Mais cette fois ça n'avait pas d'importance. Je savais qui c'était.
Ma voix m'a paru bien trop éveillée quand j'ai gazouillé un joyeux:
- Allô ?
- Euh... Will Klein?
- Oui?
- C'est Katy Miller.
Puis, comme après réflexion :
- La sour de Julie.
- Salut, Katy.
- Je t'ai laissé un message hier soir.
116
- Je l'ai trouvé seulement à quatre heures du matin.
- Ah... Je te réveille, alors.
- Ne t'inquiète pas pour ça.
Elle avait une voix jeune, triste et contrainte. Je nie suis souvenu de son
‚ge gr‚ce à un petit calcul.
- Tu dois être en terminale, maintenant ?
- J'entre à la fac cet automne.
- O˘ ça?
- Bowdoin, une petite université.
- Dans le Maine, ai-je dit. Je connais. C'est un excellent établissement.
Félicitations.
- Merci.
Je restais assis, cherchant un moyen de meubler le silence. Finalement, j'ai opté pour le classique :
- «a fait longtemps déjà.
- Will ?
- Oui?
- J'aimerais te voir.
- Certainement, avec plaisir.
- Aujourd'hui, ça t'irait ?
- Tu es o˘, là ?
- ¿Livingston. Et elle a ajouté :
- Je t'ai vu devant chez nous.
- Désolé pour ça.
- Je peux venir en ville, si tu veux.
- Pas la peine. Je dois aller voir mon père aujourd'hui. On se retrouve avant ?
- Oui, d'accord. Mais pas ici. Tu te souviens des terrains de basket à
côté du lycée ?
- Bien s˚r. J'y serai à dix heures.
- O.K.
- Katy, ai-je dit en changeant le téléphone d'oreille, je t'avoue que ce coup de fil, je le trouve un peu étrange.
- Je sais.
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- Pourquoi veux-tu me voir ?
- ¿ ton avis ? a-t-elle rétorqué.
Je n'ai pas répondu immédiatement, mais de toute façon elle avait déjà
raccroché.
14
WILL A qUITT… SON APPARTEMENT. Le Spectre surveillait.
Le Spectre ne l'a pas suivi. Il savait o˘ Will allait. Mais, tandis qu'il surveillait, ses doigts se sont fléchis et crispés - fléchis et crispés.
Ses avant-bras se sont contractés. Son corps a été secoué d'un tremblement.
Le Spectre s'est rappelé Julie Miller. Son corps nu dans ce sous-sol. Sa peau, tiède au début, puis se raidissant progressivement pour devenir semblable à du marbre mouillé. Il s'est rappelé le teint jaune violacé, les points rouges dans les yeux exorbités, les traits déformés par la surprise et l'horreur, les capillaires éclatés, la traînée de salive figée comme une cicatrice sur sa joue. Il s'est rappelé le cou, l'angle impossible, le fil de fer qui lui avait fendu la peau, tranché le pharynx, manquant la décapiter.
Et tout ce sang.
La strangulation était sa méthode d'exécution favorite. Il s'était rendu en Inde pour étudier cet art secret, un culte pratiqué par les thugs, ces assassins silencieux. Au fil des ans, le Spectre avait acquis la maîtrise des armes à feu, des armes blanches et tutti quanti, mais il continuait à
leur préférer la froide efficacité, le silence ultime, l'audacieux pouvoir, la touche personnelle de la strangulation.
Une respiration prudente.
119
Will a disparu de sa vue.
Le frère.
Le Spectre pensait à tous ces films de kung-fu o˘ l'un des frères est assassiné et o˘ la vie de l'autre est consacrée à venger sa mort. Il pensait à ce qui se passerait s'il tuait tout simplement Will Klein.
Non, ici, il s'agissait d'autre chose. qui allait bien au-delà de la vengeance.
quand même, il s'interrogeait, au sujet de Will. Il était la clé, après tout. Les années Pavaient-elles changé ? Le Spectre l'espérait. Mais il aurait bientôt l'occasion de s'en assurer.
Oui, le moment était venu de rencontrer Will, de renouer avec lui, comme au bon vieux temps.
Le Spectre a traversé la rue, se dirigeant vers l'immeuble de Will.
Cinq minutes plus tard, il était dans l'appartement.
J'ai pris le bus jusqu'au carrefour de Livingston Avenue et de Northfield.
Le cour de la grande banlieue de Livingston. Une ancienne école élémentaire avait été convertie en centre commercial du pauvre, avec des boutiques spécialisées qui semblaient n'avoir jamais de clients. J'ai sauté du bus avec plusieurs employées de maison arrivant du centre-ville. Curieuse symétrie : ceux qui vivent dans des agglomérations comme Livingston les quittent le matin pour aller en ville, tandis que ceux qui nettoient leurs maisons et gardent leurs enfants effectuent le trajet inverse. «a équilibre.
J'ai descendu Livingston Avenue en direction du lycée de Livingston, qui faisait partie d'un groupe de b‚timents comprenant la bibliothèque publique de Livingston, le tribunal municipal de Livingston et le poste de police de Livingston. Vous voyez le tableau ? Les quatre édifices, construits en brique, paraissaient avoir été b‚tis en même temps, par le même architecte, avec les mêmes matériaux - comme si l'un d'eux avait engendré les autres.
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C'est là que j'ai grandi. Enfant, j'empruntais des classiques à la bibliothèque. Dans cet édifice municipal, j'ai contesté (en pure perte) une contravention pour excès de vitesse quand j'avais dix-huit ans. Mes années de lycée ont eu pour cadre le plus grand b‚timent de l'ensemble, avec six cents autres gamins.
J'ai pris l'allée circulaire et bifurqué à droite. Ayant trouvé les terrains de basket, je me suis arrêté sous un panneau rouillé.
- Will ?
J'ai pivoté et quand je l'ai vue j'ai senti mon sang se glacer. La tenue était différente - Jean serré aux hanches, sabots style années soixante-dix, chemise trop courte, trop moulante, révélant un ventre plat avec un piercing - mais le visage, les cheveux... J'ai eu l'impression de tomber.
Brièvement, j'ai détourné les yeux vers le terrain de foot et là, j'aurais juré voir Julie.
- Je sais, a dit Katy Miller. C'est comme si on apercevait un fantôme, hein ?
Je me suis tourné vers elle.
- Papa, a-t-elle ajouté, glissant ses petites mains dans les poches plaquées de son jean, ne peut toujours pas me regarder en face sans pleurer.
Je ne savais pas quoi répondre. Elle s'est approchée. Tous deux, nous avons contemplé le lycée.
- C'est là que tu étais ? ai-je demandé.
- Oui. J'ai terminé il y a un mois.
- Tu aimais bien ? Elle a haussé les épaules.
- Je suis contente de partir.
Le soleil soulignait les froids contours de l'édifice, le faisant ressembler à une prison.
- Je suis désolée pour ta mère, a repris Katy.
- Merci.
Elle a sorti un paquet de cigarettes de sa poche arrière et m'en a offert une. J'ai refusé d'un signe. Tandis qu'elle 121
allumait son briquet, j'ai réprimé l'envie de la sermonner. Katy regardait partout, sauf dans ma direction.
- J'ai été un accident, tu sais. Je suis arrivée très tard. Julie était déjà au lycée. Mes parents, on leur avait dit qu'ils ne pouvaient plus avoir d'enfants...
Nouveau haussement d'épaules.
- Du coup, ils ne s'attendaient pas à m'avoir.
- On ne peut pas non plus dire que nous autres ayons été vraiment programmés, ai-je observé.
Elle a ri un peu, et l'écho de ce rire a résonné profondément en moi.
C'était le rire de Julie, jusque dans la façon dont il s'évanouissait.
- Excuse papa, a déclaré Katy. Il a pété les plombs quand il t'a vu.
- J'ai eu tort de faire ça.
Elle a tiré trop longuement sur sa cigarette en inclinant la tête de côté.
- Pourquoi tu l'as fait, alors ? J'ai réfléchi, cherchant une réponse.
- Je ne sais pas.
- Je t'ai vu. Au moment o˘ tu as tourné à l'angle. «a faisait bizarre.
quand j'étais môme, je te regardais arriver de chez toi. De ma chambre. Je veux dire, j'ai toujours la même chambre, du coup j'ai eu l'impression de regarder dans le passé. «a fait un drôle d'effet.
J'ai jeté un oil sur ma droite. L'allée était déserte, mais durant l'année scolaire, c'était là que les parents venaient se garer en attendant leurs gamins. Je me souviens, maman passait me chercher dans sa vieille Volkswagen rouge. Elle lisait un magazine, la cloche sonnait, je me dirigeais vers elle et, lorsqu'elle levait la tête et qu'elle m'apercevait, son sourire, le sourire de Sunny, jaillissait du fond de son cour, un sourire d'amour inconditionnel, et j'ai pris conscience avec accablement que plus personne ne me sourirait de cette manière-là.
C'était trop, ai-je pensé. Me retrouver ici. Le visage de 122
Katy reflet vivant de celui de Julie. Les souvenirs. C'était beaucoup trop.
- Tu as faim ? lui ai-je demandé.
- Oui, un peu.
Elle avait une voiture, une vieille Honda Civic. Des babioles, tout un tas de babioles, étaient accrochées au rétroviseur. L'intérieur sentait le chewmg-gum et le shampooing aux extraits de fruits. Je n'ai pas reconnu la musique qui beuglait dans les haut-parleurs, mais ça ne m'a pas gêné non plus.
On est allés dans une gargote typique du New Jersey, sur la Route 10, sans échanger un mot. Derrière le comptoir étaient accrochées des photos dédicacées des joueurs de l'équipe locale. Chaque stalle était équipée d'un mini-juke-box et la carte était légèrement plus longue qu'un roman de Tom Clancy.
Un homme à la barbe épaisse et au déodorant plus dense encore nous a demandé combien on était. On a dit qu'on était deux. Katy a ajouté qu'on voulait une table fumeurs. J'ignorais qu'il existait encore des sections fumeurs, mais apparemment ces cantoches-là étaient en retard. ¿ peine assise, elle s'est emparée du cendrier, presque comme pour se protéger.
- Après ta venue à la maison, a-t-elle commencé, je suis allée au cimetière.
Le serveur nous a apporté de l'eau. Elle a inhalé et, se rejetant en arrière, a soufflé la fumée vers le plafond.
- «a fait des années que je n'y ai pas été. Mais, après t'avoir vu, je me suis sentie obligée d'y aller.
Elle évitait toujours de me regarder. J'ai l'habitude, avec les gamins du centre. Ils fuient mon regard. Je les laisse faire.
- Je ne me souviens presque plus de Julie. quand je vois les photos, je ne sais pas si mes souvenirs sont réels ou si je les ai inventés. Je crois, ah oui ! je me rappelle quand on est allées dans ce parc d'attractions, la Grande Aventure, mais en voyant les photos, je ne sais plus si je me rappelle
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l'événement lui-même ou juste la photo. Tu comprends ce que je veux dire ?
- Il me semble, oui.
- Et après que tu es passé... Bref, il fallait que je sorte de la maison.
Papa était fou de rage. Maman pleurait. Il fallait que je sorte.
- Je ne voulais embêter personne, ai-je dit. Elle a balayé mes paroles d'un geste de la main.
- C'est bon. En un sens, ça leur fait du bien. En général, on tourne plutôt autour du pot. C'est sinistre. Parfois j'ai envie... j'ai envie de hurler : Élle est morte ! ª
Katy s'est penchée en avant.
- Et tu veux connaître le plus flippant ? Je lui ai fait signe de continuer.
- On n'a rien changé au sous-sol. Ce vieux canapé. La télé. La moquette pourave. La vieille malle derrière laquelle je me cachais. Tout est toujours là. Personne ne s'en sert. Mais c'est là. Et notre buanderie aussi. Il faut traverser la pièce pour y arriver. Tu me suis ? C'est comme ça qu'on vit. On marche sur la pointe des pieds - à croire qu'on habite sur de la glace, qu'on a peur que le plancher cède et qu'on tombe tous dans ce sous-sol.
Elle s'est interrompue et a tiré sur sa cigarette avec la même énergie que le vent soufflant dans une manche à air. Je me suis calé dans mon siège.
Ainsi que je l'ai déjà dit, je n'avais jamais vraiment pensé à Katy Miller qui avait d˚ grandir parmi les ruines, au côté du fantôme de sa sour. Je l'ai regardée avec le sentiment de la voir pour la première fois. Ses yeux bougeaient dans tous les sens comme des oiseaux affolés. Des larmes y brillaient. J'ai pris sa main, tellement semblable, là encore, à celle de sa sour. Le passé m'est revenu avec une violence telle que j'ai failli tomber à la renverse.
- «a fait si bizarre, a-t-elle dit. Et comment.
- Pour moi aussi.
- Il faut que ça cesse, Will. Ma vie tout entière... quoi 124
qu'il soit réellement arrivé cette nuit-là, il faut que ça cesse.
quelquefois, j'entends dire à la télé, quand on attrape le méchant : ´ «a ne nous la ramènera pas. ª Oui, mais ça clôt le débat. Attraper le méchant permet de tourner la page. Les gens en ont besoin.
Je ne voyais absolument pas o˘ elle voulait en venir. J'ai essayé de faire comme avec une gamine du centre en quête d'assistance et d'amour. Je la regardais en m'efforçant de lui montrer que j'étais là pour l'écouter.
- Tu n'imagines pas à quel point j'ai pu haÔr ton frère - pas uniquement pour ce qu'il a fait à Julie, mais pour ce qu'il nous a fait à nous tous en s'enfuyant. Je priais pour qu'on le retrouve. Je rêvais qu'on l'encerclait.
Il résistait, alors les flics le descendaient. Je sais que ça ne te fait pas plaisir d'entendre ça. Mais j'ai besoin que tu comprennes.
- Tu as besoin de tourner la page.
- Ouais. Sauf que...
- Sauf que quoi ?
Elle a levé la tête, et pour la première fois nos regards se sont rencontrés. ¿ nouveau, je me suis figé. J'avais envie de retirer ma main, mais j'étais incapable de bouger.
- Je l'ai vu, a-t-elle annoncé. J'ai cru avoir mal entendu.
- Ton frère, je l'ai vu. Enfin, je pense que c'était lui. J'ai suffisamment recouvré l'usage de ma voix pour demander :
- quand ça ?
- Hier, au cimetière.
Une serveuse s'est approchée. Elle a ôté le crayon de derrière son oreille et nous a demandé ce qu'on désirait. L'espace d'un instant, ni Katy ni moi n'avons soufflé mot. La serveuse s'est raclé la gorge. J'ai commandé une omelette au fromage. quel fromage ? a-t-elle interrogé. Américain, suisse, cheddar ? Cheddar, ai-je dit, ce serait parfait. Et avec ça, frites ou pommes de terre maison ? Pommes de terre maison. Pain blanc, pain de seigle, pain de mie ? Pain de seigle. Et à boire ? Rien, merci.
125
Y
La serveuse a fini par partir.
- Raconte, ai-je demandé à Katy. Elle a écrasé sa cigarette.
- C'est comme je te l'ai dit, je suis allée au cimetière. Histoire de sortir de la maison. Tu sais o˘ Julie est enterrée, n'est-ce pas ?
J'ai hoché la tête.
- Oui, c'est vrai. Je t'ai vu là-bas. Deux ou trois jours après l'enterrement.
Elle s'est penchée en avant.
- Tu l'aimais ?
- Je ne sais pas.
- Mais elle t'a brisé le cour.
- Peut-être. C'était il y a longtemps. Katy a contemplé fixement ses mains.
- Dis-moi ce qui s'est passé, ai-je insisté.
- Il avait l'air drôlement changé. Ton frère, je veux dire. Je ne me souviens pas très bien de lui. Juste un peu. Et j'ai vu des photos.
Elle s'est tue.
- Tu es en train de me dire qu'il se tenait devant la tombe de Julie ?
- Sous le saule.
- quoi ?
- Il y a un saule là-bas. ¿ une trentaine de mètres, peut-être. Je ne suis pas passée par le portail principal. J'ai sauté par-dessus le mur. Il ne s'attendait donc pas à ma venue. Bon, alors j'arrive par-derrière et je trouve un type sous le saule qui regarde la tombe de Julie. Il ne m'a pas entendue. Il était complètement dans son monde. Je lui ai tapé sur l'épaule. Il a fait un bond de deux mètres et quand il s'est retourné... tu vois bien à quoi je ressemble, non ? Il a failli hurler. Il a d˚ me prendre pour un fantôme.
- Et tu es s˚re que c'était Ken ?
- S˚re, non. Comment puis-je en être s˚re, hein ? Elle a pris une nouvelle cigarette, avant de corriger :
- Si. Si, c'était lui.
La tête me tournait. Mes mains sont retombées pour agripper la banquette.
Lorsque j'ai fini par parler, les mots sont sortis lentement.
- Il t'a dit quoi, exactement ?
- Au début, juste ça : ´ Je n'ai pas tué ta sour. ª
- Et qu'as-tu fait ?
- Je l'ai traité de menteur. Je l'ai prévenu que j'allais crier.
- Et tu as crié ?
- Non.
- Pourquoi ?
Katy n'avait toujours pas allumé sa cigarette. Elle l'a retirée de sa bouche et l'a posée sur la table.
- Parce que je l'ai cru. quelque chose dans sa voix, je ne sais pas. J'ai passé tant de temps à le haÔr. Tu ne peux pas t'imaginer. Mais maintenant...
- Alors qu'as-tu fait ?
- Je me suis écartée. J'avais quand même l'intention de crier. Mais il est venu vers moi. Il a pris mon visage dans ses mains, m'a fixée dans les yeux et a lancé : ´ Je retrouverai l'assassin. Je te le promets. ª Voilà, c'est tout. Il m'a regardée encore un peu. Puis il est parti en courant.
- Tu l'as dit...? Elle a secoué la tête.
- ... à personne. Par moments, je ne suis même pas s˚re que ça soit arrivé. Comme si j'avais tout imaginé. Comme si je l'avais rêvé ou inventé.
Comme mes souvenirs de Julie.
Elle a levé les yeux sur moi.
- Tu penses qu'il a tué Julie ?
- Non.
- Je t'ai vu aux informations. Tu as toujours cru qu'il était mort. Parce qu'on a trouvé un peu de son sang sur le lieu du crime.
J'ai hoché la tête.
- Tu continues à le croire ?
- Non, plus maintenant.
- qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ?
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Je ne savais pas trop quoi répondre.
- Peut-être parce que je le cherche, moi aussi.
- Je veux t'aider.
Elle avait dit : ´ Je veux. ª Mais je savais que c'était plutôt une nécessité.
- S'il te plaît, Will. Laisse-moi t'aider. Et j'ai acquiescé.
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LE SH…RIF BERTHA FARROW A FRONC… LES SOURCILS par-dessus l'épaule de son adjoint, George Volker.
- J'ai horreur de ces engins, a-t-elle dit.
- Vous avez tort, a répondu Volker. Ses doigts dansaient sur le clavier.
- Les ordinateurs sont nos amis. Elle continuait à froncer les sourcils.
- Et qu'est-ce qu'il fait, notre ami, là ?
- Il est en train de scanner les empreintes digitales de notre inconnue.
- Scanner ?
- Comment expliquer ça à une technophobe absolue ? Levant les yeux, Volker s'est frotté le menton.
- C'est comme un fax et un photocopieur réunis. Il copie l'empreinte, puis l'expédie par e-mail au CIPJ en Virginie.
Le CIPJ était le Centre d'information de la police judiciaire. Aujourd'hui que tout était informatisé - même dans les trous perdus -, on pouvait envoyer les empreintes par Internet pour identification. Si elles figuraient dans l'immense base de données du CIPJ, leur propriétaire pouvait être identifiée en un rien de temps.
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- Je pensais que le CIPJ avait son siège à Washington, s'est étonnée Bertha.
- Plus maintenant. Le sénateur Byrd l'a décentralisé.
- C'est bien d'avoir quelqu'un comme ça pour sénateur.
