Stephen King.
Volume comprenant La nuit du loup-garou de Stephen King, le scénario de Peur Bleue et un avant propos de l'auteur.
Titres originaux : Silver bullet et Cycle of the werewolf.
Peur bleue : traduit de l'américain par Michel Darroux et Bernadette Emerich.
La nuit du loup-garou : traduit de l'américain par François Lasquin.
Copyright : Stephen King, 1983
Pour la traduction française :
Silver Bullet : copyright …ditions J'ai lu, 1986
Cycle of the Werewolf : copyright : …ditions Albin Michel, 1986.
¿ la mémoire de Davis Grubb et de tous les Illuminés Table des matières :
Avant-propos.
1
1.
2
Notes du chapitre :
7
2.
7
La nuit du loup-garou. 10
Janvier.
11
Février.
13
Mars.
15
Avril. 18
Mai.
20
Juin.
22
Juillet.
25
Note du chapitre :
35
Ao˚t.
35
Septembre.
39
Octobre.
42
Novembre.
46
Décembre.
52
Note de l'auteur.
59
Peur Bleur.
59
Avant-propos.
1.
Peur bleue (Silver Bullet) est certainement le seul film qui ait vu le jour suite à un projet de calendrier. Ce projet, c'est un jeune homme du Michigan, Christopher Zavisa, qui me l'exposa lors de la Convention Mondiale de la Science-Fiction de Providence, Rhode Island, en 1979. Il le fit dans le couloir de mon hôtel, et si j'acceptai de considérer sérieusement sa proposition, c'est que j'étais ivre. Et ivre, je serais tout à fait capable d'envisager d'acheter le pont de Brooklyn pour l'installer sur la pelouse de ma maison dans le Maine.
Mais j'acceptai pour deux autres raisons également.
La première, et la moins importante à mon avis, c'est que l'idée de Zavisa était intéressante. Il pensait que je pourrais concevoir une histoire découpée en douze vignettes mensuelles; chacune de ces vignettes serait accompagnée d'une peinture de Berni Wrightson (1). Je songeai que j'avais vu toutes sortes de calendriers, des calendriers anodins, des calendriers mettant en relief les anniversaires des grands écrivains ou exposant les courbes du corps admirable de Christie Brinkley, des calendriers de rock and roll, des calendriers de recettes, mais un calendrier racontant une histoire ? «a, c'était une idée neuve, en tout cas pour moi. Je me mis à
jouer avec elle, à lui faire danser un petit rock, à étudier s'il y avait moyen d'en tirer quelque chose, et si oui, comment procéder.
La seconde raison, c'est que Zavisa m'avait abordé exactement au moment et à l'endroit qu'il fallait ; psychologiquement parlant, il n'aurait pas pu trouver une situation plus opportune. Avec cinq ou six mille autres personnes partageant le même intérêt que moi pour les histoires macabres et le fantastique, j'assistais donc à la Convention Mondiale à Providence.
Cette rencontre qui a lieu chaque week-end de Halloween constitue depuis une dizaine d'années un événement dans la communauté des écrivains.
Avant celle de Providence, je n'avais assisté qu'à une seule convention et je me sentais à la fois intimidé et coupable. Après tout, je côtoyais des écrivains qui avaient été mes idoles quand j'étais gosse, des écrivains qui m'avaient appris à peu près tout ce que je savais sur le métier, des types comme Robert Bloch, l'auteur de Psychose, Fritz Leiber, l'auteur de Conjure Wife et de Night's Black Agents, Frank Belknap Long, auteur des Chiens de Tindalos (2). Et, bien qu'il ne f˚t plus depuis quarante ans, l'esprit de Howard Phillips Lovecraft planait sur nous ; Lovecraft dont les histoires magiques publiées pendant les années 30 dans Weird Tales avaient transformé
Providence et Central Falls, ainsi que les petites villes du Massachusetts, en un monde enchanté peuplé d'ombres.
Ma gêne était donc parfaitement compréhensible. quant à mon sentiment de culpabilité, je pense qu'on peut l'expliquer facilement, lui aussi. Frank Belknap Long était venu à cette convention depuis New York en bus Greyhound, parce que, à quatre-vingt-deux ans, il n'avait pas les moyens de s'offrir le train et encore moins l'avion. Bob Bloch et Fritz Leiber ont tous deux une situation confortable, ne vous affolez pas, ceci n'est pas une introduction pour La petite marchande d'allumettes ou Nell sur la glace, mais ni eux ni bien d'autres des écrivains que j'idol‚trais (et que pour la plupart je rencontrais pour la première fois) n'avaient joui de toute leur vie de la notoriété dont je jouissais depuis la publication de mon premier roman, Carrie (3). Ce n'est pas que je sois un meilleur écrivain qu'eux ; non, mais je suis né juste au bon moment pour profiter de l'onde de choc de l'engouement des lecteurs pour le supranaturel et les récits de science-fiction qui ont submergé la liste des best-sellers à la fin des années 70. Ils avaient trimé longtemps et honorablement dans la jungle des magazines ; j'arrivais comme une fleur, vingt ans après la chute de Weird Tales, le plus important de tous, et je moissonnais tranquillement leurs généreuses semailles.
J'étais venu prêt à affronter, comme cela s'était produit l'année précédente à la CMSF de Fort Worth, un certain nombre de sarcasmes du genre : "qui est ce jeune freluquet ?", à endurer reniflements et rebuffades à propos de mon roman sur les vampires, de mon roman sur l'hôtel hanté, de celui sur la prescience. Un tel accueil m'e˚t un peu embarrassé, mais soulagé en même temps. Le petit Stevie King fait pénitence, si vous voyez ce que je veux dire. quelqu'un peut-il me chanter un gloria ? Au lieu de quoi, je reçus de ceux que je n'osais appeler mes collègues un traitement aimable et généreux qui ne fit que renforcer mon senti-ment de culpabilité.
Donc, Chris Zavisa apparaît au moment o˘ je suis a) ivre et, b), comme toujours, prêt à faire n'importe quoi de modeste, n'importe quoi prouvant que je suis un type régulier et (roulements de tambours et sonneries de trompettes, s'il vous plaît) PAS SEULEMENT OBS…D… PAR LE FRIC.
J'ai répondu à Chris qu'il devait y avoir moyen d'en tirer quelque chose et j'ai rejoint ma chambre avec dans les oreilles la voix de ma mère me disant sur un ton lugubre : "Si tu étais une fille, Stephen, tu serais sans arrêt enceinte."
Avant de m'endormir, je rêvassai sur la nature cyclique du calendrier et à
midi, le lendemain, une idée avait pris naissance, probablement la seule qui p˚t correspondre au format suggéré par Zavisa. …videmment, il s'agissait du mythe des loups-garous. Donnez-moi douze mois et je vous donnerai douze pleines lunes. Douze occasions pour un loup-garou d'apparaître et de jouer au chat et à la souris avec les habitants de...
disons Tarker's Mills.
Chris s'enthousiasma pour cette idée (encore que, très honnêtement, je doive avouer qu'il était si impatient de "marier" Berni Wrightson et votre serviteur qu'il aurait aimé Godzilla dans le personnage de Stay-Puft Marshmallow (voir S.O.S. Fantômes), j'en suis persuadé). Je lui dis que j'allais m'y mettre, et avant même d'être rentré à la maison, j'avais un plan d'attaque, ou un thème, si vous préférez, qui m'amusait. Appelez-le L'homme-loup de Winesburg-en-Ohio. Je pensai que je pourrais trafiquer les pleines lunes pour les faire coÔncider avec toutes sortes de fêtes. Taby, ma femme, me fit remarquer qu'une année o˘ toutes les pleines lunes tomberaient un jour de fête serait vraiment une drôle d'année. Je lui rappelai qu'un auteur détient un permis d'invention, à quoi elle objecta :
"Ton permis te sera retiré pour excès de vitesse." Sur ce, elle fila préparer à manger pour toute la famille.
Ce qui m'inquiétait beaucoup plus que le problème de la pleine lune revenant uniquement un jour de fête, c'était la mise en pages du calendrier. Même en comptant cinq cents mots par mois, ce qui était beaucoup pour une double page comportant une peinture de Wrightson et la date des jours, j'allais devoir y aller au plus court. L'idée de raconter l'histoire sur le mode "voici Adam, voici Eve, voici Adam et Eve" ne me réjouissait pas, mais je n'entrevoyais pas d'autre solution.
Je m'installai devant ma machine à écrire, déterminé à abattre un mois par jour, de façon à en finir en douze jours. Je vins à bout de Janvier, Février et Mars, puis je reçus des épreuves à corriger et à renvoyer au plus tôt.
Je mis La nuit du loup-garou de côté, et quatre mois durant, je m'occupai de la correction de mes épreuves. De temps à autre, je jetais un coup d'oeil coupable à la mince pile de feuillets qui ramassait la poussière à
côté de la machine à écrire, mais ça n'allait pas plus loin. C'était devenu un repas froid. Personne n'aime les repas-froids, sauf après un long je˚ne.
Chris Zavisa était un parangon de patience, mais il finit par me téléphoner en janvier 1981 pour me demander si ça avançait. Une nouvelle vague de culpabilité me submergea. J'avais promis, et jusque-là, je patinais lamentablement. Je mentis de façon éhontée et déclarai à Chris que ça avançait à toute vitesse. Il en fut tout ragaillardi. C'était parfait, me dit-il, parce que Berni Wrightson avait commencé les premiers dessins.
Environ trois semaines après ce coup de fil, nous partîmes en famille (4) pour Porto Rico afin d'y prendre une quinzaine de jours de vacances, et j'emportai avec moi les trois premiers mois de La nuit, bien déterminé à me comporter en professionnel et à l'achever sur place.
Dans l'avion, je concoctai Avril. Je venais à peine de le terminer quand le signe NO SMOKING s'alluma à bord. Il resta allumé jusqu'à New York o˘ nous revînmes parce qu'un type qui avait eu une attaque cardiaque avait besoin d'oxygène.
Lors de notre seconde tentative entre New York et San Juan, je terminai Mai. Cette fois, nous arriv‚mes sans incident à San Juan, mais le break que j'avais loué chez Avis avait servi pour une sorte de hold-up (avec trois gosses, je loue toujours un break ; un énorme Country Squire, thyroÔdien, si possible), et, tandis que nous attendions, suant dans nos vêtements de touristes dans le bureau d'Avis, j'écrivis Juin.
Mec, c'est vraiment trop fastoche, je me disais, pour peu qu'il y ait un embouteillage entre ici et Palmas del Mar ; je serai venu à bout de l'automne !
Mais il ne se produisit rien de tel, et le manuscrit dormit simplement sur un guéridon du cottage que nous avions loué au bord de la mer, tandis que nous sirotions des pina coladas au soleil, faisions la sieste l'après-midi, et d'une façon générale essayions d'oublier à quoi ressemble le Maine en février. Je tentai aussi avec acharnement d'arrêter de fumer : quand on avait emporté l'infortunée victime de l'attaque cardiaque de l'avion, j'avais bien remarqué, en dehors du masque à oxygène qui recouvrait son visage, le paquet de Marlboro qui dépassait de la poche de sa chemise.
Au début de la seconde semaine de notre séjour, le manuscrit de La nuit poussa un tout petit cri qui me rappela qu'il n'avait pas bougé du guéridon sur lequel je l'avais laissé tomber le jour de notre arrivée.
Lorsque vous l'entendez, vous le reconnaissez, ce cri : toujours. Il ressemble, je pense, à celui d'un enfant bleu que l'on a cru mort au départ. S'il vous plaît, dit ce cri, si ça ne vous dérange pas trop, je voudrais bien essayer de vivre.
Et pour être foncièrement honnête, je vous avouerai que pour moi, La nuit du loup-garou était un enfant mort-né. J'en avais terminé la moitié, c'est exact, et si je ne disparaissais pas dans un incendie, une inondation, un accident d'avion ou à la suite d'une attaque cardiaque, nul doute que j'allais terminer la seconde, et ce, parce que j'avais promis de le faire et que je préférerais rendre du mauvais boulot que de revenir sur ma parole. Mais j'étais bloqué. Les six premiers mois me rappelaient six tractions sur la corde d'une tondeuse à gazon dont le réservoir d'essence est vide. Ce qui me fichait en l'air, c'était le format de la vignette.
J'avais l'impression d'être froissé, plié, agrafé, mutilé. Mais... cela ne m'empêchait pas de l'entendre crier.
Je m'assis à la table de la kitchenette, essuyai le sucre que mes gosses avaient répandu partout en sucrant leurs "Wheaties" au petit déjeuner et me mis à écrire sur ce gamin qui s'appelait Marty ; il était cloué dans un fauteuil roulant, et il bouillait de rage parce que, non content de tuer des gens, le loup-garou avait provoqué la suppression du formidable feu d'artifice du 4 Juillet (5).
Cette partie dépassait largement les cinq cents mots maximum que je m'étais fixés arbitrairement pour chaque vignette, mais je m'en fichais. J'étais excité, presque fiévreux. Et ce truc qui arrive de temps à autre m'arriva alors : soudain je vis au delà de ce que j'étais en train d'écrire tout ce que j'allais écrire, et en deçà, comment j'allais arranger mon récit.
C'est comme quand on t‚tonne dans l'obscurité et que juste au moment o˘ on va abandonner, on trouve l'interrupteur. Je ne vois pas de meilleure comparaison.
Lorsque nous revînmes dans le Maine, j'avais terminé Juillet, Ao˚t et Septembre. L'une des premières choses que je fis en arrivant fut de décrocher le téléphone et d'appeler Chris Zavisa. Je le fis immédiatement, car je préfère me débarrasser des trucs embêtants le plus vite possible, et ça n'allait pas être une partie de plaisir d'annoncer à Zavisa que son calendrier s'était transformé en une espèce de nouvelle à douze volets.
Mais je me trompais autant sur sa réaction que sur l'accueil de la Convention. Au lieu de se mettre en colère ou de tomber dans la déprime, il fut enchanté. A la place d'un calendrier, nous allions faire un petit livre, me dit-il... et ce, sur un ton si enthousiaste que je me demandai si ce n'était pas ce qu'il avait souhaité depuis le début, sans oser me le demander par timidité.
quoi qu'il en soit, deux semaines plus tard, le manuscrit était terminé, et le livre fut publié à tirage réduit en 1983. Cette édition, sortie chez Land' of Enchantment Press de Chris Zavisa, est aujourd'hui épuisée. Et je n'avais pas l'intention de la faire rééditer. J'essaye d'avoir une ligne de conduite pour ma carrière, et, de temps à autre, je tente de m'écarter des grands courants de presse qui vous écrasent sous le poids des chiffres. La nuit faisait partie de ces tentatives. Mais les plans les mieux établis des souris et des hommes, comme l'a observé une fois Robert Burns, partent souvent à vau-l'eau. quoi que cette formule veuille dire.
En l'occurrence, cela signifiait que Dino Di Laurentiis allait faire son apparition.
Notes du chapitre :
(1) Les dessins figurent dans l'album publié par Albin Michel sous le titre : La nuit du loup-garou. (N.d.l'E.)
(2) In Les meilleurs récits de Weird Tales, J'ai lu n∞2556.
(3) …ditions J'ai lu n∞835.
(4) En français dans le texte.
(5) Fête de l'Indépendance.
2.
Bien qu'il ne mesure guère qu'un mètre soixante-cinq, soixante-sept, Dino Di Laurentiis est l'un des plus grands bonshommes que j'aie rencontrés. On dirait que le mot "classe" a été inventé pour lui ; c'est un homme plein de prestance, de charme, de persuasion, de panache. Et il adore les gestes d'éclat.
Après avoir acheté les droits de Dead Zone, Dino vint à Bangor dans son jet Lear pour me proposer d'en écrire le scénario. Mon vieux, quand les lampistes du terminal de l'aéroport ont vu ce Lear se pointer, c'est tout juste s'ils ne se sont pas mis à faire des génuflexions.
J'accueillis Dino et l'emmenai en voiture à la maison. Je ne savais pas quoi lui dire ni comment me comporter. Bien que la qualité de ses films soit extrêmement variable (il y a loin du sublime Two Women au ridicule Amityville n∞3), il est certainement l'un des plus grands producteurs de tous les temps et probablement le plus grand producteur vivant... et il était dans ma voiture.
- Stephen, me dit-il, en allumant une cigarette et en observant Outer Hammond Street sous la neige de février, un paysage vide de tout intérêt, Stephen, voici donc Bangor, Maine... n'est-ce pas ?
- Exact.
- C'est dans le New Hampshire, n'est-ce pas ?
- Exact, dis-je.
C'est tout ce que j'arrivai à penser.
Dino m'enchanta ; il enchanta ma femme ; il enchanta mes gosses. Il nous enchanta tous, en dépit des abcès dentaires qui lui faisaient souffrir le martyre (dès le lendemain, il s'envola pour Rome afin de se faire soigner; l'expression "aujourd'hui ici, demain ailleurs" aussi semble avoir été
inventée pour Dino). J'acceptai d'écrire le scénario et lui accepta de sonder l'agent de Bill Murray que j'aurais aimé voir dans le rôle de Johnny Smith.
Finalement, rien de tout cela ne marcha. Mon scénario fut rejeté en faveur de celui de Jeffery Boam, et ce fut Chris Walken qui obtint le rôle de Johnny Smith. Peu importe ; en fin de compte, ça a donné un sacré bon film.
Au cours des deux années suivantes, Dino m'a acheté pas mal de trucs. Les résultats ont été inégaux, Firestarter ne m'a guère plu, mais dans l'ensemble, c'était vraiment bon. Et tout ce temps-là, je me suis rendu compte que l'on pouvait compter sur lui. C'est un homme d'affaires, mais honnête et généreux.
Je ne lui ai jamais demandé pourquoi il avait pris autant de mes textes, mais peut-être est-ce parce que nous avons pas mal de conceptions identiques : le besoin d'amuser ; le go˚t assez enfantin pour les gros effets ; l'idée que les histoires les plus simples sont s˚rement les meilleures ; une foi sentimentale en la bonté humaine, et la certitude qu'en général, lorsque les dés sont jetés, la couardise devient une denrée plus rare que le courage.
que ces raisons soient les bonnes ou non, à plusieurs occasions il m'a demandé si je n'aurais pas quelque chose à même de lui plaire et chaque fois j'ai cherché, pas seulement parce qu'il paye bien (encore qu'il paye bien), ni parce qu'il produit vraiment les films qu'il a promis de produire, mais parce que j'aime travailler avec lui et que je suis toujours curieux de savoir ce qu'il va faire le coup d'après. Travailler avec Dino, c'est un peu comme s'enfuir de chez soi pour suivre un cirque.
Au tout début de 1984, je repensai à La nuit du loup-garou et lui en envoyai une copie. Je ne m'attendais pas à ce que cela l'intéresse. C'était plutôt un petit geste de courtoisie. Et je ne m'attendais vraiment pas à ce que lui ou qui que ce soit d'autre ait envie d'en tirer un film, surtout après Hurlements, Le loup-garou de Londres et Wolfen, trois films excellents à mon humble avis, mais dont la réussite commerciale avait été
médiocre. Toutefois, Dino en eut envie et une semaine plus tard, l'accord était conclu.
Je croyais que ce que j'aurais à faire se bornerait à signer au bas du contrat, mais ce n'est pas ainsi que ça s'est passé. Aujourd'hui, j'ai écrit trois films pour Dino, il est prévu que je mette en scène le troisième, alors qu'au départ je n'avais nulle intention de faire quoi que ce f˚t de tout cela.
Ce qui m'intéresse beaucoup chez Dino, c'est justement son pouvoir de me décider à agir contre ma volonté. Il avait acheté plusieurs de mes nouvelles de la série Danse macabre à l'éditeur anglo-américain Milton Subotsky et m'avait demandé d'en écrire une troisième qui irait avec deux de celles qu'il possédait déjà. J'avais en tête une histoire intitulée
"L'oeil du chat" : un petit garçon dont le chat est accusé à tort de vouloir le tuer en lui volant son souffle. Je changeai mon fusil d'épaule (Dino voulait Drew Barrymore, qui était en train de tourner Firestarter, dans le rôle de l'enfant) et transformai la nouvelle en un petit script.
Dino revint à Bangor avec son Lear, accompagné cette fois par Martha Schumacher, la directrice de production. Il s'installa dans mon bureau, but du café et... me persuada d'écrire tout le script. Je me demande encore comment il est parvenu à me convaincre ; une forme d'hypnotisme bénin peut-
être. Je commençai par secouer la tête en lui affirmant que c'était absolument impossible, que j'étais débordé, finis par tout accepter et lui promis qu'il aurait un premier projet de scénario dans un peu plus d'un mois.
Environ une semaine après la signature du contrat de La nuit du loup-garou, je me trouvais à New York. Je passai au bureau de Dino, qui a une vue époustouflante sur Central Park, rien que pour lui dire bonjour. Dino me demanda si j'accepterais d'écrire également le script de La nuit. Je lui répondis que c'était impossible, que j'étais débordé, etc.
Peu de temps après, par un pluvieux dimanche après-midi, j'eus la maison pour moi tout seul. Allongé sur le canapé, le Sunday à côté de moi, je jouais avec les chaînes de la télé et tombai par hasard sur Le silence et les ombres, un film que j'avais vu en exclusivité (ou du moins pour ce qui passe pour une exclusivité ici parmi les gros sabots) au Cumberland Theater de Brunswick, Maine, à une époque o˘ je devais avoir onze ans, tout au plus.
Dès le début, je fus captivé par ces vieilles images à gros grains, en noir et blanc, puis transporté. A la fin, je versai une larme, surtout à cause de la voix de la jeune fille narrant le souvenir des événements qui se déroulaient sous mes yeux. J'éteignis le poste et me mis à réfléchir.
qu'est-ce que ça donnerait si on employait cette forme de narration élégiaque et assez sentimentale pour raconter l'histoire de Marty Coslaw et son duel avec le loup-garou ?
L'idée m'excitait, c'était à nouveau le coup de l'interrupteur, mais cette fois, je ne l'avais même pas cherchée. Vingt minutes après la fin du film, j'arpentais toujours la maison en claquant des doigts et en calculant comment procéder. Le lendemain, j'appelai Dino et lui dis que j'étais prêt à essayer, s'il voulait toujours de moi. Il voulait toujours de moi ; j'ai donc écrit le scénario qui suit.
Pour la mise en scène du film, Dino embaucha un jeune Californien aimable et terriblement brillant : Dan Attias. Peur bleue est son premier long métrage. Lui et moi avons travaillé dur sur ce film, chacun apportant sa pierre à l'édifice. Je pense que cela s'est passé comme toujours quand il s'agit de dépenser dix ou douze milliards pour jeter de la poudre aux yeux.
Chacun fit des compromis et nous avons fini bons amis quand même.
J'aime beaucoup ce scénario, et c'est pourquoi j'ai accepté qu'il soit publié ici. Est-ce que le film est bon ? Alors là, mon vieux, je serais bien incapable de répondre. J'écris ceci tout à fait gratuitement et mon point de vue est totalement subjectif. Vous tenez vraiment à connaître ce point de vue ? D'accord. Je pense que c'est soit une réussite totale, soit un four complet. Au delà d'un certain point, il est simplement impossible de porter un jugement (et mon ch‚timent sera sans doute que, dans dix ans, plus personne ne se souviendra de ce film). Lorsqu'on a concocté quatre projets de scénario, sans parler des corrections finales, le film lui-même vous apparaît comme une hallucination pure et simple la première fois qu'on le voit.
En tout cas, il y a deux choses dont je suis certain : celle qui tient le rôle de Jane Coslaw deviendra à coup s˚r une star, et j'aimerais avoir ce fauteuil roulant rapide comme une fusée.
«a suffira pour l'arrière-plan ; le rêve vous attend. Prenez-y du plaisir et, comme toujours, je vous remercie de vous embarquer avec moi.
Stephen KING Bangor, Maine 12 février 1985
La nuit du loup-garou.
Dans les puantes ténèbres de l'étable, il dresse sa tête hirsute. Ses yeux jaunes, hébétés, ont des reflets de braise. "J'ai faim", balbutie-t-il.
(Henry Ellender, The Wolf.)
Avril en a trente et trente septembre
Trente jours en juin et trente en novembre
Et trente et un le reste, fors le second
Douze mois à pluie, à neige, à beaux rayons
Douze fois commère lune se fait gros ballon.
(Ancienne comptine)
Janvier.
quelque part, tout là-haut, la lune brille, ronde et pleine. Mais de Tarkers Mills on ne voit plus rien du ciel obstrué par la neige d'un blizzard de janvier. Des bourrasques furieuses s'engouffrent dans l'avenue centrale déserte; il y a beau temps que les chasse-neige orange de la municipalité ont abandonné la partie.
Arnie Westrum, cheminot aux Chemins de fer du Maine, a été surpris par la tourmente à quinze kilomètres de la ville. La petite draisine à essence dont il use pour aller et venir le long des voies est restée coincée entre deux congères, et il s'est réfugié dans une baraque en planches o˘ les ouvriers du rail entreposent outils et signaux. A présent, il attend une embellie en faisant patience sur patience avec un vieux paquet de cartes graisseuses. Dehors, le hurlement du vent monte soudain dans les aigus.
Arnie lève la tête, alarmé, puis il abaisse à nouveau son regard sur les cartes étalées devant lui. Tout compte fait, ce n'était que le vent...
Mais le vent gratte-t-il aux portes, en gémissant pour qu'on lui ouvre ?
Arnie se dresse, longue silhouette dégingandée vêtue d'une cotte bleue et d'un gros paletot sans manches, une Camel fichée dans la commissure des lèvres, sa face ravinée de campagnard de Nouvelle-Angleterre teintée de douces lueurs orangées par la lampe-tempête accrochée au mur.
Le grattement reprend. «a doit être un chien, se dit Arnie. Oui, ma foi, ça ne sera jamais qu'un chien perdu en quête d'un abri... Néanmoins, il reste indécis. II se dit que ça serait inhumain de laisser cette bête dehors par un froid pareil (non qu'il fasse tellement plus chaud dans la cabane : en dépit du petit radiateur à piles, son haleine forme un nuage blanc en s'échappant de sa bouche) ; et pourtant, il hésite encore. Une pointe de terreur glaciale s'est insinuée dans son coeur. La saison a été mauvaise à
Tarkers Mills ; l'air s'y est alourdi de sinistres présages. Arnie a hérité
le riche sang gallois de son père, et son instinct ne lui dit rien de bon.
Tandis qu'Arnie débat en lui-même de la conduite à tenir vis-à-vis de son visiteur, le gémissement plaintif s'enfle en un grondement de fauve. Avec un choc sourd, quelque chose d'incroyablement pesant entre en collision avec la porte... La chose prend son élan... heurte à nouveau le battant.
Cette fois, la porte est ébranlée. Le haut s'écarte du chambranle, et un petit tourbillon de neige poudreuse tombe à l'intérieur.
Arnie Westrum cherche désespérément autour de lui un objet qui pourrait lui servir à se barricader, mais avant qu'il ait eu le temps d'empoigner la frêle chaise sur laquelle il était assis, la chose rugissante se précipite derechef sur la porte avec une force inouÔe, la faisant éclater.
La porte tient encore un moment, pliée par le milieu et, dans la brèche béante, Arnie voit se profiler le plus énorme loup qu'il ait jamais vu. Le loup cogne comme un sourd sur les planches disjointes qui lui barrent le passage ; son mufle est retroussé par un rictus sauvage, ses yeux jaunes jettent de farouches lueurs...
