de plus belle.
- Vous n'allez pas dire ćomme mon frère ª, hein ?
- Si, ai-je répondu. Si, justement.
- C'est de la fou taise.
- Réfléchissez, Pistillo. Il y a un truc que vous autres n'avez jamais su expliquer : pourquoi a-t-on trouvé le sang de mon frère sur le lieu du crime ?
- Julie Miller avait résisté.
273
- Allons, allons. Il y avait beaucoup trop de sang pour ça.
Je me suis rapproché de lui.
- Il y a onze ans, Ken est tombé dans un traquenard, et aujourd'hui on a s˚rement voulu que l'histoire se répète.
Il s'est esclaffé.
- On nage en plein mélo, là. Je vais vous dire une chose : votre tour de passe-passe à la Houdini avec les menottes n'a pas vraiment convaincu les flics. Ils pensent que vous avez essayé de la tuer.
- Et vous, vous pensez quoi ?
- Le père de Katy est là. Remonté à bloc.
- Ce n'est pas surprenant.
- Tout de même, il y a de quoi se poser des questions.
- Vous savez bien que ce n'est pas moi, Pistillo. Et malgré votre numéro d'hier, vous savez que je n'ai pas tué Julie.
- Je vous avais averti de ne pas vous en mêler.
- Et moi, j'ai choisi de ne pas tenir compte de votre avertissement.
Pistillo a longuement soupiré avant de hocher la tête.
- Eh oui, dur à cuire. Alors voici ce qui va se passer maintenant.
Il s'est avancé et a tenté de m'obliger à baisser les yeux. Je n'ai pas cillé.
- On va vous mettre en prison. J'ai poussé un soupir.
- Je crois avoir déjà dépassé mon quota de menaces quotidien.
- Ce n'est pas une menace, Will. Vous serez expédié en prison cette nuit même.
- Très bien. Je veux un avocat. Il a consulté sa montre.
- Il est un peu tard pour ça. Vous passerez la nuit en garde à vue. Demain vous serez présenté au juge. Les chefs d'accusation seront : tentative de meurtre et agression caractérisée. Le procureur invoquera le risque de fuite - il y
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a eu un précédent : votre frère - et demandera au juge de vous refuser la mise en liberté sous caution. ¿ mon avis, le juge suivra sa requête. J'ai ouvert la bouche pour parler, mais il a levé la main.
- …conomisez votre salive car - et ça ne va pas vous plaire - je me fiche que vous soyez coupable ou non. Je réunirai suffisamment de preuves pour vous faire condamner. Si je n'en trouve pas, je les inventerai. Allez-y, vous pouvez rapporter cette petite conversation à votre avocat. Je nierai tout. Vous êtes soupçonné de meurtre et d'avoir aidé votre assassin de frère en cavale depuis onze ans. Je suis l'un des représentants les plus éminents des forces de l'ordre dans ce pays. D'après vous, qui croira-t-on ?
Je l'ai regardé fixement.
- Pourquoi faites-vous ça ?
- Je vous avais dit de ne pas vous en mêler.
- qu'auriez-vous fait à ma place ? Si c'avait été votre frère ?
- Là n'est pas la question. Vous ne m'avez pas écouté. Maintenant, votre compagne est morte et Katy Miller a été sauvée de justesse.
- Je ne leur ai pas fait de mal, ni à l'une ni à l'autre.
- Si, vous leur avez fait du mal. C'est vous qui êtes la cause de ce qui leur est arrivé. Si vous m'aviez écouté, elles n'en seraient pas là à
l'heure qu'il est.
Ses paroles m'ont atteint, mais je n'ai pas renoncé.
- Et vous-même, Pistillo ? Vous avez enterré l'affaire Laura Emerson...
- On n'est pas là pour compter les points. Vous irez en prison dès cette nuit. Et soyez certain que je vous ferai condamner.
Il s'est dirigé vers la porte.
- Pistillo ?
Lorsqu'il s'est retourné, j'ai dit :
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- que recherchez-vous au juste ?
Il est revenu sur ses pas et s'est penché si près que ses lèvres ont presque frôlé mon oreille.
- Demandez à votre frère, a-t-il chuchoté. Et il est parti.
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J'AI PASS… LA NUIT EN GARDE ¿ VUE au poste de police de la 35e Rue. La cellule empestait l'urine, le vomi et cette acre odeur de vodka que dégagent les ivrognes en transpirant. Mais c'était toujours mieux que l'eau de toilette de steward. J'avais deux compagnons d'infortune : un travesti qui n'arrêtait pas de pleurer et ne savait pas très bien s'il devait s'asseoir ou rester debout au moment d'utiliser les toilettes métalliques, un Noir qui a dormi tout le temps. Je n'ai pas d'histoires glauques à
raconter sur ma détention ; je n'ai été ni battu, ni volé, ni violé. La nuit a été extrêmement calme. Mon unique coup de fil a été pour Carrex. Je l'ai réveillé. quand il a appris ce qui m'était arrivé, il a dit :
- Merde alors.
Puis il a promis de me trouver un bon avocat et d'essayer de se renseigner sur l'état de Katy.
- Au fait, les caméras de surveillance de chez quickGo..., a-t-il déclaré.
- Oui, quoi ?
- C'a marché, ton idée. On pourra visionner les cassettes demain.
- ¿ condition qu'on me laisse sortir d'ici.
- …videmment. Et il a ajouté:
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- «a serait vraiment nul, mec, si on refusait de te libérer sous caution.
Le matin, les flics m'ont escorté jusqu'au 100, Centre Street. Là, l'administration pénitentiaire a pris le relais. J'ai été placé dans une cellule située au sous-sol. Si vous ne croyez plus que l'Amérique est un melting-pot, vous devriez passer un moment avec l'échantillonnage d'(in) humanité qui peuple ces mini-Nations unies. J'ai entendu une dizaine d'idiomes différents. Et vu des nuances de peau susceptibles d'inspirer les fabricants de couleurs. Ainsi que des casquettes de base-bail, des turbans, et même un fez. Tout le monde parlait en même temps. Et quand j'arrivais à
les comprendre - d'ailleurs, même quand je ne comprenais pas -, chacun clamait son innocence.
Carrex était là lorsque j'ai comparu devant le juge. Ainsi que ma nouvelle avocate, une dénommée Rester Crim-stein. Je la connaissais gr‚ce à une affaire célèbre, mais je ne me rappelais plus laquelle. Elle s'est présentée à moi et ne m'a plus accordé le moindre regard. Se retournant, elle a fixé le jeune substitut du procureur comme s'il était un sanglier blessé et elle, une panthère affligée d'une crise d'hémorroÔdes aiguÎ.
- Nous réclamons la mise en détention de M. Klein, a déclaré le jeune substitut. En raison d'un sérieux risque de fuite.
- Pourquoi cela ? a demandé le juge qui semblait exsuder l'ennui par tous les pores.
- Son frère, soupçonné de meurtre, est en fuite depuis onze ans. qui plus est, Votre Honneur, la victime de son frère était la sour de sa victime.
Le juge s'est réveillé d'un coup.
- Redites-moi ça.
- L'inculpé, M. Klein, est accusé d'avoir tenté d'assassiner une certaine Katherine Miller. Or, le frère de M. Klein, Kenneth, est soupçonné d'avoir tué Julie Miller, la sour aînée de la victime.
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Le juge, qui était en train de se frotter le visage, s'est arrêté net.
- Ah oui, ça y est, je me souviens de cette affaire.
Le substitut a souri comme s'il venait de recevoir une médaille.
Le juge s'est tourné vers Hester Crimstein.
- Maître Crimstein ?
- Votre Honneur, nous estimons que tous les chefs d'inculpation contre M.
Klein devraient être levés sur-le-champ.
Le juge s'est frotté le visage de plus belle.
- Vous m'en voyez abasourdi, maître Crimstein.
- Nous considérons en outre que M. Klein devrait être libéré sous caution personnelle. Mon client n'a pas de casier judiciaire. Il travaille auprès des plus démunis. Il est bien intégré dans la société. quant à la comparaison grotesque avec son frère, c'est de la culpabilité par association sous sa pire forme.
- Vous ne pensez pas qu'on ait des raisons valables de s'inquiéter, maître Crimstein ?
- Absolument pas, Votre Honneur. La sour de mon client vient de se faire faire une permanente. Cela signifie-t-il qu'il va suivre son exemple ?
Il y a eu des rires.
Le jeune substitut a avalé bruyamment sa salive.
- Votre Honneur, nonobstant la ridicule analogie faite par mon éminente consour...
- qu'est-ce qu'elle a de ridicule ? l'a coupé Crimstein.
- Le fait est que M. Klein dispose de moyens suffisants pour prendre la fuite.
- C'est absurde. Il n'a pas plus de moyens qu'un autre. La raison de cette assertion, c'est qu'on pense que son frère aurait fui... ce qui n'est même pas s˚r. Il est peut-être mort. quoi qu'il en soit, Votre Honneur, le substitut du procureur a omis de mentionner un élément essentiel.