- Eh oui.
Bertha a attrapé son étui de revolver et est sortie dans le couloir. Le poste de police se partageait les locaux avec la morgue de Clyde, ce qui était pratique, et aussi, parfois, nauséabond. La ventilation de la morgue étant nulle, de temps à autre une odeur de formol et de décomposition flottait dans les bureaux.
Après un instant d'hésitation, Bertha a poussé la porte de la morgue. Il n'y avait là ni tiroirs étincelants ni instruments luisants, rien de ce qu'on voit à la télé. La morgue de Clyde était quasi artisanale. Son travail, il l'exerçait à temps partiel car, soyons honnêtes, il n'y avait pas grand-chose à faire. Au pire, des victimes d'accidents de circulation.
Un an plus tôt, Don Taylor avait bu et s'était tiré accidentellement un coup de fusil dans la tête. Sa pauvre femme disait en plaisantant que le vieux Don avait tiré parce que, en s'apercevant dans la glace, il s'était pris pour un élan. Parlons-en, du mariage. Et voilà, en gros, c'était tout.
La morgue - un terme bien ronflant pour une loge de concierge reconvertie -
pouvait abriter peut-être deux corps à la fois. Si Clyde avait besoin de davantage de place, il s'adressait à l'entreprise de pompes funèbres de Wally.
Le corps de l'inconnue se trouvait sur la table. Clyde se tenait devant elle. Il portait une blouse bleue et des gants chirurgicaux. Il était en train de pleurer. La radio diffusait un air d'opéra, quelque chose de convenablement tragique.
- «a y est, tu l'as ouverte ? a demandé Bertha, bien que la réponse f˚t évidente.
Clyde s'est essuyé les yeux avec deux doigts.
- Non.
- Tu attends sa permission ? Il l'a fusillée du regard.
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- J'en suis encore à l'examen externe.
- Et la cause du décès, Clyde ?
- Je le saurai avec certitude quand j'aurai fini l'autopsîe. Bertha s'est approchée de lui. En un geste de réconfort
factice, elle a posé la main sur son épaule, feignant de compatir.
- Une hypothèse préalable, Clyde ?
- Elle a été violemment battue. Tiens, tu vois ?
Il a désigné l'endroit o˘ aurait normalement d˚ se trouver la cage thoracique. Il n'en restait plus grand-chose Les os broyés s'étaient affaissés vers l'intérieur.
- Beaucoup de bleus, a remarqué Bertha.
- La décoloration des tissus, oui. Mais regarde un peu par ici.
Il a mis le doigt sur quelque chose qui saillait sous la peau près de l'estomac.
- Côtes cassées ?
- Côtes écrasées, a-t-il rectifié.
- Comment ?
Clyde a haussé les épaules.
- Probablement avec une lourde masse, un truc dans ce genre. ¿ mon avis -
mais c'est juste une supposition -, l'une des côtes a d˚ se fendre et percer un organe vital. C'a pu perforer un poumon ou s'enfoncer dans son ventre. Ou alors, elle a eu de la chance et ça s'est fiché droit dans le cour.
Bertha a secoué la tête.
- Elle ne m'a pas l'air d'avoir été particulièrement chanceuse.
Clyde s'est détourné. Baissant la tête, il s'est remis à pleurer. Son corps tremblait, convulsé par des sanglots étouffés.
- Ces marques sur ses seins ? a demandé Bertha. Sans regarder, il a répondu :
- Des br˚lures de cigarette.
Elle s'en était doutée. Doigts mutilés, br˚lures de 131
cigarette. Pas la peine d'être Sherlock Holmes pour déduire qu'elle avait été torturée.
- Fais-nous la totale, Clyde. Prélèvements sanguins, bilan toxicologique, tout.
Il a reniflé et s'est enfin retourné.
- Oui, Bertha, O.K.
Derrière eux, la porte s'est ouverte. Ils ont pivoté tous les deux. C'était Volker.
- Bingo, a-t-il annoncé.
- Déjà ?
Il a acquiescé.
- Tête de liste du CIPJ.
- Comment ça, tête de liste ? George a indiqué le corps sur la table.
- Notre inconnue, là. Elle est recherchée par rien moins que le FBI.
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KATY M'A D…POS… ¿ HICKORY PLACE, à trois blocs de la maison de mes parents.
Nous ne voulions pas qu'on nous voie ensemble. C'était peut-être de la parano de notre part, mais tant pis.
- Et maintenant ? a-t-elle dit.
Cette question, j'étais en train de me la poser moi-même.
- Je n'en sais rien. Mais si Ken n'a pas tué Julie...
- ... c'est quelqu'un d'autre.
- On est forts, dis donc. Elle a souri.
- J'imagine qu'il faut chercher des suspects ?
Tout ça avait l'air ridicule - on était quoi, la brigade criminelle ? -
mais j'ai hoché la tête.
- Je vais commencer à inspecter, a-t-elle déclaré.
- Inspecter quoi ?
Elle a haussé les épaules à la manière des ados, avec tout son corps.
- Je ne sais pas, moi. Le passé de Julie. Pour voir qui aurait pu vouloir la tuer.
- La police l'a déjà fait.
- Ils n'en avaient qu'après ton frère, Will. Elle marquait un point.
- O.K., ai-je dit, me sentant à nouveau ridicule.
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- On se recontacte dans la soirée.
J'ai acquiescé et me suis glissé dehors. Miss Marple a redémarré sans me saluer. Et je suis resté là, baigné de solitude, avec pas franchement envie de bouger.
Les rues de banlieue étaient vides, contrairement aux allées goudronnées devant les maisons. Aux breaks de ma jeunesse avaient succédé des véhicules quasi tout-terrain. Les maisons à deux niveaux dataient pour la plupart du boom immobilier de 1962. Certaines avaient subi des rajouts ; d'autres avaient été massivement rénovées autour de 1974 : leur pierre trop blanche, trop lisse, avait aussi bien vieilli que le smoking bleu pastel que j'avais mis pour le bal de fin d'études.
quand je suis arrivé chez nous, il n'y avait ni voitures dehors ni visiteurs à l'intérieur. Bref, sans surprise. J'ai appelé mon père. Pas de réponse. Je l'ai trouvé au sous-sol, une lame de rasoir à la main. Il se tenait au milieu de la pièce, parfaitement immobile au milieu de vieux cartons de vêtements dont il avait tranché le ruban adhésif. Au bruit de mes pas, il n'a même pas tourné la tête.
- Il y en a tellement qui sont déjà emballés, a-t-il dit doucement.
Les cartons avaient appartenu à ma mère. Plongeant la main dans l'un d'eux, mon père a sorti un fin serre-tête argenté qu'il a brandi dans ma direction.
- Tu te souviens de ça ?
Nous avons souri l'un et l'autre. Tout le monde, j'imagine, suit les fluctuations de la mode, mais les modes, ma mère les lançait, les déterminait, s'identifiait à elles. Il y avait eu sa période serre-tête, par exemple. Elle avait laissé pousser ses cheveux et arboré des bandeaux multicolores, telle une princesse indienne. Pendant plusieurs mois - la période serre-tête avait duré, je dirais, six mois environ- on ne l'avait jamais vue sans. Une fois les serre-tête retirés, était venu l'‚ge des franges en daim. Suivi par la Renaissance violette - qui n'était pas ma préférée, loin de là : c'était comme vivre avec une aubergine géante ou une groupie de
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Jimi Hendrix -, puis par la période de la cravache, ceci chez une femme dont le seul rapport aux chevaux était d'avoir vu Elizabeth Taylor dans Le Grand National.
Toutes ces modes, comme beaucoup d'autres choses, avaient pris fin avec le meurtre de Julie Miller. Ma maman - Sunny - avait rangé ses vêtements pour les stocker dans le coin le plus poussiéreux du sous-sol.
Papa a jeté le serre-tête dans le carton.
- On avait l'intention de déménager, tu sais. Non, je ne savais pas.
- Il y a trois ans. On allait acheter un appartement à West Orange et peut-être quelque chose pour l'hiver à Scottsdale, à côté de chez la cousine Esther et Harold. quand on a découvert que ta mère était malade, on a tout laissé en suspens.
Il m'a regardé.
- T'as soif ?
- Pas trop.
- Tu veux un Coca light ? Moi, j'en prendrais bien un. Papa est passé
devant moi d'un pas rapide, se dirigeant
vers l'escalier. J'ai contemplé les vieux cartons, l'écriture de ma mère sur les côtés, au marqueur épais. Sur l'étagère du fond, on apercevait toujours deux anciennes raquettes de tennis de Ken. Sa toute première, notamment, quand il avait trois ans. Maman l'avait gardée pour lui. J'ai tourné les talons et suivi mon père. Une fois dans la cuisine, il a ouvert la porte du frigo.
- Tu veux bien me dire ce qui est arrivé hier ? a-t-il commencé.
- Je ne vois pas de quoi tu parles.
- Toi et ta sour.
Il a sorti une bouteille de deux litres de Coca light.
- C'était à propos de quoi ?
- De rien, ai-je répondu.
Il a soupiré et ouvert un placard. Il a sorti deux verres, et pris des glaçons dans le freezer.
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- Ta mère écoutait aux portes, quand vous discutiez, toi et Melissa.
- Je sais. Il a souri.
- Elle n'était pas très discrète. Je lui disais d'arrêter, mais elle me faisait taire, sous prétexte que c'était son boulot de mère.
- Tu as dit : moi et Melissa ?
- Oui.
- Pourquoi pas Ken ?
- Peut-être parce qu'elle ne voulait pas savoir. Il a versé le coca.
- Tu t'intéresses beaucoup à ton frère, tout à coup.
- C'est normal comme question, non ?
- Mais oui. Et après l'enterrement, tu m'as demandé s'il était toujours en vie. Le lendemain, Melissa et toi vous vous êtes disputés à cause de lui.
Alors, encore une fois, que se passe-t-il ?
J'avais toujours la photo dans ma poche. Ne me demandez pas pourquoi.
J'avais fait des copies couleur au scanner ce matin-là. Mais je n'arrivais pas à l‚cher l'original.
quand on a sonné à la porte, nous avons sursauté tous les deux. Nous nous sommes regardés. Papa a haussé les épaules. Je lui ai dit que j'y allais.
J'ai avalé une gorgée de Coca light et reposé le verre sur le comptoir.
Puis j'ai couru ouvrir. quand j'ai vu qui c'était, j'ai failli tomber.
Mme Miller. La maman de Julie.
Elle m'a tendu un plat enveloppé dans du papier alu, les yeux baissés, on aurait cru qu'elle déposait une offrande sur un autel. Je me suis figé, ne sachant que dire. Elle a levé la tête. Nos regards se sont croisés, comme deux jours plus tôt, quand je me tenais devant chez eux, sur le trottoir.
La douleur que j'ai vue dans le sien était vivante, électrique. Je me suis demandé si elle avait lu la même chose dans le mien.
- J'ai pensé..., a-t-elle commencé... j'ai juste...
- Je vous en prie, entrez. Elle a essayé de sourire.
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- Merci.
Mon père est sorti de la cuisine.
- qui c'est ?
J'ai reculé. Mme Miller est apparue, tenant le plat devant elle comme pour se protéger. Mon père a écarquillé les yeux, et j'y ai vu quelque chose exploser.
Sa voix était un murmure rageur.
- que diable faites-vous ici ?
- Papa, ai-je dit. Il m'a ignoré.
- Je vous ai posé une question, Lucille. que diable voulez-vous ?
Mme Miller a baissé la tête.
- Papa, ai-je répété d'un ton plus pressant.
Mais c'était inutile. Ses yeux étaient devenus noirs et petits.
- Je ne veux pas de vous ici.
- Papa, elle est venue apporter. .
- Sortez.
- Papa !
Mme Miller s'est tassée sur elle-même. Elle a fourré le plat dans mes mains.
- Je ferais mieux d'y aller, Will.
- Non. Ne partez pas.
- Je n'aurais pas d˚ venir. Papa a crié :
- Absolument, vous n'auriez pas d˚ venir !
Je l'ai foudroyé du regard, mais il avait les yeux rivés sur elle.
Les paupières toujours baissées, Mme Miller a dit :
- Je vous présente toutes mes condoléances. Mais mon père ne désarmait pas.
- Elle est morte, Lucille. «a ne sert plus à rien. Alors, Mme Miller s'est enfuie. J'étais là, le plat entre les
mains, à regarder mon père d'un air incrédule. Il s'est retourné vers moi.
- Balance-moi ces cochonneries.
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que faire ? J'aurais voulu la rattraper pour m'excuser, mais elle était déjà loin et elle marchait vite. Mon père avait regagné la cuisine. J'ai suivi, posant bruyamment le plat sur le comptoir.
- qu'est-ce qui t'a pris, bon sang ? Il s'est emparé de son verre.
- Je ne veux pas d'elle ici.
- Elle est venue présenter ses condoléances.
- Elle est venue soulager sa conscience.
- De quoi parles-tu ?
- Ta mère est morte. Lucille ne peut plus rien pour elle.
- «a n'a aucun sens.
- Ta mère l'a appelée. Tu le savais, ça ? Peu de temps après le meurtre.
Lucille l'a envoyée au diable. Elle nous en voulait d'avoir élevé un assassin. C'est ce qu'elle a dit. C'était notre faute. Nous avions élevé un assassin.
- C'était il y a onze ans, papa.
- As-tu la moindre idée de ce que c'a fait à ta mère ?
- Sa fille venait juste d'être assassinée. Elle était très mal.
- Et elle a attendu jusqu'à maintenant pour réagir ? Alors que ça ne sert plus à rien ?
Il a secoué la tête, intraitable.
- Je ne veux plus en entendre parler. Et ta mère, eh bien, elle ne peut plus non plus.
La porte d'entrée s'est ouverte. C'était tante Selma et oncle Murray, le sourire de circonstance plaqué sur le visage. Selma s'est affairée dans la cuisine. Murray s'est attaqué au carreau mural qui se décollait et qu'il avait repéré la veille.
Mon père et moi avons mis fin à la discussion.
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LE DOS RAIDE, L'AGENT CLAUDIA FISHER a frappé à la porte.
- Entrez.
Elle a tourné le bouton et pénétré dans le bureau du directeur adjoint Joseph Pistillo. Le DA - surnommé par de petits plaisantins le Dab -
dirigeait le siège de New York. En dehors du directeur, qui siégeait à
Washington, le DA était l'agent le plus gradé et le plus puissant du FBI.
Pistillo a levé les yeux. Ce qu'il a vu ne lui a guère plu.
- quoi ?
- Sheila Rogers a été trouvée morte, a annoncé Fisher. Pistillo a l‚ché un juron.
- Comment ?
- Elle a été découverte sur le bas-côté d'une route dans le Nebraska. Sans aucun papier d'identité sur elle. Ils ont expédié ses empreintes au CIPJ, et c'est comme ça qu'ils ont eu la réponse.
- Nom de Dieu !
Pistillo s'est mordillé un ongle. Claudia Fisher attendait.
- Je veux une confirmation visuelle, a-t-il dit.
- C'est fait.
- quoi ?
- J'ai pris la liberté d'envoyer par e-mail au shérif Farrow les photos d'identité de Sheila Rogers. Elle et le
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médecin légiste confirment qu'il s'agit bien de la même personne. La taille et le poids correspondent également.
Pistillo s'est renversé dans son siège. S'emparant d'un stylo, il l'a levé
à la hauteur de ses yeux, l'a examiné et l'a mis dans sa bouche. Fisher se tenait au garde-à-vous. Il lui a fait signe de s'asseoir. Elle a obéi.
- Les parents de Sheila Rogers habitent dans l'Utah, c'est bien ça ?
- L'Idaho.
- Peu importe, il faut les contacter.
- J'ai la police locale en attente. Le chef connaît la famille personnellement.
Pistillo a hoché la tête.
- Très bien.
Il a sorti le stylo de sa bouche.
- Comment a-t-elle été tuée ?
- Sans doute une hémorragie interne due aux coups qu'elle a reçus.
L'autopsie est en cours.
- Bon Dieu !
- Elle a été torturée. On lui a arraché et tordu les doigts, probablement à l'aide d'une pince. Elle a des br˚lures de cigarette sur le torse.
- Le décès remonte à quand ?
- Hier soir ou tôt ce matin.
Pistillo a regardé Fisher. Il s'est rappelé que Will Klein, le compagnon de Sheila, s'était assis dans ce même fauteuil la veille.
- C'a été du rapide.
- Je vous demande pardon ?
- Si, comme tout porte à le croire, elle s'est enfuie, ils n'ont pas mis longtemps à la trouver.
- A moins qu'elle ne se soit enfuie chez eux..., a avancé Fisher.
Pistillo s'est rejeté en arrière.
- Ou alors, elle ne s'est pas enfuie du tout.
- Je ne vous suis pas.
Il s'est remis à étudier le stylo.
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- Notre postulat de base a toujours été que Sheila Rogers s'était enfuie en raison de son implication dans les meurtres d'Albuquerque, n'est-ce pas ?
Fisher a remué la tête d'avant en arrière.
- Oui et non. Je veux dire, pourquoi serait-elle revenue à New York pour repartir aussitôt ?
- Peut-être qu'elle voulait assister à l'enterrement de la mère. De toute façon, ce n'est plus d'actualité. Si ça se trouve, elle ne savait pas que nous étions après elle. Si ça se trouve - vous me suivez toujours, Claudia ? -, elle a été kidnappée.
- Et ça se serait passé comment ? a questionné Fisher. Pistillo a reposé
le stylo.
- D'après Will Klein, elle a quitté l'appartement... à quoi... six heures du matin ?
- Cinq.
- Cinq heures, soit. Essayons donc de reconstituer les faits selon le scénario officiel. Sheila Rogers part à cinq heures. Elle se cache quelque part. quelqu'un la retrouve, la torture et l'abandonne au fin fond du Nebraska. «a se tient, non ?
Fisher a hoché lentement la tête.
- Comme vous l'avez dit, c'est du rapide.
- Trop rapide ?
- Peut-être.
- question timing, a fait remarquer Pistillo, il est beaucoup plus vraisemblable que quelqu'un l'ait chopée dès sa sortie de l'appartement.
- Et se soit envolé avec elle pour le Nebraska ?
- Ou bien ait conduit comme un fou.
- Ou..., a commencé Fisher.
- Ou?
Elle a regardé son patron.
- Je pense, a-t-elle dit, que nous arrivons tous les deux à la même conclusion. Les délais sont trop serrés. Elle a probablement disparu la veille.
- Ce qui signifie ?
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- Ce qui signifie que Will Klein nous a menti. Pistillo a eu un grand sourire.
- Exact.
Fisher s'est alors mise à parler très vite.
- O.K., voici un scénario plus plausible : Will Klein et Sheila Rogers se rendent à l'enterrement de la mère de Klein. Ensuite, ils retournent dans la maison de ses parents à lui. D'après Klein, ils reviennent à
l'appartement le soir même. Mais personne d'autre n'a pu le confirmer. Il est donc possible... (Fisher a voulu ralentir mais n'y est pas arrivée)...
il est donc possible qu'ils ne soient pas rentrés chez eux. Il a pu la remettre à un complice qui l'a torturée, tuée et s'est débarrassé du corps.
Will, entre-temps, a regagné son appartement. Le matin, il est allé au travail. Et quand Wilcox et moi l'avons coincé dans son bureau, il nous a raconté qu'elle était partie très tôt.
Pistillo a approuvé d'un signe de tête.
- Intéressant. Elle s'est redressée.
- Vous avez un mobile ? a-t-il demandé.
- Il voulait la faire taire.
- ¿ propos de quoi ?
- De ce qui s'est passé à Albuquerque.
Tous deux ont examiné cette hypothèse en silence.
- Je ne suis pas convaincu, a objecté Pistillo.
- Moi non plus.
- Mais nous sommes d'accord sur le fait que Will Klein en sait plus que ce qu'il veut bien dire.
- «a, c'est clair.
Pistillo a laissé échapper une longue expiration.