Et ses rugissements ressemblent affreusement à des paroles humaines.
Pan après pan, grinçant, craquant, les derniers restes du battant cèdent devant cette créature. Encore un instant, et elle sera à l'intérieur.
Dans un angle de la cabane, au milieu d'un amas hétéroclite d'outils, une pioche est appuyée au mur. Arnie se précipite vers elle et s'en empare au moment o˘ le loup achève de se frayer un chemin parmi les planches démantibulées. La bête se ramasse sur elle-même, ses yeux jaunes et luisants rivés sur l'homme aux abois, la langue pendante, ses oreilles couchées formant deux triangles velus sur les côtés de son cr‚ne.
Derrière elle, des rafales de neige s'engouffrent par la brèche béante.
Elle bondit en rugissant, et Arnie Westrum lève sa pioche.
Il ne la lèvera plus.
Dehors, la faible lueur de la lampe-tempête dessine une tremblante dentelle sur la neige à travers la porte déchiquetée.
Le vent pousse la tyrolienne.
Un long hurlement s'élève.
Une chose inhumaine s'est abattue sur Tarkers Mills, invisible comme la pleine lune qui vogue tout en haut du ciel ténébreux. Elle a nom loup-garou, et sa survenue présente n'a pas plus de raison d'être que n'en aurait celle d'une épidémie de cancers, d'un assassin psychotique ou d'une tornade meurtrière. Son temps est venu, simplement, et le sort lui a fait choisir pour thé‚tre cette banale bourgade du Maine o˘ l'événement de la semaine est le repas collectif dont les places vendues à l'encan servent à
financer les oeuvres de la paroisse (on y mange invariablement les traditionnels haricots au four), o˘ les enfants offrent encore des pommes à
leur maîtresse d'école, et dont l'unique hebdomadaire consacre de minutieux comptes rendus à toutes les excursions du club du troisième ‚ge. Son prochain numéro comportera des nouvelles d'une variété moins anodine.
Dehors, la neige recouvre peu à peu les traces de la créature. Le vent crie d'une voix déchirante qui évoque des hurlements de plaisir. Mais d'un plaisir sans ‚me, sans Dieu, sans soleil, jouissance de gel opaque et d'hiver ténébreux.
Le cycle du loup-garou a débuté.
Février.
C'est la nuit de la Saint-Valentin. La lune est pleine, et ses rayons pénètrent à flots par la fenêtre, baignant la chambre d'une lumière froide et bleue. Allongée dans son étroit lit de pucelle, Stella Randolph rêve d'amour.
Ah ! l'amour, l'amour ! songe-t-elle. L'amour, ce serait...
Cette année, Stella Randolph, qui préside aux destinées de la seule mercerie-bonneterie de Tarkers Mills, a reçu vingt cartes. Une de Paul Newman, une de Robert Redford, une de John Travolta... Une, même, d'Ace Frehley, le guitariste du groupe Kiss. Elles sont posées, ouvertes, sur le bureau, à l'autre extrémité de sa chambre, et la lune y accroche de vagues reflets bleu‚tres. Cette année, comme toutes les années précédentes, Stella Randolph s'est expédié ces cartes à elle-même.
L'amour, ce serait un baiser aux premières lueurs de l'aube... ou bien cet ultime baiser, gage d'amour éternel, par lequel se concluent tous les romans de la série Harlequin... L'amour, ce seraient des roses dans le soleil couchant...
Oh bien s˚r, on rit d'elle à Tarkers Mills. Les mioches lui lancent des quolibets sournois et ricanent à la dérobée sur son passage ; parfois même, lorsqu'ils sont à distance respectueuse et que le constable Neary n'est nulle part en vue, ils vont jusqu'à psalmodier : "Bidon-bedon-grosse-dondon !" de leurs petites voix fl˚tées et moqueuses. Pourtant, Stella sait ce qu'est l'amour, elle sait ce qu'est la lune. Son commerce dépérit peu à
peu, et c'est vrai qu'elle a quelques kilos de trop, mais par cette nuit propice aux rêveries, avec la poignante clarté de la lune qui ruisselle des fenêtres ourlées de givre, il lui semble que l'amour est encore possible, l'amour, et celui qui un jour viendra, apportant avec lui une entêtante odeur d'été...
L'amour, ce serait le contact rude d'une joue d'homme, r‚peuse, un peu piquante...
Tout à coup, il y a un léger crissement à la vitre.
Stella se dresse sur les coudes, et le couvre-lit en piqué glisse de son imposante poitrine. Une silhouette sombre, aux contours vagues, mais indéniablement masculins, s'encadre dans la fenêtre, masquant la clarté
lunaire. Je rêve ! se dit Stella. Eh bien, si c'est un rêve, je vais le laisser entrer. Je vais lui ouvrir ma fenêtre, puis je lui ouvrirai mes cuisses... Et qu'on ne vienne pas me dire que c'est obscène : rien n'est plus beau, plus pur, plus parfait ! Ah, l'amour ce serait d'être ouverte toute grande pour le laisser venir en moi !
Elle se lève, persuadée qu'il s'agit d'un rêve, car il y a bel et bien un homme embusqué derrière la vitre et cet homme, elle l'a reconnu sans peine, vu qu'elle le croise pratiquement chaque jour dans la rue. Cet homme, c'est...
(L'amour! L'amour vient ! L'amour est venu !) Mais à l'instant o˘ ses doigts boudinés se posent sur le froid ch‚ssis de la fenêtre à guillotine, Stella s'aperçoit que c'est une bête, et non un homme, qui se tient de l'autre côté : un énorme loup hirsute, les pattes de devant appuyées sur le bord extérieur de la fenêtre, les pattes de derrière enfoncées jusqu'à la croupe dans l'épaisse couche de neige qui s'est amoncelée contre l'un des murs de sa petite maison isolée aux confins de la ville.
C'est la Saint-Valentin et j'aurai de l'amour ! s'obstine Stella Randolph dans son for intérieur. Même en rêve, on peut être victime d'une illusion d'optique. C'est un homme, son homme, celui qu'elle attend depuis si longtemps, et il est d'une diabolique beauté.
(Diabolique, oh oui, l'amour ce serait d'avoir le diable au corps...) Il est enfin venu par cette nuit tout irradiée de lune. Il est venu, il va la prendre, il va la...
Elle soulève brutalement le ch‚ssis, et le souffle glacial qui plaque sur ses cuisses le tissu arachnéen de sa chemise de nuit de nylon bleu p‚le lui dit qu'il ne s'agit pas d'un rêve. Son Prince Charmant n'est plus là, et avec une sensation d'horreur vertigineuse elle comprend que c'est son imagination qui lui a joué un tour. Frissonnante, elle recule d'un pas mal assuré. Le loup bondit, atterrit sur le plancher de la chambre avec une extraordinaire légèreté et s'ébroue, éclaboussant la pénombre d'une poudre de neige impalpable.
L'amour, toujours ! L'amour, ce serait... Ce serait comme... comme un grand cri...
Elle se rappelle soudain Arnie Westrum, qu'on a retrouvé égorgé dans une cabane en bord de voie il y a tout juste un mois. Mais il est trop tard, beaucoup trop tard...
Le loup s'avance vers elle sans se h‚ter. Ses yeux jaunes lancent des lueurs de froide convoitise. Pas à pas, Stella Randolph recule vers son étroit lit de pucelle ; l'arrière de ses genoux dodus heurte la barre métallique du cadre et elle tombe à la renverse sur le couvre-lit en piqué.
Le sillon d'argent de la lune divise en deux, comme une raie bien nette, le pelage épais de la bête.
La brise qui s'insinue par la fenêtre ouverte fait trembler imperceptiblement les cartes de la Saint-Valentin entassées sur le bureau.
L'une d'elles se détache de la pile et tombe en tournoyant paresseusement sur elle-même.
Le loup pose ses deux pattes sur le lit, une de chaque côté du corps étendu de Stella. Elle sent son haleine sur son visage, une haleine br˚lante, mais dont la chaleur n'est pas si déplaisante que ça. Les yeux jaunes du monstre plongent dans les siens.
- Mon chéri... souffle-t-elle en fermant les paupières.
Il s'abat sur elle.
L'amour, ce serait comme une mort.
Mars.
Le dernier blizzard de l'année occasionne de sérieux dég‚ts aux arbres de Tarkers Mills. A la tombée du soir, tandis que la nuit couvre graduellement la campagne d'un opaque manteau de ténèbres, la neige lourde et molle vire en pluie et les gros paquets d'eau congelée ont raison de nombreuses branches mortes qu'on entend éclater dans toute la ville avec des détonations pareilles à des coups de fusil. "La Nature élague ses branches pourries", commente Milt Sturmfuller à l'intention de sa femme qui vient de verser le café. Milt Sturmfuller, directeur de la bibliothèque municipale de Tarkers Mills, est un individu osseux, avec un front étroit et des yeux d'un bleu délavé. Cela fait douze ans à présent qu'il soumet son épouse, une jolie femme silencieuse et stoÔque, à une véritable terreur. Certains habitants de Tarkers Mills (Joan Neary, la femme du constable, est du nombre) soupçonnent l'atroce vérité, mais nul sinon les Sturmfuller eux-mêmes ne la connaît vraiment. Les petites villes comme Tarkers Mills recèlent souvent de ces zones d'ombre dont le secret n'est jamais éventé.
Milt est tellement satisfait de sa remarque qu'il la répète une deuxième fois : "Eh oui, la Nature élague ses branches pourries..." Sur quoi les lumières s'éteignent subitement et Donna Lee Sturmfuller ne peut retenir un cri étouffé accompagné d'un haut-le-corps qui lui vaut de renverser son café.
- Essuie-moi ça, lui ordonne Milt d'une voix coupante. Essuie-moi ça, tu m'entends !
- Oui, mon chéri. Tout de suite.
En t‚tonnant dans le noir à la recherche d'une éponge pour essuyer le café
renversé, Donna Lee se racle le tibia contre un tabouret et pousse un gémissement de douleur. Son mari s'esclaffe bruyamment dans l'obscurité.
Pour lui, il n'est rien de plus désopilant au monde que le spectacle de la souffrance de sa femme, à l'exception peut-être des histoires drôles de Sélection du Reader's Digest. Ah, ces blagues du Reader's Digest, qu'est-ce qu'elles sont tordantes !
Ce soir, la Nature n'a pas élagué que ses branches pourries, mais aussi quelques-uns des c‚bles à haute tension qui courent au long de la rivière.
La neige liquéfiée a recouvert les gros c‚bles d'une chape de glace sans cesse plus épaisse, si bien qu'à la fin ils ont cédé et se sont effondrés sur la route comme des serpents enchevêtrés en se tortillant paresseusement et en crachant des flammèches bleu‚tres.
La ville est tout entière plongée dans les ténèbres.
Comme si cet ultime méfait l'avait finalement rassasié, le blizzard perd de son mordant et s'apaise ensuite peu à peu. La température dégringole ; sur le minuit, le thermomètre est descendu aux alentours de moins six. La neige bourbeuse pétrifiée par le gel forme d'étranges sculptures. Le champ de foin du père Hague, celui que les gens d'ici connaissent sous le nom de
"Pré des quarante arpents", a pris un aspect de faÔence craquelée. Dans les maisons toujours privées de lumière, les chaudières achèvent de s'éteindre avec d'ultimes gargouillements. Les routes sont bien trop glissantes pour que les réparateurs de lignes puissent s'y aventurer.
Une éclaircie se dessine dans le ciel. La pleine lune joue à cache-cache avec les nuages qui s'effilochent. Dans ses reflets intermittents, la neige épaisse qui recouvre la grand-rue a des lueurs d'ossements blanchis.
Un long hurlement s'élève dans la nuit.
Demain, personne ne pourra dire d'o˘ venait ce cri. Il était partout et nulle part tandis que la clarté lunaire soulignait les formes trapues des maisons enténébrées et que le vent de mars se levait en soufflant lugubrement dans sa corne, tel quelque Viking fantôme remonté du fond des
‚ges ; il dérivait avec le vent, soli-taire et sauvage.
Donna Lee Sturmfuller l'entend tandis que sa crapule de mari dort du sommeil du juste à côté d'elle. Debout en caleçon de flanelle à la fenêtre de son appartement de Laurel Street, le constable Neary l'entend aussi, de même qu'Ollie Parker, le veule et grassouillet principal de l'école communale, qui n'est qu'à demi assoupi dans sa propre chambre à coucher, et quelques autres résidents de la localité, parmi lesquels un jeune garçon infirme de naissance.
Si l'on a entendu ce cri, nul n'a vu celui qui le poussait. Et nul ne sait le nom du chemineau que le réparateur de lignes a découvert le lendemain lorsqu'il s'est enfin décidé à prendre le chemin de la rivière pour remplacer les c‚bles endommagés. Le corps du chemineau était recouvert d'une fine cro˚te de gel, sa tête était rejetée en arrière dans un hurlement muet, le devant de son vieux blouson effrangé et le plastron de sa chemise en loques avaient été arrachés à coups de croc. Il était assis dans une flaque de son propre sang qui avait gelé sous lui, et fixait d'un regard vide les c‚bles abattus, les mains encore levées devant son visage dans une attitude de défense, les doigts pris dans une gangue de glace.
Tout autour du cadavre, on voyait des empreintes. Les empreintes d'un loup.
Avril.
A la mi-avril, les bouffées de pluie et de neige qui se succédaient en rafales font place à de franches averses, et Tarkers Mills est le thé‚tre d'un événement bouleversant : les premières pousses vertes jaillissent. La glace a fondu sur la mare o˘ Matty Tellingham mène boire ses vaches ; dans les bois, là-bas derrière, les grandes plaques de neige rétrécissent. A ce qu'on dirait, la vieille et merveilleuse magie va opérer une fois de plus.
Le printemps va s'amener.
En dépit de l'ombre qui pèse sur eux, les citoyens de la ville célèbrent l'événement à leur modeste façon. La vieille mère Hague prépare de pleines fournées de tartes odorantes qu'elle met à refroidir dehors sur la fenêtre.
Le dimanche, à l'église baptiste de la Gr‚ce, le révérend Lester Lowe lit un passage du cantique des cantiques et prononce un prêche sur le thème du Printemps éternel de l'Amour. Dans un registre nettement moins spirituel, Chris Wrightson, le pochard le plus invétéré de la ville, s'offre sa grande biture de printemps et disparaît en titubant dans l'irréelle clarté
d'argent d'une lune d'avril déjà grosse. Billy Robertson, patron du pub, l'unique débit de boissons de Tarkers Mills, o˘ il fait également office de barman, le regarde sortir et murmure à Elise Fournier, sa serveuse :
- Si ce loup attrape quelqu'un cette nuit, ça ne pourra être que Chris.
- Ne me parlez pas de ça, répond Elise en frissonnant.
Elise Fournier a vingt-quatre ans et elle ne manque aucun office de l'église baptiste de la Gr‚ce (elle chante même dans la chorale) car elle est secrètement éprise du révérend Lester Lowe. Néanmoins, elle est bien décidée à quitter Tarkers Mills l'été prochain. Béguin ou pas, cette histoire de loup commence à lui faire peur. Dernièrement, l'idée qu'elle récolterait sans doute de meilleurs pourboires à Portsmouth lui a germé
dans la cervelle. Et à Portsmouth, s'il y a des loups, ce ne sont jamais que des bipèdes porteurs de caban, de chemise en coton bleu ciel et de maillot rayé.
Par ces nuits o˘ la lune grossit pour la quatrième fois de l'année, Tarkers Mills a du mal à trouver le repos... Toutefois, les journées sont plus rieuses. Chaque après-midi, au-dessus des pelouses du jardin municipal, le ciel se peuple d'une nuée de cerfs-volants.
Brady Kincaid a reçu un Vautour pour son onzième anniversaire. Il a tant de plaisir à sentir la ficelle tressauter dans son poing comme une bestiole affolée et à regarder son cerf-volant tracer des boucles dans l'azur au-dessus du kiosque à musique qu'il en a perdu toute notion du temps. Il a oublié qu'il avait promis de rentrer à l'heure pour le dîner. Il n'a pas remarqué que les autres gamins s'en allaient tour à tour en serrant précieusement leur cerf-volant sous leur bras (ils en ont de diverses formes : tétraèdres ou losanges en toile et grands planeurs à ailes d'aluminium). Il ne s'est pas aperçu qu'il était seul.
A la fin, le jour qui décline et les ombres bleues qui s'étendent lui font comprendre qu'il s'est attardé trop longtemps. D'ailleurs, la lune vient de surgir au-dessus des bois qui bordent le jardin public. C'est une pleine lune de printemps, boursouflée, couleur de feu, qui ne rappelle que de loin les disques livides de la saison précédente, mais à cela, Brady ne prend pas garde ; tout ce qu'il voit, c'est qu'il a oublié l'heure, qu'il va s˚rement se faire sonner les cloches par son père... et que la nuit est en train de tomber.
Il a ri en entendant ses copains de l'école débiter des sornettes extravagantes sur le compte de ce loup-garou qui, à les en croire, aurait trucidé Arnie Westrum, Stella Randolph et le chemineau inconnu. Mais à
présent, il n'a plus envie de rire. Dans ce crépuscule d'avril que la lune barbouille de sanglantes traînées de braise, ces fables lui paraissent soudain bien trop crédibles.
Il se met à enrouler à toute allure la ficelle sur son dévidoir, arrachant au ciel qui s'obscurcit son Vautour aux yeux injectés de sang. Brady va beaucoup trop vite, et subitement le vent tombe. Du coup, le cerf-volant pique du nez et disparaît de l'autre côté du kiosque à musique.
Brady se dirige vers l'endroit o˘ il est tombé en enroulant sa ficelle au fur et à mesure et en jetant des coups d'oeil inquiets par-dessus son épaule. Soudain, la ficelle se met à s'agiter et à se tortiller entre ses doigts. Le mouvement est assez semblable à celui qui anime sa canne à pêche lorsqu'il vient de ferrer une grosse pièce dans le ruisseau en amont des Moulins. Il regarde la ficelle en fronçant les sourcils, et le tiraillement s'interrompt.
Un rugissement assourdissant emplit soudain la nuit, et Brady Kincaid se met à crier. Il croit au loup-garou à présent. Oh oui ! Comme il y croit !
Mais il est trop tard et son cri est couvert par ce grondement de fauve qui s'élève en un crescendo terrifiant pour prendre la consistance d'un hurlement de loup.
Le loup se précipite vers Brady. Il court debout sur ses pattes de derrière. La lune teinte son épaisse toison d'une chaude couleur de flamme, ses yeux verts luisent comme deux lumignons et dans sa patte droite (une patte qui a la forme exacte d'une main d'homme, avec de longues griffes à
la place des ongles), il tient le cerf-volant de Brady. Le Vautour agite follement ses ailes.
Brady tourne les talons et détale. Presque aussitôt, deux bras puissants et noueux se referment sur lui ; une odeur de sang et de cannelle envahit ses narines, et le lendemain on retrouve son cadavre décapité adossé au monument aux morts, le ventre ouvert, une main déjà froide crispée sur son cerf-volant.
Le Vautour bat des ailes comme s'il voulait s'envoler tandis que les hommes qui exploraient le parc à la recherche de l'enfant se détournent de cette vision d'horreur, le coeur au bord des lèvres. Le Vautour bat des ailes car une tiède brise de printemps vient de se lever. Il bat des ailes comme s'il savait que ça allait être un jour rêvé pour les cerfs-volants.
Mai.
Durant la nuit qui précède la célébration du Dimanche du Retour à l'église baptiste de la Gr‚ce, le révérend Lester Lowe fait un horrible cauchemar dont il s'éveille en nage et tout tremblant. Son regard fixe et écarquillé
est tourné vers les étroites croisées du presbytère et il discerne la forme de son église, de l'autre côté de la route. Des rayons de lune argentés pénètrent obliquement dans la chambre à travers les carreaux, et l'espace d'un instant, le révérend se figure que ce loup-garou dont les anciens parlent tout bas va se matérialiser devant lui. Ensuite il ferme les yeux et implore Jésus de lui pardonner ce coupable accès de superstition en concluant sa prière muette par le "Loué soit Jésus Notre Seigneur, amen", que sa mère lui a enseigné de toujours proférer d'une voix audible.
Ah, ce cauchemar...
Dans son rêve, il était en train de prononcer son prêche du lendemain. Le Dimanche du Retour, qui jadis durait une semaine entière, et à l'occasion duquel tous les natifs de la ville reviennent passagèrement au bercail, est une tradition séculaire qui s'est perpétuée contre vents et marées dans les contrées rurales de la Nouvelle-Angleterre. Ce jour-là, contrairement aux autres dimanches o˘ l'assistance est des plus clairsemées, l'église baptiste ne comporte pas un banc de libre.
En rêve, Lester Lowe prêchait avec une conviction et une ferveur qui lui font tristement défaut dans la réalité (son débit monocorde n'est sans doute pas pour rien dans la spectaculaire hémorragie de fidèles que sa paroisse a subie ces dix dernières années). Ce dimanche matin, on dirait que la flamme qui anime les prédicateurs fanatiques des églises baptistes du Sud s'est communiquée à lui, et il sent bien que ce prêche-là sera le plus beau de sa vie. Le thème en est : "La Bête est parmi nous." Il le martèle infatigablement, vaguement interloqué par cette voix d'airain qui s'échappe de sa poitrine et par la cadence presque poétique qui résonne dans ses paroles.
- La Bête ! s'exclame-t-il. La Bête est partout ! Satan ne vous l‚che pas d'une semelle ! En tout lieu, vous le rencontrerez ! Samedi soir, au bal de l'école ! En allant acheter des Marlboro et un briquet jetable à
l'épicerie-bazar de Central Avenue ! Debout à la porte du drugstore Brighton, quand vous lécherez un cornet de glace en attendant l'arrivée du car de 16 h 40 pour Bangor ! La Bête sera peut-être assise sur la chaise voisine de la vôtre au prochain concert en plein air de l'orphéon municipal, ou alors vous la trouverez installée au comptoir, occupée à se goinfrer de tartes aux airelles la prochaine fois que vous irez prendre un café au snack-bar de Main Street ! La Bête ! gronde-t-il d'une voix basse et vibrante. (Les regards de ses auditeurs sont rivés sur lui, subjugués.
Il les tient dans le creux de sa main.) Défiez-vous de la Bête car elle vous enjôlera de ses sourires mielleux en contrefaisant l'apparence de votre voisin, mais ô mes frères ! ses dents sont acérées et vous la reconnaîtrez peut-être à son regard fuyant et trouble. A l'heure présente, la Bête est ici, parmi nous, à Tarkers Mills. La Bête va...
Mais il laisse sa phrase en suspens... et toute son éloquence le fuit, car il se passe une chose abominable dans son église inondée de soleil ses paroissiens se transforment ! Avec une horreur sans nom, il comprend que tous les fidèles agglutinés dans son église, et ils sont bien près de trois cents en ce Dimanche du Retour, sont en train de se transformer en loups-garous. Victor Bowle, le chef échevin, ce gros homme aux chairs blêmes et flasques... voilà que sa peau se basane, prend la consistance du cuir, se couvre d'un sombre pelage ! Miss Violet MacKenzie, le professeur de piano... son anguleuse carcasse de vieille fille prend de l'ampleur, son long nez pointu s'aplatit, s'épate en mufle ! Elbert Freeman, l'obèse professeur de sciences naturelles, semble devenir encore plus obèse ; les coutures de son costume bleu luisant d'usure éclatent l'une après l'autre et il en jaillit des tortillons de poils pareils au crin qui s'échappe d'un vieux sofa défoncé ! Ses lèvres épaisses et charnues se retroussent d'une manière obscène, révélant des dents aussi grosses que des touches de piano !
Dans son rêve, le révérend Lowe veut crier : "La Bête !" mais les mots s'arrêtent dans sa gorge et il s'éloigne de la chaire à reculons, épouvanté, en apercevant Cal Blodwin, son diacre, qui se dirige vers lui le long de l'allée centrale, grondant et titubant, le cou grotesquement tordu, une pluie de pièces et de billets s'abattant du plateau de quête qu'il serre encore dans sa main droite. Violet MacKenzie bondit sur lui et ils roulent ensemble sur l'allée, mordant et griffant, avec des jappements stridents qui sont proches de la voix humaine.
D'autres se joignent à la mêlée, et bientôt le tintamarre est aussi assourdissant que celui qui emplit un zoo à l'heure du repas des fauves. Le révérend Lowe se met à vociférer d'une voix aux accents extatiques : "La Bête ! La Bête est là ! La Bête est partout ! Elle est partout ! Partout !
Partout !" Mais cette voix n'est plus la sienne ; elle s'est muée en un grondement inarticulé. Il abaisse son regard, s'aperçoit que les mains qui dépassent des manches du costume noir qu'il ne revêt que pour les grandes occasions se sont transformées en pattes griffues...
Et là-dessus, il se réveille.
Ce n'était qu'un rêve ! songe-t-il en se laissant retomber en arrière sur son oreiller. Dieu merci, ce n'était qu'un rêve...
Mais ce matin-là (le matin du Dimanche dit Retour, qui est aussi le lendemain de la pleine lune), ce n'est pas un rêve qu'il trouve en face de lui en ouvrant le portail de son église, mais un cadavre au ventre béant étalé en travers de la chaire. C'est celui de Clyde Corliss, l'homme de peine qui assure l'entretien de l'église et de la sacristie depuis bien des années. Son balai-brosse est posé contre le mur à quelques pas de là.
Le rêve n'a rien à voir dans tout cela, quelque désir que puisse en avoir le révérend. Sa bouche s'ouvre. II n'émet d'abord qu'une sorte de r‚le étranglé; ensuite, il se met à hurler.
Le printemps est de retour. Cette année, il a amené la Bête dans ses bagages.
Juin.
C'est la nuit la plus brève de l'année. Alfie Knopfler, propriétaire gérant du Chat and Chew, l'unique cafétéria de Tarkers Mills, a retroussé les manches de sa chemise blanche au-dessus de ses avant-bras tatoués et musculeux et il astique énergiquement son long comptoir en Formica. Pour l'heure, l'établissement est rigoureusement vide. Son ménage terminé, Alfie s'octroie une petite pause et laisse son regard errer en direction de la rue. C'est par une nuit d'été odorante en tout point pareille à celle-ci qu'il a jadis perdu son pucelage. Sa partenaire était Arlene McCune, qui a épousé depuis un des jeunes avocats les plus en vue de Bangor. Elle se nomme à présent Arlene Bessey. Elle s'était sacrément démenée cette nuit-là
sur la banquette arrière de la voiture d'Alfie. Et qu'est-ce que ça embaumait, bon Dieu !
La resplendissante clarté de la lune pénètre par l'embrasure de la porte va-et-vient. Alfie se figure que le manque de clients vient de ce que la Bête est censée rôder par les nuits de pleine lune, mais quant à lui, il n'éprouve ni crainte ni inquiétude. Il n'a pas peur parce qu'il fait ses quatre-vingt-quinze kilos, et que ses kilos se composent encore pour la majeure part de muscles solides qu'il a acquis du temps qu'il était dans la Marine. Et il n'est pas inquiet parce qu'il sait bien que les habitués seront tous là demain matin de bonne heure pour déguster leurs oeufs au plat accompagnés de pommes de terre finement r‚pées et frites, le tout arrosé de café noir. Il se dit qu'il va peut-être fermer un peu plus tôt que d'habitude, débrancher le percolateur, tirer le rideau de fer, passer prendre un pack de six bières à la supérette d'à côté et se payer une petite toile au drive-in. Une belle soirée de juin illuminée de lune...