Et Hester Crimstein a souri au jeune homme.
- Monsieur Thompson ? s'est enquis le juge.
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f
Thompson, le jeune substitut, gardait la tête baissée. Hester Crimstein a attendu encore un peu avant de plonger.
- La victime de ce crime odieux, Katherine Miller, a affirmé ce matin que M. Klein était innocent.
Le juge n'a pas aimé.
- Monsieur Thompson ?
- Ce n'est pas exactement ça, Votre Honneur.
- Pas exactement ?
- Mlle Miller a dit qu'elle n'avait pas vu son agresseur. Il faisait noir.
L'homme portait un masque.
- Et, a fini Hester Crimstein à sa place, elle a ajouté que ce n'était pas mon client.
- Elle a dit qu'elle ne croyait pas qu'il s'agissait de M. Klein, lui a rétorqué Thompson. Cependant, Votre Honneur, elle est dans un état de faiblesse et de confusion. Comme elle n'a pas vu l'agresseur, elle ne pouvait pas l'exclure complètement...
- Nous ne sommes pas là pour juger ce dossier, l'a interrompu le juge.
Votre demande de détention préventive est rejetée. La caution est fixée à
trente mille dollars.
Le juge a abattu son marteau. J'étais libre.
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JE VOULAIS ALLER ¿ L'H‘PITAL VOIR KATY. Mais Carrex m'a convaincu que ce n'était pas une bonne idée : son père était là-bas. Il refusait de quitter son chevet. Il avait engagé un vigile armé pour monter la garde devant sa porte. Je comprenais. M. Miller n'avait pas réussi à sauver une de ses filles. Il ne pouvait se permettre que ça recommence.
J'ai téléphoné à l'hôpital avec le portable de Carrex, mais la standardiste m'a dit qu'ils ne passaient aucune communication. Alors j'ai appelé le fleuriste du coin et lui ai fait envoyer un bouquet avec mes voux de prompt rétablissement. C'avait l'air simpliste et cucul - Katy manque de se faire étrangler sous mon toit, et moi je lui envoie une corbeille de fleurs, un nounours et un mini-ballon monté sur une baguette -, mais c'était le seul moyen que j'avais trouvé pour lui faire savoir que je pensais à elle.
Carrex conduisait sa propre voiture, une Cadillac de Ville 1968, un coupé
bleu roi aussi discret que le serait notre ami Raquel/Roscoe dans une réunion des Filles de la Révolution américaine. Le Lincoln Tunnel était bouché, comme d'habitude. quand j'étais môme, on l'empruntait avec notre break familial à peu près un dimanche sur deux. On allait au cirque Barnum, au Radio City Hall pour voir un spectacle de music-hall qui nous captivait les dix premières
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minutes. Puis on faisait la queue au kiosque de Times Square pour acheter des places de thé‚tre à moitié prix ou on feuilletait des livres chez Barnes & Noble (je crois qu'ils n'avaient qu'une seule librairie à
l'époque).
Mon père maugréait contre la circulation, le stationnement et la ćrasse ª
générale, mais ma mère adorait New York. Elle rêvait de thé‚tre, d'art, de bruit et d'effervescence. Sunny avait réussi à se couler dans le moule de la vie de banlieue, mais parfois, quand je la voyais regarder par la vitre du break, je m'étais demandé si elle n'aurait pas été plus heureuse sans nous.
- Bien joué, a dit Carrex.
- quoi ?
- T'être souvenu que Sonay était une fervente adepte du yoga Carrex.
- Alors, comment c'a marché ?
- J'ai appelé Sonay et lui ai exposé notre problème. Elle m'a dit que quickGo appartenait à deux frères, lan et Noah Muller. Elle les a contactés et...
Il a haussé les épaules. J'ai secoué la tête.
- Toi, tu m'épates.
- N'est-ce pas ?
Les bureaux de quickGo étaient situés dans un entrepôt au cour des marais, dans la partie nord du New Jersey. Ces terres marécageuses dégagent une odeur, faible mais incontestable. Une odeur qui n'a rien de naturel, mélange de fumée, de produits chimiques et de fosse septique à ciel ouvert.
C'est l'odeur qui nous a accueillis quand on est descendus de voiture devant chez quickGo.
- T'as pété ? a demandé Carrex. Je l'ai regardé.
- Allez, c'était juste pour détendre l'atmosphère. Nous avons pénétré dans l'entrepôt. Les frères Muller
valaient près de cent millions de dollars chacun. Pourtant, ils partageaient un petit bureau au centre d'un local aux allures de hangar.
Les tables, qui semblaient provenir de la
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liquidation d'une école élémentaire, étaient placées l'une contre l'autre.
Les chaises en bois verni dataient de l'ère préergonomique. Il n'y avait là
ni ordinateur, ni fax, ni photocopieuse, rien que les tables, de hauts fichiers métalliques et deux téléphones. Les murs étaient vitrés : les frères aimaient voir les palettes de marchandises et les chariots élévateurs. «a ne les dérangeait pas qu'on les voie aussi.
Les Muller se ressemblaient et étaient habillés pareil. Ils portaient des pantalons de cette couleur que mon père appelait ánthracite ª et des chemises blanches sur un maillot de corps. Les chemises déboutonnées laissaient entrevoir des poils gris et drus comme de la paille de fer. ¿ la vue de Carrex, ils se sont levés en souriant de toutes leurs dents.
- Vous devez être le gourou de Mlle Sonay, a dit l'un d'eux. Le yogi Carrex.
Carrex a hoché la tête avec l'air serein d'un sage. Tous deux se sont précipités pour lui serrer la main. J'ai presque cru qu'ils allaient se mettre à genoux.
- On les a reçues cette nuit, les cassettes, a déclaré le plus grand des frères, guettant clairement son approbation.
Carrex a daigné le gratifier d'un autre hochement de tête. Ils nous ont escortés à travers le local au sol en ciment. On entendait les bip-bip des véhicules qui reculaient. Des portes s'ouvraient, et on chargeait les camions. Les frères saluaient chacun des employés, et les employés leur répondaient.
Nous sommes entrés dans une pièce sans fenêtres avec une machine à café sur le comptoir. Un téléviseur avec une antenne portative et un magnétoscope trônaient sur un chariot métallique. Le grand a allumé la télé. Il n'y avait pas d'image, c'était complètement brouillé. Il a glissé une cassette dans le magnétoscope.
- Cette cassette couvre un laps de temps de douze heures. Vous dites que le gars était dans le magasin aux environs de trois heures ?
- C'est ce qu'on nous a signalé, a répondu Carrex.
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- Je l'ai réglée sur deux heures quarante-cinq. «a va assez vite, puisque la caméra capte une image toutes les trois secondes seulement. Oh, et l'avance rapide ne marche pas, désolé. Nous n'avons pas de télécommande non plus. Vous n'aurez qu'à appuyer sur le bouton quand vous serez prêts. Vous avez sans doute besoin d'être tranquilles, alors on vous laisse. Prenez votre temps.
- On sera peut-être obligés de garder la cassette, a annoncé Carrex.
- Pas de problème. On peut faire des copies.
- Merci.
L'un des frères lui a encore serré la main. L'autre - je n'invente rien -
s'est incliné. Puis ils sont sortis. Je me suis approché du magnétoscope et j'ai appuyé sur Play. Les parasites ont disparu de l'écran. Le son également. J'ai tripoté le bouton du volume ; bien s˚r, ça n'a rien donné.
Les images étaient en noir et blanc. Il y avait une horloge au bas de l'écran. La caméra était braquée sur la caisse, tenue par une jeune femme aux longs cheveux blonds. Ses gestes saccadés, par séquences de trois secondes, m'ont filé le tournis.
- On va le reconnaître comment, cet Owen Enfield ? a demandé Carrex.
- Théoriquement, on cherche un type ‚gé d'une quarantaine d'années aux cheveux en brosse.
En regardant, je me suis rendu compte que la t‚che serait peut-être plus facile que je ne l'aurais cru au début. Les clients étaient tous ‚gés et habillés style club de golf. Stone-pointe était-elle essentiellement conçue pour les retraités ? Je me suis promis de poser la question à Yvonne Sterno.
¿ 3:08:15, nous l'avons repéré. Son dos du moins. Il portait un short et une chemise à manches courtes. On ne voyait pas son visage, mais il avait les cheveux coupés en brosse. Passant devant la caisse, il s'est engouffré
dans l'allée. Nous avons attendu. ¿ 3:09:24, notre Owen Enfield potentiel a tourné à l'angle, se dirigeant vers la caissière blonde, un litre de lait et une miche de pain dans les bras.
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J'avais la main sur le bouton Pause pour pouvoir arrêter la cassette et regarder de plus près.
Mais ce n'était pas la peine.
La barbe à la Van Dyck avait de quoi surprendre. Les cheveux gris en brosse aussi. Si j'étais tombé par hasard sur cette cassette ou si j'avais croisé
ce type dans une rue animée, je ne l'aurais peut-être pas remarqué. Mais ce n'était pas le cas. J'étais concentré. Et j'ai compris tout de suite. J'ai néanmoins appuyé sur le bouton de pause : 3:09:51.