- D'une manière ou d'une autre, il faut lui annoncer la mauvaise nouvelle, le décès de Mlle Rogers.
- Oui.
- Appelez ce chef de la police dans l'Utah.
- L'Idaho.
- Peu importe. qu'il aille prévenir la famille. Et qu'on les mette dans l'avion pour l'identification officielle.
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- Et Will Klein? Pistillo a réfléchi un instant.
- Je vais contacter Carrex. Peut-être qu'il saura nous aider à amortir le coup.
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LA PORTE DE MON APPARTEMENT …TAIT ENTROUVERTE.
Après l'arrivée de tante Selma et d'oncle Murray, mon père et moi nous sommes soigneusement évités. J'adore mon père. «a se voit, je pense.
Pourtant, quelque part au fond de moi, je le rends, de manière tout à fait irrationnelle, responsable de la mort de ma mère. Je ne sais pas pourquoi, et j'ai beaucoup de mal à l'admettre moi-même, mais dès l'instant o˘ elle est tombée malade je l'ai regardé avec d'autres yeux. Comme s'il n'en avait pas fait assez. Ou peut-être que je lui en voulais de ne pas l'avoir sauvée après le meurtre de Julie Miller. Il n'avait pas été suffisamment fort. Il n'avait pas été un bon mari. S'il avait vraiment aimé ma mère, n'aurait-il pas été capable de l'aider à guérir, de délivrer son esprit du mal qui le rongeait ?
Je l'ai dit, c'est irrationnel.
Ma porte était à peine entreb‚illée, mais je me suis arrêté. Je la ferme toujours à clé - voyons, j'habite un immeuble sans portier à Manhattan -, mais il est vrai que dernièrement j'étais à côté de mes pompes. Peut-être que dans ma h‚te de retrouver Katy Miller j'avais tout simplement oublié de la fermer. Pas impossible. Et le pêne se grippe quelquefois. Ou peut-être que la porte était restée ouverte depuis mon départ.
J'ai froncé les sourcils. C'était peu plausible.
La main sur le battant, j'ai poussé tout doucement. J'attendais que la porte grince. Elle n'a pas grincé. Soudain, j'ai entendu quelque chose.
Faiblement d'abord. J'ai passé la tête dans l'entreb‚illement et aussitôt mon sang s'est glacé.
¿ première vue, rien d'anormal. Pas de lumière allumée. Les stores étaient baissés, il faisait donc assez sombre. Non, rien d'anormal - enfin, qui saute aux yeux d'entrée de jeu. Je suis resté dans le couloir et j'ai tendu le cou.
J'entendais de la musique.
Là non plus, il n'y avait pas de quoi s'affoler. Je n'ai pas l'habitude de laisser de la musique, comme certains New-Yorkais soucieux de leur sécurité, mais, je l'avoue, je peux être extrêmement distrait. J'aurais pu oublier d'éteindre ma platine CD. Mais ça ne m'aurait pas glacé à ce point-là.
Ce qui m'a glacé, c'est le choix de la musique. C'est ça qui m'a fichu la trouille.
Cette chanson - j'ai essayé de me rappeler la dernière fois o˘ je l'avais entendue -, c'était Don't Fear thé Reaper. J'ai frissonné.
La chanson préférée de Ken.
De Blue Oyster Cuit, un groupe de heavy métal, bien que ce morceau-là, le plus célèbre, soit aussi plus doux, presque aérien. Ken attrapait sa raquette de tennis et feignait de jouer le solo de guitare. Et je n'avais pas cette chanson-là sur mes CD. «a ne risquait pas. Trop de souvenirs.
que diable se passait-il ?
J'ai pénétré dans la pièce. Comme je l'ai déjà dit, il faisait noir. Je me suis arrêté et je me suis senti excessivement bête. Hmm. Et si tu allumais, espèce de banane ? Ce serait une bonne idée, hein ?
Mais alors que je tendais la main vers l'interrupteur, une autre voix m'a soufflé : Mieux encore, et si tu prenais tes jambes à ton cou ? C'est ce qu'on braille parfois devant le grand écran, non ? Le tueur est tapi dans l'ombre. Et cette
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gourde d'adolescente, après avoir découvert le corps décapité de sa meilleure copine, décide que c'est le moment de s'engouffrer dans la maison obscure au lieu de, mettons, s'enfuir en hurlant à tue-tête.
Nom d'un chien, je n'avais plus qu'à me dévêtir jusqu'au soutien-gorge, et j'étais bon pour le rôle.
La chanson a cédé la place au solo de guitare. J'ai attendu le silence. C'a été bref. La chanson a recommencé. La même chanson.
que se passait-il, bon sang ?
Fuir en hurlant. C'était le meilleur plan. Je n'avais plus qu'à le mettre à
exécution. Sauf que je n'avais trébuché sur aucun cadavre décapité. Alors que faire ? Comment réagir ? Appeler la police ? Je voyais déjà le tableau.
quel est le problème, monsieur ? Ben, ma chaîne stéréo joue la chanson préférée de mon frère, du coup j'ai décidé de sortir dans le couloir en hurlant. Pourriez-vous rappliquer vite fait avec vos flingues ? Tout de suite, on arrive.
Dans le genre débile...
Et même en supposant qu'on était entré chez moi par effraction, qu'il y avait bel et bien un intrus dans l'appartement, quelqu'un qui avait apporté
son propre CD...
... ¿ votre avis, qui ça pouvait être, hein ?
Les battements de mon cour se sont apaisés tandis que mes yeux s'habituaient à l'obscurité. J'ai résolu de ne pas allumer. S'il y avait réellement quelqu'un, inutile de lui offrir une cible facile. ¿ moins qu'allumer l'oblige à se montrer ?
Nom de Dieu, je n'étais pas au point.
J'ai décidé de laisser la lumière éteinte.
Bon, très bien, on laisse la lumière éteinte. Et après ?
La musique. Suivons la musique. Elle venait de ma chambre. Je me suis tourné dans cette direction. La porte était close. J'ai avancé. Prudemment.
Je n'allais pas me conduire comme le dernier des imbéciles. J'ai ouvert en grand la porte d'entrée - au cas o˘ je me mettrais à hurler ou bien à me sauver à toutes jambes.
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J'avançais d'un pas glissé, par à-coups : pied gauche devant, mais les orteils droits fermement pointés vers la sortie. «a m'a fait penser à l'une des postures de yoga de Carrex. Jambes écartées, on se penche d'un côté, mais on place à la fois son poids et sa ćonscience ª dans la direction opposée. Le corps bouge dans un sens, l'esprit dans l'autre. C'était ce que certains yogis - pas Carrex, Dieu merci - appelaient l'éxpansion de la conscience ª.
J'ai parcouru un mètre en glissant ainsi. Puis un autre. Le chanteur de Blue Oyster Cuit, Buck Dharma - le fait que je me rappelle non seulement ce nom-là, mais aussi son vrai nom, Donald Roeser, en disait long sur mon enfance -proclamait que nous pourrions être comme eux, comme Roméo et Juliette.
En un mot : morts.
J'étais arrivé à la porte de la chambre. J'ai dégluti et poussé le battant.
Rien à faire. Il fallait tourner le bouton. Ma main s'est refermée sur le métal. J'ai regardé par-dessus mon épaule. La porte d'entrée était toujours grande ouverte. Mon pied droit restait pointé dans cette direction, même si je n'étais plus très s˚r de ma ćonscience ª. J'ai tourné le bouton aussi silencieusement que j'ai pu, mais ça m'a fait l'effet d'une déflagration.
J'ai poussé légèrement, histoire de dégager le battant. J'ai l‚ché le bouton. La musique était plus forte à présent. Claire et limpide. «a devait être le lecteur CD Bose que Carrex m'avait offert deux ans plus tôt pour mon anniversaire.
J'ai passé la tête à l'intérieur, juste pour jeter un oil. Et c'est là que quelqu'un m'a empoigné par les cheveux.
Le souffle coupé, j'ai été tiré en avant avec une telle force que mes pieds ont quitté le sol. J'ai traversé la pièce, les bras tendus façon Superman, et atterri, flop ! à plat ventre.
C'a chassé l'air de mes poumons. J'ai essayé de me retourner, mais il - je supposais que c'était un homme -était déjà sur moi. ¿ califourchon sur mon dos. Un bras m'a
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bloqué la gorge. J'ai voulu me débattre, mais il était impossible à
déloger. Il a tiré en arrière, et j'ai suffoqué.
Incapable de bouger, j'étais totalement à sa merci. Il a baissé la tête. Je sentais son souffle dans mon oreille. Il a fait quelque chose avec l'autre bras pour s'assurer une meilleure prise ou un contrepoids et il a serré. Ma trachée s'est retrouvée comprimée. Mes yeux sont sortis de leurs orbites.
J'ai porté les mains à ma gorge. En vain. J'ai essayé de planter mes ongles dans son avant-bras, mais autant vouloir percer de l'acajou. La pression dans ma tête grandissait, devenait insoutenable. J'ai gigoté. Mon agresseur n'a pas bougé. Mon cr‚ne était sur le point d'exploser. Soudain, j'ai entendu sa voix :
- Salut, petit Willie. Cette voix.
Je l'ai reconnue instantanément. Je ne l'avais pas entendue - bon Dieu, j'ai rassemblé mes souvenirs - depuis dix, quinze ans peut-être ? Depuis la mort de Julie, en tout cas. Mais certains sons, des voix pour la plupart, demeurent stockés dans une zone spéciale du cortex, sur l'étagère Survie, si vous préférez, et, dès qu'elles vous parviennent, toutes vos fibres se contractent, pressentant le danger.
Il a l‚ché mon cou - subitement et complètement. Je me suis écroulé sur le sol en suffoquant, cherchant à me débarrasser de l'entrave imaginaire qui m'enserrait la gorge. Il a roulé sur le côté en riant.
- Je te fais perdre la boule, mon petit Willie.
Je me suis retourné et j'ai reculé en rampant sur les coudes. Mes yeux m'ont confirmé alors ce que mes oreilles m'avaient déjà appris. Je n'arrivais pas à le croire. Il avait changé, mais il n'y avait pas d'erreur possible.
- John PJohn Asselta ?
Il a souri, de ce sourire qui n'atteignait rien. J'avais l'impression de revenir des années en arrière. La peur - une peur que je n'avais pas connue depuis mon adolescence -était en train de refaire surface. Le Spectre -
c'était ainsi qu'on l'appelait, même si personne n'osait le lui dire en 148
face - m'avait toujours fait cet effet-là. Et pas qu'à moi, je pense. Il terrorisait tout le monde - même moi qui étais pourtant à l'abri, puisque j'étais le petit frère de Ken Klein. Le Spectre, ça lui suffisait.
J'ai toujours été une mauviette. Toute ma vie, j'ai cherché à éviter la bagarre. D'aucuns y voient un signe de sagesse et de maturité. Mais c'est faux. En vérité, je suis un l‚che. J'ai une peur panique de la violence.
C'est peut-être normal - instinct de conservation et tout et tout - mais j'ai quand même honte. Mon frère, qui curieusement était le meilleur ami du Spectre, possédait, lui, cette agressivité qui sépare les vrais pros des amateurs. Son tennis, par exemple, faisait penser à celui du jeune John McEnroe, de par sa hargne, son refus de perdre, son jusqu'au-boutisme à la limite de l'acceptable. Même enfant, il vous terrassait - puis piétinait vos restes, une fois que vous étiez à terre. Je n'ai jamais été comme ça.
Je me suis relevé avec effort. Asselta s'est dressé d'un seul mouvement, tel un esprit jaillissant du tombeau. Il a écarté les bras.
- Tu ne salues pas un vieil ami, mon petit Willie ?
Et avant que j'aie pu réagir, il m'a donné l'accolade. Il n'était pas très grand, et cette morphologie bizarre, torse long et bras trop courts... Sa joue s'est pressée contre ma poitrine.
- «a fait un bail, a-t-il déclaré.
Je ne savais pas très bien par o˘ commencer.
- Comment es-tu entré ?
- quoi ?
Il m'a rel‚ché.
- La porte était ouverte. Désolé de t'avoir pris par surprise, mais...
Il a souri, balayé la question d'un haussement d'épaules.
- Tu n'as absolument pas changé, petit Willie. Tu as l'air en pleine forme.
- Tu n'aurais pas d˚...
Il a penché la tête, et je me suis rappelé la façon qu'il avait 149
de vous tomber dessus sans crier gare. John Asselta avait été dans la même classe que Ken, au lycée de Livingston. Il était capitaine de l'équipe de lutte et pendant deux ans d'affilée avait remporté le championnat des poids légers du comté d'Essex. Il serait sans doute parvenu au niveau national s'il n'avait pas été disqualifié pour avoir délibérément disloqué l'épaule d'un adversaire. C'était sa troisième infraction. Je me souviens encore quand le gars a poussé un cri de douleur. Certains spectateurs ont été pris de nausée à la vue du bras pendouillant. J'ai également resongé au petit sourire d'Asselta lorsqu'on a emporté le blessé sur un brancard.
Mon père prétendait que le Spectre souffrait du complexe de Napoléon. Mais cette explication me paraissait trop simpliste. J'ignorais s'il avait besoin de s'affirmer, s'il avait un chromosome Y en trop, ou bien s'il était juste une ordure de la pire espèce.
quoi qu'il en soit, le résultat était le même : aucun doute possible, c'était un psychopathe.
Il n'y avait pas photo. Le Spectre prenait plaisir à faire souffrir les gens. Même les gros costauds évitaient de se trouver sur son chemin. On ne savait jamais ce qui pouvait déclencher le mécanisme. Il était capable de cogner sans hésitation. De vous casser le nez. De vous assener un coup de genou dans les couilles. De vous crever les yeux. Il frappait quand vous aviez le dos tourné.
¿ l'‚ge de quatorze ans - si la légende était vraie -, le Spectre avait tué
le chien d'un voisin en lui fichant un pétard dans le cul. Mais pire encore, bien pire que tout, la rumeur voulait qu'il ait poignardé à dix ans un gamin du nom de Daniel Skmner avec un couteau de cuisine. On racontait que Skinner, de deux ou trois ans son aîné, s'était amusé à le harceler ; le Spectre avait réagi : un coup de couteau en plein cour. On disait aussi qu'il avait séjourné quelque temps en maison de redressement et en HP, sans grand résultat. Ken affirmait ne rien savoir là-dessus. Une 150
fois, j'ai posé la question à mon père, qui n'a ni confirmé ni démenti. Je me suis efforcé de ne plus penser au passé.
- qu'est-ce que tu veux, John ?
Je n'ai jamais compris l'amitié qui le liait à mon frère. Mes parents, ça ne les enchantait pas non plus, même si le Spectre pouvait se montrer charmant avec les adultes. Son teint - quasiment d'albinos, d'o˘ le surnom
- contrastait avec ses traits fins. Il était presque joli, avec ses longs cils et sa fossette d'enfant sage au menton. Après le lycée, il s'était, paraît-il, enrôlé dans l'armée. Il avait d˚ faire partie d'une organisation paramilitaire comme les Forces spéciales ou les Bérets verts, mais personne ne pouvait l'affirmer avec certitude.
Le Spectre a de nouveau penché la tête.
- O˘ est Ken ? a-t-il demandé de sa voix suave, comme lorsqu'il s'apprêtait à frapper.
Je n'ai pas répondu.
- J'ai été absent un long moment, mon petit Willie. J'étais à l'étranger.
- Pour faire quoi ?
Ses dents ont étincelé dans un sourire.
- Maintenant que je suis rentré, j'ai eu envie de revoir mon vieux pote.
Je ne savais pas quoi lui répondre. Soudain, je me suis revu sur le balcon la veille au soir. L'homme qui m'observait de l'autre côté de la rue.
C'était le Spectre.
- Alors, mon petit Willie, o˘ est-ce que je peux le trouver ?
- Je l'ignore.
Il a porté la main à son oreille.
- Je te demande pardon ?
- Je ne sais pas o˘ il est.
- Comment est-ce possible ? Tu es son frère. Il t'aimait tellement.
- qu'est-ce que tu veux au juste, John ?
- Dis donc, a-t-il lancé en me montrant ses dents une 151
nouvelle fois. qu'est-il arrivé à ta dulcinée de l'époque, Julie Miller ?
Vous avez fini par vous maquer, elle et toi ?
Je l'ai dévisagé. Il continuait à sourire. Il me faisait marcher, c'était évident. Julie et lui, bizarrement, avaient été proches. Ce que je n'ai jamais compris. Julie assurait que, sous sa violence psychotique, elle voyait autre chose. Une fois, j'ai dit en plaisantant qu'elle avait d˚ lui retirer une épine de la patte. ¿ présent, je me demandais que faire. J'ai bien pensé me barrer à toute vitesse, mais je savais que je n'y arriverais pas. Je ne faisais pas le poids.
Je commençais à baliser sérieusement.
- Tu es parti longtemps ?
- Des années, mon petit Willie.
- Et quand as-tu vu Ken pour la dernière fois ? Il a fait mine de réfléchir.
- Oh, il doit y avoir douze ans. Après, j'étais à l'étranger. J'ai perdu le contact.
- Bien s˚r.
Il a étréci les yeux.
- On dirait que tu mets ma parole en doute, mon petit Willie.
Il s'est rapproché. J'ai essayé de ne pas ciller.
- Tu as peur de moi ?
- Non.
- Le grand frère n'est plus là pour te protéger, mon petit Willie.
- Et nous ne sommes plus au lycée, John. Il a levé la tête et m'a regardé
dans les yeux.
- Tu crois que le monde a changé ? Je m'efforçais de ne pas flancher.
- Tu as l'air paniqué, mon petit Willie.
- Va-t'en, ai-je dit.
Sa réaction a été fulgurante. Il s'est laissé tomber par terre et m'a fauché sous les jambes. Je me suis effondré lourdement sur le dos. Avant que je puisse bouger, il m'avait bloqué le coude. La pression était déjà
terrible sur l'articulation, mais ensuite il est remonté jusqu'au triceps.
Le
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coude s'est plié du mauvais côté. Une douleur atroce m'a transpercé le bras.
J'ai essayé de suivre le mouvement. De m'abandonner. Tout pour soulager la pression.
Le Spectre a parlé sur le ton le plus calme qui soit.
- Tu lui diras : Fini de jouer à cache-cache... Tu lui diras que des gens risquent d'en p‚tir. Toi, par exemple. Ou ton papa. Ou ta sour. Ou peut-
être même cette petite peste de Miller que tu as vue aujourd'hui. Dis-le-lui.
Son geste a été d'une rapidité inhumaine. En un seul mouvement, il a l‚ché
mon bras et m'a assené un coup de poing en plein visage. Mon nez a explosé.
Je me suis affalé sur le sol, étourdi, à moitié inconscient. Peut-être même que j'ai perdu connaissance. Je ne sais plus.
quand j'ai rouvert les yeux, le Spectre avait disparu.
19
CARREX M'A TENDU UN SACHET DE GLA«ONS sorti du freezer.
- Ouais, mais faudrait voir la gueule de l'autre, hein ?
- Exact, ai-je dit, plaçant la glace sur mon nez endolori. Il a l'air d'un jeune premier.
Carrex s'est assis sur le canapé et a posé ses chaussures sur la table basse.
- Explique-toi. C'est ce que j'ai fait.
- Il est mortel, ton gus, a-t-il commenté.
- Je t'ai raconté qu'il torturait les animaux ?
- Ouais.
- Et qu'il avait une collection de cr‚nes dans sa chambre ?
- «a alors, ça devait impressionner les dames.
- Il y a une chose qui m'échappe.
J'ai abaissé le sachet. J'avais l'impression que mon nez était rempli de pièces de monnaie entassées les unes sur les autres.
- qu'est-ce qu'il veut à mon frère, le Spectre ?
- Bonne question.
- Tu crois que je devrais appeler les flics ? Carrex a haussé les épaules.
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- Redonne-moi son nom.
- JohnAsselta.
- Je suppose que tu ne sais pas o˘ il crèche.