C'est idéal pour regarder un film en sifflant quelques bières et en se remémorant d'anciennes conquêtes, qui toutes eurent pour cadre ce même drive-in.
Alfie esquisse un mouvement en direction du percolateur mais à cet instant précis, la porte s'ouvre. Résigné, il fait volte-face.
- Tiens ! Comment ça va ? s'exclame-t-il, un peu interloqué.
L'homme qui vient d'entrer fait partie de son noyau d'habitués, mais il se pointe rarement passé dix heures du matin.
Le client salue Alfie d'un signe de tête, et ils échangent quelques propos enjoués.
- Café ? propose Alfie tandis que le client pose ses fesses sur la moleskine rouge d'un des tabourets capitonnés qui s'alignent devant le comptoir.
- Oui, volontiers.
Bah, songe Alfie en se dirigeant à nouveau vers son percolateur, j'arriverai toujours à temps pour la seconde partie du programme. …tant donné la mine qu'il a, ça m'étonnerait qu'il s'éternise. Il doit être bien fatigué. Ou alors c'est qu'il couve quelque chose. J'aurai largement le temps de...
Une stupeur incrédule balaye la suite de ses pensées, et il reste bouche bée, complètement ahuri. Comme tout le reste de l'établissement, le percolateur est d'une propreté immaculée et dans son flanc rebondi dont l'acier chromé reflète tout avec l'exactitude d'un miroir, Alfie assiste à
un spectacle aussi incroyable qu'affreux. Son client, cet homme qu'il voit tous les jours, que l'entière population de Tarkers Mills voit tous les jours, subit une hideuse métamorphose. Les traits de son visage changent de forme, ils s'élargissent, épaississent comme sous l'effet de quelque monstrueuse fusion. Sa chemise de toile gonfle, gonfle... Soudain, les coutures de la chemise craquent, et absurdement les images d'un feuilleton télé que son neveu Ray aimait par-dessus tout lorsqu'il était gamin se bousculent dans l'esprit hagard d'Alfie Knopfler. Le feuilleton s'appelait L'incroyable Hulk.
La figure inoffensive et anodine du client prend l'aspect d'un mufle bestial. Ses yeux d'un brun liquide s'éclaircissent, deviennent d'un horrible vert iridescent. Il pousse un cri aigu qui tout à coup se brise, dégringole de plusieurs octaves comme un ascenseur qui choit brutalement dans le vide et se mue en un grondement de fauve caverneux.
La créature, monstre ? loup-garou? quel nom lui donner?, pose une patte t
‚tonnante sur le comptoir et renverse une saupoudreuse à sucre. La patte se referme sur le cylindre de verre épais qui roule sur le Formica lisse en laissant dans son sillage une ligne de poudre blanche et, rugissant toujours, la créature lance le sucrier contre le tableau mural sur lequel de grandes feuilles manuscrites annonçant les spécialités du jour sont fixées par des rectangles de chatterton.
Alfie virevolte brusquement, heurtant le percolateur de la hanche. La lourde machine se décroche de son support et s'écrase au sol avec fracas, aspergeant les chevilles d'Alfie d'un jet de café bouillant. Alfie pousse un cri de douleur. Et de terreur. Car Alfie a peur, à présent. Il a oublié
ses quatre-vingt-quinze kilos et les muscles solides qu'il a acquis dans la Marine, il a oublié son petit neveu Ray, il a oublié la partie de jambes en l'air avec Arlene McCune sur la banquette arrière de sa voiture. Il ne reste plus que la Bête qui gronde de l'autre côté du comptoir, telle une de ces abominables créatures du cinéma d'épouvante qui aurait soudain jailli de l'écran du drive-in.
La Bête bondit sur le comptoir avec une agilité terrifiante. Sa chemise est en lambeaux, et Alfie perçoit le son des clés et des pièces de monnaie qui s'entrechoquent au fond des poches de son pantalon déchiqueté.
La créature se jette sur Alfie. Il veut faire un saut de côté pour l'éviter, mais il bute sur le percolateur et s'étale de tout son long sur le linoléum bordeaux. Un rugissement tonitruant l'assourdit, il sent un flot d'haleine jaune contre sa nuque, puis une terrible douleur rouge au moment o˘ les crocs de la Bête s'enfoncent dans ses deltoÔdes et remontent vers l'épaule avec une force inouÔe. Un grand geyser de sang éclabousse le sol, le comptoir, le gril.
Alfie se relève en chancelant. Le sang s'écoule à gros bouillons de l'énorme brèche de son dos. Il voudrait hurler, mais sa gorge n'émet aucun son. La lumière blanche et étincelante de la pleine lune d'été qui entre à
flots par les fenêtres l'empêche de distinguer quoi que ce soit.
A nouveau, la Bête se jette sur lui.
L'aveuglante clarté de la lune est la dernière vision d'Alfie.
Juillet.
Ils ont supprimé le 4-Juillet !
Les membres de la famille Coslaw se montrent extra-ordinairement peu compatissants quand Marty leur fait part de son indignation. Sans doute ne mesurent-ils pas toute l'étendue de sa peine.
- Ne sois pas bête, lui dit sa mère d'un ton sec.
Elle est souvent brusque avec lui, et lorsqu'elle éprouve le besoin de s'expliquer à elle-même cette brusquerie, elle se dit qu'elle ne va tout de même pas jouer les mères poules avec son fils pour la seule raison qu'il est infirme et qu'il restera cloué dans un fauteuil roulant jusqu'à la fin de ses jours.
- Tu verras, l'an prochain ça n'en sera que meilleur, lui dit son père en lui assenant une claque vigoureuse sur l'épaule. Deux fois meilleur, bon sang de bois ! Tu verras, bonhomme ! Eh, eh !
Herman Coslaw enseigne l'éducation physique à l'école communale de Tarkers Mills et lorsqu'il s'adresse à son fils, il adopte presque toujours un ton artificiellement jovial. En lui-même, Marty a trouvé un nom à ce phénomène : il se dit que son père prend "sa voix de Grand Copain". Herman Coslaw émaille en outre sa conversation de nombreux "eh, eh !". Pour tout dire, son fils le met un peu mal à l'aise. Herman vit dans un univers peuplé de gamins qui s'adonnent à toutes sortes d'exercices violents, font la course, tapent comme des sourds sur des balles de base-ball, nagent des quatre fois cent mètres en crawl, et, du milieu de ce remue-ménage perpétuel qu'il est chargé de chapeauter, il lui arrive de lever les yeux et d'apercevoir Marty qui l'observe, assis dans son fauteuil roulant à
quelque distance de là. Cela met Herman Coslaw mal à l'aise, et quand il est mal à l'aise, il prend sa voix bourrue de "Grand Copain", profère quantité de "eh, eh !" et de "bon sang de bois" et appelle Marty
"bonhomme".
- Ah, ah ! Eh bien comme ça, pour une fois, tu seras privé de quelque chose qui te faisait envie ! s'écrie Katie, la soeur aînée de Marty, quand ce dernier essaye de lui dire combien il rêvait de cette soirée, quelle fête il se faisait à l'avance, comme tous les ans, des bouquets de lumières multicolores qui allaient éclore au ciel au-dessus du parc municipal, des grandes lueurs éblouissantes suivies de déflagrations roulantes dont l'écho va se perdre au loin dans les collines qui enserrent la ville.
Katie a treize ans, trois ans de plus que Marty, et elle est persuadée que si son frère est l'objet de tant d'attentions de la part de tout le monde, c'est pour la seule et unique raison qu'il n'a pas l'usage de ses jambes.
L'annulation du feu d'artifice du 4 Juillet, elle en est ravie.
Même le grand-père Coslaw, qui en temps normal déborde de sollicitude envers Marty, ne s'était pas laissé émouvoir.
- Voyons, mon bedit, berzonne n'a zupprimé le 4 Chuillet ! lui avait-il dit avec son accent slave à couper au couteau.
C'était arrivé le 2 juillet, quarante-huit heures plus tôt. Le vieux père Coslaw prenait le frais sur la véranda, un verre de schnaps à la main, et s'abîmait dans la contemplation de la pelouse qui descend en pente douce vers le petit bois, lorsque Marty avait franchi en vrombissant la porte-fenêtre à bord de son fauteuil électrique.
- Ils ont juste annulé le feu d'artifice, et tu sais bien pourquoi.
Marty savait pourquoi, bien s˚r. C'était à cause du tueur. Les journaux l'avaient baptisé "le Tueur de la pleine lune", et il aurait fallu que Marty soit sourd pour ne pas saisir au vol quelques-unes des folles rumeurs qui s'étaient mises à circuler à l'école, bien avant le début des vacances d'été. D'après les élèves qui les colportaient, le Tueur de la pleine lune n'était pas un être humain, mais une créature surnaturelle, un genre de loup-garou. Marty n'y croyait guère. Les loups-garous, c'est juste bon pour les films d'horreur. Par contre, il lui semblait tout à fait plausible que Tarkers Mills puisse abriter un de ces dingues qui éprouvent une envie de meurtre irrépressible chaque fois que la lune est pleine. En tout cas, c'était pour cela que la municipalité avait décrété son sale couvre-feu pourri qui avait entraîné l'annulation du feu d'artifice.
Au mois de janvier, lorsque Marty restait assis dans son fauteuil roulant, le nez collé aux vitres de la porte-fenêtre à regarder le vent soulever de grands voiles de neige au-dessus du gazon encro˚té de givre, ou qu'il se tenait debout derrière l'imposte de la porte de devant, immobilisé par la lourde gangue d'acier de ses prothèses verrouillées, et observait les autres mioches en train d'escalader le flanc enneigé de la colline de Wright en traînant leur luge derrière eux, la seule idée du 4 Juillet suffisait à le consoler. Il imaginait déjà la tiède nuit d'été, le Coca glacé au creux de sa paume, les roses de feu s'épanouissant sur le ciel d'encre, les grands soleils tournoyants, le drapeau américain formé de chandelles romaines.
Et voilà qu'à présent ils ont annulé le feu d'artifice ! qu'on lui dise tout ce qu'on voudra, Marty ne peut pas s'empêcher d'y voir une manière d'abolition du 4 Juillet lui-même, de son 4 Juillet à lui.
Seul son oncle AI, qui a débarqué à la fin de la matinée pour déguster en famille le repas de saumon cuit et froid accompagné de salade de petits pois frais sans lequel il n'est pas de 4 Juillet digne de ce nom en Nouvelle-Angleterre, a fait preuve envers lui d'une certaine compréhension.
Il a écouté Marty avec attention, debout sur la véranda, le maillot de bain trempé qu'il portait pour tout vêtement gouttant sur les dalles d'ardoise.
C'était juste après le déjeuner, et les autres membres de la famille Coslaw étaient occupés à batifoler dans leur piscine neuve, de l'autre côté de la maison.
Marty a achevé son explication, ensuite il a levé sur son oncle Al un regard plein d'espérance.
- Tu vois ce que je veux dire ? Tu saisis, oncle Al ? Contrairement à ce que prétend Katie, ça n'a rien à voir avec mon infirmité, et ce n'est pas non plus que je place mon patriotisme dans le feu d'artifice, comme pépé se l'imagine. C'est simplement que, quand on a attendu si longtemps quelque chose, on se dit qu'il n'est pas... pas normal que Victor Bowle et tous ces débiles du conseil municipal puissent vous le souffler comme ça sous le nez. Surtout quand ce quelque chose-là est d'une importance vraiment vitale. Tu comprends ?
L'oncle Al médita longtemps sans rien dire sur les questions de Marty.
Celui-ci était au supplice. Pendant que le silence s'éternisait, il entendit le plongeoir qui vibrait bruyamment au-dessus du grand bain de la piscine familiale et la voix joviale de son père qui beuglait : "Il était beau, celui-là, Katie ! Eh, eh ! Rude-ment beau !"
Ensuite, d'une voix très douce, son oncle Al déclara :
- Bien s˚r que je comprends. Et j'ai quelque chose pour toi, je crois. Tu vas peut-être pouvoir t'offrir ton 4 Juillet personnel.
- Mon 4 Juillet personnel ? qu'est-ce que tu entends par là ?
- Viens, Marty, allons à ma voiture, j'ai quelque chose qui... enfin, tu verras, quoi.
Avant que Marty ait eu le temps de lui poser de nouvelles questions, l'oncle Al s'éloigna à grands pas le long de l'allée cimentée qui mène devant la maison.
Marty s'engagea à son tour sur l'étroite bande de ciment et se dirigea vers l'entrée de l'allée carrossable, laissant derrière lui le tintamarre qui s'élevait de la piscine, le claquement des corps frappant l'eau, la vibration sonore du plongeoir, les éclats de rire, et la grosse voix de
"Grand Copain" de son père. Le fauteuil roulant émettait ce bourdonnement bas et monotone auquel Marty est tellement habitué qu'il n'y fait plus guère attention, pas plus qu'au cliquetis métallique de ses prothèses.
Toute sa vie, ces sons ont été la musique de ses mouvements.
La voiture de l'oncle Al était une Mercedes décapotable au profil bas et aérodynamique. Marty n'ignorait pas que ses parents voyaient la Mercedes d'un mauvais oeil. "Ce n'est jamais qu'un engin de mort à vingt-huit mille dollars" : c'est ainsi que sa mère l'avait qualifiée un jour, en soulignant sa déclaration d'un reniflement méprisant. Mais pour sa part, Marty adorait cette voiture. Une fois, son oncle Al l'avait emmené faire une balade le long des petites routes de campagne qui forment un lacis compliqué autour de Tarkers Mills. Ils avaient roulé à fond de train. L'oncle Al était monté
à 110, peut-être même 130. Il avait refusé de répondre quand Marty lui avait demandé à quelle vitesse ils allaient. "Vaut mieux que tu ne le saches pas, sans quoi tu auras la frousse", avait-il dit. Mais Marty n'avait pas eu peur. Il avait tellement ri qu'il en avait encore mal au ventre le lendemain.
Marty vit que l'oncle Al fourrageait dans la boîte à gants de la Mercedes tandis qu'il roulait vers lui. Lorsque le fauteuil roulant s'arrêta à sa hauteur, il posa un petit paquet entouré de cellophane en travers des cuisses atrophiées du garçonnet.
- Et voilà, mon grand, lui dit-il. Joyeux 4 Juillet !
Marty remarqua d'abord que l'étiquette du paquet était couverte d'exotiques caractères chinois. Ensuite il vit ce qu'il contenait, et il éprouva un pincement au coeur. Le paquet en cellophane était plein de pièces d'artifice.
- Ces petits cônes sont des feux de Bengale, expliqua l'oncle Al.
Littéralement abasourdi de bonheur, Marty remua les lèvres pour parler, mais il n'émit aucun son.
- Tu allumes la mèche, tu les poses par terre et ils projettent autant de lumières différentes qu'il y en a dans le souffle d'un dragon. Ces tubes au bout des minces baguettes sont des fusées. Tu les allumes, tu les places dans une bouteille de Coca vide et elles décollent. Les tout petits sont des fontaines argentées. Il y a aussi une paire de chandelles romaines et, bien entendu, un étui de pétards. Mais pour ce qui est des pétards, tu ferais mieux d'attendre jusqu'à demain.
L'oncle Al lança un regard en direction de la piscine.
- Merci ! parvint enfin à articuler Marty. Merci, oncle Al !
- Tout ce que je te demande, c'est de ne dire à personne o˘ tu les as eus.
Motus et bouche cousue, d'accord ?
- D'accord ! D'accord ! bredouilla Marty. Mais tu es s˚r qu'ils ne te manqueront pas, oncle Al ?
- Je sais o˘ m'en procurer d'autres, dit l'oncle Al. Je connais un gars qui en vend à Bridgton. Il fera des affaires jusqu'au soir (1). (L'oncle Al posa une main sur la tête de son neveu.) quand ils seront tous au lit, fais-toi ton petit 4 Juillet à toi. Mais ne te sers pas des pétards, tu ameuterais tout le quartier. Et pour l'amour du ciel, ne va pas t'arracher la main, sans quoi ma chère soeur ne m'adressera plus jamais la parole.
Là-dessus l'oncle Al éclata de rire, s'installa au volant et fit rugir le moteur de la Mercedes. Il porta deux doigts à sa tempe en guise de salut et démarra en trombe avant que Marty ait eu le temps de bredouiller les paroles de remerciement qui se pressaient à ses lèvres. Marty regarda la Mercedes s'éloigner en refrénant à grand-peine une envie de pleurer.
Ensuite, il fourra le paquet en cellophane sous sa chemise et remonta l'allée en vrombissant. Il franchit la porte-fenêtre et se rendit directement dans sa chambre. Il lui tardait déjà qu'il fasse noir et que toute la famille soit endormie.
Ce soir-là, Marty est le premier couché. Sa mère vient lui dire bonne nuit.
Elle l'embrasse sur les deux joues avec sa brusquerie coutumière, en évitant de regarder ses jambes qui dessinent sous le drap la forme de deux frêles baguettes.
- Tout va bien, Marty ? demande-t-elle.
- Oui, m'man.
Sa mère hésite, comme si elle allait dire quelque chose, mais en fin de compte, elle se borne à hocher légèrement la tête avant de se retirer.
Katie entre dans la chambre à son tour. Elle n'embrasse pas Marty. Elle approche simplement sa tête de son visage, si bien que Marty peut sentir l'odeur de chlore dont ses cheveux sont imprégnés tandis qu'elle lui murmure à l'oreille :
- Tu vois, Marty, tu ne peux pas toujours avoir ce que tu veux rien que parce que tu es infirme !
- J'en ai peut-être eu plus que tu ne crois, dit Marty à mi-voix, et Katie le dévisage un moment avec de petits yeux soupçonneux avant de s'en aller.
Le père de Marty vient en dernier et il s'assied au bord du lit.
- Alors, bonhomme, tout va comme tu veux ? lui demande-t-il de sa voix bourrue de "Grand Copain". Tu t'es couché tôt, dis donc. Rudement tôt.
- C'est juste que je suis un peu fatigué, papa.
- Ah bon. (Il tapote une des cuisses atrophiées de Marty de sa grosse main, grimace instinctivement et se relève en toute h‚te.) Navré pour le feu d'artifice, mais l'an prochain tu m'en diras des nouvelles ! Eh, eh ! Youp-la-boum !
Marty sourit dans son for intérieur.
Après quoi il se met à attendre que le reste de la maisonnée se décide à
aller au lit. «a n'en finit pas de durer. La télé jacasse sans trêve dans la salle de séjour, et les éclats de rire préenregistrés sont fréquemment augmentés des pépiements ravis de Katie. Dans les vécés attenants à sa chambre, le grand-père Coslaw actionne la chasse d'eau avec un bruit de cataracte. La mère de Marty est pendue au téléphone. Elle souhaite à son interlocuteur un joyeux 4 Juillet. Oui, dit-elle, c'est bien triste que le feu d'artifice n'ait pas pu avoir lieu ; mais vu les circonstances, elle voit mal comment il aurait pu en aller autrement. Oui, Marty a été tout désappointé, évidemment. A un moment, vers la fin de la conversation, Mrs Coslaw s'esclaffe et il n'y a pas le moindre soupçon de brusquerie dans son rire. Elle ne rit pour ainsi dire jamais en présence de Marty.
A intervalles réguliers, tandis que les aiguilles de son réveil se traînent languissamment de 7 h 30 à 8, puis 9 heures, Marty glisse une main sous son oreiller pour s'assurer que le paquet en cellophane est toujours là. Sur le coup de 9 h 30, alors qu'une lune déjà haute s'encadre dans le panneau supérieur de la fenêtre et baigne la chambre de Marty de sa lumière argentée, la maison commence enfin à s'apaiser peu à peu.
La télé se tait brusquement et Katie se résigne à aller au lit en protestant que tous ses copains ont le droit de veiller tard pendant l'été.
Après son départ, les parents de Marty restent encore un moment dans le salon. Marty ne perçoit de leur conversation qu'une suite de murmures étouffés. Après cela...
... Après cela, il s'est peut-être bien assoupi, car lors-qu'il palpe à
nouveau son fabuleux paquet de feux d'artifice, il s'aperçoit que la maison est plongée dans un complet silence et que l'éclat de la lune est désormais assez intense pour que les objets projettent des ombres. Il sort le précieux paquet de sa cachette, ainsi que la pochette d'allumettes qu'il a chipée durant l'après-midi. Il rentre les pans de sa veste de pyjama dans son pantalon, fourre le paquet et la pochette à l'intérieur de la veste, et entreprend de s'extirper de son lit.
C'est une opération complexe, mais qui n'a rien de douloureux, contrairement à ce que la plupart des gens semblent croire. Ses jambes, rigoureusement insensibles, ne peuvent le faire souffrir en aucune façon.
Il s'accroche d'une main à la barre supérieure du lit, se hisse lentement sur son séant et fait passer une jambe, puis l'autre, au-dessus du sol. De son autre main, il saisit la rampe d'aluminium scellée au mur qui part de son lit et fait tout le tour de la chambre. Un jour, il avait essayé de soulever ses jambes à deux mains et il était tombé cul par-dessus tête sur le plancher. Le fracas de sa chute avait fait accourir toute la maisonnée.
"Sale petit frimeur !" lui avait soufflé sa soeur avec férocité après qu'on l'eut fait asseoir dans son fauteuil, un peu sonné mais secoué par un fou rire irrépressible en dépit de son front contusionné et de sa lèvre fendue.
"Tu veux te tuer, hein ? C'est ça que tu veux, dis ?" avait ajouté Katie, sur quoi elle avait fondu en larmes et s'était ruée hors de la chambre.
Une fois assis au bord du lit, il s'essuie les mains sur le devant de sa veste de pyjama afin qu'elles soient bien sèches et ne risquent pas de glisser. Puis il se hisse jusqu'à son fauteuil en faisant passer successivement une main, puis l'autre le long de la rampe. Ses jambes, aussi inutiles que celles d'une poupée de son, traînent derrière lui sur le plancher. L'éclat de la lune est tel que son ombre se découpe sous lui avec des contours absolument nets.
D'un mouvement s˚r et léger, Marty se propulse sur le siège de son fauteuil roulant, qui est en position d'arrêt. Il s'accorde quelques instants de repos et reprend sa respiration en écoutant le grand silence de la maison.
Ne te sers pas des pétards, tu ameuterais tout le quartier, lui a dit l'oncle Al, et en écoutant ce silence, Marty comprend qu'il avait raison.
Il va s'offrir son petit 4 Juillet en douce et à l'insu de tout le monde.
Demain, en apercevant les restes calcinés des feux de Bengale et des fontaines argentées sur les dalles de la véranda, ils sauront tout, mais à
ce moment-là, ça n'aura plus d'importance. Ils projettent autant de lumières différentes qu'il y en a dans le souffle d'un dragon, a dit l'oncle Al. Mais Marty se figure qu'aucune loi n'interdit à un dragon de cracher des flammes, pourvu qu'il le fasse discrètement.
Il desserre le frein à main qui bloque les roues de son fauteuil et enclenche la commande de marche. Le voyant qui indique que sa batterie est chargée troue la pénombre de son petit oeil d'ambre. Marty enfonce la touche RIGHT TURN, et le fauteuil oblique docilement vers la droite. Une fois qu'il fait face à la porte de la véranda, il enfonce la touche FORWARD
et le fauteuil s'ébranle en bourdonnant tout bas.
Marty tire le verrou de la porte-fenêtre, enfonce à nouveau la touche FORWARD et sort sur la véranda.
Arrivé dehors, il défait l'emballage de son précieux paquet de feux d'artifice, puis il reste un moment immobile, captivé par la nuit d'été, la stridulation assourdie des grillons, la brise parfumée qui agite imperceptiblement les frondaisons à la lisière des bois, la lune presque irréelle qui nimbe tout de sa clarté radieuse.
Marty n'en peut plus d'attendre. Il sort un serpenteau du paquet, en allume la mèche et le regarde, pétrifié, béat, tandis qu'il jette autour de lui une profusion d'étincelles vertes et bleues, puis grossit magiquement et crache des flammes par la queue en déroulant ses anneaux.
Le 4Juillet ! se dit Marty, les yeux pleins de lumière. Mon 4 Juillet à
moi ! Joyeux 4 Juillet, Marty !
La flamme vive du serpenteau décline, vacille, puis s'éteint. Marty allume un de ses feux de Bengale en forme de pyramide. Il produit une phosphorescence qui est du même jaune criard que le tee-shirt fétiche que Mr Coslaw revêt toujours pour aller jouer au golf. Avant qu'il se soit éteint, Marty en allume un second, et celui-ci exhale une flamme d'un pourpre délicat semblable à celui des roses que Mrs Coslaw a plantées au pied de la clôture de pieux qui entoure la piscine. A présent, la nuit s'est emplie d'une délicieuse odeur de poudre qui s'évanouira peu à peu dans la brise.
D'un geste machinal, Marty tire ensuite de son paquet l'étui plat qui contient un chapelet de cinq pétards. Ce n'est qu'après l'avoir ouvert qu'il se rend compte qu'il était à deux doigts de commettre l'irréparable.
Si jamais il avait été jusqu'à la mise à feu, le crépitement de mitraillette de ces sacrés pétards aurait réveillé tout le voisinage et provoqué un charivari de tous les diables. Sans parler d'un certain garçon de dix ans du nom de Marty Coslaw qui aurait été en disgr‚ce au moins jusqu'à NoÎl.
Marty repousse les pétards. Il plonge une main dans le paquet avec jubilation et en ramène un feu de Bengale de très gros calibre, qui serait s˚rement apte à concourir pour le titre mondial de champion des Feux de Bengale, catégorie poids lourd. Il est presque aussi gros que le poing de Marty, lequel procède à sa mise à feu avec un mélange de délectation et d'effroi.
Une lueur de fournaise, éclatante et rouge, illumine la nuit ; c'est dans sa lumière mouvante et brasillante que Marty discerne un mouvement dans les fourrés qui bordent la lisière des bois, en contrebas de la véranda.
Ensuite, une sorte de toussotement, ou de feulement, étouffé se fait entendre, et la Bête surgit.
Un moment, elle reste debout à l'orée du gazon, le mufle dressé, comme pour humer l'air. Puis elle entreprend de gravir d'un pas lourd et lent la pente légère qui conduit à la véranda sur laquelle Marty est assis, les yeux écarquillés, le dos rencogné contre le dossier en grosse toile de son fauteuil roulant. La Bête a le buste penché en avant, mais hormis cela, elle marche incontestablement debout sur ses pattes de derrière, à la façon d'un bipède, à la façon d'un être humain. Les lueurs rougeoyantes du feu de Bengale font danser des flammes démoniaques dans ses yeux verts.
Elle progresse sans h‚te, fronçant et défronçant rythmiquement ses larges narines. Elle a flairé une proie, et son odorat lui annonce sans doute qu'il s'agit d'une proie sans défense. Son odeur parvient à Marty : une
‚cre senteur de fauve, de pelage humide de suint. Elle émet un grondement et retrousse ses babines charnues, couleur de foie cru, découvrant une double rangée de larges crocs effilés. Sa toison est teintée d'un p‚le rouge aux reflets d'argent.