Aucun doute possible. J'étais là, immobile, ne sachant s'il fallait pleurer ou me réjouir. Je me suis tourné vers Carrex. Ses yeux étaient fixés sur moi et non sur l'écran. J'ai hoché la tête, confirmant ses soupçons.
Owen Enfield était mon frère Ken.
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L'INTERPHONE S'EST MIS ¿ BOURDONNER.
- Monsieur McGuane ?
Le réceptionniste faisait partie du service de sécurité.
- Oui.
- Joshua Ford et Raymond Cromwell sont là.
Joshua Ford était l'un des principaux associés chez Stanford, Cummings et Ford, un cabinet qui employait plus de trois cents avocats. Raymond Cromwell devait être un sous-fifre quelconque, payé en heures sup. Philip McGuane les a observés tous les deux sur son moniteur. Ford était une force de la nature, un mètre quatre-vingt-douze, cent dix kilos. Il passait pour un coriace, un dur, un teigneux : fidèle à cette réputation, il travaillait bruyamment des mandibules, et aurait mastiqué de la même façon un cigare ou une jambe humaine. Cromwell, par contraste, était jeune, doux, manucure et lisse.
McGuane a regardé le Spectre. Ce dernier lui a souri, et à nouveau il a senti une bouffée d'air froid. Il s'est redemandé s'il avait eu raison de mêler Asselta à tout ceci. Il s'était décidé à la dernière minute. Après tout, le Spectre était concerné lui aussi.
Et puis, il était très fort dans sa partie.
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Sans quitter des yeux ce sourire à vous donner le frisson, McGuane a dit :
- S'il vous plaît, faites monter M. Ford seul. Veillez à ce que M.
Cromwell soit confortablement installé dans la salle d'attente.
- Bien, monsieur.
McGuane avait réfléchi à la manière dont il allait s'y prendre. Il n'aimait pas la violence pour la violence, mais il n'y rechignait pas non plus. La fin ne justifie-t-elle pas les moyens ?
Le Spectre s'est rapproché de la porte.
Souvent, il empruntait des chemins que d'autres considéraient comme tabous.
Ainsi, on n'était pas censé tuer un agent fédéral, un magistrat ou un flic.
McGuane, lui, ne s'était pas gêné pour éliminer les trois. On ne s'attaquait pas, pour citer un autre exemple, à des personnages en vue qui risquaient de créer des problèmes ou d'attirer l'attention.
«a non plus, il ne s'en était pas privé.
quand Joshua Ford a ouvert la porte, le Spectre tenait déjà la barre de fer à la main. De la longueur d'une batte de base-bail, elle était dotée d'un puissant ressort qui lui conférait une détente foudroyante. Un coup sur la tête vous broyait le cr‚ne comme une coquille d'ouf.
Joshua Ford avait la démarche chaloupée des nantis. Il a souri à McGuane.
- Monsieur McGuane. McGuane lui a rendu son sourire.
- Monsieur Ford.
Sentant une présence à sa droite, Ford s'est tourné vers le Spectre, le bras tendu pour la poignée de main d'usage. Mais le Spectre regardait ailleurs. Il visait le tibia. Le coup est parti. Ford a poussé un cri et s'est effondré comme une marionnette dont on aurait coupé les fils. Le Spectre l'a frappé à nouveau, cette fois à l'épaule droite. Ford n'a plus senti son bras. Le Spectre a abattu la barre sur la cage 287
thoracique. quelque chose a craqué. Ford a tenté de se rouler en boule.
De l'autre côté de la pièce, McGuane a demandé :
- O˘ est-il ?
Joshua Ford a dégluti et croassé :
- qui?
Grosse erreur ! L'arme lui a cinglé la cheville, lui arrachant des hurlements. McGuane a jeté un coup d'oil sur l'écran de surveillance.
Cromwell était confortablement calé dans son fauteuil dans la salle d'attente. Il n'entendrait rien. Ni lui ni personne.
Le Spectre a frappé encore, au même endroit. Il y a eu un bruit, du genre pneu de camion qui roule sur une bouteille de bière. Ford a levé la main pour demander gr‚ce.
Au fil des ans, McGuane avait appris qu'il valait mieux frapper avant de poser des questions. Face à une menace, la plupart des gens cherchent à
noyer le poisson. C'est encore plus valable pour ceux qui maîtrisent le verbe. Ils se réfugient dans les faux-fuyants, les demi-vérités, les mensonges plausibles. Les paroles leur servent d'échappatoire.
Il faut leur ôter cette illusion.
La douleur et la peur qui accompagnent une agression brutale ont un effet dévastateur sur l'esprit. Votre capacité de raisonner - votre intelligence, ou, si vous préférez, l'individu évolué que vous êtes - s'efface, s'écroule. Reste le Néandertalien, le moi primitif qui veut seulement échapper à la souffrance.
Le Spectre a regardé McGuane. Celui-ci a hoché la tête. Le Spectre a reculé
pour lui faire de la place.
- Il s'est arrêté à Vegas, a expliqué McGuane. C'a été sa grande erreur.
Il a consulté un médecin là-bas. Nous avons contrôlé les cabines téléphoniques des environs pour relever les coups de téléphone longue distance passés une heure avant et une heure après sa venue. Un seul appel était digne d'intérêt. Un appel pour vous, monsieur Ford. Il vous a téléphoné. Pour en avoir le cour net, j'ai fait surveiller votre bureau. Le FBI vous a rendu visite hier.
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Vous voyez, tout concorde. Ken avait besoin d'un avocat. quelqu'un de solide, d'indépendant, qui ne soit lié à moi en aucune façon. C'a été vous.
- Mais..., a dit Joshua Ford.
McGuane a levé la main pour le faire taire. Sans un mot de plus, Ford a refermé la bouche. McGuane s'est écarté et a regardé le Spectre.
- John.
Le Spectre s'est avancé et, sans hésiter, a cogné Ford au-dessus du coude.
Le coude a plié, formant un angle bizarre. Ford a perdu le peu de couleur qui lui restait.
- Si vous niez ou si vous feignez de ne pas savoir de quoi je parle, a précisé McGuane, mon ami va cesser de vous tapoter amoureusement et il va vous faire mal. Vous comprenez ?
Ford a mis quelques secondes à réagir. quand finalement il a levé les yeux, McGuane a été surpris par l'expression tranquille de son regard. L'avocat les a dévisagés l'un après l'autre.
- Allez au diable ! a-t-il craché.
Le Spectre a scruté McGuane. Haussant un sourcil, il a souri et dit :
- Courageux.
- John...
Mais le Spectre l'a ignoré. La barre de fer a atteint le visage. Avec un bruit mouillé, la tête est retombée sur le côté. Le sang a jailli. Ford s'est affaissé vers l'arrière et n'a plus bougé. Le Spectre s'est positionné pour frapper un nouveau coup au genou.
- Il est toujours conscient ? a demandé McGuane. Le Spectre a marqué une pause.
- Conscient, a-t-il déclaré en se baissant, mais sa respiration est sporadique.
Il s'est redressé.
- Encore un coup, et M. Ford pourrait bien aller au dodo.
McGuane a réfléchi un instant.
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- Monsieur Ford ? Ford a ouvert les yeux.
- O˘ est-il ?
Cette fois, Ford a secoué la tête.
McGuane s'est approché du moniteur. Il l'a fait pivoter de manière que l'avocat puisse voir l'écran. Assis jambes croisées, Cromwell était en train de boire un café.
Le Spectre a pointé le doigt sur le jeune homme.
- Jolies chaussures. Des Allen-Edmonds, hein ? Ford a tenté de s'asseoir.
Il a poussé sur ses mains avant
de retomber.
- quel ‚ge a-t-il ? a poursuivi McGuane. Ford n'a pas répondu.
Le Spectre a levé la barre.
- Il vous a posé une question.
- Vingt-neuf ans.
- Marié ?
a Ford a hoché la tête.
- Des enfants ? i
- Deux garçons. McGuane a examiné l'écran.
- ^Tu as raison, John. Jolies chaussures. f II s'est tourné vers Ford.
- Dites-moi o˘ est Ken, ou il meurt.
Le Spectre a reposé soigneusement la barre. De sa poche, il a sorti la baguette de strangulation des thugs : un manche en acajou dont la surface octogonale comportait des stries profondes, pour faciliter la prise en main, et une cordelette en cuir tressé fixée aux deux extrémités.
- Il n'a rien à voir là-dedans, a articulé Ford.
- Ecoutez-moi bien, a repris McGuane, car je ne le redirai pas deux fois.
Ford attendait.
- Nous ne bluffons jamais.
Le Spectre a souri. Les yeux rivés sur Ford, McGuane a 1 " ' C
laisse passer une fraction de seconde avant de presser le bouton de l'interphone. Le réceptionniste a répondu.
290
- Oui, monsieur McGuane.
- Amenez-moi M. Cromwell.