- Non.
- Mais il a grandi à Livingston ?
- Oui. ¿ Woodland Terrace. 47, Woodland Terrace.
- Tu te souviens de son adresse ?
¿ mon tour de hausser les épaules. «a, c'était Livingston. On retenait ces choses-là.
- Sa mère, je ne sais pas ce qui lui est arrivé. Elle est partie, je crois, quand il était tout petit. Son père picolait sec. Il avait deux frères, plus ‚gés que lui. L'un d'eux - il s'appelait Scan, il me semble -
était un ancien du Vietnam. Il avait des cheveux longs, une barbe emmêlée et il marchait dans les rues en parlant tout seul. Tout le monde le prenait pour un dingue. Leur jardin, on aurait dit une décharge, la végétation débordait de partout. Les gens n'aiment pas ça, à Livingston. Les flics les verbalisaient...
Carrex a noté l'info.
- Je vais me renseigner.
Ma tête me faisait mal. J'ai essayé de me concentrer.
- Tu avais quelqu'un comme ça dans ton lycée, toi ? Un taré qui faisait souffrir les autres pour le plaisir ?
- Ouais, a répondu Carrex. Moi.
J'avais peine à le croire. Je connaissais son passé mouvementé de punk, mais ça restait abstrait ; de là à imaginer qu'il ait été comme le Spectre, que j'aurais frémi en le croisant dans le couloir, qu'il aurait pu éclater le cr‚ne d'un camarade et en rire... non, vraiment, ça ne collait pas.
J'ai remis la glace sur mon nez, grimaçant à son contact.
Carrex a secoué la tête.
- Bébé, va.
- Dommage que tu n'aies pas envisagé une carrière médicale.
- Tu dois avoir le nez cassé, a-t-il dit.
- Je m'en doutais.
- Tu veux aller à l'hôpital ?
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- Non, je suis un coriace, moi. «a l'a fait ricaner.
- De toute façon, il n'y a rien à faire.
Il s'est interrompu, s'est mordillé l'intérieur de la joue.
- J'ai du nouveau pour toi. Le ton de sa voix ne m'a pas plu.
- J'ai eu un coup de fil de notre grand copain du FBI, Joe Pistillo.
Une fois de plus, j'ai abaissé la glace.
- Ils ont retrouvé Sheila ?
- J'en sais rien.
- qu'est-ce qu'il voulait ?
- Il n'a pas dit. Il m'a juste demandé de t'amener.
- quand ça ?
- Maintenant. Il m'a expliqué que s'il m'appelait, c'était par courtoisie.
- Ah bon ? Pourquoi ?
- Strictement aucune idée.
- Mon nom est Clyde Smart, a dit l'homme, avec dans la voix une douceur qu'Edna Rogers n'avait encore jamais entendue. Je suis le médecin légiste du comté.
Edna a regardé son mari, Neil, lui serrer la main. Elle-même s'est contentée d'un signe de la tête à son adresse. La femme shérif était là
aussi. Avec un de ses adjoints. Tout ce monde arborait un air grave. Le dénommé Clyde essayait de leur prodiguer des paroles de réconfort. Edna a fait la sourde oreille.
Finalement, Clyde Smart s'est approché de la table. Neil et Edna Rogers, mariés depuis quarante-deux ans, attendaient côte à côte, sans se toucher.
Ils s'étaient éloignés. Voilà des années qu'ils ne se soutenaient plus.
Le médecin légiste s'est enfin tu et a retiré le drap.
Lorsque Neil Rogers a vu le visage de Sheila, il a titubé en arrière comme une bête blessée. Levant les yeux, il a poussé un hurlement qui a évoqué à
Edna un coyote à l'approche d'un orage. Elle a su à sa réaction de détresse, avant même
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d'avoir regardé à son tour, qu'il n'y aurait pas de sursis, pas de miracle de dernière minute. Prenant son courage à deux mains, elle a regardé sa fille. Elle a avancé la main- le besoin maternel de réconforter, même dans la mort, ne se dément jamais - mais elle s'est retenue.
Elle a continué à fixer la table jusqu'à ce que sa vue se brouille, jusqu'à
ce qu'elle voie presque le visage de Sheila se métamorphoser, jusqu'à ce que, les années ayant défilé à rebours, sa première-née redevienne son bébé, avec toute sa vie devant elle, et une seconde chance pour sa mère de mener les choses à bien.
Alors Edna Rogers s'est mise à pleurer.
20
- qU'EST-IL ARRIV… ¿ VOTRE NEZ ? m'a demandé Pistillo.
Nous étions de retour à son bureau. Carrex est resté dans la salle d'attente. J'étais assis dans le fauteuil en face de Pistillo. Le sien, de fauteuil, ai-je noté cette fois, était légèrement plus haut que le mien, sans doute à des fins d'intimidation. Claudia Fisher, l'agent qui était venue me rendre visite à Covenant House, se tenait derrière moi, les bras croisés.
- Faudrait voir la gueule de l'autre, ai-je dit.
- Vous vous êtes battu ?
- Je suis tombé.
Pistillo ne m'a pas cru, mais ça ne me gênait pas. Il a posé les deux mains sur son bureau.
- J'aimerais qu'on reprenne tout depuis le début.
- Tout quoi ?
- La manière dont Sheila Rogers a disparu.
- Vous l'avez retrouvée ?
- Un peu de patience, s'il vous plaît. Il a toussoté dans son poing.
- ¿ quelle heure Sheila Rogers a-t-elle quitté votre appartement ?
- Pourquoi ?
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- S'il vous plaît, monsieur Klein, t‚chez de vous montrer coopératif.
- Je crois qu'elle est partie vers cinq heures du matin.
- Vous en êtes s˚r ?
- J'ai employé le verbe croire.
- Pourquoi n'en êtes-vous pas s˚r ?
- Je dormais. J'ai cru l'entendre sortir.
- ¿ cinq heures ?
- Oui.
- Avez-vous regardé l'heure ?
- Vous êtes sérieux, là ? Je ne sais pas.
- Comment sauriez-vous, sinon, qu'il était cinq heures ?
- J'ai une horloge interne qui marche du feu de Dieu. On continue ?
Il a hoché la tête et changé de position dans son fauteuil.
- Mlle Rogers vous a laissé un mot, n'est-ce pas ?
- Oui.
- O˘ était-il ?
- Vous voulez dire : dans l'appartement ?
- Oui.
- qu'est-ce que ça change ?
J'ai eu droit à son sourire le plus condescendant.
- S'il vous plaît.
- Sur le comptoir de la cuisine. Il est en formica, si ça peut vous aider.
- que disait ce mot, exactement ?
- C'est personnel.
- Monsieur Klein...
J'ai soupiré. Il n'y avait aucune raison de résister.
- Elle me disait qu'elle m'aimerait toujours.
- C'est tout ?
- C'est tout.
- Juste qu'elle vous aimerait toujours ?
- Ouais.
- Vous l'avez gardé, ce mot ?
- Oui.
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- Pouvons-nous le voir ?
- Puis-je savoir pourquoi je suis ici ? Pistillo s'est carré dans son siège.
- En sortant de chez votre père, Mlle Rogers et vous, avez-vous regagné
directement votre appartement ?
Le changement de sujet m'a pris au dépourvu.
- De quoi parlez-vous ?
- Vous avez bien assisté à l'enterrement de votre mère ?
- Oui.
- Après quoi, Sheila Rogers et vous, vous êtes retournés dans votre appartement. C'est ce que vous nous avez dit, non ?
- Oui, c'est ce que je vous ai dit.
- Et c'est la vérité ?
- Oui.
- Vous êtes-vous arrêtés en chemin ?
- Non.
- quelqu'un peut-il le confirmer ?
- Confirmer que je ne me suis pas arrêté ?
- que vous êtes rentrés tous les deux chez vous et que vous y avez passé
le reste de la soirée.
- Pourquoi faudrait-il le vérifier ?
- S'il vous plaît, monsieur Klein.
- J'ignore si on peut le vérifier ou pas.
- Vous n'avez parlé à personne ?
- Non.
- Un voisin ne vous aurait-il pas vus ?
- Je l'ignore.
J'ai regardé Claudia Fisher par-dessus mon épaule.
- Vous n'avez qu'à faire du porte-à porte. C'est votre spécialité, non ?
- que faisait Sheila Rogers au Nouveau-Mexique ? Je me suis retourné.
- Je ne savais pas qu'elle y était allée.
- Elle ne vous l'a jamais dit ?
- Je ne suis au courant de rien.
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- Et vous-même, monsieur Klein ?
- quoi, moi-même ?
- Vous ne connaissez personne au Nouveau-Mexique ?
- Je ne sais même pas comment on va à Santa Fe.
- San José, a rectifié Pistillo, souriant de cette plaisanterie bancale.
Nous avons la liste des appels que vous avez reçus ces derniers temps.
- Vous en avez de la chance.
Il a eu un vague haussement d'épaules.
- La technologie moderne.
- Et c'est légal, que vous releviez mes communications téléphoniques ?
- Nous avons un mandat.
- Je pense bien. Alors, que désirez-vous savoir ? Claudia Fisher a bougé
pour la première fois. Elle m'a
tendu une feuille de papier. J'ai jeté un oil sur ce qui ressemblait à une facture de téléphone. Un numéro - inconnu de moi - était surligné en jaune.
- Vous avez reçu à votre domicile un appel provenant d'une cabine de Paradise Hills, au Nouveau-Mexique, la veille de l'enterrement de votre mère.
Il s'est penché en avant.
- qui vous téléphonait de là-bas ?
Totalement déconcerté, j'ai examiné le numéro. L'appel avait été passé à
dix-huit heures quinze et avait duré huit minutes. J'ignorais ce que cela signifiait, mais je n'aimais pas beaucoup le ton de cette conversation.
J'ai levé les yeux.
- Devrais-je faire venir un avocat ?
C'a coupé la chique à Pistillo. Il a échangé un regard avec Claudia Fisher.
- Vous pouvez toujours faire appel à un avocat, a-t-il répondu un peu trop prudemment.
- Je veux que Carrex soit là.
- Il n'est pas avocat.
- Peu importe. Je ne comprends rien à ce qui se passe mais je n'aime pas toutes ces questions. Je suis venu en
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croyant que vous aviez du nouveau pour moi. Au lieu de quoi, je me retrouve à subir un interrogatoire.
- Un interrogatoire ? Pistillo a écarté les mains.
- On bavarde, c'est tout.
Un téléphone a trille derrière moi. Claudia Fisher a empoigné son portable.
- Fisher, a-t-elle dit en le collant à son oreille.
Elle a écouté pendant près d'une minute, puis a coupé la communication sans dire au revoir. Elle a hoché la tête à l'intention de Pistillo, comme en signe de confirmation.
Je me suis levé.
- J'en ai assez.
- Asseyez-vous, monsieur Klein.
- J'en ai marre de vos conneries, Pistillo. J'en ai marre de...
- Ce coup de fil..., m'a-t-il interrompu.
- Eh bien, quoi ?
- Asseyez-vous, Will.
Il m'avait appelé par mon prénom. C'était la première fois.
Et ça ne me disait rien qui vaille. Je suis resté debout et j'ai attendu.
- Il nous fallait juste une confirmation visuelle, a-t-il ajouté.
- De quoi ?
Pas de réponse à ma question.
- Nous avons donc fait venir de l'Idaho les parents de Sheila Rogers. Cela a officialisé la chose, même si les empreintes digitales nous avaient déjà
appris ce que nous voulions savoir.
Son visage s'est radouci. Mes genoux se sont dérobés, mais j'ai réussi à
rester droit. Son regard s'était voilé. Je me suis mis à secouer la tête : je savais qu'il n'y avait pas moyen d'esquiver le coup.
- Je regrette, Will, a repris Pistillo, Sheila Rogers est morte.
21
LE D…NI EST UNE CHOSE EXTRAORDINAIRE.
Alors même que mon estomac se révulsait et se désintégrait, que je sentais un froid glacial m'envahir de l'intérieur et se répandre dans mes veines, et que mes yeux s'emplissaient de larmes, j'ai inexplicablement réussi à
m'abstraire. J'ai hoché la tête, me concentrant sur les quelques détails que Pistillo voulait bien me fournir. Sheila avait été abandonnée sur le bas-côté d'une route du Nebraska, m'a-t-il dit. J'ai acquiescé. Assassinée
- pour reprendre son expression - ´ d'une manière assez brutale ª. J'ai acquiescé à nouveau. Elle n'avait aucun papier sur elle, mais les empreintes digitales correspondaient, et ses parents l'avaient formellement identifiée. J'ai acquiescé encore.
Je ne me suis pas assis. Je n'ai pas pleuré. Je suis resté parfaitement immobile. quelque chose emplissait ma poitrine, l'oppressait, m'empêchant de respirer. J'entendais ses paroles de très loin, comme à travers un filtre ou comme si on était sous l'eau. Je revoyais une image toute simple : Sheila lisant sur le canapé, les jambes repliées sous elle, les mains disparaissant dans les manches trop longues de son pull. Et sa mine concentrée, cette façon qu'elle avait de préparer son doigt pour tourner la page, de plisser les yeux
163
durant certains passages, de lever la tête et de sourire quand elle sentait mon regard sur elle.
Sheila était morte.
J'étais toujours là-bas, avec elle, dans notre appartement, me cramponnant à de la fumée, m'efforçant de retenir ce qui n'était déjà plus, quand la voix de Pistillo a percé le brouillard.
- Vous auriez d˚ coopérer avec nous, Will. J'ai émergé comme si on venait de me réveiller.
- Comment ?
- Si vous nous aviez dit la vérité, on serait peut-être arrivés à la sauver.
Tout ce dont je me souviens ensuite, c'est que je me suis retrouvé dans la camionnette.
Carrex passait son temps à marteler le volant et à jurer qu'elle serait vengée. Je ne l'avais encore jamais vu dans cet état-là. Moi, c'était tout le contraire. On aurait dit qu'on m'avait débranché. Je regardais fixement par la vitre. Le déni était toujours là, mais la réalité commençait à
cogner aux murs. Je me demandais s'ils résisteraient longtemps à l'assaut.
- On l'aura, répétait Carrex.
Pour le moment, je ne m'en souciais guère. On s'est garés en double file devant mon immeuble, et Carrex a bondi dehors.
- «a va aller, ai-je dit.
- Je monte avec toi. Je voudrais te montrer quelque chose.
Hébété, j'ai hoché la tête.
quand nous sommes entrés, il a glissé la main dans sa poche et en a sorti un pistolet. L'arme au poing, il a traversé l'appartement. Personne. Alors il me l'a donné.
- Enferme-toi. Si jamais ce fils de pute revient, explose-le.
- Je n'en ai pas besoin.
- Explose-le ! a-t-il répété.
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J'avais les yeux rivés sur le pistolet.
- Tu veux que je reste ? a-t-il demandé.
- Je crois que je préfère être seul.
- Bon, mais si tu as besoin de moi, j'ai mon portable. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept.
- Oui. Merci.
Il est parti sans ajouter un mot. J'ai posé l'arme sur la table. Puis j'ai jeté un regard sur notre appartement. De Sheila, il ne subsistait plus rien. Son parfum s'était volatilisé. L'air me semblait plus rare, moins dense. J'ai eu envie de calfeutrer portes et fenêtres pour préserver un petit quelque chose d'elle.
quelqu'un avait tué la femme que j'aimais.
Pour la seconde fois ?
Non, le meurtre de Julie ne m'avait pas fait le même effet. Loin de là. Le déni persistait, oui, mais une voix chuchotait à travers les fissures : Plus rien ne sera comme avant. Je le savais. Et je savais que cette fois je ne m'en remettrais pas. Il y a des coups qu'on encaisse et dont on se relève - comme c'avait été le cas pour Ken et Julie. Mais là, c'était différent. Parmi toutes les sortes d'émotions qui se bousculaient en moi, la dominante était le désespoir.
Je ne serais plus jamais avec Sheila. quelqu'un avait assassiné la femme que j'aimais.
Je me suis concentré sur cette seconde partie. Assassiné. J'ai repensé à
son passé, à l'enfer d'o˘ elle était sortie, au courage dont elle avait fait preuve. Et je me suis dit que celui qui avait tout fichu en l'air était probablement issu de ce passé.
Alors la colère est montée aussi.
Je suis allé vers le bureau et j'ai fouillé dans le tiroir du bas. J'ai sorti l'écrin de velours et, inspirant profondément, je l'ai ouvert.
Le diamant était de 1,3 carat, taillé en brillant. L'anneau de platine était simple, avec un double chaton rectangulaire. Je l'avais acheté deux semaines plus tôt dans la 47e Rue, en plein quartier des diamantaires. Je ne l'avais montré qu'à
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ma mère : j'avais l'intention de faire ma demande et je voulais qu'elle en soit témoin. Mais l'état de maman n'avait cessé d'empirer ensuite. J'avais donc attendu. C'était une consolation, malgré tout, qu'elle ait su que j'avais trouvé chaussure à mon pied. J'attendais juste le bon moment, avec la mort de ma mère et tout, pour pouvoir offrir la bague à Sheila.
Et maintenant, quelqu'un avait tout détruit.
Le mur du déni commençait à s'effriter. Le chagrin m'a submergé, me coupant le souffle. Je me suis effondré dans un fauteuil et, les genoux sous le menton, me balançant d'avant en arrière, j'ai pleuré, pleuré vraiment, à
gros sanglots.
Je ne sais pas combien de temps c'a duré. Mais au bout d'un moment, je me suis forcé à m'arrêter. Et j'ai décidé de lutter contre le chagrin. Le chagrin paralyse. Pas la colère. Or la colère était là aussi, guettant un exutoire.
Alors je l'ai laissée venir.
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EN ENTENDANT SON P»RE HAUSSER LE TON, Katy Miller s'est arrêtée sur le pas de la porte.
- qu'est-ce que tu es allée faire là-bas ? a-t-il crié.
Sa mère et son père se trouvaient dans le salon, qui ressemblait davantage à une suite d'hôtel. Comme le reste de la maison, d'ailleurs. Des meubles fonctionnels, luisants, robustes et totalement dénués de chaleur. Des huiles aux murs représentant des voiliers ou des natures mortes impersonnelles. Pas de bibelots, ni souvenirs de vacances, ni collections, ni photos de famille.
- Je suis allée présenter mes condoléances, a dit sa mère.
- Pourquoi, bon sang ?
- Parce qu'il fallait le faire.
- ÍI fallait ? ª Son fils a assassiné notre fille.
- Son fils, a répété Lucille Miller. Pas elle.
- Foutaises. C'est elle qui l'a élevé.
- Elle n'est pas responsable.
- Tu n'as pas toujours été de cet avis. Lucille était raide comme un piquet.
- «a fait longtemps que je le pense. Je ne le disais pas, c'est tout.
Warren Miller s'est mis à arpenter la pièce.
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- Et ce crétin t'a jetée dehors ?
- Il est malheureux. Il ne se contrôle pas.
- Je ne veux plus que tu y ailles, a-t-il déclaré, brandissant un doigt impuissant. Tu m'entends ? Si ça se trouve, elle a aidé ce maudit assassin à se cacher.
- Et alors ?
Katy a étouffé une exclamation. M. Miller a fait volte-face.
- quoi ?
- C'était sa mère. Aurions-nous réagi différemment ?
- De quoi parles-tu ?
- Si c'avait été l'inverse. Si c'était Julie qui avait assassiné Ken et qui avait d˚ se cacher ? qu'aurais-tu fait ?
- Tu dis n'importe quoi.
- Non, Warren, je veux savoir. Je veux savoir : si les rôles avaient été inversés, qu'aurions-nous fait ? Aurions-nous dénoncé Julie ? Ou bien aurions-nous essayé de la sauver ?