Au moment o˘ la Bête parvient à la hauteur de Marty, et o˘ ses pattes griffues si semblables à des mains humaines se tendent vers sa gorge, le garçonnet se rappelle soudain son étui de pétards. Sans même y réfléchir, il gratte une allumette et l'approche de la mèche collective. Elle se consume en un éclair, formant une fine ligne de feu qui roussit le duvet léger du dos de sa main. Désemparé, le loup-garou fait un pas en arrière en émettant un grognement interrogateur (le grognement, tout comme ses pattes, a quelque chose de très humain), et Marty lui lance le chapelet de pétards à la figure.
Ils explosent en une bruyante pétarade, avec d'aveuglantes fulgurations. La Bête pousse un horrible rugissement de rage et de souffrance et elle recule maladroitement en battant frénétiquement l'air de ses pattes pour essayer de se protéger de cette pluie d'étincelles et de minuscules brandons qui lui pénètrent dans les chairs. quatre pétards explosent d'un coup avec un formidable bruit de tonnerre à quelques centimètres de son mufle, et Marty voit un de ses yeux verts luminescents s'éteindre comme une flamme de chandelle. A présent, la créature pousse des hurlements de douleur. Elle se laboure la face de ses griffes en meuglant pitoyablement et à l'instant o˘
les premières lumières paraissent aux fenêtres de la maison des Coslaw, elle tourne les talons, dévale la pente de la pelouse en bondissant et disparaît dans les bois, ne laissant derrière elle qu'une piquante odeur de poil br˚lé. Des exclamations et des cris affolés fusent de la maison.
- Mais qu'est-ce qui se passe ? crie la voix de Mrs Coslaw, avec des accents dont toute brusquerie est décidément absente.
- qui est-ce qui fait ce raffut, bon Dieu ? vocifère Mr Coslaw d'une voix qui n'a pas grand-chose à voir avec sa voix de "Grand Copain".
- MARTY ? fait Katie d'une voix tremblante, dans laquelle il n'y a pas la plus petite ombre de méchanceté. Marty, tu n'as rien ?
Le grand-père Coslaw a dormi comme un bienheureux tout au long de ce concert de détonations et de cris.
Marty se laisse retomber contre le dossier de son fauteuil tandis que la lueur rouge du feu de Bengale géant décline peu à peu. A présent, elle a pris la teinte p‚le et délicate d'une aurore qui point à peine au ciel.
Le garçonnet est bien trop secoué pour pouvoir pleurer. Toutefois, le choc qu'il éprouve n'est pas entièrement funeste. Demain, ses parents l'expédieront à Stowe, dans le Vermont, chez son oncle Jim et sa tante Ida, o˘ il demeurera jusqu'à la fin des vacances d'été (les policiers chargés de l'enquête leur donneront raison d'agir ainsi, car pour eux, l'hypothèse que le Tueur de la pleine lune essaye à nouveau d'attenter à la vie de Marty afin de le faire taire ne saurait être exclue). N'empêche qu'il éprouve aussi une profonde exultation, et que l'exultation l'emporte en lui sur l'horreur. Il a aperçu la face abominable de la Bête et il est encore vivant. Et il y a aussi cette joie simplette, enfantine et secrète qui lui gonfle le coeur, une joie dont il ne pourra jamais faire part à personne, pas même à son oncle Al, le seul être qui serait susceptible de la comprendre. La joie d'avoir eu droit malgré tout à ce feu d'artifice dont il rêvait tant.
Et tandis que ses parents se livraient à d'interminables ruminations en se posant mille questions sur les dég‚ts que cette affreuse mésaventure avait pu occasionner dans les tréfonds de son inconscient, Marty Coslaw acquit l'intime conviction qu'il avait vécu là le plus beau 4 Juillet de sa vie.
Note du chapitre :
(1) Contrairement à celui des armes à feu, le commerce des pièces d'artifice est rigoureusement prohibé dans la plupart des …tats américains, et elles se vendent sous le manteau.
Ao˚t.
- S˚r que je pense que c'est un loup-garou! déclare le constable Neary.
Il a parlé trop fort, comme par hasard, mais le hasard fait parfois bien les choses, et toutes les conversations s'arrêtent brusquement dans le salon de coiffure Stan's. Le mois d'ao˚t le plus torride qu'on ait connu à
Tarkers Mills depuis bien des années vient d'entrer dans sa troisième semaine. Ce soir, le cycle de la lunaison touche à son terme et toute la ville retient son souffle.
Le constable Neary, qui trône dans le fauteuil central, celui o˘ Stan Pelsky officie en personne, parcourt son auditoire des yeux avant de renouer le fil de son discours. Il parle avec importance, du ton docte et sentencieux d'un homme qui a poussé l'instruction jusqu'au brevet de fin d'études secondaires, même s'il le doit plus à la carrure imposante qui lui a permis de réaliser un nombre respectable de touchés au sol pour le compte de l'équipe de football du lycée qu'à ses performances scolaires proprement dites (il restait généralement cantonné dans les "D", avec quelques "C" deci, de-là).
- Y a des gars qui sont comme deux personnes en une, si vous voulez, explique-t-il. Leur personnalité est double, voyez. Y a un nom pour ça, d'ailleurs. «a s'appelle de la schizophrénie.
Il marque un arrêt pour savourer le silence respectueux que ce vocable ronflant ne peut manquer de susciter, ensuite il continue :
- Eh bien à mon avis, c'est à un de ces putains de schizophrènes qu'on a affaire. quand la lune est pleine, il s'en va égorger quelqu'un, mais je ne crois pas qu'il soit conscient de ce qu'il fait. Il pourrait être le premier Tartempion venu. Il est peut-être caissier à la banque d'à côté, ou pompiste dans une des stations-service de la voie d'accès à l'autoroute.
Peut-être même qu'il est ici, parmi nous, en ce moment. Si vous me demandez s'il s'agit d'un monstre dans le sens qu'il dissimule une bestialité
foncière sous un aspect parfaitement normal, là, d'accord, ça ne fait pas un pli. Par contre, vous n'irez pas me faire croire qu'il peut s'agir d'un gus à qui il pousse des poils et qui se met à hurler à la lune. Non. Ce genre de conneries, c'est bon pour les mômes.
- Et le petit Coslaw, Neary, qu'est-ce que vous en dites, alors ? interroge Stan tout en continuant de s'activer sur le bas de la nuque du constable.
Ses longs ciseaux effilés virevoltent en cliquetant autour des épais bourrelets de graisse.
- Justement, ça illustre bien ce que je viens de vous dire, rétorque Neary avec un soupçon d'irritation dans la voix. Ce genre de conneries, c'est bon pour les mômes.
A vrai dire, Neary est bel et bien irrité, et même hors de lui, au sujet de ce qui s'est passé avec Marty Coslaw. Ce gamin-là aurait été le premier témoin oculaire susceptible de lui décrire le détraqué qui a occis une demi-douzaine de citoyens de sa ville, parmi lesquels son vieil ami Alfie Knopfler. Vous croyez peut-être qu'on lui aurait permis de poser quelques questions au mouflet ? Eh bien non, figurez-vous. On n'a même pas eu l'obligeance de lui dire o˘ il se trouvait. Il a d˚ se contenter de la déposition écrite dont les policiers d'…tat ont eu la bonté de lui fournir un double, et encore a-t-il d˚ se livrer à des salamalecs avant qu'ils y consentent. C'est tout juste s'il ne lui a pas fallu se mettre à genoux.
Tout ça parce qu'il n'est qu'un simple flic de campagne que ces enfoirés de la police d'…tat considèrent comme une espèce de demeuré, même pas fichu de lacer ses propres souliers, sous prétexte qu'il n'arbore pas comme eux un de ces chapeaux de scout à la noix. Et quant à cette déposition, il aurait aussi bien pu se torcher le derrière avec. Le petit Coslaw soutenait avoir vu une "bête" de sept pieds de haut, nue, au corps entièrement couvert d'un pelage de couleur sombre. Elle avait d'énormes crocs, des yeux verts iridescents, et répandait à peu près l'odeur d'un plein baquet de merde de puma. Elle avait de longues griffes, mais ses pattes ressemblaient à des mains humaines. Il lui avait semblé aussi qu'elle était pourvue d'un appendice caudal. D'une queue, bordel ! Et puis quoi encore ?
Kenny Franklin, qui est assis sur une des chaises alignées le long du mur, y va de son grain de sel.
- Peut-être bien qu'il porte un déguisement, votre gars, suggère-t-il.
Peut-être qu'il a un masque, quoi.
- «a, j'y crois pas du tout alors ! rétorque Neary avec une conviction farouche. (Il souligne sa déclaration d'un hochement de tête vigoureux, et Stan ne doit qu'à un prompt réflexe de ne pas planter ses ciseaux dans l'épaisse protubérance charnue qu'il s'échinait à contourner.) Oh non ! Je n'y crois pas, reprend Neary. Ce gosse a entendu les histoires de loup-garou qui circulaient dans son école juste avant les vacances, il l'a d'ailleurs reconnu, et comme il n'a rien de mieux à faire que de rester toute la journée dans son fauteuil à remuer des bêtises dans sa tête...
C'est psychologique, ce truc, vous comprenez ? Bon sang, Kenny, même si c'était toi qui étais sorti des fourrés sous la pleine lune, il t'aurait pris pour un loup !
Kenny éclate d'un rire un peu forcé.
- Non, conclut Neary, lugubre, le témoignage du petit Coslaw ne vaut pas un clou.
Lorsqu'il a parcouru la déposition de Marty Coslaw (qui a été recueillie à
Stowe, chez son oncle Jim), le constable Neary éprouvait tant de rancoeur et de dépit qu'il en a sauté les lignes suivantes : quatre pétards ont explosé d'un coup sur le côté de son visage (si on peut appeler ça un visage), et je crois bien que l'explosion lui a crevé l'oeil gauche.
Si le constable Neary avait un tant soit peu ruminé là-dessus (et bien entendu ce n'est pas le cas), il n'aurait fait que se gausser de plus belle de ce tissu de calembredaines. Car en ce mois d'ao˚t caniculaire de 1984, Tarkers Mills n'abrite qu'un seul individu porteur d'un bandeau à l'oeil gauche, et c'est bien le dernier que l'on pourrait soupçonner d'être le Tueur de la pleine lune. Les soupçons de Neary se porteraient plus vite sur sa pauvre vieille maman que sur cet homme-là.
- Il n'y a qu'un moyen de tirer cette affaire au clair, affirme le constable Neary en pointant un index résolu en direction des quatre hommes qui ont pris place sur les chaises alignées le long du mur pour attendre leur coupe de cheveux du samedi, c'est un boulot de police consciencieux.
Et ce boulot, c'est moi qui vais le faire. Les guignols de la police d'…tat feront moins les farauds quand j'aurai alpagué l'assassin. (Son visage prend une expression rêveuse.) «a pourrait être le premier Tartempion venu, répète-t-il. Un caissier de banque... Un pompiste... Le gars avec qui vous venez de trinquer au bar d'en face. Mais avec un boulot de police consciencieux, l'affaire sera vite, réglée. «a, je vous en fiche mon billet.
Par malheur, le boulot de police consciencieux du constable Lander Neary est brutalement interrompu le soir même. Il vient de ranger son tout-terrain Dodge à l'intersection de deux routes de campagne dans la périphérie ouest de Tarkers Mills lorsqu'un bras velu et argenté de lune s'introduit par la vitre ouverte du camion. En même temps qu'un rauquement de fauve, Neary perçoit une odeur épouvantable de bête féroce, pareille à
ces ‚cres effluves qui flottent dans les ménageries aux abords de la cage des lions.
Une violente torsion lui tire la tête vers la gauche, et son regard effaré
se pose sur un unique oeil vert. Ensuite il aperçoit le mufle velu, les babines humides et noires. Et quand les babines se rétractent, il voit aussi les crocs. D'un geste presque espiègle, la Bête détend une patte et lui arrache la joue, découvrant tout le côté droit de sa m‚choire. De grands torrents de sang jaillissent de la joue ouverte. Neary sent le liquide tiède qui s'insinue sous le col de sa chemise. Il se met à hurler ; le cri s'échappe à la fois de sa bouche et de sa joue. Au-dessus des épaules ondoyantes de la Bête, il voit une lune ronde d'o˘ tombent des rayons d'une blancheur éclatante.
Neary a oublié son fusil à pompe et le colt 45 qu'il porte à la ceinture.
Il a oublié que c'était psychologique, ce truc. Il a oublié le boulot de police consciencieux. Il a l'esprit obnubilé par ce que Kenny Franklin lui a dit ce matin chez le coiffeur : Peut-être bien qu'il porte un déguisement, votre gars. Peut-être qu'il a un masque, quoi.
Si bien qu'au moment même o˘ le loup-garou approche sa patte de la gorge de Neary, celui-ci avance les deux mains vers sa face velue, saisit deux solides poignées de poils drus et rêches et se met à tirer dessus dans l'espoir insensé que le masque va céder, qu'il va entendre un claquement d'élastique suivi d'un bruit mouillé de latex arraché et qu'il verra le visage du tueur.
Mais rien ne se produit, sauf que la Bête pousse un rugissement de rage et de douleur et lui tranche la gorge d'un revers de la main. (Neary a juste le temps de voir qu'il s'agit bien d'une main, malgré les longues griffes qui la déforment hideusement. Une main ! Le petit Coslaw ne s'est donc pas trompé !) Un geyser de sang éclabousse le pare-brise et le tableau de bord, et des gouttes écarlates colorent le liquide ambré de la bouteille de bière Busch que le constable Neary avait calée entre ses cuisses.
De son autre main, le loup-garou empoigne les cheveux fraîchement coupés de Neary, et lui extirpe le haut du corps hors de la cabine du Dodge tout-terrain. Après avoir émis un bref hurlement de triomphe, la Bête enfouit son museau dans la gorge béante et assouvit sa faim tandis que la bière s'écoule en gargouillant de la bouteille renversée et répand une écume ros
‚tre sur le plancher du camion.
C'est beau, la psychologie.
C'est beau, la conscience professionnelle.
Septembre.
Tandis que les journées s'étirent une à une et que la nuit de la pleine lune se rapproche inéluctablement, la population apeurée de Tarkers Mills soupire en vain après une trêve que la canicule ne paraît pas décidée à lui accorder. Ailleurs dans le vaste monde, les éliminatoires de base-ball battent leur plein, la saison de football vient de s'ouvrir par une série de rencontres amicales et le 21 septembre, un speaker de télé hilare informe le bon peuple du Maine que les Rocheuses canadiennes ont reçu vingt centimètres de neige au cours des dernières vingt-quatre heures. Mais dans ce petit coin de l'univers, l'été s'accroche avec obstination. Dans la journée, le thermomètre ne descend guère au-dessous de 22 degrés. Les gamins ont repris le chemin de l'école depuis déjà trois semaines, mais le coeur n'y est pas. Ils somnolent dans la torpeur moite de salles de classe o˘ l'on croirait que les horloges ont été réglées pour ne marquer qu'une minute à chaque fois qu'il s'écoule une heure en temps réel. De violentes querelles rompent à tout bout de champ l'harmonie des ménages. A la station-service Gulf, sur la voie d'accès à l'autoroute, un touriste immatriculé dans le New Jersey fait une remarque désobligeante au sujet du prix de l'essence, et Pucky O'Neil lui balance le bec de son tuyau en travers de la figure. Le va-de-la-gueule sera bon pour quatre points de suture, et il repart en marmonnant des phrases menaçantes o˘ il est question de poursuites et de dommages et intérêts.
Ce soir-là, au pub, Pucky O'Neil a une mine franchement hargneuse.
- Je ne vois pas pourquoi il r‚lait tant que ça, maugrée-t-il. Je l'ai cogné qu'avec la moitié de ma force, tu vois ? Si j'y avais été de toute ma force, j'y aurais fait sauter les dents, à ce con-là. Tu vois ?
- Mais oui, mais oui, fait Billy Robertson, qui sent bien que Pucky serait capable de le frapper en y allant de toute sa force s'il se mêlait de le contredire. Tu veux une autre bière, Puck ?
- «a, foutre oui, répond Pucky.
Milt Sturmfuller expédie sa femme à l'hôpital à cause d'un résidu d'oeuf que le lave-vaisselle n'a pas su faire disparaître. Dès qu'il aperçoit le fragment de matière jaun‚tre qui dépare le fond de l'assiette dans laquelle elle s'apprêtait à lui servir son déjeuner, il lui balance un coup de poing. Et contrairement à Pucky O'Neil, il y va de toute sa force.
- Salope ! Souillon ! crache-t-il, debout au-dessus de la forme prostrée de Donna Lee qui s'est étalée sur le carrelage de la cuisine, le nez brisé, le cr‚ne ouvert. Chez ma mère, les assiettes étaient toujours propres, et pourtant elle n'avait pas de machine, elle. Mais qu'est-ce que t'as dans la peau, dis ?
Plus tard, Milt annoncera à l'interne de garde au service des urgences de l'hôpital général de Portland que sa femme a fait une chute dans l'escalier et Donna Lee, que douze années de terreur conjugale ouverte ont réduite à
un état de soumission abjecte, ne le démentira pas.
Le soir de la pleine lune, sur le coup de 7 heures, un petit vent frisquet se lève, la première bise de cet été interminable, qui amène du nord un essaim de gros nuages noirs. Un moment la lune joue à cache-cache avec les nuages qu'elle souligne d'un tremblant liséré d'argent, disparaissant soudain derrière eux pour resurgir l'instant d'après. Ensuite, les nuages bouchent tout le ciel, et la lune se volatilise. Néanmoins, on sent sa présence. Trente kilomètres plus bas, au sud de Tarkers Mills, sa force d'attraction agit sur le ressac de l'Atlantique. Plus près de là, elle agit aussi sur la Bête.
Aux alentours de 2 heures du matin, d'épouvantables piaulements s'élèvent de la porcherie d'Elmer Zinneman, dont la ferme se trouve en bordure de West Stage Road, à une vingtaine de kilomètres de la ville. Elmer passe ses pantoufles et fait mine d'aller chercher son fusil, vêtu de son seul pantalon de pyjama. Sa femme, qui pouvait encore passer pour accorte lorsqu'il l'a épousée (c'était en 1947, et elle venait d'avoir seize ans), l'implore en sanglotant de ne pas y aller, le conjure de rester près d'elle. Elmer l'écarte d'une bourrade et va décrocher son fusil du portemanteau de l'entrée. Ses cochons ne se bornent pas à couiner comme il leur en prend parfois la fantaisie : ils poussent des clameurs stridentes pareilles à celles qui pourraient s'échapper d'un dortoir de fillettes dans lequel un satyre en rut aurait fait irruption en pleine nuit. Elmer annonce à sa femme qu'il sort, que rien ne l'en empêchera... et sur ces mots il s'immobilise, une de ses grosses mains calleuses en suspens au-dessus du verrou de la porte de derrière, tandis qu'un hurlement de triomphe suraigu s'élève dans les ténèbres. Ce hurlement est celui d'un loup, mais il a des résonances si humaines que la main d'Elmer Zinneman retombe mollement du verrou qu'il s'apprêtait à repousser et qu'il se laisse tirer en arrière par sa femme Alice sans résister. Elmer entoure sa femme de ses bras, il la fait asseoir sur le divan et ils restent là, pelotonnés l'un contre l'autre, comme deux gosses terrorisés.
Bientôt, les braillements des cochons diminuent d'intensité, puis ils cessent. Oui, les cochons se taisent. Un par un, ils se taisent. Leurs cris s'étranglent avec un horrible gargouillement, et ils ne disent plus rien.
La Bête émet un nouveau hurlement, qui résonne aussi clair que l'argent de la lune. Elmer s'approche de la fenêtre et il entrevoit une silhouette indécise qui disparaît en bondissant dans les ténèbres.
Elmer et Alice Zinneman réintègrent la chambre conjugale et restent assis côte à côte dans leur lit, toutes lumières allumées. Au bout d'un moment, l'averse éclate enfin et la pluie tambourine bruyamment sur leurs carreaux.
C'est une pluie froide, la première vraie pluie d'automne. Demain, les premières taches de jaune et de rouge apparaîtront sur les arbres.
Le lendemain, Elmer trouve l'enclos de ses cochons dans l'état o˘ il s'attendait à le voir. Un vrai carnage. Ses neuf truies et ses deux verrats ont tous crevé. Ils ont été étripés et partiellement dévorés. Leurs tristes dépouilles gisent dans la fange, arrosées par la pluie battante, et fixent de leurs yeux exorbités le ciel froid de l'automne.
Pete, le frère d'Elmer, est debout à côté de lui. Elmer lui a téléphoné à
la première heure ce matin, et il est descendu tout exprès de Minota. Ils restent un long moment silencieux, ensuite Elmer formule à voix haute l'idée qui leur trottait dans la tête à l'un comme à l'autre.
- L'assurance couvrira une partie des pertes, dit-il. Pas tout, mais quelque chose quand même. Pour le reste, j'en serai de ma poche, voilà.
Valait mieux que ça tombe sur mes cochons que sur une personne de plus.
Pete a un hochement de tête.
- Il faut en finir, marmonne-t-il d'une voix tellement sourde qu'Elmer saisit tout juste ses paroles à travers le bruit de la pluie.
- qu'est-ce que tu veux dire ? interroge-t-il.
- Tu le sais très bien, répond Pete. A la prochaine pleine lune, faudra organiser une battue. Y aura qu'à l‚cher quarante bonshommes dans la nature. quarante, ou soixante, cent soixante même s'il le faut. Il est grand temps qu'on s'arrête de faire semblant qu'il ne se passe rien. Il se passe quelque chose, et faudrait avoir de la merde dans les yeux pour ne pas voir ce que c'est. Vise-moi un peu ça, bordel !
Pete Zinneman pointe l'index vers le sol. Tout autour des cochons massacrés, la terre boueuse de l'enclos est sillonnée d'empreintes bien nettes. Ce sont des empreintes de loup, mais elles ont quelque chose qui évoque curieusement la trace d'un pied humain.
- Tu les vois, ces empreintes, oui ou merde ?
- Je les vois, admet Elmer.
- Eh bien, d'après toi ; qui c'est qui les a laissées ? Le Petit Chaperon rouge ?
- Non, ma foi.
- Ces empreintes, ce sont celles d'un loup-garou, affirme Pete. Tu le sais.
Alice le sait. Presque tout Tarkers Mills le sait. Bon Dieu, même moi, je le sais, et je suis du comté voisin. (Il dévisage son frère avec une expression rigide et austère qui lui donne l'air d'un puritain de 1650.
Ensuite il répète :) Il faut en finir. Tout ça n'a que trop duré.
Elmer médite longuement sur les paroles de son frère tandis que la pluie crépite sur leurs cirés. A la fin, il hoche la tête.
- D'accord, fait-il. Mais pas le mois prochain.
- Tu veux attendre jusqu'en novembre ?
Elmer fait signe que oui.
- Les arbres auront perdu leurs feuilles, explique-t-il. Et pour peu qu'il neige, la piste sera plus facile à suivre.
- Et à la prochaine pleine lune ? demande Pete.
Elmer Zinneman promène son regard sur les cochons massacrés qui jonchent l'enclos accoté au mur latéral de sa grange. Ensuite il le reporte sur son frère Pete.
- Faudra voir à garer ses fesses, répond-il.
Octobre.
Lorsque Marty Coslaw revient de sa tournée des petits fous, le soir de Halloween, la batterie de son fauteuil roulant est pratiquement morte.
Marty va se coucher aussitôt, et il reste allongé dans son lit, les yeux ouverts, jusqu'à ce qu'un croissant de lune apparaisse dans le ciel constellé d'étoiles qui scintillent comme de minuscules diamants. Dehors, sur la véranda, à l'endroit o˘ un chapelet de pétards du 4 Juillet lui a sauvé la vie, les feuilles mortes vont et viennent sur les dalles d'ardoise, et quand le vent glacial leur fait décrire de fugaces spirales, elles produisent un son sinistre d'ossements entrechoqués. La pleine lune d'octobre est passée sans que Tarkers Mills enregistre un nouvel assassinat. Cela fait donc deux mois d'affilée que personne n'a été tué. En ville, certains sont d'avis que la terreur est terminée. Stan Pelsky, le coiffeur, et Cal Blodwin, le concessionnaire Chevrolet (qui est l'unique marchand de voitures de la ville) se sont rangés du côté de ces optimistes pour qui le tueur était sans doute un vagabond de passage, un ermite vivant dans les bois. Ils étaient s˚rs qu'il finirait par aller chercher fortune ailleurs, et leur prophétie s'est réalisée. Mais d'autres sont loin d'être aussi affirmatifs. Ceux-là ont tiré la conclusion qui s'imposait des quatre daims égorgés que l'on a retrouvés, juste après la dernière pleine lune, dans les bois qui bordent l'entrée de l'autoroute, et des onze cochons massacrés dans l'enclos d'Elmer Zinneman durant celle du mois précédent.
Les partisans des deux camps font assaut d'arguments en éclusant des bières au pub, et leurs débats égayent les longues soirées d'automne.
Marty Coslaw, lui, sait tout.
Ce soir, il a procédé à la rituelle tournée des petits fous avec son père.
(Herman se fait une joie d'accompagner son fils : il aime bien Halloween, le froid piquant le met de bonne humeur, et chaque fois qu'une porte s'ouvre devant eux et qu'un visage familier s'y encadre, il pousse de grands hennissements de rire et lance des exclamations idiotes du genre
"youpi !" et "tralala-itou !" de sa voix bourrue de "Grand Copain".) Marty s'était déguisé en Yoda. Un masque de caoutchouc d'un réalisme saisissant lui recouvrait la face, et ses jambes atrophiées disparaissaient sous les plis d'une longue toge. "Tu obtiens toujours ce qui te fait envie", lui a dit Katie avec un hochement de tête excédé lorsqu'elle a aperçu le masque, mais Marty savait bien qu'elle ne lui en voulait pas vraiment (ne lui avait-elle pas confectionné une crosse de Yoda artistement recourbée pour compléter son costume ?). En revanche, il n'est pas exclu qu'elle ait éprouvé une pointe de tristesse, car désormais elle n'est plus d'‚ge à
pouvoir encore se permettre d'aller extorquer des sucreries à la ronde.
Elle devra se contenter d'une soirée avec ses copains du lycée. Elle dansera sur des disques de Donna Summer, elle essayera de happer avec les dents une pomme suspendue à un fil ou flottant sur une bassine, ensuite ils tamiseront les lumières et feront tourner une bouteille et si le goulot se pointe vers Katie, il faudra qu'elle embrasse un garçon et elle le fera, non qu'elle en ait envie, mais parce qu'elle sait que ses amies et elle en riront comme des petites folles pendant l'étude du lendemain.
Pour emmener Marty faire sa tournée, Mr Coslaw avait pris le minibus familial, car il est muni d'une rampe amovible qui facilite grandement les allées et venues du fauteuil roulant du garçonnet. Marty n'avait qu'à se laisser glisser au bas de la rampe, après quoi il zigzaguait le long des rues à bord de son fauteuil en susurrant comme un moustique, le sac à
friandises au creux de son giron. Marty et son père ont rendu visite à
toutes les maisons de leur rue, et à pas mal d'autres dans le centre-ville.