- Bien, monsieur.
Ils ont tous deux surveillé l'écran tandis qu'un agent de sécurité costaud faisait signe à Cromwell. Ce dernier a décroisé les jambes, posé son café
et, se levant, a rajusté son veston. Il a suivi l'homme hors de la pièce.
Ford s'est tourné vers McGuane. Leurs regards se sont rencontrés.
- Vous êtes un sot, a dit McGuane.
Serrant le manche en bois, le Spectre attendait.
L'agent de sécurité a ouvert la porte. Raymond Cromwell est entré, un sourire aux lèvres. Mais, à la vue du sang et de son patron recroquevillé
par terre, son visage s'est affaissé, comme en proie à un soudain rel
‚chement musculaire.
- qu'est-ce qui... ?
Le Spectre s'est placé derrière lui et lui a assené un coup dans les jambes. Avec un cri, Cromwell est tombé à genoux. Les gestes du Spectre étaient précis, gracieux, comme dans une macabre parodie de ballet.
La corde a glissé par-dessus la tête du jeune homme. Une fois qu'il l'a eue autour du cou, le Spectre a tiré d'un coup sec tout en lui enfonçant un genou dans la colonne. La corde s'est tendue contre la peau. Le Spectre a tourné le manche, coupant l'arrivée du sang au cerveau. Les yeux exorbités, Cromwell a essayé d'agripper la corde. Le Spectre tenait bon.
- Arrêtez ! a crié Ford. Je parlerai ! Il n'y a pas eu de réponse.
Le Spectre fixait sa victime. Le teint de Cromwell avait viré au violet.
- J'ai dit...
Ford a jeté un regard rapide vers McGuane qui attendait, l'air désinvolte et les bras croisés. Seuls les affreux gargouillis de Cromwell troublaient le silence.
Ford a murmuré :
- S'il vous plaît.
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Mais McGuane a secoué la tête, se contentant de répéter : - Nous ne bluffons jamais.
Le Spectre a tourné le manche une nouvelle fois sans rel‚cher la pression.
41
IL FALLAIT qUE JE PR…VIENNE MON P»RE, pour la cassette.
Carrex m'a déposé à un arrêt de bus. Je ne savais absolument pas quoi faire de ce que je venais de voir. quelque part sur l'autoroute, entre les zones industrielles délabrées, mon cerveau s'était mis sur pilote automatique.
C'était la seule solution pour continuer d'avancer.
Ken était réellement en vie.
J'en avais eu la preuve. Il vivait au Nouveau-Mexique sous le nom d'Owen Enfield. Dans un sens, j'exultais. Il y avait donc une chance de rédemption, une chance qu'on soit réunis, mon frère et moi, une chance -
osais-je seulement y penser ? - que tout finisse par rentrer dans l'ordre.
Puis j'ai pensé à Sheila.
Ses empreintes digitales avaient été trouvées dans la maison de mon frère, avec les deux cadavres. quel était le rôle de Sheila dans tout cela ? Je ne voyais absolument pas - ou peut-être que je me voilais la face. Elle m'avait trahi. Mon esprit, quand il fonctionnait, me dépeignait des scénarios de trahison sous une forme ou une autre, mais si je me laissais aller, si je m'abandonnais simplement aux souvenirs - sa façon de replier ses jambes sur le canapé, de ramener ses cheveux en arrière comme si elle se tenait sous une cascade, de porter mes sweats trop grands pour elle les 293
If
soirs d'automne, de fredonner à mon oreille en dansant, de me faire fondre d'un seul regard, rien que d'imaginer que tout ça n'avait été que mensonge...
Pilote automatique.
Il fallait que je tire un trait sur cette histoire. Mon frère et ma compagne m'avaient quitté tous deux sans crier gare, sans même un au revoir, mais jamais je ne pourrais tourner la page tant que je ne saurais pas la vérité. Carrex m'avait prévenu d'entrée de jeu : la vérité n'allait pas forcément me plaire, mais, tout compte fait, c'était peut-être un passage obligé. Et si c'était à mon tour de jouer les héros ? De sauver Ken, et non l'inverse ?
Aujourd'hui, dernier jour de notre deuil officiel, mon père n'était pas à
la maison. Tante Selma, qui se trouvait dans la cuisine, m'a dit qu'il était sorti faire un tour. Tante Selma portait un tablier. Je me suis demandé o˘ elle l'avait dégoté. Nous, on n'en avait pas, j'en étais certain. L'avait-elle apporté de chez elle ? Selma, on l'imaginait toujours en tablier, même quand elle n'en portait pas, si vous voyez ce que je veux dire. Je l'ai regardée nettoyer l'évier. Selma la discrète, la sour effacée de Sunny. Pour moi, elle faisait partie des meubles. Oncle Murray et elle n'avaient pas d'enfants. J'ignorais pourquoi, même si j'avais entendu mes parents parler un jour d'un bébé mort-né. J'étais là et je la regardais, comme pour la première fois ; je regardais un autre être humain qui, jour après jour, s'acharnait à bien faire.
- Merci, lui ai-je dit. Selma a souri.
J'aurais voulu ajouter que je l'aimais et l'appréciais, que depuis le départ de maman j'avais envie qu'on soit plus proches, que maman, c'est ce qu'elle aurait souhaité. Mais je n'ai pas pu. Du coup, je l'ai prise dans mes bras. Déconcertée par ce brusque élan d'affection, Selma s'est raidie avant de se détendre.
- «a va aller, m'a-t-elle assuré.
Je connaissais le trajet favori de mon père quand il partait en promenade. J'ai traversé Coddington Terrace, évitant soigneusement la maison des Miller, comme papa devait le faire aussi. J'ai coupé par les jardins des Jarat et des Arnay et j'ai pris le sentier qui conduisait au stade des Juniors. La pelouse était vide, la saison terminée, et mon père était assis seul en haut des gradins métalliques. Il avait été entraîneur et il adorait ça. Je l'ai revu en T-shirt blanc à manches vertes, sa casquette verte vissée sur le cr‚ne. Son visage rayonnait durant ces soirées de printemps, surtout quand Ken jouait. Il avait partagé ses fonctions avec ses deux meilleurs potes, M. Bertille et M. Horowitz, tous deux emportés par une crise cardiaque avant la soixantaine, et j'ai su, en m asseyant à côté de lui, qu'il entendait encore le bruit des applaudissements, les éternelles blagues de vestiaire, qu'il sentait encore l'odeur de la terre.
Il m'a regardé et m'a souri. Puis il a aperçu les bleus, et ses yeux se sont arrondis.
- Mais qu'est-ce qui t'est arrivé ?
- Tout va bien, ai-je dit.
- Tu t'es battu ?
- «a va, je t'assure. Il faut que je te parle.
Il se taisait. Je me demandais comment j'allais aborder la chose, mais papa a pris les devants.
- Montre-moi.
Je l'ai regardé à mon tour.
- Ta sour a téléphoné ce matin. Elle m'a raconté, pour la photo.
Je l'ai sortie de ma poche, et il l'a prise dans la paume de sa main comme si c'était un petit animal qu'il craignait d'écraser.
- Mon Dieu.
Ses yeux s'étaient mis à briller.
- Tu ne savais pas ?
- Non.
Il a examiné la photo.
- Ta mère n'a jamais rien dit avant... enfin, bon.
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Une ombre a traversé son regard. Sa femme, sa moitié, lui avait caché ça, il en avait gros sur le cour.
- Ce n'est pas tout, ai-je ajouté. Il s'est tourné vers moi.
- Ken vit au Nouveau-Mexique.
Je lui ai résumé la situation en deux mots. Papa a écouté posément, calmement, comme s'il avait repris pied. quand j'ai eu fini, il m'a demandé :
- Et depuis combien de temps habite-t-il là-bas ?
- quelques mois. Pourquoi ?
- Ta mère m'a dit qu'il allait revenir. Une fois qu'il aurait prouvé son innocence.
Nous nous sommes tus. Mon esprit vagabondait : mettons que, onze ans plus tôt, Ken soit tombé dans un piège. Et qu'il soit effectivement revenu pour prouver son innocence. Mais pourquoi maintenant ? De toute façon, ça s'était retourné contre lui. quelqu'un avait su.
qui?
La réponse semblait évidente : la personne qui avait assassiné Julie. Cette personne, homme ou femme, chercherait forcément à le réduire au silence. Et après ? Il y avait encore pas mal de pièces manquantes.
- Papa ?
- Oui.
- Tu te doutais, toi, que Ken était en vie ? Il a pris son temps avant de parler.
- Le croire mort était plus simple.
- Tu ne réponds pas à ma question. Son regard errait sur le stade.
- Ken t'aimait beaucoup, Will. Je n'ai pas relevé.
- Mais il n'y avait pas que du bon en lui.
- Je le sais.
Il a attendu que l'idée fasse son chemin.
- Au moment de la mort de Julie, Ken avait déjà des ennuis.
- Comment ça ?
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- Il était rentré à la maison pour se cacher.
- De quoi ?