Se retournant, son père a aperçu Katy dans l'embrasure de la porte. Leurs yeux se sont rencontrés et, une fois de plus, il a été incapable de soutenir le regard de sa fille. Sans un mot, Warren Miller est monté en trombe à l'étage. Il s'est engouffré dans la nouvelle ´ pièce de l'ordinateur ª et a fermé la porte. La ´ pièce de l'ordinateur ª était l'ancienne chambre de Julie. Pendant neuf ans, elle était restée intacte, comme au jour de sa mort. Puis, sans crier gare, son père avait tout emballé et rangé. Il avait repeint les murs en blanc et acheté un bureau spécial ordinateur chez Ikea. Désormais, c'était la pièce de l'ordinateur.
Certains avaient interprété cela comme un signe de fin de deuil ou, du moins, d'évolution. En vérité, il s'agissait du contraire. L'acte avait été
forcé - un mourant qui veut prouver qu'il peut quitter son lit, alors que ça ne fait qu'aggraver son état. Katy n'entrait jamais dans cette pièce.
Maintenant qu'il n'y restait plus aucune trace concrète de Julie, son esprit semblait se montrer plus envahissant. L'imagination se chargeait de faire vivre l'invisible.
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Lucille Miller est allée dans la cuisine. Katy a suivi en silence. Sa mère a entrepris de laver la vaisselle. Katy l'observait : elle aurait voulu -
depuis le temps - dire quelque chose qui n'enfoncerait pas le couteau plus avant dans la plaie. Ses parents ne lui parlaient jamais de Julie. Jamais.
Au fil des ans, elle les avait surpris en train d'évoquer le meurtre cinq ou six fois tout au plus. Et ça se terminait toujours de la même façon.
Dans le silence et les larmes.
- M'man ?
- Tout va bien, chérie.
Katy s'est rapprochée. Sa mère s'est mise à frotter plus fort. Katy a remarqué qu'il y avait davantage de mèches blanches dans ses cheveux. Son dos était un peu plus vo˚té, son teint un peu plus cireux.
- Alors, tu aurais fait quoi ? a demandé Katy. Sa mère n'a pas répondu.
- Tu aurais aidé Julie à fuir ?
Lucille Miller continuait à récurer les plats. Elle a chargé le lave-vaisselle, versé la poudre et mis la machine en marche. Katy a attendu quelques instants de plus, mais sa mère n'a pas desserré les dents.
Katy est montée à l'étage sur la pointe des pieds. De la pièce de l'ordinateur provenaient les sanglots de détresse de son père. Pas complètement étouffés par la porte. Elle s'est arrêtée et a posé la paume sur le bois. Peut-être allait-elle le sentir vibrer. Son père sanglotait toujours à fendre l'‚me. Sa voix étranglée suppliait :
- S'il vous plaît, assez.
Comme s'il implorait un tortionnaire invisible de lui mettre une balle dans la tête. Katy est restée là à écouter, mais le son ne faiblissait pas.
Au bout d'un moment, elle est allée dans sa propre chambre. Elle a mis des vêtements dans un sac à dos et s'est préparée à en finir avec tout ceci une bonne fois pour toutes.
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J'étais toujours assis dans le noir, les genoux sous le menton.
Il était près de minuit. Je filtrais les appels. Normalement, j'aurais d˚
débrancher le téléphone, mais la puissance du déni était telle que j'espérais encore un coup de fil de Pistillo me disant qu'il y avait eu erreur. L'esprit est capable de ces choses-là. Il cherche des issues. Il négocie avec Dieu. Il fait des promesses. Il essaie de se convaincre que tout est encore possible, que c'est peut-être seulement un rêve, un affreux cauchemar, et qu'il y a moyen de revenir en arrière.
J'avais répondu au téléphone une fois, et parce que c'était Carrex. Me disant que les gamins de Covenant House voulaient organiser une cérémonie à
la mémoire de Sheila le lendemain. Est-ce que ça irait ? J'ai répondu que oui, que Sheila aurait été très contente.
J'ai regardé par la fenêtre. La camionnette refaisait le tour du p‚té de maisons. Eh oui, Carrex. qui me protégeait. Il tournait comme ça depuis le début. Je savais qu'il n'irait pas bien loin. Il devait espérer qu'il y aurait du grabuge, pour pouvoir se défouler. J'ai repensé à ses paroles : il n'avait pas été très différent du Spectre. Compte tenu de ce qu'il avait vécu, de ce que Sheila avait vécu, c'était extraordinaire qu'ils aient trouvé la force de nager à contre-courant.
Le téléphone a sonné de nouveau.
J'ai contemplé ma bière. Je n'étais pas du style à noyer mes problèmes dans l'alcool. Hélas ! J'aurais voulu sombrer dans la torpeur, mais c'est l'inverse qui se produisait. …corché vif, je ressentais absolument tout.
Mes membres étaient devenus de plomb. J'avais l'impression de couler, et qu'on me maintenait sous l'eau, m'empêchant de remonter à la surface.
J'ai attendu que le répondeur se mette en marche. Au bout de la troisième sonnerie, il y a eu un déclic, et j'ai dit de laisser un message après le bip. Sur quoi, j'ai entendu une voix vaguement familière.
- Monsieur Klein ?
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Je me suis redressé. La femme sur le répondeur a étouffé un sanglot.
- Ici Edna Rogers. La mère de Sheila. D'un geste convulsif, j'ai attrapé
le combiné.
- Je suis là.
Pour toute réponse, elle s'est mise à pleurer. Et moi aussi.
- Je n'aurais pas cru que ça faisait aussi mal, a-t-elle dit au bout d'un certain temps.
Seul dans cet appartement qui avait été le nôtre, je me suis balancé
d'avant en arrière.
- Il y a si longtemps que je l'avais exclue de notre vie, continuait Mme Rogers. Elle n'était plus ma fille. J'avais d'autres enfants. Elle était partie. Pour de bon. Je ne l'ai pas voulu, mais c'était comme ça. Même quand le chef est venu chez nous et m'a annoncé qu'elle était morte, je n'ai pas réagi. J'ai juste hoché la tête et je me suis raidie, vous comprenez ?
Je ne comprenais pas. Je n'ai rien dit. Je me suis contenté d'écouter.
- Puis ils m'ont mise dans l'avion. Pour le Nebraska. Ils avaient besoin d'un membre de la famille pour l'identifier. ¿ la télé, ça se passe toujours derrière une vitre. Vous voyez ce que je veux dire ? Les gens sont à l'extérieur, et on amène le corps sur un chariot. Derrière la vitre. Mais là... Elle n'était même pas sur un brancard, elle était sur une table. Ils ont retiré le drap, et j'ai vu son visage. Pour la première fois depuis quatorze ans, j'ai vu le visage de Sheila...
Elle s'est remise à pleurer, elle n'arrivait plus à se calmer. Le combiné
contre mon oreille, j'attendais.
- Monsieur Klein, a-t-elle recommencé.
- S'il vous plaît, appelez-moi Will.
- Vous l'aimiez, n'est-ce pas, Will ?
- Oui, beaucoup.
- Et vous l'avez rendue heureuse ? J'ai pensé à la bague.
- Je l'espère.
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- Je reste dormir à Lincoln. J'aimerais venir à New York demain matin.
- Ce serait bien.
Je lui ai parlé du service commémoratif.
- On aura le temps de discuter, après ?
- Bien s˚r.
- Il y a des choses que j'aimerais savoir. Et d'autres choses - pas faciles - que j'ai à vous dire.
- Je ne vous suis pas très bien.
- ¿ demain, Will. On parlera à ce moment-là.
Cette nuit-là, j'ai eu de la visite.
¿ une heure du matin, on a sonné à la porte. J'ai pensé que c'était Carrex.
J'ai réussi à me lever et à me tramer à travers la pièce. Puis je me suis souvenu du Spectre. J'ai jeté un coup d'oil en arrière : le pistolet était toujours sur la table. Je me suis arrêté.
La sonnette a retenti de nouveau.
J'ai secoué la tête. Non, je n'en étais pas à ce stade. Du moins, pas encore. M'approchant de la porte, j'ai regardé par le judas. Ce n'était ni Carrex ni le Spectre.
C'était mon père.
J'ai ouvert la porte. Nous nous sommes dévisagés, comme de très loin. Il était hors d'haleine. Ses yeux étaient rouges et bouffis. Je ne bougeais pas. J'avais l'impression que tout se disloquait à l'intérieur de moi. Il m'a tendu les bras, m'a fait signe d'avancer. J'ai pressé ma joue contre la laine rugueuse de son pull. «a sentait le vieux et l'humidité. J'ai éclaté
en sanglots. Il m'a bercé, m'a caressé les cheveux, me serrant tout contre lui. Mes jambes se sont dérobées. Mon père m'a maintenu debout. Il m'a maintenu debout pendant un long moment.
23
Vegas
MORTY MEYER A S…PAR… SES DEUX DIX. Il a fait signe au croupier qu'il pontait les deux fois. La première carte qui est sortie était un neuf. La seconde, un as. Dix-neuf à la première main. Et black-jack.
La chance lui souriait. Huit mains d'affilée en sa faveur, douze sur les treize dernières - il en était déjà à onze mille dollars. Morty planait. La capricieuse ivresse de la victoire lui picotait les jambes et les bras. Un vrai délice. Incomparable. Le jeu, Marty le savait, était l'ultime tentatrice. Suivez-la, et elle vous dédaigne, vous repousse, vous rend malheureux, mais au moment o˘ vous êtes près de baisser les bras, elle vous sourit, vous cajole, et c'est si bon, si fichtrement bon...
Le croupier - une croupière, en fait, avec des cheveux laqués à mort, on aurait dit du foin - a ramassé les cartes et lui a remis ses jetons. Morty était en train de gagner. Oui, n'en déplaise à ces chariots des Joueurs anonymes, il était tout à fait possible de gagner dans un casino. Il fallait bien que quelqu'un gagne, non ? La maison ne pouvait pas battre tout le monde.
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Morty jouait à Las Vegas. La vraie Las Vegas, la ville - pas l'attrape-touristes avec les fausses tour Eiffel et autres statue de la Liberté, les manèges, les écrans en 3 D, les costumes de gladiateurs, les jets d'eau, les volcans en carton-p‚te et les terrains de jeu pour mômes. Ici, des types cradmgues - de la poussière volait au moindre de leurs haussements d'épaules -, édentés - à peine si l'on pouvait compter une denture complète par tablée -, claquaient leur maigre salaire. Les joueurs avaient les yeux rouges, les traits tirés, la couenne tannée par le soleil. Ils venaient là
après une journée de labeur épuisant parce qu'ils n'avaient pas envie de rentrer dans leur caravane avec la télé cassée, les bébés qui hurlaient et la femme débraillée, celle-là même qui autrefois les caressait à l'arrière de leur pick-up et qui à présent les considérait avec une aversion non déguisée. Ils venaient avec tout ce qui pouvait leur rester d'espoir, avec la croyance éphémère que leur vie était sur le point de changer. Mais l'espoir était de courte durée. Morty n'était même pas convaincu de son existence. Au fond d'eux, les joueurs savaient qu'ils n'avaient aucune chance. qu'ils étaient voués à tirer le diable par la queue jusqu'à la fin de leurs jours.
La table a changé de croupier. Morty s'est renversé sur sa chaise. Il a contemplé ses gains, et sa vieille tristesse s'est emparée de lui. Leah lui manquait. Certains jours, au réveil, il se tournait vers elle et, se souvenant qu'elle n'était plus, il se consumait de chagrin. Ces jours-là, il était incapable de se lever. Il a regardé les hommes autour de lui. Dans sa jeunesse, il les aurait traités de losers. Mais ils avaient des excuses.
Ils étaient nés marqués d'un grand L au derrière. Les parents de Morty, originaires d'un shtetl de Pologne, s'étaient sacrifiés pour lui. Ils s'étaient introduits dans ce pays, avaient affronté une misère terrible, à
des années-lumière de leur univers familier. Ils s'étaient accrochés, battus bec et ongles afin que leur fils puisse connaître une vie meilleure, trimant jusqu'à leur dernier souffle, juste assez longtemps pour voir Morty finir ses études de
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médecine et être s˚rs que leur lutte n'avait pas été vaine, qu'elle avait modifié la trajectoire de la lignée dans le bon sens maintenant et à
jamais. Ils étaient morts en paix.
Le banquier a aligné un six et un sept. Morty a abattu ses cartes. Dix.
Perdu. Il a également perdu la main suivante. Zut ! Cet argent, il en avait besoin. Locani, le bookmaker aux dents longues, réclamait son d˚. Morty -
c'était lui le roi des losers, à y regarder de près - l'avait fait patienter en lui offrant de l'information. Il lui avait parlé de l'homme masqué et de la femme blessée. Au début, Locani n'y avait pas prêté
attention, mais le téléphone arabe avait fonctionné, et tout à coup quelqu'un voulait des détails.
Morty a raconté presque tout.
Il n'a pas pu, n'a pas voulu mentionner le passager sur la banquette arrière. Il n'avait pas la moindre idée de ce qui se passait, mais il y avait des limites à tout. Si bas qu'il soit tombé, Morty n'allait pas parler de ça.
On lui a servi deux as, qu'il a séparés. Un homme s'est assis à côté de lui. Morty l'a senti plutôt qu'il ne l'a vu. Il l'a senti dans ses vieux os, comme une intempérie toute proche. Il n'a pas tourné la tête : si irrationnel que cela puisse paraître, il avait même peur de jeter un oil sur lui.
Le croupier a placé les cartes devant les deux enjeux. Un roi et un valet.
Morty venait d'obtenir deux black-jacks.
L'homme s'est penché et a murmuré :
- Abandonne pendant que tu gagnes, Morty.
Se retournant lentement, Morty a vu un individu aux yeux gris délavés, à la peau si blanche qu'elle en était presque translucide, si bien qu'on apercevait toutes les veines. L'homme a souri.
- Il serait temps, a-t-il continué, suave, d'aller encaisser tes gains.
Morty a réprimé un frisson.
- qui êtes-vous ? qu'est-ce que vous voulez ?
- Il faut qu'on cause, a répondu l'homme.
- De quoi ?
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i
- D'une certaine patiente que tu as reçue dernièrement dans ton vénérable cabinet.
Morty a dégluti. Pourquoi avait-il été raconter ça à Locani ! Il aurait d˚
trouver autre chose, n'importe quoi.
- J'ai déjà dit tout ce que je savais. Le p‚le inconnu a incliné la tête.
- C'est vrai, ça, Morty ?
- Oui.
Les yeux délavés étaient braqués sur lui. Aucun des deux hommes ne bougeait. Morty avait le visage en feu. Il a tenté de se raidir, mais il se recroquevillait sous ce regard.
- Je ne te crois pas, Morty. Tu caches quelque chose. Morty n'a pas répondu.
- qui d'autre y avait-il dans la voiture ce soir-là ? Morty a contemplé
ses jetons.
- De quoi parlez-vous ?
- Il y avait quelqu'un d'autre, pas vrai, Morty ?
- Vous allez me laisser tranquille, oui ? Pour une fois que j'ai la chance avec moi !
Se levant de son siège, le Spectre a secoué la tête.
- Non, Morty.
Il lui a touché doucement le bras.
- ¿ mon avis, ta chance est en train de tourner.
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LE SERVICE COMM…MORATIF A EU LIEU à l'auditorium de Covenant House.
¿ ma droite, j'avais Carrex et Wanda ; à ma gauche, mon père. De temps en temps, papa me frottait le dos. «a me faisait du bien. La salle était comble ; il y avait surtout les gamins. Ils me serraient dans leurs bras, pleuraient, me disaient combien Sheila allait leur manquer. La cérémonie a duré près de deux heures. Terrell, un môme de quatorze ans qui se vendait autrefois pour dix dollars la passe, a joué un morceau de trompette qu'il avait composé en son honneur. Sans doute la mélodie la plus tendre, la plus poignante que j'aie jamais entendue. Lisa, dix-sept ans, a expliqué que Sheila avait été la seule à qui elle avait pu parler lorsqu'elle avait appris qu'elle était enceinte. Sammy a raconté de façon amusante comment Sheila avait essayé de lui apprendre à danser sur la ´ musique merdique des Blanches ª. Jim, seize ans, a confié à l'assistance qu'il était au bord du suicide quand Sheila lui avait souri et qu'il s'était rendu compte qu'il y avait du bon dans la vie. Elle l'avait convaincu de tenir une journée de plus. Puis une autre.
Oubliant la douleur, j'ai écouté attentivement parce que ces gosses le méritaient. Ce centre comptait beaucoup pour 177
T
moi. Pour nous. Et quand on doutait de notre réussite, qu'on s'interrogeait sur les résultats réels de notre action, on se rappelait alors qu'on était là avant tout pour eux. Ils n'étaient guère c‚lins. La plupart étaient disgracieux et difficiles à aimer. Bon nombre d'entre eux allaient connaître une existence sordide et finir en prison, dans la rue ou morts.
Mais ça ne signifiait pas qu'il fallait baisser les bras. C'était précisément l'inverse. Il fallait les aimer d'autant plus fort. Sans condition. Sans manifester la moindre faiblesse. Et ça, Sheila avait su le faire.
La mère de Sheila - j'ai supposé du moins que c'était Mme Rogers - est arrivée vingt minutes après le début de la cérémonie. Elle était grande, avec le visage tanné de quelqu'un qui a passé trop de temps au soleil. Nos regards se sont croisés. En réponse à son air interrogateur, j'ai hoché la tête. Pendant le service, je me suis retourné régulièrement vers elle.
Assise sans bouger, elle écoutait parler de sa fille presque avec révérence.
¿ un moment, quand tout le monde s'est levé, j'ai vu quelque chose qui m'a surpris. En parcourant des yeux l'océan de têtes connues, j'ai repéré une silhouette avec un foulard qui lui cachait pratiquement tout le visage.
Tanya.
La femme balafrée qui ´ prenait soin ª de cette ordure de Louis Castman. Il me semblait bien que c'était Tanya. J'en étais quasiment s˚r. Mêmes cheveux, même taille, et, malgré le foulard, le regard qui m'était familier. Je n'y avais pas vraiment songé, mais naturellement, il y avait des chances pour que Sheila et elle se soient rencontrées, à l'époque o˘
elles faisaient le tapin.
Nous nous sommes rassis.
Carrex a pris la parole en dernier. …loquent et drôle, il a fait revivre Sheila comme jamais je n'aurais su le faire. Il a raconté aux mômes qu'elle avait été l'úne d'entre vous ª, une adolescente fugueuse aux prises avec ses propres démons. Il a évoqué son premier jour au centre. La façon dont il l'avait vue s'épanouir. Et surtout, la naissance de notre amour.
Je me sentais vidé. Je prenais conscience que cette douleur serait permanente, que j'aurais beau essayer de gagner du temps, de m'agiter dans tous les sens en quête de vérité, cela n'y changerait rien. Mon chagrin serait toujours là, à mes côtés, fidèle compagnon, à la place de Sheila.
¿ la fin de la cérémonie, personne ne savait très bien que faire. Nous restions assis, embarrassés, quand Terrell s'est remis à jouer de la trompette. Les gens se sont levés. Ils pleuraient et m'étreignaient, encore et encore. J'étais touché par toutes ces marques de sympathie, mais elles me faisaient ressentir d'autant plus durement l'absence de Sheila.
¿ nouveau j'ai sombré dans la torpeur. J'étais trop à vif. Sans la torpeur, je n'aurais pas tenu le coup.
J'ai cherché Tanya dans la foule, elle était partie.
quelqu'un a annoncé qu'une collation était servie à la cafétéria.
L'assistance y a afflué lentement. J'ai vu la mère de Sheila debout dans un coin, les mains crispées sur un petit sac. Elle avait l'air épuisée, comme si son énergie vitale l'avait désertée, s'écoulant par une plaie ouverte.
Je me suis frayé un passage vers elle.
- Vous êtes Will?
- Oui.
- Je suis Edna Rogers.
Il n'y a eu ni accolade, ni baiser sur la joue, ni même une poignée de main.
- O˘ est-ce qu'on peut parler ? a-t-elle demandé.
Je l'ai escortée le long du couloir en direction de l'escalier. Ayant compris que nous voulions être seuls, Carrex a bloqué le chemin après nous.