Ils sont passés chez les Collins et chez les Manchester, chez les Maclnnes, les Milliken et les Easton. Au pub, Billy Robertson avait rempli un bocal à
poissons rouges de petits carrés de maÔs caramélisé. Au presbytère de l'église congrégationaliste, il y avait des Mars, au presbytère baptiste des Milky Ways. Après cela ils sont passés chez les quinn, les Randolph, les Dixon, et dans une vingtaine d'autres maisons. Marty est revenu de son expédition avec un sac à friandises bourré à craquer... et détenteur d'un secret horrible, auquel il a peine à croire.
Il sait.
II sait qui est le loup-garou.
A un certain point de sa tournée, la Bête en personne, momentanément exempte de la démence qui s'empare d'elle à chaque pleine lune, a déposé
une friandise dans le sac de Marty. Le loup-garou, qui ne pouvait savoir que le visage de l'enfant avait mortellement p‚li sous son masque de Yoda et que sa main gantée étreignait sa crosse avec une telle force que les ongles en avaient blanchi, lui a souri et a gentiment tapoté son cr‚ne en caoutchouc.
C'était bien le loup-garou. Marty en mettrait sa main au feu, et ce n'est pas seulement parce que l'homme en question portait un bandeau noir à
l'oeil gauche. Il y a autre chose : une sorte de ressemblance, de similitude foncière entre les traits de ce visage et le mufle convulsé du monstre rugissant auquel il a fait face par une nuit d'été radieuse, voilà
bientôt quatre mois.
Depuis son retour du Vermont, au début du mois de septembre, Marty est aux aguets, persuadé qu'il croisera fatalement le loup-garou dans Tarkers Mills et qu'à ce moment-là il le reconnaîtra puisqu'il sera borgne. quand Marty a dit aux policiers qu'il était quasiment certain de lui avoir crevé un oeil, ils ont hoché la tête et ils lui ont promis qu'ils allaient suivre cette piste, mais il a bien vu qu'ils étaient sceptiques. Peut-être qu'ils ne l'ont pas cru parce qu'il n'est qu'un enfant, ou peut-être qu'il aurait fallu qu'ils assistent eux-mêmes à ce face-à-face nocturne avant de croire qu'il ait pu réellement avoir lieu. Mais qu'ils le croient ou pas n'y change rien. Marty, lui, sait que les choses se sont passées ainsi.
Tarkers Mills a beau être une petite ville, elle est d'assez grande étendue ; jusqu'à ce soir, Marty n'avait aperçu aucun borgne, et il n'avait pas osé poser trop de questions. Sa mère a déjà bien assez peur comme cela que sa mésaventure du 4 Juillet l'ait définitivement marqué, et s'il avait essayé de se livrer à une enquête en règle, cela lui serait fatalement revenu aux oreilles. Du reste, Tarkers Mills est une petite ville. Tôt ou tard, il devait apercevoir la Bête dans son incarnation humaine.
Sur le chemin du retour, Mr Coslaw (que ses milliers d'élèves passés et présents ne désignent que sous le nom de Coslaw-le-Mono) a remarqué que Marty était bien silencieux tout à coup, et il a imputé cela à l'épuisement provoqué par cette soirée fertile en émotions. Mais en fait, Marty n'était pas le moins du monde épuisé. Il ne s'était jamais senti aussi réveillé, aussi énergique de toute sa vie, à l'exception de cette fabuleuse nuit du feu d'artifice. Une idée lui tournait inlassablement dans la tête. L'idée que si lui, Marty Coslaw, n'avait pas été catholique et n'avait pas fréquenté Saint-Mary, une lointaine paroisse de la périphérie, il ne lui aurait pas fallu près de deux mois pour identifier le loup-garou.
Car l'homme au bandeau noir, l'homme qui a déposé un Milky Way dans son sac à friandises avant de tapoter gentiment son cr‚ne en caoutchouc n'est pas catholique. Loin s'en faut. La Bête est le révérend Lester Lowe, pasteur de l'église baptiste de la Gr‚ce.
quand le visage souriant du révérend s'est encadré dans l'embrasure de la porte, éclairé à contre-jour par la lueur jaune d'un plafonnier, Marty a discerné clairement le carré de cuir noir qui couvrait son oeil gauche.
Avec son bandeau sur l'oeil, le petit prêtre falot avait de faux airs de boucanier.
- Navré pour votre oeil, mon révérend, avait déclaré Herman Coslaw de sa voix bourrue de "Grand Copain". Ce n'est rien de sérieux, j'espère ?
Le sourire du pasteur s'était élargi, et son visage avait pris l'expression béatifique du martyr qui endure stoÔquement ses supplices. Hélas, leur avait-il expliqué, il avait perdu son oeil. Une tumeur bénigne ; pour l'exciser, le chirurgien n'avait eu d'autre choix que de pratiquer l'ablation de l'oeil. Mais puisque telle était la volonté du Seigneur, il s'y était plié de bonne gr‚ce. Et d'ailleurs, avait-il conclu en tapotant à
nouveau le sommet du masque de Yoda de Marty, certains d'entre nous ont des croix encore bien plus lourdes à porter.
A présent, Marty, allongé dans son lit, écoute le vent d'octobre qui chante dehors, faisant ululer sourdement les yeux vides des deux citrouilles creuses placées en sentinelle à l'entrée de l'allée carrossable et crépiter sinistrement les dernières feuilles mortes. Désormais, il n'a plus qu'une seule question à se poser : que faire ?
Il n'en sait rien, mais il est s˚r que, le moment venu, il trouvera bien une solution.
Il dort du sommeil des jeunes enfants, profond et sans rêves, tandis qu'au-dehors le grand fleuve du vent déferle au-dessus de la ville, entraînant octobre dans son charroi et amenant à sa place le glacial novembre, mois o˘
les étoiles filantes fusent comme des étincelles sur un ciel couleur de plomb.
Novembre.
Un novembre fuligineux pèse sur Tarkers Mills. On dirait que l'année en est réduite à br˚ler d'ultimes scories. Main Street semble le thé‚tre d'un singulier exode. Le révérend Lester Lowe l'observe depuis le seuil du presbytère baptiste. Il vient de sortir pour prendre le courrier dans sa boîte aux lettres. Il y a trouvé six circulaires et prospectus et une unique lettre manuscrite, qu'il tient à la main tout en regardant la longue procession de camions à plate-forme poussiéreux (des Ford et des Chevrolet pour la plupart) qui sort de la ville en sinuant comme une ligne de danseurs de conga.
La météo annonce de la neige, mais il ne s'agit s˚rement pas de fuyards désireux d'échapper aux rigueurs du climat : on ne prend pas la route des rivages dorés de la Floride et de la Californie vêtu d'une grosse veste de chasse, avec un fusil accroché derrière vous en travers de la lunette arrière et vos chiens installés sur la plate-forme de votre tout-terrain.
Cela fait quatre jours de suite que ces hommes s'en vont battre la campagne sous la direction d'Elmer Zinneman et de son frère Pete avec leurs chiens, leurs fusils et de solides provisions de bière en boîte. Depuis que la pleine lune approche, c'est ce virus-là qui les a mordus. La saison est close pour le gibier à plume, celle du gibier à poil est passée aussi, mais il n'y a pas de saison pour faire la chasse au loup-garou. Oh, bien s˚r, ces hommes se sont composé pour la circonstance des masques farouches de pionniers qui forment le cercle avec leurs chariots b‚chés, mais pour la plupart d'entre eux, tout cela n'est qu'une sorte de bringue. Youp-la-boum ! et Tralala-itou !comme dirait Coslaw-le-Mono.
Le révérend Lowe sait bien que pour beaucoup, ces expéditions ne représentent rien de plus qu'une occasion d'aller crapahuter dans la forêt, d'ingurgiter des litres de bière, de pisser dans des ravins, de se raconter des histoires de nègres, de Polacks et de Français, de canarder des écureuils et des merles. Les animaux, ce sont eux, se dit-il en portant machinalement la main au bandeau noir qu'il arbore depuis l'été. Il y en a un qui va finir par prendre une balle perdue. Ils ont de la veine que ça ne se soit pas déjà produit.
Le dernier camion disparaît de l'autre côté de la colline, et l'écho de ses coups de klaxon rageurs et des vociférations des chiens qui s'égosillent à
l'arrière flotte un moment dans son sillage. Oui, pour beaucoup de ces hommes, il ne s'agit que de se payer une tranche de rigolade, mais il y en a quelques-uns aussi (les frères Zinneman, par exemple) dont les intentions sont tout à fait sérieuses. quinze jours plus tôt, Lester Lowe a entendu Elmer Zinneman exposer sa stratégie alors qu'il attendait son tour au salon de coiffure. Si cette créature, qu'elle soit humaine ou animale, part en chasse ce mois-ci, les chiens flaireront son odeur, disait Elmer. Et si elle reste terrée au fond de sa tanière (ou de son pavillon), nous aurons peut-être sauvé la vie à quelqu'un. Ou du moins à quelques têtes de bétail.
Oui, il y en a parmi eux (une douzaine, peut-être même le double) qui veulent vraiment en découdre. Mais ce ne sont pas ces hommes-là qui ont fait naître au fond du cerveau de Lowe ce sentiment étrange et nouveau qui l'obsède depuis quelque temps.
S'il a constamment l'impression d'être aux abois, c'est à cause de ces lettres. Ce sont plutôt de courtes notes que des lettres en bonne et due forme (la plus longue de toutes comportait deux phrases), rédigées d'une écriture enfantine et maladroite, et truffées de fautes d'orthographe. Il jette un coup d'oeil à celle qui est arrivée dans le courrier de ce matin.
Laborieusement tracé, en grosses majuscules appliquées, le libellé de l'adresse est exactement le même que d'habitude : R…V…REND LOWE, PRESBYT»RE
BAPTISTE, TARKERS MILLS, MAINE 04491.
A nouveau, il se sent oppressé par cet étrange sentiment d'être pris au piège... il imagine que c'est ce que doit éprouver le renard acculé par une meute déchaînée dans cet instant d'angoisse suprême o˘ il fait face en dénudant ses crocs, pour livrer un combat sans espoir aux chiens qui vont le mettre en pièces.
Il referme la porte d'un geste sec, regagne sa salle de séjour o˘ la grande horloge paysanne égrène solennellement les secondes, se laisse choir sur son fauteuil et pose soigneusement ses prospectus (qui sont tous de caractère ecclésiastique) sur la table en noyer poli que Mrs Miller encaustique deux fois par semaine. Ensuite il décachette sa nouvelle lettre. Comme toutes les précédentes, elle ne comporte ni en-tête, ni signature. Au milieu d'une feuille de papier ligné qui semble provenir d'un cahier d'écolier figure cette phrase unique : Pourquoi ne pas vous suicider ?
Le révérend Lowe porte une main à son front (elle tremble imperceptiblement). De l'autre, il fait une boule de la feuille de papier et la place dans le gros cendrier de verre posé au centre de la table. (Le révérend reçoit d'ordinaire les paroissiens qui désirent le consulter en particulier dans son salon, et il y a parmi eux des fumeurs.) Il sort une pochette d'allumettes d'une des poches du gros cardigan de laine qu'il porte toujours le samedi lorsqu'il reste à la maison, et il met le feu à
cette lettre comme à toutes les précédentes. Puis il la regarde br˚ler.
La conscience de son état lui est venue en deux étapes distinctes. A la suite de son cauchemar du mois de mai, celui dans lequel il avait vu ses fidèles se métamorphoser en loups tandis qu'il prononçait son prêche du Retour, et à la suite de sa macabre découverte du cadavre éventré de Clyde Corliss dans l'église, il a obscurément senti qu'il y avait en lui quelque chose qui ne... qui ne tournait pas rond, voilà. Il ne voit pas comment il pourrait le formuler autrement. Il avait déjà remarqué que certains matins (en général dans les périodes de pleine lune), il se réveillait en éprouvant une extraordinaire sensation de bien-être, de santé, de force. Ce sentiment diminuait avec la lune, puis s'enflait à nouveau en lui à
l'approche de la pleine lune suivante. Consécutivement à son rêve et au meurtre de Corliss, il n'a pu faire autrement que de se rendre compte d'un certain nombre de détails troublants sur lesquels il était parvenu à
s'abuser jusque-là. Des vêtements crottés, lacérés. Des écorchures et des contusions dont l'origine lui échappait (mais comme elles ne lui causaient ni démangeaisons ni douleurs, contrairement aux écorchures et aux contusions ordinaires, il n'avait aucune peine à ne pas y prendre garde, à
les évacuer tout simplement de sa conscience). Il était même parvenu à
ignorer les traces de sang qu'il lui arrivait de découvrir sur ses mains, et ses lèvres.
Et puis, le 5 juillet, deuxième étape. Là, on en avait vite fait le tour : à son réveil, il était borgne. Il n'avait pas éprouvé plus de douleur qu'avec les écorchures et les contusions antérieures ; simplement, il n'y avait plus, à l'endroit o˘ s'était trouvé son oeil gauche, qu'une orbite gougée et sanguinolente. A partir de là, la certitude était trop aveuglante pour qu'il puisse se voiler la face plus longtemps. Le loup-garou, c'est lui. La Bête, c'est lui.
Depuis trois jours, il éprouve des sensations désormais familières. Il est agité, fébrile ; une impatience presque joyeuse l'a envahi ; il a des tiraillements dans tout le corps. La mue approche, elle est tout près.
Cette nuit, la lune sera pleine et les chasseurs seront aux aguets avec leurs chiens. Bah, après tout, qu'importe ? Il a bien plus de ressources qu'ils ne lui en prêtent. Ils sont persuadés d'avoir affaire à un lycanthrope, un homme-loup. Pourtant, ils ne pensent qu'au loup, et ils oublient l'homme. Bien s˚r, les tout-terrain à bord desquels ils patrouillent facilitent leurs déplacements, mais rien ne l'empêche d'utiliser à des fins analogues sa petite conduite intérieure Fiat. Son plan est déjà tout tracé. Dans l'après-midi, il descendra vers le sud et prendra une chambre dans un motel à la périphérie de Portland. Ainsi, la métamorphose aura lieu loin des chasseurs et de leurs chiens. Oh non, ils ne lui font pas peur, ceux-là. Sa crainte présente a un tout autre objet.
Pourquoi ne pas vous suicider ?
La première lettre est arrivée début novembre. Elle disait simplement : Je sais qui vous êtes.
La seconde disait :
Si vous êtes un homme de Dieu, quittez la ville. Allez-vous-en quelque part o˘ vous pourrez tuer des animaux, pas des humains.
Et la troisième :
Finissez-en.
C'est tout : Finissez-en. Rien d'autre. Et maintenant : Pourquoi ne pas vous suicider ?
Parce que je ne veux pas, songe le révérend Lowe avec acrimonie. Je n'ai pas voulu que ce... cette chose m'arrive. Je n'ai pas été mordu par un loup, ni envo˚té par un Tsigane. Il s'agit d'un simple accident. Un jour, j'ai cueilli des fleurs pour garnir les vases de ma sacristie. C'était en novembre dernier, près de ce charmant petit cimetière, sur la hauteur de Sunshine Hill. Je n'avais jamais vu de fleurs comme celles-là. Elles se sont flétries entre mes mains. Avant même que j'aie eu le temps de retourner en ville, elles sont devenues toutes noires. C'est s˚rement à ce moment-là que la chose m'est arrivée. Je n'ai pas de raisons précises de le penser, et pourtant j'en ai la certitude. Mais je ne me suiciderai pas.
C'est eux qui sont des bêtes, pas moi.
qui peut donc m'écrire ces lettres ?
Sur ce point, il est complètement dans le noir. L'unique hebdomadaire de Tarkers Mills n'a pas rapporté l'agression dont Marty Coslaw a été victime, et le révérend se fait une règle de ne jamais écouter les ragots. En outre, il ne sait presque rien de Marty pour la raison même qui faisait que celui-ci ignorait tout de la vie du révérend Lowe jusqu'à la soirée de Halloween : un véritable abîme sépare les catholiques des baptistes. Et il ne garde aucun souvenir des actes auxquels il se livre dans son incarnation de bête; il ne lui en reste que cette espèce de bonheur un peu ivre qu'il éprouve à chaque fin de cycle, et la fébrilité qui l'envahit toujours avant.
Il se lève et se met à faire les cent pas. Il va et vient sans rel‚che dans le salon dont le silence n'est brisé que par le tic-tac solennel de la grosse horloge. Il marelle de plus en plus vite, et le rythme de ses pensées s'accélère à mesure. Je suis un homme de Dieu, songe-t-il, et je ne me suiciderai pas. Je fais oeuvre de charité ici, et même s'il peut m'arriver de faire le mal aussi, je ne serai pas le premier à y avoir succombé. En somme, le mal sert aussi les desseins du Tout-Puissant, du moins c'est ce que le livre de Job nous enseigne. Si c'est le Malin qui guide mon bras, Dieu saura bien le retenir au moment o˘ il le faudra. Car tout en ce bas monde sert les desseins de la Divinité... Mais qui peut-il bien être ? Dois je faire mon enquête ? qui a-t-on attaqué le 4 Juillet ?
Comment ai-je... comment la Bête a-t-elle perdu son úil ? Il faudrait le faire taire, sans doute... mais pas ce mois-ci. Attendons d'abord que les chiens aient réintégré leurs chenils. Oui...
Le buste plié vers l'avant, il tourne sur lui-même d'un pas sans cesse plus rapide, sans s'apercevoir que ses joues et son menton normalement glabres (d'ordinaire il ne se rase que tous les trois jours, du moins quand la lune décline) sont à présent couverts de touffes de poils broussailleux et rêches et que son unique oeil brun se teinte peu à peu de lueurs smaragdines. Plié en deux, le menton pointé vers le sol, il marche, marche sans trêve. Il se met à se parler à lui-même tout en marchant, mais ses paroles deviennent de plus en plus confuses, de plus en plus indistinctes, de plus en plus semblables à des grognements inarticulés.
A la fin, alors que la grise après-midi de novembre se mue précocement en un crépuscule couleur d'anthracite, il bondit dans la cuisine, arrache ses clés de voiture du clou o˘ elles sont pendues et se précipite dehors. Il saute dans sa Fiat, démarre sur les chapeaux de roue et prend la direction de Portland à toute allure. Un large sourire s'étale sur sa face hirsute, et il ne lève même pas le pied quand la première neige de l'année se met à
tourbillonner dans le faisceau de ses phares. Le plomb du ciel semble se muer en légères paillettes dansantes, et il sent la lune qui flotte quelque part, très haut au-dessus des nuages. Il en éprouve le pouvoir : sa poitrine s'enfle, et les coutures de sa chemise blanche se tendent à
craquer.
Il allume la radio, la règle sur une station de rock. Ah, c'est fou ce qu'il se sent bien !
Ce qui se produit un peu plus tard ce soir-là pourrait tenir de la punition divine, à moins qu'il ne s'agisse d'un de ces pieds de nez dont étaient coutumiers les dieux antiques que les hommes adoraient à l'abri de cercles de roches géantes par les nuits de pleine lune. Oui vraiment, c'est d'un drôle, c'est même absolument tordant, parce que si le révérend Lowe s'est déplacé jusqu'à Portland pour pouvoir se muer en Bête sans être dérangé, l'individu qu'il dépècera par cette nuit neigeuse de novembre ne sera autre que Milt Sturmfuller, qui a vécu toute sa vie à Tarkers Mills. Et peut-être qu'il y a vraiment une justice céleste après tout, parce que s'il existe une crapule de première grandeur à Tarkers Mills, c'est bien ce sale con de Milt Sturmfuller. Il est venu passer la nuit à Portland après avoir raconté
à Donna Lee, la malheureuse épouse qui lui tient lieu de punching-ball, qu'il allait en ville "pour affaires". L'"affaire" en question est une entraîneuse de bas étage du nom de Rita Tennison ; ladite Rita lui a filé
un petit herpès des familles dont Milt a d'ores et déjà infecté cette pauvre Donna Lee, qui n'a jamais accordé ne serait-ce qu'un regard à un autre homme au cours de ses longues années de malheur conjugal.
Le révérend Lowe a pris une chambre dans un motel situé en bordure de la voie ferrée Portland-Westbrook. Le motel s'appelle le Driftwood, et c'est justement dans celui-ci que Milt Sturmfuller et Rita Tennison se sont retrouvés pour traiter leur "affaire" cette nuit de novembre.
A 10 heures et quart, Milt gagne le parking du motel pour récupérer une bouteille de bourbon qu'il a oubliée dans sa voiture. Il est en train de se féliciter in petto d'avoir eu l'heureuse idée de s'en aller de Tarkers Mills pendant la nuit de la pleine lune lorsque la Bête borgne s'abat sur lui du haut d'un semi-remorque Peterbilt à demi enfoui sous la neige et le décapite proprement d'un spectaculaire revers de patte. Le dernier son que Milt Sturmfuller perçoit avant de rendre l'‚me est le rugissement de triomphe qui s'élève de la poitrine du loup-garou. Puis sa tête s'en va rouler sous le Peterbilt, les yeux exorbités, le cou crachant de gros bouillons de sang, et la bouteille de bourbon s'échappe de sa main trémulante tandis que la Bête enfonce son groin dans le cou tranché et entreprend de se nourrir.
Le lendemain, après avoir regagné Tarkers Mills et son presbytère, le révérend Lowe (Ah, c'est fou ce qu'il se sent bien ce matin !) lira le récit du meurtre dans un quotidien de Portland et songera dévotement : C'était un méchant homme. Tout en ce monde contribue à l'oeuvre de Dieu.
Aussitôt après, il se demandera : quel est l'enfant qui m'envoie des lettres ? Est-ce lui qui a été attaqué en juillet ? Il est temps de retrouver sa piste. II est temps de prêter un peu l'oreille aux ragots.
Le révérend Lester Lowe rajuste son bandeau noir, tourne la page de son journal et il se dit : Tout en ce monde sert les desseins du Seigneur. Si Dieu le veut, je le retrouverai. Et je le ferai taire. A tout jamais.
Décembre.
C'est le soir du réveillon et il est minuit moins le quart. A Tarkers Mills comme dans le reste de l'univers, l'année touche à sa fin. Et à Tarkers Mills comme dans le reste de l'univers, l'année qui s'achève a apporté son lot de changements.
Milt Sturmfuller n'est plus et sa femme Donna Lee, enfin délivrée de sa tyrannie, a quitté la ville. Les uns disent qu'elle est allée vivre à
Boston ; pour d'autres, ce serait plutôt Los Angeles. La nouvelle gérante de la librairie du centre a renoncé au bout de quelques mois, comme tous ses prédécesseurs. Par contre, le salon de coiffure Stan's, la supérette et le pub se portent on ne peut mieux, merci. Clyde Corliss est mort, mais ses deux vauriens de frères sont en excellente santé ; ils continuent d'aller faire leurs emplettes dans un hypermarché situé à deux villes de là, car ils n'oseraient quand même pas faire usage ici, au vu et au su de tout Tarkers Mills, des tickets d'alimentation qu'ils perçoivent au titre de l'aide sociale. La petite mère Hague, qui confectionnait les meilleurs g
‚teaux de la ville, a succombé à une crise cardiaque. Fin novembre, Willie Harrington, qui a eu quatre-vingt-douze ans cette année, a dérapé sur le verglas devant sa maisonnette de Bail Street et s'est cassé la hanche, mais un citadin plein aux as qui avait une résidence d'été dans le coin a légué
une coquette somme à la bibliothèque, et l'an prochain on pourra enfin édifier la fameuse annexe pour les enfants, projet que l'on remet sur le tapis à chaque assemblée municipale depuis des temps immémoriaux. Au mois d'octobre, Ollie Parker, le principal de l'école, a été pris de saignements de nez irrépressibles, et son médecin a diagnostiqué de l'hypertension aiguÎ. Vous avez de la veine que votre cerveau n'ait pas éclaté, a bougonné
le toubib en lui ôtant le sphygmomanomètre. Après quoi il lui a prescrit de perdre vingt kilos et, ô miracle ! Ollie en a bel et bien perdu dix au cours des deux mois suivants. A la NoÎl, il a l'air d'un autre homme, il se sent un autre homme. ("Et il se conduit comme un autre homme", confie sa femme à sa grande amie Delia Burney, avec un sourire égrillard) Brady Kincaid, qui fut égorgé par la Bête dans la saison des cerfs-volants, est toujours aussi mort et Marty Coslaw, qui naguère encore occupait le pupitre voisin de celui de Brady à l'école, toujours aussi infirme.
Il y a des choses qui changent, d'autres qui ne changent pas, et à Tarkers Mills, l'année s'achève comme elle a débuté : un blizzard déchaîné tonitrue dehors, et la Bête rôde quelque part.
Dans la salle de séjour des Coslaw, Marty et son oncle Al sont installés devant la télévision. Ils regardent le réveillon rock de Dick Clark.
L'oncle Al est sur le divan. Marty est assis dans son fauteuil roulant, juste devant l'écran. Il tient un revolver sur ses genoux. C'est un colt Woodsman de calibre .38. Son barillet ne contient que deux balles, mais elles sont toutes deux en argent massif. L'oncle Al a persuadé un de ses amis, Mac McClutcheon, de lui fabriquer ces balles à l'aide de son moule à
munitions. Ce McClutcheon, qui habite Hampden, s'est fait tirer l'oreille un bon moment avant d'accepter, mais ensuite il a fait fondre à l'aide d'une lampe à souder au propane la cuillère en argent que Marty a reçue pour sa confirmation, et il a soigneusement calibré la quantité de poudre nécessaire à propulser les balles sur une trajectoire à peu près horizontale.
- Je ne te garantis pas que ça marchera, a-t-il annoncé à l'oncle Al, mais c'est probable tout de même. qu'est-ce que tu vas tuer, Al ? Un vampire, ou un loup-garou ?
- Un de chaque, a rétorqué l'oncle Al en lui rendant son sourire. C'est pour ça que je t'ai demandé deux balles. Il y avait aussi une stryge qui rôdait dans les parages, mais son père a eu un coup de sang dans le Dakota du Nord et elle a d˚ sauter dans le premier avion pour Fargo. (Ils se sont esclaffés en choeur, et là-dessus, Al a ajouté :) Ces balles sont pour mon neveu. C'est un vrai mordu des films d'horreur, et j'ai pensé que ça lui ferait un chouette cadeau de NoÎl.
- Bon, eh bien s'il les tire dans une planche, ramène-la-moi, lui a dit Mac. J'aimerais bien voir comment elles se comportent.
A vrai dire, l'oncle Al était assez perplexe. Depuis le 3 juillet dernier, il n'avait pas revu Marty, et il n'avait pas non plus remis une seule fois les pieds à Tarkers Mills. Comme on pouvait s'y attendre, sa soeur lui en voulait à mort à cause de ces sacrés pétards. II a failli se faire tuer, pauvre con ! lui a-t-elle vociféré au téléphone. Mais qu'est-ce qui t'a pris de faire ça, bon Dieu !
A ce qu'il semble, ce sont bien les pétards qui lui ont sauvé la... a commencé Al, mais là-dessus, la mère de Marty lui a raccroché au nez et il est resté en tête à tête avec le bip-bip lancinant de la tonalité. Sa soeur est une vraie tête de mule ; il aurait perdu son temps à essayer de lui seriner une vérité qu'elle ne voulait pas entendre.
Et puis, début décembre, Marty lui a téléphoné.