- Je ne sais pas.
J'ai réfléchi à ses paroles. Je me suis rappelé à nouveau que Ken n'avait pas remis les pieds chez nous depuis deux bonnes années et qu'il m'avait paru agité, même quand il m'avait interrogé à propos de Julie. Mais j'ignorais complètement ce que tout cela signifiait.
- Tu te souviens de Phil McGuane ? a demandé papa. J'ai acquiescé. Le vieux copain de lycée de Ken, le ćhef
de classe ª qu'on disait reconverti dans le trafic de drogue.
- Il paraît qu'il s'est installé dans l'ancienne maison des Bonano.
Les Bonano, une vieille famille de mafieux, avaient habité la plus grosse propriété de Livingston, celle avec le grand portail en fer forgé et deux lions en pierre de part et d'autre de l'allée. D'après la rumeur, il y avait des cadavres enterrés dans le parc, la clôture était électrifiée, et si un gamin tentait de s'introduire à l'intérieur on lui tirait dans la tête. Je doute que ces histoires aient eu un quelconque fondement. Toujours est-il que la police avait fini par arrêter le grand-père Bonano quand il avait quatre-vingt-onze ans.
- Et alors, qu'est-ce qu'il a ? ai-je dit.
- Ken était lié à McGuane.
- De quelle façon ?
- Je l'ignore.
J'ai soudain pensé au Spectre.
- Et John Asselta, il était aussi dans le coup ? Mon père s'est raidi. La peur se lisait dans ses yeux.
- Pourquoi tu me demandes ça ?
- Ils étaient tous les trois très amis au lycée... Puis j'ai décidé de me jeter à l'eau :
- Je l'ai revu récemment.
- Asselta ?
- Oui.
Sa voix était très douce.
- Il est revenu ?
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J'ai hoché la tête. Papa a fermé les yeux.
- qu'est-ce qu'il y a ?
- Il est dangereux, a dit mon père.
- Je sais.
Il a pointé un doigt sur mon visage.
- C'est lui qui a fait ça ? Bonne question.
- En partie, du moins.
- En partie ?
- C'est une longue histoire, papa.
Il a de nouveau fermé les yeux. quand il les a rouverts, il a posé les mains sur ses cuisses et s'est levé.
- Viens, on rentre.
J'avais encore d'autres questions, mais je sentais que ce n'était pas le moment. Je l'ai suivi. Papa a eu du mal à descendre les marches branlantes.
Je lui ai tendu la main. Il n'a pas voulu la prendre. Une fois en bas, sur le gravier, nous nous sommes tournés vers le sentier. Là, souriant d'un air patient, les mains dans les poches, se tenait le Spectre.
Un instant, j'ai cru que mon imagination me jouait des tours, que la simple mention de son nom avait fait surgir cette vision d'horreur. Cependant, quand j'ai entendu l'exclamation étouffée de mon père, puis cette voix...
- Voyez-moi ça, que c'est touchant ! a dit le Spectre. Mon père s'est placé devant moi, comme pour me
protéger.
- qu'est-ce que tu veux ? a-t-il crié. Le Spectre s'est contenté de rigoler.
Nous étions cloués au sol. Il a contemplé le ciel et, fermant les yeux, a aspiré une grande bouffée d'air.
- Ah, les Juniors !
Il a dévisagé mon père.
- Vous vous rappelez la fois o˘ mon paternel s'est pointé à un match, monsieur Klein ?
Mon père a serré les dents.
- C'a été un grand moment, Will. Un classique du 298
genre. Mon cher papa était tellement bourré qu'il a pissé juste à côté du snack. Tu imagines ? J'ai cru que Mme Tans-more allait avoir une attaque.
Il a ri de bon cour, d'un rire qui m'a égratigné.
- C'était le bon vieux temps, hein ?
- qu'est-ce que tu veux ? a répété mon père. Mais le Spectre était lancé.
- Dites, monsieur Klein, vous vous souvenez quand vous avez entraîné
l'équipe pour la finale des championnats du New Jersey ?
- Oui, je m'en souviens.
- Ken et moi, on était en primaire, je crois. Cette fois, mon père est resté muet.
- Oh, attendez ! s'est exclamé le Spectre. Son sourire s'est évanoui.
- J'avais oublié. J'ai manqué cette année-là. Et l'année suivante aussi.
J'étais en prison, vous savez bien.
- Tu n'as jamais été en prison, a rectifié mon père.
- C'est vrai, vous avez tout à fait raison, monsieur Klein. J'ai été...
Avec ses doigts osseux, le Spectre a esquissé des guillemets dans l'air.
- ... hospitalisé. Tu sais ce que ça veut dire, mon petit Willie ? On enferme un gosse avec les pires tarés de cette malheureuse planète, tout ça pour le rendre meilleur. Au début, j'ai partagé la chambre avec un certain Timmy, un pyromane. ¿ treize ans, il avait tué ses parents en incendiant la maison. Un soir, il a piqué une boîte d'allumettes au surveillant qui était ivre et il a mis le feu à mon lit. Je me suis retrouvé trois semaines à
l'infirmerie. Et j'ai failli m'immoler par le feu moi-même pour ne pas y retourner.
Une voiture est passée sur la route. J'ai aperçu un petit garçon perché
dans le siège auto à l'arrière. Il n'y avait pas de vent. Pas une feuille ne bougeait dans les arbres.
- C'était il y a bien longtemps, a murmuré mon père doucement.
Le Spectre a plissé les yeux comme s'il accordait une 299
attention toute particulière aux paroles de papa. Pour finir, il a hoché la tête.
- Oui, là encore vous avez raison, monsieur Klein. De toute façon, on ne peut pas dire que chez moi, c'était le bonheur. que pouvais-je attendre de la vie ? quand on y pense, ce qui m'est arrivé était presque une bénédiction : j'ai pu me faire soigner plutôt que de vivre avec un père qui me tapait dessus.
J'ai réalisé alors qu'il parlait de l'assassinat de Daniel Skinner, la petite brute qui s'était fait poignarder d'un coup de couteau. Mais ce qui m'a frappé, ce qui m'a donné à réfléchir, c'était à quel point son histoire ressemblait à celles de nos pensionnaires de Covenant House - maltraitance, délinquance juvénile, certaines formes de psychoses. J'ai essayé de considérer le Spectre comme un de mes gamins, mais ça n'a pas marché. Car ce n'était plus un gamin. J'ignore à quel moment ils franchissent le pas, à
quel ‚ge, de mômes qui ont besoin d'aide, ils deviennent des dégénérés bons à enfermer. Et même s'il y a une justice là-dedans.
- Et tu sais quoi, mon petit Willie ?
Le Spectre a tenté de capter mon regard, mais mon père s'est penché en avant afin de faire barrage. J'ai posé la main sur son épaule pour lui signifier que je pouvais me débrouiller tout seul.
- Non, quoi ? ai-je demandé.
- Tu te rappelles, j'ai été...
Il a redessiné des guillemets avec ses doigts.
- ... hospitalisé une autre fois ?
- Oui.
- J'étais en terminale. Toi, tu étais en seconde.
- Je m'en souviens.
- Une seule personne est venue me voir pendant tout le temps que j'ai passé là-bas. Tu sais qui c'était ?
J'ai hoché la tête. Julie.
- C'est drôle, tu ne trouves pas ?
- C'est toi qui l'as tuée ?
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- Il n'y a qu'un coupable ici.
Mon père s'est à nouveau placé entre nous.
- «a suffit ! a-t-il déclaré. J'ai fait un pas de côté.
- De quoi tu parles ?
- Mais de toi, mon petit Willie. Je parle de toi. J'étais désarçonné.
- Comment ?
- «a suffit, a répété mon père.
- Tu étais censé te battre pour elle, a poursuivi le Spectre. Tu étais censé la protéger.
Même venant de ce détraqué, ces paroles m'ont transpercé comme un pic à
glace.
- qu'est-ce que tu fais ici ? a demandé mon père impérieusement.
- En vérité, monsieur Klein, je n'en sais trop rien.
- Laisse ma famille tranquille. S'il te faut quelqu'un, prends-moi.
- Non, monsieur, je n'ai pas besoin de vous.
Il a dévisagé mon père, et j'ai senti mon estomac se nouer.
- Je crois que je vous préfère comme ça.
Avec un petit signe de la main, le Spectre s'est enfoncé dans le bosquet.
Nous l'avons regardé disparaître, se fondre dans la végétation, conformément à son surnom. Nous sommes restés là encore une minute ou deux.
J'entendais la respiration saccadée de mon père, le sifflement aigu qui s'échappait de sa poitrine comme du fond d'une grotte.
- Papa ?
Mais il se dirigeait déjà vers le sentier.
- Allez, viens, Will, on rentre à la maison.
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MON P»RE N'A PAS VOULU PARLER. De retour à la maison, il est monté dans sa chambre - la chambre qu'il avait partagée avec maman pendant près de quarante ans -, et il a fermé la porte. J'avais trop de pain sur la planche... J'ai essayé de mettre de l'ordre dans mes idées, mais mon cerveau a menacé de disjoncter. Et il me manquait toujours certaines pièces du puzzle.