On a dépassé la nouvelle infirmerie, le bureau du psychiatre, la section réservée aux soins des drogués. Parmi nos ados en perdition, il y a beaucoup de jeunes ou de futures mamans. Nous essayons de les aider.
D'autres ont de sérieux problèmes psychologiques. On tente d'intervenir là
aussi. Et enfin, il y a une vaste
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palette de toxicomanes en tout genre. Avec eux également, on fait notre possible.
On a trouvé un dortoir vide et on y est entrés. J'ai refermé la porte. Mme Rogers m'a tourné le dos.
- C'était un beau service. J'ai opiné.
- Ce que Sheila est devenue... (Elle s'est interrompue en secouant la tête.) Je n'en avais pas idée. Dommage que je n'aie pas connu ça. Dommage qu'elle ne m'ait pas appelée pour me le dire.
Je n'ai su que répondre.
- Jamais elle ne m'a donné l'occasion d'être fière d'elle quand elle était en vie.
Edna Rogers a arraché un mouchoir de son sac comme si quelque chose le retenait de l'intérieur. Elle s'est mouchée énergiquement, puis l'a rangé.
- Je sais, ça paraît méchant. Sheila a été un beau bébé. Et à l'école primaire, ça allait encore. Mais quelque part en cours de route...
Détournant les yeux, elle a haussé les épaules.
- ... elle a changé. Elle s'est aigrie. Toujours à se plaindre. Jamais satisfaite. Elle volait de l'argent dans mon porte-monnaie. Elle passait son temps à fuguer. Elle n'avait pas d'amis. Les garçons ne l'intéressaient pas. Elle détestait l'école. Elle détestait vivre à Mason. Puis un jour elle a séché les cours et elle s'est enfuie. Sauf que cette fois-ci elle n'est pas revenue.
Elle m'a regardé, comme dans l'attente d'une explication.
- Et vous ne l'avez jamais revue ? ai-je demandé.
- Jamais.
- Je ne comprends pas. qu'est-ce qui s'est passé ?
- Vous voulez dire : pourquoi elle a fugué ?
- Oui.
- Vous vous imaginez qu'il est arrivé quelque chose, hein ?
Sa voix est montée, agressive.
- Son père qui aurait abusé d'elle. Ou moi qui l'aurais 180
battue. «a aurait tout expliqué. C'est ainsi que ça marche. Tout est clair et net. Cause et effet. Seulement, ce n'est pas ça du tout. Son père et moi, on n'était pas parfaits. Loin de là. Mais ce n'était pas notre faute non plus.
- Je ne voulais pas dire...
- Je sais ce que vous vouliez dire.
Ses yeux lançaient des éclairs. Les lèvres pincées, elle me défiait du regard. J'avais h‚te de changer de sujet.
- Sheila vous appelait-elle quelquefois ?
- Oui.
- Tous les combien ?
- Le dernier coup de fil date d'il y a trois ans. Elle s'est tue, attendant que je continue.
- D'o˘ téléphonait-elle ?
- Elle ne l'a pas dit.
- Et que vous a-t-elle raconté ?
Cette fois, Edna Rogers a mis du temps à répondre. Elle a fait le tour de la pièce, examinant lits et commodes, rajustant un oreiller, rentrant un coin de drap.
- Tous les six mois à peu près, Sheila téléphonait à la maison. En général, elle était saoule ou camée, enfin partie, quoi. «a la ramollissait. Elle pleurait, je pleurais, et elle me sortait des horreurs.
- Du genre ? Elle a secoué la tête.
- Tout à l'heure... Ce qu'a raconté cet homme avec le tatouage sur le front. Comme quoi vous vous êtes rencontrés ici. C'est vrai, ça ?
- Oui.
Elle s'est redressée et m'a regardé. Sa bouche s'est incurvée dans un semblant de sourire.
- Alors comme ça...
Sa voix a pris une inflexion différente.
- ... Sheila couchait avec son patron.
Ses lèvres se sont retroussées un peu plus : on aurait dit une autre personne.
- Elle était bénévole, ai-je répliqué.
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- Mmm. Et qu'est-ce qu'elle voulait bien faire pour vous, Will ?
J'ai senti un frisson me parcourir l'échiné.
- Vous avez toujours envie de me juger ? a-t-elle demandé.
- Je pense que vous devriez partir.
- La vérité vous fait peur, hein ? Vous me prenez pour une espèce de monstre. quelqu'un qui a laissé tomber son enfant sans raison valable.
- Ce n'est pas à moi d'en décider.
- Sheila a été une gamine impossible. Elle mentait. Elle volait...
- Je crois que je commence à comprendre.
- Comprendre quoi ?
- Pourquoi elle a fugué.
Elle a cillé et m'a décoché un regard noir.
- Vous ne la connaissiez pas. Et vous ne la connaissez toujours pas.
- N'avez-vous donc pas entendu un seul mot de ce qui a été dit ici ?
- Si, j'ai entendu. Sa voix s'est adoucie.
- Mais je n'ai jamais connu cette Sheila-là. Elle ne m'en a pas laissé
l'occasion. La Sheila que j'ai connue...
- Avec tout le respect que je vous dois, je ne suis vraiment pas d'humeur à vous écouter déblatérer contre elle.
Edna Rogers s'est arrêtée. Elle a fait un pas vers moi, et j'ai réprimé
l'impulsion de m'écarter. Elle a vrillé son regard dans le mien.
- Je suis ici à cause de Carly.
J'ai attendu. Comme elle n'a rien dit de plus, j'ai répondu :
- Vous avez déjà mentionné ce nom au téléphone.
- Oui.
- Je ne connaissais pas de Carly alors, et je n'en connais pas plus aujourd'hui.
Elle a eu le même sourire cruel, lèvres retroussées.
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- Vous ne me mentiriez pas, hein, Will ? J'ai frissonné à nouveau.
- Non.
- Sheila ne vous a jamais parlé de Carly ?
- Non.
- Vous en êtes s˚r ?
- Oui. qui est-ce ?
- Carly est la fille de Sheila.
Je suis resté sans voix. Ma réaction a paru réjouir Edna Rogers.
- Votre charmante bénévole ne vous a jamais dit qu'elle avait une fille ?
Je n'ai pas répondu.
- Carly a douze ans maintenant. Je ne sais pas qui est le père. ¿ mon avis, Sheila ne le savait pas elle-même.
- Je ne comprends pas.
Elle a fouillé dans son sac et en a sorti une photo qu'elle m'a tendue.
C'était un instantané, de ceux qu'on prend à la maternité. Un bébé
emmailloté dans une couverture, dont les yeux tout neufs vous fixaient sans vous voir. Je l'ai retourné. Au dos était écrit Ćarly ª. Avec la date de naissance au-dessous.
La tête me tournait.
- La dernière fois que Sheila m'a appelée, c'était le jour des neuf ans de Carly. Je lui ai parlé moi-même. ¿ Carly, j'entends.
- Et o˘ est-elle maintenant ?
- Je n'en sais rien. C'est pour ça que je suis là, Will. Je veux retrouver ma petite-fille.
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LORSqUE JE SUIS RENTR… chez moi, titubant, Katy Miller était assise sur mon paillasson, un sac à dos entre les jambes. Elle s'est relevée à la h‚te.
- J'ai appelé mais... J'ai hoché la tête.
- Mes parents, a-t-elle déclaré. Je ne supporte plus de rester dans cette maison. Je me suis dit que je pourrais peut-être squatter ton canapé.
- Le moment n'est pas très bien choisi.
- Ah...
J'ai glissé la clé dans la serrure.
- J'ai essayé de chercher, tu sais. Comme on avait dit. Pour comprendre qui a tué Julie. Et je me suis demandé... que sais-tu exactement de la vie de Julie après que vous avez rompu ?
On est entrés tous les deux dans l'appartement.
- Je ne crois vraiment pas que le moment soit bien choisi.
Elle a vu mon visage.
- Pourquoi ? qu'est-ce qui s'est passé ?
- Je viens de perdre quelqu'un de très proche.
- Ta mère, tu veux dire ? J'ai secoué la tête.
- quelqu'un d'autre qui m'était proche. Elle a été assassinée.
Katy a poussé une exclamation et l‚ché son sac à dos.
- Proche comment ?
- Très.
- Ta copine ?
- Oui.
- Tu l'aimais ?
- Beaucoup. Elle m'a regardé.
- quoi ? ai-je fait.
- Je ne sais pas, Will... on dirait que quelqu'un assassine les femmes que tu aimes.
Cette même pensée qui m'avait déjà traversé la tête. Formulée à haute voix, elle semblait encore plus grotesque.
- Julie et moi, on avait rompu plus d'un an avant le meurtre.
- Et tu ne pensais plus à elle ?
Je n'avais aucune envie de m'engager sur cette voie-là.
- Alors quoi, la vie de Julie après notre rupture ? Katy s'est affalée sur le canapé à la manière des ados,
comme si elle n'avait pas d'os. La jambe droite sur l'accoudoir, la tête en arrière. Elle portait un Jean déchiré et un haut tellement moulant qu'on aurait cru qu'elle avait mis le soutien-gorge par-dessus. Ses cheveux étaient noués en queue-de-cheval. quelques mèches folles s'en étaient échappées et lui tombaient sur le visage.
- J'ai réfléchi, a-t-elle dit. Si ce n'est pas Ken qui l'a tuée, alors c'est quelqu'un d'autre, exact ?
- Exact.
- Je me suis donc penchée sur sa vie à cette époque-là. J'ai appelé de vieux amis, tout ça, pour essayer de savoir o˘ elle en était.
- Et qu'as-tu découvert ?
- qu'elle s'était fourrée dans un drôle de pétrin.
J'ai tenté de me concentrer sur ce qu'elle était en train de m'expliquer.
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- Comment ça ?
Elle a posé ses deux jambes par terre et s'est redressée.
- De quoi te souviens-tu ?
- Elle était en dernière année à Haverton.
- Non.
- Non?
- Julie avait l‚ché la fac. «a, c'était une surprise.
- Tu es s˚re ?
- En dernière année. Elle m'a alors demandé :
- quand l'as-tu vue pour la dernière fois, Will ?
J'ai réfléchi. «a faisait un moment, en effet. Je lui ai dit.
- Et quand vous avez rompu ? J'ai secoué la tête.
- Elle m'a téléphoné pour m'annoncer que c'était fini.
- C'est vrai ? - Oui.
- Dur, a commenté Katy. Et tu as accepté ?
- J'ai essayé de la revoir. Mais elle n'a pas voulu. Katy me regardait comme si je venais de produire
l'excuse la plus bancale de l'histoire de l'humanité. Avec le recul, elle n'avait peut-être pas tort. Pourquoi n'étais-je pas allé à Haverton ?
Pourquoi n'avais-je pas exigé une explication de vive voix ?
- ¿ mon avis, a dit Katy, Julie a d˚ faire une grosse connene.
- qu'entends-tu par là ?
- Je ne sais pas. C'est peut-être tiré par les cheveux, parce que je ne me rappelle pas grand-chose, mais je me souviens qu'elle avait l'air heureuse avant sa mort. «a faisait longtemps que je ne l'avais pas vue aussi heureuse. Si ça se trouve, elle allait mieux, je ne sais pas, moi.
On a sonné à la porte. Mes épaules se sont affaissées. Je n'étais pas d'humeur à accueillir d'autres invités. Katy, qui l'avait senti, a bondi du canapé.
- J'y vais.
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C'était un livreur avec une corbeille de fruits. Katy a pris la corbeille et l'a rapportée au salon. Elle l'a posée sur la table.
- Il y a une carte, a-t-elle dit.
- Ouvre-la.
Elle l'a sortie d'une minuscule enveloppe.
- C'est de la part des gamins de Covenant House. Elle a tiré autre chose de l'enveloppe.
- Et un avis de messe aussi.
Elle n'arrivait pas à détacher les yeux de la carte.
- qu'est-ce qu'il y a ?
Katy l'a relue. Puis m'a dévisagé.
- SheilaRogers ?
- Oui.
- Ta copine s'appelait Sheila Rogers ?
- Oui, pourquoi ?
Elle a secoué la tête et reposé la carte.
- Pour rien.
- Mon oil. Tu la connaissais ?
- Non.
- Alors quoi ?
- Rien, a-t-elle rétorqué d'un ton plus ferme. Laisse tomber, O.K. ?
Le téléphone a sonné. J'ai attendu le répondeur. La voix de Carrex dans le haut-parleur m'a ordonné de décrocher. J'ai décroché. Sans préambule, il m'a demandé :
- Tu crois la mère ? quand elle dit que Sheila avait une fille ?
- Oui.
- Alors, qu'est-ce qu'on fait ?
- J'y réfléchis depuis que j'ai appris la nouvelle. Et j'ai eu une idée.
- Je suis tout ouÔe.
- Peut-être que sa fugue était liée à sa fille.
- De quelle façon ?
- Elle voulait peut-être retrouver Carly ou la ramener.
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Elle avait peut-être su que Carly avait des ennuis. quelque chose de ce genre.
- «a semble à moitié logique.
- Et si nous suivons les traces de Sheila, on risque de retrouver Carly.
- Ou on risque de finir comme Sheila.
- Possible, ai-je acquiescé.
Il y a eu un instant d'hésitation. J'ai jeté un coup d'oil en direction de Katy. L'air absent, elle tirait sur sa lèvre inférieure.
- Donc, tu veux continuer, a constaté Carrex.
- Oui, mais je ne veux pas te mettre en danger.
- C'est là que tu me dis que je peux me retirer quand je le souhaite ?
- Tout à fait, et toi tu me réponds que tu me suivras jusqu'au bout.
- Sortez les violons. Tout cela étant dit, je viens de recevoir un appel de Roscoe, via Raquel. Il pourrait avoir une piste sérieuse pour expliquer la fugue de Sheila. Tu es partant pour une promenade nocturne ?
- Passe me prendre.
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PHILIPMCGUANEAVUSAB TENOIRE de toujours sur l'écran de la caméra de surveillance. Son téléphone a sonné : le réceptionniste.
- Monsieur McGuane ?
- Faites-le monter.
- Bien, monsieur. Il est avec...
- Elle aussi.
McGuane s'est levé. Son bureau d'angle donnait sur l'Hudson à la pointe sud-ouest de l'île de Manhattan. Par beau temps, les nouveaux paquebots de croisière tout illuminés avec leurs salons à ciel ouvert passaient sous ses fenêtres, quelquefois presque à leur hauteur. Mais aujourd'hui c'était le calme plat. McGuane tripotait la télécommande de la caméra de surveillance pour suivre la progression de son antagoniste fédéral, Joe Pistillo, et de l'agent en jupon qu'il trimbalait avec lui.
McGuane dépendait beaucoup pour la surveillance. Et ça en valait la peine.
Son dispositif comprenait trente-huit caméras. Toute personne qui pénétrait dans son ascenseur privé était filmée gr‚ce à un système numérique sous différents angles, mais le plus remarquable, c'était que les prises de vues étaient conçues de telle sorte que le visiteur pouvait aussi bien donner l'impression de partir. Le couloir et
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l'ascenseur étaient tous deux peints en vert menthe. «a n'avait l'air de rien - c'était même passablement hideux -mais, pour qui s'y entendait en effets spéciaux et en manipulation numérique, c'était le née plus ultra.
Une image sur fond vert peut être repiquée et placée sur n'importe quel autre fond.
Ses ennemis se sentaient à l'aise en venant ici. Ne s'agis-sait-il pas de son bureau, après tout ? Personne, estimaient-ils, n'aurait le culot d'éliminer quelqu'un sur son propre territoire. En quoi ils se trompaient.
Ce culot précisément, le fait que les autorités raisonneraient de la même façon - et qu'il serait en mesure de fournir la preuve que la victime avait quitté les lieux saine et sauve -, faisait de son siège l'endroit idéal pour frapper.
McGuane a sorti une vieille photo de son tiroir du haut. Il avait appris de bonne heure qu'il ne fallait jamais sous-estimer un individu ou une situation donnés. Il était également conscient qu'en se faisant sous-estimer de ses adversaires il pouvait d'autant mieux tirer son épingle du jeu. Il a contemplé la photo de ces trois garçons de dix-sept ans : Ken Klein, John ´ le Spectre ª Asselta et lui-même. Tous trois avaient grandi à
Livingston, dans le New Jersey, même si McGuane avait habité d'un côté de la ville, Ken et le Spectre de l'autre. Ils s'étaient connus au lycée et avaient accroché, pressentant - ou peut-être était-ce leur accorder trop de crédit - une certaine communauté de vues.
Ken Klein avait été le joueur de tennis acharné, John Asselta, le lutteur psychopathe, et lui, McGuane, le charmeur de service et président du conseil des élèves. Il a scruté les visages sur la photo. «a ne se voyait absolument pas. Tout ce qu'on apercevait, c'était trois lycéens bien dans leur peau. Et, au-delà de cette façade, rien. Au moment de la tuerie de Columbine, McGuane avait été fasciné par la réaction des médias. Le monde avait besoin d'excuses rassurantes. Les jeunes assassins étaient des marginaux. Ils avaient subi violences et moqueries. Leurs parents étaient absents, et ils passaient leur vie à jouer aux jeux vidéo. Mais 190
McGuane savait que tout cela n'avait aucune espèce d'importance. L'époque était peut-être différente, mais c'aurait pu être eux - Ken, John et lui -
parce que la position sociale, l'amour des parents ou la nécessité de lutter pour garder la tête hors de l'eau n'ont rien à voir là-dedans.
Il y a des gens qui ont la haine, voilà tout.
La porte du bureau s'est ouverte sur Joseph Pistillo et sa jeune collaboratrice. McGuane a souri et rangé la photo.
- Ah, Javert, a-t-il lancé à Pistillo. Vous continuez à me pourchasser alors que j'ai seulement volé un peu de pain ?
- Oui, a rétorqué Pistillo. Oui, c'est tout à fait vous, McGuane, l'innocent traqué.
McGuane a reporté son attention sur la femme qui l'accompagnait.
- Dites-moi, Joe, pourquoi vous vous entourez toujours de jolies collègues ?
- Agent Claudia Fisher.
- Enchanté, a déclaré McGuane. Asseyez-vous donc.
- Nous préférons rester debout.
Avec un haussement d'épaules, McGuane s'est laissé tomber dans son fauteuil.
- Alors, que puis-je pour vous aujourd'hui ?
- Vous êtes dans une mauvaise passe, McGuane.
- Ah bon ?
- Eh oui.
- Et vous êtes là pour m'aider ? Comme c'est touchant. Pistillo a ricané.
- Ce n'est pas nouveau.
- Oui, je sais, mais je suis volage. Suggestion : la prochaine fois, envoyez un bouquet de fleurs. Tenez-moi la porte. Allumez des chandelles.
Un homme, c'a besoin d'être courtisé.
Pistillo a posé les deux poings sur la table.
- D'un côté, j'ai envie de croiser les bras et de vous regarder vous faire croquer...
Il a dégluti en s'efforçant de se contrôler.
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- ... mais, d'un autre côté, j'ai très envie de vous voir pourrir en prison pour tout ce que vous avez fait.
McGuane s'est tourné vers Claudia Fisher.
- Il est sexy quand il joue les gros durs, vous ne trouvez pas ?
- Devinez sur qui nous venons de mettre la main, McGuane.
- Jack l'…ventreur ? Il était temps.
- Fred Tanner.
- qui ça ?
Pistillo a eu un petit sourire.
- Ne jouez pas à ça avec moi. La grosse brute qui travaille pour vous.
- Il doit faire partie de mon service de sécurité.
- Nous l'avons trouvé.
- J'ignorais qu'on l'avait perdu.
- Très drôle.
- Je le croyais en vacances, agent Pistillo.
- ¿ durée illimitée. On l'a repêché dans la rivière Passaic.
McGuane a froncé les sourcils.
- C'est franchement antihygiénique.
- Surtout avec deux balles dans la tête. Nous avons aussi trouvé un dénommé Peter Appel. …tranglé. C'était un ancien tireur d'élite de l'armée.