- Oncle Al, il faut que je te voie, lui a-t-il dit. Tu es le seul à qui je puisse parler.
- Ta mère me tire la tronche, Marty, a objecté Al.
- C'est important ! a plaidé Marty. Je t'en prie, oncle Al ! Je t'en supplie !
L'oncle Al est donc venu, bravant le mutisme glacial et les regards vindicatifs de sa soeur, et par une claire et froide journée de décembre, il a hissé Marty avec précaution sur le siège du passager de sa Mercedes et il l'a emmené faire une petite balade. Mais ce jour-là, ils ne se sont pas grisés de vitesse en riant aux éclats. Marty a raconté posément son histoire, et l'oncle Al l'a écoutée avec une anxiété croissante.
- D'abord, Marty a fait pour la énième fois le récit de la fabuleuse nuit du feu d'artifice en exposant par le menu à l'oncle Al la manière dont il s'y était pris pour crever l'oeil de la créature avec son chapelet de pétards. Après cela, il lui a raconté Halloween, sa rencontre avec le révérend Lowe. Et pour finir, il lui a parlé des lettres anonymes qu'il a envoyées au révérend. Pas toutes anonymes en fait, puisqu'il en a encore expédié deux après le meurtre de Milt Sturmfuller à Portland, et que ces deux-là, il les a signées de son nom, précédé d'une des formules de politesse rituelles qu'on lui a enseignées à l'école Bien sincèrement vôtre, Martin Coslaw.
- Anonymes ou non, tu n'aurais pas d˚ envoyer de lettres à ce pauvre type !
s'est exclamé l'oncle Al avec de la dureté dans la voix. Bon Dieu, Marty !
L'idée t'es-t-elle seulement venue que tu pouvais te tromper ?
- J'y ai pensé, bien s˚r, a répondu Marty. C'est pour ça que j'ai signé les deux dernières. Tu ne me demandes pas ce qui s'est passé ? Tu ne me demandes pas s'il a appelé mon père pour lui dire que je lui avais envoyé
une lettre lui suggérant de se tuer, et une autre qui disait : "Vous êtes fait comme un rat ?
- Il ne l'a pas fait, n'est-ce pas ? a interrogé Al, sachant d'avance la réponse.
- Non, a dit Marty d'une voix tranquille. Il n'a pas téléphoné à papa. Ni à
maman. Et à moi non plus, il ne m'a pas téléphoné.
- Marty, il pourrait avoir trente-six mille raisons de ne...
- Mais il n'y a pas trente-six mille raisons, oncle Al. Il n'y en a qu'une.
C'est qu'il est le loup-garou. La Bête, c'est lui. Et il attend le retour de la pleine lune. Tant qu'il n'est que le révérend Lowe, il ne peut rien faire. Mais une fois loup-garou, il pourra faire un tas de choses. Se débarrasser de moi, par exemple.
Marty s'exprimait avec une candeur si confondante que l'oncle Al était presque convaincu.
- qu'est-ce que tu attends de moi, Marty ? a-t-il demandé.
Alors Marty lui a dit qu'il voulait deux balles d'argent, et un revolver pour les tirer. Il voulait aussi que l'oncle Al vienne passer chez les Coslaw le réveillon du jour de l'an, qui coÔncidait avec la pleine lune.
- Pas question ! s'est écrié l'oncle Al. Marty, tu es un brave gosse, mais je crois que tu perds les pédales. A mon avis, c'est ce fauteuil roulant qui te porte sur le ciboulot. Réfléchis un peu à tout ça, et tu verras bien que ça ne tourne pas rond chez toi.
- Peut-être, a dit Marty. Mais pense à ce que tu éprouveras si jamais mes parents t'appellent le premier janvier pour t'annoncer que j'ai été tué et dévoré dans mon lit. Tu veux avoir ça sur la conscience, oncle Al ?
Al a ouvert la bouche pour parler, puis il l'a refermée aussi sec. Il a engagé la Mercedes dans l'allée carrossable d'un pavillon. Ses pneus de devant produisaient un léger craquement sur la neige fraîche. Il a débrayé
pour faire marche arrière. Al avait combattu au Vietnam, et il en était revenu décoré ; il était parvenu à déjouer toutes les manúuvres d'une série de jeunes personnes aguichantes qui s'étaient juré de lui mettre la bague au doigt ; et voilà qu'à présent il se faisait piéger en beauté par son neveu, un mioche de dix ans. Un mioche de dix ans infirme, par-dessus le marché. …videmment qu'il ne voulait pas avoir une chose pareille sur la conscience, ni même seulement l'éventualité qu'elle puisse se produire. Et Marty le savait bien. Il savait bien que si l'oncle Al pensait qu'il pouvait y avoir ne serait-ce qu'une chance sur mille pour qu'il f˚t dans le vrai...
quatre jours plus tard, le 10 décembre, l'oncle Al avait téléphoné.
- Grande nouvelle ! avait claironné Marty en regagnant le séjour à bord de son fauteuil roulant. L'oncle Al vient passer le réveillon du nouvel an avec nous !
- «a, s˚rement pas ! avait lancé sa mère d'une voix plus sèche et plus coupante que jamais.
Marty ne s'était pas laissé démonter.
- Zut ! avait-il fait. Excuse-moi, maman, mais je l'ai déjà invité. Il a dit qu'il apporterait de la poudre fumigène pour la cheminée...
La mère de Marty avait passé le reste de la journée à darder sur lui des regards venimeux chaque fois que leurs yeux se croisaient... mais elle n'avait pas appelé son frère pour annuler l'invitation et c'est cela seul qui comptait.
Ce soir-là, pendant qu'ils dînaient, Katie lui avait chuchoté :
- On te passe toujours tes caprices, rien que parce que tu es infirme.
Avec un large sourire, Marty s'était penché sur sa soeur, et il lui avait murmuré à l'oreille :
- Moi aussi je t'aime, Katie.
- Petit salaud ! s'était-elle écriée en s'écartant brusquement de lui.
Et voilà. «a y est. Le soir du réveillon est enfin venu.
La tempête n'a pas arrêté de s'enfler, et en écoutant le vent qui mugissait à tue-tête et chassait devant lui de violentes bourrasques de neige, la mère de Marty a fini par se convaincre que son frère Al ne viendrait pas. A vrai dire, Marty lui-même a éprouvé de sérieux doutes par moments... Mais en fin de compte, l'oncle Al s'est garé devant chez eux sur le coup de 8
heures. Il ne conduisait pas sa petite Mercedes basse sur pattes, mais un énorme engin à quatre roues motrices qu'il avait emprunté à un ami.
A 11 heures et demie, toute la famille est allée au lit, laissant Marty et l'oncle Al en tête-à-tête. C'est à peu de chose près le scénario qu'avait imaginé Marty. L'oncle . Al soutient toujours que son neveu travaille du chapeau ; n'empêche que ce n'est pas un revolver qu'il a apporté, mais deux. Il les avait dissimulés sous son gros parka de l'armée. Il tend le .
38 à barillet chargé des deux balles d'argent à Marty dès que les parents de celui-ci se sont retirés pour la nuit (comme pour mieux souligner sa réprobation, la mère de Marty a violemment claqué derrière elle la porte de la chambre conjugale). L'autre arme est chargée de balles en plomb tout à
fait conventionnelles. Mais Al s'est dit que si jamais un maniaque homicide faisait irruption dans la maison cette nuit (à mesure que le temps s'écoule et que rien n'arrive, il y croit de moins en moins), l'impact du .45 Magnum devrait suffire à l'arrêter.
A la télé, les caméras cadrent de plus en plus fréquemment l'énorme boule de lumière qui surmonte le gratte-ciel de l'Allied Chemical, à New York. Ce sont les derniers instants de l'année. Des acclamations s'élèvent de la foule. L'arbre de NoÎl des Coslaw se dresse encore dans un coin. Il vire déjà au brun et paraît bien chétif et nu à présent qu'on l'a dépouillé de ses cadeaux.
- Marty, il ne va rien... commence l'oncle Al.
Et à cet instant précis la baie panoramique de la salle de séjour vole en éclats avec un fracas clair et retentissant de verre brisé et le vent s'engouffre à l'intérieur de la pièce en gémissant lugubrement, poussant devant lui des tourbillons de neige blanche... et la Bête.
L'oncle Al reste pétrifié un instant, littéralement pétrifié, d'incrédulité
et d'horreur. Elle est d'une taille imposante, cette Bête. Deux mètres dix, deux mètres vingt peut-être, et encore faut-il tenir compte du fait qu'elle a le buste tellement penché que l'extrémité de ses pattes de devant n'est qu'à quelques millimètres du tapis. Son unique oeil vert (Elle correspond exactement à la description de Marty, songe confusément l'oncle Al, tout correspond, il n'a rien inventé) roule dans son orbite et elle promène autour d'elle un horrible regard vacant. Le regard se pose sur Marty. Un rugissement de triomphe caverneux gonfle la poitrine de la créature et au moment o˘ il jaillit d'entre ses immenses crocs jaun‚tres, elle bondit sur le garçonnet.
Le visage de Marty s'est empreint d'une étrange sérénité. Calmement, il lève son revolver. Il paraît excessivement frêle et menu dans son fauteuil roulant, avec les deux baguettes que ses jambes inutilisables dessinent sous le tissu informe de son jean délavé et ses pantoufles en mouton retourné qui dissimulent des pieds qui n'ont jamais éprouvé la moindre sensation. Et, chose inouÔe, par-dessus le hurlement strident de la Bête et les mugissements du vent, par-dessus le tumulte invraisemblable qui fait rage dans son propre esprit o˘ mille questions se bousculent et s'entrechoquent (est-il possible qu'une scène pareille se produise réellement au beau milieu de la réalité tangible qui l'entoure ?), Al entend clairement la voix de son neveu qui dit : "Pauvre révérend Lowe, je vais essayer de vous délivrer."
A la seconde même o˘ le loup-garou s'élance vers lui en projetant une grande ombre noire sur le tapis, ses pattes griffues tendues devant lui, Marty appuie sur la détente. En raison de la faible charge de poudre, le revolver n'émet qu'un "plop" dérisoire pareil à celui d'une carabine à air comprimé.
Mais le rugissement sauvage du loup-garou s'élève de plusieurs octaves d'un coup et se mue en un hurlement de souffrance d'une insupportable stridence.
Il va dinguer contre une cloison que son épaule troue de part en part. Une gravure de chez Currier & Ives, qui représente une scène du Vieil Ouest, lui choit sur le cr‚ne, glisse le long de l'épaisse toison de son dos et se brise au sol au moment o˘ il se retourne. Des flots de sang ruissellent sur la face hirsute et féroce du loup-garou et son unique oeil vert roule frénétiquement dans son orbite. Il s'avance, chancelant et grondant, dans la direction de Marty. Ses mains griffues s'ouvrent et se referment spasmodiquement, et ses m‚choires claquantes font pleuvoir autour de lui des jets de bave ensanglantée. Marty serre le revolver à deux mains, et sa posture évoque celle d'un nourrisson qui porte un gobelet à ses lèvres. Il attend, attend, attend... et à la seconde même o˘ le loup-garou fait mine de plonger sur lui, il presse à nouveau la détente. Magiquement, l'oeil restant de la créature s'éteint comme une chandelle dans un ouragan. Elle pousse un nouveau cri strident et, aveugle à présent, se dirige en titubant vers la fenêtre brisée. Les voilages de mousseline qui flottent au vent s'entortillent autour de sa tête, et Al voit de grandes fleurs de sang s'épanouir sur le tissu blanc. Au même instant, à la télé, la grosse boule scintillante commence à glisser lentement du haut de son m‚t.
Le loup-garou tombe à genoux au moment o˘ Mr Coslaw surgit dans la pièce.
Il est vêtu d'un pyjama jaune vif et on dirait que ses yeux vont lui sortir de la tête. Le .45 Magnum est toujours posé sur les genoux de l'oncle Al.
Il ne l'a même pas levé.
La Bête s'effondre à présent.
Un long spasme la secoue. Elle est morte.
Herman Coslaw la contemple, les yeux ronds, la bouche ouverte.
Marty se retourne vers son oncle Al. Il tient le revolver fumant dans sa main droite et son visage a une expression d'intense fatigue... à laquelle se mêle une sorte de béatitude.
- Bonne année, oncle Al, dit-il. Elle est morte. La Bête est morte.
Et là-dessus, il fond en larmes.
Par terre, sous les mailles serrées des voilages qui l'enveloppent (ces voilages auxquels Mrs Coslaw tient comme à la prunelle de ses yeux), le loup-garou est en train de changer. Les poils hirsutes qui le recouvraient entièrement semblent se rétracter à l'intérieur de son corps. Ses babines figées dans un rictus de rage et de douleur se distendent et retombent sur ses dents qui sont en train de rétrécir. Les griffes se volatilisent comme par magie et font place à des ongles... des ongles qui ont été rongés presque jusqu'au sang.
A présent, c'est le révérend Lester Lowe qui est étendu là, enveloppé du linceul sanglant des voilages. Des flocons de neige dansent follement autour de son cadavre.
L'oncle Al s'approche de Marty et le prend dans ses bras. Mr Coslaw est toujours abîmé dans la contemplation effarée du cadavre nu allongé dans sa salle de séjour. Et tandis que la mère de Marty pénètre sans bruit dans la pièce, serrant contre sa gorge le col de son peignoir, l'oncle Al étreint son neveu de tout son coeur.
- Tu as fait du beau travail, Marty, lui murmure-t-il. Tu es un gosse épatant, tu sais.
Dehors, le vent fouaille en hurlant le ciel obstrué de neige. A Tarkers Mills, la première minute de la nouvelle année sera à marquer d'une pierre blanche.
Note de l'auteur.
Les férus d'observation astronomique auront sans doute remarqué que j'ai pris de grandes libertés avec les cycles lunaires (et ce, quelle que soit l'année o˘ peut se situer mon récit). J'ai fait cela dans le dessein de tirer parti de certaines journées (Saint-Valentin, 4 Juillet, etc) qui
"balisent" en quelque sorte les mois dans notre esprit à nous autres Américains. Je tiens à dire ici à ceux de mes lecteurs qui auraient pu croire que j'ai fait cela par pure ignorance qu'il n'en est rien... mais que c'était tout bonnement trop tentant.
Stephen King 4 ao˚t 1983.
Peur Bleur.
Fondu à l'ouverture :
1 Ext. Pleine lune. Plan rapproché. Nuit.
La lune occupe presque tout l'écran. Elle vogue, mystérieuse, dans une chaude nuit de fin d'été.
Son : Grillons.
La caméra panoramique lentement sur :
2 Ext. Des voies ferrées en rase campagne nuit et clair de lune Début du générique.
Un chariot s'avance sur la voie. Il est conduit par Arnie Westrum ; c'est un homme de grande-taille vêtu d'un T-shirt sans manches et d'un pantalon de travail. Il boit de la bière.
Arnie (chante) : Ma bière, c'est Rheingold, la bière forte... quand vous achetez de la bière, pensez Rheingold...
Il achève sa bouteille et la jette sur le ballast. En avant, on voit un aiguillage.
Arnie met le chariot au point mort, ouvre la boîte à outils située à
l'arrière et prend une grosse torche. Il la braque sur l'aiguillage.
Dans la boîte, il ramasse un pied-de-biche, plus une grande clé, des tenailles, un marteau et une paire de gants de travail. Il prend également une bouteille de bière et la coince dans sa poche arrière.
Arnie saute à terre et s'approche de l'aiguillage.
Suite du générique
3 Ext. Arnie a côté de l'aiguillage
Il laisse tomber ses outils, enfile ses gants de travail et éclaire l'aiguillage un instant. Pendant ce temps :
Arnie (il chante) : Ni amère, ni douce, c'est le plaisir de la fraîcheur.
Go˚tez donc, achetez donc la bière Rheingold...
Il tente d'actionner l'aiguillage. Pas moyen. Il est bloqué.
Arnie : Plus coincé qu'une conne de saucisse dans un congèle.
Il prend la bière dans sa poche arrière et sort un ouvre-bouteilles de l'une de ses poches de devant. Il fait sauter la capsule et boit à longues gorgées. Il rote. Puis il coince la bouteille à moitié vide dans les scories pour qu'elle ne se renverse pas. Enfin, il ramasse le pied-de-
biche.
4 Ext. Le chariot
Son : bruissements de feuilles. quelque chose sort des buissons... quelque chose d'immense qui bondit avec souplesse sur le chariot. C'est un loup-garou aux yeux jaune-verd‚tre. Des lambeaux de vêtements sont encore accrochés à son corps.
quelle sorte de monstre, exactement ? Un humanoÔde aussi bien qu'un loup...
et quand on apprendra de qui il s'agit sous sa forme humaine, on se dira qu'on aurait d˚ le voir au premier coup d'úil... et on se traitera d'imbécile de ne pas l'avoir su plus tôt.
Il est tapi sur toute la longueur du chariot, immense, le corps plein de poils, la gueule pleine de crocs, implacable.
Fin du générique
5 Ext. Arnie nuit
De toutes ses forces, il essaye de débloquer l'aiguillage avec le pied-de-biche. L'injuriant entre ses dents. Soudain, la voie et la tringle de l'aiguillage bougent.
Arnie : Nom d'un chien ! Bon... un peu d'huile maintenant...
Il retourne vers le chariot.
Arnie : Ni amère, ni douce... Un sacré putain de plaisir...
Son : Un cliquetis, des bruissements. Arnie regarde autour de lui.
7 Ext. Les rails et l'aiguillage. Arnie en amorce nuit.
Il n'y a rien. Sa bouteille de bière se trouve à côté de ses outils posés en vrac.
8 Ext. Arnie sur le chariot.
Il fouille dans la boîte à outils, dos à l'aiguillage.
9 Ext. La bouteille de bière d'Arnie. Gros plan.
Une main-patte velue se referme sur la bouteille... On voit les immenses griffes crochues de la main.
10 Ext. La face du loup-garou. Gros plan.
Des yeux jaune-vert étincelants ; un visage féroce, bestial, encore à
moitié humain. C'est tout ce qu'on voit. Le reste est plongé dans l'ombre.
Il ouvre sa gueule et termine la bouteille de Rheingold. Glouglous de la bière qui descend dans la gorge du loup-garou.
11. Ext. Arnie et le chariot.
Il a déniché un vieux bidon à huile, un de ceux munis d'un long bec verseur. Il repart vers l'aiguillage en balançant le bidon.
Arnie (il chante) : Ma bière, c'est Rheingold, la bière forte... Pensez à
Rheingold chaque fois que vous éclusez une bière...
Il arrive auprès de l'aiguillage, baisse la tête... et s'arrête de chanter.
Il écarquille les yeux.
12 Ext. Les scories a côté des rails. Arnie en amorce.
On voit le trou o˘ Arnie a posé sa bière, mais il est vide, bien s˚r. A côté de lui, dans les scories, il y a deux immenses empreintes de pas, mi-humaines, mi-animales.
13 Ext. Arnie.
Il a peur. Regarde autour de lui pour voir qui est là. Il commence à se rendre compte qu'il est dans la merde jusqu'au cou.
Son : Un rugissement hargneux qui glace le sang.
14 Ext. Le loup-garou.
Il se dresse sur ses pattes arrière. Une vilaine lueur jaune-vert flamboie dans ses yeux. Ses babines se retroussent, révélant ses horribles crocs.
15 Ext. Arnie.
Il renverse la tête pour regarder la créature ; il est défiguré par la peur.
Arnie : Oh ! n...
Une immense main-patte armée de griffes s'abat sur lui. Le divorce entre la tête d'Arnie et le restant de son corps est immédiatement accordé, dans le style pratiqué à Reno.
16 Ext. Le chariot.
Son : pas de la bête qui approche. Un bras velu et une main griffue plongent dans la boîte à outils ouverte, et fouillent dedans. La main dégouline de sang. Lorsqu'elle réapparaît, elle tient une bouteille de Rheingold.
Le loup-garou se met à chanter. C'est un bizarre grognement à la fois horrible et drôle dont les paroles sont diaboliquement reconnaissables.
Le loup-garou (voix gutturale, inhumaine) : Ma bière, c'est Rheingold, la bière forte...
Pas d'ouvre-bouteilles pour cette créature ; il frappe avec force le goulot contre le rebord de la boîte à outils. De la bière jaillit en moussant.
17 Ext. La face du loup-garou dans le noir.
Il enfourne le goulot déchiqueté de la bouteille dans sa gueule et boit. De la mousse dégouline sur son pelage.
Le loup-garou (voix hargneuse) : quand vous achetez une bière, pensez : Rheingold...
18 Ext. Le loup-garou. Gros plan.
La bouteille est vide. On entend des bruits de crissement, alors qu'il commence à manger la bouteille.
Du sang se met à couler de sa gueule ; son visage se tord de douleur et de rage. Il crache des morceaux de verre pleins de sang.
Il lève la tête, pousse un long hurlement.
19 Ext. Tarker's Mills. Nuit. Clair de lune.
Une petite commune ; peut-être de la Nouvelle-Angleterre, peut-être du Sud profond. En 1984 ou bien en 1981. On est dans la grand-rue. C'est Tarker's Mills, et dans les petites villes de ce genre, le temps s'écoule plus lentement. Des voitures, pas trop vont et viennent. Personne n'est pressé.
On voit l'église méthodiste (et la porte latérale du presbytère) ; le magasin de sports d'Andy ; le pub d'Owen avec son néon "Narragansett". On voit un salon de coiffure et son enseigne à raies bicolores; on voit l'église catholique de la Sainte-Famille et la porte latérale de la cure.
On voit le Gem Theater qui passe Two Women avec le retour triomphal de Sophia Loren.
C'est notre ville, typiquement américaine.
Jane (Voix off) : Voici Tarker's Mills o˘ j'ai grandi... et tel que c'était quand j'avais quatorze ans, une ville o˘ chacun se soucie autant de son voisin que de lui-même. Voilà à quoi ressemblait ma ville. On l'ignorait encore, mais nous étions au bord du cauchemar. La tuerie avait commencé.
Son : Le hurlement du loup-garou, distant, presque imperceptible.
20 Ext./Int. Montage de Tarker's Mills. Nuit.
Virgil Cutts, propriétaire de la station Virgil's Texaco, remplit le réservoir. d'une voiture. On entend le hurlement et... Virgil lève la tête, mal à l'aise.
Chez le coiffeur, au même moment, Billy McClaren, le barbier, retire la serviette protégeant le révérend méthodiste O'Banion. Ils regardent tous les deux autour d'eux.
Les gens sortent du Gem Theater. Ils s'immobilisent au hurlement et regardent vers la périphérie de la ville.
21 Ext. Coucher de la lune. Gros plan. Nuit.
Tandis que Jane parle, on voit la lune disparaître à l'horizon.
Jane (Voix off) : La tuerie avait commencé, mais on ne pouvait pas le savoir... Arnie Westrum était un alcoolo notoire et ce qui s'était passé
ressemblait à un accident.
22 Ext. Le chariot et le corps décapité d'Arnie. Nuit-Aube.
Lentement, l'image devient plus claire, plus nette, cependant que l'aube s'annonce.
Son : Un train approche. On entend son sifflet.
La caméra panoramique sur les débris d'une bouteille de Rheingold, les outils d'Arnie en vrac. Et là, sur la joue de la tête coupée d'Arnie, quelques fourmis grappillent ce qui les intéresse.
Son : le sifflet du train, beaucoup plus proche.
Jane (Voix off) : Le coroner du comté a conclu qu'Arnie était mort sur la voie. Faute de preuves pour toute autre conclusion.
Et soudain, le train jaillit dans le champ, sifflet hurlant. Le chariot valdingue. Le corps d'Arnie disparaît dessous. On voit quelque chose s'agiter sous le chariot. Un tas de fringues, peut-être. Peut-être... mais ce n'est pas ça.
Fondu enchaîné sur :
23 Ext. Le parc municipal de Tarker's Mills. Jour.
Le parc municipal constitue plus ou moins le centre de la ville ; il pourrait donner sur les commerces ou être entouré par eux. La caméra s'avance avec lenteur vers une grande tente dressée dans le parc, on dirait presque une tente pour un meeting religieux, mais le calicot tendu au-dessus de l'entrée indique : Soutenez la campagne au profit du service médical de Tarker's Mills.
Derrière ou sur le côté, des tables de pique-nique ont été installées bout à bout sur la pelouse. Des femmes disposent dessus des salades et les pains cuits à la maison. A la fin du meeting, la ville entière va festoyer. Plus loin, des hommes s'affairent autour de barbecues, font griller du maÔs...
Joe Haller (voix amplifiée) : Je laisse maintenant la parole au père Lester Lowe de l'église catholique de la Sainte-Famille.
Des applaudissements enthousiastes accueil-lent cette déclaration.
24 Int. La foule. Jour.
Presque toute la ville est là, assise sur des chai-ses pliantes. On distingue plus particulièrement trois personnes : Nan Coslaw, son mari, Bob, et leur fille ‚gée de quatorze ans, Jane. C'est notre Jane, une Jane légèrement plus ‚gée, dont on a déjà entendu la voix.
A présent, le meeting, commencé depuis un bout de temps, l'ennuie un peu.
Alors que les applaudissements continuent, elle se penche vers sa mère.
Jane : Je sors un instant, d'ac ?
Nan : Si tu veux. Ne t'éloigne pas. Et vérifie si ton frère va bien.
Alors que Jane se lève, les applaudissements commencent à faiblir.
Note : Jane porte un crucifix en argent autour du cou et continuera à le porter tout le long du film.
25 Int. Le podium. Jour.
Sur un côté, une grande photographie en noir et blanc est exposée sur un chevalet. Elle représente une camionnette qui a été aménagée en ambulance.
Il y a quatre fauteuils derrière le podium. Le révérend Tom O'Banion occupe l'un d'eux. Andy Fairton, le visage rouge et radieux, en occupe un autre.
Joe Haller, le commissaire, regagne le sien. Lester Lowe s'approche du micro ; les applaudissements cessent. Le visage de Lowe rayonne d'amour et de bienveillance.
Lowe : Depuis dix ans...
L'ampli ne marche pas. Il tapote le micro.
26 Int. Jane.
Elle se fraye un chemin le long de sa rangée. Elle passe devant une jeune fille qui a à peu près le même ‚ge et qui a entendu la recommandation de Nan.
La fille (moqueuse) : Et vérifie si ton frère va bien.
Jane (voix basse) : Marty n'est qu'un épouvantail.
Elle atteint l'extrémité de la rangée et se dirige vers la sortie.
27 Int. Le podium avec le père Lowe.
Il tapote à nouveau le micro.
28 Int. La foule avec Bob et Nan Coslaw au premier rang.
Bob (bon enfant) : Faites comme si vous quêtiez de l'argent pour votre propre église, mon père ! «a marchera !
Des rires enjoués accueillent cette déclaration.
29 Int. Lowe sur le podium.
Un peu démonté, il tapote le micro et obtient en récompense un larsen strident.
Lowe : Depuis dix ans, je fais le même rêve. Je rêve qu'un jour notre petite communauté qui, parfois, semble si éloignée de Durham et de ses hôpitaux salutaires, possède un équipement médical moderne. J'espère que ce meeting, qui a réuni tant d'amis, marquera le début de la réalisation de ce rêve.
Son : Applaudissements enthousiastes.