Sheila.
Une personne pourrait peut-être m'aider à élucider le mystère qu'avait été
la femme de ma vie. Du coup, j'ai fait mes adieux et je suis retourné en ville. J'ai pris le métro, direction le Bronx. Le jour commençait à
baisser, et le quartier était malfamé, mais pour une fois j'ai oublié
d'avoir peur.
Avant même que j'aie frappé, la porte s'est entrouverte, retenue par une chaîne. Tanya a dit :
- Il dort.
- C'est vous que je veux voir.
- Je n'ai rien à vous dire.
- Je vous ai vue à la cérémonie.
- Allez-vous-en.
- S'il vous plaît, l'ai-je priée. C'est important.
En soupirant, elle a enlevé la chaîne. Je me suis faufilé à
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l'intérieur. Au fond de la pièce, la lampe moribonde laissait filtrer une faible lueur. En contemplant ce lieu désolé, je me suis demandé si Tanya n'était pas prisonnière ici, au même titre que Louis Castman. Je lui ai fait face. Elle a eu un mouvement de recul, comme si mon regard risquait de l'échauder.
- Combien de temps comptez-vous le garder ici ?
- Je ne fais aucun projet, a-t-elle rétorqué.
Elle ne m'a pas offert de m'asseoir. Nous étions là, debout, l'un en face de l'autre. Les bras croisés, elle attendait.
- Pourquoi êtes-vous venue à la cérémonie ?
- Pour honorer sa mémoire.
- Vous avez connu Sheila ?
- Oui.
- Vous étiez amies ?
Il se peut que Tanya ait souri. Elle était tellement défigurée, tellement couturée de partout que je n'en aurais pas juré.
- S˚rement pas.
- Alors pourquoi êtes-vous venue ? Elle a penché la tête sur le côté.
- Vous voulez que je vous dise un truc bizarre ?
Ne sachant quoi répondre, j'ai opté pour un hochement de tête.
- C'était la première fois depuis seize mois que je sortais d'ici.
Perplexe, j'ai hasardé :
- Content que vous l'ayez fait.
Elle m'a considéré d'un air sceptique. Dans le silence de la pièce, on entendait seulement sa respiration. Je ne sais pas quel était son problème, si c'était lié ou non aux violences qu'elle avait subies, mais on aurait cru que sa gorge était une paille étroite avec quelques gouttes de liquide coincées dedans.
- S'il vous plaît, ai-je insisté, dites-moi pourquoi vous étiez là.
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- Je viens de vous l'expliquer. Pour honorer sa mémoire...
Elle a marqué une pause.
- ... et parce que je croyais pouvoir me rendre utile.
- Utile ?
Elle a regardé la porte de la chambre de Louis Castman. J'ai suivi son regard.
- Il m'a raconté pourquoi vous étiez passé. Et j'ai pensé que j'avais peut-être d'autres informations à vous donner.
- qu'a-t-il dit ?
- que vous étiez amoureux de Sheila.
Tanya s'est rapprochée de la lampe. Il était difficile de ne pas détourner les yeux. Elle a fini par s'asseoir et m'a invité d'un geste à faire de même.
- C'est vrai, ça ?
- Oui.
- C'est vous qui l'avez tuée ? Sa question m'a pris au dépourvu.
- Non.
Elle ne semblait pas convaincue.
- Je ne comprends pas, ai-je repris. Vous étiez venue proposer votre aide ?
- Oui.
- Alors pourquoi vous êtes-vous sauvée ?
- Vous ne voyez pas ? J'ai secoué la tête.
Elle a posé ses mains sur ses genoux et s'est balancée d'avant en arrière.
- Tanya... ?
- J'ai entendu votre nom.
- Pardon ?
- Vous m'avez demandé pourquoi je me suis sauvée. Le balancement a cessé.
- C'est parce que j'ai entendu votre nom.
- Je ne comprends pas.
Elle a jeté un autre coup d'oil en direction de la porte.
- Louis ne savait pas qui vous étiez. Moi non plus...
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jusqu'à ce que j'entende votre nom à la cérémonie, quand Carrex a fait son discours. Vous êtes Will Klein.
- Oui.
- Et...
Elle parlait si doucement à présent que j'ai d˚ me pencher vers elle.
- ... vous êtes le frère de Ken. Silence.
- Vous avez connu mon frère ?
- Je l'ai rencontré, oui. Il y a longtemps.
- Comment ?
- Par Sheila.
Elle s'est redressée et m'a regardé. C'est étrange, on dit que les yeux sont les fenêtres de l'‚me. «a n'a pas de sens. Tanya avait des yeux normaux. Sans la moindre cicatrice ni aucune trace de bataille perdue, sans aucun stigmate de son histoire ou de ses tourments passés.
- Louis vous a parlé du gangster qui s'était lié avec Sheila ?
- Oui.
- C'était votre frère.
Voyant qu'elle avait quelque chose à ajouter, j'ai ravalé mes protestations.
- Cette vie ne lui convenait pas, à Sheila. Elle était trop ambitieuse.
Ils se sont trouvés, Ken et elle. Il l'a fait rentrer dans une université
rupine du Connecticut, mais c'était surtout pour vendre de la drogue. Ici, on voit des gars qui s'étripent pour un bout de trottoir. Mais une école pour gosses de riches, si on arrive à contrôler le truc, c'est la fortune assurée.
- Vous voulez dire que mon frère a organisé tout ça ? Elle s'est remise à
se balancer.
- C'est sérieux, vous n'étiez pas au courant ?
- Non.
- Je croyais... Elle s'est tue.
- quoi ?
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Elle a fait non de la tête.
- Je ne sais pas vraiment ce que je croyais.
- S'il vous plaît.
- Rien, c'est bizarre. D'abord Sheila est avec votre frère. Maintenant elle réapparaît avec vous. Et vous faites comme si vous tombiez des nues.
Une fois de plus, il m'a été impossible de répondre.
- Et qu'est-il arrivé à Sheila ?
- «a, vous le savez mieux que moi.
- Non, je veux dire là-bas, à l'université.
- Je ne l'ai plus revue après qu'elle est partie d'ici. J'ai reçu deux ou trois coups de fil, c'est tout. Puis elle n'a plus donné signe de vie. Ken, il n'était pas fréquentable. Mais vous et Carrex, vous aviez l'air gentils.
Comme si elle avait fini par se ranger. Seulement, quand j'ai entendu votre nom...
Elle a haussé les épaules.
- Carly, ce prénom-là vous dit quelque chose ? ai-je demandé.
- Non. «a devrait ?
- Saviez-vous que Sheila avait une fille ? C'a redéclenché le balancement.
- Oh, mon Dieu, a dit Tanya d'une voix peinée.
- Vous le saviez ?
Elle a secoué la tête avec force.
- Non.
- Connaissez-vous un certain Philip McGuane ? Sans cesser de secouer la tête, elle a répondu :
- Non.
- Et John Asselta ? Ou Julie Miller ?
- Non, a-t-elle répété rapidement. Je ne connais pas ces personnes.
Se levant, elle m'a tourné le dos.
- J'espérais qu'elle s'en était sortie.
- Elle s'en est sortie, ai-je confirmé. Pour un temps. J'ai vu ses épaules s'affaisser. Sa respiration semblait
encore plus laborieuse.
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- Elle ne méritait pas de finir comme ça.
Tanya s'est dirigée vers la porte. Je n'ai pas bougé. J'ai regardé du côté
de la chambre de Louis Castman, me disant de nouveau qu'il y avait deux prisonniers dans cet appartement. Tanya s'est arrêtée. J'ai senti ses yeux sur moi. Je me suis tourné vers elle.
- Il y a des cliniques, ai-je commencé. Carrex connaît du monde. Nous pouvons vous aider.
- Non, merci.
- Vous ne pouvez pas vivre éternellement de vengeance.
Elle s'est efforcée de sourire.
- Vous croyez que c'est ça la raison ? Elle a désigné son visage mutilé.
- Je le garde ici pour ça ?
Sa question m'a décontenancé.
- Il vous a raconté comment il avait recruté Sheila ? J'ai hoché la tête.
- Il tire toute la couverture à lui. Il parle de ses tenues, de son baratin. Mais la plupart des filles, même celles qui débarquent de leur autocar, elles ne suivraient pas un homme seul. La différence, c'est que Louis avait une associée. Une femme qui l'aidait à conclure l'affaire. qui rassurait les filles par sa présence.
Elle attendait, ses yeux étaient secs. J'ai été pris d'un tremblement qui s'est bientôt propagé à travers tout mon corps. Tanya m'a ouvert la porte.
Et je suis parti pour ne plus jamais revenir.
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MA BîTE VOCALE CONTENAIT DEUX MESSAGES. Le premier était de la mère de Sheila, Edna Rogers. Le ton était guindé, impersonnel. L'enterrement aurait lieu deux jours plus tard, dans une chapelle de Mason, Idaho. Mme Rogers me donnait l'heure, l'adresse et les indications à partir de Boise. J'ai sauvegardé le message.