- ¿ tout seigneur tout honneur.
Un seul d'étranglé, pensait McGuane. Le Spectre avait s˚rement été déçu d'avoir d˚ abattre l'autre.
- Bon, alors voyons, poursuivait Pistillo. Ces deux-là plus les deux gars au Nouveau-Mexique. «a fait quatre.
- Et vous n'avez même pas utilisé vos doigts. Ils ne vous paient pas assez, agent Pistillo.
- Vous voulez m'en parler ?
- Et comment, a dit McGuane. J'avoue. C'est moi qui les ai tués tous les quatre. Vous êtes content ?
Pistillo s'est penché sur le bureau ; leurs visages n'étaient plus qu'à
quelques centimètres l'un de l'autre.
192
- Vous êtes un homme fini, McGuane.
- Et vous, vous avez mangé de la soupe à l'oignon au déjeuner.
- Vous êtes au courant, a dit Pistillo sans reculer, que Sheila Rogers est morte aussi ?
- qui?
Pistillo s'est redressé.
- Très bien. Vous ne la connaissez pas non plus. Elle ne travaillait pas pour vous.
- Il y a des tas de gens qui travaillent pour moi. Je suis un homme d'affaires.
Pistillo s'est retourné vers Fisher.
- Venez, on s'en va.
- Vous partez déjà ?
- J'ai attendu longtemps ce moment, a dit Pistillo. C'est quoi, le dicton ? ´ La vengeance est un plat qui se mange froid. ª
- Comme le gaspacho. Nouveau petit sourire de Pistillo.
- Bonne journée à vous, McGuane.
Ils sont partis. Pendant dix minutes, McGuane n'a pas bougé. quel avait été
le but de cette visite ? Facile. Ils cherchaient à l'ébranler. Et ils l'avaient sous-estime, une fois de plus. Il a appuyé sur la touche trois, la ligne sécurisée, celle qu'on vérifiait quotidiennement à la recherche d'éventuels mouchards. Il a hésité. Composer le numéro. Serait-ce un signe de panique ?
Ayant pesé le pour et le contre, il a décidé de prendre le risque.
Le Spectre a répondu dès la première sonnerie d'un traînant :
- Allô ?
- O˘ es-tu ?
- ¿ la descente de l'avion de Las Vegas.
- Tu as appris des choses ?
- Oh oui.
- Je t'écoute.
193
- Il y avait une troisième personne avec eux dans la voiture, a dit le Spectre.
McGuane a remué sur son siège.
- qui?
- Une petite fille. Onze ou douze ans, pas plus.
27
KATY ET MOI, ON …TAIT DANS LA RUE quand Carrex s'est arrêté. Elle m'a embrassé sur la joue. Carrex m'a interrogé du regard. J'ai froncé les sourcils.
- Je croyais que tu restais dormir sur mon canapé, ai-je déclaré à Katy.
Elle n'était pas dans son assiette depuis l'arrivée de la corbeille de fruits.
- Je reviens demain.
- Tu ne veux pas m'expliquer ce qui se passe ?
Elle a fourré les mains dans ses poches et a haussé les épaules.
- J'ai un peu de recherches à faire.
- S˚r?
Elle a secoué la tête. Je n'ai pas insisté. Elle m'a gratifié d'un rapide sourire avant de tourner les talons. J'ai grimpé dans la camionnette.
- qui c'est, celle-là ? a demandé Carrex.
Je lui ai expliqué pendant qu'on roulait vers le nord. La camionnette était bourrée de sandwiches et de couvertures. Carrex les distribuait aux gamins.
Les sandwiches et les couvertures, au même titre que son baratin sur Angie, constituaient un excellent moyen de rompre la glace, et si ça ne marchait pas, au moins les gamins avaient de quoi se 195
remplir l'estomac et se tenir chaud. J'avais vu Carrex accomplir des miracles avec ces trucs-là. Le premier soir, le gamin refusait généralement toute aide. Il ou elle pouvait même nous insulter ou faire preuve d'agressivité. Carrex ne se démontait pas. Il revenait à la charge. Il croyait aux vertus de la persévérance. Montrer au gamin qu'on était là.
qu'on n'avait pas l'intention de partir. Et qu'on ne demandait rien en échange.
Au bout de quelques soirs, le gamin acceptait le sandwich. Puis il voulait bien de la couverture. Et, avec le temps, il se mettait à guetter la camionnette.
Je me suis penché en arrière et j'ai attrapé un sandwich.
- Tu bosses encore ce soir ?
Baissant la tête, il m'a regardé par-dessus ses lunettes noires.
- Non, a-t-il rétorqué, caustique. J'ai juste une grosse faim.
On a continué à rouler.
- Pendant combien de temps tu vas la fuir, Carrex ?
Il a allumé la radio. Carly Simon, You're So Vain. Carrex s'est mis à
chanter en même temps. Puis il a dit :
- Tu te rappelles cette chanson ? J'ai acquiescé.
- La rumeur selon laquelle ça parlait de Warren Beatty. C'était vrai ?
- Je ne sais pas. On roulait toujours.
- Je peux te poser une question, Will ? Son regard était rivé sur la route. J'ai attendu.
- Tu as été surpris d'apprendre que Sheila avait un môme ?
- Très.
- Et tu serais surpris d'apprendre que j'en ai un, moi aussi ?
Je l'ai sondé du regard.
- Tu ne comprends pas la situation, Will.
- Je ne demande que ça.
196
- Une chose à la fois.
La circulation était miraculeusement fluide ce soir-là. Nous avons coupé à
travers la ville et pris Harlem River Drive en direction du nord. En passant devant une bande d'ados massés sous un pont d'autoroute, Carrex a ralenti et s'est garé.
- Un petit arrêt professionnel.
- Tu as besoin d'aide ? Il a secoué la tête.
- Je n'en ai pas pour longtemps.
- Tu vas sortir les sandwiches ?
Il a examiné son stock en réfléchissant.
- Non. J'ai mieux que ça.
- quoi ?
- Des cartes de téléphone. Il m'en a tendu une.
- J'ai convaincu TeleReach de nous en offrir plus de mille. Les mômes, ils se jettent dessus.
En effet. Dès qu'ils les ont vues, les gamins ont afflué vers lui. Faites confiance à Carrex. J'observais les visages, m'efforçant de séparer la masse informe en individus distincts avec leurs rêves et leurs espoirs. Les gamins ne font pas de vieux os ici. Les dangers physiques, la plupart y survivent. C'est plutôt l'‚me, la conscience de soi, qui s'érode. Et à un certain niveau d'érosion, eh bien, c'est la fin de la partie.
Sheila avait été sauvée avant d'avoir atteint ce niveau.
Et quelqu'un l'avait tuée.
Je me suis secoué. Pas le temps pour ça. Concentre-toi sur la t‚che à
accomplir. Avance. L'action tenait la douleur en respect. qu'elle te motive donc, plutôt que de te freiner.
Si ringard que ça puisse paraître, fais-le pour elle.
Carrex est revenu quelques minutes plus tard.
- Allez, on s'arrache.
- Tu ne m'as pas dit o˘ on allait.
- Angle 128e et Deuxième Avenue. Raquel nous retrouve là-bas.
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- Et qu'est-ce qu'il y a là-bas ? Il a eu un grand sourire.
- Un éventuel indice.
En quittant l'autoroute, nous avons dépassé une zone de cités. J'ai repéré
Raquel à deux blocs de distance. Pas difficile, Raquel faisait la taille d'une petite principauté et était habillé comme une sculpture d'art moderne. Carrex a ralenti à côté de lui en fronçant les sourcils.
- quoi ? a demandé Raquel.
- Escarpins rosés avec une robe verte ?
- C'est corail et turquoise. Plus le sac magenta qui réunit le tout.
Carrex a haussé les épaules et s'est garé devant une enseigne défraîchie : PHARMACIE GOLDBERG. quand je suis descendu, Raquel m'a enveloppé dans une étreinte qui ressemblait à du caoutchouc mousse humide. Il empestait l'Aqua-Velva, et j'ai pensé que pour une fois le slogan publicitaire disait vrai : II y a quelque chose chez un homme Aqua-Velva.
- Je suis vraiment désolé, a-t-il murmuré.
- Merci.
Il m'a rel‚ché, et j'ai pu respirer de nouveau. Il était en larmes. «a faisait couler son mascara. Les couleurs se mélangeaient et se prenaient dans sa barbe naissante, si bien que son visage commençait à ressembler à
une bougie dans une boutique de cadeaux.
- Abe et Sadie sont à l'intérieur, a annoncé Raquel. Ils vous attendent.
Carrex a hoché la tête et s'est dirigé vers la pharmacie. J'ai suivi. Un carillon a annoncé notre arrivée. L'odeur m'a fait penser à un de ces désodorisants à la cerise en forme d'arbre qu'on accroche au rétroviseur de la voiture. Les étagères de l'officine étaient pleines à craquer. Il y avait des bandages, des déodorants, des shampooings, des sirops contre la toux, le tout apparemment disposé au petit bonheur.
Un vieil homme avec des lunettes demi-lune accrochées à une chaîne est sorti à notre rencontre. Il portait un gilet 198
par-dessus une chemise blanche. Sa tignasse blanche et épaisse évoquait une perruque poudrée de juge. Ses sourcils en broussaille lui donnaient l'allure d'un hibou.
- Tiens, mais c'est M. Carrex !
Les deux hommes se sont étreints. Le vieillard a gratifié Carrex de quelques tapes énergiques.
- Vous avez l'air en forme.
- Vous aussi, Abe.
- Sadie ! a-t-il crié. Sadie, M. Carrex est là !
- qui ça ?
- Le type du yoga. Le tatoué.
- Celui qui a le tatouage sur le front ?
- Lui-même.
J'ai secoué la tête et me suis penché vers Carrex.
- Y a-t-il quelqu'un que tu ne connais pas dans cette ville ?
Il a haussé les épaules.
- J'ai été béni des dieux.
Sadie, une femme ‚gée qui même avec les plus hauts escarpins de Raquel n'aurait jamais pu atteindre le mètre cinquante, a émergé de derrière le comptoir de l'officine. ¿ la vue de Carrex, elle a froncé les sourcils.
- Vous êtes maigre comme un coucou.
- Fiche-lui la paix, lui a ordonné Abe.
- Tais-toi donc. Vous mangez suffisamment ?
- Et comment, a dit Carrex.
- Vous n'avez plus que la peau sur les os.
- Sadie, veux-tu lui fiche la paix ?
- Tais-toi.
Elle a souri d'un air entendu.
- J'ai du kouglof. Vous en voulez ?
- Tout à l'heure peut-être, merci.
- Je vous en mettrai dans un tupperware.
- Ce serait gentil, je vous remercie. Carrex s'est tourné vers moi.
- Je vous présente mon ami Will Klein. Le couple m'a dévisagé tristement.
199
- C'est lui, le fiancé ?
- Oui.
Ils m'ont examiné. Puis ils ont échangé un regard.
- Je ne sais pas, a dit Abe.
- Vous pouvez lui faire confiance.
- Peut-être, peut-être pas. On vit comme des moines ici. On ne parle pas.
Vous le savez bien. Et elle a été particulièrement ferme : pas un mot à qui que ce soit.
- Je sais.
- Si on parle, à quoi on sert ?
- Je comprends.
- Si on parle, on risque notre peau.
- «a ne sortira pas d'ici, vous avez ma parole. Ils se sont regardés à
nouveau.
- Raquel, a remarqué Abe. C'est un brave garçon. Ou fille. Je ne sais jamais, c'est trop compliqué.
Carrex a fait un pas vers eux.
- Nous avons besoin de votre aide.
Sadie a pris la main de son mari en un geste tellement intime que j'ai failli baisser les yeux.
- Elle était si jolie, Abe.
- Et si gentille, a-t-il renchéri.
Abe m'a considéré en soupirant. La porte s'est ouverte, et le carillon s'est remis à tinter. Un Noir hirsute est entré en disant :
- C'est Tyrone qui m'envoie. Sadie est allée vers lui.
- Je m'occupe de vous.
Abe continuait à me fixer. J'ai regardé Carrex. Je ne comprenais rien à ce qui se passait. Carrex a retiré ses lunettes de soleil.
- S'il vous plaît, Abe. C'est important. Abe a levé la main.
- D'accord, d'accord, ne faites pas cette tête. Il nous a fait signe d'avancer.
- Venez par ici.
On est allés dans l'arrière-boutique. Il a soulevé
200
l'abattant du comptoir et on s'est faufilés au-dessous, entre les fioles, les comprimés, les sacs remplis d'ordonnances, les mortiers et les pilons.
Abe a ouvert une porte. Nous sommes descendus au sous-sol. Il a allumé la lumière.
- Voilà, a-t-il annoncé, c'est là que ça se passe.
Moi, je ne voyais pas grand-chose. Il y avait un ordinateur, une imprimante et un appareil photo numérique. C'était à peu près tout. J'ai regardé Abe puis Carrex.
- quelqu'un voudrait bien m'éclairer ?
- Notre métier est simple, a dit Abe. On ne tient pas de fichier. Si la police veut saisir cet ordinateur, très bien, qu'ils le fassent. Ils ne trouveront rien. Le fichier, il est là-dedans.
Il s'est tapoté le front.
- Et des fiches, on en perd tous les jours, pas vrai, Carrex ?
Carrex lui a souri.
Abe a senti ma confusion.
- Vous n'avez toujours pas pigé ?
- Toujours pas.
- Les faux papiers d'identité.
- Ah.
- Je ne parle pas de ceux dont se servent des gamins mineurs pour avoir accès à un débit de boissons.
- Oui, O.K.
Il a baissé la voix.
- Je parle de ceux dont les gens ont besoin pour disparaître. S'évanouir dans la nature. Recommencer leur vie ailleurs. Vous avez des ennuis ?
Pffuit ! je vous fais disparaître. Comme un magicien. Si vous devez partir, partir vraiment, vous n'allez pas voir une agence de voyages. Vous venez me voir, moi.
- Compris, ai-je acquiescé. Et il y a une grosse demande pour...
Je ne savais pas très bien quel terme employer.
- ... pour vos services ?
- Vous ne pouvez pas vous imaginer. Oh, ce n'est pas 201
très glorieux. La plupart du temps, les clients sont des types en liberté
conditionnelle. Ou libérés sous caution. Ou des gens sur le point de se faire arrêter. On a aussi beaucoup d'immigrés clandestins qui veulent rester dans le pays, et nous on leur offre la citoyenneté. Il m'a souri.
- Mais parfois on a affaire à des gens bien.
- Comme Sheila.
- Absolument. Vous voulez savoir comment ça marche ?
Sans me laisser le temps de répondre, Abe a repris :
- Ce n'est pas comme à la télé. ¿ la télé, c'a toujours l'air très compliqué, n'est-ce pas ? On cherche un gamin qui vient de mourir et on essaie d'obtenir son extrait de naissance. «a fait des manipulations à n'en plus finir.
- Et ce n'est pas ça ?
- Non, ce n'est pas ça.
Il s'est assis devant l'écran de l'ordinateur et s'est mis à pianoter.
- D'abord, ça prendrait beaucoup trop de temps. Ensuite, avec Internet et tous ces trucs-là, un mort, ça ne vit pas bien longtemps. quand vous mourez, votre numéro de Sécurité sociale meurt avec vous. Sinon, je pourrais utiliser les numéros de Sécurité sociale de gens ‚gés décédés, n'est-ce pas ? Ou morts dans la fleur de l'‚ge. Vous me suivez ?
- Je crois. Alors, comment faites-vous pour créer une fausse identité ?
- Ah, mais je n'en crée pas, a répliqué Abe avec un grand sourire. Je me sers de celles qui existent déjà.
- Je ne comprends pas.
Abe a froncé les sourcils à l'adresse de Carrex.
- Vous ne m'aviez pas dit qu'il travaillait sur le terrain ?
- C'est vieux, ça, a dit Carrex.
- Bon, très bien.
Abe Goldberg s'est retourné vers moi.
202
- Vous avez vu cet homme, là-haut ? Celui qui est arrivé après vous ?
- Oui.
- Il a l'air d'un chômeur, hein ? Il est probablement SDF.
- Je ne saurais le dire.
- Allez, pas la peine de me la jouer politiquement correct. Il avait l'air d'un vagabond, je me trompe ?
- Non.
- Pourtant, c'est une personne, voyez-vous. Il a un nom. Il a eu une mère.
Il est né dans ce pays. Et...
Il a souri et ajouté, avec un grand geste thé‚tral :
- ... il a un numéro de Sécurité sociale. Voire un permis de conduire, même périmé. Peu importe. Du moment qu'il a un numéro de Sécu, il existe.
Il a une identité. Vous saisissez ?
- Je saisis.
- Bon, alors disons qu'il lui faut un peu d'argent. Pour quoi faire, je ne veux pas le savoir. Toujours est-il qu'il a besoin d'argent. Ce dont il n'a pas besoin, c'est de son identité. Il vit dans la rue, elle ne lui sert à
rien. Ce n'est pas comme s'il avait un prêt immobilier ou une propriété
foncière. Nous, on entre son nom dans notre petit ordinateur.
Il a tapoté le haut de l'écran.
- On vérifie qu'il n'y a pas de mandats d'arrêt en cours contre lui.
Généralement, il n'y en a pas. Et on lui rachète son identité. Mettons qu'il s'appelle John Smith. Et que vous, Will, vous ayez besoin de descendre dans des hôtels ou autre sous un nom différent du vôtre.
J'ai vu o˘ il voulait en venir.
- Vous me vendez son numéro de Sécurité sociale, et je deviens John Smith.
Abe a claqué dans ses doigts.
- Et voilà.
- Mais si on ne se ressemble pas ?
- Il n'y a pas de signalement physique qui aille avec le 203
numéro de Sécurité sociale. Une fois que vous l'avez, vous appelez n'importe quelle administration, et on vous remet le papelard que vous voulez. Si vous êtes pressé, j'ai ici de quoi vous fournir un permis de conduire délivré dans l'Ohio. Seul problème, il ne résistera pas à un examen approfondi. Alors que les autres papiers, si.
- Et si jamais notre John Smith subit un contrôle d'identité ?
- Il peut très bien se servir de ses papiers. Bon sang, cinq personnes pourraient s'en servir en même temps. qui le saurait ? C'est simple, non ?
- En effet. Sheila est donc venue vous voir ?
- Oui.
- quand ?
- Ma foi, il y a deux ou trois jours. Comme je l'ai déjà dit, elle ne faisait pas partie de notre clientèle. Une si gentille fille. Et tellement jolie aussi.
- Elle vous a dit o˘ elle allait ? Abe a souri et m'a effleuré le bras.
- Vous croyez qu'on en pose, des questions, dans notre métier ? Les gens n'ont pas envie de parler... et moi, je n'ai pas envie de savoir. On ne parle jamais, nous. Sadie et moi, on a notre réputation et puis, comme je l'ai expliqué là-haut, un mot de trop peut vous co˚ter la vie. Vous comprenez ?
- Oui.
- En fait, quand Raquel a voulu t‚ter le terrain, nous, on n'a pas moufté.
La discrétion, c'est la clé de notre métier. On aime beaucoup Raquel. Mais on n'a rien dit. Motus et bouche cousue.
- Et pourquoi avez-vous changé d'avis ?
Abe a eu l'air blessé. Il s'est tourné vers Carrex, puis vers moi.
- Vous pensez qu'on est des bêtes, hein ? qu'on n'a pas de sentiments ?
- Je n'ai pas voulu insinuer...
204
- Ce meurtre, m'a-t-il interrompu. Nous avons su ce qui était arrivé à
cette pauvre petite. C'est injuste.
Il a montré ses mains.
- Mais que puis-je faire ? Je ne peux pas aller à la police, hein ? ¿ dire vrai, j'ai confiance en Raquel et en M. Carrex. De braves hommes. Ils ont beau vivre dans les ténèbres, ils irradient. Comme ma Sadie et moi, quoi.