30 Ext. Un serpent dans l'herbe. Gros plan. Jour.
C'est un serpent noir... inoffensif, mais de grande taille. Il zigzague dans l'herbe vers un ruisseau. En fond sonore : Applaudissements.
Marty (off) : Bon Dieu ! Brady, t'es s˚r qu'il est pas venimeux ?
Des mains, des mains crasseuses de garçon qui aime bien faire des blagues, attrapent le serpent.
31 Ext. Marty et Brady. Gros plan.
Brady brandit le serpent. Les deux enfants le regardent avec respect et émerveillement.
Note : Marty porte une médaille de St. Christophe en argent qu'il gardera tout le long du film.
Marty : Passe-le-moi !
Brady le lui tend. Pendant que Marty observe le serpent, Brady voit : 32 Ext. Jane qui sort de la tente.
Jane (Voix off) : J'allais sur mes quinze ans cet été-là. Mon frère, Marty, en avait onze. Marty et son ami, Brady Kincaid, étaient les deux croix qu'il me fallait porter. En fait, le pire des deux était Brady, mais je ne voulais pas le reconnaître, ou rarement, car mes parents me jetaient sans cesse mon frère à la figure.
Lowe (off depuis la tente) : Trente-deux mille dollars représentent une grosse somme. Mais si vous songez au nombre de vies que cette ambulance permettra de sauver, c'est une bagatelle.
Des applaudissements enthousiastes accueillent cette déclaration.
33 Ext. Marty et Brady.
On serre à nouveau de près les deux garçons : on les voit cadrés à mi-corps ou à hauteur de poitrine. Brady arrache le serpent des mains de son ami.
Brady : J'ai une idée.
Marty : Laquelle ?
Brady regarde vers Jane. Marty suit son regard. Il écarquille les yeux.
Marty : T'es pas cap !
Brady a un sourire hilare. Marty jauge son sourire.
Brady : T'es cap !
34 Int. Le podium avec Lowe. Jour.
Lowe : Un effort comme celui-ci constitue à mes yeux le symbole même de la vie en communauté. Tous unis, fermiers et commerçants... protestants et catholiques...
35 Ext. Jane. Jour.
Elle s'avance lentement vers les tables de pique-nique et passe sous un arbre. Les applaudissements s'intensifient.
Brady (voix aguichante) Jane... Jane...
Elle lève les yeux. Le serpent noir se balance au-dessus d'elle, caressant presque son visage renversé en arrière.
Jane hurle et déguerpit en courant, mais elle s'emmêle les pieds et tombe brutalement. Elle porte ce qui était une jolie robe bain de soleil et un collant. A présent, la robe est déchirée et le collant a un accroc aux genoux.
36 Ext. L'arbre avec Brady.
Allongé sur une branche, il rigole comme un fou.
37 Ext. Jane.
Elle se relève, regarde ses vêtements, ses genoux en sang. Elle est au bord des larmes.
38 Ext. Marty sur un côté de l'arbre. Plan rapproché.
Cadré à mi-corps. Comme il se doit, il a l'air de regretter d'avoir participé à cette petite plaisanterie.
Marty : Ce n'est qu'un serpent noir, Jane...
39 Ext. Jane.
Elle lui jette des regards furibonds, presque haineux.
Jane : Non, mais regarde mes genoux ! Regarde ma robe ! Je te déteste !
40 Ext. Brady dans l'arbre.
Brady : Fifille a fait pipi dans sa culotte ?
41 Ext. MARTY
Marty : Arrête, Brady !
42 Ext. Brady dans l'arbre.
Il jette le serpent.
43 Ext. Jane.
Elle évite le serpent en poussant un petit cri. Elle se met à pleurer, mais cela ne l'empêche pas d'envoyer Brady se faire foutre.
44 Ext. Brady dans l'arbre.
Brady : Ooooh, comme c'est vilain, ça !
45 Ext. Marty.
Il s'avance vers Jane... Il y a quelque chose d'étrangement anormal dans ce mouvement. Dans un instant, nous comprendrons pourquoi, mais pour le moment, nous devons être intrigués.
Marty : Jane, excuse-moi. C'n'était qu'une blague. On n'voulait pas...
Il l'a rejointe. Jane, maintenant, sanglote de façon hystérique.
Jane : Bien s˚r ! Jamais tu l'fais exprès ! J'te déteste, espèce d'épouvantail !
Elle s'enfuit en courant.
46 Ext. L'arbre avec Brady.
BRADY (satisfait) : Cette fois, on l'a vraiment foutue en rogne.
47 Ext. Marty.
Il est dans un fauteuil roulant et regarde Jane avec un air renfrogné.
Marty : Ferme-la, Brady. T'as l'esprit mal tourné.
48 Jane près du kiosque. Jour.
Elle marche, pleurant encore un peu. A présent, elle s'arrête derrière des buissons, jette un regard autour d'elle, relève la jupe de sa robe et retire en se tortillant son collant déchiré.
Stella Randolph (off) : Attends ! T'en va pas !
Effrayée, Jane regarde autour d'elle, rabaissant d'instinct sa robe.
Personne en vue.
Un homme (off, voix dure) : Fous-moi la paix !
Maintenant, Jane regarde vers :
49 Ext. Le kiosque. Jane en amorce.
Un homme ayant tout l'air du représentant de commerce qui a réchappé de justesse à une sale histoire avec la fille du fermier descend les marches du kiosque quatre à quatre.
Stella Randolph, une jeune fille rondouillette mais jolie à croquer, s'approche des marches ; mais ne descend pas du kiosque. Elle pleure, elle aussi. Toutefois, ce sont de vraies larmes, les amis. Stella, c'est les chutes du Niagara en personne.
50 Ext. Le fourbe effronté.
Le fourbe (il continue à s'éloigner) : C'est peut-être ton four, mais c'n'est pas mon p'tit pain qu'est en train de cuire dedans. Désolé, babe.
Fond sonore : Applaudissements plus forts.
51 Ext. Jane.
On entend Stella sangloter, tandis que Jane s'avance lentement vers le kiosque, son collant caché dans une main. Jane semble soudain consciente qu'elle n'est pas la seule dans ce triste monde à avoir des problèmes. Elle atteint le pied des escaliers menant au kiosque et mine de rien jette son collant dans une corbeille.
Jane gravit lentement les marches.
Jane : Stella ? C'est toi ?
52 Ext. Sur le kiosque.
Stella s'est réfugiée sur l'un des bancs o˘ elle sanglote éperdument dans une poignée de kleenex. Boulotte, vingt-deux ans, elle est à la fois comique et terriblement triste. Au son de la voix de Jane, elle regarde autour d'elle.
Stella (inquiète) : qui... ?
Jane (s'approchant un peu plus) : C'est Jane, Stella. Jane Coslaw.
Après avoir constaté que c'est bien Jane, Stella lui tourne le dos, toujours en larmes. Jane demeure plantée sans trop savoir que faire. Après un instant, elle s'approche encore un peu et touche d'un geste timide le dos de Stella.
Jane (tendrement) : qu'est-ce qui n'va pas ?
Stella (en pleurs) : Il s'en va. J'le sais.
Jane : Mais qui s'en va ?
Stella se tourne vers elle, en larmes, affolée.
Stella : qu'est-ce que j'vais dire à ma mère ? S'il ne m'épouse pas, qu'est-ce que j'vais dire à ma mère ?
Jane (éberluée) : Stella, j'ignorais que...
Stella : Oh ! fiche-moi la paix ! Fiche-moi donc la paix, espèce d'idiote !
Stella traverse le kiosque, l'air écrasée, et descend les marches. Jane la suit du regard, abasourdie et peut-être même un peu effrayée.
53 Int. Le podium avec le révérend O'Banion. Jour.
O'Banion : Prions !
54 Int. L'assemblée.
La plupart des fidèles baissent la tête.
55 Int. Le révérend O'Banion sur le podium.
O'Banion : que la gr‚ce de Dieu rayonne sur tous ceux ici présents... et élève leurs esprits... et garantisse le succès de l'entreprise qu'ils ont décidé de soutenir avec ferveur. Amen !
56 Int. L'assemblée.
Les fidèles relèvent la tête. Certains répètent "Amen". D'autres se signent.
57 Ext. Le coin pique-nique. Jour.
Les fidèles sortent de la tente, s'apprêtant à s'empiffrer.
58 Ext. Le break des Coslaw. Jour.
La voiture roule sur une route de campagne en direction de la maison des Coslaw.
59 Int. Le break. Jour.
Bob et Nan Coslaw sont assis à l'avant ; Marty et Jane sur le siège arrière. Jane s'est installée aussi loin que possible de Marty. Elle est encore folle de rage. Ses genoux sont couverts de sparadrap. Le fauteuil roulant de Marty est rangé n'importe comment dans le coffre.
Nan se retourne vers les gosses : elle est vraiment furieuse contre Jane.
Nan : Je veux que vous enterriez la hache de guerre, tous les deux. Tu t'es conduite comme une petite sotte, Jane.
Jane (emportée) : T'as vu mes genoux ?
Marty : Jane, je...
Nan : T'es aussi mesquine que sotte, Jane. Ton frère, depuis sa naissance, n'a jamais eu une égratignure aux genoux.
C'est bien là la principale source de l'animosité de Jane envers son frère et la raison de presque toute la tension qui règne dans la famille Coslaw.
Marty cligne des yeux et se détourne légèrement, gêné... comme toujours.
Cela lui déplaît, mais il ne sait pas comment arrêter ses parents, et sa mère en particulier.
Jane : Tu prends toujours sa défense parce que c'est un infirme ! C'est pas ma faute s'il est infirme, figure-toi !
Marty : Allons, Jane... c'était l'idée de Brady. Et je n'ai pas pu le retenir.
Jane : Brady est un épouvantail, et toi aussi !
Nan : Jane Coslaw !
Bob (il rugit) : Arrêtez ou je fiche tout le monde dehors !
Dans cette cellule familiale traditionnelle, Bob représente la Voix de l'Autorité. Tout le monde obtempère, bien que l'atmosphère demeure orageuse.
60 Ext. Le break. Jour.
La voie ferrée court parallèlement à la route.
61 Int. Le break. Plan d'ensemble. Jour.
Bob (avec un geste de la main) : Tiens, c'est là que ce pauvre vieil Arnie Westrum a ramassé sa dernière cuite.
Il se signe et tout le monde regarde vers :
62 Ext. les rails de la GS & WM. Le break en amorce. Jour.
63 Int. La voiture. Jour.
Bob : On a d˚ ramasser ses restes dans une corbeille à fruits.
Jane : Oh papa ! T'es dégo˚tant !
Marty : Il a vraiment eu la tête coupée, p'pa ?
Jane : Si vous n'arrêtez pas, je vais vomir. J'le sens.
Nan (durement) : Tu ne vomiras pas, Jane. D'ailleurs, on en a tous assez de cette conversation pour film d'horreur.
64 Int. Marty. Plan plus rapproché. Jour.
Il se dévisse le cou pour regarder l'endroit o˘ Arnie a mordu la poussière.
Son visage est pensif, solennel.
Fondu enchaîné sur :
65 Ext. La maison des Coslaw. Nuit.
Lumières au rez-de-chaussée et au premier.
Nan (off) : Allez ouste, vous deux ! Au lit !
Une des lumières s'éteint à l'étage.
66 Int. Chambre de Jane. Nuit.
Jane est couchée dans son lit, tournée vers le mur. quand la porte s'ouvre, une lumière lugubre éclaire son visage malheureux.
Marty (off) : Janey ?... t'es réveillée ?
Jane ne répond pas.
67 Int. La porte de la chambre de Jane avec Marty.
Il est dans son fauteuil roulant pour la maison, et non dans la Silver Bullet (comme durant les plans dans le parc, mais on ne l'a pas vu clairement). Il y a un objet sur ses genoux. Une boîte, à coup s˚r.
Marty : J' peux entrer ?
68 Int. Jane.
Elle a les yeux ouverts, mais ne dit rien. Elle se contente de regarder le mur.
69 Int. Marty.
Il roule jusqu'au lit de Jane et pose quelque chose sur sa table de nuit.
Bruit de pièces de monnaie et de froissement de papier. Elle se retourne et s'aperçoit qu'il a mis environ trois dollars sur la table. Plus une boîte de fruits secs assortis.
Jane : C'est pourquoi c't argent ?
Marty : Un nouveau collant. C'est assez ?
Jane : J'en veux pas de ton blé. T'es un épouvantail.
Marty : C'était l'idée de Brady, Jane. Je t'le jure. S'il te plaît, prends cet argent. Je veux qu'on fasse la paix.
Elle le regarde et se rend compte qu'il est sincère... qu'il regrette vraiment. Elle s'attendrit. Peut-être reste-t-il encore un espoir pour ces deux gosses.
Jane : Je peux en avoir une paire au drugstore du coin pour un dollar quarante-neuf. Tiens.
Elle pousse le restant de la monnaie vers lui, puis regarde la boîte. Elle la prend, intriguée.
Marty : «a aussi, c'est pour toi. Oncle Al me l'a donnée...
Jane (méprisante) : Cet ivrogne !
Marty : ... mais je l'ai gardée pour toi.
Il lui lance un beau sourire attendrissant. quand ton petit frère devient charmant, c'est le moment d'être sur tes gardes... mais Jane se laisse avoir. Elle commence à ouvrir la boîte, puis lui lance un regard interrogateur.
Marty : Ouais, continue !
Elle l'ouvre. Un long serpent en papier monté sur ressort jaillit à son nez. Elle hurle.
Jane : Espèce d'épouvantail !
Marty recule son fauteuil pour se mettre hors de portée.
Marty (tout sourire) : C'est vraiment pour ton anniversaire, n'empêche...
Fais le coup à Brady. Il mouillera son futal.
Jane : Va te faire foutre !
70 Int. Marty sur le seuil de la chambre.
Marty (souriant) : Je t'aime, Janey.
71 Int. Jane dans son lit.
Elle voudrait se mettre en colère contre lui... mais n'y arrive pas. (Nous découvrirons plus tard que Marty partage ce trait de caractère avec son oncle Al.) Elle lui lance un petit sourire.
72 Int. Marty.
Il fait demi-tour dans son fauteuil roulant, un vague sourire aux lèvres, et s'en va.
73 Ext. Tarker's Mills sous la lune nuit.
Vue plongeante sur un beau petit nid de lumières.
Son : Un hurlement.
74 Ext. Une maison au loin dans la campagne. Nuit.
Il y a une lumière au premier, et au rez-de-chaussée une autre, ainsi que le scintillement bleu‚tre d'un écran de télé.
Du lierre couvre un des murs latéraux de la maison.
SON : dialogue TV, gros rires.
75 Int. Le living de la maison des Randolph. Nuit.
La mère de Stella est endormie devant la télé.
76 Int. Un beau plat en porcelaine de Chine. Gros plan. Nuit.
Tout un tas de comprimés tombent en pluie dans le plat.
Travelling arrière : Stella, assise devant le miroir de sa coiffeuse. Le reste de la pièce se reflète dans le miroir, y compris la fenêtre... Nous sommes au premier.
Note : Cela serait pas mal de voir la grosse lune flotter à hauteur de la fenêtre.
Sur la coiffeuse à côté du plat rempli de comprimés, il y a une photo sous cadre de l'ex-amant de Stella. Elle repose un flacon vide. Sur l'étiquette, on lit clairement : Nembutol. Il y a aussi un grand verre d'eau sur la coiffeuse.
Stella retourne la photo. Il se peut qu'elle pleure, mais probablement pas.
Elle prend environ cinq comprimés, commence à les porter à sa bouche...
Un hurlement au-dehors... plus proche.
Stella jette un oeil autour d'elle, puis avale les comprimés avec un peu d'eau. Elle s'arrête et se regarde dans le miroir.
Stella : Les suicidés vont en enfer. Surtout si ce sont des femmes enceintes. Et ça m'est complètement égal.
Elle avale cinq autres comprimés. Et encore cinq autres.
Son : Craquement de branchages.
77 Ext. Le mur couvert de lierre. Nuit.
Des mains armées de griffes empoignent le lierre et grimpent.
Son : respiration rauque, gutturale.
78 Int. Stella devant sa coiffeuse. Nuit.
Elle avale une nouvelle poignée de comprimés... et la fenêtre derrière elle s'ouvre avec fracas.
On entend un rugissement, cependant que le loup-garou saute dans la pièce.
79 Int. Le living avec la mère. Nuit.
Elle s'assied, réveillée en sursaut.
Du premier : Nouveau rugissement à vous glacer le sang... suivi d'un hurlement.
80 Int. La chambre de Stella avec Stella. Nuit.
Elle court... et une immense main avec des griffes déchire le dos de sa chemise de nuit.
81 Int. Le living avec la mère. Nuit.
La mère : Oh ! mon Dieu... Stella !
Elle court vers la porte, traverse le vestibule. D'en haut parviennent des bruits confus : rugissements, meubles brisés, verre qui se casse.
82 Int. Le lit de Stella. Gros plan. Nuit.
Une de ces pattes mortelles s'abat sur le lit, déchire les draps... le matelas... les ressorts même.
Des pieds velus, boueux, aux talons protubérants, sautent sur le lit.
83 Ext. Fenêtre de Stella. Grande contre-plongée. Nuit.
Le loup-garou bondit par la fenêtre... il est gracieux, félin, sauvage.
Son : Un hurlement de triomphe.
84 Int. Le vestibule du premier avec la mère. Nuit.
Elle a trouvé quelque part un vieux pistolet. Elle s'avance en le serrant bravement à deux mains.
La mère : Stella !... Stella !
Elle parvient derrière la porte fermée de la chambre de sa fille, hésite un instant... puis l'ouvre brutalement et entre.
Un long temps de silence, tandis que nous restons sur le seuil.
La mère hurle.
85 Int. Le visage de la mère. Très gros plan.
Elle hurle à nouveau.
86 Int. La chambre de Stella. Plan large.
C'est le carnage total ; tout est éclaboussé de sang. Le miroir est cassé, la photo de Dan, le fourbe effronté, est cassée ; le lit est scindé en deux. Il y a de grandes empreintes de loup boueuses sur les restes du lit.
Stella gît recroquevillée dans un coin, des dizaines de comprimés de Nembutol éparpillés autour d'elle. Elle avait peut-être eu l'intention de se suicider, mais il est certain que ce n'est pas ce qui s'est passé.
La mère hurle.
87 Ext. Montage de Tarker's Mills. Matin.
(a) Mr Peltzer sort son porte journaux... rien d'autre que le Press Herald ce matin. Il a un air bouleversé et macabre. Gros titre effrayant du journal : L'ouest du Maine bouleversé par un meurtre atroce. On voit la photo de Stella.
(b) A travers la vitre du snack de Robertson, on aperçoit le propriétaire, Bobby Robertson, qui parle gravement avec un groupe d'hommes. Parmi eux, Milt Sturmfuller, Owen Knopfler, Virgil Cutts, Billy McClaren et Elmer Zinneman, un fermier que nous rencontrerons par la suite.
(c) Le magasin de sports d'Andy : Andy Fairton est en train d'accrocher un grand écriteau dans sa vitrine, sur lequel il est inscrit à la main : Fusils de chasse Remington à un coup à deux coups à pompe protégez-vous et protégez votre famille.
(d) Au presbytère de l'église méthodiste, une Dodge de 53 s'arrête lentement et la mère Randolph en descend, en larmes. Au moment o˘ elle atteint la porte du presbytère, Lester Lowe sort et la serre contre sa poitrine.
88 Ext. Un petit b‚timent en brique de la grand-rue. Matin.
Un écriteau indique : Municipalité de Tarker's Mills.
89 Int. Un vestibule avec une porte dont le haut est en verre dépoli.
Sur le verre, une inscription en lettres élégantes : Commissariat de Tarker's Mills. Et dessous : Joseph Haller.
Joe Haller (off) : O.K. !... Oui... Oh ! allez vous faire foutre !
90 Int. Le bureau du commissaire avec Haller et Pete Sylvester. Matin.
Haller raccroche lentement le récepteur. Il a l'air d'un type qui n'a pas fermé l'oeil de la nuit. Pete, son adjoint bien en chair, a l'air d'un athlète de collège qui se retrouve soudain promu champion international.
Pete : qu'est-ce qu'ils ont dit, Joe ?
Haller : qu'ils seraient là à midi.
Pete (nerveux) : Ce n'était peut-être pas une bonne idée d'envoyer ce minus de la police judiciaire se faire foutre, Joe.
Haller (morose) : J'ai attendu qu'il ait raccroché. Jésus, quel bordel ! Je regrette de ne pas être resté dans l'armée. Bon, on y va.
Il se lève avec lenteur.
91 Ext. Groupe scolaire de Tarker's Mills. Après-midi.
C'est un agréable b‚timent en brique rouge. Du lierre couvre les murs latéraux. Sur l'un des côtés du b‚timent s'alignent deux ou trois rangées de vélos.
Son : la cloche sonne.
Après un ou deux coups, les portes s'ouvrent violemment et un milliard de gosses s'éparpillent dans la rue. C'est la fin de la première journée d'école, et ils sont excités. Les classes vont du primaire au collège. La plupart des gosses filent chez eux à toute allure en vélo ou en courant.
Ils ont tous un carnet rose à la main.
92 Ext. Une bande de gosses avec Brady Kincaid et Tammy Sturmfuller. Après-midi.
Brady et Tammy roulent en vélo. On entend à présent un bruit de moteur, et Marty les rattrape. Pour la première fois dans le film, on le voit au guidon de la Silver Bullet. Plus tard, le bruit de son moteur semblera extrêmement puissant, aussi puissant que celui d'une voiture de course, mais pour l'heure, il rappelle celui d'une tondeuse à gazon munie d'un pot d'échappement. La Silver Bullet est vraiment terrible, n'empêche : d'un gris métallisé étincelant avec des flammes décalquées sur le capot. Un engin que ce vieux Roth aurait pu inventer. A l'arrière, il y a une plaque d'immatriculation indiquant : Silver Bullet.
Brady : Vise-moi ça ! Voilà Madman Marty et sa Silver Bullet.
Tammy éclate de rire.
Brady : Content d'être retourné en tôle, Marty ?
Tammy : Espèce d'épouvantail !
Marty : Ma soeur dit ça aussi. Je vais bientôt vérifier dans la glace si je n'suis pas en train de verdir.
Brady : Faut que j' me taille... salut, Marty... salut, Tammy.
93 Ext. Carrefour de la grand-rue et de la rue Walnut. Plan plus large.
Après-midi.
Tammy et Marty regardent Brady foncer chez lui en vélo. Marty débraye et pousse un petit levier. Son fauteuil saute du trottoir sur la chaussée et ils traversent la rue côte à côte, Tammy en vélo, Marty dans son fauteuil roulant.
94 Ext. Marty et Tammy vus de l'autre trottoir.
Il monte d'un bond sur le trottoir, se remet au point mort et emballe le moteur. Vraom !
Marty : Pas mal, hein? Oncle Al a retiré le pot d'échappement normal et m'a installé un Cherry Bomb.
Tammy : C'est quoi, ça?
Marty : Mieux que rien. Il m'a dit qu'il viendrait un de ces jours, et qu'on gonflerait le moteur... mais je n'suis plus s˚r qu'il va le faire. Il est en train de divorcer et ma mère lui fait la tête.
Tammy : Parce qu'il divorce ?
Marty : Heu... c'est la troisième fois.
95 Ext. Une rue de la périphérie de la ville avec Marty et Tammy. Après-midi.
Les autres gosses sont partis ; ils sont seuls. Il n'y a plus de trottoir et ils roulent lentement sur la bas-côté boeux de la route. Ils regardent vers :
94. La maison des Randolph. Marty et Tammy en amorce. La nuit.
L'allée est fermée par une barrière portant l'inscription : Enquête de police. La cour est remplie de voitures de flic... Celle du commissaire Haller, plus un certain nombre de véhicules de la police d'Etat. Des hommes en uniforme vont et viennent.
On voit une grande tenture noire au-dessus de la porte.
Ext. Marty et Tammy
Tammy : Merci de m'accompagner, Marty... J'avais tellement peur de passer par là toute seule.
Marty (neutre) : Ouais... c'est un peu effrayant.
Tammy : Tu comprends, moi je la voyais. Tout le temps.
Tammy arrête son vélo. Elle est au bord des larmes.
Tammy : Je la voyais tous les jours, et elle n'a jamais soupçonné ce qui allait lui arriver ; moi non plus, d'ailleurs ! Je sais bien que ça a l'air idiot, mais...
Marty : Hé, calme-toi ! Je comprends ce que tu ressens...
Il remet la Silver Bullet en marche et elle doit pédaler pour le rattraper.
98 Ext. L'allée des Sturmfuller avec Marty et Tammy. Après-midi.
Ils s'arrêtent à la fin de l'allée.
Tammy : Y A AUTRE CHOSE d'effrayant.
Marty : quoi ?
Tammy (en la désignant du doigt) : Ca !
99 Ext. La vieille serre. Marty et Tammy en amorce.
Elle se trouve un peu en retrait de la maison. Un endroit à vous donner la chair de poule. La plupart des vitres sont cassées. Certaines, peu, ont été
remplacées par du carton. L'intérieur ressemble à une jungle o˘ les plantes auraient déclenché une émeute. A l'arrière-plan, il y a un bout de jardin négligé o˘ pas grand-chose ne pousse.
100 Ext. Marty et Tammy.
Elle est profondément troublée.
Tammy : J'ai entendu des bruits dans ce coin.
Marty : quel genre de bruits ?
Tammy : Des grattements, des craquements.
Marty : Des rats.
Tammy : Mon père, lui, il dit que ce sont des gosses. Mais c'est pas des rats, ni des gosses, c'est...
101 Ext. La maison des Sturmfuller avec Milt. Après-midi.
Oh ! bon sang de bonsoir, pas de problème, voici le Grand Alcoolique américain, version rurale. Milt porte un sous-vêtement genre thermolactyl taché de pipi, plus une casquette de base-ball avec CATERPILLAR inscrit dessus; dans une main, il tient une bouteille de bière (je parierais qu'il s'agit d'une Rheingold, la bière forte), de l'autre, il se gratte furieusement l'entrejambe.
102 Ext. La serre. Après-midi.
Inquiétante... sinistre.
Tammy (off) : Faut que je rentre.
103 Ext. Marty et Tammy.
Marty : J'irais bien jeter un coup d'oeil, mais la terre a l'air si grasse que j'ai peur de rester embourbé.
Elle lui sourit, se penche et l'embrasse sur la bouche. Marty est abasourdi, mais heureux.
Tammy : T'en avais envie, n'est-ce pas ?
Marty (l'air détaché) : Bien s˚r. Ne t'inquiète pas.
Tammy : Oh ! tu sais, c'est pas grand-chose. Mais je suis un peu retournée depuis que... Enfin tu sais quoi.
Marty : Ouais, mais si tu entends encore des bruits, dis-le à ton père.
D'accord ?
Tammy : O.K. ! Tu as assez d'essence pour rentrer chez toi ?
Marty (sursautant) : Bon Dieu !
104 Ext. Le tableau de bord du fauteuil roulant. Marty en amorce.
Il y a une jauge à essence, et l'aiguille est presque sur le zéro.
105 Ext. Marty et Tammy.
Marty : Je fais toujours ça ! Faut que j'y aille, Tammy.
Milt (off) : Tammy !
Tammy (elle crie) : J'arrive, p'pa ! (A Marty :) Salut... merci de m'avoir raccompagnée à la maison.