Le second était d'Yvonne Sterno. Elle me demandait de la rappeler de toute urgence. Sa voix vibrait d'une excitation à peine contenue. «a m'a mis mal à l'aise. Avait-elle découvert la véritable identité d'Owen Enfield, et, si oui, était-ce une bonne ou une mauvaise chose ?
Yvonne a décroché dès la première sonnerie.
- quoi de neuf ? ai-je attaqué.
- Je tiens un gros morceau, là, Will.
- Je vous écoute.
- On aurait d˚ y penser plus tôt.
- De quoi s'agit-il ?
- Prenez tous les éléments et mettez-les bout à bout. Un type avec un pseudonyme. L'omniprésence du FBI. Le secret absolu. Le petit patelin bien tranquille. Vous me suivez ?
- Pas vraiment, non.
- La clé, c'est Cripco. Comme je l'ai déjà dit, c'est une 308
société bidon. Je me suis donc informée auprès de plusieurs sources. En fait, ils ne font pas trop d'efforts pour se dissimuler. La couverture n'est pas bien épaisse. Ils doivent se dire : Si quelqu'un repère le bonhomme, soit il le reconnaît, soit il ne le reconnaît pas. Il n'ira pas fouiller pour savoir qui il est et d'o˘ il vient.
- Yvonne ?
- quoi ?
- Je ne comprends pas un mot de ce que vous racontez.
- Cripco, la société qui a loué la maison et la voiture, dépend du bureau du juge fédéral.
Une fois de plus j'ai été pris de vertige. Et un soudain rayon d'espoir a percé le brouillard.
- Attendez une minute. Vous êtes en train de me dire qu'Owen Enfield est un agent secret ?
- Non, je ne le crois pas. qui surveillerait-il à Stone-pointe, voyons...
quelqu'un qui triche au gin-rummy ?
- C'est quoi alors ?
- Le bureau du juge fédéral - et non le FBI - gère le programme de protection des témoins.
Le brouillard s'épaississait.
- Donc, OwenEnfield...
- Le gouvernement le cachait ici, oui. On lui a donné une nouvelle identité. Le problème, comme je viens de le dire, c'est qu'ils ne se préoccupent pas trop du contexte. Ma source au journal m'a parlé d'un dealer noir de Baltimore qu'on avait planqué dans une banlieue ultra-blanche de Chicago. Le bide total. Ce n'était pas le cas ici. ¿ mon avis, Owen Enfield n'avait rien d'un type recommandable. Comme la plupart des gens couverts par la protection des témoins. Pour une raison ou une autre, il a tué ces deux gars et il a pris la fuite. Le FBI n'a pas envie que ça s'ébruite. C'est tout de même un peu gênant, non - le gouvernement conclut un marché avec quelqu'un qui se révèle être un assassin en cavale ? «a fait désordre, si vous voyez ce que je veux dire.
Je n'ai pas répondu.
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- Will ?
- Oui.
Il y a eu une pause.
- Vous me cachez quelque chose, n'est-ce pas ? Je réfléchissais à
l'attitude à adopter.
- Allons, a-t-elle insisté, n'oubliez pas : c'est donnant-donnant.
J'ignore ce que je lui aurais dit-pouvais-je lui avouer que mon frère et Owen Enfield ne faisaient qu'un ? - mais on ne m'a pas laissé le temps de me décider. J'ai entendu un déclic, et on a été coupés.
Au même moment, on a frappé énergiquement à la porte.
- Police fédérale ! Ouvrez.
J'ai reconnu la voix : Claudia Fisher. J'ai tiré la porte et failli être piétiné. Fisher a fait irruption dans l'appartement, l'arme au poing. Elle m'a ordonné de lever les mains. Son partenaire, Darryl Wilcox, l'accompagnait. Tous deux avaient la mine p‚le, fatiguée, peut-être même effrayée.
- quoi encore ? ai-je protesté.
- Les mains en l'air !
J'ai obtempéré. Elle a sorti les menottes puis, se ravisant, a ajouté d'une voix radoucie :
- Vous allez venir sans faire d'histoires ? J'ai hoché la tête.
- Alors on y va.
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JE N'AI PAS CHERCH… ¿ DISCUTER. Je n'ai même pas demandé o˘ on allait.
Pistillo m'avait prévenu. Il avait été jusqu'à m'arrêter pour un crime que je n'avais pas commis. Et pourtant je n'avais pas capitulé. D'o˘ me venait ce courage subit ? Sans doute du fait que je n'avais plus rien à perdre.
Sheila et ma mère étaient mortes. J'avais tiré un trait sur mon frère.
C'est peut-être ça, le courage - en arriver à un stade o˘ l'on se fiche de tout comme de l'an quarante.
Nous nous sommes garés dans une rue pavillonnaire à Pair Lawn, New Jersey.
Partout, le même décor : pelouses soignées, parterres surchargés de fleurs, mobilier de jardin rouillé, tuyaux serpentant dans l'herbe, fixés aux arroseurs qui vacillaient dans l'air immobile. On s'est approchés d'une maison guère différente des autres. Fisher a poussé la porte, qui n'était pas fermée à clé. Ils m'ont escorté dans une pièce avec un canapé rosé et un meuble de télé. Les photos de deux garçons ornaient le dessus du meuble.
Elles étaient disposées dans l'ordre chronologique, d'abord deux nourrissons. Sur la dernière photo, les garçons, devenus adolescents, faisaient des bisous sur les joues d'une femme qui devait être leur mère.
Une porte battante donnait sur la cuisine. Pistillo était assis à une table en formica, devant un thé glacé. La femme
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de la photo se tenait près de l'évier. Fisher et Wilcox se sont éclipsés.
Je suis resté debout.
- Vous avez placé un mouchard dans mon téléphone. Pistillo a secoué la tête.
- Le mouchard nous informe simplement de la provenance des appels. Nous avons mis votre ligne sur écoute. Et, pour qu'il n'y ait pas de malentendu, nous avons agi sur commission rogatoire.
- qu'est-ce que vous me voulez ?
- Ce que je veux depuis onze ans, a-t-il riposté. Votre frère.
La femme a ouvert le robinet pour rincer un verre dans l'évier. D'autres photos, toujours avec elle, certaines avec Pistillo et quelques jeunes, mais surtout avec les deux mêmes garçons, étaient fixées par des magnets au réfrigérateur. C'étaient des clichés plus récents, pris sur le vif - à la plage, dans le jardin, des choses comme ça.
Pistillo a dit :
- Maria ?
La femme a fermé l'eau et s'est tournée vers lui.
- Maria, je te présente Will Klein. Will, Maria.
La femme - je supposais que c'était Mme Pistillo - s'est séché les mains sur un torchon. Sa poignée de main était ferme.
- Enchantée, a-t-elle dit d'un ton un peu trop formel. J'ai marmonné dans ma barbe en hochant la tête et, sur
un signe de Pistillo, me suis posé sur une chaise métallique avec un rembourrage en skaÔ.
- Vous voulez boire quelque chose, monsieur Klein ? a demandé Maria.
- Non, merci.
Pistillo a levé son verre de thé glacé.
- C'est de la dynamite, ça. Vous devriez go˚ter. Maria s'attardait dans la cuisine. J'ai fini par accepter un
thé glacé, histoire d'accélérer les choses. Elle a pris son temps pour remplir le verre et le placer devant moi. Je l'ai remerciée en m'efforçant d'esquisser un sourire. Elle a
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essayé de sourire aussi, mais encore plus faiblement que moi.
- Je serai dans la pièce d'à côté, Joe, a-t-elle dit.
- Merci, Maria.
Elle a poussé la porte battante.
- C'est ma sour, a-t-il déclaré, les yeux sur la porte qu'elle venait de franchir.
Il a indiqué les photos sur le réfrigérateur.
- Et là, ce sont ses deux fils. Vie a dix-huit ans déjà. Jack en a seize.
- Mmm.
J'ai joint les mains sur la table.
- Vous avez écouté mes conversations téléphoniques.
- Oui.
- Vous savez donc que je n'ai pas la moindre idée de l'endroit o˘ se trouve mon frère.
Il a bu une gorgée de thé glacé.
- En effet.
Il contemplait toujours le frigo ; d'un geste de la tête, il m'a intimé de faire de même.
- ¿ votre avis, qu'est-ce qui manque sur ces photos ?
- Je ne suis pas vraiment d'humeur à jouer aux devinettes, Pistillo.
- Moi non plus. Pourtant, regardez bien. qu'est-ce qui manque ?
Je n'ai pas pris la peine de regarder car je le savais déjà.
- Le père.
Il a claqué dans ses doigts et m'a désigné comme un animateur de jeu télévisé.
- Du premier coup, a-t-il dit. Impressionnant.
- De quoi s'agit-il, bon sang ?