La porte au-dessus de nous s'est ouverte sur sa femme.
- J'ai fermé, a-t-elle dit.
- Parfait.
- Alors, o˘ en es-tu ? lui a-t-elle demandé.
- Je leur expliquais pourquoi on avait finalement accepté de parler.
- C'est bien.
Sadie Goldberg a descendu l'escalier à t‚tons. Abe a posé sur moi son regard de hibou.
- M. Carrex nous a dit qu'il y avait aussi une petite fille dans l'histoire.
- Sa fille, ai-je répondu. Elle doit avoir une douzaine d'années.
Sadie a laissé échapper un tss-tss.
- Et vous ne savez pas o˘ elle se trouve.
- Exact.
Abe a secoué la tête. Sadie s'est rapprochée de lui - leurs deux corps se touchaient, s'épousaient presque. Je me suis demandé depuis combien de temps ils étaient mariés, s'ils avaient des enfants, d'o˘ ils venaient, comment ils avaient atterri dans ce métier.
- Vous voulez que je vous fasse une confidence ? m'a lancé Sadie.
J'ai hoché la tête.
- Votre Sheila. Elle avait... Elle a levé les poings.
- ... quelque chose. Une personnalité. Elle était belle, bien s˚r, mais il n'y avait pas que ça. Le fait qu'elle ne soit plus là... on se sent diminués. quand elle est venue, elle
205
avait très peur. Peut-être que l'identité qu'on lui a donnée n'a pas tenu.
C'est peut-être pour ça qu'elle est morte.
- Et c'est pour ça, a précisé Abe, qu'on veut vous aider. Il a griffonné
sur un bout de papier qu'il m'a tendu.
- Le nom qu'on lui a attribué était Donna White. Et voici le numéro de Sécurité sociale. Je ne sais pas si ça va vous aider...
- Et la vraie Donna White ?
- Une SDF toxico.
J'ai contemplé le morceau de papier. Sadie s'est approchée de moi et a posé
la main sur ma joue.
- Vous avez l'air gentil. Je l'ai regardée.
- Retrouvez-la, cette petite fille.
J'ai hoché la tête. Une fois. Puis deux. Et j'ai promis de le faire.
28
EN RENTRANT CHEZ ELLE, KATY MILLER en tremblait encore. Ce n'est pas possible, se disait-elle, c'est une erreur. J'ai mal compris le nom.
- Katy ? a appelé sa mère.
- Ouais.
- Je suis dans la cuisine.
- J'arrive dans une minute.
Elle s'est dirigée vers la porte du sous-sol, mais une fois la main sur la poignée elle s'est arrêtée.
Le sous-sol. Elle avait horreur de s'y aventurer.
On aurait cru, après tant d'années, qu'elle ne serait plus sensible au canapé élimé, à la moquette tachée d'eau, au téléviseur si vieux qu'on ne pouvait même pas y brancher le c‚ble. Mais non. Ses sens lui disaient que le cadavre de sa sour gisait toujours là-bas, boursouflé, décomposé, dans les effluves pestilentiels de la mort.
Ses parents comprenaient. Katy ne s'occupait jamais de la lessive et son père ne lui demandait jamais d'aller chercher la boîte à outils ou une ampoule neuve en bas. S'il fallait descendre dans ces entrailles, lui ou sa mère s'en chargeaient à sa place.
Mais pas cette fois. Cette fois, elle devait y aller. Toute seule.
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En haut de l'escalier, elle a appuyé sur l'interrupteur. L'ampoule nue - le globe de verre avait été brisé le soir du meurtre - s'est allumée. Elle est descendue tout doucement, les yeux fixés sur un point au-delà du canapé, de la moquette et du poste de télévision.
Pourquoi étaient-ils restés vivre ici ?
«a la dépassait. quand JonBenét avait été assassinée, les Ramsey avaient déménagé à l'autre bout du pays. …videmment, tout le monde croyait que c'étaient eux qui l'avaient tuée. Ils avaient d˚ fuir autant le souvenir de leur fille que le regard des voisins. Ce qui, bien s˚r, n'était pas le cas ici.
Mais enfin, il y avait quelque chose de bizarre dans cette ville. Ses parents étaient restés. Les Klein aussi. Personne n'avait voulu capituler.
Comment expliquer cela ?
Elle a trouvé la malle de Julie dans le coin. Son père l'avait placée sur une espèce de palette en bois, en cas d'inondation. En un éclair, Katy a revu sa sour en train de préparer son départ à l'université. Elle-même s'était glissée dans la malle, comme si c'était un ch‚teau fort d'abord, puis comme si elle faisait partie des bagages et que Julie allait l'emmener.
Elle a enlevé les cartons posés dessus et a examiné la serrure. La clé n'y était pas, mais n'importe quelle lame ferait l'affaire. Elle a trouvé un vieux couteau à beurre parmi l'argenterie, l'a introduit dans l'ouverture et a tourné. La serrure a cédé. Elle a fait sauter les deux fermoirs et, lentement, comme Van Helsing ouvrant le cercueil de Dracula, a soulevé le couvercle.
- qu'est-ce que tu fais ?
La voix de sa mère l'a prise au dépourvu. Elle a reculé d'un bond.
Lucille Miller s'est rapprochée.
- Ce ne serait pas la malle de Julie ?
- Maman, tu m'as fait une de ces peurs !
- qu'est-ce que tu fabriques avec la malle de Julie ?
- Je. je regarde, c'est tout.
208
- Tu regardes quoi ? Katy s'est redressée.
- Je suis sa sour.
- Je le sais, chérie.
- Moi aussi, elle me manque. J'en ai bien le droit, non ? Sa mère l'a contemplée longuement.
- C'est pour ça que tu es descendue ? Katy a hoché la tête.
- Tout va bien, autrement ? a demandé Lucille.
- Mais oui.
- D'habitude, les souvenirs ce n'est pas trop ton genre.
- Avec vous, ce n'est pas facile.
Sa mère a semblé réfléchir un instant.
- Tu as s˚rement raison.
- Maman ?
- Oui?
- Pourquoi êtes-vous restés ?
Lucille allait lui rétorquer comme à l'accoutumée qu'elle ne voulait pas en parler, mais, depuis qu'elle avait surpris Will devant chez eux et qu'elle avait trouvé le courage de rendre une visite de courtoisie à la famille Klein, les choses prenaient une tournure sacrement bizarre. Elle s'est assise sur un carton, a lissé sa jupe.
- quand un drame survient - au tout début, j'entends -, c'est la fin du monde. Comme si on t'avait jetée dans l'océan en pleine tempête. Les vagues s'abattent sur toi, te submergent, et toi, tu essaies de surnager. Tu n'as pas vraiment envie de lutter, tu préférerais presque te laisser couler...
mais il y a l'instinct de conservation. Ou peut-être, dans mon cas, le fait que j'avais un autre enfant à élever. Je ne sais pas. D'une façon ou d'une autre, tu gardes la tête hors de l'eau.
Elle s'est essuyé le coin de l'oil et s'est forcée à sourire.
- Ma comparaison n'est pas très au point. Katy lui a pris la main.
- Moi, je la trouve très bien.
- Possible, mais vois-tu, la tempête finit par se calmer.
209
Et là, c'est encore pire. On est en quelque sorte rejeté sur le rivage.
Seulement, tous les coups qu'on a pris ont causé des dommages irréparables.
On souffre le martyre. Et ce n'est pas terminé. Car on se retrouve face à
un terrible dilemme. Serrant la main de sa mère, Katy écoutait.
- On peut essayer d'oublier, de continuel à vivre. Mais pour ton père et moi...
Les yeux clos, Lucille Miller a secoué fermement la tête.
- ... oublier serait inconcevable. La souffrance est énorme, certes, mais comment pourrions-nous abandonner Julie ? Elle a existé. Réellement existé. Je sais, ça n'a
aucun sens.
Peut-être bien que si, a pensé Katy.
Elles sont restées assises en silence. Finalement, Lucille a l‚ché la main de sa fille, s'est donné une claque sur les cuisses et s'est levée.
- Allez, je te laisse.
Katy a écouté le bruit de ses pas. Puis elle s'est retournée vers la malle et a fourragé dedans. Cela lui a pris presque une demi-heure, mais elle a fini par trouver.
Alors tout a changé.
29
UNE FOIS DANS LA CAMIONNETTE, j'ai demandé à Carrex quelle était l'étape suivante.
- J'ai des contacts, a-t-il commencé, ce qui était la litote du siècle. On va consulter les listes des compagnies aériennes pour essayer de voir à
quel moment Donna White a pris l'avion, pour quelle destination, et cetera.
Il y a eu un silence.
- Il faut bien que quelqu'un le dise, a repris Carrex. J'ai contemplé mes mains.
- Eh bien, vas-y.
- qu'est-ce que tu cherches à faire, Will ?
- ¿ retrouver Carly, ai-je répondu, un peu trop précipitamment.
- Et ensuite ? Tu comptes Pélever comme ta propre fille ?
- Je n'en sais rien.
- Tu es conscient, je pense, que tu utilises ça en guise de dérivatif ?
- Toi aussi.
J'ai regardé par la vitre. Il y avait des gravats partout dans ce quartier.
Les lotissements qu'on traversait n'abritaient que les plus dépourvus. J'ai cherché des yeux quelque chose d'agréable. En vain.
211
- J'allais lui demander de m'épouser, ai-je dit. Carrex a continué à
rouler mais j'ai eu l'impression qu'il
se tassait imperceptiblement sur lui-même.
- J'avais acheté une bague. Je l'ai montrée à ma mère. Je voulais juste laisser passer un peu de temps. Après la mort de maman et tout.
Nous nous sommes arrêtés au feu rouge. Obstinément, Carrex évitait de me regarder.
- Il faut que je poursuive mes recherches, autrement je ne saurais pas quoi faire. Ce n'est pas que je sois suicidaire, mais si je cesse de courir...
J'ai marqué une pause, réfléchissant à une formule appropriée. ¿ défaut, j'ai opté pour un simple :
- ... ça va me rattraper.
- «a finira par te rattraper de toute façon.
- Je sais. Mais d'ici là j'aurai peut-être fait un truc bien. J'aurai peut-être sauvé sa fille. Et, même si elle est morte, je l'aurai peut-être aidée.
- Ou alors, a rétorqué Carrex, tu vas découvrir qu'elle n'était pas celle que tu croyais. qu'elle nous a tous bernés, voire pire.
- Soit, ai-je acquiescé. Tu es toujours avec moi ?
- Jusqu'au bout, Kemosabi.
- Tant mieux, car je crois que j'ai une idée. Son visage buriné s'est éclairé d'un large sourire.
- Cool, Raoul. Je t'écoute.
- On est en train d'oublier une chose.
- Laquelle ?
- Le Nouveau-Mexique. On a trouvé des empreintes de Sheila sur le lieu d'un crime au Nouveau-Mexique.
Il a hoché la tête.
- Tu penses que ce meurtre pourrait être lié à Carly ?
- Possible.
- Mais on ne sait même pas qui a été tué au juste. Ni o˘ il est, ce fameux lieu du crime.
- C'est là que mon plan devient opérationnel. Tu peux 212
me déposer à la maison ? Je vais faire une petite balade sur le Web.
Eh oui, j'avais un plan.
En toute logique, ils n'étaient pas les seuls au FBI à avoir découvert les corps. Il avait d˚ y avoir un flic local sur place. Peut-être même un voisin. Ou un proche. Et comme le meurtre avait eu lieu dans une ville pas complètement blindée contre ce type de violence, on en avait s˚rement parlé
dans les journaux.
Je me suis connecté sur refdesk.com et j'ai cliqué sur Presse nationale. Il existait trente-trois entrées pour le Nouveau-Mexique. J'ai choisi la région d'Albuquerque. Puis j'ai attendu le téléchargement. Il y avait une page. Parfait. J'ai cliqué sur Archives et commencé la recherche. J'ai tapé
´ meurtre ª. Trop de réponses. J'ai essayé ´ double meurtre ª. «a n'a pas marché non plus. J'ai consulté un autre journal. Et encore un autre.
«a m'a pris presque une heure, avant d'y arriver.
DEUX HOMMES D…COUVERTS ASSASSIN…S
La petite communauté est sous le choc Yvonne Sterno Hier en fin de soirée, Stonepointe, une banlieue résidentielle d'Albuquerque, a été secouée par la découverte de deux hommes abattus d'une balle dans la tête, probablement en plein jour, et retrouvés dans une résidence de la communauté. ´ Je n'ai strictement rien entendu, déclare Fred Davison, un voisin. Je ne peux pas croire qu'une chose pareille se soit produite chez nous. ª Les deux hommes n'ont toujours pas été
identifiés. Pour tout commentaire, la police répond qu'une enquête est en cours. Ńous sommes en train de suivre plusieurs pistes. ª Le propriétaire du logement se nomme Owen Enfield. Une autopsie est prévue pour ce matin.
213
C'était tout ce qu'il y avait. J'ai consulté le journal daté du lendemain.
Rien. Du surlendemain. Toujours rien. J'ai cherché tous les autres articles d'Yvonne Sterno. Il y en avait sur des mariages et des manifestations caritatives. Mais plus rien, plus un seul mot sur les meurtres.
Je me suis renversé dans mon siège.
Pourquoi ne trouvait-on pas plus d'infos ?
Pour le savoir, un seul moyen. J'ai décroché le téléphone et composé le numéro du New Mexico Star-Beacon. Avec un peu de chance, je réussirais peut-être à joindre Yvonne Sterno. Et à apprendre quelque chose...
Le standard était de ceux qui vous demandent d'épeler le nom de votre correspondant. J'avais tapé S-T-E-R quand la machine m'a interrompu et m'a dit d'appuyer sur la touche dièse si je voulais être mis en communication avec Yvonne Sterno. J'ai suivi les instructions. Deux sonneries plus tard, je suis tombé sur un répondeur.
´ Bonjour, ici Yvonne Sterno au Star-Beacon. Je suis soit en ligne, soit absente du bureau. ª
J'ai raccroché. Comme j'étais toujours connecté, j'ai tapé le nom de Sterno sur switchboard.com et essayé la région d'Albuquerque. Gagné ! J'ai trouvé
´ Y. et M. Sterno ª au 25, Canterbury Drive, dans Albuquerque même. J'ai fait le numéro. Une femme m'a répondu.
- Allô ? Puis elle a crié :
- Ohé, du calme, maman est au téléphone. Les enfants ont continué à
brailler de plus belle.
- Yvonne Sterno ?
- Vous avez quelque chose à vendre ?
- Non.
- Alors oui, c'est moi.
- Je m'appelle Will Klein...
- On dirait vraiment que vous avez quelque chose à vendre.
- Pas du tout. Vous êtes l'Yvonne Sterno qui écrit dans le Star-Beacon ?
214
- C'est quoi, votre nom, déjà ?
Le temps que j'ouvre la bouche pour répondre, elle a hurlé :
- Hé, vous deux, je vous ai dit de baisser le volume. Tommy, donne-lui la Game Boy. Non, tout de suite.
Et, revenant à moi, elle a poursuivi :
- Allô ?
- Mon nom est Will Klein. J'aurais voulu vous parler du double meurtre que vous avez couvert récemment pour votre journal.
- Mmm. Et à quel titre vous vous intéressez à cette affaire ?
- J'ai juste quelques questions à vous poser.
- Je ne suis pas une bibliothèque, monsieur Klein.
- S'il vous plaît, appelez-moi Will. Je vous demande un tout petit peu de patience. Y a-t-il eu beaucoup de meurtres à Stonepointe ?
- Pas vraiment.
- Et de doubles meurtres dont les victimes sont découvertes dans de telles circonstances ?
- ¿ ma connaissance, c'était une première.
- Dans ce cas, pourquoi la presse n'en a pas parlé davantage ?
Les gosses ont explosé à nouveau. Yvonne Sterno aussi.
- Allez, ça suffit ! Tommy, monte dans ta chambre. Mais oui, c'est cela, garde ça pour le juge, mon coco, et remue-toi. Et toi, donne-moi la Game Boy. Passe-la-moi avant que je la balance au vide-ordures.
Je l'ai entendue reprendre le téléphone.
- Je vous le demande une fois de plus : pourquoi vous intéressez-vous à
cette affaire ?
Je connaissais suffisamment de journalistes pour savoir que le chemin de leur cour passe par leur plume.
- J'ai peut-être des informations pertinentes sur le sujet.
- ´ Pertinentes ª, a-t-elle répété. C'est un joli mot, Will.
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- ¿ mon avis, ça va vous intéresser.
- D'o˘ appelez-vous, au fait ?
- De New York. Il y a eu une pause.
- C'est loin du lieu du crime, ça.
- Oui.
- Je vous écoute. qu'est-ce qui pourrait bien être à la fois pertinent et intéressant ?
- Tout d'abord, j'ai besoin de quelques renseignements de base.
- Ce n'est pas comme ça que je travaille, Will.
- J'ai jeté un oil sur vos autres articles, madame Sterno.
- Mademoiselle. Et puisqu'on est copains comme cochons, appelez-moi donc Yvonne.
- Très bien. Vous êtes essentiellement chroniqueuse, Yvonne. Vous couvrez les mariages, vous couvrez les dîners mondains.
- On y mange bien, Will, et je suis sublime en robe noire. O˘ voulez-vous en venir ?
- Une histoire pareille ne tombe pas du ciel tous les jours.
- O.K., je n'en peux plus, là. ¿ quoi pensez-vous ?
- Je pense que vous devriez tenter le coup. Répondez juste à quelques questions. O˘ est le mal ? Et, qui sait, je suis peut-être quelqu'un de réglo ?
N'obtenant pas de réponse, j'ai insisté :
- Vous écrivez sur une grosse affaire de meurtre mais sans citer les noms des victimes, les éventuels suspects et sans vraiment donner de précisions.
- Je n'en avais pas. Le communiqué est arrivé scanné le soir tard. On a tout juste eu le temps de boucler l'article pour l'édition du matin.
- Alors pourquoi n'y a-t-il eu aucune suite ? C'est quand même un événement de taille. Pourquoi un seul papier en tout et pour tout ?
Silence.
- Allô ?
216
- Une seconde. Les gosses recommencent, avec leur cirque.
Seulement, cette fois je n'entendais aucun bruit.
- On m'a fermé le clapet, a-t-elle avoué tout bas.
- C'est-à-dire ?
- C'est-à-dire qu'on a eu de la chance de pouvoir publier ce papier. Le lendemain matin, les agents fédéraux étaient partout. Le directeur du bureau local a obligé mon patron à mettre cette histoire sous le boisseau.
J'ai essayé de fouiller un peu de mon côté, mais je me suis heurtée à un mur.
- Vous ne trouvez pas ça louche ?
- Je ne sais pas, Will. C'était la première fois qu'on couvrait un meurtre. Mais je dirais que oui, ça m'a l'air assez louche.
- Comment l'interprétez-vous ?
- Vous voulez parler de l'attitude de mon patron ? Yvonne a pris une grande inspiration.
- C'est gros. Très gros. Plus gros qu'un double meurtre. ¿ votre tour, Will.
Je me demandais jusqu'o˘ je pouvais aller.
- Avez-vous entendu parler d'empreintes relevées sur le lieu du crime ?
- Non.
- Certaines d'entre elles appartenaient à une femme.
- Continuez.
- Cette femme a été retrouvée morte hier.
- Nom d'un petit bonhomme ! Assassinée ?
- Oui.
- O˘ ça ?
- Une petite ville du Nebraska.
- Son nom ?
Je me suis calé dans le siège.
- Parlez-moi du propriétaire, Owen Enfield.
- Oh, je vois. Donnant-donnant.
- En quelque sorte. Enfield était-il l'une des victimes ?
- Je l'ignore.
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- que savez-vous à son sujet ?
- qu'il a habité là pendant trois mois.
- Seul ?
- D'après les voisins, il a emménagé seul. Mais ces dernières semaines, on a beaucoup vu une femme avec un enfant dans les parages.
Un enfant.