Elle lui fait un signe de la main et remonte l'allée, tandis que Marty s'engage en marche arrière sur la route, puis reprend le chemin de la ville.
106 Ext. Tammy.
Elle arrête son vélo à côté de son père.
Milt : T'en as mis un temps. qu'est-ce que tu fiches sans arrêt avec cet infirme ?
Tammy : Il me plaît.
Milt : Ces foutus infirmes finissent toujours à l'hospice. On devrait tous les passer sur la chaise électrique. «a équilibrerait c'putain de budget.
Après avoir l‚ché cette perle de sagesse, Milt rentre. A présent, il se gratte le derrière. Tammy s'arrête un instant et regarde vers la caméra ; elle a l'air troublée et effrayée.
107 Ext. La serre déserte que Tammy regarde. Fondu enchaîné sur : 108 Ext. Marty :
Il file vers le centre-ville qui est encore à quelque distance... Mais du moins a-t-il atteint le trottoir sur lequel il roule.
Marty (sur le ton de la prière) Allez, p'tit...
Il baisse les yeux vers :
109 Ext. La jauge du fauteuil roulant. Le dos de Marty en amorce.
Maintenant, l'aiguille est carrément sur le zéro.
110 Ext. La station Texaco de Virgil. Au crépuscule.
Marty arrive. Le moteur du fauteuil roulant se met à avoir des ratés, hoquette et s'arrête. Le fauteuil roule au point mort jusqu'à la pompe la plus proche de la rue, puis s'immobilise. Virgil Cutts s'avance.
Virgil : Eh ben, Marty, t'as encore eu du pot, on dirait.
Marty : Ouais. Vous voulez bien me faire le plein, s'il vous plaît, Mr Cutts.
Virgil : Tu veux que je vérifie le niveau d'huile ?
Marty : Bien s˚r !
Virgil : J'te fais le pare-brise et je vérifie cette cochonnerie de guidon ?
Marty rit. Virgil commence à verser délicatement de l'essence dans le minuscule réservoir du fauteuil.
111 Ext. La maison des Coslaw. Nuit.
Elle est coiffée par la lune. Trois jours après la pleine lune.
Oncle Al (off) : Je veux voir ton Carlton Fiske et te relance un George Brett... un Dave Kingman... et un Road Carew.
112 Int. Nan Coslaw sur le seuil de la cuisine. Nuit.
Elle s'essuie les mains sur un torchon avec l'air de quelqu'un qui vient de mordre dans un citron.
113 Int. Le living. Oncle al et Marty. Nuit.
Oncle Al est la brebis égarée de la famille. La trentaine, il a une belle prestance et un air canaille. Et un coup dans l'aile également. Il a descendu de la bière et du whisky. A côté de lui, un cendrier déborde de mégots.
Marty et lui sont en train de jouer les cartes de base-ball de Marty au poker. Chacun en a une pile devant lui.
Marty est fou de son oncle Al. Chaque fois qu'il le regarde, son visage s'illumine.
Marty : D'accord, d'accord. Je suis.
Il jette trois cartes de base-ball sur la table.
Oncle Al : Ralph Houk ! Tu n'as pas le droit de miser un entraîneur !
Marty : O.K. ! O.K. ! Dwight Evans, alors.
Oncle Al : qu'il aille se faire foutre ! que tous les Red Sox aillent se faire foutre !
Il avale une gorgée de whisky et la fait passer avec une gorgée de bière.
114 Int. Le living. Plan général.
Nan entre en coup de vent. Elle en a assez vu et assez entendu. Elle gratifie oncle Al d'un coup d'oeil assassin, puis regarde Marty avec un sourire protecteur.
Nan : Allez, Marty... Il est temps d'aller au lit.
Elle saisit son fauteuil et commence à le pousser.
Marty : M'man...!
Oncle Al : Laisse-le finir la partie, Nan.
So˚l ou pas, il sait très bien ce qu'il dit. A regret, Nan repousse Marty vers la table.
Nan : Dépêchez-vous !
Oncle Al étale ses cartes.
Oncle Al : Trois rois.
Marty (rayonnant) : Une suite à la reine.
Oncle Al : quelle putain de veine tu as !
Nan (outrée) : «a suffit!
Marty (pendant que sa mère pousse son fauteuil) : Ooh, m'man... !
115 Int. La montée d'escalier dans la maison des Coslaw. Nuit.
Marty est assis sur un siège spécial qui monte lentement le long d'un rail jusqu'au premier étage. Il est abattu, le visage renfrogné.
En fond sonore, Nan gourmande son frère Al. A mon avis, on ne discerne pas tout ce qu'elle lui dit, mais nous connaissons tous des femmes comme Nan et il n'est pas bien difficile de combler les blancs. "Une maison de bons chrétiens... Tu arrives ici complètement so˚l et attends... ne prends même pas la peine de téléphoner avant..." Etc., etc.
Au premier étage, il y a un autre fauteuil roulant. Ce n'est pas la Silver Bullet, mais un très humble fauteuil, de ceux que l'on fait avancer en tournant les roues à la main. quand le siège mobile stoppe, Marty se glisse sur le fauteuil et s'engage dans le couloir en direction de la salle de bains.
Au rez-de-chaussée, Nan continue sa harangue.
116 Int. Le living avec Nan et Oncle Al. Nuit.
Oncle Al range les cartes ; il est dans une sorte de stupeur alcoolique ; je veux dire par là qu'il est réellement ivre. Il a une cigarette au bec ; une autre se consume dans le cendrier archi-plein. Il laisse tomber une pile de cartes de base-ball sur le sol et, en se penchant pour les ramasser, il se cogne le front contre la table.
Nan : Je ne veux pas que tu boives devant Marty. C'est trop. Si tu ne peux pas t'en empêcher, il vaut mieux que tu ne viennes plus.
Al se redresse. Il y a en lui une sorte de force contenue, et voici qu'il parvient à remonter des abysses de son ivresse.
Oncle Al : Si je viens ici, c'est parce que Marty a besoin d'un ami.
Nan : Oui... Tu as toujours été un ami pour lui. Mais si tu n'arrives pas à
laisser tes cuites dans cette poubelle que tu appelles ta maison, il vaut mieux que tu ne viennes plus.
Elle quitte la pièce, au bord des larmes. Oncle Al la regarde partir, puis son attention est attirée par le cendrier qui fume. Il l'arrose de bière.
L'incendie s'éteint, mais le résultat est encore plus écoeurant à voir. Le geste peu s˚r, il se remet à ranger les cartes.
Oncle Al (à lui-même) : Et encore une fabuleuse soirée chez soeur Nan !
Youpi !
117 Int. La salle de bains du premier étage chez les Coslaw. Nuit.
Marty, à présent en pyjama, se brosse les dents. Jane rentre. Elle est en chemise de nuit.
Marty : M'man était vraiment en colère cette fois, hein ?
Jane : Tu t'attendais à autre chose ? quand il est arrivé, on aurait dit une brasserie ambulante et il était aussi bien arrangé qu'un lit qu'on n'a pas fait depuis quinze jours.
Marty : Ferme-la !
Il tente de lui lancer un coup de poing. Jane l'esquive facilement, mais Marty, déséquilibré, bascule de son fauteuil et tombe. Sa brosse à dents rebondit sur le carrelage.
Bob Coslaw (off, voix endormie) : Hé ! c'est toi, Marty ?
Jane : Il n'a rien, p'pa !
Elle jette un coup d'oeil autour d'elle, puis se penche au-dessus de son frère.
118 Int. Marty et Jane. Plan serré.
L'une des joues de Marty est appuyée sur le sol. Il a les yeux fermés et pleure.
Jane (bas) : Marty, ça va ?
Marty : Oui, va-t'en !
Nan (off) : Marty ?
Bruit de pas dans les escaliers.
Jane lance un coup d'oeil par-dessus son épaule, puis aide Marty à remonter dans son fauteuil. Il se hisse dessus en s'accrochant au lavabo. Jane a juste le temps de lui lancer un regard qui signifie clairement : "S'il te plaît, ne me dénonce pas."
Nan entre.
Nan : Jane, est-ce que tu embêtes encore ton frère?
Marty : Elle m'embêtait pas, m'man. J'ai laissé tomber ma brosse à dents, et en voulant la ramasser, j'ai basculé. Jane m'a aidé à me relever.
Il bat des paupières.
Marty (ton sirupeux) Jane est merrrrveilleuse.
Jane ramasse sa brosse à dents et la lui tend.
Jane : Tiens. Brosse-les bien, Marty. Une partie des conneries que t'as dans le cerveau risque de tomber dans ta bouche et de t'empoisonner.
Nan : Jane Coslaw!
Jane bat en retraite. Marty a un sourire large comme ça. La vanne était trop bonne.
119 Ext. La maison des Sturmfuller. Nuit.
Dans le ciel, au-dessus de la serre en ruine, on voit la lune.
Lent travelling avant vers la serre. On commence à entendre : des grattements, des froissements... et des grognements sourds.
120 Int. La chambre de Tammy. Nuit
Elle est profondément endormie.
121 Int. Le living nuit
A la télé, l'Heure du Catch.
Son : porte du frigo qui claque. Milt Sturmfuller entre dans le living. Il porte toujours son caleçon rehaussé de taches de pisse et un litre de bière dans chaque main ; de la Rheingold forte. Il s'assied devant la télé.
Milt (ivre) : …crabouille-le ! Tords-lui le cou !
122 Ext. La serre. La nuit.
Les bruits continuent. Il y a un bref silence, puis quelque chose, un pot de fleurs certainement, tombe et se fracasse par terre.
123 Int. Le living avec Milt. Nuit.
Il tourne la tête une seconde, il a entendu un bruit, mais la foule hurle à
la télé. Le match atteint son apogée.
Milt (regardant à nouveau le poste) : Fous-le en l'air, toi, tête de con !
124 Ext. La serre. Plan rapproché. Nuit.
Son : un grognement sourd. Les feuilles s'agitent, tremblent. Un autre fracas, plus fort que le précédent.
125 Int. Milt dans le living. Nuit.
Il tourne la tête vers la fenêtre. Il se lève, s'en approche et regarde dehors.
126 Ext. La serre. Plan moyen. Milt en amorce. Nuit.
Son : nouveau fracas. Les plantes bougent.
127 Int. Milt dans le couloir. Nuit.
Il décroche son fusil, l'ouvre, regarde s'il est chargé.
Milt : J'vais te lui flanquer une de ces giclées de gros sel qu'c'est pas demain qu'il reviendra casser mes pots !
128 Ext. La serre. Plan moyen. Milt en amorce. Nuit.
La porte s'ouvre en grinçant, et Milt, le fusil à la main, entre à pas de loup. L'endroit est une véritable jungle, Milt avance doucement dans cette jungle, et le metteur en scène filmera cela de façon à créer un rude suspense. Je suis certain que des plantes lui effleureront le visage et qu'un insecte ou deux, peut-être même une araignée grassouillette, lui tomberont dessus.
Il entend un bruit de fuite précipitée et se retourne d'un bloc.
Milt (il crie) : qui est là ?
129 Int. Le sol de la serre. Le dos de Milt en amorce.
Une souris s'enfuit au milieu des grosses planches disjointes qui recouvrent le sol. (Certaines sont très écartées, et l'on voit que dessous, c'est profond.)
130 Int. Milt.
Il se détend et se remet en marche. On s'attend à ce que ça arrive, mais ça continue à ne pas arriver.
Puis, comme Milt finit par reprendre la direction de la porte, deux énormes mains poilues surgissent du sol, en brisant des lames du plancher, et saisissent Milt aux genoux.
Son : des grognements bestiaux.
Milt hurle et appuie sur la détente de son fusil. Mais il est dirigé vers le haut et il reçoit une pluie de morceaux de verre. Milt est tiré vers le bas. Il s'est déjà enfoncé jusqu'aux genoux.
131 Int. La chambre de Tammy Sturmfuller. Nuit.
Elle s'assied dans son lit.
Son : des rugissements et les cris de Milt qui proviennent de la serre.
Mrs Sturmfuller entre dans la pièce avec ses bigoudis sur le cr‚ne.
Mrs Sturmfuller : Tammy, o˘ est ton père ?
Son : un nouveau hurlement dans la serre.
132 Int. La serre avec Milt. Nuit.
A présent, c'est jusqu'à la ceinture qu'il disparaît entre les planches brisées.
Son : bruits de chair déchiquetée, d'os broyés. Milt hurle.
Soudain, il est à nouveau tiré brutalement vers le bas, et sa poitrine s'empale sur une planche pointue, comme un gladiateur romain sur son épée.
Une main velue apparaît, le saisit par le cou et tire. Milt disparaît complètement, entraînant avec lui la planche plantée dans sa poitrine.
133 Ext. La serre vue de la fenêtre de Tammy. Nuit.
Son : Grognements, grondements.
134 Int. Tammy et Mrs Sturmfuller. Nuit.
Terrorisées, devant la fenêtre, elles se serrent l'une contre l'autre.
135 Ext. La maison des Sturmfuller. Plan général. Jour.
A présent, les voitures de police sont là. Il y a aussi une ambulance. Au moment o˘ nous arrivons, plusieurs flics, Joe Haller et Pete Sylvester sont parmi eux, s'approchent de la camionnette. Ils portent des sacs en grosse toile.
136 Ext. La cour des Sturmfuller avec Pete Sylvester au premier plan.
Il l‚che le sac taché de sang qu'il portait, court vers la haie et vomit ses tripes.
137 Ext. Tarker's Mills. Montage. Crépuscule
(a)Dans Oak Street, Mrs Thayer, complètement épouvantée, se dépêche de rentrer chez elle. Elle regarde sans cesse par-dessus son épaule et vole jusqu'en haut des escaliers de son perron. Là, elle se débat interminablement avec son trousseau de clés, puis la serrure. Enfin, elle se jette à l'intérieur et claque la porte derrière elle.
(b) Dans la grand-rue, au presbytère de la Sainte-Famille, le père Lowe pousse les volets et... les ferme à clé.
(c) Dans un quartier résidentiel, un gosse joue avec des camions en plastique devant une palissade. A part lui, la rue est déserte. Sa mère sort et le traîne à l'intérieur.
(d) Dans son magasin d'articles de sport, Andy Fairton vérifie un automatique et le glisse dans l'étui suspendu à sa hanche. Il a un air déplaisant, belliqueux.
(e) Billy McClaren retourne le carton OUVERT-FERM… de son salon de coiffure. Il regarde prudemment des deux côtés de la rue (pour vérifier s'il n'y a pas une bande de psychopathes qui l'attendent pour se faire rafraîchir la barbe, je pense), puis il sort et ferme la porte à clé
derrière lui. La caméra le suit le long de quelques vitrines de magasins jusqu'au pub d'Owen dans lequel il entre.
(f) L'éventaire des journaux devant le drugstore de Peltzer. Le Press-Herald barré d'un titre énorme : LE MANIAqUE S'OFFRE UNE SECONDE VICTIME.
138 Ext. Marty et Brady Kincaid. L'heure magique Ils jouent avec des cerfs-volants dans le parc municipal. En arrière-plan, on distingue le kiosque. Bien s˚r, Marty dirige son cerf-volant depuis la Silver Bullet. Le vent est bon.
Lent panoramique des garçons jusqu'au pub d'Owen de l'autre côté de la rue.
Zoom avant jusqu'à ce que l'on puisse lire l'affiche qui est collée sur sa vitrine. Elle annonce : 10.000 dollars de récompense pour toute personne fournissant des renseignements sur l'homme (ou l'animal) qui a tué Stella Randolph et Milton Sturmfuller. C'est signe : comité des citoyens de Tarker's Mills.
Andy Fairton arrive. Il entre dans le pub.
139 Int. Le pub d'Owen. Crépuscule.
A une table au premier plan : Virgil Cutts, Bobby Robertson, Elmer Zinneman et son frère, Porter Zinneman. Derrière eux, au bar, Pete Sylvester prend une bière avec Billy McClaren. Assis à une table discrète, on aperçoit également le père Lester Lowe qui sirote une bière en écoutant attentivement la conversation.
Elmer (à Virgil) : Ne me raconte pas qu'un animal peut déchiqueter un type de la façon dont Milt Sturmfuller l'a été.
Virgil : Le lit de cette fille a bien été complètement éventré !
Normalement, il faudrait une tronçonneuse pour faire ça !
Porter : «a, c'est bien vrai !
Elmer : Porter, ferme-la un peu. (A Virgil :) Et les empreintes, alors ?
Andy Fairton rejoint le groupe et s'installe sans y avoir été invité.
Virgil : C'est peut-être un truc pour embrouiller les flics. Et des animaux qui essayent d'embrouiller les flics, ça n'existe pas ; ce sont les hommes qui font ça !
Andy Fairton : Dans ce coin, la loi n'a guère besoin qu'on l'embrouille.
En entendant cette saillie, Pete se retourne. En tant qu'adjoint du commissaire et incapable congénital, c'est un être très sensible.
Andy (sur un ton de profond dégo˚t) : Si on le lui bourrait de radium et qu'on lui file un compteur Geiger, Joe Haller ne retrouverait même pas son cul.
Pete Sylvester (en s'approchant) : Je connais peut-être bien le type qui devrait se ramasser une amende de deux cents dollars pour ce petit accrochage qui a eu lieu l'année dernière sur Ridge Road.
Andy : Et moi, je connais un gros con qui ferait bien de fermer sa grande gueule avant que quelqu'un la lui rapetisse. Si je paye le salaire de Joe Haller, c'est pour qu'il assure la sécurité des habitants de cette ville, et il ne le fait pas.
140 Int. Billy McClaren au bar.
Il regarde vers la table o˘ se trouve le groupe de Fairton.
Billy (innocemment) : D'après le livre de comptes de la municipalité, tu es en retard pour tes impôts, non, Andy ? A moins que depuis, tu aies régularisé ta situation.
141 Int. La table de Fairton :
Owen Knopfler s'avance.
Owen : Hé, les gars, baissez un peu le thermostat, sinon je vais m'occuper de vous, moi. Bon, qui c'est qui veut boire quelque chose ?
Andy (sur un ton maussade) : Donne-moi une Schlitz.
142. Ext. Une branche dans laquelle est accroché le cerf-volant de Brady.
Crépuscule.
Son : un halètement.
Marty entre dans le champ; il grimpe à la force des bras. Même si ses jambes traînent mollement derrière lui (comme la queue d'un cerf-volant), ses bras sont très forts. Il s'assied sur la branche, libère le cerf-volant et la ficelle, puis regarde en bas.
Marty (il crie) : «a y est !
143 Ext. Le pied de l'arbre avec Brady.
Brady : Laisse-le tomber !
Tandis que le cerf-volant tombe en virevoltant, Jane arrive en bicyclette.
Jane : Marty Coslaw, descends de cet arbre !
144 Ext. Marty dans l'arbre.
Il descend, puis reste suspendu à la plus basse branche.
Marty : Jane, pousse la Silver Bullet jusque-là, s'il te plaît.
145 Ext. Marty et Jane.
Jane (elle ne s'exécute pas immédiatement) : T'es en retard d'une heure pour le dîner, monsieur le sauveteur.
Marty (toujours suspendu) : Oh ! merde, j'avais oublié ! Elle est en colère ?
Jane : Ils sont en colère tous les deux... après moi, parce que je ne t'ai pas fait rentrer à l'heure. Je devrais plutôt attendre que tu craques.
Mais elle pousse la Silver Bullet sous la branche et Marty se laisse tomber dedans. Il tire sur le démarreur et le moteur se met en marche.
146 Ext. Brady en train de faire voler son cerf-volant dans le parc.
Marty (off) : Hé Brady ! Tu viens ?
Brady (levant la tête vers le ciel) : Pas tout de suite !
Brady se fout royalement de l'inquiétude de Marty. Il lui fait juste un vague geste. Tout ce qui l'intéresse, c'est l'ascension continue, comme les politicards.
147 Ext. Marty et Jane.
Marty regarde vers le parc, sourcils froncés. On le sent indécis.
Jane : Marty, viens !
Elle commence à s'éloigner sur son vélo. Marty démarre à son tour, s'arrête et regarde :
148 Ext. Brady dans le parc.
Lent panoramique vertical jusqu'au cerf-volant qui flotte dans le ciel d'un pourpre bleuté.
149 Int. Le pub d'Owen. Fin du crépuscule.
Les anciens clients sont toujours là, à l'exception de Lowe, Billy McClaren et Bobby Robertson. Beaucoup d'autres sont arrivés ; c'est l'heure de l'apéro. Parmi eux, nous remarquons Mr Aspinall, le principal, et Peltzer, le droguiste. Une serveuse, Norma, circule avec des verres et des bouteilles de bière.
A propos de bière, Andy Fairton a descendu une quantité respectable de Schlitz. Toutefois, ça n'a pas adouci ses múurs ; il est plus belliqueux que jamais.
Andy (pérorant) : Toute cette enquête a été aussi utile qu'un exercice de lutte anti-incendie dans la Vallée de la Mort ! C'est...
Pets (courageusement) : Je t'ai assez entendu, Andy. Si tu ne la boucles pas, c'est moi qui vais te la boucler.
150 Int. La porte du pub d'Owen.
Elle s'ouvre et un type en combinaison de travail entre ; c'est Herb Kincaid. Il tient une serviette à la main et semble inquiet.
151 Int. Le groupe à la table de Fairton.
Andy (abasourdi) : qu'est-ce que t'as dit ?
152 Int. Le bar avec Owen Knopfler.
Owen : Par les larmes du Christ !
Il glisse une main sous le bar et sort une batte de base-ball. Des lettres gravées au feu verticalement forment le mot PACIFICATEUR.
Owen fait le tour du bar à toute vitesse, la batte à la main.
153 Int. Le groupe de Fairton.
Pete, poings levés, se tient debout en face d'Andy. Ses grosses joues tremblent de détermination.
Pete : T'as très bien entendu c'que je t'ai dit, moulin à paroles !
Furieux, Andy se lève. Pas de problème, il va y avoir une bagarre. Derrière eux, Herb Kincaid s'est approché de la table. Herb n'a même pas remarqué ce qui se passe. Il a ses propres problèmes.
154 Int. Herb Kincaid.
Il s'éclaircit la gorge. C'est un homme doux, timide, qui n'aime pas parler en public, surtout dans un bar, mais la situation lui impose de le faire, et sans tarder.
Herb (assez fort) : Est-ce que l'un de vous a vu mon fils, Brady ?
155 Int. Le pub sous un autre angle.
Tout le monde regarde Herb. Les conversations s'arrêtent. Andy et Pete s'immobilisent, poings toujours levés, comme des gamins en train de jouer aux statues. Owen aussi s'est immobilisé, à quelque distance des belligérants, son PACIFICATEUR à la main.
156 Ext. Le parc municipal. Plan général. Nuit.
Maintenant, l'obscurité est presque totale, et une grosse lune d'été
rougeoyante s'élève au-dessus de l'horizon.
Son : Un hurlement de loup, long, modulé... très fort.
157 Int. Le pub d'Owen. Nuit.
Silence de mort. Tout le monde a la tête tournée vers la porte et les fenêtres. Tout le monde écoute le hurlement. Une profonde terreur déforme chaque visage.
Norma l‚che son plateau. Les verres et les bouteilles se fracassent sur le sol.
158 Int. Le grand couloir de la mairie. Nuit.
Joe Haller sort en trombe de son bureau en envoyant claquer la porte contre le mur. Il boucle la ceinture de son revolver.
159 Ext. Le kiosque. Nuit.
Le cerf-volant jaune de Brady, déchiré par endroits, tombe en voletant sur les marches du kiosque. Il représente un visage avec un immense sourire ; dans l'obscurité, ce sourire tout maculé de sang est sinistre.
160 Int. Le pub d'Owen. Nuit.
Herb : Brady !
Il s'élance vers la porte. Andy Fairton le retient par le bras.
Herb : Laisse-moi passer !
Il repousse Andy et fonce vers la porte, suivi par Pete et plusieurs autres.
161 Ext. Le kiosque. Nuit.
Joe Haller (off) : Je vous salue Marie pleine de gr‚ce, le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes...
Il sort de l'ombre, en tenant mollement son revolver. Le bonhomme a reçu un sacré choc. Le bas de ses jambes de pantalon est rouge de sang. Il descend deux marches, puis s'assied lourdement à côté du cerf-volant ensanglanté de Brady. Il regarde droit devant lui. Dans le vide.
Haller (bas) : ... et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant...
maintenant...
Il baisse la tête vers le cerf-volant, détourne les yeux, puis plaque une main sur son visage et se met à pleurer.
162 Ext. Le parc avec la grand-rue en arrière-plan. Nuit.
Un groupe d'hommes, pas tous ceux qui étaient dans le pub mais presque, court vers le kiosque. Herb Kincaid qui les devance crie sans cesse le nom de son fils.
Son : un long hurlement dans le lointain.
163 Ext. Le kiosque avec Haller et Kincaid. Nuit.
Comme Herb Kincaid s'approche,
Haller : Ne monte pas sur ce kiosque, Herb !
Herb : C'est mon gosse ? C'est Brady ?
Haller : Ne monte pas !
Herb (en se précipitant en haut) : Brady ! Brady !
Il disparaît dans l'obscurité. Haller laisse retomber sa tête.
Herb (off) : Bra...
Les autres arrivent, Pete le premier. Haller ne relève pas la tête.
Pete : Joe, est-ce que...
Haller (tête baissée) : Chut !
Pete : C'est le gosse de...
Haller (toujours la tête basse) : J'ai dit : chut !
Mal à l'aise, les hommes regardent Haller, se regardent entre eux. Andy Fairton se fraye un chemin parmi eux.
Andy : Mais bordel, qu'est-ce qui se passe...
Son : hurlements de Herb. Une pause. Nouveaux hurlements. Les hommes reculent un peu. Haller ne relève toujours pas la tête. Soudain, dans l'obscurité, sur le kiosque, Herb éclate de rire. Les hommes reculent encore un peu, avec l'air plus mal à l'aise que jamais.
Herb (off, entrecoupé de rires) : On enterrera ses chaussures.
Maintenant, Haller se lève et rejoint les autres.
Herb (off, toujours riant) : Y a plus que ça à faire ; on enterrera ses chaussures. Dans deux boîtes de cigares Roi-Tan, pourquoi pas ?
164 Ext. Le kiosque le dos des hommes. En amorce.
Herb Kincaid apparaît. Il est tout barbouillé du sang de son fils.
Herb : Nous enterrerons ses chaussures, parce que ses pieds sont dedans. Et c'est la seule chose qui soit encore reconnaissable.
Herb rit encore plus fort.
Herb : Ce sera l'enterrement le moins cher qu'on ait jamais vu dans le coin !
Herb hurle de rire.
Travelling avant jusqu'à cadrer en gros plan le cerf-volant de Brady.
165 Ext. La lune. Gros plan.
Son : les hurlements de rire de Herb.
Fondu enchaîné sur :
166 Ext. L'église de la Sainte-Famille. Jour.
Son : un harmonium joue le vieux cantique mélancolique "Déposons nos gerbes".
Tout un tas de voitures est garé devant l'église ; oncle Al trouve malgré
tout une place pour sa MG. A l'arrière, il y a la Silver Bullet de Marty attachée avec une courroie.
Jane (voix off) : Ma mère et mon père, ma mère, en particulier, n'aimaient pas beaucoup oncle Al...