- Ma sour a perdu son mari il y a douze ans. Les garçons... eh bien, faites le calcul vous-même. Ils avaient quatre et six ans. Maria a d˚ les élever seule. J'ai été là dans la mesure du possible, mais un oncle, ce n'est pas un père. Il s'appelait Victor Dober. Ce nom-là vous dit quelque chose ?
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- Non.
- Vie a été assassiné. Exécuté de deux balles dans la tête. Pistillo a vidé son verre avant d'ajouter :
- Votre frère était là.
Mon cour a bondi dans ma poitrine. Pistillo s'est levé sans attendre ma réaction.
- Je sais que ma vessie ne va pas aimer, mais je me ressers. Vous voulez un autre verre, Will, tant que je suis debout ?
Je luttais pour surmonter le choc.
- que signifie exactement : mon frère était là ?
Mais cette fois Pistillo n'était pas pressé. Il a ouvert le freezer, sorti un bac à glaçons, l'a retourné dans l'évier. Les glaçons ont rebondi sur la porcelaine. Il en a repêché quelques-uns à la main pour les mettre dans son verre.
- Avant de commencer, je veux que vous me fassiez une promesse.
- Laquelle ?
- «a concerne Katy Miller.
- Eh bien ?
- Ce n'est qu'une gamine.
- Je sais.
- La situation est dangereuse. Pas besoin d'être un génie pour s'en rendre compte. Je ne veux pas qu'il lui arrive malheur.
- Moi non plus.
- Alors nous sommes d'accord là-dessus. Promettez-moi, Will. Promettez-moi de ne plus la mêler à ça.
En l'examinant, j'ai bien vu que cette question n'était pas négociable.
- O.K., ai-je acquiescé. Elle est hors jeu.
Il a scruté mon visage pour voir si je ne mentais pas, mais sur ce point-là
je lui donnais raison. Katy avait déjà payé très cher, et si jamais ça se reproduisait, je n'étais pas certain de pouvoir l'assumer.
- Parlez-moi de mon frère, ai-je demandé.
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Ayant fini de se verser son thé, il s'est rassis sur sa chaise et a fixé la table avant de lever les yeux sur moi.
- On lit dans la presse les comptes rendus de descentes de police. On voit aux infos des papys tourner dans une cour de prison, et on s'imagine que l'époque de la mafia est révolue. que les flics ont gagné.
La gorge soudain sèche et r‚peuse comme du papier de verre, j'ai avalé une grande goulée de mon propre thé. Trop sucré.
- Vous connaissez un peu Darwin ? m'a demandé Pistillo.
J'ai cru sa question rhétorique, mais visiblement il attendait une réponse.
- La survie du plus fort et tout ça ?
- Pas du plus fort. C'est l'interprétation moderne, et elle est erronée.
Le postulat de Darwin était que ceux qui survivent ne sont pas les plus forts mais les plus adaptables. Vous saisissez la nuance ?
J'ai hoché la tête.
- Eh bien, les plus malins dans le milieu, ils se sont adaptés. Ils ont installé leur business hors de Manhattan. Par exemple, ils ont vendu de la drogue dans des zones urbaines o˘ il y avait moins de compétition. Pour commencer, ils ont arrosé les villes du New Jersey. Prenez Camden. Trois de ses cinq derniers maires ont terminé derrière les barreaux. Atlantic City : on n'y traverse pas la rue sans verser un dessous-de-table. Newark, avec toutes ces histoires de rénovation à la con. qui dit rénovation dit argent.
Et qui dit argent dit corruption et pots-de-vin.
J'ai remué sur ma chaise.
- ¿ quoi voulez-vous en venir, Pistillo ?
- Mais à ceci, espèce de crétin.
Son visage a viré au cramoisi. Il a réussi à garder son calme, mais au prix d'un gros effort.
- Mon beau-frère - le père de ces garçons - a essayé de débarrasser les rues de cette racaille. Il avait infiltré le 315
milieu. quelqu'un l'a su. Lui et son coéquipier ont été liquidés.
- Et vous pensez que mon frère y a été mêlé ?
- J'en suis même s˚r.
- Vous avez des preuves ?
- Mieux, a-t-il rétorqué avec un sourire, votre frère a avoué.
J'ai eu un mouvement de recul comme s'il avait voulu me frapper. Calme-toi, me suis-je raisonné. Il est capable de raconter n'importe quoi. N'avait-il pas tenté de me faire condamner à tort pas plus tard que la veille ?
- N'allons pas plus vite que la musique, Will, et que les choses soient claires. Nous ne pensons pas que votre frère ait tué qui que ce soit.
Nouvelle gifle.
- Mais vous venez juste de dire... Il a levé la main.
- Vous voulez bien m'écouter jusqu'au bout ?
Il avait besoin de temps. Si le ton de sa voix était étonnamment neutre, posé même, on sentait la rage affleurer. Je me suis demandé si le couvercle tiendrait encore longtemps avant que la marmite explose.
- Votre frère travaillait pour Philip McGuane. Vous savez qui c'est, je suppose.
Je n'ai rien laissé paraître.
- Continuez.
- McGuane est plus dangereux que votre copain Asselta, essentiellement parce qu'il est plus futé. La BLCO le considère comme l'un des plus gros caÔds de la côte Est.
- La BLCO?
- Brigade de lutte contre le crime organisé. Très jeune, McGuane a eu la révélation. En parlant d'adaptation, ce type-là serait le survivant ultime.
Je n'entrerai pas dans les détails concernant le crime organisé à l'heure actuelle : les nouveaux Russes, la Triade et autres Chinois, les Italiens du Vieux Continent. McGuane a toujours eu une longueur d'avance sur ses concurrents. ¿ vingt-trois ans, il était déjà
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chef de gang. Il fait dans le traditionnel - drogue, prostitution, prêt à
usure -, mais sa spécialité, c'est la corruption et le trafic de drogue dans des zones de moindre compétitivité, loin de la mégalopole.
J'ai repensé à ma conversation avec Tanya, à Sheila envoyée à Haverton pour dealer.
- McGuane a tué mon beau-frère et son coéquipier, un gars nommé Curtis Angler. Votre frère était de la partie. Nous l'avons arrêté, mais sur des charges mineures.
- quand ?
- Six mois avant le meurtre de Julie Miller.
- Comment se fait-il que je n'en aie jamais entendu parler ?
- Parce que Ken ne vous l'a pas dit. Et parce que nous ne voulions pas votre frère. Nous voulions McGuane. Du coup, nous l'avons retourné.
- ´ Retourné ª ?
- Nous lui avons promis l'immunité en échange de sa coopération.
- Vous lui avez demandé de témoigner contre McGuane ?
- Plus que ça. McGuane était prudent. Nous n'avions pas de quoi l'épingler pour assassinat. On avait besoin d'un informateur. Nous avons donc renvoyé
Ken sur le terrain avec un micro caché.
- Ken travaillait pour vous comme agent secret ? Le regard de Pistillo s'est durci.
- N'idéalisez pas trop la chose, a-t-il riposté, cinglant. Votre voyou de frère ne faisait pas partie des forces de l'ordre. C'était un malfrat qui essayait de sauver sa peau, point.
J'ai hoché la tête, me disant une fois de plus que tout ceci était sans doute du pipeau.
- Continuez.
Pistillo a attrapé un cookie sur le comptoir et l'a m‚ché lentement, l'arrosant d'une gorgée de thé glacé.
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- Nous ne savons pas exactement ce qui s'est passé. Ce que je vous dis là, c'est une simple hypothèse de travail.
- O.K.
- McGuane l'a su. Comprenez-moi bien : McGuane est une ordure sanguinaire.
Pour lui, tuer est une option comme une autre, rien de plus. «a ne lui fait ni chaud ni froid.
¿ présent, je voyais mieux o˘ il voulait en venir.
- S'il a découvert que Ken s'était transformé en indic...
- .. votre frère était cuit, a achevé Pistillo à ma place. Ken était conscient du danger. Nous l'avions à l'oil, mais un soir il a tout simplement mis les voiles.
- Parce que McGuane l'avait démasqué ?
- Nous pensons, oui. Il a atterri chez vous. Nous ne savons pas pourquoi.
Il devait s'y croire en sécurité, parce que McGuane ne l'aurait pas soupçonné d'être capable de mettre sa famille en péril.
- Et ensuite ?
- Maintenant vous devez avoir compris qu'Asselta lui aussi travaillait pour McGuane.
- Puisque vous le dites. Il n'a pas relevé.
- Asselta avait beaucoup à perdre de son côté. Vous avez cité Laura Emerson, l'autre étudiante qui a été assassinée. D'après votre frère, c'est Asselta qui l'a tuée. …tranglée, sa méthode d'exécution préférée. Laura aurait découvert le trafic de drogue à Haverton et elle était déterminée à
le dénoncer.
J'ai esquissé une moue.
- Et ils l'ont tuée pour cette raison ?
- Eh oui, ils l'ont tuée pour ça. que croyez-vous qu'ils allaient faire, lui payer une glace ? Ce sont des monstres, Will. Mettez-vous bien ça dans la caboche.